Cho-Oyu (suite) et vallée du Khumbu

On parle beaucoup maintenant dans la presse de l’information que j’ai citée dans ma note du 7 octobre concernant l’assassinat d’au moins une jeune nonne par les garde-frontières chinois au col de Nangpa La, non loin du camp de base du Cho-Oyu. Je tenais cette information du bulletin WTN (World Tibetan Network), qui la reprenait lui-même de ICT (« International Campaign for Tibet »). On a vu depuis une vidéo, prise par un journaliste d’une télévision roumaine (ProTV), qui permet d’éviter que l’on ait quelque doute que ce soit au sujet de la véracité de l’événement. On peut en ce moment voir cette vidéo sur le site de cette télévision :
http://www.protv.ro/filme/exclusive-footage-of-chinese-soldiers-shooting-at-tibetan-pilgrims.html#4265
Evidemment, ce n’était pas malin de la part des soldats chinois d’opérer à une distance si courte d’une colonie de voyageurs occidentaux, tous alpinistes. Pour une fois, nous avons une marque tangible de l’utilité des voyages… et même de l’utilité des expéditions menées à haute altitude : cela contribue parfois à mettre des observateurs (en grande partie involontaires) aux « bons » endroits (ou aux « mauvais », cela dépend du point de vue auquel on se place…). D’autres nouvelles diffusées dans le bulletin WTN font part d’une véritable « traque » qu’auraient effectuée des diplomates de l’ambassade de Chine au Népal dans les rues de Kathmandu, à la recherche de témoins potentiels, probablement pour essayer de les dissuader de parler. Mais cela est encore sujet à confirmation et on ne sait pas exactement ce que proposent les diplomates en question (ou au contraire ce dont ils menacent les voyageurs : une condamnation à ne jamais avoir de visa d’entrée en Chine ?).

Je n’ai encore jamais parlé dans ce blog du voyage que nous avons fait C. et moi, ce printemps, dans cette région. J’en reparlerai plus longuement un jour sans doute. Nous avions plusieurs angoisses durant ce voyage : d’abord était-ce bien raisonnable de nous rendre au Népal par temps de crise politique? De fait, nous arrivâmes un jour de grève générale.

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L’avenir paraissait sombre tant le roi Gyanendra était attaché à ses prérogatives exorbitantes (faisant de lui un authentique nabab : les taxes atterrissaient tout droit dans ses poches). Et puis, lorsqu’on voyage dans un pays si pauvre, on n’est pas sûr de ne pas augmenter encore la dose d’exploitation des gens, au lieu d’ apporter un surplus de revenu qui pourrait être redistribué harmonieusement. Et puis, plus égoïstement : allions-nous pouvoir rentrer aux dates prévues pour pouvoir reprendre nos activités régulières ? L’absence de moyens de transport autres que les petits avions des compagnies privées qui font à longueur de matinée claire l’aller-retour entre Kathmandu et Lukhla, nous conduisit à élire cette vallée du Khumbu comme lieu de randonnée. C’est la vallée qui conduit au camp de base de l’Everest, et juste à côté, à celui du Cho-Oyu. Le chemin passe par les endroits qui furent autrefois des lieux-dits, ou de simples arrangements de quelques masures de pierre pour les paysans meneurs de yaks, et sont aujourd’hui devenus des « bases » pour le repos des trekkeurs et alpinistes. Il passe aussi, bien sûr, par le plus gros bourg de la région : Namche Bazar.

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Namché, ses maisons alignées en demi-cercle face aux montagnes du Kangtega comme les gradins d’un théâtre de montagne. Namché, avec ses rues montantes qui conduisent à un poste militaire et un petit musée de l’himalayisme d’où, déjà, la vue nous offre, sur un plateau, l’Everest, le Lhotse et l’Ama Dablam. Mais à cause de cette situation troublée, le cœur n’y était pas vraiment, et c’est bien dommage : pour supporter de si suffocantes visions il faut un mental ouvert, disponible.

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Dans ces villages-étapes qui jalonnent la vallée (Lungboche, Pheriche…), de nombreux Tibétains se sont installés pour offrir le gîte et le couvert.
Je me souviens d’être arrivé à Pheriche par temps maussade. On voyait les toits bleus de métal longtemps avant dans la vallée. A l’approche du village, quelques yaks pâturaient auprès de masures qui ressemblaient à des cabanes de bergers des Pyrénées. Le village était quasiment mort. Nous choisîmes un gîte près de l’hôpital (car on a construit à cet endroit un hôpital où l’on peut soigner le mal des montagnes, il a dans sa cour un monument en forme de deux moitiés de cônes qui portent, sur leur face plate, la liste des voyageurs morts, alpinistes ayant dévissé, trekkeurs emportés par le mal d’altitude, victimes d’autres maladies peut-être). Ce gîte était gardé par deux jeunes femmes tibétaines (les hommes étaient probablement partis en expédition ou en reconnaissance dans les sommets d’à côté). Elles s’occupaient à tour de rôle d’un bébé magnifique emmitouflé sous des masses de laine. Un poêle était bien planté au milieu de la pièce mais que pouvait-il apporter comme chaleur vu qu’il n’était approvisionné qu’en de rares bouses de yaks et… en bouteilles de plastique ? Il faisait un froid glacial, nous avions le sentiment d’être dans le coin le plus reculé du monde.
Dans un autre village, le couple tibétain qui tenait le gîte avait un grand fils qui, inévitablement, ne pouvait voir son avenir que comme sherpa, avec tous les risques que cela comporte (durant notre séjour, trois d’entre eux périrent, pour simplement préparer la voie à une colonne de grimpeurs britanniques) et deux petites filles très proches en âge. Elles allaient à l’école à Khumjung, près de Namché, cette école qui fut créée par Sir Edmund Hillary et ne continue d’exister que par les seules contributions financières qu’apportent les parents des élèves, quatre mille roupies par mois pour la scolarité, sans compter les frais de pensionnat, une fortune, et c’est le lendemain de notre passage qu’elles devaient y repartir, après une courte période de vacances, toutes les deux, toutes seules, à pieds bien entendu.
Là aussi, on chauffait avec des bouses de yaks et du plastique.
Pourquoi voyage-t-on ? pourquoi part-on sur ces chemins, qui ne sont même plus une aventure tant déjà ils ont été parcourus, exploités, visités, re-visités par des milliers de gens comme nous qui, tous, ont à un moment ou à un autre, l’impression enivrante d’être uniques ?
Des ouvrages paraissent ces temps sur ces destinations célèbres, faisant la critique de ces « trekkings inutiles ». L’un de ces livres s’appelle « L’Everest », il est écrit par un certain Benoît Heimermann, et il est paru aux éditions Guérin qui, bien sûr ont leur siège à Chamonix. L’auteur décrit la capitale du Népal aujourd’hui :
« Kathmandu respire chaque jour un peu plus mal. Au milieu des embouteillages et des vapeurs d’essence, des bruits continuels et des foules innombrables, les crânes dépolis des moines, le ballet des rickshaws et les trois cent soixante-cinq marches du temple Swayambhunath, censées élever les âmes jusqu’au nirvana, ne parviennent plus à garantir à la capitale du Népal un minimum de sérénité. Partout les coups de klaxon et les panneaux publicitaires, les magasins de vidéo et les ordinateurs en ligne prennent le dessus et désignent les valeurs occidentales comme les seules planches de salut imaginables ».

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A propos du but de notre voyage de ce mois de mai, le Kala Pattar (« petite » montagne de 5600 mètres qui s’offre comme un promontoire idéal pour contempler l’Everest), il écrit :
« Il paraît que Jimmy Roberts, ancien attaché militaire américain et « découvreur », à la fin des années 1950, du Kala Pattar, aujourd’hui lieu de randonnée le plus fréquenté du pays, coule des moments tranquilles du côté de Pokhara. Paix à se retraite ! En incitant, d’entrée de jeu, quelques clients « payants » à lui emboiter le pas et en invitant les populations locales à bâtir des lodges tenus de les héberger, le sage initiateur a fait davantage qu’inventer la notion même de « trekking » : il a également donné le coup d’envoi d’un mouvement migratoire considérable. En 1960, les registres du tourisme népalais recensaient une vingtaine de visiteurs dans la vallée de l’Everest. Entre 1985 et 1995, le livre d’or du parc Sagarmatha, porte d’entrée obligatoire pour qui espère apercevoir la « montagne tellement haute qu’aucun oiseau ne peut voler dessus », accueillait jusqu’à vingt-cinq mille signataires chaque année ! »
Il est certainement juste de hurler contre les dommages occasionnés à l’environnement, et plus encore peut-être à la culture de pays comme le Népal, par une telle invasion de hordes touristiques. J’ai vu des photos prises sur le même parcours il y a trente ans : quelle beauté que celle de ces villages perdus dont les maisons n’avaient pas encore cédé la place aux lodges modernes toutes recouvertes de toits de tôle. J’ai vu aussi des photos prises par Ella Maillart, il y a bien plus longtemps, au début des années cinquante. Sur l’une d’elles, j’ai cru reconnaître à peu près le même angle de prise de vue que celui que j’ai adopté en 2006 pour photographier la place centrale de Bakhtapur (on disait alors Bhagdaon). Sur la photo de 1951, une foule de villageois en dhoti blanc parcourt la diagonale principale. Au premier plan, le châssis d’un char sacré est préparé pour la procession et au fond de la place figure une maison à trois étages et en trois parties qu’aujourd’hui on a transformé… en un « Namaste Cyber Café ».

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Difficile pourtant de rendre responsables de tels changements les seuls voyageurs…
car en inversant les positions du questionneur et du questionné, on pourrait aussi demander : qu’apporterait aujourd’hui de positif pour ces lieux de voyage, le discours de la nostalgie ? c’est-à-dire le discours du repli ?
Si nous voyageons c’est peut-être simplement parce que nous voulons exprimer, certes maladroitement, que d’une certaine façon, la planète Terre nous appartient. « Rien d’humain ne m’est étranger » disait la devise de l’humanisme au XIXème siècle, qu’on pourrait affiner aujourd’hui en une aspiration à ce que tout étranger me soit proche. Cela peut sembler étonnant d’une époque où, paraît-il, les nationalismes, les revendications d’identité sont si vivaces. Mais ce ne sont pas les mêmes gens, ceux qui voyagent et ceux qui visent d’abord à garantir l’authenticité de leurs racines. Les mouvements qui agitent l’esprit des hommes ne vont pas tous dans la même direction. Heureusement.
Aujourd’hui, les évènements tragiques du Tibet nous rappellent que l’ouverture au voyage d’à peu près toutes les régions du monde a rendu le monde transparent. Tant mieux si cette visibilité du monde nous permet de dénoncer sans retard actes barbares et inepties.

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3 commentaires pour Cho-Oyu (suite) et vallée du Khumbu

  1. totem dit :

    J’étais au même endroit en novembre 1981 avec mon amie, et hormis le fait que nous n’avons pas pris l’avion jusqu’à Lukla mais avons marché depuis Lamosangu à 1ou 2 heures de bus de Katmandou et retour par la même chemin soit un mois de marche au total, ( l’approche de ce sanctuaire n’en a été que plus belle); mes réflexions à l’époque étaient semblables aux votres car il y avait déjà force détritus dans les ravins au delà de Lukla mais n’oublions pas que cette industrie touristique fait vivre de nombreux Sherpa.
    Aujourd’hui je ne voyage plus hormis dans ma tête et sur les sentiers des Alpes et des Pyrénées et c’est tant mieux.

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  2. Je pense que c’est voyage assez extrême. Je préfère quelque chose plus commune et calme, par exemple la Turquie et l’Egypte.

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  3. dom dit :

    bonjour jolie photo de baktapur.Dans cet hotel don je ne me souviens plus du nom…..J ai presque la meme photo…
    Bonne continuation

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