Millions can’t be wrong

Quand Michèle Alliot-Marie propose les services de la police française au régime tunisien de Ben Ali au nom de leur compétence et de leur aptitude à réprimer les grandes manifestations sans violences, on s’insurge à juste titre contre cette manière de « voler au secours » d’un régime honni (on sait maintenant en plus que la même M-A-M avait de bonnes raisons de soutenir ledit régime). On fait moins attention à ce que cela signifie aussi en matière de démocratie, et qui nous apparaît avec la crise égyptienne. Alors que le monde occidental entier retient son souffle et que les meilleurs chroniqueurs s’attendent à ce que l’immense mobilisation du Caire fasse vaciller le Raïs, (un million de manifestants dans les rues de la capitale égyptienne ne peut qu’être un événement décisif), le même monde et les mêmes chroniqueurs ne trouvent pas anormal qu’en France, des manifestations d’ampleur semblable, s’étant déroulé à plusieurs reprises, n’aient produit… aucun résultat. Tout cela parce que nos régimes démocratiques auraient appris, selon M-A-M, à gérer de tels évènements, qui désormais ne font plus peur. Ainsi, grâce aux progrès de la technique répressive (réprimer sans violence…), ils peuvent se vanter aux yeux du monde de pouvoir traiter des millions de gens dans les rues comme un épiphénomène.
Les millions ne sont donc pas tous les mêmes, contrairement à ce que martelait le slogan publicitaire analysé dans les années cinquante par le célèbre linguiste Zellig Harris.
La volatilisation des millions de marcheurs français par des ressources de maintien de l’ordre serait ainsi une autre manière de donner corps au « Monstre doux » évoqué par Raffaele Simone.

photos 20 minutes, foule au Caire, foule à Paris

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Un curieux hommage BD à l’Egypte

Quand un pays (et quel pays !) occupe le haut des pages de l’actualité, on a tendance à lui voir partout des hommages involontaires, hommages dont on ne sait s’ils seraient appréciés des acteurs… ainsi de cette superbe bande dessinée récente, due à Maryse & Jean-François Charles et à Francis Carin : Ella Mahé, centrée sur le passé de l’Egypte : passé glorieux au moment des pharaons, passé de pays colonisé au temps de Napoléon III et de Ferdinand de Lesseps, un temps où Le Caire parlait français et où l’on perçait le fameux canal grâce aux coups de pioche de millions de fellahs. Les temps changent : aujourd’hui, les descendants de ces fellahs sont dans la rue. Elle Mahé, la princesse des sables, la jolie fille aux yeux vairons, va devoir ajouter un chapitre à ses aventures, du moins on l’espère.

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Michel Serres: l’appartenance et l’inclusion

On tombe toujours sous le charme en écoutant Michel Serres. Voilà quelqu’un qui n’est pas un philosophe au sens où on pourrait l’attendre (quelqu’un qui argumente, qui analyse), disons juste un penseur, un visionnaire, quelqu’un qui a des intuitions et les fait partager, qui part d’images qui frappent, les développe et à force de métaphores nous conduit parfois à des évidences que nous ne percevions pas, mais aussi – c’est le risque de ce style – à des « évidences » qui pourraient s’avérer fausses. Un philosophe, un écologue, un conteur, un poète à sa manière capable de tenir en haleine des foules impressionnantes : je ne m’attendais pas ce matin, en venant à 9h30 à la MC2, à trouver autant de gens levés un dimanche matin encore plus tôt que moi, et prêts à défendre leurs places avec autant de fougue.
Michel Serres, venu parler de « la crise » (« sommes-nous vraiment en crise ? ») a commencé son exposé par une anecdote : il lui fut donné, en 1989, de vivre un tremblement de terre de 7°2 dans la Silicon Valley. Il en garde un souvenir à la fois terrorisé et émerveillé. Le tremblement de terre, dit-il, n’est qu’un frisson superficiel à l’échelle de la terre : il est préparé de longues dates par des mouvements telluriques profonds. Ainsi sont les crises, et nous devons tenter de remonter aux changements lents qui sont advenus pour les mettre en place. Ces changements sont liés à de grands évènements : un événement est d’autant plus grand qu’il ponctue une période longue, mais il n’est alors pas annoncé comme tel. Premier événement pour Michel Serres : la fin du néolithique, qui fut la période de la naissance de l’agriculture et de la domestication et qui s’achève lorsque, aux alentours de 1970, se désertifient les campagnes (1,1% de paysans de nos jours, contre 90% il y a à peine un siècle). Avez-vous vu cela annoncé dans le journal ? [M. S. a le don de ces formules rhétoriques qui tiennent en éveil l’auditeur, un conteur, vous dis-je].
Autres grands évènements : bien sûr le bond extraordinaire dans l’espérance de vie (Musset promettait aux jeunes filles de 18 ans six ans de recherche de l’amour, six ans d’amour et une dizaine d’années pour se préparer à la mort, ce qui nous amène vers trente ans), et puis la disparition de la douleur : Louis XIV, le potentat, hurlait de douleur chaque matin et chaque soir à cause d’une fissure anale. Un médecin peut rencontrer aujourd’hui des hommes de soixante-cinq ans qui n’ont jamais souffert. Ces grands évènements transforment, à n’en pas douter, nos conceptions du monde : on ne fera pas partir à la guerre un jeune qui a encore une espérance de vie de soixante ans devant lui, comme on le faisait de celui qui n’avait qu’un faible capital d’années. Et la morale. La morale était un extraordinaire moyen de lutte contre la douleur : dans toutes les civilisations et les religions, des règles étaient édictées pour aider le pauvre mortel à endurer le mal, mais si nous n’avons plus de douleur, pourquoi chercher une morale ? [Cet après-midi, j’entends à la radio dans une émission sur la mort, une femme s’interroger : pourquoi dois-je mourir, si je n’ai pas de douleur ?]
Bref, les temps changent… Bob Dylan le chantait déjà, n’est-ce pas ?
Mais comment passer de ce constat à une réflexion politique ? Après tout, ce que nous dit Michel Serres, nous le savons, nous nous le répétons chaque jour. Oui, nous sommes en paix en Europe depuis soixante quatre ans. Oui, nous sommes entrés dans l’anthropocène. Oui, Facebook est une invention extraordinaire, le premier cas dans l’histoire où cinq cent millions de personnes adhèrent à un mouvement (c’est-à-dire comme le dit joliment Serres, un nombre « équipotent » à l’humanité toute entière). Mais que savons-nous faire de cela ? que savons-nous faire de ce savoir intime ? Métaphore encore : celle du navire sur lequel nous sommes embarqués, nous sommes l’équipage et nous nous disputons, mais si une avarie survient, n’allons-nous pas tous nous tourner en commun vers la nécessité de réparer ? dit Serres. Mais n’est-ce pas qu’une métaphore ? Et si l’avarie met longtemps à se manifester ? Et si cette lenteur autorise des diagnostics différents ? et si nous sombrons sans nous en rendre compte ?
Et puis encore : cette belle histoire que nous raconte Michel Serres (un peu comme l’Oncle Paul du Tintin de notre enfance), n’est-elle pas avant tout celle de l’homme occidental ?
De l’homme, d’abord : là une dame de l’assistance se fait entendre, prenant d’ailleurs le pauvre philosophe un peu à contre-pieds, lui qui avait prévu, dit-il, de parler de la situation des femmes. Mais un peu tard. Il s’en défend. Lorsqu’il intervient dans des entreprises, face à des parterres (qu’on imagine) plein d’hommes influents, il les salue en leur disant : « Bonjour messieurs les talibans ! », ceux-ci sont outrés, mais il demande alors à ce que les femmes se lèvent, et il y en a bien peu (toujours). Nous connaissons ce constat-là. Que faire ?
Et de l’occidental ensuite, mais ça, curieusement, personne ne le lui a dit. Or, c’est un grave problème : la douleur disparue, l’espérance de vie allongée, est-ce là le destin d’un enfant népalais ou d’un habitant des hauts plateaux andins ? De quel droit faisons-nous semblant de croire que l’enchaînement rationnel des choses est celui qui caractérise le destin général de l’homme alors que ce n’est que celui de l’homme occidental ?
Rendons grâce toutefois à Michel Serres de quelques sorties lumineuses, sur l’identité notamment. Et le ridicule de « l’identité nationale », qui sonne comme une contradiction : « nationale » c’est l’appartenance, rien à voir avec « l’identique », qui, lui, signe une personne unique, intersection de tous les ensembles auxquels elle appartient. C’est une faute logique. Une faute mathématique. Je souscris [avec la réserve toutefois que je dirais plutôt que la confusion, au sens mathématique, est plutôt entre appartenance et inclusion, mais nous ne chicanerons pas : l’idée revient au même].

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Etats généraux

J’arrive vers 11h30 à la MC2. Objectif : débats des « Journées du Renouveau », organisés par Libé et Marianne. Il est nécessaire de prendre une réservation (gratuite) avant d’entrer dans une des salles où ont lieu les débats. C’est l’heure de Mélenchon (qui débat avec J. F. Kahn), mais aussi celle de Védrine vs Bové. Au guichet où se délivrent les sésames : cohue. « Mélenchon ! », « Mélenchon ! », « Mélenchon ! ». La dame s’exécute, distribuant ses tickets « Mélenchon » à toutes volées. Elle-même les brade comme des salades en fin de marché, « demandez mes Mélanchon ! », « Mélenchon ? », « Mélenchon ? ». Quand je balance un sobre « non, Védrine », tous les regards convergent vers moi. Ah bon ? Ben oui, je suis las des effets de manche et des rhétoriques néo-staliniennes (je viens d’apprendre que non content de continuer à applaudir sur la « réussite » de Cuba et les bonnes raisons qu’a la Chine d’opprimer le Tibet, Jean-Luc M. s’oppose à l’enseignement des langues minoritaires, telles que le breton, au prétexte que « les bretonnants auraient collaboré pendant la seconde guerre… ». On vole haut avec Jean-Luc M.) .
Dans la salle, José Bové a commencé son plaidoyer pro-européen (je ne le savais pas si pro-européen) et je suis prêt à l’applaudir. Comment nier que si nous voulons en effet résoudre des problèmes aussi complexes et vitaux que l’énergie et les transports, nous devons aller vers plus de coordination européenne ? « Utopie que tout ceci », lui rétorque le « réaliste » Védrine. A quoi cela sert-il de s’échiner à proposer des solutions dont de toutes manières les peuples ne veulent pas ? Comment réaliser ce que voudrait Bové (une place prépondérante donnée au Parlement Européen, qui choisirait lui-même les membres de la commission) alors que la légitimité actuelle est du côté des parlements nationaux et qu’on n’imagine vraiment pas ceux-ci se dessaisir de leur souveraineté ? Et en plus imaginer que vingt-sept parlements nationaux suivent cette voie ensemble… avec en plus les possibilités de référendum etc. Utopique, impossible à réaliser. Héroïque, Bové résiste. Il montre ce que l’Europe peut nous apporter… sur le plan de la démocratie même, saluant au passage le travail accompli par la Cour Européenne de Justice, forçant le gouvernement français à prendre en compte des sujets comme les prisons françaises ou la non indépendance des procureurs. Un million deux cent mille signatures : c’est le résultat de la pétition contre les OGM qu’il a présentée, avec d’autres, au membre de la Commission européenne responsable de ce dossier. Il sait que, même si la loi européenne n’est pas encore sortie sur le sujet de la prise en compte des pétitions, celle-ci aura un effet : elle sera prise en compte, d’une manière ou d’une autre. On est loin du mépris affiché en France à l’égard des millions de citoyens qui ont manifesté cet automne et cet hiver contre la réforme des retraites… Védrine est beau joueur mais il souligne que cette Cour Européenne, ce sont les gouvernements nationaux qui l’ont bien voulu, elle n’est pas tombée du ciel, ni d’un vote des parlementaires européens… Et pour lui, tout ne peut se faire que de cette façon.
Ensuite questions de la salle, baroud d’honneur de ceux qui veulent encore y croire, sursaut teigneux d’une dame qui a mal compris (ou feint de mal comprendre) Bové car pour elle « Europe » est uniquement synonyme d’attaque aux services publics (alors que les attaques, en l’occurrence, un seul gouvernement national, l’actuel, est bien capable d’y procéder à lui tout seul…).
Débat riche, certes. Un peu ennuyeux aussi, certes. Et qui laisse un drôle de goût : le réalisme est-il à ce point l’option obligatoire ? Quand on a entendu ces jours-ci les experts du Moyen-Orient nous affirmer avec conviction que la situation en Egypte n’avait rien à voir avec celle de la Tunisie, que là, l’armée était complètement à la botte du régime et que les manifestants n’étaient qu’une minorité, et qu’on voit ce qui est en train de se passer… on peut se demander si les « réalistes » ne sont pas parfois pris de court…
Autre sentiment, un peu contradictoire avec le précédent : et si, dans le fond, tout n’était pas comme ça, je veux dire : à double détente, tenir, d’un côté, un discours volontariste pour que les choses changent, alors qu’on sait que, de l’autre, elles ne changeront pas autant qu’on le souhaite, mais que sans ce discours, elles changeraient encore moins dans le sens qu’on souhaite ? La politique n’est-elle pas inscrite dans cette dualité, qui est aussi une duplicité ? N’est-ce pas là, même, la loi du politique ?

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Langage, ludique et temps nouveaux

Que cherchons-nous qui ne soit déjà connu ? A mieux comprendre le rôle du langage dans la vie de l’espèce (de l’espèce humaine, bien entendu).
Il y a deux moments dans notre appréhension du langage : l’une y voit essentiellement un medium transparent, servant à communiquer et à représenter le monde le mieux possible, l’autre y voit essentiellement sa dimension expressive. Le langage ne se définit pas comme un outil de communication, au sens où le sont les moyens dont usent les animaux pour s’informer réciproquement des ressources et des dangers présents dans leur environnement. Mais plutôt comme manière de construire quelque chose qui fait défaut, la rationalité. C’est ainsi que le voient surtout des philosophes contemporains comme Jürgen Habermas et Robert Brandom.

 

 

 

 

 

 

Vaste programme, comme disait un célèbre personnage… Ainsi, c’est dans nos expressions, dans nos locutions et nos mots échangés que viendrait se loger ce que nous entendons par la raison, et non pas dans une quelconque transcendance métaphysique. Ce que Brandom et Habermas ont en commun, c’est le thème de l’agir : quand nous échangeons par la parole, nous agissons. Nous changeons l’état des engagements et des admissions autour de nous. Quand nous assertons quelque chose, nous entrons dans un jeu, que Brandom (à la suite d’un autre philosophe, Sellars) qualifie de jeu de l’offre et de la demande de raisons. Les « fiabilistes » (ceux qui se contentent de définir une connaissance comme une croyance vraie justifiée) pensent que les concepts que nous utilisons trouvent leur origine dans le règne animal, dans les indicateurs de toutes sortes qui sont utilisés (pensons aux fonctionnements de type « thermostat » dont sont munies de nombreuses espèces). Mais quand un perroquet dressé dit « c’est rouge » face à toute chose qui est rouge, il ne possède pas le concept de « rouge » pour autant car il n’est nullement engagé par ce qu’il dit, même pas à reconnaître que son propos est incompatible avec « c’est vert ». Le contenu propositionnel de ce que nous disons réside dans le fait que cela peut occuper une place de prémisse ou de conclusion dans un raisonnement : il s’agit d’une conception inférentialiste de la signification (et donc non « référentialiste »).
Mais un tel contenu ne pourrait être employé s’il n’était lié à un autre : le contenu représentationnel, qui n’est pas une simple « image » (le concept n’est pas l’alliance d’une forme et d’un contenu) mais le résultat d’une dimension supplémentaire : celle de l’interaction dialogique. C’est parce que nous échangeons et que nous avons des points de vue différents (des perspectives sociales différentes, dirait Brandom) que nous remplissons nos mots et expressions de contenus représentationnels (ils se construisent par différences et oppositions).
Comprendre quelque chose de l’action du langage, c’est donc construire des modèles de l’interaction qui permettent de simuler ces processus de construction de la signification en dialogue. La logique et les mathématiques usuelles ne se sont pas beaucoup intéressées à cela jusqu’ici : on a développé une conception dénotationnelle du sens, dans la lignée des grandes idées des logiciens du début du XXème siècle, Russell, Tarski et d’autres.

On a voulu croire que le langage fonctionnait comme un formulaire, alors qu’il est bien plus que cela, et qu’il faut désormais tenter de l’appréhender comme ce qui nous fait être ce que nous sommes : des êtres en principe rationnels mais avec aussi toutes nos failles.
Parmi les langages qui existent dans les communautés humaines, il en est dont l’importance n’est reconnue que depuis peu : il s’agit des langues des signes. Pourquoi sont-elles importantes, et que nous apportent-elles du point de vue de nos réflexions ? A la différence des langues orales, elles obéissent certes à des contraintes d’ordre physique (on ne peut faire n’importe quels gestes), mais différentes. En particulier, les langues orales sont soumises à la contrainte de succession temporelle : la chaîne parlée est organisée de manière séquentielle. Pas les langues des signes, où les expressions se chevauchent, voire même peuvent être émises de manière simultanée. Cela change la vision sur la langue.

On peut noter que Chomsky lui-même a mis en avant l’idée que ce que la linguistique considère classiquement comme « la langue » contient en réalité beaucoup d’artefacts liés à l’externalisation de celle-ci (les contraintes du canal phonatoire ou bien les ressources limitées de notre mémoire). En s’attaquant aux langues des signes, on peut voir différemment les choses. On doit noter en tout cas qu’il devient difficile de passer sous silence le côté expressivité du langage en le rabattant uniquement sur l’aptitude à décrire. Quand un signant manque de vocabulaire dans son échange avec un autre signant, il invente, et pour cela il use des ressources du mime, autrement dit de l’expressivité permise par son corps et son imagination. Ces gestes sont codifiés par la suite et ils ne ressemblent plus à une pure représentation, mais sont plus expressifs qu’elle, bien souvent.
La mise en relation des stratégies des acteurs du jeu de l’offre et de la demande des raisons, qui s’exerce par toutes les ressources de l’expression, exige une formalisation très fine que, actuellement, seules des théories de l’interaction basée sur des notions de jeu (ce que nous appelons « la ludique », d’après les travaux de Jean-Yves Girard) permettent d’obtenir.
En simplifiant, le langage est un terrain de jeu : les pions sont les phrases que nous avançons au gré d’une stratégie le plus souvent inconsciente, et nous enregistrons, en tant que marqueurs de score, au fur et à mesure, les engagements pris et les validations données. Au terme d’une partie, il reste un bilan, la liste des coups donnés et des coups rendus, et surtout il reste des indications mémorisées sur les manières de re-jouer.
Pourquoi jouer ? Cette question est du même ordre que « pourquoi nous reproduisons-nous ? ». Faisons l’hypothèse que, si dans un cas, nous cherchons à maintenir un capital génétique, dans l’autre, nous cherchons à maintenir un autre capital, unique, propre à l’humain, que d’aucuns appellent le sens.

Quelles retombées pour de telles recherches ? Il y en a peu à court terme sans doute, mais à long terme… qui sait si en 2150 (si l’Humanité a survécu aux catastrophes inéluctables), on ne parlera pas d’autres langues, qui feront peut-être communiquer plus directement les pensées parce que libérées des contraintes physiques de nos langues orales actuelles (en s’inspirant donc des langues des signes) ? Des langues plus faciles à apprendre, des langues à l’usage plus… ludique ?
Les recherches actuelles autrement dit prépareraient-elles l’avènement des langues pour un temps nouveau ?
Nous ne parlerons probablement jamais la même langue (cf. cet article), mais des langues qui auront beaucoup évolué par rapport à celles que nous parlons aujourd’hui.

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Luminy

Cette semaine, séminaire à Luminy, dans le cadre de notre projet financé par l’ANR (« Agence Nationale de la Recherche »). Luminy, campus sauvage. On me l’a confirmé : la forêt est primaire. Nos collègues anglais, se promenant de nuit, ont vu des sangliers en travers de leur chemin. Luminy loin de tout. Arrivé tardivement, un peu après 20 heures, je m’enquiers si je peux manger quelque chose quelque part : rien. Les restau U ferment à 20 heures, et autour il n’y a rien : aucune habitation, aucune boutique, pas le plus malheureux distributeur… si l’estomac gronde en vous, vous êtes condamnés à reprendre le bus, en sens inverse, pour regagner quelque carrefour habité.

Au matin du 21 janvier, on n’en croit pas ses yeux : tout est blanc. Il a neigé pendant la nuit, puis les basses températures ont transformé la neige en glace. Aux alentours, des bus se sont mis en travers des routes, la progression vers la ville a été ralentie. Ceux qui viennent d’Aix mettent deux heures pour arriver.
Mais c’est beau. Notre collègue anglaise m’écrit :

Avant que le petit morceau Francais dans ma tête est complètement disparu encore, je veux vous remercier pour une belle sejours,  avec des grandes idées, le bon manger, et le pays absolument incroyable  – avec la neige, la lumière, et après, le soleil de bonne heure, et la mousse de mer au-dessous de nous-mêmes sur les rochers de la plage.

photo 1 : train TER entre Grenoble et Valence

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Les dimanches du Monde

Les dimanches ne se ressemblent pas. Il y a ceux où la chronique en dernière page du Monde est écrite par Michel Onfray, ceux où elle est écrite par Nancy Huston et ceux où elle l’est par Yves Simon. Les deux dernières sortes de dimanches sont des doux dimanches, surtout ceux honorés de la prose du chanteur-compositeur, musique et poésie sont au rendez-vous. Les hustoniens sont beaux aussi, mais parfois un peu courts : ils nous laissent sur notre faim. On aimerait passer outre l’anecdote. Les frontières ont toujours été un obstacle entre les peuples, seul un doux théoricien comme Régis Debray peut leur attribuer des vertus. Comme si on était à l’abri entre nos quatre murs… L’écrivaine a toujours été angoissée par le passage des frontières. Moi aussi. Elle sait, nous savons, que c’est là que se prennent les décisions les plus arbitraires, que les abus de pouvoir sont hélas les plus tolérés. La frontière est ce non lieu en lequel règne trop souvent un  non-droit. Jocelyn Benoist, le philosophe, voit aussi dans la frontière un travail du concept : c’est qu’il faut bien délimiter, trouver un seuil en deça duquel c’est quelque chose et au-delà duquel c’est autre chose. La transition se fait parfois violente, et elle nous fait violence. Moi qui viens d’être grand-père pour la troisième fois (d’un petit Sacha cette fois), je sais aussi le sens à donner à une autre frontière, dont le passage aussi peut s’avérer non exempt de violence, frontière de la naissance, de la venue à la vie. Mais là, en principe, on ne demande pas les papiers. Ce n’est pas comme pour cet ami de Nancy Huston, né en Algérie, dramaturge devant entrer aux Etats-Unis et à qui on demande de prouver son attachement à la France (afin de s’assurer qu’il ne va pas s’installer là-bas), et se fait refouler. La vie vous accueille sans que personne ne demande de prouver quoique ce soit. C’est après que ça se complique, dans l’édification des identités et des différences. Le titre de l’article de la romancière était : « empathie », elle y souligne que l’on sait depuis quelques années que plusieurs espèces animales connaissent l’empathie. J’ajouterai que le petit enfant est (comme si bien montré par la psychologue américaine Alison Gopnik – cf. billet antérieur – ) lui aussi naturellement empathique, et que c’est après que ça se gâte. Comme si la constitution d’une identité exigeait des barrières, des constructions de différences artificielles là où pourtant règne l’Un (la psychologue relate une expérience où on attribue à de jeunes enfants des couleurs de manière arbitraire, représentant des équipes, au bout de très peu de temps, voilà que les enfants se battent mordicus pour leur couleur, qui est devenue ainsi porteuse de leur identité). Barrières, frontières, Nancy Huston a raison de s’indigner (tiens, elle aussi…) du développement sournois d’un esprit anti-musulman dans notre pays, comme si, dit-elle, « les musulmans formaient une seule même communauté ».
Je vous le disais : les dimanches se suivent et ne se ressemblent pas. Le précédent était un jour sombre, c’était un dimanche avec Onfray. Un tout autre style et une toute autre idéologie, mais la tribune se rattachait aussi au thème des frontières. Voilà une manière d’en constituer une des plus primaires (et des plus bêtes, disons-le, ce qui est ennuyeux quand même pour quelqu’un qui se prétend « philosophe ») : prenez tout ce que vous détestez, et faites en un amalgame solide, que vous qualifiez de « pensée unique », agitez le tout, et vous obtiendrez en creux le portrait d’un parfait petit imbécile qui ne vibre que de son ego. Dans ce « tout » informe qualifié de « catéchisme post-moderne », vous trouvez, en vrac : le libéralisme, l’idée que l’Europe est une chance pour les nations et pour les peuples, l’idée qu’Internet est un lieu de liberté libertaire, l’idée que l’islam est une religion de paix, la dénégation du fait que le Coran contiendrait « pléthore de sourates antisémites, homophobes, misogynes, phallocrates, bellicistes, intolérantes, célébrant la torture ou la peine de mort », et le fait de taxer de populisme ceux qui, tout simplement… « ont le souci du peuple » ! Avouez que le passage des opinions libérales à la défense de l’islam offre un raccourci saisissant, comme si un libéral genre Heurtefeux avait un immense respect pour l’islam et les musulmans. Les Le Pen père et fille parlent à tout bout de champ de « démocratie réelle » et disent avoir « le souci du peuple », c’est donc probablement à tort, si l’on en croit notre philosophe chéri du Monde, qu’on les taxe de populisme et de démagogie… Reconnaissons à Onfray la belle idée d’avoir fondé une « université populaire », mais quelle tristesse de voir sombrer cette idée au niveau de ce qu’il est convenu d’appeler des discussions de café du commerce.

Et vous, ce dimanche, que fîtes-vous ? Eh bien nous allâmes, une fois n’est pas coutume, nous balader en voiture du côté des Hautes-Alpes et des Alpes de Haute Provence. Un ciel pur apportait un repos cristallin après ces semaines de grisaille, au petit matin pourtant les fenêtres de l’hôtel (petit hôtel à Serres, je vous le recommande si vous allez randonner par là – il y a de quoi faire – ) étaient toutes givrées. Nous avons voulu pousser jusqu’à Sisteron, où il faisait grand froid, il ne restait qu’à entrer dans un café, ou bien à visiter la cathédrale, qui était chauffée, et pleine à craquer. Emouvant contrepoint aux envolées haineuses du pseudo-philosophe, le rite religieux (je n’y connais rien, je n’étais que témoin) recommandait ce jour là que les fidèles s’embrassent entre eux et se saluent fraternellement.

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Une Micheline pleine d’entrain

Quelle jubilation ! Aimant la Suisse (enfin, une certaine Suisse) et aimant les femmes (alors, vous pensez… les femmes suisses !), je ne peux faire mieux que vous aiguiller vers ce billet du blog de Dunia, où il est question de la dernière action de la pétillante et pleine d’humour actuelle présidente de la Confédération, j’ai nommé madame Micheline Calmy-Rey, représentante du Parti Socialiste au sein du Conseil Fédéral. Je rappelle pour les ignorants que la présidence helvétique est tournante, chaque année un membre du Conseil Fédéral est désigné, non sans toutefois être passé devant le Conseil National pour un vote de ratification. Cette année, la présidente a eu un des plus mauvais scores jamais obtenus. Pas étonnant : elle dérange. Regardez cette carte de vœux qu’elle a choisie : là est, paraît-il le scandale. C’est une image tirée d’une vidéo de l’artiste suisse Sylvie Fleury.

« On y voit – dit Dunia – les jambes d’une femme chaussée de talons aiguilles, écraser les boules d’un sapin de Noël. Naturellement la Suisse entière est en émoi. Pour ma part, je suis pliée de rire. Bravo Micheline. Il fallait oser! »

Pensez : un, les boules du sapin, symboles de Noêl… fête religieuse par excellence !
Et puis deux, des hommes s’étranglent : pour eux, les boules sont le symbole d’autre chose et, ce faisant… madame Calmy-Rey révèlerait « sa haine de la gent masculine » !!!

Micheline est souvent caricaturée dans la presse tabloïd sous les traits d’une Cruella (son visage anguleux s’y prête un peu). Elle est en tout cas l’antidote salutaire à une Suisse vieillotte et ultra-conservatrice représentée par l’UDC. Elle incarne la Suisse inventive et créative, celle qui, déjà, s’était illustrée lors de la fameuse grande expo de 2002, mal acceptée par une partie de la population parce qu’elle avait été placée sous le signe d’un léger décalage vis-à-vis de la Suisse ronronnante (les vaches, le chocolat et les géraniums). Déjà une femme s’était fait connaître à l’époque, une vidéaste également, la fameuse Pipilotti Rist, dont on peut voir des œuvres au centre Pompidou (où on pouvait en tout cas en voir dans le cadre de l’exposition « elles au centre Pompidou »). La Suisse mâle et chauvine se voit ainsi contestée allègrement par des femmes jeunes, intelligentes et pleines de drôlerie.

Si seulement, cela pouvait franchir la frontière. Si seulement nos politiques (et en particulier nos femmes politiques) s’en inspiraient, pour enfin nous faire rire. Non pas d’un rire de moquerie ou de dédain, mais d’un rire sain, de ceux qui renversent les tabous et les préjugés, de ceux qui libèrent enfin.

Mais en place de cela, chez nous, on a pris l’habitude de rire DE la politique, et d’installer en héros des amuseurs grassement payés dont c’est le métier de tourner en dérision le politique, pour le grand bien de ceux qui en profitent : d’un côté les tribuns (« qu’ils s’en aillent tous »), de l’autre les patrons de chaînes de radio ou de télé qui encaissent les dividendes. (Lire à ce propos l’intéressante chronique de Jean-Claude Guillebaud dans « Télé Ciné Obs » n°2407 – dont on peut lire aussi ce billet, qui à mes yeux complète mon billet précédent).

Merci Dunia de nous avoir fait connaître cet épisode réjouissant de la vie helvétique.
Pour un petit moment agréable en compagnie de Pipilotti Rist : ici.

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La gauche se meurt madame, la gauche est-elle morte ?

Je m’y attendais à vrai dire depuis un certain temps, et puis les faits se sont accumulés, rendant la chose inévitable. Il y eut, entre autres, l’échec des grèves de l’automne. On aura beau dire, beau écrire, beau essayer de consoler les milieux populaires en leur disant : « mais non, vous n’avez pas tout perdu, c’est match nul, les électeurs se souviendront et Sarko paiera dans les urnes », on n’y croit guère. Les électeurs auront oublié d’ici là et ce qui s’affichera, sur le bloc-notes des réussites et des échecs, c’est que la droite est passée en force et qu’elle a réussi son coup, point. Et on ne saura même plus finalement quelles étaient les raisons de ce mouvement de protestation. La retraite, ah oui, la retraite. A 62 ans ? Mais dans les autres pays, c’est bien plus tard. Et puis, l’espérance de vie s’allonge. Le temps de travail aussi. Des vérités simples l’emporteront toujours. Essayez d’expliquer que, justement, actuellement, les gens aimeraient souvent partir à la retraite à 60 ans mais qu’en fait, pour causes diverses, de licenciement, de compression des effectifs, de vieillesse tout simplement, ils sont contraints de cesser leurs activités bien avant. Essayez d’expliquer que l’emploi des jeunes est déjà tellement réduit et qu’alors si on garde les vieux plus longtemps, il le sera encore plus, etc. etc. Tout cela s’avèrera vérité trop complexe. Des économistes savants vous diront d’ailleurs qu’il n’y a pas de corrélation entre l’allongement de la durée du travail et le chômage des jeunes. On se demande d’où ils tiennent cette certitude… Il ne semble pas qu’en France, cela soit vérifié, à cause en particulier du poids de la fonction publique : si un fonctionnaire s’en va, en principe un plus jeune devrait le remplacer. Certes, on n’en est pas là, puisqu’on envisage en haut lieu que la moitié des fonctionnaires ne soient pas remplacés (alors les hôpitaux, alors les écoles, alors la justice, alors la police… qui déjà fonctionnent si mal… que vont-ils devenir ?) . Mais le fait est que ce genre d’argument n’a pas fait recette : on a renvoyé les étudiants qui l’avançaient à leurs études.
Quel argument a fait recette, à vrai dire ? La droite voulait passer en force, elle y est parvenue (peu lui importait de n’avoir résolu en réalité aucun problème, même quand on se place de son point de vue), et la gauche n’est pas parvenue à faire déborder le débat du cadre étroit où il se trouvait enfermé (car au-delà du problème des retraites, il y avait, il y a, une réelle question de la répartition et de l’organisation du travail en France, notamment entre les « jeunes » et les « vieux »).
La gauche est morte, ou bien elle va mourir. Le meilleur scénario envisageable en 2012 est un duel au deuxième tour entre Sarko et Strauss-Kahn. La « gauche » soutiendra évidemment ce dernier, alors que… DSK, c’est pas vraiment la gauche, entre nous. Alors vous me direz : il faudrait que le PS choisisse un autre candidat, « plus à gauche ». Oui, mais dans ce cas, on est sûr que le candidat en question perdrait. Le gauchissement apparent du discours du PS ne doit pas nous tromper. Nous revivons avec le PS ce qu’on a toujours connu avec lui, et… avant lui, quand il s’appelait SFIO, l’effroyable décalage entre les discours et les actes. Sauf que maintenant, cette « tactique » ne fonctionne plus. D’une part, les gens ne sont pas dupes, et d’autre part ils ne sont plus sensibles à une rhétorique de gauche qui nous fit vibrer après avoir fait vibrer nos pères et nos grands-pères. Sur quelles valeurs était-elle fondée ? J’en vois quelques unes, claires et nettes : d’abord, la solidarité, par-delà toutes les différences de couleur de peau, d’ethnie et de religion, une solidarité qui opère au sein du territoire national mais qui a vocation à s’étendre à l’international. Ensuite le désir si ce n’est d’abolir (ne rêvons pas trop…) en tout cas de réduire les différences de classe.
Pour ce qui est de la première de ces valeurs, je prétends qu’aujourd’hui elle est bien mal en point et que le déficit en la matière est une cause probable de la mort de la gauche.
On a dit (et c’est vraisemblable) que l’une des causes de la défaite de Jospin en 2002 était que le gouvernement d’alors avait trop mis l’accent sur les mesures sociales en faveur des plus pauvres (CMU etc.). Les classes juste un peu moins pauvres se seraient en quelque sorte révolté : « et pourquoi pas moi ? »… de ce « et pourquoi pas moi ? » qui résonne dans les services, les administrations, les centres sociaux chaque fois que des allocations ou des indemnités sont accordées aux plus pauvres, ou, simplement, aux personnes « qui se trouvent y avoir droit ». Je lis (« Le Monde » du 21/12, article de Virginie Malingre) qu’en Angleterre, le pourcentage des gens favorables à davantage d’aide sociale s’est effondré (il n’est plus que de 27%, contre 58% en 1991) et qu’une (courte) majorité finit par rendre responsables les pauvres eux-mêmes de leur pauvreté (un rapport dit que les personnes sondées « fustigent leur paresse » !). « Les pauvres nous agacent » : voici le refrain qu’on risque d’entendre demain à tous les coins de rue quand il s’avèrera que, décidément, tout peut être dit impunément. Dans tous les pays d’Europe, les valeurs de solidarité s’estompent en faveur des replis nationalistes et identitaires. Il est certes démodé de parler de « races », alors on parle de religion : il n’est pas répréhensible selon la loi de s’attaquer aux pratiquants d’une religion, cela en plus, peut passer pour un gage de « progressisme », et même… de « républicanisme », alors allons-y, traquons la burqa et faisons sentir sans arrêt à « tous ces gens-là » qu’ils ne sont pas chez eux. La République a bon dos, comme la laïcité d’ailleurs. Le rejet de l’autre devient le signe de ralliement des démocraties occidentales : même en Finlande (d’après encore un article du « Monde » du 21/12), oui, dans la paisible Finlande, si souvent montrée en exemple, pour son système social harmonieux et ses écoles performantes, un parti s’intitule (ça ne s’invente pas) : « Parti des Vrais Finlandais », et il pointe déjà à plus de 15% de l’électorat. Son terreau ? le rejet des sept mille pauvres somaliens qui ont été accueillis un jour de générosité par un gouvernement social démocrate, et qui sont accusés de tous les maux.
En Italie, l’opprobre et le ridicule disqualifient Berlusconi et pourtant… aucun commentateur ne se risquerait à pronostiquer une victoire de la gauche (ou simplement de l’opposition) en cas d’élections anticipées. La popularité de Berlusconi en dépit de ses frasques s’expliquerait par l’impopularité tenace de la gauche.
L’individualisme forcené de ceux qui ont atteint un minimum de richesse et de statut social, principalement en Europe, est la première cause d’un tel désaveu.
Quant à la deuxième valeur, qui va de pair avec un certain esprit d’égalitarisme, son poids se réduit d’année en année et il y a peu de chance d’assister à une remontée. S’il est peu réaliste d’envisager une société « égalitaire », du genre de la société communiste dont parlait Marx, où il serait accordé à chacun selon ses besoins, en revanche, une belle idée a pu germer autrefois, celle d’une égalité sur la durée, par le biais de l’ascension sociale. Or, pour fonctionner, celle-ci suppose plusieurs choses : d’abord un système éducatif qui fonctionne normalement de manière à corriger les inégalités de départ, et ensuite l’intériorisation de l’idée que pour qu’il y en ait qui montent dans l’échelle sociale, il faut qu’il y en ait… qui descendent, c’est-à-dire qui laissent la place !
Le système éducatif ? n’en parlons pas… il s’enfonce et ne sert de plus en plus qu’à reproduire les inégalités sociales (ce ne sont pas les résultats de l’enquête PISA qui me contrediront). Quant à la deuxième condition, autant en faire son deuil tant les stratégies des familles nanties sont tout entières axées sur le seul but de ne pas faire décrocher leurs rejetons des places qu’elles estiment avoir conquises de haute lutte.
On ne peut qu’enrager, en conséquence, face au discours tellement partagé entre une certaine  « gauche » et la droite visant à fustiger ceux et celles de nos concitoyens qui ne feraient pas suffisamment preuve de volonté d’intégration.
Intégration à quoi ? Lorsque vous avez pris les bonnes places, et que coûte que coûte, vous faites tout pour que vous ou vos descendants s’y accrochent, à quelles places souhaitez vous que s’intègrent ceux et celles qui n’ont pas eu la chance d’être là au moment du partage ? Pensez-vous que les places restantes vaillent la peine qu’on se batte pour elles ? Ne pensez-vous pas alors que, hélas, le repli communautaire ne puisse être envisagé comme solution ? Ne pensez-vous pas que fustiger un tel repli est pratiquer une forme de double peine à grande échelle ? Question subsidiaire : n’est-ce pas une forme de repli communautaire que se cramponner dans une attitude de défense des avantages acquis qui s’arrange volontiers de  l’exclusion d’une frange toujours croissante de la population ?
La gauche ne peut exister (je ne dis même pas « gagner » car je pense que pour « gagner » il faut d’abord « exister ») que si elle parvient à convaincre qu’elle continue de défendre ces valeurs de solidarité et d’égalité, mais hélas, la conjoncture fait qu’une telle défense est loin de garantir le succès…

illustration: Georges Grosz, « les automates républicains », cf ce blog

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2011

Deuxième décennie de notre siècle. Je pourrais renvoyer à la video des vœux de Stéphane Hessel, mais je crois qu’elle a déjà été tellement vue et revue… Deuxième décennie qui s’engage mal, bien mal, se refermant, comme l’a si bien dit l’ambassadeur de France, sur un total échec. Alors, les souhaits… Je les remplace par mes chaleureux remerciements envers tous ceux et toutes celles qui m’accompagnent au long de ces billets, et que j’essaie en retour d’accompagner. Petite communauté très sympathique, qui partage, je crois, goût pour la vérité, qu’elle s’exprime en sciences ou en art ou en littérature, désir de converser sans tralala ni effets de manche, et désir d’humanité. Cela se mesure à nos lectures croisées et à nos commentaires échangés (lesquels commentaires me réjouissent toujours, des plus banals aux plus… longs).

(la tourterelle est de retour)

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