Dans sa « Balance des blancs », Jacques Henric décrit l’angoisse des hommes, je dis ici « homme » au sens masculin du terme, et pas générique. Surtout celle des hommes dépassant un certain âge, ceux qui ne brillent plus tout à fait aux yeux des belles jeunes filles, mais qui ont encore, malgré tout, quelques années à vivre (du moins on l’espère), et qui souhaitent que ces années vaillent la peine et soient encore riches de désirs et des plaisirs qu’on en tire. On le sait, ce livre, paru il y a quelques semaines, traite du cancer de la prostate. Il est le pendant d’ouvrages consacrés à d’autres types de cancers, écrits par des femmes le plus souvent, comme ce récit en bande dessinée, dû à l’auteure américaine de BD Miriam Engelberg , qui avait pour titre : « comment le cancer m’a fait aimer la télé et les mots croisés », belle chronique où étaient exposés avec pudeur et détachement les affres du crabe.
Jacques Henric, (voir aussi ici) connu aussi comme conjoint de l’écrivaine Catherine Millet dont le livre exposant sa vie sexuelle avait fait l’effet d’un petit tsunami dans le landerneau littéraire du siècle dernier, ancien communiste, ancien journaliste aux « Lettres Françaises » (feu le journal littéraire créé par Louis Aragon), se retrouve un jour sur le billard, avec à son chevet une infirmière (« sa mèche blonde qui lui barre le front »), afin de subir l’opération la plus risquée pour un homme, celle de l’ablation de la glande magique dont les cellules fabriquent en permanence le liquide prostatique. Risquée pourquoi ? eh bien, pardi, parce que si le chirurgien a la main qui tremble un peu, il risque de rompre ou simplement d’endommager les deux minces nerfs qui passent à proximité et sont responsables ni plus ni moins que de l’érection. C’est vous dire. Et bien entendu, l’opération une fois achevée, la convalescence peut être assez longue. Il n’y a aucune garantie que « ça se soit bien passé ». On imagine le guetteur, qui, à chaque instant de sa vie quotidienne, a une idée qui le taraude, celle de vérifier si ça marche encore. Fort heureusement Jacques Henric fait de cette épreuve à la fois un livre (très réussi) et, comme c’est souvent le cas des épreuves qui nous assèchent, une occasion de re(con)naissance. Le temps est-il balisé ? Cela se passe-t-il comme dans le sermon de Bossuet, autrement dit au moment fatidique, tout notre passé depuis l’enfance se trouve-t-il congédié, amoindri, rendu à son insignifiance face, tout à coup, au surgissement de l’évidence d’un infini qui s’ouvre à soi : l’éternité de la Nuit ? Non, dit-il, et il s’insurge. « J’ai eu beau jeter la vue en avant de moi, je n’ai rien perçu de l’espace infini où je n’étais pas, j’ai eu beau retourner sur mes arrières, je n’ai rien vu de l’espace effroyable où je n’étais plus. Je me trouvais comme désentravé de ce temps-là où je n’aurais été envoyé que pour faire nombre. Voilà que le proche et le presque immédiat filaient loin de moi, à des années-lumière. Voilà que je ne me lançais plus au-devant d’un horizon qui serait venu vers moi comme le Messie. […] Rappelle-toi, enfant, rappelle-toi tout ! Ce que tu es au bord de perdre exige de ne pas rester en toi». Ne pas rester en toi, ne pas te résigner en quelque sorte. Ne pas te dire que ce que tu as vécu ne valait rien et que ce que tu vivras demain, étant encore dérisoire, tu ferais mieux de rentrer en toi-même (pour prier !). A partir de là, les dates (« broussailles du temps ») s’égrènent, elles affluent, rameutant le passé (« les ai-je attisées pour mieux les consumer, et avec elles les images qu’elles ont ranimées ? S’affronter aux souvenirs serait aussi périlleux que le combat contre les choses »). Dates et pas seulement les dates, les fantômes du passé aussi, les grands écrivains qui ont jalonné nos apprentissages de la vie. De Nerval, Rimbaud, Baudelaire à Aragon, Eluard, Cioran, Breton, Leiris, et même les auteurs persans. Nerval : « dernière éjaculation d’un poète, entre un 25 et un 26 janvier, rue de la Vieille-Lanterne. Le flash dans une nuit de Paris, quand le cou se rompt. Ne m’attends pas ce soir, car la nuit sera noire et blanche. Un blanc éblouissant. L’érection. Puis le noir, à nouveau. » (Cette phrase, « la nuit sera blanche et noire » que m’avait dite aussi cette jeune ivrogne – forcément suicidaire – aperçue un soir de juin de l’an dernier à la terrasse d’un bistrot de la rue des Ecoles…). Joë Bousquet, « dont une balle allemande avait fracassé la colonne vertébrale ». « Dans une lettre du 27 mai 1918, il parle de cet instant où il s’effondre et où ses bottes s’emplissent de sang comme d’un événement foudroyant, un séisme de l’être, un déchirement allègre qui interrompt ce que Walter Benjamin appellera plus tard la mauvaise continuité de l’histoire. Pas l’histoire avec un grand H ; mais la sienne propre. Paradoxe : c’est au moment où de ses plaies s’écoule et se vide la grande Histoire, probablement comme pour tous les grands blessés de la guerre, au moment où le temps marque un temps d’arrêt, un temps d’étonnement, de saisissement, un temps d’effroi, au moment où il dit que son corps était avec lui comme un chien mort, où il semble tomber dans l’inexistence, qu’il dit être entré dans la vraie vie ». Et tous ceux et celles qui se sont « donnés » la mort, comme on dit, comme si celle-ci pouvait être l’objet d’un « don », d’un cadeau, d’une offrande que l’on se fait à soi même (on songe à Philippe Soupault : « un coup de revolver serait une si douce mélodie »), souvent des noms d’écrivains ayant eu maille à partir avec « le » régime, Essénine, Maïakovski, Marina Tsvetaeva…(beau passage sur la Russie, sur Saint-Petersbourg), mais aussi Romain Gary, l’obsession du suicide d’Aragon, la mort de Pouchkine, tué dans un duel avec l’amant de sa femme (une sublime idiote, lui le premier grand poète romantique, elle prétendument « la grande beauté romantique de son siècle », « pas bien assorties ? pas en harmonie ? Mais si ! ô paradoxe ! lui dans son génie, elle dans la beauté et la connerie. ») duel en forme de suicide.
Autres chapitres, autres merveilles (dans l’art de raconter et d’évoquer) : celui où il est question du tableau de Tintoret (« Suzanne et les deux vieillards ») et le bouleversant « Combien de temps met une femme pour mourir ».
Tintoret, d’abord : Jacques Henric avait eu le projet d’un scénario autour du célèbre tableau. Le film n’a pas vu le jour, mais six ans plus tard, il retrouve le manuscrit. Il y avait deux ambitions dans ce film : renverser la perspective de l’histoire biblique : au lieu de montrer l’inclination lubrique des deux vieillards pour la jeune beauté, étudier ce qui pouvait attirer cette dernière vers les deux mathusalems, suggérant l’idée qu’il peut y avoir mélange des âges si ce n’est mélange des genres. Et puis aussi montrer « la difficulté, voire l’impossibilité pour un homme de l’image de représenter le corps nu de la femme aimée ». Cela donne un chapitre magnifique, qu’il faudrait citer in extenso pour en restituer la beauté. Allez le lire. C’est tellement bien construit et pensé, ce va et vient entre une première scène, celle des acteurs qui vont jouer devant la caméra, une seconde, mettant en scène Suzanne elle-même et les deux vieux, et l’autre scène, la scène du « vrai », où dialoguent par journaux intimes interposés Giacopo Tintoretto et sa jeune compagne Giulietta. Lui, déjà trop vieux pour bander longuement : « Rien n’y a fait. Ni ma folle tendresse, ni les mots fiévreux d’amour que je lui susurrais à l’oreille, ni les images défilant dans ma tête où je la voyais se dénuder devant un groupe d’hommes soi-disant membres du Conseil des Dix… ». Elle, admirative, et refusant la proposition qu’il lui fait de s’abandonner à un plus jeune et vigoureux : « Il a en lui, depuis toujours, la ferme certitude que jamais la lucidité de l’esprit et ses moyens de peintre , dont la ferme maîtrise de sa main, ne lui feront défaut. En vérité, sans qu’il l’avoue, c’est la perte de sa puissance sexuelle qui provoque en lui ces états d’abattement ».
Ce drame ensuite (que j’ai vu récemment retranscrit en film, celui-là, je crois que c’était dans une récente série télévisée sur la période des années quarante) : l’exécution en 1942, sur ordre du parti, d’une femme suspectée de trahison. Le soupçon était infondé. Cela cachait une sale histoire de rivalité entre hommes. Henric est sans pitié. Il lâche le nom du principal protagoniste, un avec qui, dit-il, pourtant, il s’est laissé photographier au beau temps des « camarades », un homme qui avait, donc, du sang sur les mains. Son nom : Jacques Duclos.
Balance des blancs ? Une technique dont il faut se servir, paraît-il, quand on a une caméra numérique. « Présenter devant l’appareil numérique ou le caméscope une surface étalon reconnue comme blanche et nommée comme telle par l’œil humain. L’électronique modifie alors les réglages internes de l’appareil pour que cette surface apparaisse blanche lors de l’enregistrement. Cette opération est à refaire chaque fois que l’on change les conditions d’éclairage. On peut aussi délibérément tromper l’appareil en lui présentant une surface non blanche. Ainsi certaines personnes font la balance des blancs sur la peau de leur main pour obtenir des tons plus doux ». Tout un programme…
Et tant et tant à dire, tant que ce livre a tout pour devenir livre de chevet.
photo J. Henric: Olivier Metzger pour « Le Monde »