Réadaptation cardiaque

Vendredi matin : cours sur le stress.

Un échantillon d’humanité. Restreinte surtout à sa partie masculine.

Deux femmes seulement sur onze personnes. Une petite femme aux cheveux blancs, qui ne dit rien, recluse en elle-même. Une autre qui s’applique au rôle de grande fille, mais qui ne dira rien non plus. Et des mecs. Un jeune qui grimace (a-t-il mal après son entraînement physique ?). Un vieux plein de malheur en lui. Et un type mal rasé, la quarantaine, en survet’, ne cachant pas sa nervosité, agressif à l’égard de la psychologue. Elle : brune, la trentaine, détachant bien les syllabes pour que tout le monde comprenne. Elle a suivi des cours. Elle présente son cours comme une série de diapos Power Point, pleins de clips rigolos et de point 1, point 2, point 3. Le type mal rasé s’étonne que, dans la liste des évènements reconnus comme causateurs de stress, figure en haut du classement, le mariage. Et puis il se ravise, ça ne l’étonne pas : tout ça, ça vient des femmes. Des coupables toutes désignées. Ça fait rire, mais nerveusement.

Echantillon d’humanité…

 

Je trouve beau le texte d’Elfriede Jelinek, dans « les amantes ».

 

les femmes qui travaillent ici n’appartiennent pas au propriétaire.

les femmes qui travaillent ici appartiennent tout entières à leurs familles.

elles cousent, cousent des corsages, des soutiens-gorge, parfois aussi des corsets et des slips.

souvent ces femmes se marient ou périssent d’une autre façon.

 

En pensant à Elfriede Jelinek : magnifique interview dans le dernier « Monde des Livres ».

jelinek.jpg

Certains trouveront sans doute « excessif » ce qu’elle dit. Quand elle dit par exemple :

 

Tout langage est langage du mâle, car le sujet parlant est masculin. La femme n’a pu et ne peut s’y inscrire, même si elle l’a toujours tenté, encore et encore… Avec pour seul résultat un échec horrible, qui a conduit beaucoup de femmes écrivains au suicide !

 

Moi je dirai plutôt que ce discours est radical.

Et que nous avons bien besoin d’un discours radical pour nous tenir éveillés.

 

Ainsi, au journaliste (Nicolas Weill) qui reprend une phrase de Karl Kraus où il dit que « la satire est impossible dans un monde nazifié où le grotesque devient la norme même du réel » (ce qui me paraît un trait permanent dans les médias d’aujourd’hui, où, comme me le fait remarquer Y., quand on ouvre la télé pour le journal de vingt heures, on ne sait plus parfois si on est sur les « vraies » nouvelles ou sur la parodie qu’en offre « Groland » sur Canal plus), elle répond que « la satire sera effectivement toujours facilement surpassée par la réalité ». Je ne suis pas sûr de comprendre la suite : « elle a l’obligation (la satire) de se taire si, à cause d’elle, des hommes doivent réellement périr dès lors que le satiriste est confronté à un pouvoir totalitaire ». Tout n’est donc pas, à mes yeux, « compréhensible » chez un auteur comme Jelinek, mais peut-être est-ce pour mieux obliger le lecteur à revenir. Plus loin, elle dit que « la littérature peut éventuellement aiguiser la conscience du réel ». Le couteau s’aiguise quand il se confronte à une pierre plus dure que lui, de même une conscience…

 

Je suis donc bien en désaccord avec Nancy Huston sur le sujet « Jelinek ». Les romans de Nancy sont merveilleux à lire : ils ré-enchantent le monde (même s’ils sont tragiques), mais nous avons aussi besoin d’une littérature de la lucidité, de la radicalité, qui n’accepte pas de se laisser endormir quand le siècle passé a connu de multiples formes du totalitarisme et que le siècle présent semble déjà prêt à un « totalitarisme soft ».

paysage2.jpg

L’autre soir sur France 2, beau film sur la commune du Chambon sur Lignon, en Haute-Loire, dont les habitants, pendant la guerre, ont caché (et grâce à cela sauvé) de nombreux enfants juifs. A la fin du film, vient un texte fixe qui rend hommage non seulement aux « justes » qui ont sauvé tant de gens menacés pendant la guerre, mais aussi à tous ceux qui AUJOURD’HUI, contribuent à aider les réfugiés, comprenez : les sans papiers. On ne peut qu’être très heureusement surpris…

 

La littérature sert à ça aussi : maintenir vivants ces souvenirs, aider à faire le lien avec les situations d’aujourd’hui. Elfriede Jelinek, encore dit :

 

La littérature – dans une impuissance parfaitement délibérée – doit chercher à dévier la réalité, à la faire un peu dériver de son cours – […].

 

Pas étonnant (je reprends ici ma note du 26 décembre) que nous voyions fleurir toute une littérature autour du souvenir de la guerre et du nazisme (Les Bienveillantes, Lignes de Failles etc), en cette période d’expansion d’idées représentatives d’une droite quasi-extrême.

 

 

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