Un Nabucco (à Bienne) annonciateur d’apocalypse

De passage encore une fois à Bienne (Biel) en ce début mars, j’y ai vu une représentation de Nabucco par le Théâtre / Orchestre de Bienne Soleure et comme les autres fois j’ai été ébahi par la qualité du spectacle, pas seulement à cause des chœurs et des solistes, tous très bons, mais aussi en raison de l’intelligence de la mise en scène. Avouons-le : je ne m’attendais pas à cela. Je n’ai vu Nabucco qu’une seule fois dans ma vie, c’était à Rome dans un opéra un peu sinistre avec des décors de carton-pâte et des chanteurs et chanteuses figé.e.s comme au garde à vous devant des régiments de hallebardiers. Bien sûr, le peuple romain reprenait en chœur le « va, pensiero » mais cela tenait pour moi plus du folklore que de l’enthousiasme. Je m’étais ennuyé et je ne voyais donc pas ce que ce vieil opéra poussiéreux de Verdi allait m’apporter.

Eh bien, il fallait que je me détrompe : cet opéra avait à nous dire bien des choses, mais cela n’aurait pas été visible sans la force de la mise en scène par Yves Lenoir, jeune metteur en scène français qui a déjà travaillé avec les plus grands (Romeo Castellucci, Ivo van Hove entre autres). Yves Lenoir joue à fond la carte de l’actualité, des drames contemporains, de l’éventualité d’une apocalypse. On se fiche un peu, et il se fiche un peu, de l’histoire biblique : Nabuchodonosor, on le sait, était le roi des Assyriens et il voulut asservir le peuple hébreux guidé par Zacharie. Verdi en fait un homme tourmenté qui, à la fin, va se convertir au rite hébraïque, non sans qu’il y ait eu auparavant moult péripéties. Deux de ses filles, Abigaïlle et Fenena sont compromises dans l’histoire. La première, qui n’est pas vraiment sa fille semble-t-il, mais une esclave, a l’ambition de devenir reine à la place de son père, la seconde, elle, est tombée amoureuse de celui à qui elle a sauvé la vie en le sortant des geôles paternelles, Ismaël, et elle a rejoint le camp des Hébreux. A la fin, Nabucco perd la raison (il met sa couronne à l’envers!), mais garde assez de lucidité pour vouloir sauver sa fille Fénéna et, pour cela, il empêche le massacre des Hébreux. Abigaïlle se suicide et, en mourant, demande pardon. Le nouveau règne de Nabucco sera placé sous le signe du dieu des Hébreux.

photos extraites du site tobs.ch

Yves Lenoir n’en est pas resté là. Son envahissement de la terre de Judée par les troupes assyriennes a tout de l’invasion de l’Ukraine par l’armée russe, et Nabucco surgit sur scène en habit militaire moderne orné de multiples galons et médailles à la façon des généraux de cette armée. Nabucco est une sorte de Poutine, du moins de ce Poutine que l’on a imaginé fou ou malade au début de cette guerre – on ne sait plus aujourd’hui si c’était bien le cas, fou ou cynique ? Fou ou homme de pouvoir banal qui ne tient qu’à garder son poste, à accomplir ce projet dont il s’est imaginé être le porteur, celui du rétablissement de l’empire soviétique ? – il veut détruire Jérusalem comme l’autre a voulu détruire Kyiv.

Etonnement quand ceux et celles qui composent le chœur revêtent l’habit des déportés : mais c’est que cette histoire est aussi histoire d’une tentative d’anéantir le peuple juif. Rien de contradictoire avec Nabucco – Poutine : ce dernier est le descendant de Staline comme Nabuchodonosor était celui de son père Nabopolassar, et l’anti-sémitisme a sévi aussi sous le régime soviétique.

Au début du premier acte, le rideau se lève sur un amoncellement de corps, étrangement ils se lèvent, on croirait une hallucination, comme si les morts de Boutcha ou de Izioum reprenaient vie.

Plus tard dans la pièce, ce sont des vêtements qui jonchent le sol, qui seront transformés, après l’entracte en amas de plastique : le Capital nous ronge, nous avançons vers une apocalypse. Des hommes (ou des femmes) en combinaison anti-nucléaire essaient d’éteindre les premiers incendies.

Mais dans Nabucco, à la différence peut-être de notre monde actuel, il y a une rédemption : Assyriens et Hébreux se tiennent unis par la main et défilent en portant des pancartes sur lesquelles on imagine qu’il y a d’écrit : « No war ». Un nouveau Dieu s’impose. Avant le « va, pensiero » (magistralement interprété), des couples viennent s’enlacer sur le devant de la scène : Yves Lenoir croit encore en l’amour, c’est que l’amour est encore possible.

Mais pour nous qui vivons dans ce XXIème siècle, quel dieu s’imposera et prendra la suite du Capital ? Les morts de Boutcha seront-ils vengés ? Un Tribunal siègera-t-il enfin pour condamner les crimes de guerre ? Serons-nous sauvés in extremis avant que les bombes n’éclatent, et que nous soyons contraints à parcourir la Terre avec des masques et des combinaisons pour nous protéger des radiations ? L’amour sera-t-il encore possible demain ?

Yves Lenoir met au devant de la scène un futur qui pourrait être proche, c’est paradoxal et très audacieux pour un opéra que l’on aurait pu croire désuet, c’est ce futur qui nous vient parfois sous forme de fantasme, où l’Histoire tout à coup se bloque et où les rapports s’inversent, annonciateurs de temps indicibles, le chef devient soumis à un ordre (religieux) qui lui paraît plus puissant que lui-même, même les relations homme-femme sont inversées, la fille d’esclave Abigaïlle se voit en dominatrice, avec sa sœur elles forment un couple de rivales prêtes à asservir ce pauvre Ismaël à leur bon plaisir, finalement elle devient lucide et, alors, préfère mourir. A ce moment le metteur en scène fait d’elle un corps envahi de soubresauts qui se convulse sur scène. L’amour est certes passé furtivement sur la scène, mais on apprend que Verdi avait censuré les passages plus tendres que lui avait suggérés son librettiste, l’amour entre Fefana et Ismaël ne devait pas être montré, il n’était pas le sujet, comme s’il avait voulu détourner la conscience du spectateur de ce retournement annonciateur de lendemains apocalyptiques.

Décidément ce Nabucco était de notre temps.

Un peu comme si nous devions revivre les temps bibliques. Mais sous quelle forme ? En accéléré ? En mieux ? En pire ?

Bravo à Yves Lenoir et à cette troupe qui a si bien réalisé ce qui lui était proposé (y compris de se mettre à nu quand le « scénario » l’exigeait).

Distribution

Direction musicale : Franco Trinca Mise en scène : Yves Lenoir, Décors: Bruno de Lavenère, Costumes: Jean-Jacques Delmotte Avec Michele GoviGiorgi SturuaAlexey BirkusSerenad UyarAnna PennisiFélix Le Gloahec*Konstantin NazlamovMira Alkhovik*

*Étudiant-e-s de la Haute École des Arts Berne, Studio Suisse d’opéra

Chœur TOBS, Orchestre Symphonique Bienne Soleure

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