Après « comment agir dans un monde dominé par ce qui a un prix », inpiré des philosophes de la tendance critique, Adorno, Kurz ou Postone, mon lecteur ou ma lectrice pourrait penser que je m’arrêterai là, validant toutes les thèses de ce courant. Ce n’est pas si simple. Nul n’a la vérité entièrement pour soi, même si elle est délivrée de manière négative. C’est un pas que nous franchissons quand nous comprenons que toute vérité présentée de manière positive nous enferme, que toute totalité affirmative conduit au totalitarisme. Seulement la négation ne peut s’exercer que s’il y a déjà des éléments positifs. Dans la langue ordinaire, la négation n’est jamais première. Dire que le ciel n’est pas bleu, c’est toujours répondre à un locuteur qui a prétendu qu’il l’était, bleu.
Ainsi, après avoir suivi l’exposition de la démarche de Robert Kurz, partisan d’une pensée critique qui s’attaquerait aux catégories mêmes du capitalisme et donc au fondement de ce que notre volonté d’interpréter le monde érige comme tentative de solution naïve à la contradiction fondamentale, il nous faut marquer un temps d’arrêt, nous reposer en quelque sorte (d’une prose le plus souvent indigeste surtout quand elle réside dans une laborieuse traduction de l’allemand au français, épousant les longues tournures à base de nominalisations qu’affectionne la langue de Goethe quand elle tombe aux mains des philosophes) et ce faisant nous demander si nous sommes prêts à accepter en bloc l’ensemble des critiques kurziennes, y compris quand elles prétendent s’appliquer à la science. J’ai déjà exprimé une forme de doute en insinuant qu’à voir partout des rapports-fétiches, on risquait de sombrer dans le nihilisme. Mon doute devient plus fort encore quand la théorie, décidément très ambitieuse, veut s’en prendre à la science. Ainsi, Kurz dans Gris est l’arbre de la vie… après un passage où il voue toute théorie sociale au domaine pur et simple de l’idéologie (car reposant sur une distinction structure / action qui ne peut être que ramenée à un effet du patriarcat producteur de marchandises moderne) ajoute : Même les sciences de la nature sont elles-mêmes finalement soumises à ce caractère idéologique, en ceci qu’elles aussi sont liées à la constitution-fétiche sociale et ne peuvent de ce fait qu’être aussi peu « impartiales » que la théorie sociale. Il va de soi que ce genre d’affirmation doit être prouvée avant d’être assénée. Selon Kurz, Marx aurait distingué (à tort semble-t-il) idéologie et scientificité, en se contentant de comprendre celle-ci comme simple réflexion « impartiale »… cela est bien pauvre comme pensée épistémologique. Si la science se définit comme simplement impartiale, encore faudrait-il définir qui sont les partis… La conception ressemble ici à cette vision médiatique selon laquelle on serait dans la science à partir du moment où on équilibre la présence des pour et des contre. Evidemment, il n’en est pas ainsi. Et si la science se distingue de l’idéologie ce n’est pas en vertu d’une « impartialité » voire même d’une « objectivité » qui reste un concept vague mais en vertu de l’existence de montages expérimentaux extrêmement complexes qui permettent de décentrer les observables par rapport au point de vue d’un observateur (ceci s’applique même aux mathématiques comme l’avait montré en son temps un certain Pierre Raymond qui avait écrit un livre intitulé Le passage au matérialisme, paru chez Maspéro dans les années 70. Les théories mathématiques, les théorèmes etc. sont aussi les produits d’une pratique qu’on peut qualifier « d’expérimentale » en ce qu’ils sont sans arrêt soumis à l’épreuve de tests logiques qui ne dépendent pas de l’écrivant).
La critique de la science n’est pas nouvelle. Elle imprègne le marxisme traditionnel, tout autant que la philosophie spiritualiste ou l’école de Francfort, sans parler bien sûr de Heidegger qui en a fait son fond de commerce. Nous connaissons la malheureuse affaire Lyssenko, triste épisode où Staline avait cru démolir la « théorie bourgeoise » de l’hérédité énoncée par Mendel parce qu’elle était bien peu conforme au dogme marxiste traditionnel. A la place, Staline avait rendu tous les honneurs à un obscur ingénieur qui voulait ensemencer la Sibérie grâce à des méthodes de culture alignées sur le matérialisme dialectique. D’où résultèrent échec désastreux et famine. Il faut croire que ce vieux démon fait régulièrement surface dans les remous causés par la réflexion autour des idées de Marx. Pourtant, nous rappelle bien Kurz, il y eut un Marx qui reconnaissait la valeur de la science. Mais c’était « le mauvais Marx » (!), le Marx « progressiste », celui qui était encore sur le versant de la modernisation, n’ayant pas opté définitivement pour l’analyse du fétichisme. Car bien sûr, on l’a compris, la science n’est que l’hyperdéveloppement d’un aspect de la contradiction capitaliste, celui qui mène aux hausses de productivité et donc à la rentabilité du Capital. Vu comme ça, en effet, on ne voit pas pourquoi on s’agite tant dans les labos. Après tout, à quoi servent les vaccins, à quoi sert la recherche médicale, autant tous crever. En plus ce sera en parfaite conformité avec le slogan kurzien de « grise est la vie », tellement grise qu’elle ne vaut pas le coup d’être vécue. L’avantage du discrédit porté a priori sur la science est bien connu : il permet à bon compte d’éloigner toute objection sérieuse comme émanant d’une vision positive voire positiviste.
Avoir une vision critique authentique de la société c’est aussi en avoir une de la science et de la connaissance, ce n’est pas nier la science comme simple reflet de cette société, car elle ne l’est pas, contrairement à ce qu’aimeraient penser, par souci de simplification, certains philosophes critiques qui n’ont en réalité que peu de connaissances scientifiques et, encore pire, peu de connaissances mathématiques, et donc pas de connaissance authentique de l’histoire des sciences et particulièrement des mathématiques. Ils n’ont pas lu Cavaillès, le grand philosophe-résistant – dommage pour eux car ils percevraient une conception du rapport de la théorie à la pratique qui leur échappe complètement – auteur d’essais d’une grande profondeur sur la logique et sur la science, sur Cantor et les transfinis et qui montre à quel point la Science est plongée dans une histoire, elle aussi, mais une histoire du Concept. Cette histoire-là n’affleure que tendanciellement avec l’histoire globale, elle n’a presque rien à voir avec le Capital (même si par instant, on doit bien reconnaître une influence sous l’emprise d’intérêts extérieurs, mais ce ne sont que des intérêts extérieurs, il n’y a aucune urgence à prouver la conjecture de Goldbach, même si parfois, un peu, il y en aurait une à prouver que P ≠ NP – car cela est vital pour le fonctionnement des banques – mais c’est juste un moment de rencontre tangentielle, savoir que P ≠ NP est vital en soi pour les mathématiques elles-mêmes).
Prenons l’exemple de la logique que je connais (à peu près!) bien. Il y a plusieurs façons de la considérer : un regard lointain et superficiel peut en faire une auxiliaire de la science positiviste et du capitalisme (voire du « libéralisme »), une étude plus serrée verra là au contraire un terrain inévitable de recherche, ouvert à la critique et pas seulement à « l’affirmation », inévitable car, bien sûr, on ne conçoit pas d’avoir quelque discours que ce soit qui ne se fasse avec un souci de cohérence, d’enchaînement des idées, de prévision des objections, ni d’un certain sens de… la contradiction ! Tout le monde sera d’accord, je crois, pour admettre qu’il n’est de connaissance véritable que de démonstration. Il est vrai que la logique dite classique a prétendu s’imposer comme carcan de la pensée, elle a colonisé une certaine philosophie, qu’on a qualifiée d’analytique, et que cette entreprise était lancée sous les auspices du positivisme le plus radical. La bataille des idées est omniprésente : si nous voulons exercer notre puissance de négativité, il faut qu’il y ait eu préalablement quelques affirmations positives. Je ne blâmerai pas de manière brutale les logiciens du XIXème siècle, les Frege et les Russell (qui servent de base à la philosophie analytique), car sans eux, la critique qui s’en est suivie n’aurait pu se faire. Or on sait qu’après eux, un large mouvement de contestation s’est produit, dont les grands noms furent ceux de Gödel et de Turing, surtout connus pour leurs théorèmes montrant que les grands systèmes n’arriveraient jamais à tout couvrir dans l’ordre de la connaissance (Gödel en montrant l’incomplétude de tout système qui prétendrait simplement contenir la théorie des nombres entiers, Turing en montrant les limites de la notion de calculabilité – il est même impossible d’écrire un algorithme qui permettrait de prévoir si un programme informatique va bien s’arrêter!). Si on veut aujourd’hui poursuivre cette avancée théorique, c’est en prenant en compte ces résultats de façon honnête et loyale, ce qui signifie qu’on ne va pas les extrapoler de manière excessive, à la manière de pseudo-épistémologques du genre de Dominique Bourg prétendant que toute connaissance est impossible et qu’aucun théorème n’est prouvé (cf. conversation avec lui à Morges en 2021) etc. Tous les théorèmes que nous connaissons sont réellement prouvés. Il existe seulement des assertions qui demeurent conjecturales, ainsi que des énoncés dont on a pu prouver qu’ils étaient indécidables. Prendre en compte de manière loyale les résultats obtenus par Gödel et Turing signifie simplement que l’on ne doit pas faire comme s’ils n’existaient pas en se retranchant dans le fantasme théorique d’une théorie complète quand on sait qu’elle ne peut pas l’être, fantasme qui accompagne volontiers ce qu’on nous vend comme Intelligence Artificielle, qui n’est en aucun cas une intelligence.

La logique et les mathématiques ont fourni à l’esprit contemporain une multitudes d’objets théoriques et de raisonnements qui n’ont rien à voir avec le maintien du capitalisme : ils ne feraient plutôt bien souvent que le menacer car c’est ce dernier qui est incapable d’intégrer les idées produites. Comment peut-il comprendre l’idée de transfini ? Comment peut-il seulement fournir une approche « rentable » d’une C-algèbre ou d’un topos de Groethendieck ? Le capitalisme retire certains aspects « affirmatifs » de la science, comme la possibilité d’écrire des algorithmes facilitant ou remplaçant certaines tâches, mais il n’en avale jamais les éléments critiques. Or, ces élements constituent le réel, ce sont eux en effet qui marquent les bornes, les obstacles infranchissables par une subjectivité avide, ce sont eux qui font sans arrêt retour lorsqu’on croit s’en être débarrassé pour adopter une attitude « libérale » (transiger avec les principes). Qu’il soit impossible d’avoir une théorie complète de l’arithmétique (et donc a fortiori de tout domaine qui la contient) voilà un élement du réel. Une borne. Un obstacle infranchissable. Cette impossibilité est à l’image de celle qui est brandie au-dessus du capitalisme : son impossibilité de fait, à continuer de se reproduire indéfiniment.
En rejetant la science sous la dénonciation globalisante qu’elle serait par essence positive, affirmative et non critique, les adhérents à la pensée de Kurz se privent de son contenu critique.
Et c’est quand même un comble, qu’une théorie se disant critique rejette des contenus authentiquement critiques pour le simple plaisir de se complaire dans les limites d’une théorie qui finirait bien peut-être un jour par devenir… positive.
















































