Le savant littéraire

Suite au Festival de Morges. Une croisière, comme évoquée la fois dernière. Sur un de ces bateaux blancs qui emmènent les passagers d’un port à l’autre, et parfois d’une rive à l’autre. La rencontre avait lieu avec Mathias Enard et Etienne Klein, animée par Pascal Schouwey, journaliste genevois. On ne présente plus ces auteurs-là, le premier ex-prix Goncourt avec un roman digne des grands classiques (Boussole), le second, scientifique omniprésent sur les ondes (France Culture notamment), au point que mon ami Jacques le désigne en rigolant comme « le Capuçon de la science » ! A les en croire, ils ne s’étaient jamais rencontrés auparavant, en tout cas, Klein n’avait perçu Enard qu’en photo et lorsqu’il le rencontre sur le pont de ce navire où nous sommes embarqués, il a une hallucination : ah, mais, vous ressemblez étonnamment à un grand mathématicien que j’ai connu. Qui ? Adrien Douady. Connu en effet comme l’un des plus grands mathématiciens français du XXème siècle. Question de corpulence, sans doute, bien qu’il ne faille pas prendre Enard pour un ignorant des maths, d’ailleurs son dernier roman met en scène de manière très convaincante un mathématicien fictif, qui aurait appartenu au monde des pays de l’Est et qui serait resté fidèle à l’idée communiste (j’en parlerai bientôt). Enard a aussi son mot à dire sur Grothendieck, à propos de Récoltes et semailles, « c’était un fou, un paranoïaque, il répète dans son livre toujours la même chose ». L’ouvrage mérite mieux comme exégèse, il y a longtemps que j’ai en projet d’en parler sur ce blog. Mais c’est si difficile… aurai-je le courage ?

J’ai lu le dernier livre d’Etienne Klein, Courts-circuits. Un livre magnifique, qui cherche comme son titre l’indique à faire apparaître des lieux de passage entre des domaines distincts, toujours la science bien sûr parmi ces lieux, mais parmi les autres la philosophie, la littérature, la musique même. Lors de la dédicace, je lui dis que, justement, moi aussi j’ai contribué à quelques-uns de ces courts-circuits, dont il n’est pas question dans son livre, entre mathématiques et langage (ou linguistique, si l’on préfère), « aïe, ça doit faire mal » il me dit. Nous enchaînons sur Saussure et sur Chomsky. Je n’ai pas le temps de lui expliquer. La vérité est que je suis toujours persuadé qu’il existe de tels raccourcis. Si nous comprenons les liens à l’intérieur d’une phrase ou entre les phrases par l’intermédiaire de petits mots comme les pronoms, c’est bien qu’il y a une structure souterraine qui les relie entre eux ou qui les relie à d’autres mots, structure invisible mais pourtant agissante, exactement comme une structure mathématique. Il y a de la logique et de la structure de groupe internes au langage (ce qu’on étudie particulièrement au moyen des grammaires dites « catégorielles », parce qu’elles s’assoient sur des catégories structurées comme des êtres rationnels et reposent donc sur la structure de corps des fractions).

Courts-circuits n’est pas une balade parmi des curiosités scientifiques (comme il en existe un certain nombre), c’est avant tout un livre d’hommages. Hommage délivré au frère d’Etienne, Pascal, mort il y a peu de temps, qui avait de grosses difficultés en classe mais était un bricoleur hors-pair, donc une de ces personnes que notre système scolaire regarde du coin de l’œil, avec peu de respect et en tout cas bien peu de reconnaissance. Et pourtant… on pourrait aller souvent tellement plus vite dans le travail de réflexion et de science si l’on faisait confiance plus souvent au génie des manuels. L’intelligence ne loge pas que dans le ciboulot, elle loge aussi dans les mains, et dans le cœur aussi, bien évidemment.

Hommage à Michel Serres qui, très certainement aurait approuvé ma phrase précédente, tant il était un homme de cœur, un de ceux dont la rencontre est susceptible de nous éblouir, de nous réveiller si nous sommes endormis, de nous donner de la joie si nous sommes déprimés. Et pourtant, nous raconte Etienne Klein, sous une telle faconde, sous un tel désir d’embrasser les pensées les plus lumineuses, Michel Serres était aussi un mélancolique. Il le dit dans ses mémoires : D’un côté, l’homme de la joie, du courage, de la force, de l’œuvre accomplie dans un tressaillement suraigu d’allégresse, de l’idée qui vient comme de la grâce, du monde éprouvé comme fortune, assumé, participé, de la divine beauté des choses, de toutes choses […] et puis, de l’autre, l’homme du malheur, de la misère, de l’angoisse et du désespoir, de la solitude invinciblement attachée à la peau, le damné sans pardon, l’errant, le naufragé ; l’homme de l’assomption intégrale des abandons, sous le joug d’une culpabilité sans grâce, écrasé, terrassé, minéral.

Hommage encore à d’autres : Einstein qui parcourt tout le livre, Lise Meitner la savante à qui l’on doit la fission nucléaire mais ne l’a pas trop clamé sur les toits car elle avait compris déjà à quoi cela pouvait servir… et hommage à Jean Cavaillès. Le plus beau, peut-être, de tous les hommages rendus dans ce livre. Comment ne pas être subjugué par un être qui fait preuve à la fois d’autant de génie (en philosophie, en mathématiques) et d’autant de courage, en n’hésitant pas à faire sauter ponts et trains, s’engageant dans la Résistance jusqu’au bout de lui-même, jusqu’à se faire arrêter et perdre la vie. Jean Cavaillès était spinoziste, autrement dit il avait une idée hautement exigeante de la liberté, qui n’est pas « liberté de faire ce qu’on veut », mais recherche d’un accord avec la nécessité qui sourd en nous, comme l’eau sourd de la fontaine. Nous devons être libres, autrement dit, en accord avec cette force qui jaillit en nous-mêmes, d’où il résulte qu’aucune force extérieure ne doit pouvoir intervenir pour contrarier ce jet. Si nous sommes occupés, il va donc de soi que nous devons résister jusqu’à virer l’occupant. Nul doute que ce ne soit encore aujourd’hui ce que pense en quelque coin d’Ukraine, un savant qui a du quitter son labo pour se battre contre l’envahisseur russe.

Au milieu de ces hommages, des rappels de science… et de l’humour. Qui songerait à mettre ensemble Einstein et les Rolling Stones ? D’abord par un jeu de mots (Etienne Klein, dont on rappellera l’amour des anagrammes, les affectionne), d’un côté : une pierre (Ein Stein), de l’autre plusieurs, et qui roulent en plus ! Plus quelques rencontres spatio-temporelles (l’Albert Hall de Londres) et enfin la mécanique quantique, mais bizarrement ici ce n’est pas à la gloire totale du premier, qui n’y croyait pas trop, mais qui tout de même, tout en voulant la réfuter, aura réussi à susciter l’une des plus belles expériences de la physique, celle d’Alain Aspect, qui met en évidence de manière définitive le phénomène d’intrication. Deux particules ayant interagi demeurent solidaires aussi éloignées soient-elles, au point qu’une action sur l’une se fait sentir sur l’autre, autrement dit l’ensemble formé par ces particules ne se réduit pas simplement à leur somme : il y a des propriétés qui émanent du tout en lui-même. Le pied de nez ici consiste à dire que c’est pareil pour le groupe de rock : pris chacun en lui-même, chacun des membres n’est pas extraordinaire (ils n’ont pas réussi à avoir des carrières individuelles), c’est par leur réunion au sein du groupe qu’ils se transcendent et donnent la meilleure musique. Les Stones sont intriqués !

J’étais injuste de dire que Klein n’apportait pas d’attention au court-circuit science – langage, oui, bien sûr il le fait, mais c’est uniquement à partir des lettres (et non des mots encore moins des syntagmes, où réside le cœur de la théorie linguistique). Certes, ce n’est déjà pas si mal. De reconnaître l’importance de la non-commutativité, à la fois dans le réel physique et dans la langue (là où, entre parenthèses, a échoué Jean-Yves Girard qui a trop longtemps soutenu que c’était sans importance), comme l’a fait par exemple Alain Connes, étrangement absent du grand récit kleinien : il y aurait un court-circuit à faire entre la géométrie non-commutative et l’assemblage des mots. En physique quantique, l’ordre des opérateurs compte, si vous mesurez X avant Y, vous n’obtiendrez pas le même résultat que si vous mesurez Y avant X (à cause de l’effet d’une mesure sur l’autre), de même que dans la langue, vous n’obtiendrez pas le même sens si vous parlez d’un homme grand et d’un grand homme, et de façon plus élémentaire encore, si vous changez l’ordre d’apparition des lettres dans un mot ou une phrase, d’où les anagrammes et le plaisir que l’on prend à trouver un ordre sous un autre qui, peut-être, délivrerait un message subliminal… Exemple d’anagramme et toujours d’humour : prié de faire une dédicace pour Jean-Luc Mélenchon, Etienne Klein a reporté sur l’exemplaire du livre qu’il lui dédiait une anagramme de La France Insoumise : Un enfer, mais social (!).

Ne négligeons pas un autre aspect de ce livre, l’aspect militant. Il s’agit aussi pour Klein de militer pour la raison et pour la puissance du raisonnement. Face à une tendance qui se répand dans la « science », qui voudrait qu’un changement total de paradigme ait lieu : l’abandon de la théorie au profit de la seule observation via les Big Data, Klein insiste sur ce qu’aura été le rôle indispensable de la théorie: que saurions-nous si la relativité générale n’avait pas été découverte ? Aurions-nous eu seulement l’idée de chercher à détecter les ondes gravitationnelles ou les trous noirs ? Tout cela ce sont les mathématiques, et donc la théorie, qui ont permis de les découvrir bien avant qu’on ne les observe. Pourrions-nous imaginer qu’à partir d’une masse de données, par la seule induction, nous aurions pu atteindre les concepts fondamentaux de la physique ? Certainement pas, et non seulement nous n’aurions pas pu, mais des théorèmes permettent d’établir qu’il existe de nombreux biais dus à l’avalanche de données sur un problème particulier, comme la possibilité de découvrir des « corrélations farfelues », autrement dit de fausses évidences sur la réalité (voir à ce sujet une conférence dont j’ai rendu compte ici de Giuseppe Longo). Ainsi peut-il arriver que l’on rencontre une corrélation significative entre deux séries d’observations qui n’ont rien à voir, le nombre de mariages au Kentucky au cours d’une année et le nombre de décès dus à une chute d’un bateau de pêche, ce qu’on appelle l’effet cigogne, on comprend aisément pourquoi (on finit par trouver une corrélation entre le nombre de cigognes venues nicher en Alsace et le nombre de naissances). Etienne Klein aurait pu parler de cela, aussi !

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Un état de conscience

D’après Le Monde daté du 15 septembre, dans son dernier livre, La Cité de la Victoire, Salman Rushdie fait dire à un de ses personnages : « J’ai appris que le monde était infini dans sa beauté mais aussi implacable, impitoyable, cupide, lâche et cruel ». On a cette impression à parcourir les expositions photographiques des Rencontres d’Arles comme si elles étaient un concentré de ce monde, ce qu’elles sont, d’ailleurs, confirmant en cela l’intitulé générique de l’édition 2023 : Un état de conscience. Impossible ici de tout dire, de tout raconter, d’exprimer tout ce que l’on ressent à voir tous ces univers juxtaposés de photographes tou.te.s plus géniaux ou géniales les un.e.s que les autres. Alors, je retiens juste une liste, décorée de quelques mots, et illustrée de quelques photographies, certaines « piquées » aux expos (mais je les attribue à leur auteur ou autrice!), d’autres plus personnelles, issues de ma propre déambulation. Ceci est un point de vue totalement subjectif : j’écris, telles qu’ils m’apparaissent dans l’esprit, les souvenirs que je garde de ces journées passées à parcourir les lieux de ces rencontres. J’invite mes lecteurs ou lectrices ayant parcouru les mêmes endroits à me faire part de leurs sentiments. (On trouvera dans un premier billet les expos visitées début juillet, comme Sosterskap, Insolare, La pointe courte, Casa Susanna, Prix Découverte, Mes amis Polaroïd. Certaines expos se terminant le 27 août, nous n’avons pas pu les voir).

Le Rhône à Arles

13 septembre: départ pour Arles, un gros orage en cours de route. Arrivée à Arles vers midi. Auto garée sur le boulevard le long du marché qui va vers Monoprix, boulevard Emile Combes. Nous marchons jusqu’à la Croisière, grand lieu des rencontres de photographie (où on peut manger aussi de petits encas confectionnés à base de curry et de taboulé).

On y voit :

Entre nos murs, photos prises par différentes personnes et collectées par Sogol Kashani et Joubeen Misekandar, relatant l’histoire d’une jolie villa dans un quartier nord de Téhéran, depuis sa construction par le père, ingénieur moderniste croyant en l’avenir, jusqu’à sa destruction, après la révolution iranienne, la guerre Iran-Irak etc. Images des années soixante en Iran, invasion du modernisme, disques 45 tours, voiture de sport etc. autrement dit un vrai travail d’archéologue, montrant les strates d’une société.

Ground noise ,de Céline Glanet, de micro-photos faites de détails infimes comme ailes d’insectes, antennes de moustique, œufs d’araignée aux dimensions d’un astre, mêlées à des photos de grands arbres et de cabanes isolées dans la forêt. Idée des parasites qui se traduisent par des sons obsédants.

Pays de sang de Spencer Ostrander et Paul Auster, photos des lieux où se sont déroulés des massacres de masse aux Etats-Unis, dans les dix dernières années. Texte de Paul Auster (paru chez Actes-Sud) qui fait l’histoire de l’Amérique au travers de ces massacres.

Hoja santa (feuille sacrée) de Maciejka Art, photos prises au Mexique, Costa Chica,au milieu d’un groupe ethnique originaire d’Afrique, des femmes alanguies, des scènes voluptueuses. Des êtres qui cherchent à atteindre les sources de nos émotions au moyen de rites et de produits divers. Un univers d’où le masculin est absent.

photos de Céline Glanet et de Maciejka Art

Traces de Roberto Huarcaya, artiste péruvien qui travaille directement avec les empreintes des végétaux, les projections d’objets, d’instruments, de coutumes amazoniennes sur de grandes feuilles de papier ensuite trempées dans l’eau du fleuve (Huarcaya se tourne vers le photogramme, seule manière selon lui d’émuler la nature tandis qu’elle laisse le temps s’écouler lentement au gré des cycles de la vie. Les premières images sont réalisées de nuit avec le concours des membres de la communauté locale. Des rouleaux de papier photo de trente mètres de long étreignent arbres et arbustes, avant d’être traités avec l’eau de la rivière, qui contient sable et impuretés). Autrement dit inviter la forêt à écrire son récit.

Roberto Huarcaya

Patria de Olenka Carrasco. Récit de ses liens avec sa lointaine patrie, le Vénézuela, photos de sa famille restée là-bas, de son père (souffrant d’asthme chronique) décédé faute de soins et de médicaments. Archives reçues de si loin, incluant un paquet de 20 kilos, et une petite boîte de Vicks Vaporub contenant de la terre ramassée dans la maison qu’elle ne reverra plus. Exposition qui fait se rejoindre travail sur la photographie et travail sur l’écriture, où la rature est présente.

Olenka Carrasco

Ne m’oublie pas, série de photos émanant d’un studio de photographies (Studio Rex) spécialisé dans les photos d’identité, de mariages etc. pour un public de gens fraîchement débarqués à Marseille. Photo-montages réalisées à partir de photos de personnes séparées par la Méditerranée, photos parfois travaillées pour éclaircir la peau des visages.

Expos LUMA et Mécanique générale.

Gregory Crewdson, sa trilogie faite entre 2012 et 2022 Cathedral of the Pines, An Eclipse of Moths, complétée par Eveningside présentée pour la première fois, avec Fireflies, anciennes photos noir et blanc de lucioles dans la nuit qu’il n’avait jamais présentées jusqu’ici. Film extraordinaire du making of de Eveningside, avec une musique qui fut jouée en direct lors de la présentation de l’expo au Théâtre antique, début juillet. Influences de Hopper et de David Lynch (voir Blue Velvet, la première séquence avec un camion à pompiers), Rencontres du 3ème type, Hitchcock (Les oiseaux), Todd Haynes. Crewdson habite à Beckett dans le Massachussets, pas étonnant si on regarde ses personnages statiques qui semblent attendre Godot ! Incroyable goût des détails. Par exemple, il faut examiner à fond, presque à la loupe, pour découvrir sur une plaque de vieux véhicule les noms Nixon Agnew, ou une trainée dans le ciel qui pourrait être celle d’un missile, le mot TRUE qui ressort d’une enseigne à moitié effacée sur un mur de magasin. Les personnages féminins dans un salon de beauté qui donne sur la rue, se reflétant dans des miroirs.

Gregory Crewdson

Gregory Crewdson (capture d’écran)

Constellation de Diane Arbus, sorte de toile d’araignée avec à chaque nœud une photo, en général un portrait, le fameux portrait d’un enfant qui pleure, des portraits d’êtres marginaux, sortant de l’ordinaire, trysomiques, géants, filiformes, prostituée et son client, nudistes, quelques célébrités : Jose Luis Borges, Jayne Mansfield, Agnès Martin (la peintre abstraite minimaliste canadienne).

Une journée sans voir un arbre est une journée foutue sur Agnès Varda, collection montée et présentée par Hans-Ulrich Obrist (historien d’art et critique suisse), nombreuses interviews et interventions dans des conférences comme à Utopia station dans le cadre de la 50ème Biennale de Venise. A cette époque, Agnès Varda découvre l’art contemporain (Pierre Huyghe, Christian Boltanski) et fait des réalisations étonnantes à partir de la pomme de terre. Elle se déguise en pomme de terre. Elle photographie des pommes de terre en forme de cœurs. Elle réalise des cabanes au moyen de pellicules photographiques. Elle répond aux question d’un public sur son amour des chats, l’usage qu’elle fait d’un petit oiseau mécanique quand des étudiants lui posent des questions auxquelles elle ne sait pas répondre tout de suite.

Sur les ruines de la photographie de Rosangelo Renno, qu’on avait vue sur la scène du Théâtre antique, recevant le prix Women in Motion (discours trop long, avions-nous jugé alors). Interrogation sur la photo, sa disparition, sur les croyances qu’ont les gens relativement à la vérité de la représentation photographique. Collection de photos de monuments à la gloire de Lénine (Bonne Pomme/ Pomme Pourrie). Réminiscences et réappropriation. La photographie comme un être vivant (Roland Barthes).

Prix Dior de la photographie. Exposition des photos des candidats. Le prix a été décerné à Iris Millot, jeune photographe issue de l’ENSP, qui a réalisé un travail à partir de la personne de sa grande tante, vivant seule dans l’arrière-pays niçois (photos d’ateliers, de remise d’outils), ancienne militante du MLF, ayant vécu avec une femme, qui l’a quittée depuis. Video Jermine Chua où des personnes répondent à un mot par un autre mot.

photos d’Iris Millot

Le soir, repas au restaurant Gaudino (rognons de veau très bons, mais éviter le dessert genre coulant au chocolat – Nemesis quelques chose, qui ne présente aucun intérêt, trop sucré).

14 septembre :Monoprix, Théâtre optique, il s’agit de photographies de plateau réalisées par Pierre Zucca, où l’on voit des photos prises sur des films comme Les deux orphelines, la Religieuse de Rivette, Mes petites amoureuses, Lacombe Lucien… Exposition de deux livres illustrés par Zucca, dont la Monnaie vivante, sur la marchandisation des désirs individuels, livre dont Michel Foucault disait le plus grand bien, fiction d’une monnaie remplacée par des impulsions érotiques qu’il nous faudrait donner pour « payer » nos échanges. Rapport avec Sade. Où l’on se demande si la jouissance n’est pas incompatible avec la gratuité

Ici Près : La chasse à la Tarasque, exposition de Mathieu Asselin qui dénonce le scandale d’une usine de pâte à papier à Tarascon, l’usine Fibre Excellence, qui génère une grave pollution (dont des odeurs de choux qui atteignent la ville d’Arles) et qui retarde toujours plus l’installation de filtres et d’appareils qui limiteraient cette pollution, rachetée par un conglomérat asiatique basé en Indonésie : Asian Pulp and Paper. Fleuve mort de Tania Engelberts, empreintes sur terre cuite des bords du Rhône, film du fleuve de sa source au delta. Attention de Sheng-Wen Lo, qui s’est penché sur le nombre d’animaux morts en Camargue parce qu’écrasés par les véhicules trop rapides. Photos de lieux servant d’indices pour retrouver les traces de ces animaux morts où sont cachés des bijoux fabriqués rappelant le type d’animal, et que le promeneur peut découvrir… à condition qu’il ne se promène qu’à pieds ou à vélo !

Ground Control, un peu plus loin que Monoprix, juste après la gare, là où Arles laisse la place à des terrains vagues et au fleuve. Soleil gris, de Eric Tabuchi et Nelly Monnier, extraits de vingt mille photos prises à travers la France de toutes les architectures que l’on peut y rencontrer, depuis des soucoupes volantes en béton posées au sol jusqu’à des masures en ruine, des maisons qui semblent coupées en deux, des centres commerciaux aux noms tonitruants (BUT, Horizon 2000 etc.), toutes sortes de châteaux d’eau, de stations-service, d’abris pour voitures de pompier…

Ground Control, extérieur et intérieur

Une attention particulière, exposition consacrée aux étudiants de l’ENSP, où nous retrouvons Iris Millot, mais en compagnie de deux de ses camarades : Jingyu Cao et Raphaël Lods, la première évoquant l’influence de l’image et du texte dans le contexte politique (maximes affichées par le régime chinois à la gloire du socialisme!), et le second explorant le rôle qu’aura eu son arrière-arrière grand-père Marcel Lods en ayant été l’architecte des premières grandes barres d’immeubles dans les années trente (à Bagneux, à Drancy).

Ground control: Raphaël Lods (photo AL), photos de Soleil Gris

Rue du Quatre Septembre, église Saint-Julien, lunch dans une petite boutique La Succulente, où on peut acheter des salades toutes prêtes tomates à la buffala ou bien taboulés. Musée Réattu, exposition Portraits, photos réunies par un couple de collectionneurs, Florence et Damien Bachelot, réparties parmi les œuvres permanentes du musée (peintures de Reattu mais aussi beaucoup de pièces contemporaines, comme sculptures de Germaine Richier et de Zadkine, toiles de Roger Besombes, Alfred Latour (abstraction géométrique à partir de la silhouette des Saintes-Marie-de-la-Mer)), Laurence Leblanc, Saul Leiter, Arnold Newmann (photo de Stravinsky derrière son piano), Janine Nièpce (le petit garçon et le flipper), Véronique Ellena (la main d’Antonio), photo de X(?) représentant Picasso aux arènes d’Arles à côté de Cocteau, avec sa femme Jacqueline et leurs deux enfants.

Musée Réattu, torse de Zadkine, Saul Leiter, l’hopital d’Arles par Besombes, Stravinsky par Newmann, détails d’architecture

Exposition Jacques Léonard, extraordinaire personnage qui a épousé une gitane dont il était passionnément amoureux (Rosario Amaya), qui a eu avec elle deux enfants qu’on voit et entend dans le film consacré au photographe, grâce à quoi il a pu vivre en immersion dans le monde gitan. Ayant eu d’un premier mariage un autre enfant, un homme aujourd’hui âgé qui vit un peu en marginal. Jacques Léonard avait commencé dans le cinéma (travail avec de nombreux réalisateurs, comme Abel Gance), premières et uniques photos de la garde Azul, faits prisonniers et envoyés au Goulag, renvoyés en Espagne en compagnie de soixante républicains qui avaient été aussi envoyés au Goulag par les Russes, on ne sait pourquoi… Photos sublimes de la vie gitane, enfants dans les rues, fiestas, première photo de Manitas de Plata, aux pieds d’une belle danseuse.

photos de Jacques Leonard

Dans la chapelle, assemblage Les témoins, de Luc Delahaye, polyptyque de photos prises lors du toilettage de trois jeunes Palestiniens exécutés après avoir commis un attentat. Beau comme un polyptyque flamand.

Passage chez Actes-Sudpour y acheter quelques livres précieux…

Chapelle du Musée Arlaten, Lumières des Saintes, photos des pèlerinages aux Saintes depuis les années 1900. Traces des persécutions subies, des tracasseries administratives, articles rocambolesques dans la presse d’avant-guerre (les Gitans seraient venus de Terre Sainte au début de l’ère chrétienne pourchassés par les Juifs!). Des diseuses de bonne aventure (par Martine Franck)… (dont on me dit qu’on les croise toujours, autour de l’église principalement), photos de Jean Dieuzaide, de Ferenc Kollar.

Gitans, par Ferenc Kollar

Cryptoportiques : exposition La main de l’enfant, de Juliette Agnel. Photos prises dans les grottes d’Arcy où l’on a trouvé récemment des restes de peintures néolithiques.

15 septembre : après une baignade aux Saintes, arrêt à l’abbaye de Montmajour.

50 ans de Libé. Photos de 1973 à 2023. massacres du Rwanda (femme hutu mariée à un tutsi, cherchant à fuir avec sa famille, qui décide de se suicider avec ses enfants, qui les balance à la rivière, et ne se suicide pas car un oncle hutu lui dit qu’elle a résolu le problème tutsi pour elle), photos manifs de 2002 après la présence de Le Pen au second tour, photo des sourcils de Georges Marchais, photos de la démolition du mur de Berlin prises par Depardon. Sartre sur une dune de Lithuanie, Mitterrand entrant au Panthéon, la lutte des travailleurs de LIP, jusqu’aux Gilets jaunes (avenue Friedland, 1er décembre 2018, une atmosphère de guerre).

Saveurs et beautés d’Arles

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Sur les quais, un livre sur les centrales et sur un père

Morges est une petite ville pimpante au bord du Lac comme savent les faire les Suisses… avec beaucoup de banques et l’argent ruisselant. Deux petites tours ferment le port, une forteresse domine, les seuls gens pauvres sont les employés des magasins, presque tous immigrés ou descendants d’immigrés, Portugais, Kosovars, Albanais, Africains…

Mais c’est chaque année un lieu de rencontres littéraires surprenantes. On vient là un peu en touriste, attiré par quelques vedettes, on achète en France, avant de venir, les livres que l’on souhaite faire dédicacer car ils y sont quand même bien moins chers, on s’inscrit par avance pour une croisière chic sur un de ces bateaux qui sillonnent le joli Lac Léman, on pense qu’autrefois ils étaient à aubes, ce devait être encore plus beau, maintenant ils avancent au mazout dans un calme clapotis, ils possèdent des salons, ceux où l’on cause, bien entendu, où l’on est prisonnier pendant environ 1h 30, il faut donc être sûr que l’on ne va pas s’ennuyer car impossible de revenir sur ses pas, d’abandonner le salon, on reste le derrière fixé sur sa chaise et l’on tente de saisir quelque chose de ce qui se dit, de voir des visages au loin, trônant en tribune, en se tordant le cou pour entr’apercevoir l’auteur fétiche ou le savant adulé entre deux têtes posées sur les chaises de devant, et puis…
en réalité, et heureusement, on fait toute autre chose, on flâne sous les tentes à dédicaces et on rencontre des auteurs imprévus, certains que l’on ignorait totalement jusque là, d’autres dont on avait entendu parler mais que l’on ne connaissait que de nom. Ainsi, lors de ma flânerie dans l’une des deux grandes tentes qui longent le lac (l’une baptisée « côté ville », l’autre « côté lac »), j’avisai une autrice que je ne connaissais pas, je ne sais pourquoi mon dévolu s’était jeté sur elle, peut-être semblait-elle plus facile d’accès que d’autres, assise devant sa pile de livres, un roman paru aux éditions Sabine Wespieser, au titre bizarre : Generator. Je m’emparai du livre pour lire la quatrième de couverture.

croisière avec Mathias Enard et Etienne Klein, interrogés par Pascal Schouwey – Morges, 2 septembre 2023

Rinny Gremaud (c’est son nom) est une jeune femme née d’une mère coréenne et d’un père anglais (elle est journaliste de profession, membre de la rédaction du Temps). Elle est partie à la recherche de son père, mais ne l’a pas trouvé. A la place… elle a trouvé des centrales nucléaires ! Cette idée m’a aussitôt plu. Il y avait donc chez cette écrivaine quelque chose qui me rappelait autre chose, quelqu’un d’autre, des femmes d’origine coréenne partant chercher leur mère ou leur père biologique, il y en a eu déjà pas mal, on les a vues dans des films par exemple, mais l’affaire des centrales nucléaires, cela me rappelait le premier roman d’Elisabeth Filhol, que j’avais beaucoup aimé, « La centrale » (suivie par la suite d’autres livres, comme me le rappelle aussitôt Rinny Gremaud lorsque je lui en parle, comme « Doggerland »). Ce livre appartenait donc à cette gamme relativement réduite d’œuvres littéraires qui ont pour sujet (entre autres sujets d’ailleurs, je n’ai pas dit que c’était le seul), la science. C’était donc intéressant. Nous avons parlé un peu, cette autrice et moi, du rapport de la littérature à la science, et d’Elisabeth Filhol, qui semble avoir un peu disparu ces temps-ci des stands des libraires. Je lui avoue le problème que j’ai avec l’achat des livres en Suisse, qu’elle comprend très bien, mais cela ne fait rien, je vais le lui prendre quand même. Elle me dit d’ailleurs qu’elle a un site Internet, et que si je ne suis pas content du livre, je peux toujours aller sur son site et demander à me faire rembourser !!!

Les centrales de Wylfa et de Kori, l’autrice Rinny Gremaud (photo Le Temps)

Mais cette recommandation n’était pas utile. Le livre est formidable. Il est d’abord remarquablement écrit, juste ce qu’il faut de recherche de mots rares, juste ce qu’il faut d’humour, juste ce qu’il faut de savoir pour décrire l’état de la recherche dans le nucléaire dans les années soixante, en particulier en Angleterre où les centrales avaient été prévues principalement pour tirer profit de la production du plutonium nécessaire à la fabrication de la bombe A. Elles utilisaient donc de l’uranium 238, qui est le moins propice à fournir de l’énergie, ce que l’on compensait par le gigantisme des installations, comme celle de Wylfa, sur l’île d’Anglesey.

Ce qui est fascinant dans ce genre de littérature – comme c’était déjà le cas dans les livres d’Elisabeth Filhol – c’est la mise en parallèle des émotions et affects de l’individu avec la manière dont on parle des immenses objets de la science : les centrales construites en Angleterre dans les années soixante étaient de type Magnox (magnesium non-oxydising), Rinny Gremaud écrit (p. 73) : Les Magnox avaient donc un cœur de graphite rempli d’uranium naturel et refroidi au dioxyde de carbone. Ce qu’on retient ici c’est évidemment qu’elles avaient un cœur… Un cœur rempli d’uranium, ça laisse rêveur, surtout quand on découvrira à quel point le père recherché en manquera, lui, de cœur !

Plus loin : Or, c’est amusant, le minerai d’uranium, dans cet état-là, est principalement fait d’une manière impropre à en tirer de l’énergie. On sourit. On pourrait trouver gênant voire inconvenant de trouver « amusant » tel ou tel aspect de cette machinerie terrifiante, qui donnera les accidents de Three Miles Island, de Tchernobyl ou de Fukushima et qui est basée sur les mécanismes de la bombe A (surtout dans le cas de cette technique-là, si particulière, puisque, encore une fois, les Anglais avaient trouvé géniale l’idée de sous-traiter la fabrication des bombes afin de produire de l’énergie comme une sorte de produit dérivé), mais justement, c’est ce qu’il y a de singulier dans un tel livre : traiter la technologie comme un partenaire de l’humain, monstrueux mais attachant comme les dragons géants qui parfois s’échappent d’un dessin animé de Miyazaki. Nous vivons dans un univers monstrueux où des génies s’échappent des éprouvettes et des coffres découverts au fond de châteaux endormis.

Le père, lui, dénué de cœur à la différence des réacteurs, va, au gré des mutations, rencontrer diverses femmes auxquelles il n’attachera qu’un intérêt passager en guise d’amour, certaines peut-être n’en demandant d’ailleurs pas plus. Un jour, vous vous êtes donné rendez-vous sur un banc près de la mer, et tu lui as annoncé la nouvelle : on te proposait un poste à responsabilités, une mission à Taïwan, un formidable tremplin pour ta carrière. Ce serait l’affaire de deux ans. Tu reviendrais. […] Après l’amour qui déjà n’était plus qu’une routine entre vous, vous vous êtes quittés sur des promesses silencieuses, un engagement des yeux par lequel, à peine débarqué en Asie, tu t’es finalement senti bien peu tenu.

Oui, j’ai oublié de le dire : tout au long du livre, la narratrice tutoie son père, ou plutôt, dit-elle d’emblée : cette fiction de père (Et si je faisais de toi une fiction ? Ce serait te rendre au statut de fantôme, te rendre ou plutôt te condamner, te saisir à jamais dans le filet de ma fantaisie.), ce qui permet de superposer un imaginaire à la réalité (lorsque c’est la réalité ou du moins ce qu’elle peut en voir, elle dit « il »).

Cette errance désabusée du père, bien sûr, l’irrite : cela me fâche, pour ne pas dire autre chose, de comprendre que, probablement, tu as reproduit plus tard avec ma mère ce que tu avais déjà vécu, une première fois, à Taïwan et on trouve dans le roman une description bien triste des rapports que l’imaginaire masculin occidental entretient avec la femme asiatique… De leurs rires gras et leurs commentaires racistes, tes collègues avaient dûment salué la nouvelle de ton expatriation. Les femmes d’Asie, aujourd’hui encore, ont toutes les peines à se défaire du spectre infamant de Madame Chrysanthème. (p. 101)

Bien sûr, et là, on sent comme une juste revanche du destin, une telle sécheresse de cœur, ça se paie, tout comme l’incompétence et l’indifférence au cœur des centrales… ça se paie aussi. Ne jamais négliger le cœur des centrales, comme cela s’est bien trop fait, aux Etats-Unis en particulier, et notamment dans celle de Monroe, au bord du lac Erié. A quelles catastrophes n’a-t-on pas échappé ! On le sait, mais Rinny Gremaud le rappelle, trop souvent des équipes peu formées (pensons aux sous-traitants dont parlait Elisabeth Filhol dans son premier roman, mais aussi au personnel de la centrale de Tchernobyl) sont en charge de ces monstres, trop souvent aussi, on prend les alertes envoyées par les capteurs comme le signe… de leur mauvais fonctionnement (c’est tellement plus simple!). Ici, on ne peut encore s’empêcher de faire le rapprochement entre maîtrise ou absence de maîtrise du cœur des machines et celles du cœur humain. On peut facilement interpréter un signal que « ça ne marche pas » comme un simple signal défectueux… Des signaux de ce genre, le père a du en percevoir à différents moments de sa vie mais il a préféré sans doute regarder ailleurs, dormir au lieu d’agir. Le résultat n’est guère brillant, à terminer sa vie dans une de ces affreuses villes du centre des Etats-Unis. Chaque minute de mon court séjour dans la périphérie de Detroit, je la passerai à mesurer le gouffre qui sépare dans ce pays l’image de la réalité, puisqu’en effet, tout ce que je vois m’est parfaitement connu, et le cliché de l’Amérique si puissant dans l’imaginaire collectif mondial. Mais toute interaction physique avec ce monde me fait l’effet du toc. Chaque objet se révèle creux, toute substance est synthétique, chaque repas consiste en une forme ou une autre de matière comestible mais indistincte, recomposée au fil d’obscurs procédés industriels, dans laquelle on a réinjecté du sel, du sirop de glucose et de la graisse (p. 185).

L’Europe décroche, disait un chroniqueur du Monde récemment (Arnaud Leparmentier, Le Monde du 5 septembre) « L’écart de PIB est désormais de 80 % entre l’Europe et les Etats-Unis » précisait-il, et il cherchait à nous alarmer : L’European Centre for International Political Economy, un centre de réflexion basé à Bruxelles, a publié un classement du PIB par habitant des Etats américains et européens : l’Italie est juste devant le Mississippi, le plus pauvre des cinquante Etats américains, tandis que la France se situe entre l’Idaho et l’Arkansas, respectivement 48e et 49e Etats américains. L’Allemagne ne sauve pas la face, entre l’Oklahoma et le Maine (38e et 39e).  J’ai trouvé ce texte « amusant » comme dirait Rinny Gremaud. D’autant que le journaliste ajoutait : Le sujet est inaudible en France – tout de suite viennent les contre-arguments sur l’espérance de vie, la malbouffe, les inégalités, etc. « Amusant » car évidemment on passe sous silence toutes ces consommations meurtrières de CO2, cette « malbouffe » en effet qui est synonyme de vraie misère, cette surconsommation débilitante qui, bien sûr, renforce le Capital, mais le fait nous précipiter vers l’horreur économique.

Je ne dirai rien de la fin, bien entendu, qui reste indécise jusqu’au bout, mais qui ne nous déçoit pas.

Ce roman nous aura permis en fin de compte d’à la fois suivre le triste rapport de la vie d’un homme et le rapport méthodique et fidèle des méthodes et organisations du nucléaire dans le monde, en Angleterre, à Taïwan, en Corée du Sud et aux Etats-Unis, bien peu d’œuvres littéraires réussissent à faire cela.

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Postone, l’anti-sémitisme et la gauche

Il ne fait aucun doute pour moi que le vingtième siècle a expérimenté l’événement majeur dans l’histoire contemporaine, qui la sépare en un avant et un après. Cet événement est symbolisé par un nom : Auschwitz. D’où mon intérêt porté à Adorno et à Benjamin et à leurs descendants majeurs dont Moïshe Postone fait partie. De là aussi certaines de mes aversions et certaines de mes passions. Schématiquement, j’abhorre les pensées qui font semblant d’ignorer cet événement fondamental (ou en ont été plus ou moins complices) et j’admire au contraire celles qui en tiennent compte et savent le faire. En disant qu’Auschwitz marque une césure dans les temps modernes, on veut dire que les conditions de vérité ont radicalement changé entre l’avant et l’après. Je m’explique.

Le concept de vérité est difficile à saisir, il implique de la métaphysique, pas seulement de la logique. On sait ce qu’est une vérité mathématique, à la rigueur une vérité scientifique. La première est quasiment absolue : elle découle d’une preuve faite à partir d’axiomes dans un système particulier. La seconde est toujours relative : susceptible d’être remise en cause, un peu fragile mais quand même dotée d’une longue durée de vie, dépendant surtout de la précision des instruments d’observation et d’expérimentation. Dans le domaine de l’histoire, le concept s’applique différemment : il n’est pas question « d’instruments » mais d’effets, souvent imprévisibles, produits par des événements. L’histoire n’est-elle pas là, justement, pour modifier les conditions dans lesquelles nous sommes amenés à formuler des jugements de vérité ?

Ce qui peut se dire avant Auschwitz ne coïncide donc plus avec ce qui peut se dire après. C’est comme ça. Les conditions ne sont plus les mêmes. On pouvait, avant, porter crédit à certaines pensées et les considérer comme vraies, par exemple celle de Nietszche, et par la suite ne plus les accepter aussi facilement puisque nous avions vu ce qu’étaient les conséquences de certains de leurs aspects (dans le cas de Nietszche, certes, me dira-t-on, il n’est pas « responsable » de ce que les autres ont fait de lui, mais il reste à comprendre pourquoi et comment sa pensée a pu être à ce point récupérée par les Nazis : si c’est le cas, c’est bien qu’il y avait une sorte d’accord. On peut aussi, bien sûr, se pencher sur le cas Heidegger – bien mis en lumière par le philosophe Emmanuel Faye – une éminente experte de ce philosophe ayant dit un jour que s’il était mort en 1927 ou bien si l’histoire n’avait pas été ce qu’elle a été, on prendrait les thèses de Sein und Zeit sans réserve, seulement voilà, Heidegger n’est pas mort en 1927, il a continué à vivre et a pris le parti de Hitler, et les thèses qu’il a défendues dans le Cahier noir sont en continuité et non pas en rupture avec Etre et Temps). Conséquences que notre aveuglement initial ne permettait pas de voir, et que désormais, nous ne pouvons pas ne pas voir. Sans la seconde guerre mondiale et ce qui l’a accompagnée comme barbarie, on aurait pu admettre Céline comme un bon auteur, et même un auteur génial, qui aurait révolutionné la manière d’écrire un roman, mais après, ce n’est plus possible car Les bagatelles pour un massacre ne peuvent plus passer : on voit les conséquences d’un type de style.

à gauche: Adorno, à droite: Postone

Le philosophe pragmatiste Brandom nous a appris à juger d’une assertion comme d’un nœud dans un réseau où entrent les prémisses de l’assertion, et d’où sortent les conséquences. Asserter P c’est être en mesure d’assumer les conséquences de P, après avoir bien sûr entériné les prémisses. Auschwitz a tout bouleversé. On attribue souvent à Adorno la sentence selon laquelle écrire un poème après Auschwitz serait barbare. A vrai dire, je ne sais pas où il l’a dit et si vraiment il l’a dit. Ce que je sais c’est que dans sa Dialectique négative il consacre un long paragraphe à cet « après Auschwitz » et qu’il y dit ceci :

La sempiternelle souffrance a autant de droit à l’expression que le torturé celui de hurler : c’est pourquoi il pourrait bien avoir été faux d’affirmer qu’après Auschwitz il n’est plus possible d’écrire des poèmes. Par contre, la question moins culturelle n’est pas fausse qui demande si après Auschwitz on peut encore vivre, s’il en a tout à fait le droit celui qui par hasard y échappa et qui normalement aurait du être assassiné. Sa survie nécessite déjà cette froideur qui est le principe fondamental de la subjectivité bourgeoise et sans lequel Auschwitz n’aurait pas été possible. (p. 439).

On peut ici frissonner devant telle évidence. Adorno s’en prend à ceux qui adopteraient facilement une attitude de spectateur, qui jugeraient à distance et parfois même se livreraient à des commentaires détachés, voire à des plaisanteries méprisables. S’exprimant ainsi, le philosophe de Francfort fait appel à une forme de conscience qu’il qualifie de subjectivité bourgeoise, et donc fait référence à une analyse de la société qui reste chez lui approximative mais qui s’avère approfondie chez Postone.

Dans sa Critique du fétiche Capital, (le capitalisme, l’anti-sémitisme et la gauche), Postone a, d’une part, tenté de donner une analyse des origines de l’anti-sémitisme moderne et d’autre part, dénoncé le fait que l’anti-capitalisme soit souvent devenu le prétexte à l’anti-sémitisme. Après tout, le nazisme se déclarait d’emblée comme la pure expression de l’anti-capitalisme (le stalinisme s’en est également présenté comme une autre forme d’expression). Il importe de comprendre pourquoi. Ici, Postone fait appel au concept marxien de fétiche, qui est la catégorie que Marx utilise couramment lorsqu’il veut décrire la manière illusoire dont le fonctionnement du Capital nous apparaît au niveau purement phénoménal.

La structure profonde du Capital ne se révèle pas à nos yeux telle qu’elle est ou telle qu’elle fonctionne. Si c’était le cas, nous n’aurions aucune excuse de l’ignorer. Or, elle se révèle sous un jour transformé, son aspect phénoménal est tordu par rapport à la réalité. Par exemple, la forme marchandise dont nous avons vu le double caractère (valeur d’usage / valeur d’échange, travail concret / travail abstrait) ne nous apparaît pas comme telle, elle nous semble un bien qu’il est vertueux d’acquérir. Le capital se développe en plusieurs phases, il passe de la phase objet-produit à la phase argent et il retourne à la précédente et ainsi de suite(1). Or, nous autres, humains consommateurs et/ou producteurs, voyons à la place des essences disjointes : la marchandise d’un côté, bien matériel, valeur d’usage, résultat d’un travail concret, et de l’autre l’argent, qui sert à l’échange et incarne le travail abstrait, comme si concret et abstrait se séparaient. Les premiers penseurs du socialisme, Proudhon par exemple, en étaient restés là : le bien produit était noble, le concret était respectable, tout le mal venait de l’argent, du maudit argent, autrement dit de l’abstraction. Pour beaucoup, le capitalisme industriel en soi serait une bonne chose, et le capitalisme financier serait le vrai coupable de nos malheurs, alors que les deux bien entendu sont deux faces d’une même réalité. Le Capital est fétichisé sous la forme de l’argent.

De même, les rapports sociaux, sous le capitalisme, sont fétichisés : au lieu de les voir comme médiatisés par le travail abstrait, on conçoit à la place des rapports de rivalité et de tension qui s’expriment par des conflits, voire des haines sociales. Certains groupes sociaux sont alors mis au ban de la société, il est commode de leur attribuer tout le mal. Les Juifs ont subi ce sort depuis l’aube de l’histoire contemporaine, tout cela parce qu’on leur avait interdit de posséder des terres et de vivre comme les autres peuples, et qu’ils en étaient réduits à des tâches auxquelles les autres groupes religieux répugnaient, comme de manipuler l’argent. Postone explique que face à une telle distorsion du capitalisme, on en vient évidemment à croire que l’on lutte contre le capitalisme quand on vilipende l’argent et les puissances d’argent, et donc très vite, quand on s’en prend aux Juifs(2). C’est là aussi, ce qu’il entend par la « personnification » des rapports sociaux : quelque chose qui ne peut que détourner les sentiments anti-capitalistes légitimes vers des affrontements souvent vains, parfois cruels, et qui conduisent à la haine sociale qui, très vite, presque toujours, débouche sur l’anti-sémitisme. Nous avons de cela des exemples sous les yeux chaque jour. Le mouvement des Gilets Jaunes, de ce point de vue, a été exemplaire. Identifier une figure (par exemple celle de Macron) et en faire son punching-ball préféré, sans voir que cela ne fait rien avancer dans les vraies luttes anti-capitalistes, voilà à quoi on se livrait, et parfois, comme pour mieux confirmer ce que l’on disait plus haut, représenter ledit Macron comme marionnette aux mains de caricatures du Juif traditionnel, ainsi qu’on l’a vu un jour étalé sur un mur d’Avignon.

Cette personnification est, de manière générale, à la base de ce qu’on appelle la politique, c’est la raison pour laquelle il ne faut pas exagérer l’importance de cette dernière. Pour reprendre le terme fréquemment utilisé par nos auteurs, elle est bel et bien une forme fétichisée des luttes sociales, la manière déformée dont les contradictions internes au réel se trouvent traduites. On peut donc la négliger, sauf lorsqu’elle s’avère quand même nécessaire, toute fétiche qu’elle soit, pour éviter que l’on sombre dans l’abîme. Adorno, encore lui, écrit dans la Dialectique négative : Dans leur état de non-liberté, Hitler a imposé aux hommes un nouvel impératif catégorique : penser et agir en sorte que Auschwitz ne se répète pas, que rien de semblable n’arrive. Alors on utilise la politique (les élections…) pour éviter le pire, ce qui menace d’arriver, le retour d’Auschwitz (ou d’un équivalent en matière de massacre, comme nous n’en sommes pas loin en ce moment avec les massacres directs ou indirects – noyades interposées – dont sont victimes les migrants qui tentent de sauver leur vie en franchissant d’épouvantables frontières).

Postone a raison d’intégrer la gauche dans ses critiques. Quel crédit accorder aujourd’hui à une gauche (EELV, LFI) qui ne voit aucun mal à inviter à sa fête un rappeur rendu célèbre pas ses déclarations anti-sémites ? On me dira bien sûr : cette « gauche » n’est pas la gauche. Espérons…

Evidemment, Auschwitz ne s’explique pas à partir de quelques concepts empruntés à Marx comme pourrait parfois nous le faire croire Postone. Notons que Postone ne traite que de la question de l’anti-sémitisme moderne, il faudrait alors expliquer en quoi consiste l’anti-sémitisme d’avant la modernité, d’où il provient, de quels schémas de pensée idéologique voire inconsciente (voir là-dessus l’intéressant livre de Delphine Horvilleur Réflexions sur la question anti-sémite). Peut-être Auschwitz ne s’explique pas du tout. Le fait est qu’il est là. Il marque le réel de notre histoire contemporaine. Un réel auquel n’aurait jamais pensé les philosophes d’avant, ni Hegel, ni Nietszche bien sûr, et même pas Marx (ce qui permet de comprendre certaines dérives qui ont été les siennes dans La Question juive). Freud a commencé à le sentir lorsqu’il lui est tombé dessus (joli petit livre là dessus de Robert Seethaler : Le Tabac Tresniek).

(1) voir l’analyse de Marx du cycle de la marchandise, le fameux A-M-A’ dans Le Capital, Livre I, 2ème section, chapitre IV.

(2) Noter que cette fétichisation du Capital en quoi se résume la mise en opposition apparente de l’abstrait (l’argent) et du concret (la marchandise) conduit également à l’anti-intellectualisme, position commune aux fascismes et populismes de tous poils. D’où il résulte que la figure de l’intellectuel juif est doublement honnie, comme Juif, et comme intellectuel. Postone développe considérablement cette opposition, qu’il situe finalement entre l’universalisme abstrait et le particularisme concret, dans son livre sur la Critique du fétiche Capital. Cette opposition traverse l’histoire récente et aboutit à de grossières erreurs commises par la Gauche lorsqu’elle perd de vue le caractère dialectique du Capital (le fait qu’il unisse plusieurs phases, certaines du côté de la valeur abstraite, d’autres du côté de la valeur concrète) et la nécessité de le dépasser sur ce double caractère, et non pas de s’appuyer sur une caractéristique (la valeur d’usage de la marchandise, le concret, le particulier) pour prétendre anéantir l’autre (la valeur abstraite, l’abstrait, l’universel). Postone cite comme exemples les soutiens apportés à des mouvements réactionnaires dans les luttes d’indépendance nationale ou dans la guerre au Moyen-Orient.

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Capitalisme et syndrome de Diogène

Dans « Temps, Travail et Domination Sociale », Moishe Postone, le philosophe qui a, récemment, le mieux approfondi l’application de concepts marxiens à l’histoire, étudie la formation de la société capitaliste d’une manière radicalement différente de ce qui s’est fait précédemment. Loin de poser d’abord la fiction d’une société, comparable à toutes les autres, et ensuite de lui adjoindre des propriétés qui sont supposées être celles du capitalisme (lutte de classes, domination sociale, exploitation des travailleurs…) laissant ainsi entendre que, débarrassée de celles-ci, notre société pourrait enfin s’épanouir en retrouvant ce qui serait son fondement véritable, il introduit les concepts qui, au sens marxien, définissent le capitalisme, au fondement même de la naissance et du fondement de cette société, de telle sorte qu’elle en soit inséparable. Il n’y aurait pas ainsi de société avec la propriété « capitaliste » (comme il aurait existé des sociétés « féodales » ou dites « primitives ») mais un tout indissociable « société-capitalisme », ou « capitalisme » tout court. Roswitha Scholz qui a repris les concepts de la critique de la valeur dans une vision tout aussi radicale mais comprenant en plus la problématique de l’oppression des femmes, est allée plus loin encore en parlant d’un tout indissociable « société-capitalisme-patriarcat », ou, comme elle le dit, « patriarcat producteur de marchandises ». Cette conception radicale a le mérite de nous aider à nous départir des faux espoirs et des illusions quant à des réformes possibles qui, miraculeusement, débarrasseraient notre société de l’exploitation des travailleurs et de l’oppression des femmes. Cela n’arrivera, si jamais cela arrive un jour, que dans le cadre d’un « post-capitalisme » et d’un « post-patriarcat » qui pourraient advenir suite à un effondrement de notre système actuel (venant des contradictions tant internes qu’externes qui l’assaillent) mais dont nous ne pouvons en aucun cas prévoir à l’avance les traits caractéristiques de façon positive : ici, la pensée négative, celle qui est prônée par Adorno, revêt tout son sens : nous pouvons délimiter un état ou une situation à partir de ce qu’il ou elle n’est pas ou ne saurait être, mais pas de façon positive, depuis son intérieur. C’est un gros handicap pour les prophètes et les tribuns… mais c’est un bienfait pour les philosophes et les historiens critiques qui peuvent ainsi d’emblée mettre de côté la spéculation sur les fausses évidences d’un « monde idéal ».

Mais, demandera-t-on, comment en est-on arrivé là ? Qu’est-ce qui constitue cet objet si singulier que nous sommes contraints de définir de l’extérieur comme la « société-capitalisme-patriarcat » ? Comment se forme-t-elle ? Dans quelle mesure les concepts marxiens de valeur, de marchandise, de travail abstrait, de temps abstrait parviennent-ils à en rendre compte ? On notera ici quels concepts sont appliqués : ce ne sont pas n’importe quels concepts de la pensée de Marx, comme si les autres, ceux auxquels nous avons été habitués depuis si longtemps (exploitation, lutte de classes, domination) étaient en réalité secondaires à côté d’eux, comme s’ils ne décrivaient qu’une réalité superficielle, par rapport à d’autres qui, eux, décriraient la structure profonde. Comme si la domination qui s’exerce au sein de la société capitaliste n’était plus domination d’une classe d’humains sur une autre, de corps sur d’autres corps, mais domination de structures abstraites (travail, temps…) sur les corps humains qui n’en peuvent mais, étant traversés et même définis en tant que sujets par précisément ces structures. C’est le point de vue de Postone. Je rappelle ici que Postone, né en 1942, était de nationalité canadienne, issu d’une famille juive qui avait à temps fui les persécutions qui se déroulaient en Europe Centrale dans les années trente, qu’il est mort de maladie en 2018, qu’il était professeur à l’Université de Chicago, au département d’histoire et d’études juives, et qu’il a fréquenté au cours de ses études les membres les plus éminents de l’Ecole de Francfort, en particulier Herbert Marcuse et Theodor Adorno.

Pour Marx, comme pour Postone, le capitalisme se définit comme système producteur de valeur (et même de survaleur). Cela peut sembler banal ou abstrait, sauf si on s’attache à définir la notion de valeur, laquelle n’est pas du tout équivalente à une quantité de bien produite ou à la satisfaction d’une utilité, mais à quelque chose qui existe en soi et pour soi et qui ne cherche qu’à s’augmenter. Toute personne qui a un peu étudié Marx sait que valeur d’usage et valeur d’échange se différencient : la valeur d’usage peut être assimilée à ce à quoi sert une marchandise que l’on a produite, alors que la valeur d’échange est cette part abstraite qui entre dans la marchandise pour en assurer la mise en équivalence avec toute autre marchandise produite, par d’autres travailleurs, d’autres entreprises, d’autres usines. Le point central du capitalisme réside en effet dans le caractère abstrait de la marchandise qui fait que, pour n’importe qui, en n’importe quel lieu et n’importe quand, une chemise ouvragée peut être échangée contre une certaine somme d’argent, voire éventuellement si on ne dispose pas d’argent mais d’autres biens, contre un repas, un livre, un sac de pomme de terre ou une montre Swatch… Le travail qui crée la marchandise a donc lui aussi une part abstraite qui est celle qui n’a pas particulièrement à voir avec une qualification précise mais avec ce qui constitue la valeur abstraite et qui est indifférent à toute capacité concrète. C’est ce que l’on entend par « vendre sa force de travail » pour un ouvrier à qui l’on demande juste éventuellement de se recycler ou de faire une formation pour acquérir un nouveau travail après qu’il a été mis au chômage pendant un certain temps. Valeur abstraite et travail abstrait constituent ainsi la base de la « forme-marchandise » qui est la forme de bien généralisée dans la société capitaliste.

Ce qui est étonnant c’est que cette notion de valeur a peu à voir avec celle de richesse matérielle. D’abord parce que la richesse matérielle, elle, est concrète.

On a vu ailleurs que l’économie capitaliste suppose toujours l’augmentation de la valeur globale, c’est ce qui se produit normalement dans le processus d’échange : l’entrepreneur met sur le marché une certaine quantité du bien qu’il produit en espérant gagner une somme d’argent en échange qui lui permettra de renouveler et même d’amplifier sa transaction initiale. Comme le dit Robert Kurz dans un de ses textes les plus fameux, le capitalisme c’est la manière de faire 110 dollars à partir de 100 ! Si la richesse matérielle suffisait, on s’arrêterait peut-être à la première transaction… mais non, on continue comme si les besoins réels n’avaient pas d’importance et que ce que l’on cherchait n’était pas tant à les satisfaire qu’à créer des conditions nouvelles pour que d’autres « besoins » apparaissent, d’autres transactions se produisent, dans un seul but : accroitre la valeur des biens en circulation (ce que les économistes classiques appellent la croissance). Nous savons depuis un certain temps déjà que ceci a nécessairement une limite : la croissance ne saurait être infinie, si la valeur dépend du travail abstrait investi par les travailleurs au cours du processus de production, alors les progrès technologiques, qui réduisent toujours la part de travail humain, vont aboutir un jour à ce que le travail disparaisse, et donc la valeur qui va avec. D’où l’éternelle tension, la contradiction fondamentale selon Postone : entre une hausse de productivité permanente qui pourrait libérer les sujets de la nécessité de travailler en leur assurant une richesse matérielle suffisante, et la réalité d’un système basé sur l’augmentation de la valeur, laquelle suppose toujours le maintien du travail. Contradiction qu’on peut résumer comme étant entre richesse matérielle et valeur.

Cela étant, dans cette société dominée par le travail, que fait le travailleur qui « vend sa force de travail », si ce n’est chercher à acquérir, non pas directement un bien voire la somme d’argent qui va lui servir à acquérir ce bien, mais la quantité de travail abstrait encapsulée dans les marchandises produites par les autres travailleurs ? Pour Postone se fait ainsi l’essence de la relation sociale sous le capitalisme, ce qu’il traduit par la formule « le travail est auto-médiatisant ». Si l’on se rapporte à d’autres sociétés, celles notamment où, dit-il, « les rapports sociaux et hiérarchiques sont non-déguisés », on voit que la notion de travail qui y existe concerne essentiellement le rapport entre l’homme et la nature et, socialement, la fabrication de biens (artisanaux voire artistiques) par des fragments de la société objectivement dominés par d’autres au bénéfice de ces derniers (les artisans vers les chefs ou les religieux, par exemple), le travail y médiatise les rapports sociaux objectifs, alors que sous le capitalisme, ces rapports sociaux objectifs sont déjà cristallisés dans le travail. La société capitaliste est dominée par le travail abstrait. L’acquisition de marchandise est la façon privilégiée d’entrée en contact avec le travail d’autrui, autrement dit d’entrer dans le circuit des relations sociales. Ainsi se forme la « société-capitalisme ». (Je laisse pour l’instant ouverte la question du patriarcat, à vrai dire déjà abordée ici).

J’ouvre maintenant une parenthèse personnelle : il nous est arrivé récemment, C. et moi, de fournir notre aide dans le cadre d’un déblaiement de logis habité par une personne seule, hospitalisée, qui devait retourner chez elle, et qui souffrait de ce que l’on appelle le syndrome de Diogène. Je ne dirai rien du caractère pénible de ce genre de tâche dû à l’insalubrité, à l’empilement de denrées périmées, aux excréments de souris et autres mauvaises surprises que l’on rencontre à chaque pas. Mais ce qui m’a frappé le plus c’est la masse incroyable de marchandises commandées sur Internet, puis reçues sans que les paquets même ne soient ouverts, comme si l’acte d’achat avait suffi, comme si la simple mise en contact avec la marchandise avait permis un bref instant de soulager la personne de ses angoisses et de sa solitude. Ce type de symptôme pourrait ainsi être perçu, selon moi, comme révélant l’essence même de ce dont nous souffrons tous, cette attraction que possède sur nous la forme-marchandise.

Dans le capitalisme, les objets-marchandises gravitent autour de nous, dotés d’une force d’attraction qui explique ses succès. Certaines pathologies en incarnent les situations-limites. Vivons-nous dans un syndrome de Diogène généralisé ?

Cet exemple aurait sans doute convenu à Postone qui va jusqu’à dire que la forme marchandise façonne nos formes de conscience en engendrant à la fois les formes de l’objectivité sociale, et celles de la subjectivité, manière en quelque sorte d’éviter d’avoir à se servir des notions d’infrastructure économique et de superstructure idéologique. Un exemple qu’il donne est celui du temps, dont il apparaît que sa notion, telle que nous l’entendons aujourd’hui comme temps linéaire et mécanique, est une construction due au capitalisme, une « denrée » fabriquée pour mesurer de manière homogène les quantités de travail abstrait, et n’a guère à voir avec la notion du temps d’autrefois, lorsqu’il était perçu uniquement à partir de suites d’événements, et qu’il découpait des périodes d’inégale ampleur en fonction des saisons et autres rythmes de la vie. Etre sous le capitalisme signifierait donc, avant d’être régis par les luttes de classes et les rapports d’exploitation, être dominés par le travail et le temps abstraits.

Ici toutefois, me permettrai-je une remarque critique : Postone irait volontiers jusqu’à faire de ce temps homogène et linéaire construit pour les besoins du Capital, le temps « mathématique », comme si, de nouveau, dans l’histoire de la pensée marxienne, on pensait pouvoir réduire des axes de pensée qui, a priori, n’ont rien à voir avec la dimension sociale, à la dimension du capitalisme. Y a-t-il d’ailleurs, un temps « mathématique »sauf à identifier celui-ci à la simple application des concepts de la droite réelle au temps ? Alors que ladite droite réelle n’est pour les mathématiques, qu’un espace topologique comme un autre. Il y a longtemps que nous savons que la pensée mathématique ne saurait être réduite à une quelconque question de « besoin », et qu’elle est régie amplement par une logique autonome, qui est, comme le disait Cavaillès, une pure logique du Concept. Non, il n’est nul besoin de réveiller les cendres d’Engels, même d’une manière déguisée, pour comprendre l’histoire des mathématiques ! Il ne faut pas confondre la technologie et la science, encore moins l’application des mathématiques aux mathématiques elles-mêmes.

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Vallées italiennes et cols suisses

Roulant sur le chemin du retour, remontant vers le Nord, abordant les derniers kilomètres italiens sur cette petite route en lacets qui conduit au col de Spluga, ou Splügenpass en allemand, je me demandais comment il se faisait que des vallées si proches l’une de l’autre géographiquement puissent à ce point différer dans leur architecture, leur ambiance et leur culture. L’éclat pimpant d’une opulente vallée suisse opposée à la morosité d’une vallée italienne qui semble à l’abandon. Les maisons lézardées de l’une contrastant avec les façades blanches de l’autre, parfois revêtues de fresques et de vieilles inscriptions. Mais peut-être est-ce l’inverse : l’apparente morosité ne serait-elle pas en réalité gage d’authenticité, ne serait-elle pas plus vitale parce que moins riche, donc habitées de gens plus simples, aux habitudes plus frustes mais gonflés de plus de vie ? Quand nous nous arrêtons au cœur d’un village qui nous semble sinistré, du nom de Campodolcino, c’est pour découvrir un lieu de vie centré sur un commerce épicerie bistro à l’enseigne de Alimentari Panificio Zizzi où nous prenons notre petit déjeuner : croissant ciocolatto ou pistachio, café lungo, et achetons de quoi nous nourrir pour midi et pour le soir, bresaola, salami romain, gnocchi frais… tout ce qui est étalé en vitrine excite l’appétit, c’est trop beau, ce n’est pas emballé dans du plastique et ne porte aucune marque. Cela donne l’envie de s’enfoncer plus encore dans les vallées italiennes, mais si nous sommes ici, c’est au contraire pour nous en extraire, par le haut, autrement dit ce col qui n’est plus guère employé de nos jours, puisque les modernes privilégient uniquement le Gothard, le Simplon ou le Lötchberg. Au-delà du col, marqué par un lac et un replat un peu désertique, nous retrouvons la Suisse, avec le village de Splügen.

Col de Nüfenen et ses moutons nez-noir

Continuant en prenant le tunnel de San Bernardino, nous nous retrouvons sur une grande route, direction Airolo. Là, la foule des vacances, les caravanes et les camping-cars, sur plusieurs files des heures d’attente pour passer le tunnel du Gothard, mais heureusement, il y a une feinte. Refuser de passer par là mais contourner les foules en empruntant la route étroite du col de Nüfenen, deuxième plus haut col routier de Suisse, culminant à 2500 mètres, une route de dalles un peu disjointes comme les pistes d’atterrissage des aérodromes et qui nous tire vers le haut, nous nous envolons presque (quelle chance de ne pas tirer une caravane, la route leur est interdite). Au sommet, panorama sublime sur cet endroit des Alpes d’où sourdent les fleuves qui nous irriguent, nous avec nos pays et notre continent, le Rhône, le Rhin, le fleuve Tessin. Et dans la prairie les fameux moutons de la race « nez-noir ». Nous sommes dans le Haut-Valais, il faudra redescendre encore et de nouveau rejoindre le flot des véhicules dans la vallée de Conches, après Ulrichen. Mais nous aurons évité les goulots d’étranglement de la Furka et du Grimsel. En bas, rapide coup d’œil sur Rarogne (ou Raron). Pas le temps de saluer Rilke qui, en cet endroit à sa tombe, un temps juste pour rire d’une enseigne où son nom est associé à… un steak-house.

Nous terminons notre voyage de façon symétrique par rapport à la façon dont nous l’avions commencé, puisque nous l’avions attaqué par un col, le Simplon, comme un large boulevard installé au milieu des glaciers, qui débouchait, vers Biasco, sur une vallée tessinoise, puis une portion d’Italie. Nous nous rapprochions du lac Majeur et campions à Santa Maria Maggiore, dont je n’avais jamais entendu parler avant de voir l’inscription de son nom sur une pancarte, au val Vigezza. Nous ne savions rien de cette vallée. Nous ne savions pas par exemple qu’elle avait été le berceau de l’industrie du ramonage, quand les pauvres gens du coin, trop pauvres pour vivre de leurs champs ou de leurs étables, prirent la décision de vivre nomades et d’aller ramoner les maisons et les fermes loin de chez eux, dans les autres vallées mais surtout les villes, à Milan ou à Turin, à Locarno ou à Bergame, et cela dès le XVIème siècle. Les enfants étaient enrôlés à l’âge de six ans, leur petite taille faisant merveille pour explorer l’intérieur des conduits. Il est dit dans un commentaire : « Le phénomène des « petits rüscas », les enfants ramoneurs, entraîne en particulier pendant des décennies entre le XIXème et le XXème siècle, la plupart des familles vigezzines à « céder en location » au moins un de leurs fils aux patrons, anciens ramoneurs, qui allaient de maison en maison recruter la « matière première » pour leur travail ». On dit aussi que ces patrons étaient souvent cruels, empêchant les enfants de manger à leur faim pour qu’ils gardent leur finesse de corps propice aux passages dans les cheminées. Un joli musée est en leur mémoire, dans le parc de la villa Antonia, l’une des villas prestigieuses construites au XIXème et au XXème par de riches expatriés qui étaient de retour au pays, c’est le Museo dello Spazzacamino.

Pas plus ne devinions-nous que ce village avait été le lieu d’une famille de peintres dont le plus célèbre était Enrico Cavalli (1849 – 1919), aujourd’hui exposé dans le musée école des Beaux Arts Rossetti Valentini. Typique de cette époque où la peinture rivalisait encore avec la photographie, Cavalli fit de nombreux portraits des gens de la ville, ou des membres de sa famille, empruntant au style impressionniste ou post-impressionniste. Il rencontra le peintre Monticelli qu’admirait van Gogh (bien que celui-ci ne le rencontrât jamais) et en fit une sorte de maître. Je me souviens avoir entendu parler de Monticelli autrefois, quand une revue à laquelle étaient abonnés mes parents, avait fait un reportage le présentant comme un peintre injustement oublié. Remonté à cette époque dans l’estime des amateurs, il semble avoir re-dégringolé depuis, qui pense un seul instant qu’il pourrait avoir sa rétrospective à Orsay ? Y a-t-il seulement en ce musée un seul tableau de lui ? (après vérification il s’avère que oui, et il y en aurait même trois). La caractéristique de Monticelli était la pâte qu’il utilisait, on comprend pourquoi van Gogh l’aimait, loin d’être méticuleux, il étalait sa matière à grands coups de brosse et de spatule et parvenait par cela à rendre les forêts obscures et les champs s’endormant au crépuscule aussi bien que les éclats soudains de la lumière. Le style de Cavalli oscille entre cette manière de faire et un style plus classique quand il s’agit de répondre à la commande. Je suis amusé d’apprendre qu’il passa ses trois premières années d’étude à… Grenoble (avant de passer dix ans à Lyon).

Le lendemain, nous montions vers Locarno, après un essai infructueux de nous établir dans le val Maggia (trop de monde). Là, sur la route de Bellinzone (rien à voir ni à faire, hélas, à Bellinzone si ce n’est partager une pizza devant la gare) nous attendait un petit camping familial, à Gudo – La Serta, dont le propriétaire, ici depuis des décennies (son oncle s’était établi là en 1957!), faisait des pieds et des mains pour nous dégotter une place entre une caravane et une piscine bricolée à partir d’un tuyau d’arrosage et d’un bac en plastique. Sérénité, ambiance amicale. La veille du 1er août (fête nationale), un couple âgé distribuait aux campeurs des petits pains chauds qu’ils avaient fabriqués eux-mêmes.

Locarno… trois jours avant le début du festival. La Plazza Grande déjà recouverte de sièges et traversée du grand écran qui verra s’étaler le Léopard d’or… ville de luxe aux petites rues montantes vers la Madonna del Sasso, sanctuaire qui renferme quelques œuvres intéressantes : un Bramantino (le petit Bramante) sur la Fuite en Egypte, un transport du Christ au Sépulcre par un peintre italien du XIXème siècle (Ciseri, 1870), et en redescendant par le chemin de croix, une chapelle décorée de fresques aux couleurs légères datant de la Renaissance. Et le lac si romantique dont les villages paisibles qui le bordent, Brissago, Ascona, Gambarogno… sont desservis par une sorte d’express côtier qui cabote d’une rive à l’autre.

Rezzonico, au bord du lac de Côme

Plus tard, nous longerons le lac de Côme pour rejoindre la Suisse. Route un peu pénible qui passe sous de nombreux tunnels, mais il suffit une fois, à l’occasion d’une envie de café, d’en sortir, pour découvrir là encore des villages paisibles aux murs dorés, sous des tours fortifiées qui font de l’ombre à la plage. Puis le val Bregaglia dont j’ai déjà parlé.

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Vallées grisonnes: Alberto à Stampa et un philosophe fou à Sils

Castasegna

Le col de la Maloja sépare le site prestigieux de Sils Maria du val Bregaglia, c’est un grand nombre de lacets qui conduit vers cette vallée descendant vers l’Italie, bordée en haut par des pins puis envahie de plus en plus par les forêts de châtaigniers. Les villages s’échelonnent soit au niveau de la route – il faut alors faire un léger détour – soit sur les hauteurs, tous avec leur élégant clocher, fin et haut, surmonté d’une flèche ou d’un bulbe, et leurs maisons aux façades blanches décorées de citations romanches et de fresques naïves. Cet endroit devait être autrefois bien pauvre, comparable à l’Ardèche dont les habitants se nourrissaient de farine de châtaigne. Le dernier village avant la frontière s’appelle Castasegna. A l’angle près de l’église, il y a un petit bar restaurant, en même temps pâtisserie, l’enseigne porte le nom de Salis, si je me souviens bien, et il est réputé pour ses glaces au parfum de châtaigne. Nous avons pique-niqué sur les marches de l’église, avec une saucisse et un pain achetés au camping, avant de nous asseoir à la terrasse de ce bistro pour la traditionnelle gelato. Un peu plus tôt, nous avions vu arriver la serveuse, elle accourait après sa pause de midi, les cheveux très noirs, jolie, nous regardant de coin avec un vague sourire. C’est elle qui nous a apporté les glaces. Deux ouvriers de chez Stirnimann, le constructeur du coin, avaient mangé avant nous et rejoignaient leur véhicule, satisfaits, puis une voiture de la Radio Télévision Suisse s’est garée à leur place, deux types nonchalants en sont descendus, probablement venaient-ils faire des repérages. Au bout de la rue principale, après l’église, un panneau indique la montée vers Soglio, l’un des plus jolis villages de Suisse, paraît-il. On monte dans l’herbe drue et mouillée, parmi de petits chalets qui ne devaient servir autrefois qu’à l’agriculture (foin, remises, granges, étables) mais sont aujourd’hui occupés par des vacanciers. Comme il y avait une éclaircie, le soleil tapait lourdement sur nos têtes, nous faisant transpirer. Plus haut, il y eut une cascade et le chemin se faisait tunnel la contournant par derrière, un couple à vélo n’en finissait pas de se photographier, corps bronzés, jambes de cycliste, vélo style VTT. Et la montée se faisait de plus en plus raide pour atteindre le village, coupant la route en plusieurs endroits. Enfin l’église avec son clocher droit. Un promontoire avec table d’orientation pour faire découvrir les hauts sommets aux dents aiguës autour de la Diavolezza, mais qu’on ne percevait qu’au travers des nuages. Le temps était à l’orage. J’ai pris le bus pour le retour, tandis que C. elle, plus courageuse, amorçait la descente en piqué sur le village du bas, Promontagno, attenant à Bondo, d’où nous étions partis. J’ai eu un différend avec le chauffeur de bus. Je ne comprenais pas ce qu’il me disait, sur les vingt francs que je lui tendis, il me rendit dix. Je trouvai cela fort cher (mais nous sommes en Suisse, dit-on toujours dans ces cas-là… ce qui excuse tout) et ce n’est que plus tard, trop tard, que je m’avisai du prix réel (dans les trois cinquante). Lui réclamant ma monnaie, il me dit qu’il l’avait rendue mais que je ne l’avais pas prise et que vraisemblablement d’autres passagers s’en étaient emparés (mais il n’y avait pas eu d’autres passagers après moi, mise à part une mère de famille encombrée de sacs et de bâtons de marche qui avait sans doute autre chose à faire que lorgner sur ma monnaie). A Promontagno, un chantier énorme, un pont moderne en construction, le vacarme des bulldozers, passage obligatoire vers Bondo par un pont suspendu. Bondo petit village gai, animé, beaucoup de promeneurs attablés sur la place principale ornée d’une magnifique fontaine.

En remontant vers le camping (celui de Vicosoprano, camping Mulina. Nous avons juste une tente, trois arceaux, quatre places pour deux lits de camp), on passe évidemment par Stampa.

vieille maison à Vicosoprano

Stampa

Qui ne connaît pas Stampa ? Village universellement célèbre pour avoir été le berceau de toute la famille Giacometti et qui, bien entendu, contient leur tombe, à tous, au petit cimetière qui se pelotonne au pied de la grande église protestante. Je regrette de ne pas avoir pu visiter l’atelier du sculpteur : la visite ne pouvait avoir lieu que deux jours par semaine, le jeudi et le dimanche, et seulement… à trois heures de l’après-midi ! Une mystérieuse dame en est chargée, et ne se déplace pas à volonté. Nous étions bien jeudi… mais la balade pédestre nous avait conduits au-delà des trois heures fatidiques. Pas de chance. Heureusement le musée, la Ciäsa Grande, lui, reste ouvert. Emotion de trouver, en ce lieu presque perdu, témoignage des œuvres accomplies par cette grande famille, et plus particulièrement, bien sûr, de celles d’Alberto, dont un superbe buste décore la salle principale, tel une sentinelle venant à notre rencontre, la poitrine en avant, les yeux grand ouverts, la petite tête noueuse comme celle d’un oiseau effarouché. Alberto Giacometti est entouré de peintres et sculpteurs suisses, comme Varlin et Segantini, et puis son père Giovanni, son cousin Augusto, son frère Diego, et Otto Charles Bänninger qui a réalisé de lui un sublime portrait tout de marbre blanc alors qu’il était très jeune homme (en 1927).

Un artiste contemporain, bien vivant, lui, décore d’autres salles, un artiste que je ne connaissais pas, dont je n’avais jamais entendu parler, mais qui réalise des fresques de personnages dantesques et des paysages de montagnes où il semble, tout comme son aîné l’avait fait, avoir percé le mystère de leur structure complexe. Son nom : Bruno Ritter. Extraordinaire dessinateur, il est également l’auteur de bandes dessinées. La force de son expression rappelle Michel-Ange. Pourquoi n’est-il pas davantage connu ?

à gauche: portrait par Bruno Ritter, à droite: portrait d’Alberto Giacometti par Charles Bränninger, vers 1927

Et d’autres peintres sont passés par la région, dont Otto Dix, qui a réalisé de minutieux dessins à la mine de crayon de la Basse Engadine, du côté de Samedan, ce genre de village perdu au fonds des Grisons où l’on parle encore romanche, cette langue qui nous avait tellement amusés par la voix du jeune écrivain Arno Camenisch, lors d’une rencontre au Livre sur les Quais (à Morges).

peintures de Bruno Ritter, galerie Bistro d’arte, Coltura

Stampa est attenant à deux autres villages : Borgonovo, avec lequel il partage l’église dotée du petit cimetière où sont les tombes de la famille Giacometti (et où, me dit-on, habite Bruno Ritter), et Coltura, sur l’autre rive de la rivière Maira, auquel on accède par une route très étroite. Coltura et son château aux murs crénelés, Coltura et sa galerie d’art bistro tenue par une dame, Franca Pool, qui n’ose se dire artiste bien qu’elle fasse de jolis tableaux de sa vallée et qui expose d’autres œuvres de Ritter, dont cette fameuse fresque dantesque à laquelle j’ai déjà fait allusion. On peut boire chez elle des Spritz au lemoncello. Et on pourrait y manger des mets locaux sûrement délicieux si elle ne décidait de fermer ses fourneaux dès 18h30… (La Stala, Bistro d’arte, https://la-stala.ch/it/arte)

Eglise et cimetière de Stampa avec les tombes de la famille Giacometti

Sils-Maria

La Maloja règne au-dessus de cette vallée, côté suisse. Souvenir d’un film d’Olivier Assayas avec Juliette Binoche où l’on ressortait le vieux mythe du serpent… aussi vieux et romantique que le monstre du Loch Ness, manifestation atmosphérique due à une conjonction de courants d’air d’altitude qui ne se produit que rarement, ledit serpent naviguant au-dessus du lac, antique attraction des touristes anglais qui venaient là au dix-neuvième siècle, logés dans un palace monstrueusement énorme. La route descend ensuite vers Saint-Moritz. Passe par Silvaplana. Et Sils-Maria (c’était d’ailleurs le titre du film). Survivance des vieilles stations d’autrefois et de leurs calèches rococo, hôtels de charme aux fenêtres toutes garnies de fleurs, paradis de dames seules qui tiennent nonchalamment leur livre à la main, s’étant assises à une table de terrasse, sous un parasol en bordure de la petite rivière, goûtant au calme royal d’un après-midi sans pluie et qui, peut-être, ont élu domicile à l’hôtel Waldhaus qui domine la vallée, que fréquentait autrefois l’intelligentsia européenne, les Nietszche, les Rilke, les André-Salomé, les Jouve et même les Proust quand ils se rencontraient pour ébaucher des projets de balade à défaut de projeter de nouveaux livres. Nietszche, lui, c’était plus sérieux, il louait sa propre maison que l’on visite encore, devenue lieu de culte et d’accueil des nietszchophiles (comme il existe des tintinophiles) qui se pâment dans l’étroit escalier autour duquel sont distribuées les pièces minuscules qui ont vu passer le philosophe fou. Quelques petites photos de famille, l’auteur allongé sur son lit alors qu’il était déjà très malade, les œuvres complètes, une quinzaine de vitrines par thèmes où sont rappelées les principales idées du grand homme… le Surhomme, l’Eternel Retour, la Généalogie de la morale, le poète, le musicien, l’admirateur de Wagner tant que dans son délire il s’attribuait Cosima pour femme… Un esprit malade, je vous dis, et qui pourtant attire de braves profs de philo qui sont là avec leur épouse et en profitent pour lui faire un cours, des fois qu’elle n’ait pas compris, des fois qu’elle se demande comment il se fait qu’un philosophe aussi génial ait écrit de telles absurdités à propos des femmes justement… mais aujourd’hui où la pensée nietszchéenne a envahi une part de la littérature, bizarrement, on ne se pose pas ce genre de question. Cette pensée s’est bâtie dans la folie et contre la science, elle continue de fournir de faux arguments à qui veut nier l’existence de la raison, de la maladie, des virus, à qui veut croire que les pandémies sont inventées par les pouvoirs. Aux anti-vax et aux escrocs de tous bords. Dans un de ses « poèmes », justement appelé « Sils-Maria », Nietszche écrit : Ici, j’étais assis, à attendre / Attendre, mais n’attendre rien / Par delà bien et mal, à savourer tantôt/ la lumière tantôt l’ombre, n’étant moi-même tout entier que jeu / Que lac, que midi, que temps sans but. Lorsque soudain, amie ! un se fit deux – et Zarathoustra passa auprès de moi… Les fans peuvent paraît-il encore voir la pierre où il était assis… quel génie ce moustachu ! Sortant de là, je me sens pris d’un malaise, comme si la maladie, la folie transpiraient encore le long de ces murs, gagnant peu à peu les esprits les plus sereins, continuant de répandre ses miasmes et ses délires sur une Europe qui a quand même connu, depuis, Hitler, la nazisme et la Shoah.

Lac de la Maloya
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Le tract des linguistes

Dans un premier temps, je fus assez enthousiaste à l’idée de lire ce petit tract qui vient de paraître chez Gallimard : « Le Français va très bien, merci », d’autant que je le savais écrit par quelques linguistes de renom dont j’ai fréquenté certain.e.s à différentes époques de ma vie professionnelle qui m’avaient alors donné le sentiment d’une valeur sure. Je partais d’un constat a priori similaire au leur. La langue n’est pas une pure norme, elle est une réalité vivante. Elle évolue, fait des emprunts aux langues voisines, se déforme et s’adapte aux supports techniques qui la véhiculent (supports solides, pierre, papier, supports immatériels, ondes, supports numériques). Les meilleurs linguistes, Noam Chomsky entre autres, ont mis l’accent sur la non-existence de langues pures : à aucun moment à aucun endroit on ne peut prétendre qu’une langue existe à l’état pur et isolé comme un diamant. Une langue évolue cependant à l’intérieur d’une structure, elle n’évolue pas « n’importe comment ». Si l’on peut dire en Français : « qui c’est qui vient ce soir ?», aussi bien que « qui vient ce soir ? » ou « qui est-ce qui vient ce soir ? » mais rarement « qui vient c’est qui ce soir ? » et encore plus rarement, voire jamais, « vient ce soir qui c’est ? » c’est parce que les positions pour les mots qui composent ces phrases sont prévues d’avance, la phrase elle-même étant le résultat de fusions et de déplacements vers les endroits que la structure permet. Il est certain que des « puristes » diront qu’ils préfèrent certaines formes à d’autres parce qu’elles leur semblent plus jolies phonétiquement, à vrai dire mieux en accord avec le sentiment de la langue qu’ils ont, par exemple « c’est qui qui vient ce soir ? » est dicible mais pas terrible sur le plan esthétique diront-ils, et je serai prêt à le leur concéder, à cause de ce « qui qui » au milieu qui fait un peu ridicule. Mais bon. Tout cela ne justifie pas les cris d’orfraie d’un Finkielkraut s’étranglant face au risque que la langue se perde. Finkielkraut est un puriste, un vrai, et sa position n’est assise sur rien s’il n’existe pas de langue pure. Alors il est de bon ton de rappeler quelques évidences comme le fait ce tract. Oui, la forme correcte d’aujourd’hui est souvent la faute d’hier (exemple de « fromage » qui vient plutôt de « formage »…), oui, il y a plusieurs français (de Suisse, de Belgique, du Canada, d’Afrique…), oui l’orthographe n’est pas la langue et beaucoup de conventions orthographiques sont purement arbitraires voire accidentelles, oui, l’accord du participe passé avec avoir et du complément d’objet direct s’il est placé avant est une vieille lune que l’on doit peut-être à un Clément Marot qui un jour aurait ainsi justifié une rime en «-ise » (bien que certains articles de Chomsky aient expliqué pourquoi cette règle est si volontiers admise) mais qui n’est plus justifié aujourd’hui. Quant aux anglicismes, il n’y a pas de réelle raison de s’inquiéter : les emprunts se font dans tous les sens. Lorsqu’un verbe anglais s’immisce dans la langue française, il ne se conjugue pas comme en anglais, il se conjugue comme en français, ainsi « to spoil » donne spoiler (et même peut-être son origine n’était pas si anglaise que ça, d’ailleurs qu’est-ce que l’anglais ? Tout comme on peut se demander qu’est-ce que le français?). Etc. etc. Bien sûr, on met dans l’enseignement trop d’accent sur l’orthographe, au détriment de l’analyse du contenu et l’on pourrait très bien autoriser aux examens l’usage de correcteurs orthographiques de la même façon que l’on autorise les calculettes pour les mathématiques. On ne mesure pas assez le poids de l’apprentissage de tant de conventions inutiles pour de jeunes cerveaux qui ont mieux à faire que mémoriser des listes d’exceptions (« chou, caillou, hibou, genou… »). Tout cela est bel et bon. Et on peut s’entendre là-dessus.

Mais il y a autre chose dans les travaux de ce groupe. Une sorte d’enthousiasme forcé face aux nouvelles manières d’échanger qui se font par Internet. Il est peut-être vrai que le support numérique a permis d’engendrer une masse d’innovations comme on n’en a jamais vu, des abréviations qui sont de vraies trouvailles. On peut peut-être s’émerveiller qu’un garçon de 12 ans écrive « wesh trkl tkt » pour « tranquille, t’inquiètes ». Mais cet émerveillement doit être de courte durée. On ne va quand même pas s’agenouiller devant les conventions qui s’établissent sur Tik Tok ou sur Twitter quand on sait ce que sont fondamentalement Tik Tok et Twitter, à savoir non pas des supports innocents pour la communication interindividuelle mais l’extension des stratégies du Capital (techniques de marketing) pour compenser la perte de valeur dans le processus de production des marchandises (voir là-dessus mes billets sur la critique de la valeur). Ni Tik Tok ni Twitter ne sont inventés pour créer de nouvelles manières d’utiliser la langue, pour « améliorer la communication », ou alors le croire serait tomber dans une naïveté plutôt navrante. Qui s’exprime sur les réseaux sociaux est tenu à une expression minimale, ce qui est privilégié c’est l’échange de messages courts, qui permettra ensuite une récupération facile via des algorithmes à des fins commerciales. Tout est fait évidemment pour que cette forme d’échange devienne largement répandue, et même pourquoi pas si possible la norme. Les blogs deviennent rares, en tout cas chez les jeunes : ils privilégiaient les textes au détriment des images et des « messages ». Les algorithmes de récupération de données n’aiment pas les phrases trop complexes, les subordonnées et les expressions de nuances. L’invention linguistique sur les réseaux sociaux n’est donc pas une invention libre, mais contrainte. Ignorer cela est faire un mauvais coup à la langue que l’on défend.

Les linguistes qui se disent atterré.e.s semblent avoir eux/elles-mêmes une conception de la langue qui se réduit au message, comme cela était déjà le cas autrefois des premiers théoriciens de l’information (Shannon et Weaver par exemple). Pour eux le message se réduit à l’usage d’un code et le seul problème est de savoir quelles variations de code sont admises (ils sont plutôt tolérants). Oserais-je dire qu’ils reprennent ainsi à leur compte les théories pré-chomskyennes des années trente, celles de Bloomfield et autres qui asseyaient leur conception du langage sur le modèle stimulus-réponse ? (une phrase, une réaction, le dialogue lui-même pouvant se décrire comme un enchaînement de perception de messages et de réactions immédiates). « Les linguistes sont les scientifiques de la langue, disent-ils, quand on est linguiste on observe les faits linguistiques », autrement dit on ne fait aucune hypothèse, on ne postule pas d’états mentaux, on n’essaie pas de prévoir ce que pourrait être la continuation d’un discours ou d’un dialogue. Ailleurs ils disent qu’ils recourent aux big data, comme si la science reposait uniquement sur des observations. Finalement, le réel a toujours raison, il parle de lui-même.

Or, désolé, mais le linguiste n’a pas que ça à faire s’il se veut « scientifique », il doit aussi entrer dans une démarche explicative. Non, tous les usages de la langue ne sont pas efficients de la même manière (pour éviter d’employer le mot « correct »), il arrive que voulant dire une chose, un locuteur se trompe, dise carrément le contraire ou, en tout cas, quelque chose qui n’a pas le sens désiré. On attend ici que le linguiste nous explique pourquoi cela arrive. Quelles sont les différences significatives dans l’expression ? Un correcteur orthographique est certes bien utile mais il ne peut pas deviner les intentions du locuteur, ainsi y a-t-il une différence entre « ses chaussures » et « ces chaussures », l’opposition s/c ici marque la distinction entre le possessif et le démonstratif, se tromper entre les deux provoque une variation de signification importante. De même pour l’opposition du futur et du conditionnel, marquée en français à la première personne juste par l’occurrence d’un petit « s » que certains élèves sont amenés à oublier (n’y aurait-il alors plus de différence entre le futur et le conditionnel?). Certains locuteurs peuvent croire que « tous les employés ne sont pas grévistes » a le même sens que « aucun employé n’est gréviste » (en se fixant rapidement sur une perception du sujet comme l’ensemble des employés auquel serait appliqué le prédicat « ne pas être gréviste ») alors que la signification en est : « il y a des employés qui ne sont pas grévistes » (car c’est la négation de « tous les employés sont grévistes »). Les linguistes atterré.e.s me diront certainement que ceci est une question de nombre : le jour où une majorité croira que l’on peut utiliser la première phrase pour dire qu’aucun employé n’est gréviste, il en sera ainsi. De même que le jour où une majorité de gens pensera que la terre est plate, la terre sera effectivement plate. Mais cela ne marche pas. Les faits linguistiques sont corrélés entre eux : « tous les A ne sont pas B » ne signifiera jamais que « aucun A n’est B » à moins de renverser totalement le système des opérations logiques sur lequel se fondent nos raisonnements, et en particulier ceux que nous faisons en mathématiques.

Les linguistes dit.e.s « atterré.e.s » oublient qu’à côté de la transmission de messages, la langue a deux finalités fondamentales, passées complètement sous silence dans ce tract. La première est de permettre l’argumentation et débouche sur le raisonnement y compris le raisonnement scientifique.

En général, notre premier apprentissage en classe de la rigueur se fait par l’intermédiaire des cours de grammaire. Je me souviens des analyses logiques de mon enfance, elles m’ont donné le goût du raisonnement logique et, plus tard, des mathématiques. L’usage de la langue dans ce domaine se traduit par celui des petits mots de coordination ou de subordination, bref, des mots logiques : et, ou, donc, si… alors, si et seulement si, supposons que etc. Locutions dont on admettra facilement qu’elles sont peu présentes dans les corpus d’échange sur Tik Tok… Puisque, comme on l’a dit, ces instruments de communication produits par l’industrie privée à des fins commerciales ne sont pas intéressés par les raisonnements. Les linguistes atterré.e.s disent que ce n’est pas grave, ils prétendent que « des chercheurs en psychologie ont pu montrer que les SMS n’ont pas d’influence négative sur l’orthographe des collégiens ». L’orthographe, oui, mais le reste ? La construction d’argumentations, la capacité à l’analyse critique des informations ? Qu’en sait-on ? Au moment où l’on s’effraie à juste titre de l’ampleur des croyances irrationnelles répandues sur les réseaux, ne peut-on pas incriminer en partie le type de communication qui s’y développe, éradicateur de tout raisonnement critique ?

L’autre finalité est celle de la construction du sujet, car nous sommes des sujets de langue et pas seulement des utilisateurs de la langue (la langue n’est pas un simple outil disait déjà Paul Henry il y a bien longtemps). Je reprendrai ici la belle formule employée par Pauline Bayle à propos de Virginia Woolf : « la présence au monde advient avant tout par la capacité à formuler ce que l’on ressent », cela signifie la recherche de l’expression la plus raffinée possible de ce que l’on éprouve. Or, ici la taille de l’expression est variable : de longues phrases peuvent être nécessaires pour traduire toutes les nuances d’une émotion, et nous touchons au rôle fondamental de la littérature pour ce qui est de l’édification et du maintien de la langue. Les linguistes atterré.e.s semblent n’en avoir cure. Pour le dire savamment, ils étudient le E-language (extensional langage, autrement dit ce que l’on peut voir facilement de l’extérieur par l’observation et la statistique) là où il faut analyser le I-language c’est-à-dire le langage intensionnel, celui qui est propre à chacun. Leur idéologie behaviouriste les aligne sur les psychologues de même tendance qui considèrent qu’on ne peut étudier l’humain que sous l’aspect des comportements observables (« les psychologues ont démontré que… » ah bon ? ). Le rapport de la langue à l’inconscient est, entre autres choses, coupé, inexistant. Le sentiment de la langue est quelque chose qui existe, qu’on ne saurait nier, il est propre à chacun. La littérature n’est certes pas, ou plus, la seule norme du langage et bien entendu elle emprunte elle-même ses formes aux formes existantes dans le langage parlé courant, mais elle est le lieu où se développe et se nourrit ce sentiment, elle constitue donc un accès privilégié à la langue telle qu’elle se pratique au moment où elle s’écrit. Et oui, il y a des textes mieux écrits que d’autres, des formules qui font mouche, mieux que d’autres… Pourquoi ? La linguistique n’aurait rien à dire là-dessus ? Faire croire aux jeunes apprenants que toute expression est valide simplement parce qu’elle figure dans le corpus (!) leur est dommageable puisqu’ils se rendront bien compte par eux-mêmes que certaines formulations sont plus efficaces, voire plus appréciées, que d’autres, et que de l’ignorer ils peuvent pâtir. En pâtir socialement n’est pas le pire, en pâtir individuellement, par incapacité à trouver la bonne expression, celle qui traduira le mieux ce qu’on ressent, est bien plus grave. On peut juste dire que peut-être ils ne s’en rendront pas compte, mais ce serait alors faire preuve de beaucoup de cynisme.

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Performances textuelles dans le off

On en revient au off (puisque les places du in sont si difficiles à obtenir!). On n’est pas déçu. Il faut louer ici le courage et le talent inouï d’artistes inconnus, souvent très jeunes, qui n’hésitent pas à se montrer seuls en scène munis d’un texte parmi les plus difficiles appris par cœur. Parfois textes d’eux-mêmes, d’autres fois textes écrits par d’autres parmi les plus grands (Proust, Woolf, Duras…). Dans les premiers, performance éblouissante, au Théâtre des Halles, accomplie par Frédérique Voruz, auteure de son propre texte, Lalalangue, où il est question d’elle bien sûr, mais surtout de sa maman et ses névroses, agrémentée de vieilles diapos projetées qui la montrent, la maman, mais aussi la petite Frédérique en son jeune âge, et le papa un grand benêt d’ingénieur se parlant perpétuellement à lui-même (ou aux arbres). La petite Frédérique n’a pas eu de chance : sa mère, des années avant qu’elle ne naisse, a eu un grave accident d’escalade en compagnie de son père, elle y a perdu, outre les jumeaux dont elle était enceinte, une jambe (le père lui n’a eu qu’un bras cassé). Triste pour une fana de montagne. Mais déclara-t-elle à la sortie de son coma : « Je me vengerai sur les enfants ». Elle en eut huit. Frédérique nous parle de son doux moignon, peut-être la seule chose douce qu’elle avait en elle. Pour le reste, c’était rigueur, avarice et torture mentale. L’autrice seule en scène n’a pu s’en sortir que par une psychanalyse dont elle nous mime les mouvements avec humour (« on s’arrête là » dit la praticienne en secouant la cendre de sa cigarette en fin de séance). Pourquoi Lalalangue ? Parce qu’il s’agit, on l’a compris, de lalangue et non pas de la langue, au sens où Jean-Claude Milner, dans L’amour de la langue, dit ceci : « Il y a d’une part la langue, comme entité objective, qu’on peut décrire et même formaliser ; il y a d’autre part cette langue où l’être parlant inscrit son désir, son inconscient, sa subjectivité. Elle ressemble à la première ; en fait, du point de vue matériel, elle en est indistinguable, mais elle se déploie tout autrement : dans les jeux de mots, dans la poésie, dans les homophonies. Pour rendre compte à la fois de la ressemblance matérielle et de la différence radicale, Lacan avait forgé en un seul mot : lalangue ». alors ce qui est drôle ici, bien sûr, c’est que de ce mot bizarre et sans article (lalangue), Frédérique Voruz fasse un nouveau nom de la langue française : La lalangue, mais alors pourquoi pas Lalalangue et ainsi de suite…

Ce seule en scène de Frédérique Voruz a déjà connu les feux de la rampe, il est passé à la Cartoucherie, adoubé donc par Ariane Mnouchkine qui y a vu une « confession héroïque », il est mis en scène par Simon Abkarian qui est aussi l’auteur de la préface du livre. On pourrait presque dire que le texte est un condensé de psychanalyse lacanienne, semblable aux compte-rendus d’analyses que publiait Freud, mais évidemment en plus drôle et en plus « parlé ». Il est probable que beaucoup de spectateurs, surtout des spectatrices d’ailleurs, se reconnaissent, s’identifient dans cette histoire. Il suffit sans doute d’avoir eu une éducation religieuse, ici catholique mais je connais des protestant(e)s qui ne voient pas la différence. Il faut toujours souffrir pour gagner son paradis, il faut se priver de tout (« la privation est une jouissance »), et lorsqu’il s’agit de nourriture, cela donne : « manger de la merde en ayant sous les yeux une chose savoureuse interdite était pour ma mère la plus belle des jouissances ». A la fin, la petite Frédérique étouffe, elle est tout le temps surveillée, sa vie pourrait s’étioler comme une fleur qui n’aurait plus eau ni lumière, si le temps de l’analyse n’arrivait pas. L’analyste est une femme « très digne et très drôle ». Elle croise les jambes comme pour dire : « j’en ai, moi, des jambes, n’essayez pas d’être ce qui me manque ». Car on n’est pas là pour se lamenter ou pour pleurer sur des manques, on est là pour « démanteler une position inconsciente ». « En psychanalyse, dit Frédérique Voruz, on dit qu’on a toujours la vie dont on rêve, du moins inconsciemment. Il s’agit donc de mettre en lumière quelle zone cachée jouit d’une situation qui nous rend consciemment malheureux ». Et nous aurons la « réponse », l’aboutissement sous la forme d’une reconnaissance enfin d’un amour réel caché sous tant de mots blessants, l’élucidation d’un mystère : pourquoi vouloir être sa vie durant la jambe qui manque, se mettre sous le moignon, « je ne voulais pas qu’elle tombe. Mais qui de nous deux serait tombée ? C’est moi qui finalement ne savais plus comment tenir debout, comment me connecter au monde. Il me fallait un corps auquel me raccrocher le temps de me reconstruire ». Alors, on voit que la jeune Frédérique a désormais les moyens de s’ouvrir un chemin hors des décombres et des moisissures (dont sa mère s’obligeait à se nourrir). Ariane Mnouchkine. Le théâtre etc. C’est donc un magnifique spectacle que nous avons vu en ce 18 juillet, d’une psychanalyse incarnée – le mot n’est pas trop fort – dans une voix et un corps de jeune actrice enfin arrivée à ce qu’elle voulait.

Parmi les diseurs de textes de grands auteurs, Il y eut Olivier Barbéri qui, à la Chapelle de l’Oratoire, disait les vingt-cinq dernières pages du Temps retrouvé, dans Proust pour lire en soi-même. Une jolie prouesse de la part d’un passionné de Proust. Certes, il n’est pas Podalydes, qui, la semaine d’avant, nous faisait exploser de rire dans son numéro d’imitation des vieilles duchesses reçues chez les Guermantes, mais son phrasé pointilleux mettait l’accent sur les principales remarques philosophiques concernant le temps que contiennent ces dernières pages. Proust, déjà arrivé à un âge avancé, se demande comment il pourrait écrire ce livre qui lui permettrait enfin de ramasser en une œuvre tous les moments vécus au cours de sa vie, tant du côté des Guermantes que de celui des Verdurin, tous ces moments précieux qui, à la fin de sa vie – aussi bien que de la nôtre, puisque nous en sommes tous là – se pressent en lui pour constituer la somme immatérielle et miraculeuse de ses – de nos – souvenirs ? Il faut remercier ce monsieur Barbéri de nous avoir fait méditer à cette approche du temps. A la fin de son seul en scène, il nous parle aussi d’un aspect de Proust que l’on néglige trop souvent, ses engagements. Bien sûr en faveur de Dreyfus, mais aussi à propos de la séparation de l’église et de l’état.

Et puis, toujours parmi les textes venant d’auteurs qui ne sont pas l’acteur ou l’actrice, il y eut Emilie Faucheux interprétant si bien l’anthropologue Nastassja Martin en dialogue forcé avec un ours de Sibérie, dans Croire aux Fauves, au théâtre Présence Pasteur. Une femme seule en scène encore une fois mais dans des effets de lumière troublants et avec un accompagnateur sonore (Michaël Santos) qui savait restituer toute l’angoisse des forêts la nuit quand y rôdent loups et ours… J’ai déjà parlé sur ce blog du magnifique livre de Nastassja Martin. Emilie Faucheux en exprime toute la force comme si elle vivait elle-même cet affrontement décisif sur scène, face à ses spectateurs.

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Avignon le off 2023, grands acteurs et grandes actrices

Le off d’aujourd’hui n’est plus tout à fait le off d’autrefois, et on se dit parfois « tant mieux ». Ont tendance à disparaître les petites salles éloignées qui n’étaient pas faites au départ pour héberger des spectacles, les arrière-salles de bistrot où s’agite seul en scène un comédien amateur qui court après la gloire pendant que les rares spectateurs suent à grosses gouttes en plein cœur de l’été. De plus en plus de vrais théâtres, avec la clim et un peu d’espace pour allonger ses jambes. La Scala Provence en est bien sûr le plus parfait exemple, qui donne à voir des vedettes, des acteurs consacrés, des pièces assurées d’un beau succès avant même qu’elles ne démarrent. Chaque lundi elle propose même un concert, il s’agit donc d’un soir exceptionnel. Le lundi 10 juillet : un humour de Proust. Des extraits plein de drôlerie de la Recherche lus par Denis Podalydes, entrecoupés de morceaux de piano joués par Jean-Philippe Collard, autant dire le sommet de ce que l’on peut entendre tant en matière musicale que textuelle. Le sociétaire de la comédie française a sélectionné dans Proust les caricatures les plus féroces, les dialogues les plus perfides, les tableaux les plus incongrus d’une aristocratie décadente à laquelle le jeune Swann se heurtait, notamment dans le salon des Guermantes, et comme très souvent on parle de musique dans les salons, Collard illustre tous ces textes des morceaux dont il est question, Franck, Fauré, Chopin, Scarlatti. Podalydes extraordinaire en imitateur des vieilles duchesses dont les dentiers ont tendance à s’échapper ou chez qui l’exaltation à l’évocation d’une œuvre s’accompagne inévitablement d’une sécrétion accrue de salive. Et Jean-Philippe Collard exécutant en virtuose exceptionnel les morceaux les plus difficiles du répertoire pianistique. Moment de grâce absolue. On se demande si Proust ne manquait pas dans le fond de la plus élémentaire bonté…

Quelques jours plus tard au même endroit, c’est Jacques Weber qui remplace Podalydes, on ne critiquera pas l’artiste, brillant, même si parfois un tantinet cabotin, mais ils le sont tous me dit-on dans le trou de l’oreille, lui aussi dit des textes (il ne les lit pas, il les dit, ce qui certes fait une différence), il nous dit Rimbaud, « On n’est pas sérieux quand on a dix sept ans », il nous dit le monologue de Don Juan sur la séduction (un peu à contre-courant de l’époque, il est bien qu’il le remarque), il nous dit aussi un merveilleux texte d’amour tiré d’où ? Je parierais pour Musset mais ici la culture me manque (et je me trompe, allez, c’est du Claudel), il nous dit Marguerite Duras, quand elle faisait la journaliste et qu’elle relatait ce qui entrait dans la série des « faits divers », en l’occurrence une famille de pauvres gens qui vivaient dans une maison de garde-barrière et à qui l’on avait retiré l’eau car elle ne la payait pas et qui de désespoir s’était allongée sur les rails du train, et puis d’autres encore, jusqu’à ce texte d’Artaud halluciné, qui dit Toute l’écriture est de la cochonnerie. Mais entre tous ces textes devant lesquels il faudrait simplement s’incliner, monsieur fait le drôle, l’amuseur public, un coup, il imite Jouvet, un autre, Gabin (pourquoi ne faites-vous pas plus de théâtre, monsieur Gabin ? Parce que le théâtre c’est trop difficile, je préfère le vélo). Il joue Corneille à 70, à 80, à 90 ans dans le « Marquise, si mon visage… » pour montrer à quel point il est virtuose dans l’art du travestissement, il évoque sa Bretagne où il travaille et raconte qu’un jour, Louis Seignier lui a donné la réplique sans connaître son texte ce qui donnait à la fin « et je ne sais plus ce que je dis, alors à toi de continuer », prétendant que le public n’y avait vu que du feu, quant à Sarah Bernhard, elle insérait au milieu des vers de Racine Que le jour recommence, et que le jour finisse, Sans que jamais Titus puisse voir Bérénice, un vers supplémentaire qui disait qu’un vilain courant d’air venait des coulisses… Bien sûr il vante la langue française à laquelle le e muet procurerait sa souplesse, sans dire que toutes les langues sont belles. Lui, ce n’est pas un pianiste qui l’accompagne, mais deux virtuoses exceptionnels de l’harmonica (Greg Zlap) et de l’accordéon (Pascal Contet), qui lui procurent les ambiances qu’il souhaite avoir, qu’elles soient de mer agitée ou bien de vent de neige sur la glace. Beau spectacle donc même si un brin cabotinesque…

Pas de cabotinerie en revanche et beaucoup plus de rigueur inflexible dans le très réussi La guerre n’a pas un visage de femme, monté par Marion Bierry au Théâtre Girasole, sur des textes de Svetlana Alexievitch : cinq femmes solides, terriblement présentes sur scène, qui racontent leur guerre, celle de 1941 à 1945, elles qui avaient décidé de s’enrôler dans l’armée soviétique pour défendre leur patrie, refusant les affectations trop simples (dans les bureaux ou les dispensaires) pour aller au front, ramassant leurs camarades morts, se faisant amputer d’un membre, vivant le siège de Leningrad dans la peur et la faim, temps où les habitants de la grande cité du nord étaient condamnés à manger la terre pour pouvoir survivre, racontant aussi ce que leur statut de femme leur faisait subir, même de la part de leurs propres compagnons d’armes. Silence de mort, on reste en apnée durant une heure dix à entendre ces voix, à regarder ces visages de temps en temps ravagés par des douleurs et des cris. Monter cette pièce aujourd’hui. Alors que la guerre en Ukraine sévit et que les rôles y sont changés : aujourd’hui c’est l’armée russe qui tient le rôle des nazis. On n’en parle pas dans ce spectacle. Est-ce voulu ? S’attend-on à ce que le spectateur rétablisse de lui-même la vérité et ce qu’il en est de la situation actuelle ? Seule peut-être la réalisatrice le sait. En rester au premier degré et ne voir ici que l’exaltation de la gloire de l’armée russe serait en tout cas très décevant…

Un peu décevante, la pièce où joue Marie-Christine Barrault au lieu dit « Présence Pasteur » et qui s’intitule « Voyage à Zürich »… Les citoyens helvètes seront sans doute un jour fâchés que désormais, toute expression d’un voyage en Suisse soit devenue synonyme de mort assistée… Sur le programme, on nous dit qu’il s’agit de rendre hommage à l’actrice Maïa Simon, qui, en effet, à fait le fameux chemin. On s’attend à un texte fort, poignant, poétique et on se retrouve avec l’étalage d’un débat déjà mille fois entendu depuis que se pose le problème, des artifices de mise en scène plutôt inspirés de la plus mauvaise télé, comme lorsque l’officiant convie l’amie à échanger des arguments pour sa propre chaîne YouTube et qu’il se met dans la salle, confondu avec le public, hurlant dans son micro. Les personnages sont caricaturaux, depuis le fils éploré qui refuse d’être séparé de sa maman, la belle-fille trop heureuse qu’on en finisse, jusqu’à l’amie tentant de donner le change au moyen d’un humour caustique. La pièce ne concerne pas la mort, mais sa représentation sociale au sein d’une société qui tente de la rationaliser. On pourrait presque dire son acceptation commerciale. Dimension sociologique et non métaphysique. Les voisins sont-ils d’accord pour que des appartements de leur immeuble servent désormais de mouroirs (ils ont mis sur le pare-brise de l’auto : « allez mourir chez vous ! ») ? la question se pose dans les mêmes termes que s’il s’agissait d’appartements consacrés à la prostitution dans des immeubles de centre-ville. A la fin, que vouliez-vous qu’il arrivât ? Elle meurt bien sûr, et nous nous sentons mal à l’aise face à la scène, comme si la chose la plus intime était dérobée pour en faire un spectacle. Marie-Christine Barrault est évidemment sublime, elle tire tout le maximum d’un texte qui n’est pas à sa hauteur. Bien qu’elle joue la mort, elle arrive encore à incarner la vie et le bonheur pour tous ceux qui la connaissent depuis Ma nuit chez Maud.

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