Benjamin et Gödel à l’époque de la mécanisation

Dans L’œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique (ou de sa reproduction mécanisée selon les traductions), dont nous parlions la semaine dernière, Benjamin a abordé la comparaison du théâtre et du cinéma. Sans doute pensait-il là encore à une inévitable supériorité du second en ce qu’il permettait de multiplier les points de vue là où le premier n’en a qu’un seul. Et cette critique va de pair avec celle de la peinture, le peintre, pour Benjamin, ne voyant lui aussi que sous un angle. Hypothèse contredite par de nombreux exemples de l’art moderne et contemporain : Kokoschka, dans ses paysages et en particulier ses panoramas de villes, a introduit plusieurs points de vue simultanés sur la même toile, et Hockney, dont on peut voir en ce moment une superbe exposition à Aix-en-Provence, les a multipliés, l’exposition se nommant d’ailleurs : Moving Focus (c’est le transport à Aix de la collection de la Tate Gallery).

En ce qui concerne le théâtre, celui-ci a su vite réagir à la critique que l’on pouvait lui faire en adoptant la technique désormais très répandue de l’image vidéo qui permet d’introduire sur scène une simultanéité qui faisait défaut au théâtre classique.

David Hockney – Moving Focus

Là où un doute s’introduit, c’est au sujet du rapport aux masses, là encore. Les masses beaucoup plus importantes de participants ont provoqué une transformation du mode de participation, dit Benjamin, parlant du film. Le spectacle cinématographique est vu, à son époque en tout cas, comme ne demandant pas d’effort de participation. La grande différence avec les autres arts réside selon lui en ceci qu’au cinéma, comme en architecture, « la masse distraite fait entrer en elle l’œuvre d’art » (alors qu’en peinture, par exemple, c’est le spectateur qui entre dans l’œuvre, voire s’y abime comme l’illustre l’anecdote tirée d’un récit chinois de 700 avant J.C. dû à Wu Tao-Tzu (la porte à flan de montagne était si bien peinte que le spectateur l’ouvrit et disparut à tout jamais)). L’art cinématographique imprègne son spectateur sans qu’il s’en rende compte, idéal qu’ont conçu les empereurs et les régimes fascistes afin de mieux canaliser les aspirations des foules, qui s’exprimeraient ainsi sans porter préjudice aux rapports de propriété.

De nos jours, il semble que les enjeux se soient un peu déplacés : le cinéma ne manque pas d’œuvres produites de haute réflexion, où le spectateur peut s’absorber tout autant que l’admirateur du tableau et on peut revoir certains films plusieurs fois sans s’en lasser, contemplant à chaque vision un détail de mise en scène, de prise de vue ou de cadrage.

Par ailleurs, la massification se produit aussi au théâtre, mais elle pose alors d’autres questions, plus en lien avec la valeur économique du spectacle, non abordée par Benjamin.

Quel était le prix d’une place au temps des Grecs ? Ou même cette question avait-elle un sens ? Fallait-il payer pour assister à un spectacle dans un théâtre antique ?

Le Théâtre Populaire, tel qu’il fut en grande partie inventé à l’ère moderne par Jean Vilar, visait à la gratuité. Si cela s’avérait impossible par faute de moyens, des subventions d’État ou de région étaient accordées et les comités d’entreprise des usines de banlieue affrétaient des cars entiers d’ouvriers pour aller applaudir Gérard Philippe, Georges Wilson, Maria Casares ou Christiane Minazzoli au TNP. Aujourd’hui, une place dans la Cour d’Honneur du Palais des Papes coûte le prix d’un repas dans un restaurant gastronomique, et pourtant, en arracher une relève de l’exploit, il faut se connecter des heures avant l’ouverture des réservations pour s’en procurer une. Un tel phénomène aurait sans doute fait réfléchir Benjamin. Signe sans doute d’une sacralisation particulière du théâtre : chacun voudrait y être parce que rien ne remplacerait le comédien en chair et en os sur scène, ici l’équivalent de l’œuvre d’art originale dotée de son « aura », et en même temps augmentation de valeur dans un monde où prime la valeur marchande sur toute autre forme de valeur : la « place de théâtre » est devenue une valeur transformée en une certaine forme d’argent. Le billet de banque d’autrefois était supposé pouvoir être échangé contre une certaine masse d’or ou de produit précieux, comme le billet d’entrée peut l’être aujourd’hui contre une somme de talents et de jeux d’acteur. Jusqu’à ce qu’un jour peut-être, l’équivalent-or disparaisse comme il l’a fait pour les billets de banque, et qu’on s’échange des billets de spectacle n’ayant plus comme contrepartie que de vagues souvenirs d’acteurs ayant réellement existé (ceci est une utopie bien sûr, et ne doit pas être complètement pris au sérieux).

La troupe du TNP en 1958, où on reconnaît Georges Wilson, Jean Vilar, Philippe Noiret, Gérard Philippe, Maria Casares etc. photo d’Agnès Varda

Un lecteur de ce blog, que j’ai rencontré dernièrement à Paris, me demandait si Benjamin aurait pensé quelque chose de ce qu’il advient aujourd’hui avec les « succès » de ce qu’on nomme, par abus de langage, « Intelligence Artificielle » (abus car, on le sait tous, il y a peu de choses à voir là-dedans avec la vraie intelligence). Bien sûr, Benjamin ne pouvait avoir une vision s’étendant jusque là. On peut néanmoins se poser la question. A y réfléchir, sommes-nous si loin de ce que le philosophe a caractérisé comme « reproduction mécanisée » (ou « reproductibilité technique » comme semble avoir été une meilleure traduction du titre de l’essai, la première ayant été préférée par Klossowski et Horkheimer pour des raisons conjoncturelles) lorsque nous voyons les résultats dus à cette IA ? Prenons l’exemple de la fameuse photographie « ayant obtenu le premier prix aux Sony World Photography Awards». Cette photo est issue de la reproduction mécanisée non pas d’une photo voire de quelques-unes, mais de pixels ou de groupes de pixels extraits de leur contexte et recomposés pour donner finalement une image qui correspond simplement à un certain standard actuel en matière de photographie en noir et blanc. Il s’agit donc bien de « reproduction ». Où s’y trouve réellement l’élan créateur ? Où est le germe de l’œuvre, pour ne pas parler de l’aura benjaminienne ? Il en va de même, semble-t-il, dans le domaine littéraire. Qu’une machine produise des « poèmes » n’a rien pour nous surprendre : une certaine conception routinière de la poésie a en effet évolué vers l’engendrement de formes finies construites à partir d’éléments de lexique et de fragments syntaxiques somme toute assez réguliers que peut fort bien reproduire une machine.

Pour un peu, ces expériences auraient ceci de salutaire qu’elles nous obligeraient à nous interroger sur la valeur et la nouveauté de nos démarches en matière de « création ». La plupart des soi-disant créations ne seraient-elles pas reproductions de stéréotypes ?

Il existe un domaine qui pourrait nous en dire long sur ce sujet (celui de nos peurs en face des menaces que ferait peser sur nous l’envahissement par les techniques informatiques). Et nous aurions pu et du y penser plus tôt. Dans quel domaine si ce n’est celui de la création mathématique s’est en effet posé, et cela de la manière la plus sérieuse, la question de l’intervention de la mécanisation ? La plupart de ceux et celles qui se penchent sur les ravages potentiels causés en littérature ou en art l’ignorent, et cela est bien dommage, mais dans ce domaine-là, la question a été résolue sans appel : la démonstration mathématique n’est pas entièrement mécanisable, et cela ne résulte pas d’une observation empirique, ni d’une « opinion » mais d’un théorème établi de manière indiscutable connu sous le nom de Théorème d’Incomplétude de Gödel. Si on se replace dans le contexte du début du XXème siècle, celui d’un scientisme ravageur qui prétendait qu’un jour tout serait démontré comme étant vrai ou faux, on aperçoit Hilbert posant la question des questions : si l’on pouvait exprimer le savoir mathématique sous forme d’expressions syntaxiques dotées de règles strictes d’assemblage et susceptibles d’avoir entre elles des relations de déductibilité mécanisables, serait-il possible alors d’avoir une sorte de machine qui permettrait de calculer toutes les expressions vraies d’une théorie donnée ? Dans les années trente et suite aux travaux de Turing et de Gödel, la réponse tombe, inexorable : c’est non. Quelle que soit la théorie axiomatisée que l’on pourrait construire en ces termes et qui engloberait au minimum l’arithmétique (la théorie des nombres entiers), il existerait nécessairement dans cette théorie au moins une proposition qui serait vraie et pourtant indémontrable, c’est-à-dire non dérivable au moyen de la procédure mécanique. Et cela n’est pas une histoire de type de machine, de capacité mémoire ou d’une quelconque propriété technique perfectible : la démonstration ne fait référence à rien de tel, elle est aisément abordable même pour un néophyte ou quelqu’un n’ayant pas une très grande culture mathématique, elle est une variante des questions déjà posées dans l’Antiquité à propos de l’auto-référentialité (énigme du Menteur) et se trouve à jamais inscrite dans toutes nos tentatives d’axiomatisation. Gödel solde ainsi pour l’éternité le glas des espoirs mis dans l’existence d’une machine qui achèverait complètement le savoir mathématique. On peut s’en servir comme modèle relativement à nos interrogations sur la prétendue capacité des machines à se substituer à l’humain.

Kurt Gödel

Probablement Benjamin n’était pas informé des travaux de Gödel (bien que son ami Gershom Scholem le fût probablement), on peut néanmoins s’étonner du parallélisme de deux questionnements, « L’œuvre d’art au temps de sa reproduction mécanisée » pouvant bien paraître comme un écho à « l’œuvre mathématique au temps de la preuve automatisée »…

NB : ceci ne doit évidemment pas être lu comme une intention d’exporter un résultat mathématique en dehors de son champ d’application, chose dont on doit se méfier au premier chef si l’on veut éviter les excès et les malentendus dont se sont rendus coupables certains auteurs du champ des sciences sociales (Régis Debray par exemple). Il s’agit seulement de donner un exemple de domaine où la « création » peut être, certes aidée par l’outil informatique (théorème des quatre couleurs etc.), mais en aucun cas substituée par le travail des machines.

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Benjamin: l’art à l’époque de sa reproduction mécanisée

Le livre de Bellanger nous entraîne vers d’autres lectures. Walter Benjamin, Theodor Adorno, Max Horkheimer… parmi les plus grands penseurs du XXème siècle, ceux qui ont voulu le plus, et le mieux possible, cerner leur époque. Bellanger ne manque pas d’affirmer qu’en fin de compte, Benjamin se tourne davantage vers la sociologie que vers la philosophie. Les personnages fictifs qu’il nous offre, sans doute faut-il les concevoir comme des facettes multiples du personnage Benjamin. « Il m’a alors expliqué cette chose étrange […] que Walter Benjamin n’était plus un philosophe […] qu’il s’était sociologisé, dissous dans quantité d’objets de pensée trop disparates pour rentrer dans un quelconque système » (Lettre de Lisel Paxmann à Werner Haber, 18 juillet 1932). C’est Adorno qui est censé s’exprimer ainsi au cours d’un séminaire auquel assiste la jeune étudiante. Il dit aussi que le point de vue de Benjamin est celui du collectionneur, mais il est impossible de tout collectionner, de tout voir, de tout ramasser dans une même énumération infinie, allant du plus infime au plus gigantesque. C’est pourtant là ce qu’auront tenté de faire ces sortes de prophètes qui ont été les contemporains des premières grandes inventions qui ont bouleversé notre rapport au monde.

L’un des textes les plus connus de Benjamin est L’œuvre d’art à l’époque de sa reproduction mécanisée. Il y aborde la question du cinéma, le rôle des stars, ce que cela fait à une œuvre d’art de pouvoir être reproduite autant de fois que l’on veut. Il y introduit une notion bizarre – bien peu scientifique, bien peu « marxiste » à vrai dire – celle d’aura. Ce texte peut paraître dépassé aujourd’hui, ce qu’Adorno nommera « les industries culturelles » ayant depuis longtemps envahi notre esprit jusqu’à constituer le substrat matériel concret de notre idéologie courante. Cinéma puis télévision (que Benjamin n’a pas connue) et enfin Internet, réseaux sociaux, tout cela mériterait sans doute une analyse critique mise à jour. On peut cependant essayer de se servir des analyses benjaminiennes comme points de départ, ou faute de mieux.

« Il est du principe de l’œuvre d’art d’avoir toujours été reproductible », commence l’auteur. Ce que l’on a fait une fois, on peut bien le faire une deuxième… On a toujours pu copier une œuvre, parfois la reproduire au moyen de techniques diverses, gravure, lithographie, mais en ces cas-là, il fallait que le reproducteur y mît du sien. Autre chose arrive avec la mécanisation, la photographie par exemple qui permet presque à l’infini le tirage des épreuves et donc la dispersion de l’œuvre dans tous les recoins du monde. Déjà, L’Angélus de Millet au siècle dernier décorait les salles à manger de nos grands-parents ayant gardé un pied dans le monde paysan quand bien même ils seraient partis en ville pour y devenir ouvrier d’usine, petit fonctionnaire ou imprimeur. Œuvre répétée, issue d’un original enfoui dans les limbes de la mémoire, ceux qui en possédaient une reproduction ne se faisaient guère idée de l’original, en tout cas n’envisageaient jamais un seul instant d’aller y voir de près. La reproduction ressemblait-elle d’ailleurs à ce point à l’original ? Nul n’en savait rien et cela n’avait pas d’importance. Benjamin, lui, y voit de l’importance : « A la reproduction même la plus perfectionnée d’une œuvre d’art, un facteur fait toujours défaut : son hic et nunc, son existence unique au lieu où elle se trouve ». Bien sûr, dès que l’on reproduit une œuvre, on gagne quelque chose : son extension dans le monde, d’autres personnes que son propriétaire vont pouvoir en jouir, mais aussi, on perd immédiatement autre chose : son unicité, son enracinement dans un contexte bien particulier et même pourrait-on presque dire son sens. En tout cas, ce que Benjamin nomme son « aura ». Lequel sens (ou aura) ayant souvent coïncidé au départ – pensons aux Dieux et aux déesses de l’Antiquité grecque ou aux statuettes de l’art africain – avec les objets de rites. La valeur unique de l’œuvre d’art « authentique » a sa base dans le rituel, dit Benjamin. On pourrait penser que cela ne s’applique qu’aux œuvres anciennes ou aux arts premiers, or le philosophe apporte ici une remarque éclairante quant au destin de l’art moderne : « lorsqu’à l’avènement du premier mode de reproduction vraiment révolutionnaire, la photographie (simultanément avec la montée du socialisme), l’art éprouve l’approche de la crise, devenue évidente un siècle plus tard, il réagit par la doctrine de l’art pour l’art, qui n’est qu’une théologie de l’art. C’est d’elle qu’est ultérieurement issue une théologie négative sous forme de l’idée d’art pur, qui refuse non seulement toute fonction sociale, mais encore toute détermination par n’importe quel sujet concret. En poésie, Mallarmé fut le premier à atteindre cette position ». Il me semble ici que Benjamin touche à ce que nous percevons parfois dans la réception d’une œuvre, même contemporaine, d’unique et d’authentique : une sorte de rapport au sacré, un sacré profane bien entendu. Et cela, bizarrement, ne viendrait à notre conscience que par la comparaison que nous faisons instantanément avec une reproduction de la même œuvre. La reproduction inscrit l’œuvre dans la marchandise, dans la répétition du même qui, inévitablement, détruit le surgissement du sacré, qu’il s’agisse d’un Rembrandt, d’un Goya ou d’un Picasso. Seuls les artistes contemporains qui croient malin d’inscrire immédiatement leur produit dans le mécanisable et le reproductible à l’infini ratent cet effet, mais peut-on encore les dire artistes ?

Il serait possible, dit encore Benjamin, de représenter l’histoire de l’art comme l’opposition de deux pôles de l’œuvre d’art même, et de retracer la courbe de son évolution en suivant les déplacements du centre de gravité d’un pôle à l’autre. Ces deux pôles sont sa valeur rituelle et sa valeur d’exposition. (ce que j’appelais extension un peu plus haut) Il donne l’exemple : « L’élan que l’homme de l’âge de la pierre dessine sur les murs de sa grotte est un instrument de magie, qu’il n’expose que par hasard à la vue d’autrui ». Voilà bien sûr une idée à laquelle nous ne réfléchissons guère : qu’au départ des œuvres ne soient pas faites pour être vues. Il cite aussi les détails de certaines cathédrales, ou bien certaines Vierges qui restent voilées pendant presque toute l’année. Je me souviens d’un photographe qui exposait à Arles et dont l’œuvre photographique était enfermée dans des boîtes que le visiteur était prié de ne pas ouvrir (ce qu’il ne manquait pas de faire, évidemment, ce qui ouvre sur une réflexion concernant les rapports de l’œuvre non seulement avec le visible et le caché mais aussi avec l’offre de transgression). Si une forme d’art des origines occupe plutôt le pôle rituel, ne se livrant à l’exposabilité que par accident, c’est la reproductibilité technique qui propulse l’œuvre vers le deuxième pôle, l’exemple le plus parfait, aux yeux de Benjamin, étant le cinéma. Il n’y a pas ici « d’original » que l’on reproduirait, d’ailleurs, mais d’emblée, reproduction d’une scène prévue et planifiée pour cette reproduction. Il n’y aurait pas de sens ici à rechercher l’original, point de rituel ni de sacré donc… à moins de transformer en personnages de culte les acteurs eux-mêmes qui deviennent alors littéralement objets de vénération, c’est le star-system. Qui devient sacré et s’identifie à un culte. « L’aspiration de l’individu isolé à se mettre à la place de la star, c’est-à-dire à se dégager de la masse, est précisément ce qui agglomère les masses spectatrices des projections. C’est de cet intérêt tout privé que joue l’industrie cinématographique pour corrompre l’intérêt original justifié des masses pour le film ».

Benjamin en vient aussi à explorer les différences entre théâtre et cinéma, et entre cinéma et peinture. Dans le contexte de son époque et suivant son analyse, rien d’étonnant à ce que le cinéma l’emporte sur la peinture : « le peintre est à l’opérateur ce que le mage est au chirurgien », où bien sûr, le chirurgien l’emporte sur le mage car il sait user d’un appareillage qui a cette faculté, grâce au montage, de se faire oublier. L’image du peintre est totale, autrement dit naïve, face à celle du cinéaste qui est faite « de fragments multiples coordonnés selon une loi nouvelle ». On sent évidemment l’enthousiasme du philosophe pour ce mode nouveau de perception du réel. La peinture n’aurait jamais eu, selon lui, ce contact avec les masses que possède le cinéma. « La reproduction mécanisée de l’œuvre d’art modifie la façon de réagir de la masse vis-à-vis de l’art. De rétrograde qu’elle se montre devant un Picasso par exemple, elle se fait le public le plus progressiste en face d’un Chaplin ». Ces mots nous étonnent, nous qui avons oublié un peu Chaplin, mais qui ne saurions oublier Picasso un seul moment de notre existence présente. Benjamin ici n’a pas pris conscience d’une différence importante qui joue en art, et en particulier dans l’art soumis à reproduction mécanisée, si la notion de progrès semble absente de la peinture (car ce qui fait la différence d’un peintre contemporain à un plus ancien n’est pas l’amélioration d’une technique à moins de se reporter à l’époque ancienne où fut introduite la technique de l’huile qui devait révolutionner l’art de la Renaissance, mais simplement une inventivité de forme qui n’est pas à vrai dire toujours nouvelle puisqu’on pourra toujours dire que l’on avait trouvé des traces du cubisme bien avant qu’il ne fût « inventé » par Braque et Picasso), elle est (hélas?) fortement présente au cinéma où il n’est pas rare que face à un « chef d’œuvre » ancien, nous ressentions une déception assortie du commentaire : « ça a (mal) vieilli ». Ce n’est jamais le cas en peinture, pour ce qui concerne en tout cas les grands artistes. Caravage est aussi « contemporain » que Basquiat. Or, pour Benjamin encore, « le tableau n’a jamais pu devenir l’objet d’une réception collective, ainsi que ce fut le cas de tout temps pour l’architecture, jadis pour le poème épique, aujourd’hui pour le film ». C’est qu’il n’a pas eu le temps de voir les foules se masser à l’entrée des rétrospectives. Vermeer était sans doute le peintre le plus confidentiel de son temps et on ne peut guère imaginer qu’on ne contemple ses œuvres en étant plus d’une personne à la fois… Or, l’exposition actuelle qui se tient à Amsterdam n’a plus de place à vendre depuis longtemps, sans doute des millions de visiteurs vont se presser en face de la laitière ou de la femme à la lettre, et le fameux petit pan de mur jaune n’aura jamais vu autant de regards s’attarder sur lui. Comment expliquer ce phénomène ? Plusieurs hypothèses se présentent à nous. La plus « optimiste » consiste à affirmer que les masses réagissent à la mécanisation de la reproduction par une envie furieuse de revenir au sacré de l’art : voir enfin les originaux, communier avec eux. Cette part de sacré dont on parlait plus haut n’aurait jamais disparu, c’est elle qui s’empare de nous quand nous voyons une œuvre dans sa version originale et encore plus quand nous voyons cette œuvre dans le lieu même pour lequel elle fut conçue, comme nous en avons reçu l’émotion encore récemment, visitant Rome, face à ces Caravage installés au fond des chapelles, à Saint-Louis des Français, à Saint Augustin ou à Sainte Marie du Peuple. La plus « pessimiste » consisterait à dire que ce qui attire les foules serait plutôt, au contraire, de l’ordre de la valeur. C’est la valeur des œuvres qui nous attirerait, celles qui sont le plus cachées étant celles qui en ont le plus (hypothèse en partie justifiée par ces pratiques qui nous révulsent, nous qui sommes naïfs, de mettre dans des coffre-forts des œuvres magistrales qui ont été achetées des milliards), valeur extrême causée par l’unicité, celle qu’une marchandise ordinaire n’atteindrait jamais, qui fait figure d’exception confirmant la règle du monde-marchandise. Ou peut-être me dira-t-on, il s’agit d’un peu des deux hypothèses, rencontre du sacré et de la marchandise par le biais de la valeur. En tout cas, l’œuvre d’art n’en finira jamais de nous poser des questions, que ce soit à cause de son existence même ou à cause de la manière dont elle est reçue, diffusée auprès des « masses » (pour parler comme Benjamin), contestant par exemple les théories en vigueur de la valeur (car on ne saurait dire ici que la valeur d’un objet s’identifie à la part de travail socialement nécessaire pour le produire…). Si la pensée de Benjamin nous importe tant aujourd’hui, ce n’est pas en raison de tel ou tel détail d’une analyse où il pourrait effectivement s’être trompé, manquant de données à son époque pour statuer avec certitude, mais c’est parce qu’il fut le premier sans doute à percevoir ce questionnement perpétuel que l’art adresse aux autres pratiques du monde contemporain.

Le désir « passionné » des masses d’aujourd’hui : se « rapprocher » des choses, ne devrait être que le revers du sentiment d’aliénation croissante que la vie d’aujourd’hui engendre chez l’homme, et non seulement de l’homme confronté avec lui-même, mais aussi confronté aux objets. (Ms. 386)

PS: pour qui voudrait en savoir plus sur Walter Benjamin, quatre passionnants articles de Jean Caune, sur son blog Affinité élective: I, II, III, IV.

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Bellanger, Benjamin, Baudelaire

Peut-être écrire sur ce roman a quelque chose de prétentieux, en tout cas de présomptueux, et pourtant ce serait passer à côté de quelque chose d’important, de fondamental même, que de n’en pas parler, ce ne serait pas conforme à l’idée que l’on se fait d’un chroniqueur qui cherche avant tout à raconter, de la manière la plus honnête possible, ce qui l’a touché, qui l’a séduit, qui l’a fait réfléchir et même réfléchir intensément, sans toutefois toujours trouver la porte de sortie du labyrinthe en quoi peut consister un livre. Mais j’en ai trop dit, déjà l’on s’impatiente, de quel roman s’agit-il ? S’agit-il même seulement d’un roman ? Pas plutôt d’une enquête ? D’un essai ? D’une biographie ? D’une fantaisie ? Voire même d’un pur fantasme. Il s’agit de « Le vingtième siècle », dernier texte publié d’Aurélien Bellanger (que l’on entend parfois sur France-Culture), et qui s’organise tout entier autour de, à côté de, dans le grand penseur du XXème siècle qu’est Walter Benjamin. J’ai commencé à fourrer le nez dans l’œuvre du philosophe berlinois à la suite de la recommandation que m’en avait faite mon ami Jean, ce que j’ai déjà dit ici. Je ne savais pas à l’époque que cela m’entraînerait si loin, que j’allais découvrir tout un univers peuplé de monstres, de fantômes et de chausse-trappes, ni surtout qu’au même moment Benjamin allait devenir si populaire que plusieurs romans allaient lui être consacrés, et même un numéro très récent de la revue Le Matricule des Anges. D’où vient cet engouement ? Il n’y a pas longtemps, j’entrais dans une librairie de ma ville spécialisée dans les livres d’occasion et je demandais à la dame si elle n’avait pas quelque chose sur Benjamin, ce à quoi elle me répondit aussitôt : oh non, car dès que j’ai quelque chose, ça part immédiatement. Or, je ne me souviens pas que, par le passé, on ait autant que cela voué cet auteur au pinacle, ou alors quelques rares spécialistes triés sur le volet. Wittgenstein, Heidegger, Arendt, oui, bien sûr, tout le temps. Mais Benjamin ? D’ailleurs, qu’a-t-il écrit ? Quelle œuvre magistrale a-t-il laissée à sa mort ? Quel ouvrage philosophique que l’on étudierait dans les universités ? De ci de là, quelques écrits dont on se chuchote les titres, des feuillets qui semblent s’envoler dès qu’on les a tenus un instant entre les mains. Des textes incompréhensibles. Des paroles obscures. Et pourtant il faut bien se rendre à l’évidence, c’est cet auteur que l’on lit, qui semble même avoir tout deviné de notre destin actuel, de la crise écologique aux ravages de l’Intelligence Artificielle, et de notre envahissement par la pub au consensus universel que semble réaliser l’œuvre d’art en elle-même (si on en croit les grands succès obtenus par les expositions et rétrospectives de partout). Mon ami Jean me souffle dans le trou de l’oreille que cela est dû en grande partie à la judéité de Walter Benjamin, celui-ci ayant été un auteur juif allemand qui aurait saisi la clé du mystère, aurait mieux que personne exprimé ce courant de pensée ô combien riche et profond ayant parcouru l’Europe centrale au XXème siècle et qui a été en grande partie détruit, exterminé par la barbarie nazi. Wittgenstein était (par sa mère) juif, mais il était logicien, me dit-on, et il n’a guère souffert de la barbarie, réfugié qu’il était à Cambridge, cela réduirait donc son audience. Mais cela supposerait une sorte de hiérarchisation de la pensée en fonction d’un critère de judéité qui me laisse perplexe. Je ne suis pas juif, et je lis Benjamin (et Wittgenstein aussi d’ailleurs). Et je lis Aurélien Bellanger…

Plusieurs articles ont déjà décrit l’ouvrage. Ils se sont extasiés à juste titre à propos de sa structure, qui est incomparable : une « tresse » a-t-on dit, qui unirait les fils de deux époques : l’actuelle et celle des années trente, comme pour bien nous en faire sentir la parenté, ou bien, dirais-je, une sorte de vis sans fin, on en connaît le principe : en tournant indéfiniment, elle parvient à déplacer un liquide vers le haut, mais quand on fixe le regard sur elle, on en vient à ne plus savoir très bien dans quel sens elle tourne, si elle est orientée vers le haut (l’avenir) ou vers le bas (le passé). C’est comme cela que fonctionne le livre de Bellanger, et c’est comme cela peut-être, sans doute, qu’il faudrait appréhender la pensée de Benjamin. Dans Le Matricule des Anges, le chercheur Florent Perrier, qui vient d’éditer le travail (lui aussi inachevé) de Philippe Ivernel sur l’auteur allemand, a, lorsqu’il veut tenter d’analyser la position de Benjamin du point de vue de sa manière d’envisager la critique de son époque, cette comparaison que je trouve géniale : « si l’on voulait prendre une image, on pourrait penser à une avancée technique née au XIXème siècle dans le domaine de l’aéronautique, celle de l’hélice contrarotative : deux hélices sont placées l’une derrière l’autre sur le même axe et tournent en sens opposé pour propulser l’aéronef. La critique en temps de crise s’appuie, elle aussi, sur ces deux forces motrices opposées pour avancer : l’une tourne vers le passé, l’autre vers l’avenir ou, plus exactement, l’une où s’exerce la critique de la crise quand l’autre maintient la crise en critique ». Car oui, en effet, il ne saurait y avoir de point de vue stable, non sujet à la critique, quand on se propose de lire et de comprendre notre contemporain. Vu sous cet angle, le génie de Benjamin aurait été d’avoir reconnu que face à un objet aussi changeant que notre histoire ou notre société, il est nécessaire d’adopter soi-même une attitude qui n’est jamais stable, qui, toujours, elle-même, est sujette à la crise et à la critique. Pas étonnant que la revue qu’il avait en projet se fût appelée justement Crise et Critique, titre que l’on retrouve, ce n’est certainement pas une coïncidence, pour une revue contemporaine, bien réelle, éditée par des philosophes marxiens (Robert Kurtz, …) qui font la critique de la valeur-travail. Benjamin les a sans doute influencés. Comme il a influencé – c’est en tout cas ce que suggère le livre de Bellanger – bon nombre de militants anti-capitalistes, à commencer par ceux des écologistes qui, au sein de ce mouvement, figurent sûrement parmi les plus sérieux (je ne sais pas si « Les soulèvements de la Terre » se réfèrent à la pensée benjaminienne, mais ce serait bien possible). Cette torsade, faite de mouvements vers le futur et de mouvements vers le passé, c’est d’en oublier la matérialité que nous sommes amenés à sombrer dans l’idéalisme du progrès, lequel serait uniquement déterminé par l’avenir, et donc, parfois, à nous laisser séduire par une rhétorique (pseudo) progressiste de l’idéologie d’un « Nouveau monde » – sous-entendu : qui aurait rompu définitivement avec l’ancien. Disant cela, je fais évidemment mon auto-critique. Il est si tentant de se penser sans cesse tourné vers l’avenir et uniquement vers l’avenir… Où l’on perçoit les accents d’un certain discours de candidat à la présidence, devenu président, qui aurait pu, un temps, nous séduire.

Si on entre un peu plus dans les détails, ce qu’on voit, en lisant ce livre, c’est, au premier abord, non pas un texte qui se déroulerait d’un début vers une fin mais… beaucoup de textes. J’en dénombre 97 (dont la moitié de emails)… et qui ont pour auteurs attitrés les personnages les plus divers : Walter Benjamin lui-même, mais aussi Adorno, Max Horkheimer, Jose Luis Borges, Gisèle Freund, Jula Cohn, André Gide, Gershom Scholem… plus quelques personnages fictifs (ce sont eux qui échangent les emails), mais non des moindres comme ce trio contemporain composé d’une femme, jeune chercheuse, Edith Gerson et de deux hommes aussi jeunes, Thibaut Massy, architecte et Yvan Lepierrier, militant ZADiste, les trois constituant au cours des années 2020 un groupuscule révolutionnaire qui se dénommerait justement Groupe Benjamin (ceci est documenté par un rapport des Renseignements Généraux!). Ajoutez que l’on trouve aussi une Lisel Paxmann grâce à qui nous pouvons connaître un peu de la substance des cours d’Adorno, et un Jean Selz qui raconte une nuit de Benjamin à Ibiza, sans compter des notes sur Kafka, la lettre d’un grand rabbin, des extraits du journal d’Emmanuel Berl et de celui de Jouhandeau… Et surtout, les traces d’un manuscrit sulfureux d’un certain François Messigné. Rencontre stupéfiante de personnages fictifs et réels qui nous fait souvent vaciller : qui est vrai, qui est faux ? Mais tous ne sont-ils pas vrais ? À moins que tous ne soient faux. Méditation sur le réel et le virtuel, le réel et la fiction, comme pour nous dire que la vérité n’est pas (uniquement) dénotationnelle (du genre « p » est vrai si et seulement si p), mais qu’elle est aussi, et beaucoup, dans la pensée, le subjectif. D’ailleurs qu’est-ce que la pensée si ce n’est (p. 177) « une force immatérielle venue d’avant les mondes, ou bien trop matérielle pour condescendre à n’être qu’une pensée ». Vertige de réaliser que cette œuvre n’est peut-être après tout que l’anticipation d’un monde où, entre autres par le fait de l’IA (ChatGPT et toute la clique) nous ne serons plus désormais en état de distinguer les faits de langage de ceux d’une réalité supposée extérieure, mais sans cesse contraints à imaginer ce que pourrait bien être un rapport au réel. Le réel ? Où ça ? Y aurait-il encore un réel ?

Le vrai « héros » du roman est François Messigné, un poète qui s’est enfermé des semaines et des semaines au sein de la BNF, sur le site Mitterrand, pour accomplir un travail de recherche sur Benjamin qu’il devra restituer à la fin de sa résidence. Mais à la fin de sa conférence finale, à laquelle n’assiste que le trio entrevu précédemment, il plonge la tête la première dans ce jardin sorte de forêt vierge qui s’épanouit entre les tours de la Bibliothèque. Qu’a-t-il voulu dire par ce geste ? Signifier son impuissance à écrire le roman définitif, celui qui reprendrait le fil de celui qu’aurait voulu écrire Benjamin ? A-t-il voulu mimer le geste de Benjamin lui-même, se donnant la mort à la frontière franco-espagnole parce que, dit-on, il ne voulait pas être rattrapé par les douaniers qui venaient d’appliquer une loi nouvelle qui l’aurait contraint à rebrousser chemin et à devoir tenter ainsi une autre fois le passage vers l’Espagne par-dessus les Pyrénées, perspective qu’il n’envisageait pas car elle lui avait donné déjà suffisamment de mal ? Ou bien se donnant la mort par fatigue, par conscience de l’impossibilité à écrire tout ce qu’il aurait voulu écrire – son ambition n’était-elle pas folle, de vouloir décrire la totalité des choses, dont celles qu’il collectionnait, car il était grand collectionneur ? Voire de ne pouvoir égaler l’écrivain qu’il admirait par-dessus tous : Baudelaire ? Ou bien encore, Messigné n’avait-il pas voulu indiquer qu’il existait un manuscrit perdu, irrémédiablement perdu ? J’avancerai simplement l’idée que, pour le lecteur, Messigné est l’allégorie de Benjamin, autrement dit celle du roman impossible – et il est extraordinaire que ce roman impossible, un romancier de notre XXIème siècle, ait cherché à l’écrire, ait peut-être réussi à l’écrire, au moyen de cette centaine de textes épars, tous probablement inventés.

On comprend aussi l’urgence d’un thème : l’architecture, et particulièrement l’architecture contemporaine, celle du Centre Pompidou comme celle du Grand Louvre ou bien celle de la Bibliothèque elle-même. Ici, les bâtiments des architectes agissent comme des agents historiques. Que nous font-ils ? Qu’a-t-on voulu réaliser à travers eux qui nous conditionne à ce point et nous réduise à n’être plus que des souris ou des mulots vibrionnant entre les tours, les barres et les escaliers, car ici bien sûr, on ne peut que penser que c’est la structure de la BNF elle-même qui pousse l’écrivain au suicide (il me revient en mémoire ici le bâtiment LUMA à Arles que je visitai un jour d’il y a deux ou trois ans comptant y trouver quelque chose à voir et n’y trouvant que du vide, littéralement du vide, l’absurde étant poussé jusqu’à ne justifier un escalier que par le toboggan qui permettait d’en descendre de manière ludique, ou bien la ville de Chandigarh, en Inde, ici d’ailleurs évoquée p. 230, dont les bâtiments abstraits conçus par Le Corbusier n’avaient fini par trouver leur justification que par les constructions de bric et de broc que les Indiens avaient bâties autour d’eux).

Tout réel est caractérisé par un impossible. C’est ce que j’avais cru comprendre vers la fin du XXième siècle au moyen de bribes venues de Lacan et du matérialisme, et dont je constate aujourd’hui que parmi toutes ces bribes, elle est celle qui surnage avec le plus de succès. Ainsi y aurait-il un impossible de la narration, auquel Bellanger se serait confronté en le contournant : inventer de toutes pièces une masse de documents livrés tels quels en lieu et place d’un récit unique, laissant au lecteur le travail de les organiser. Ainsi le travail de la bibliothèque recommence, en ce sens, ce roman est également voisin de l’œuvre de Borges, le travail de la bibliothèque étant de collecter et recollecter sans fin les fragments innombrables d’un texte qui n’en finit pas de s’écrire.

***

Quand on a fini ce roman, évidemment il faut le reprendre au début car on a tout oublié et on besoin de recoller les morceaux.

Le vingtième siècle ? Titre du roman qu’avait prévu d’écrire Messigné, qui reprenait lui-même une idée de Benjamin. Le vingtième siècle n’est ni un siècle de bascule, ni une accélération du temps : c’est une œuvre d’art totale. Dont Benjamin restera pour l’éternité le critique attitré. p. 281

mon idée c’est qu’en Benjamin, en Benjamin seulement, le vingtième siècle devient à son tour une source, un continent aussi terrifiant et prometteur que l’Antiquité elle-même.

L’aura d’authenticité de l’artiste comme fétiche bourgeois Cependant les seuls à devoir encore souffrir de leur travail dans la société sans classes seront les artistes : les prolétaires absolus. 35

Messigné voulait décrire l’histoire du capitalisme en général, du marché du silex au trading à haute fréquence.p.293

du point de vue qu’a adopté Benjamin – celui du collectionneur, ou bien de Dieu lui-même – toutes ces constellations de choses disparates possèdent une vie propre et articulent, moitié allégorie, moitié anamorphose, le visage même de la vérité. P286

il s’était sociologisé, dissous dans quantité d’objets de pensée trop disparates pour rentrer dans un quelconque système p.285

l’illusion comme sortie vers la transcendance n’est possible que par une accumulation quantitative d’immanence, et non par une intrusion de la transcendance dans la créature p.246

à force de vivre au milieu des forces déchaînées de la marchandise, nous en aurions conçu une vision faussée et horriblement conservatrice de l’histoire : l’histoire non pas comme présent en puissance mais comme ensevelissement en acte p. 221

cette bataille, je suis tenté de l’appeler modernité p.200

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Du pouvoir

Je déteste parler « du pouvoir ». Pour des tas de raisons qu’il serait trop long d’énumérer. Disons pour simplifier que nous ne savons pas bien ce qu’est « le pouvoir », cela arrange bien des gens de le situer dans une personne, voire des personnes, un gouvernement par exemple, mais alors on voit bien qu’il faut ajouter autre chose, les divers relais qui permettent de transmettre les ordres, les injonctions etc. par exemple les autorités administratives, les préfectures, les forces dites de l’ordre, etc. et finalement on ne sait jamais où cela s’arrête, ou bien si : on devine que cela s’arrête à l’intérieur de nous, une partie de nous-mêmes sert en effet de relai, contient donc une parcelle de pouvoir. Non, le pouvoir, ce n’est pas « toujours les autres », le pouvoir c’est nous aussi. Pour étayer cela, mes lecteurs et lectrices savent que je me suis penché sur l’œuvre très moderne de Moishe Postone, qui ne fait en réalité que relayer celle de Marx, plus précisément les Grundrisse(*). Où il est clairement dit que le Capital, comme méta-sujet, nous traverse tous et toutes par le biais de ce qu’il a inventé comme forme sociale particulière, celle de la marchandise. La forme-marchandise « a le pouvoir » sur nous, mais comme instance abstraite qui nous traverse et nous domine. Elle est issue du monde de la production : elle vient de ce que pour produire, une forme de travail particulière a été inventée, forme du dédoublement en travail concret et travail abstrait. Le travail abstrait entre dans la marchandise. C’est ce que nous avons mis dans un objet pour le produire et qui sert à nous mettre en relation avec tous les objets que nous n’avons pas produits mais qui l’ont été par d’autres. Nous avons l’impression d’avoir entre nous des rapports de sujets libres qui échangeons nos biens, alors que ce sont les objets qui ont des rapports entre eux par notre intermédiaire. Nous avons l’impression d’être libres, mais, dans notre existence sociale (je laisse ouverte la question de savoir si notre existence se limite à être « sociale », ce que je ne crois pas) nous ne sommes que libres d’acheter, de consommer. C’est en cela que la marchandise nous domine. Dans une société ainsi régie, évidemment, des cadres institutionnels et politiques doivent être mis en place pour nous maintenir dans le droit fil des échanges guidés par le monde de la production. L’ensemble de ces institutions, de ces cadres, de ces « appareils d’état » comme disait l’autre, constitue le monde social et politique dans lequel nous vivons. Nous ne l’avons pas choisi, il s’est imposé à nous. Nous ne nous en libérerons pas en claquant des doigts. Notre subjectivité est nécessairement imprégnée de ses effets au point que cette subjectivité ne saurait concevoir même un ailleurs, une société libre, une société qui sortirait de ces cadres.

Il y a donc du pouvoir.

Les variations de la forme du pouvoir sont infinies. Autant au moins que de constitutions qui sont adoptées. Certaines doivent être particulièrement combattues : celles qui se fondent sur des discriminations à l’intérieur du peuple, autrement dit sur le racisme et l’antisémitisme, sur le « classisme » aussi (par exemple, le stalinisme) – entendant par là toutes les manières de stigmatiser un groupe social comme porteur intrinsèque du Mal. Ces formes de pouvoir sont fondamentalement perverses car elles détournent sur des groupes particuliers les rancœurs et les frustrations que provoque le système basé sur le Capital. Avec en plus les idées baroques, liées à des subjectivités baroques que certains peuvent avoir. Ainsi apparaît un jour l’idée que le pouvoir dans une société pourrait emprunter la forme d’une entité technique, s’assimiler au pouvoir dans une entreprise, voire une « start-up » pour être au goût du jour. Des méthodes pseudo-scientifiques, depuis des décennies, sont travaillées, mises au point dans des laboratoires de science de gestion ou d’informatique (les « systèmes d’information »). Cela fait des décennies donc que l’on alerte sur le caractère purement idéologique de ces travaux, mais non, on a voulu prétendre qu’il s’agissait de méthodes rigoureuses, que puisqu’elles s’appliquaient aux machines, elles pouvaient s’appliquer aux humains. Quelle erreur ! Quel baratin, dont nous payons le prix aujourd’hui.

Grèves contre l’allongement de l’âge de la retraite – janvier 2023 – oeuvre personnelle

Je déteste parler de Macron. « Macron » est un signifiant comme un autre. La personne du président ne m’intéresse pas, c’est un humain comme vous et moi qui, lui aussi, est traversé par les injonctions du monde marchandise, bien sûr, il est un « agent du capital » comme disent les opposants de gauche, mais comme nous venons de le dire, nous sommes tous des agents du capital. Lui un peu plus que d’autres, un peu plus que nous, c’est tout. Le signifiant « Macron » peut être effacé, cela ne me dérangerait pas. On en trouverait un autre sans doute pour occuper la même place. Car ce qui compte, c’est davantage la place que l’on occupe que ce que l’on croit, pense, ressent subjectivement. Les impressions subjectives que peut ressentir Macron sont les effets de la position qu’il a fini par occuper dans notre monde social et politique. Même si, certes, il occupe sa place d’une manière quelque peu paroxystique en se montrant particulièrement « démophobe », la grande partie de ce qu’il est vient de la position que lui donne, par exemple, la Constitution de la Vème République. En voilà, une abomination, un piège absolu. Je me souviens que dans ma jeunesse, des gens s’opposaient à cette Constitution gaullienne (moi, j’étais trop jeune), notamment Pierre Mendès-France, mais aussi François Mitterrand, qui avait écrit un essai intitulé « Le coup d’état permanent », on pouvait donc légitimement penser qu’arrivé au pouvoir, le sphynx de Latché, nous débarrasserait de ce papier dont on voyait les risques (article 16 etc.). Eh bien non : autre exemple de la détermination de la place sur l’action des actants, il a préféré garder une constitution qui lui donnait… « plus de pouvoir » ! Nous sommes maintenant coincés : qui va avoir la force politique, le courage, l’appui suffisant pour proposer une nouvelle constitution ? Personne. Autre cause dans le cas de Macron : sa formation qui l’a sans doute infléchi vers ces discours idéologiques dont je parlais plus haut, cette sorte de « fétichisme » du pouvoir qui fait qu’on l’objective et qu’on s’imagine qu’il peut être théorisé, mis en règles comme n’importe quoi : les chaînes d’emballage de petits pois ou la synchronisation ferroviaire. Si on a cette conception, alors forcément à un moment ou un autre, la chaîne des relais qui, elle, est humaine, et pas de boîtes de conserve, s’énerve, explose, les trains humains entrent en collision les uns avec les autres. C’est là où nous en sommes.

Philosophiquement c’est un peu gênant, car nous aurions aimé considérer qu’à partir d’un certain moment de l’histoire… il ne reste plus, en guise de pouvoir, que l’art d’administrer les choses, ce à quoi nous serions arrivés dans un monde idéal, dénué de l’idée de marchandise et de capital et où l’administration, la gestion, seraient devenues effectivement les objets de méthodes réglées, d’automatismes. Mais « on » s’est trompé de tempo: l’idée est advenue trop tôt, on n’a pas fait attention au fait qu’il ne s’agissait pas de gérer des objets neutres au sein d’un espace social démilitarisé… bien au contraire : la guerre toujours fait rage, la guerre entre les produits, bien sûr, autant qu’entre les personnes. Macron s’est trouvé pris au mauvais moment. Il reviendra débiter ses « méthodes rationnelles » plus tard, quand c’en sera fini du vieux système (autrement dit du Capital) mais d’ici là, nous serons tous morts.

Je déteste parler du pouvoir et de Macron, et pourtant j’en parle aujourd’hui, en un moment où le pouvoir de l’État s’est enlisé dans une variante caricaturale : le simulacre d’une verticalité – je dis simulacre parce qu’elle ne peut s’assumer comme telle, personne n’y croyant plus. Ce n’est plus une question de deux ans de rallongement de la période de « travail » avant la retraite – encore que, sur le papier, deux ans, cela fait juste deux ans, mais dans la réalité, dans la réalité de ce qu’est le travail en France aujourd’hui, son exigence de « productivité », le harcèlement qui s’opère par son biais, cela fait bien plus, je veux dire en intensité – mais c’est une question de forme de pouvoir, c’est-à-dire la manière dont on prétend imposer un changement qui affecte très concrètement les gens qui travaillent et qui souffrent, sans le moindre de leur consentement. Comme si la posture verticale héritée d’une Constitution désuète et contestée dès son origine alliée avec un technicisme de l’ère ChatGPT (ce en quoi se résume finalement la figure de Macron) pouvait décréter d’en haut, sans aucune écoute de ceux et celles qui sont « sur le terrain », des mesures qui les affecteront à vie.

(*) De proches amis m’ont reproché ce qui peut sembler être, de ma part, un « retour à Marx ». De fait, je pense que le nom de Marx pourrait être effacé. Moïshe Postone semble tenir à sa filiation marxiste. Pourtant, si on le lit, on voit bien qu’il s’en éloigne. En particulier, on a beau dire que l’on se fonde sur le « Marx de la maturité », on a beau inventer un « Marx ésotérique » opposé à un « Marx exotérique », on ne peut effacer les propos qu’a tenus Marx au long de sa vie et notamment dans « le Manifeste du Parti Communiste », si justement analysé sans complaisance par André Senik (texte communiqué par Jean Caune). Ce qui compte ici n’est pas la déférence que l’on serait supposé avoir à l’égard de tel ou tel grand penseur mais bien, simplement, les concepts dont certains ont été mis en place par ce même grand penseur (ce qu’on ne saurait nier) mais qui ont eu, depuis, une existence indépendante, susceptible d’être reprise mais dans un autre contexte et par d’autres penseurs.

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Sur les pas du Caravage – II

Etes-vous allés à Tarquinia ? Ainsi pourrait commencer un roman de Marguerite Duras. Tarquinia existe. Pas seulement ses petits chevaux, encore que lesdits petits chevaux sont ce qu’il y a de plus beau à voir à Tarquinia, et pas qu’à Tarquinia : dans le monde tout entier. Si on lit le roman évoqué ici, on ne connaîtra rien ou presque rien d’eux. On saura seulement : « parce que les guides, ils sont paresseux, et ils ne vous montreront pas les petits chevaux. Si vous ne devez pas les voir, alors ce n’est pas la peine d’y aller ». En réalité, le roman, c’est sur autre chose : « c’est ça l’amour, ça n’existe pas. L’amour, il faut le vivre complètement avec son ennui et tout, il n’y a pas de vacances possibles à ça […] S’y soustraire, on ne peut pas. Comme à la vie, avec sa beauté, sa merde et son ennui ». Il sera dit donc qu’il y a toujours quelque chose de l’amour à Tarquinia.

Les chevaux ailés de Tarquinia, qui décoraient autrefois l’Ara della Regina, temple étrusque de Tarquinia du IVe siècle av. J.-C

Quant aux petits chevaux, vous les verrez sûrement. Pas besoin de guide pour ça. Même en marchant dans la rue centrale, le soir, de nuit, vous les verrez : au deuxième étage du musée, le palais Vitelleschi, ils laissent la lumière allumée pour que les passants, d’en bas, puissent les entrevoir. Après, c’est une façon d’attendre le lendemain, ça ouvre à neuf heures, on peut les voir de près avec le même billet qui a servi, la veille, à aller arpenter la nécropole, autrement dit errer parmi les tombes, à chacune d’elles, effectuer le même rite : descendre l’escalier qui va vers son intérieur, presser le bouton de la lampe et admirer un mur d’en face, une porte parfois surmontée d’un fronton orné de divers animaux (des léopards, des loups, des oiseaux), puis les murs de côté où sont représentés le plus souvent des banquets, avec des libations, des corps allongés, des serviteurs nus, une jeune fille gracile (« la pulcella »). Les tombes ont pour noms : des Taureaux, des Chasseurs, des Lionnes, de la Pucelle, de la pêche et de la chasse etc. découvertes entre la moitié du XIXème siècle et celle du XXème, datant d’environ cinq cents avant J. C., tombes étrusques donnant témoignages des mœurs de ce peuple qui s’est lentement éteint sans doute absorbé dans la masse de population qui colonisait un territoire qui va du sud de la Toscane au nord de la Campanie et qui englobait, bien sûr, Rome, dont les derniers Rois, à ce que l’on dit, furent étrusques : Tarquin l’Ancien, Servius Tullius et Tarquin le Superbe (après lui, instauration de la République). On a parfois présenté les étrusques comme des gens « qui savaient vivre », ils aimaient festoyer, ils aimaient rire, quand on représente ainsi un couple défunt, à moitié allongé sur une couche qui tient lieu de couvercle de tombe, on les voit sourire. Ils étaient probablement persuadés qu’après la mort la vie continue, d’où toutes ces fresques et tous ces objets qu’on ne voit plus entreposés dans leurs lieux d’origine, mais au mieux dans des musées, comme celui de la Villa Giulia à Rome, d’où aussi sans doute qu’après une période initiale où les corps furent incinérés (autour du VIIème siècle avant J.C.), ceux-ci ne le furent plus mais furent embaumés comme pour être prêts à resservir.

Tombe étrusque – Nécropole de Tarquinia – Tombe des Léopards, 473 aC

Les étrusques vivaient sur des promontoires, grâce à cela, lorsque nous sommes au sommet de la métropole, nous découvrons un panorama magnifique, tout de verdure, avec un fleuve (Marta) qui semble partir droit face à nous mais en réalité nous vient du lac tout proche de Bolsena, et, au loin, les monts bleutés des Apennins. Pour aller à Tarquinia, comme pour en venir, on passe obligatoirement par la ville de Civitavecchia, qui nous rappelle quelque chose, oui bien sûr, Stendhal, qui y fut consul de France pendant une bonne dizaine d’années (ce qu’une plaque rappelle à l’angle d’un immeuble donnant sur le port, où il porte le nom d’Arrigo Beyle).

Les deux Caravage de Santa Maria del Popolo

Le retour à Rome se fait dans de bonnes conditions si l’on prend le train omnibus qui s’arrête dans des lieux que notent les guides parlant des étrusques, comme Cerveteri, et diverses stations balnéaires. On arrive à Termini tout frais pour de nouvelles explorations sur les pas des grands peintres et sculpteurs et, comme précédemment sur ceux du Caravage. Car il nous en reste à voir, notamment ceux de la piazza del Poppolo, à l’abri qu’ils sont de Santa Maria, exaltant cette fois la conversion de Paul ou la Crucifixion de Saint Pierre. Sans compter ceux du Vatican et du Musée capitolin. Au Vatican : la mise au tombeau du Christ, au Capitole : la diseuse de bonne aventure. Des schémas différents, mais toujours des volontés de nous surprendre, nous faire tomber à la renverse comme ce pauvre Paul qui, sur le chemin de Damas, reçoit une illumination qui le fait tomber de cheval, à la renverse, le cheval lui-même est apeuré, on ne comprend pas l’enchevêtrement des pattes, entre celles du cheval pie et les jambes du palefrenier et celles de Paul, on croit que le cheval a cinq pattes, on réalise que celles de devant sont repliées à l’avant et que ce que l’on a pris pour des pattes était les jambes du palefrenier, lequel a l’air de faire son travail sans se préoccuper de ce qui se passe autour de lui, cette lumière blanche, lui, il s’en tape. Des critiques d’art sérieux ont pensé que là, Merisi s’était un peu planté. François Quiviger dit : « la confusion des pieds et des jambes au centre du tableau traduit les difficultés du peintre à composer sur grand format ». Comme il y va… moi je crois plutôt qu’une difficulté pour ces commandes résidait dans le fait que les tableaux n’étaient pas destinés à être vus de face, mais le plus souvent de côté, disposés qu’ils étaient sur le mur latéral des chapelles, d’ailleurs c’est la même chose pour la Crucifixion de Saint Pierre, la croix est disposée pour qu’on la voie de profil plus que de face, mais qu’importe. Ce tableau a ceci de formidable que la forme de la croix est reproduite dans sa composition globale : l’axe vertical, incliné, est formé par le dos d’un porteur qui tire la croix pour la mettre la tête en bas, se poursuivant dans le coin inférieur gauche par les fesses et les jambe de celui qui soulève Saint-Pierre, l’axe horizontal, oblique lui aussi, n’est autre que le corps du supplicié mais une lecture rapide peut faire croire que les fesses et les jambes prolongent le buste de Saint Pierre, en tout cas, les deux bras sont parallèles, celui de Pierre, déjà cloué sur la croix, celui du porteur qui s’arc-boute sur le sol afin de soulever l’ensemble, quel incroyable dynamisme… Ce qu’il y a de renversant chez le Caravage ce sont toujours ces corps, ici tellement puissants. Ce ne sont pas de pauvres saints malheureux que l’on martyrise mais toujours des athlètes, des hommes forts, des hommes dont la puissance nargue celle, supposée, des bourreaux. Comme si la vie c’était eux qui l’incarnaient, même dans la mort. La mise au tombeau du Christ, au Vatican, est un tableau extraordinaire surtout par sa composition : c’est le quart du cadran d’une horloge. En partant du haut, les bras de Marie de Cléophas sont levés et implorent Dieu, Marie-Madeleine a la tête dans l’ombre et se recueille et Marie, la mère du Christ, regarde ce dernier. Sous elle, Saint-Jean vêtu de rouge soutient le buste tandis que le plus visible, Nicodème, qui nous fait face et semble nous prendre à témoin, a l’air de faire le plus pénible, quant au corps du Christ, il est là encore celui d’un homme vigoureux et solide, moins livide en tout cas que ce à quoi l’on pourrait s’attendre.

deux Judith, celle du Caravage et celle d’Artemisia

La diseuse de bonne aventure, du Musée du Capitole, reprend un thème classique de l’art populaire, en cela, il s’éloigne des autres tableaux, on souffle un peu, nous ne sommes plus dans l’exaltation mystique, ni dans la force, ni dans la puissance de la foi, mais dans l’ordre du plaisir et des jeux. Elle lui lit les lignes de la main, mais en même temps, elle lui pique sa bague, à ce benet joufflu. On va trouver la même chose à Barberini, mais dans un style un peu différent bien qu’inspiré par Caravage, de Simon Vouet : le jeune homme n’est plus joufflu et les femmes se mettent à deux pour le gruger, pendant que l’une lit les lignes de chance, l’autre soutire la bourse. A Barberini, Caravage est représenté par l’un de ses tableaux les plus célèbres, Judith et Holopherne, n’y revenons pas, c’est sans doute le tableau le plus terrifiant, le plus expressif, Merisi n’y va pas par quatre chemins, la tête que Judith coupe, on la voit hurler, le sang gicle, Judith a l’air un peu dégoûté tandis que la servante tremble d’horreur. Si nous cherchons un peu dans les livres, nous trouverons une autre Judith tranchant la tête d’Holopherne, plus lourde de sens encore puisqu’il sera, cette fois, l’oeuvre d’une femme, peut-être la seule peintre femme de la Renaissance dont nous ayons gardé la trace, la fameuse Artemisia Gentileschi, fille d’Orazio dont nous parlions la semaine dernière, inscrite dans la lignée de son père et donc du Caravage, et elle, la force de son geste pictural était portée au paroxysme par le fait qu’elle-même avait été victime de viol : le mouvement #metoo déjà perçait en ces années 1600, et peut-être nous le devons en partie au génie du Caravage. Au Campo Marzio, nous nous apaiserons en regardant la Madone aux pélerins dont nous admirerons la blancheur du cou et de la clavicule, tenant dans ses bras l’adorable bébé présenté au regard attendri de deux paysans aux pieds calleux.

deux diseuses de bonne aventure, celle du Caravage et celle de Vouet

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Sur les pas du Caravage – I

Rome du 13 au 20 mars. Trop à dire ? Ou trop peu, par rapport à cette richesse inouïe d’un univers qui nous balade des Etrusques à l’art contemporain, au travers des siècles de la Renaissance, des faramineuses constructions des Papes, des tracés d’avenues récentes au travers des quartiers du Moyen-Âge, où Giordano Bruno voisine avec le cinéma Farnese, en face du palais de la chancellerie du Vatican, lui l’hérétique, le découvreur des univers infinis (« Sur la base des travaux de Nicolas de Cues puis de Copernic, il développe la théorie de l’héliocentrisme et montre, de manière philosophique, la pertinence d’un univers infini, qui n’a ni centre ni circonférence, peuplé d’une « quantité innombrable d’astres et de mondes identiques au nôtre » » wikipedia). Giordano Bruno face aussi à la librairie Fahrenheit 451, il faut du génie pour l’inventer, lui qui fut brûlé vif pour des livres (cette librairie expose dans une petite vitrine un exemplaire original de l’œuvre de Bradbury, dédicacé par l’auteur).
On voit cela au Campo dei Fiori, autrefois marché aux fleurs comme son nom l’indique, et que nous connûmes, il y a plusieurs décennies, bordé d’ateliers divers, rétameurs, menuisiers, fabricants de cadres et aussi luthiers – comme notre ami Claude Lebet qui y avait son magasin où affluaient toute la fine fleur des violonistes et violoncellistes, les Tortelier, les Szerynk, les I musici. Musiciens comme les anges qu’on voit à la Pinacothèque Vaticane, signés Melozzo da Forli, sur des fragments de fresques arrachés à la basilique des Saints-Apôtres, aux yeux tendres et reflets blonds dans les chevelures bouclées.

Mellozzo da Forli


Sur cette place encore, j’ai le souvenir d’avoir bu, au soleil de mai, des Frascati, c’était bien avant la mode des Spritz, qui emplissent tous les verres des touristes sans doute séduits par cette couleur orangée, cette substance pétillante qui évoque la légèreté du gaz, auréolée d’un zeste, mais qui, quand même, sont nettement moins bons.
Tout près, pour manger le soir, je conseille le restaurant I Ditirambo, le poulpe y est rôti juste ce qu’il faut pour que la surface de la chair soit croustillante, couchée sur un lit de purée de céleri avec des soupçons de truffe. Et les desserts… Les mille-feuilles là-bas sont faits de très légères tuiles plantées verticalement dans la crème, dont la saveur s’éparpille au fonds de nos palais sans qu’on n’y perçoive rien qui colle ou qui pèse.
Rome, la grâce bien sûr, et quand on y pense c’est en premier le Caravage qui vient à l’esprit. N’étions-nous justement pas là en grande partie pour lui ? Pour le suivre à la trace, des fonds de chapelle d’églises (Saint-Louis des Français, Santa Maria del Poppolo, Sant’Agostino) aux voluptueux palais transformés en musée comme à Doria Pamphilj ou à Barberini ? Et nous l’avons suivi, et nous avons retrouvé la grâce de l’ange dans le petit Jean-Baptiste du premier palais cité, nu sur sa couche blanche et rouge, enserrant de son bras droit la tête innocente de son mouton préféré, et plus encore peut-être dans l’ange – justement – qui nous présente son dos vaguement vêtu d’un voile blanc au premier plan d’un Repos pendant la Fuite en Egypte où il sépare, verticalement, deux univers, celui, terrestre habité par Joseph qui lui tient la partition qu’il exécute au violon, et celui, céleste et inondé de clarté d’une Marie chérissant tendrement un Jésus qui, enfin dans l’histoire de l’art, nous apparaît comme un vrai bébé, dormant en toute sérénité dans les bras de sa mère. Les spécialistes ont identifié la partition, on dit même que des musiciens l’ont interprétée : Quam pulchram es, composé par Noël Bauldewijn sur des vers du Cantique des cantiques : « que tu es belle et que tu es gracieuse, amour, dans tes délices ! Voici que ta taille est semblable à un palmier et tes seins à des grappes ! ». Dans une pose similaire à celle de Marie, mais sans le bébé, on trouvera à côté une Madeleine pénitente presque aussi émouvante. Il est bouleversant de penser que tant de religion et de foi, en un temps où il était impossible de se dire autre que croyant, ont pu, malgré la rigueur des dogmes, donné tant de beauté sensuelle, tant d’allusion à un amour qui ne serait en rien limité à Dieu, mais s’incarnerait dans les formes les plus harmonieuses, des poses parfois lascives et des nudités que peut-être aujourd’hui on n’oserait plus exposer par peur d’une réprobation face à ce qui pourrait sembler recherche d’image coupable. Des prélats de l’époque, plus tolérants que certains d’aujourd’hui, comme l’archevêque de Milan Federico Borromeo, ne trouvaient rien à redire : pour eux, nous dit le catalogue, « la nudité des anges est le signe qu’ils ne peuvent être contaminés par les misères humaines, alors que les pieds nus se rapportent à la liberté et à la pureté des choses terrestres ». Allez donc dire cela aujourd’hui…


En pensant à ces pieds, justement, que je m’étais plu, il y a peu, à comparer à ceux dessinés par une grande artiste moderne (Lucie Geffré), nous vient à l’esprit le couple de paysans pauvres se prosternant devant Marie (la Madone et les pélerins) que nous avons vu à l’église Sant’Agostino, dont l’homme laisse paraître la plante de ses pieds. Une vieille dame admiratrice ne put s’empêcher de me dire que le tableau avait été d’abord refusé parce que l’on avait trouvé « les pieds trop sales » et cela la faisait bien rire.
Ces tableaux ne sont pas seulement des images pour exciter nos sens, ils sont aussi des interprétations, des récits bibliques, voire même des conceptions philosophiques ou des prises de partie dans des débats. Le merveilleux tableau au centre de la chapelle Contarelli montre Saint Matthieu conduit par un ange pour écrire son Evangile. Le commentaire nous dit que, primitivement, la main de l’ange touchait le saint, mais que suite à des débats théologiques, on convint, et Merisi (le vrai nom du Caravage) convint aussi, qu’il ne fallait pas montrer un tel contact qui aurait pu faire penser que l’ange avait dicté le texte à Matthieu, alors qu’en réalité il n’avait fait que le lui inspirer. Ainsi, la figure de l’ange se replie-t-elle en un monde autonome, on serait tenté de dire une monade, disjointe de celle de l’écrivant, deux mondes parallèles qui n’échangent entre eux que par l’écriture, n’est-ce pas déjà percer le mystère de la littérature ?
Toujours dans cette chapelle, l’un des tableaux les plus célèbres du Caravage représente la vocation de Matthieu, l’un des plus émouvants, des plus forts intellectuellement parlant, où le Christ, guidé par Saint-Pierre (en fait, le Christ est un peu masqué par le dos de Saint-Pierre, leurs mains désignatrices sont parallèles, l’une, celle du Saint, étant évidemment plus caleuse, plus terrienne que celle de Jésus qui, elle, est aérienne, sûre d’elle et informée) s’adresse en un éclair à ce jeune homme bouleversé qu’est Matthieu. Cela se passe paraît-il à un bureau de douane et les comparses du jeune homme comptent leurs sous, indifférents à ce qui se passe autour d’eux, aucun d’eux ne songe qu’il vit un moment important. Ils sont sous une fenêtre mais aucune lumière n’en sort car la lumière du tableau vient d’ailleurs, et cela non plus, les compteurs de sous ne le remarquent pas. Il y aurait ainsi une autre lumière que matérielle ? Une autre substance que celle de l’argent ? Il y aurait ainsi un moyen d’échapper à l’ère de la marchandise ? C’est tout ce que raconte ce tableau et ce sont les questions qu’il pose, encore présentes, encore actuelles et même plus que jamais actuelles. Peint aujourd’hui, ce tableau s’intitulerait peut-être : « est-il une voie hors du Capital ».


Bouleversement encore au palazzo Barberini (aujourd’hui transformé en musée national) à l’occasion d’une exposition consacrée à l’image de Saint François d’Assise, où l’on voit surtout l’un des plus proches amis du Caravage, Orazio Gentileschi (le père d’Artemisa), en butte au procès intenté par Giovanni Baglione, qui évoque la figure du saint homme dans les bras d’un ange, semblant jouir de l’extase la plus parfaite, moment de grâce où, là encore, l’amour divin se révèle n’être qu’une autre face de l’amour terrestre.
Même musée, salle juste à côté, un portrait troublant qu’on ne sait trop attribuer (est-ce à Guido Reni ? Ou à un certain Cantofoli?) dont on présume qu’il représente une certaine Beatrice Cenci. Rencontre, coïncidence : deux jours avant, nous avions rendez-vous avec un vieil ami – professeur de logique à la Sapienza, aujourd’hui à la retraite – sur la place qui porte ce nom (située dans le quartier du Ghetto – nous allions ensemble dans un restaurant, sorte de cantine juive, nommée Yotvata) et il nous avait raconté l’histoire de cette héroïne romaine qui avait tué son père dont elle refusait les avances et qui, pour cela, fut jugée puis exécutée en 1599. Goethe disait de ce portrait qu’il y avait dans le visage plus que ce qu’il n’avait jamais vu dans aucun visage humain. Comment ne pas faire le lien aujourd’hui avec les héroïnes iraniennes qui affrontent l’atroce répression d’un régime honni. Beatrice Cenci comme figure de la résistance féministe analogue à la courageuse Reyhaneh Jabbari, 19 ans, ayant poignardé l’homme sur le point de la violer, accusée de meurtre et condamnée à mort, qu’on voit dans le film « Sept hivers à Téhéran » ?

Mais j’en dirais et j’en dirais… tant il y a de choses à dire sur Rome et sur Caravage.

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Un Nabucco (à Bienne) annonciateur d’apocalypse

De passage encore une fois à Bienne (Biel) en ce début mars, j’y ai vu une représentation de Nabucco par le Théâtre / Orchestre de Bienne Soleure et comme les autres fois j’ai été ébahi par la qualité du spectacle, pas seulement à cause des chœurs et des solistes, tous très bons, mais aussi en raison de l’intelligence de la mise en scène. Avouons-le : je ne m’attendais pas à cela. Je n’ai vu Nabucco qu’une seule fois dans ma vie, c’était à Rome dans un opéra un peu sinistre avec des décors de carton-pâte et des chanteurs et chanteuses figé.e.s comme au garde à vous devant des régiments de hallebardiers. Bien sûr, le peuple romain reprenait en chœur le « va, pensiero » mais cela tenait pour moi plus du folklore que de l’enthousiasme. Je m’étais ennuyé et je ne voyais donc pas ce que ce vieil opéra poussiéreux de Verdi allait m’apporter.

Eh bien, il fallait que je me détrompe : cet opéra avait à nous dire bien des choses, mais cela n’aurait pas été visible sans la force de la mise en scène par Yves Lenoir, jeune metteur en scène français qui a déjà travaillé avec les plus grands (Romeo Castellucci, Ivo van Hove entre autres). Yves Lenoir joue à fond la carte de l’actualité, des drames contemporains, de l’éventualité d’une apocalypse. On se fiche un peu, et il se fiche un peu, de l’histoire biblique : Nabuchodonosor, on le sait, était le roi des Assyriens et il voulut asservir le peuple hébreux guidé par Zacharie. Verdi en fait un homme tourmenté qui, à la fin, va se convertir au rite hébraïque, non sans qu’il y ait eu auparavant moult péripéties. Deux de ses filles, Abigaïlle et Fenena sont compromises dans l’histoire. La première, qui n’est pas vraiment sa fille semble-t-il, mais une esclave, a l’ambition de devenir reine à la place de son père, la seconde, elle, est tombée amoureuse de celui à qui elle a sauvé la vie en le sortant des geôles paternelles, Ismaël, et elle a rejoint le camp des Hébreux. A la fin, Nabucco perd la raison (il met sa couronne à l’envers!), mais garde assez de lucidité pour vouloir sauver sa fille Fénéna et, pour cela, il empêche le massacre des Hébreux. Abigaïlle se suicide et, en mourant, demande pardon. Le nouveau règne de Nabucco sera placé sous le signe du dieu des Hébreux.

photos extraites du site tobs.ch

Yves Lenoir n’en est pas resté là. Son envahissement de la terre de Judée par les troupes assyriennes a tout de l’invasion de l’Ukraine par l’armée russe, et Nabucco surgit sur scène en habit militaire moderne orné de multiples galons et médailles à la façon des généraux de cette armée. Nabucco est une sorte de Poutine, du moins de ce Poutine que l’on a imaginé fou ou malade au début de cette guerre – on ne sait plus aujourd’hui si c’était bien le cas, fou ou cynique ? Fou ou homme de pouvoir banal qui ne tient qu’à garder son poste, à accomplir ce projet dont il s’est imaginé être le porteur, celui du rétablissement de l’empire soviétique ? – il veut détruire Jérusalem comme l’autre a voulu détruire Kyiv.

Etonnement quand ceux et celles qui composent le chœur revêtent l’habit des déportés : mais c’est que cette histoire est aussi histoire d’une tentative d’anéantir le peuple juif. Rien de contradictoire avec Nabucco – Poutine : ce dernier est le descendant de Staline comme Nabuchodonosor était celui de son père Nabopolassar, et l’anti-sémitisme a sévi aussi sous le régime soviétique.

Au début du premier acte, le rideau se lève sur un amoncellement de corps, étrangement ils se lèvent, on croirait une hallucination, comme si les morts de Boutcha ou de Izioum reprenaient vie.

Plus tard dans la pièce, ce sont des vêtements qui jonchent le sol, qui seront transformés, après l’entracte en amas de plastique : le Capital nous ronge, nous avançons vers une apocalypse. Des hommes (ou des femmes) en combinaison anti-nucléaire essaient d’éteindre les premiers incendies.

Mais dans Nabucco, à la différence peut-être de notre monde actuel, il y a une rédemption : Assyriens et Hébreux se tiennent unis par la main et défilent en portant des pancartes sur lesquelles on imagine qu’il y a d’écrit : « No war ». Un nouveau Dieu s’impose. Avant le « va, pensiero » (magistralement interprété), des couples viennent s’enlacer sur le devant de la scène : Yves Lenoir croit encore en l’amour, c’est que l’amour est encore possible.

Mais pour nous qui vivons dans ce XXIème siècle, quel dieu s’imposera et prendra la suite du Capital ? Les morts de Boutcha seront-ils vengés ? Un Tribunal siègera-t-il enfin pour condamner les crimes de guerre ? Serons-nous sauvés in extremis avant que les bombes n’éclatent, et que nous soyons contraints à parcourir la Terre avec des masques et des combinaisons pour nous protéger des radiations ? L’amour sera-t-il encore possible demain ?

Yves Lenoir met au devant de la scène un futur qui pourrait être proche, c’est paradoxal et très audacieux pour un opéra que l’on aurait pu croire désuet, c’est ce futur qui nous vient parfois sous forme de fantasme, où l’Histoire tout à coup se bloque et où les rapports s’inversent, annonciateurs de temps indicibles, le chef devient soumis à un ordre (religieux) qui lui paraît plus puissant que lui-même, même les relations homme-femme sont inversées, la fille d’esclave Abigaïlle se voit en dominatrice, avec sa sœur elles forment un couple de rivales prêtes à asservir ce pauvre Ismaël à leur bon plaisir, finalement elle devient lucide et, alors, préfère mourir. A ce moment le metteur en scène fait d’elle un corps envahi de soubresauts qui se convulse sur scène. L’amour est certes passé furtivement sur la scène, mais on apprend que Verdi avait censuré les passages plus tendres que lui avait suggérés son librettiste, l’amour entre Fefana et Ismaël ne devait pas être montré, il n’était pas le sujet, comme s’il avait voulu détourner la conscience du spectateur de ce retournement annonciateur de lendemains apocalyptiques.

Décidément ce Nabucco était de notre temps.

Un peu comme si nous devions revivre les temps bibliques. Mais sous quelle forme ? En accéléré ? En mieux ? En pire ?

Bravo à Yves Lenoir et à cette troupe qui a si bien réalisé ce qui lui était proposé (y compris de se mettre à nu quand le « scénario » l’exigeait).

Distribution

Direction musicale : Franco Trinca Mise en scène : Yves Lenoir, Décors: Bruno de Lavenère, Costumes: Jean-Jacques Delmotte Avec Michele GoviGiorgi SturuaAlexey BirkusSerenad UyarAnna PennisiFélix Le Gloahec*Konstantin NazlamovMira Alkhovik*

*Étudiant-e-s de la Haute École des Arts Berne, Studio Suisse d’opéra

Chœur TOBS, Orchestre Symphonique Bienne Soleure

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Poésie ukrainienne

Le 23 février, veille du premier anniversaire de l’entrée des troupes russes en Ukraine, nous faisions à Nyons une veillée pour l’Ukraine (dont j’ai déjà donné le compte-rendu sur FB) qui réunissait comédiens, poètes, musiciens et artistes-peintres ainsi que des familles ukrainiennes heureuses de se retrouver et de participer à cet événement par leurs dictions de poèmes dans leur langue, et leurs propres œuvres d’art plastique (une jeune Ukrainienne, Olena, avait d’ailleurs fourni le motif de notre affiche). Notre ami Serge Pauthe faisait don de son savoir en matière de mise en scène, mais aussi en matière de lecture et de jeu théâtral, une autre amie, Valérie Rosier, apportait la beauté de sa voix et, elle aussi, la puissance de son jeu (que nous avions vu à l’œuvre dans le rôle principal du Cercle de craie caucasien, de Brecht, joué en décembre dans une mise en scène de Serge à Buis les Baronnies) pour dire et chanter de magnifiques poèmes. Une famille ukrainienne, les Movchan, apportait leurs talents musicaux, le père à l’accordéon, à la flûte, à la cornemuse, la mère au piano, leurs deux fillettes au violon et au violoncelle et permettait que soit repris en chœur le chant le plus populaire, connu de tous les ukrainiens et ukrainiennes : Oy u luzi chervona kalyna pochylylasia. Quoi de plus émouvant, de plus expressif, que cette conjugaison d’arts différents au profit d’une même cause : la solidarité.

Tableau d’Olena Vlassenko

Mais tout ceci n’aurait pu exister sans la poésie ukrainienne.

La parution d’un livre récent aux éditions Bruno Doucey tombait à pic pour nous tous et toutes.

Il s’agissait de « Ukraine, 24 poètes pour un pays », une anthologie établie par Ella Yevtouchenko et Bruno Doucey.

Nous avions oublié le grand poète, contemporain de Victor Hugo, qu’est Taras Chevtchenko (1814 – 1861), il est de ceux qui, déjà au XIXème siècle, luttèrent contre le voisin russe tentaculaire et qui, à cause de cela durent supporter l’emprisonnement et l’exil. Nous avions oublié qu’il fut traduit en France dans les années soixante par le grand poète Eugène Guillevic. Et là, il nous était rappelé, notamment sous la forme de ce poème que semblent connaître par cœur tous les ukrainiens et toutes les ukrainiennes : le Testament.

Quand je serai mort, mettez-moi
Dans le tertre qui sert de tombe
Au milieu de la plaine immense,
Dans mon Ukraine bien aimée,
Pour que je voie les champs sans fin,
Le Dniepr et ses rives abruptes,
Et que je l’entende mugir.
Lorsque le Dniepr emportera
Vers la mer bleue, loin de l’Ukraine,
Le sang de l’ennemi, alors
J’abandonnerai les collines
Et j’abandonnerai les champs,
Jusqu’au ciel je m’envolerai
Pour prier Dieu, mais si longtemps
Que cela n’aura pas eu lieu
Je ne veux pas connaître Dieu.
Vous, enterrez-moi, levez-vous,
Brisez enfin, brisez vos chaînes,
La liberté, arrosez-la
Avec le sang de l’ennemi.
Plus tard, dans la grande famille,
La famille libre et nouvelle,
N’oubliez pas de m’évoquer
Avec des mots doux et paisibles.

(25 décembre 1845, à Pereïaslav)

(poème lu en français à la veillée par Serge Pauthe, et en ukrainien par madame Olha Vlassenko)

Poésie prémonitoire qui déjà parlait du sang versé :

Pourquoi, champ vert, pourquoi
Es-tu devenu noir ?
– Je suis devenu noir
De tout le sang versé
Là pour la liberté.
Près de Berestetchko

Notre Victor Hugo lui est décidément très proche, mais n’avait-il pas lui-même anticipé sur le drame presque permanent des conflits entre la Russie et ses voisins ? (Ici, pardon à Serge à qui nous n’avons pas permis, par crainte de dépassement horaire, la lecture d’un texte de Hugo qui pourtant s’imposait, même s’il concernait une guerre contre la Pologne, un envahissement par les armées du Tsar Alexandre II autour de 1863 : « Soldats russes, redevenez des hommes… »).

Autre poète, ou plutôt poétesse, d’une époque semblable : Lessia Oukraïnka (1871 – 1913), chantée par Valérie Rosier :

Paroles, que n’êtes-vous dur acier,
Qui dans les combats puisse scintiller ?
Que n’êtes-vous une épée sans merci
Pour trancher la tête des ennemis ?

Elle aussi, peut-être oubliée, a été rappelée à notre souvenir par un article récent du Monde qui nous relatait que depuis le bombardement de la ville de Dnipro le 14 Janvier, la stèle qui lui est consacrée boulevard de l’Ukraine, à Moscou, était recouverte de fleurs que des femmes venaient déposer en cachette. Ainsi, chaque jour, il y avait une petite montagne de fleurs au pied de Lessia Oukraïnka qui disparaissaient la nuit car elles étaient emportées par la police. Le jour, les petits bouquets d’œillets rouges réapparaissaient.

Ces deux grands poètes ont pavé la route des plus jeunes, ceux et celles qui, jusqu’à aujourd’hui, maintiennent le flambeau d’une poésie combattante, parfois non sans humour, de cet humour qui fait paraît-il la politesse du désespoir. Comme Ludmyla Khersonska :

Guerre, Jour 102
bonjour, bienvenue à la maison,
pardon, on n’a pas fait le ménage.
Hier un missile est tombé dans la cuisine
après avoir détruit plusieurs étages.
Pour cuisiner, c’est très inconfortable,
ici il y avait un poêle, là une table,
pas grande, couverte d’une nappe brodée,
ne vous déchaussez pas, il y a partout des éclats,
allez dans le couloir qui se trouve entre deux murs,
asseyez-vous sur le sol, je vais y poser une couverture,
servez-vous, mangez des sucreries, prenez-en plus,
faites comme chez vous.

Juin 2022

ou Lubov Yakymtchouk :

de vieillesse
le grand-père et la grand-mère sont morts
les deux le même jour
à la même heure
à la même minute –
on a dit qu’ils étaient morts de vieillesse

leur poule a crevé
leur chèvre et leur chien aussi
(mais le chat n’était pas dans la maison)
on a dit qu’ils étaient morts de vieillesse

leur maison s’est écroulée
le hangar est tombé en ruine
et la cave a été comblée de terre
on a dit que tout était trop vieux

les enfants sont venus enterrer leurs grands-parents
Olia était enceinte
Sergiy était bourré
et Sonia avait trois ans
eux aussi ils sont morts
on a dit que c’était de vieillesse

le vent froid a arraché les feuilles jaunes
sous lesquelles il a enfoui le grand-père, la grand-mère, Olia, Sergiy, Sonia
qui sont morts de vieillesse

2014

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Marx et Postone (2) : abolir la valeur

Retour sur Postone et sa lecture de Marx. Je sais, on va me dire que c’est trop sérieux, même rébarbatif. Mais enfin… Ne faut-il pas parfois se prendre la tête (un peu), comme disent les jeunes, et chercher à comprendre… Comprendre ce capitalisme dont on parle tout le temps, ce capitalisme diabolisé, perçu comme un personnage. La chose nouvelle ici serait que Marx continue à inspirer une théorie critique du capitalisme au XXIème siècle en dépit de tous les échecs associés au « marxisme traditionnel » que je passais en revue dans mon dernier billet.

La science, la technologie et le temps de travail

J’ai voulu voir, la semaine dernière, la critique de Marx de la notion de travail, et, partant, de celle de valeur qui s’y trouve associée si fondamentalement dans la doctrine capitaliste que l’on a traditionnellement défini la valeur d’une marchandise à partir du temps de travail socialement nécessaire pour la produire. Marx définit même le capitalisme comme un mode de production reposant sur la valeur, c’est-à-dire dont « la condition implicite est et demeure : la masse de temps de travail immédiat, le quantum de travail employé comme facteur décisif de la production de la richesse ». A quoi l’on peut opposer que : « à mesure que se développe la grande industrie, la création de la richesse réelle dépend moins du temps de travail et du quantum de travail employé que de la puissance des agents mis en mouvement au cours du temps de travail, laquelle à son tour n’a elle-même aucun rapport avec le temps de travail immédiatement dépensé pour les produire, mais dépend bien plutôt du niveau général de la science et du progrès de la technologie, autrement dit de l’application de cette science à la production » (Marx, Grundrisse).

La valeur ne coïnciderait donc pas avec la richesse puisqu’une grande partie de celle-ci ne vient pas de la masse de travail immédiat incorporé dans le bien. Elle serait une catégorie historiquement spécifique (peut-être donc transitoire) qui « saisit ce qui constitue la base de la société capitaliste ».

La richesse et la valeur

On pourrait s’attendre à ce que, sur sa lancée, se développant en réduisant la part du travail qui est remplacée par la puissance des agents mise en branle par la science et la technologie, le capitalisme se débarrasse complètement de cette mesure par le travail immédiat, autrement dit… de la valeur, s’attendre donc à ce qu’il y ait de la richesse sans valeur, donc des biens que l’on pourrait s’échanger de façon quasi-gratuite ! On pourrait s’attendre aussi à ce que le temps de travail salarié diminue dans la société, ou, à tout le moins, à ce que le travail soit mieux rémunéré (puisque la part de richesse produite augmente désormais considérablement pour chaque quantum de travail effectué). Une issue pourrait se dessiner : le revenu universel qui serait une manière de découpler le revenu de la valeur. Nos débats sur le coût des retraites pourraient devenir caduques. Eh bien , comme on peut s’en rendre compte chaque jour, nos attentes sont vaines…

Le capitalisme nous fait rêver à des possibles qui ne sont jamais réalisés.

Le travail superflu et les bulshit jobs

Si la richesse augmente bel et bien, la valeur par unité de temps (dont on devine qu’elle est la base du salaire), elle, reste fixe. Cela tient, explique Moishe Postone, à un effet de la contradiction valeur / richesse : si, au début d’un cycle, une certaine quantité de travail est socialement nécessaire pour produire un bien, l’essor technique et scientifique va la diminuer en augmentant la productivité, mais dès que ces gains de productivité se généralisent à toute la société, alors loin d’améliorer la situation standard des travailleurs, ils entraînent une redéfinition du temps de travail socialement nécessaire : la quantité de valeur produite par unité de temps retombe à son niveau initial (par exemple, au lieu de conserver les mêmes volumes de production, le capitalisme va les étendre le plus possible, il s’agit là de l’extension sans fin dont nous sommes les témoins).

D’où le commentaire de Postone : le cours du développement capitaliste a beau engendrer cette possibilité d’une structure nouvelle et émancipatrice du travail social, sa réalisation au plan général s’avère impossible sous le capitalisme. Etayé par ce passage des Grundrisse, qui introduit pour la première fois la notion de travail superflu (oui, vous avez bien lu, tout ceci entraîne l’existence d’un travail superflu) :

Le capital est en lui-même la contradiction en procès, en ce qu’il s’efforce de réduire le temps de travail à un minimum, tandis que d’un autre côté, il pose le temps de travail comme seule mesure et source de la richesse. C’est pourquoi il diminue le temps de travail sous la forme du travail nécessaire pour l’augmenter sous la forme du travail superflu ; et pose donc dans une mesure croissante le travail superflu comme condition – question de vie ou de mort – pour le travail nécessaire. (Marx, Grundrisse)

Le capitalisme continuerait ainsi à développer la part de travail, alors même qu’elle n’est pas nécessaire. Et cela sous la forme de travail… superflu ! On pense aux « Bulshit Jobs » inventés par David Graeber (bien qu’il semble que la notion aille plus loin que cela, il faudra y revenir car elle est fondamentale : quel rôle joue le travail superflu dans nos vies?).

Un marxisme sans manichéisme ?

Comprenez que cela puisse passionner : serions-nous enfin sur la voie d’un marxisme renouvelé ?

Ce qui paraît surtout nouveau, ici, est la mise en cause de la conception traditionnelle qui a été dominante durant presque un siècle, celle d’une contradiction s’exprimant essentiellement en termes de rapports de classes. Ceci a conduit à un véritable manichéisme : d’un côté la classe ouvrière dotée de toutes les qualités (« la classe ouvrière a toujours raison » disaient nos vieux staliniens), de l’autre la bourgeoisie pourvue de toutes les tares, à combattre et même à supprimer (« vive la guerre sociale ! » disaient des pancartes). Conception du marxisme pour laquelle le conflit entre classes se résoudrait dans la propriété collective des moyens de production (comme si toute contradiction devait s’exprimer en termes de conflit, soit dit en passant). Postone rejette les analyses qui « comprennent le capitalisme – ses rapports sociaux fondamentaux – essentiellement en termes de rapports de classes structurés par une économie de marché, la propriété et le contrôle privé des moyens de production, et qui saisissent ses rapports de domination principalement en termes de domination et d’exploitation de classe ».

Grumi, chat qui s’imprègne de théorie marxiste

La vérité est que le capitalisme génère une forme sociale basée sur la marchandise qui domine toute la vie sociale et tous les rapports sociaux.

Le Capital comme Sujet

Ici, on se trouble un peu. Comment peut-il se faire que le capitalisme soit responsable de tous les maux et non… les capitalistes, les personnages sociaux, les corps matériels ? La personnification des rapports de force est-elle évitable ? N’y a-t-il pas un sujet de l’histoire, responsable de ce qui arrive ? Ce serait là retomber dans les illusions naïves. Postone renoue le lien de Marx à Hegel. Nous avions cru par le passé que Marx avait définitivement remis la dialectique à l’endroit et que cela signifiait que la méthode dialectique devait s’appliquer aux choses matérielles plutôt qu’aux idées. Mais non, il y a plus fort que cela : Marx voulait dire que ce n’est pas l’Esprit qui avance au gré de ses contradictions et tend vers sa réalisation, mais une autre instance, matérielle celle-ci mais tout aussi tentaculaire, à savoir le Capital, qui est le vrai « Sujet » de l’histoire. Le Capital est « l’Esprit » de l’Histoire, d’où notre incapacité à en sortir : il faudrait pour cela sortir de l’Histoire… A moins que… à moins qu’il ne se heurte à un extérieur autrefois peu visible mais qui aujourd’hui montre ses arêtes rebelles : l’environnement physique et ses limites, le climat et son réchauffement, le caractère limité des ressources. La crise écologique serait alors l’ultime contradiction à laquelle se heurte le capital, celle qui peut-être le ferait imploser ou, tout au moins revenir en arrière en un mouvement involutif par lequel enfin il explorerait les possibles qui n’ont pas encore été exploités. Serait-ce sortir de l’Histoire ? Ne serait-ce pas plutôt inaugurer une nouvelle Histoire ? Passer peut-être pas à un paradis (!) mais à une société qu’on qualifierait de post-capitaliste. Faute de mieux. Faute de pouvoir employer le vocable de « socialisme » (désormais négativement connoté).

Une domination structurelle auto-engendrée

Les agents de son cheminement sont bel et bien prolétaires et bourgeois, mais aussi bien d’autres catégories, intellectuels et paysans, hommes et femmes (et transgenres – ou « trans-identitaires » – et toutes sortes d’orientations sexuelles), colonisés et colonisateurs etc. mais la contradiction liée à la forme marchandise qui imprègne de plus en plus tous les aspects de la vie les traverse et les meut. Si, bien évidemment, certain.e.s souffrent plus que d’autres, et même beaucoup plus que d’autres, il n’en reste pas moins que tous souffrent. On voit que pour Postone, la réflexion finale de Marx rejoint sa pensée initiale, celle des Manuscrits de 1844, où l’aliénation était la catégorie principale : «  le but de la production, dit-il, n’est pas donné par une coercition sociale manifeste, il n’est pas décidé consciemment, au contraire il se présente comme échappant au contrôle humain. Le type de domination abstraite que constitue le travail dans le capitalisme est la domination du temps. [c’est moi qui souligne] ». Plus loin : « La forme de domination constitutive du capitalisme donne lieu à une nouvelle forme de domination sociale, qui soumet les gens à des impératifs et des contraintes structurels impersonnels et de plus en plus rationalisés. Cette forme de domination structurelle auto-engendrée est la déclinaison sociale et historique, dans les œuvres de maturité de Marx, du concept d’aliénation développé dans ses premières œuvres. Elle s’applique aussi bien aux capitalistes qu’aux travailleurs en dépit de leurs grandes différences de pouvoir et de richesse ».

Cela nous éclaire et nous soulage, car il y a beau temps que nous ne croyions plus au renversement d’une classe par une autre, ni à l’avènement d’une société sans classes. Il y a beau temps que nous ne pensions plus que la seule clameur des slogans allait faire s’effondrer les murs du Temple de l’Argent. Les luttes sociales, qui seront toujours nécessaires, ne devraient plus s’inscrire dans une visée messianique car elles font juste partie du moteur par quoi vit le Capital. S’opposer à la forme-marchandise fait partie de ces luttes mais toutes les luttes n’ont pas de caractère réellement anti-capitaliste, certaines revendications ne visent qu’à conserver un certain état de la structure capitaliste, par exemple quand il s’agit de maintenir des emplois dans une entreprise dont tout le monde sait qu’elle contribue foncièrement aux méfaits du capitalisme. Notre opposition à la forme marchandise ne devrait-elle pas plutôt s’exprimer par toutes les formes de don, de revendication de gratuité, par un refus de « consommer », ou le désir de développer la générosité de tous et toutes dans les menus détails de la vie.

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Avoir une autre idée du marxisme – Moishe Postone

Nos dernières décennies ont glissé lentement vers un amer rejet du marxisme. Il n’avait rien prévu des drames ayant recouvert le siècle, non seulement il n’avait pas produit la révolution attendue, mais on avait même l’impression qu’il l’avait empêchée, donnant en fin de compte des armes aux économistes pour qu’ils conjurent les effets des contradictions du capitalisme, renforçant ainsi ce dernier plutôt que participant à son extinction. Les « révolutions » qui s’en étaient réclamées – à vrai dire souvent des coups d’état – avaient mis en place des régimes que l’on disait communistes mais n’étaient en réalité que des variantes du capitalisme, munies, en plus, de pouvoirs autoritaires qui conduisaient à une sorte de fascisme : certes on était « anti-fasciste » mais on proposait un envers ne valant pas mieux que l’endroit. On voit aujourd’hui les traces terribles de ces aventures : lorsqu’on ôte à ces régimes le vernis d’un pseudo-socialisme, on découvre un pouvoir sans principe, une armée et une police féroce pour maintenir l’ordre, une société meurtrie qui n’est plus capable de se révolter, une seule manière de s’enrichir : la rapine, lorsqu’on est à bout de l’exploitation des ressources minières ou pétrolières. Bref, ce n’est pas brillant…

Ce n’était certainement pas ce qu’imaginait le sage barbu, auteur d’une œuvre colossale qui se voulait « critique de l’économie politique » et à qui nous sommes tentés de faire endosser la responsabilité de ces désastres.

Mais peut-être n’avions-nous rien compris à ses thèses.

Rappelons les termes de ce que l’on nous avait enseigné dans les meilleurs lycées et écoles du parti, les termes de ce que nous appellerons désormais le « marxisme traditionnel ». Dans la société capitaliste, le travail constitue la base de l’économie. Bien sûr, il se présente comme médiatisation de l’humain et de la nature – c’est par le travail que la nature est transformée pour donner lieu à la production des biens dont nous avons besoin pour vivre. Mais en même temps, ce travail, qui nécessite, pour s’exercer, des moyens toujours plus grands – des machines, des usines, des robots… – ne peut exister que dans des rapports de production où ces moyens (de production) sont détenus par quelques membres de la société : les capitalistes. Et ceux-ci, n’ayant pas d’autre but que de s’enrichir (faire fructifier le capital), extorquent à ceux qui n’ont que leur force de travail, une sorte de surplus de ce travail, la plus-value. Ceux-ci forment le prolétariat. Leur travail est aliéné : il entre dans le bien produit sans qu’ils puissent en tirer librement profit puisque celui-ci – le profit – va aux capitalistes. On a alors une première contradiction, celle qui oppose le travail, qui, a priori devrait être libre, au capital, qui impose règles et contraintes. Avec le développement du capitalisme, qui entraîne des grandes concentrations de travailleurs, puis des innovations industrielles qui rendent la production moins dépendante du travail concret de base, on devrait voir le travail se libérer, autrement dit les moyens de production pourraient être collectivisés au lieu de demeurer dans les mains d’une petite minorité. A la fin, la question centrale devient celle de la propriété des moyens de production, propriété individuelle ou propriété collective ? Et la seconde contradiction s’exprime comme celle qui oppose propriété privée et travail collectif. D’où l’idée, souvent affirmée au sein du mouvement ouvrier que faire la révolution c’était remettre les moyens de production à la collectivité, ce qui aurait eu pour conséquence de libérer le travail et de supprimer l’opposition entre prolétariat et bourgeoisie. Certains ont pu croire que cela allait se faire « tout seul » : marche inéluctable du progrès… mais d’autres ont vite compris qu’il faudrait mettre la main à la pâte, les capitalistes n’allaient pas d’eux-mêmes abandonner richesse et pouvoir. D’où la formation d’organisations de lutte. Cela n’allait pas sans la nécessité, bien évidemment, de renforcer la conscience dite « de classe » des sujets prolétaires qui deviendraient alors de pions passifs dans le fonctionnement de l’économie, les sujets actifs de leur émancipation. Disons-le sans détour : cela n’a pas marché ! Ni les collectivisations, ni les nationalisations chères à nos amis socialistes des années 80, n’ont offert aux travailleurs des conditions de vie libres et épanouies. La conscience ouvrière s’est dissoute. Dans le cas « communiste », il fallait, du reste, une accumulation initiale pour lancer la production, comme dans le cas capitaliste classique, et si, dans l’un, esclaves puis ouvriers d’usine comme dépeints dans Germinal avaient été nécessaires, les prisonniers du Goulag avaient rempli cette fonction dans l’autre. L’un n’était donc pas mieux que l’autre. Et les deux s’inscrivaient dans un même productivisme mettant à mal les ressources de la planète.

Et puis, notre système capitaliste a évolué : les oppositions n’étaient pas seulement entre classes sociales, elles étaient aussi entre minorités et majorités, racisés face aux non-racisés, genre féminin face au genre masculin etc. Eléments qu’a priori le marxisme traditionnel avait négligés. La nature du travail s’est transformée, de moins en moins « productif » (la production ce sont les machines et les robots qui s’en chargent), de plus en plus périphérique (services, commerce, enseignement, recherche, publicité…). Les termes n’étaient donc plus les mêmes. Si prolétariat il demeure, au sens d’une masse d’individus produisant des objets de manière directe dans des usines ou des entrepôts, il faut désormais aller le chercher surtout en Asie, Chine, Inde, Bangladesh, Vietnam… mais où, là aussi, à terme, les conditions vont se modifier.

Tout cela explique que nous nous soyons détachés du marxisme.

Or, nous continuons d’avoir besoin d’une théorie critique du capitalisme moderne, afin notamment de donner un fondement solide à ce que nous ressentons parfois confusément comme quelque chose qui ne va pas dans ce système : des contradictions qui nous apparaissent de plus en plus flagrantes et que nous ne sommes pas capables d’expliquer.

Tiens, une, par exemple, très d’actualité.

Il n’échappe à personne que l’innovation technologique rend de plus en plus marginal l’apport lié au travail humain concret dans la production de marchandises. Un raisonnement simple nous conduirait à penser que, grâce au progrès technique et scientifique, nous allons avoir de moins en moins besoin de travailler… et ce n’est pas ce que l’on nous dit, non, bien sûr, au contraire : nous devrions toujours travailler plus et mieux ! Mais pour faire quoi ? Ici, quelque chose nous échappe.

J’en étais là de mes réflexions quand, par chance, flânant dans une librairie du centre-ville, j’ai découvert un livre publié par une maison d’édition qui m’était inconnue, Crise & critique (???), et qui portait le titre : « Marx, par-delà le marxisme », avec en sous-titre : « Repenser une théorie critique du capitalisme au XXIème siècle ». L’auteur ? Un certain Moishe Postone. En quatrième de couverture : « Né au Canada, Moishe Postone (1942 – 2018) était professeur d’histoire et d’études juives à l’université de Chicago. Il a entrepris depuis le milieu des années 1970 la reconstruction d’une théorie critique adaptée au monde actuel ». Un feuilletage rapide m’apprenait sa connivence avec l’Ecole de Francfort (Adorno, Horkheimer) et avec Lukacs, m’indiquait aussi qu’il accordait une place prépondérante dans l’œuvre de Marx à cet opus un peu tardif que l’on n’a découvert que dans les années 70-80, donc bien après que Le Capital n’eût été lu et commenté : les fameux Grundrisse, dits aussi parfois Manuscrits de 1857-1858. Autrement dit un texte auquel on se contente de donner ce titre non traduit, mais qui, autrement, pourrait s’appeler : Fondements d’une critique de l’économie politique.

Selon Postone, Marx livre dans cet essai capital une toute autre version de sa théorie que celle que nous avons qualifiée tout à l’heure de « marxisme traditionnel » (ayant emprunté cette expression à Postone lui-même). Et c’est tant mieux…

Alors, allons-y voir de près. Je dois avouer mes limites en tant que spécialiste des grands de la pensée que sont Hegel et Marx (surtout le premier, que j’ai peu lu). Je ne ferai donc que donner de ce travail un aperçu tel qu’il m’apparaît, à moi, modeste béotien qui suis avant tout avide de connaître de nouveaux instruments d’analyse de la réalité historique que nous vivons. Mais j’espère que cet aperçu suffira à nous faire comprendre que nous sommes là en présence d’une œuvre considérable, qu’il faudrait donc approfondir, une œuvre qui va loin, bien plus loin que le marxisme traditionnel… jusqu’à dire que, finalement, ce n’est pas tant le capital qui nous domine que, dans la forme sociale du capitalisme… le temps !

Le premier point important de la lecture de Marx par Postone me paraît être celui où il va à l’encontre d’une idée attribuée à Marx, selon laquelle la valeur d’une marchandise produite consiste dans le montant de temps de travail social nécessaire pour la produire. C’est un point important du marxisme traditionnel. Mais dit-il, cela est un point affirmé bien avant lui, notamment par Ricardo. Est-ce que Marx reprend vraiment à son compte cette idée ? Ici apparaît la façon dont nous lisons les textes. Devons-nous les lire en prenant ce qui est dit pour argent comptant ? Comme des constats indiscutables… ou bien comme des paroles rapportées ? Si l’on en croit les Grundrisse et l’analyse qu’en fait Postone, c’est la deuxième alternative qui semble être la bonne. Dans Le Capital, Marx, dit Postone, commence son exposé théorique en prenant les catégories et les concepts tels qu’ils se donnent dans le moment actuel de l’histoire, d’une façon en quelque sorte immanente. Partons de cette proposition-là puisqu’il semble qu’elle soit communément admise, se dit-il. C’est là insister sur le fait qu’il n’est pas, si on est un matérialiste convaincu, de catégorie ou de concept transhistorique, qui ne dépendrait pas de l’ensemble des conditions sociales de production de la pensée. On ne saurait penser la pensée en dehors des conditions concrètes, matérielles, qui l’ont permise. On prend toujours le train (de la pensée) en marche, on fait avec les catégories qui nous sont transmises. Ce sont des catégories historiques.

Il n’y a, ni selon le Marx des Grundrisse, ni donc selon Postone, de notion transhistorique du travail ! Nous ne sommes pas dans une situation où il y aurait une notion anthropologique que l’on appliquerait à l’analyse d’un procès de transformation. Il y a une notion de travail qui, déjà, est intrinsèque à un système de production, en l’occurrence ici le capitalisme. Et donc, il n’y a pas de possibilité de libération d’un tel travail, pur et abstrait, qui s’échapperait des contraintes posées par le capital. Le travail dont nous parlons, c’est le travail capitaliste, c’est-à-dire inhérent à ce système. Si nous voulons nous affranchir du système, ce n’est pas en le gardant comme s’il pouvait être préservé dans un ailleurs idéal qui serait l’espace du socialisme, non, si nous voulons nous en affranchir, nous devons aussi nous affranchir du travail en ce sens-là ! On voit du même coup ce que cette critique entraîne du point de vue de la valeur. Si le travail (mesuré en temps socialement nécessaire etc.) est constitutif de la valeur, ce n’est pas le travail idéal dont il s’agit (celui que par exemple accomplirait un humain libre dans une société libre, en coupant du bois pour se chauffer ou en gravant son empreinte sur le fond d’une grotte) mais le travail capitaliste, celui qui se scinde toujours en deux moitiés : un travail « concret » et un travail « abstrait », lequel travail abstrait n’étant rien d’autre que la partie du travail qui sert à créer des rapports sociaux par un biais connu que l’on peut résumer ainsi : par le travail abstrait, je peux acheter le travail produit par d’autres, autrement dit s’élabore une société, une vie sociale, non pas par l’échange direct entre les sujets humains, mais par le biais des objets qui s’échangent entre eux par notre intermédiaire (noter ici la différence, notée dans un des chapitres du livre portant sur le don, avec les sociétés où les rapports sociaux sont plutôt fondés sur les systèmes de parenté ou les hiérarchies, qui n’ont pas besoin de ce biais et qui, de ce fait, ne vivent pas dans un monde de marchandise, sont hors capitalisme).

Moishe Postone en 2008 et au cours d’un hommage à Herbert Marcuse en 1979

Si nous avons cela en tête, nous comprenons mieux pourquoi nous faisons face à une contradiction flagrante dans notre système à l’heure actuelle : les marchandises produites et vendues contiennent de moins en moins de travail incorporé puisqu’elles sont de plus en plus le fruit de productions automatisées (il a peut-être fallu du « travail » pour construire les automates mais au fur et à mesure que ceux-ci sont utilisés et rentabilisés dans la production, cette part de travail s’est amenuisée, elle a presque disparu(*)), leur valeur devrait donc diminuer et les producteurs avoir plus de temps libre. Mais la contradiction n’est qu’apparente : nous ne parlons pas de « vrai » travail mais de la forme sociale du travail.

Et c’est là qu’apparaît le retournement opéré par Marx dans les Grundrisse : lorsqu’il posait cette thèse de la valeur engendrée par la part de travail socialement nécessaire, il ne décrivait pas un processus dépassant l’historicité, il en faisait la critique et montrait qu’il était lié à l’histoire! Autrement dit, Marx critique le fait que ce soit pour le capitalisme (et non de manière universelle)que la valeur s’explique par la part de travail incorporée. Dans ces conditions, le capitalisme fera toujours en sorte que jamais le travail ne se libère, puisqu’il constitue, à ses yeux, la valeur. Le Capital demandera donc toujours aux travailleurs de garder la même part de travail dit « socialement nécessaire » (j’ai l’air ici de faire du Capital un « sujet », mais c’est justement ce pour quoi plaidera Postone dans l’un des chapitres de l’ouvrage : le Capital est bel et bien le Sujet de l’histoire), quitte à engendrer (comme nous le verrons par la suite) du travail en réalité… superflu !La sortie du capitalisme ne consisterait plus alors dans une « libération du travail » mais… dans son abolition.

Il faudrait donc supprimer l’idée de valeur associée au travail plutôt que la glorifier ! Et nous sommes bien loin des discussions oiseuses sur la « valeur du travail » ou la « valeur travail » dont on nous rebat sans cesse les oreilles à propos de la réforme des retraites.

Il reste beaucoup à faire encore, et à comprendre, dans cet ouvrage passionnant, et dans les autres qu’il faudrait se procurer, comme Temps, travail et domination sociale (2009) et Critique du fétiche capital: Le capitalisme, l’antisémitisme et la gauche (2013). Il faudra aussi prendre connaissance de la manière dont ses thèses sont reçues en France (cf. article critique intéressant de Dominique Méda https://www.cairn.info/revue-francaise-de-socio-economie-2010-2-page-175.htm). A suivre donc…

(*) on peut ici consulter la célèbre bande dessinée de Jancovici et Blain, Un monde sans fin, où, en quelques graphiques suggestifs les auteurs montrent les gains stupéfiants de productivité acquis au cours des siècles grâce aux machines et donc grâce à l’énergie dépensée par elles. Ajoutons que, certes, il y a du travail dans les machines mais il est « factorisé », mis en commun, il est peu par rapport à la démultiplication des actions rendues possibles.

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