Murakami en regardant les Alpes

murakami.1170922637.jpgComment expliquer l’attrait qu’exercent les livres de Haruki Murakami ? Pas particulièrement par la critique littéraire classique. Je me souviens d’un temps où le correspondant du Monde au Japon (Philippe Pons ?) saluait sèchement chaque parution d’un roman de l’écrivain japonais par un court article dans lequel il insinuait que tout cela ne relevait que d’un plan de carrière bien défini pour obtenir, à la fin, le Nobel… mais on était bien en peine de trouver sous la plume journalistique le moindre essai de rendre compte des romans en question. Que des futilités…

Je me souviens simplement de mon émerveillement lorsque feuilletant divers livres au rayon d’une grande librairie de ma ville, je tombais sur la première page de « Chroniques de l’oiseau à ressort ». Elle était de ces premières pages qui donnent immédiatement l’envie de continuer… Continuer ? s’enfoncer plutôt. S’enfoncer dans un univers de plus en plus onirique, baroque, normal et anormal à la fois. Les romans de Murakami c’est comme une jungle épaisse, un labyrinthe en quatre dimensions où le temps est allègrement malmené, au même régime que seraient malmenées les formes et les volumes d’un objet compressé, à la César. Des morceaux d’espace-temps sont jetés dans un apparent désordre que l’espace d’écriture ordonne. Je me demande comment procède Murakami pour développer une telle imagination. Il a truc, c’est sûr ( !).

J’étais debout dans la cuisine, en train de me faire cuire des spaghettis, et je sifflotais en même temps que la radio le prélude de la Pie voleuse de Rossini, musique on ne peut plus appropriée à la cuisson des pâtes, lorsque cette femme me téléphona.

Je fus d’abord tenté d’ignorer la sonnerie et de continuer à préparer tranquillement mes spaghettis. Ils étaient presque prêts, Claudio Abbado et l’orchestre symphonique de Londres étaient en plein crescendo. Réflexion faite, je baissai le gaz, me rendis au salon et décrochai le combiné. On ne sait jamais, ça pouvait être un ami qui m’appelait pour me proposer un job.

Accorde-moi dix minutes, lança une vois de femme tout à trac.

Ainsi commencent les fameuses « chroniques ». On est loin de se douter que le récit va nous emmener dans des contrées inhabituelles : par exemple dans un fragment de temps qui correspond à la guerre sino-japonaise, sur un lieu désertique et perdu aux confins de la Mongolie, épisode de violence sidérante au milieu d’un univers romanesque où dominent plutôt douceur et ironie… le héros de cet épisode, un officier japonais finit dans un puits. Comme le héros du roman d’ailleurs, tombé dans le puits du jardin d’où l’on entend par instants les trilles d’un oiseau, déclenchées régulièrement comme si elles émanaient d’un mécanisme (d’où « l’oiseau à ressort »). Mais quand on est dans un puits chez Murakami, on en sort, c’est probablement parce que le puits est la figure même du passage, du raccourci, entre deux régions spatio-temporelles. Il y a chez lui, une assimilation implicite des contradictions de la physique contemporaine… Murakami un écrivain de l’âge quantique ? en tout cas il a pris à la lettre le paradoxe des particules qui se trouvent en deux lieux en même temps, sauf que l’échelle a changé, les évènements sont bien macroscopiques. Et c’est un érotisme diffus qui constitue le substrat organique de tous ces évènements.

Après les « chroniques », j’ai lu bien sûr les autres (du moins ceux qui sont traduits en français) et en premier lieu « La ballade de l’impossible », qui est sans doute son roman le plus populaire, notamment chez les jeunes. Pour la raison essentielle, je pense, qu’on y sent plus que dans toute autre littérature, une sensibilité à fleur de peau concernant les problèmes de l’adolescence et surtout, de l’amour adolescent. Ce trait prend une importance énorme aussi dans l’avant dernier des romans parus en français, le fameux « Kafka sur le rivage », ballade d’un ado de quinze ans de Tokyo à Shikoku au cours de laquelle il aura de tendres rapports avec une gamine de son âge, puis avec une femme mûre (mais sous l’apparence de l’adolescente qu’elle fut, elle aussi à quinze ans), pendant qu’une autre errance a lieu, celle d’un vieillard, qui a connu en 1944 un épisode étrange au cours duquel il a carrément déserté ce monde, perdu ses aptitudes à lire, écrire (il le dit tout le temps : « Nakata est un idiot ») et qui converge aussi vers un lieu de Shikoku de sorte qu’il ne fait aucun doute pour le lecteur que la rencontre va avoir lieu, une rencontre du même avec son autre, et qui donnera lieu on pense à un de ces évènements paroxystiques, annihilateurs, comme justement… la rencontre d’une particule et de son anti-particule.

Que dit Murakami du Japon d’aujourd’hui ? J’aimerais le savoir. J’aimerais que peut-être l’auteur du blog tokyo me réponde. [Je fais référence ici à un blog remarquable, où l’auteur raconte sa vie de résident à Tokyo au jour le jour, produisant une analyse très approfondie du rapport qu’un étranger peut entretenir avec une société où il vit et qui se présente à la fois comme fascinante et rebutante. En un sens, ce blog participe de cet esprit qui consiste à tenter de transcender les oppositions faciles (« c’est bien , c’est mal », « cette culture est fascinante, cette culture est horripilante »). Il y a toujours un « ailleurs » où les catégories qu’on oppose se réconcilient. Mais en disant cela, ne fais-je pas que suivre sans le savoir des préceptes de philosophie zen… qui se seraient insensiblement incorporés à ma pensée en lisant… Murakami ( !).]

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Un commentaire pour Murakami en regardant les Alpes

  1. tokyo dit :

    Merci du compliment mais je ne serais pas en mesure de dire quoi que ce soit d’intelligent au sujet de Murakami. Les circonstances de ma formation en japonais, pas de cours de litérature – enfin si, un seul – et d’activités professionnelles, et aussi le besoin de lire d’autres sources vitales (pour l’équilibre mental) que la litérature locale font que je suis totalement inculte dans ce domaine. Mes lectures de litérature japonaise remontent à une trentaine d’années, Mishima je crois, et je n’ai jamais été transporté par ces lectures, donc je ne suis pas pa qualifié. J’ai beaucoup plus d’intérêt pour les analyses sociales du Japon contemporains développés par des universitaires anglophones non-polémiques. L’observation du quotidien, et le disséquement de ma manière de percevoir ce quotidien, m’accaparent le plus clair de mon temps. Je vois le Japon dans les rues, très peu dans les livres ou les créations médiatiques.

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