Retour sur Nature et Idéal

Je suis retourné à l’exposition « Nature et idéal », elle mérite d’être visitée deux fois, une fois pour la découverte et une fois pour vérifier la conformité de son souvenir. Par exemple, cette petite toile si célèbre de Elsheimer, sur cuivre, vous ne la verrez pas, elle n’y est pas, c’est moi qui ai extrapolé. Des Elsheimer, je n’en ai vu que deux, des sujets religieux. Et puis quel était donc ce peintre qui avait de façon si évidente déplacé un monument d’un lieu vers un autre et quel était ce monument déjà, eh bien c’était le temple de la Sybille, sis à Tivoli, et qu’on retrouve en bord de mer… L’auteur ? c’est un quiz. Devinez. Allez, je ne vais pas vous faire moisir plus longtemps : c’est Jan Brueghel. Et puis je ne me souvenais plus très bien de cette fuite en Egypte, pourtant un grand tableau, qu’on ne finit pas de contempler à cause de tous ses détails, enfants qui jouent dans l’eau de la rivière (on pouvait autrefois paraît-il voir un filet de rouge s’échapper d’une bouteille), moutons sur un promontoire, roue de moulin à eau, et la famille sainte réduite à n’exister que dans un tout petit coin, en bas à droite, cheminant avec un âne. Oui, c’est le Dominiquin qui a peint ça. De même que c’est Giovanni Lanfranco qui a peint cet épisode du Roland furieux de l’Arioste, quand Roger délivre Angélique du dragon (« l’hippogriffe »), quelle scène ! quelle étreinte ! c’est qu’il la tient fort dans ses bras le Roger, son Angélique, mais hélas l’instant d’après (enfin, à ce qu’on dit), elle va mordre un anneau qui va la rendre invisible. Mais (question) quand une femme devient invisible, ne garde-t-elle pas quand même ses formes, voluptueuses au toucher ? Après tout, c’est comme si Roger devenait aveugle, qu’est-ce que ça changerait à la force de son étreinte ? En tout cas, c’est l’hippogriffe qui fait une sale tronche.

Mais soyons sérieux, il y en a un dont je n’ai presque pas parlé, la dernière fois, c’est Nicolas Poussin, probablement parce que je ne m’en sentais pas la force. Il s’extrait lui-même de cet ensemble, tellement sa manière de peindre apparaît transcendante. A partir du paysage avec Jean devant Patmos, et de celui avec les funérailles de Phocion, Nicolas Poussin a découvert quelque chose, c’est la géométrie descriptive, l’œuvre de Desargues et on sent tout à coup que les paysages pourraient se multiplier et se complexifier à l’infini, puisqu’on possède un truc infaillible pour les fabriquer. D’ailleurs, toujours à ce qu’on dit, n’avait-il pas inventé une machine optique pour cela ? En tout cas, il y a loin de Carrache à Poussin. La guide d’un groupe disait fièrement que c’était ça « l’esprit français », allons donc madame… cette technique-là, elle aurait aussi bien pu éclore ailleurs, les géomètres savants n’ont pas existé qu’en France. Et il n’y a pas que la technique. Le contraste des teintes, les assortiments osés de couleurs pastel, l’audace de points de vue nouveaux. On entre dans un autre siècle.

tableau : Poussin, Les cendres de Phocion ramassées par sa veuve

NB: diverses contraintes, de nature familiale et de nature professionnelle m’ont tenu éloigné du blog et risquent de m’en tenir à l’écart encore quelques temps…

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Printemps des livres…

Côte à côte, deux écrivains qui ont déjà suscité en moi des rappels de jeunesse : Annie Ernaux  et Philippe Forest. La première au travers de ses premiers romans, courts et directs pour évoquer ce qu’est une vie dans un milieu modeste et le sentiment de presque trahison à s’en éloigner pour accéder à une carrière d’intellectuel. Le second par sa fresque récente portant sur l’histoire de l’aviation moderne incarnée par celle d’un père qui pilotait pour Air France. Comme je l’ai raconté ici, ce n’était pas exactement le cas du mien qui, lui, se contentait de rester au sol pour réparer les avions.

A la première, je tends un exemplaire du petit récit qu’elle vient d’écrire, consacré à la sœur morte qu’elle n’a jamais connue, pour dédicace (à C.). Moi, fièrement : « j’étais déjà venu vous voir il y a deux ans ». Elle, tristement, me corrige : « c’était il y a trois ans… oui, le temps passe ». C’était pour « Les Années ». Trois ans… de quoi écrire trois nouveaux chapitres aux « Années » ? Ce serait même quatre, me dit-elle, puisque le livre s’arrête en 2007. Mais elle m’assure qu’il n’y aura pas de suite. Annie Ernaux est une de ces personnes qui, d’un regard, pourrait vous transformer en statue de sel. Croiser son regard bleu très clair, si clair et si profond en même temps, s’apparente à une épreuve. Elle impose un respect immense. Un peu plus tard, elle s’en va, lente et majestueuse, au bras d’un monsieur venu la chercher…

Pour le second, je n’avais pas apporté le livre pour le faire dédicacer, mais – puisqu’il n’y avait pas grand monde en ce dimanche de printemps radieux où, manifestement, les gens avaient préféré se répandre dans  la nature environnante – je m’enhardis à lui adresser la parole. C’est important pour moi que je lui fasse remarquer que son livre, pour excellent qu’il soit, ne parle de l’aventure aérienne qu’au travers des pilotes, des gens qui ont la tâche « noble », et je lui reproche de n’avoir rien dit des obscurs, des sans grade. Un peu gêné, il me répond que c’est un autre livre qu’il faudrait écrire…

Je n’ai pas de photo, cette fois… par respect pour eux, je n’ai pas osé les mitrailler à bout portant.

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Balance des blancs

Dans sa « Balance des blancs », Jacques Henric décrit l’angoisse des hommes, je dis ici « homme » au sens masculin du terme, et pas générique. Surtout celle des hommes dépassant un certain âge, ceux qui ne brillent plus tout à fait aux yeux des belles jeunes filles, mais qui ont encore, malgré tout, quelques années à vivre (du moins on l’espère), et qui souhaitent que ces années vaillent la peine et soient encore riches de désirs et des plaisirs qu’on en tire. On le sait, ce livre, paru il y a quelques semaines, traite du cancer de la prostate. Il est le pendant d’ouvrages consacrés à d’autres types de cancers, écrits par des femmes le plus souvent, comme ce récit en bande dessinée, dû à l’auteure américaine de BD Miriam Engelberg , qui avait pour titre : « comment le cancer m’a fait aimer la télé et les mots croisés », belle chronique où étaient exposés avec pudeur et détachement les affres du crabe.
Jacques Henric, (voir aussi ici) connu aussi comme conjoint de l’écrivaine Catherine Millet dont le livre exposant sa vie sexuelle avait fait l’effet d’un petit tsunami dans le landerneau littéraire du siècle dernier, ancien communiste, ancien journaliste aux « Lettres Françaises » (feu le journal littéraire créé par Louis Aragon), se retrouve un jour sur le billard, avec à son chevet une infirmière (« sa mèche blonde qui lui barre le front »), afin de subir l’opération la plus risquée pour un homme, celle de l’ablation de la glande magique dont les cellules fabriquent en permanence le liquide prostatique. Risquée pourquoi ? eh bien, pardi, parce que si le chirurgien a la main qui tremble un peu, il risque de rompre ou simplement d’endommager les deux minces nerfs qui passent à proximité et sont responsables ni plus ni moins que de l’érection. C’est vous dire. Et bien entendu, l’opération une fois achevée, la convalescence peut être assez longue. Il n’y a aucune garantie que « ça se soit bien passé ». On imagine le guetteur, qui, à chaque instant de sa vie quotidienne, a une idée qui le taraude, celle de vérifier si ça marche encore. Fort heureusement Jacques Henric fait de cette épreuve à la fois un livre (très réussi) et, comme c’est souvent le cas des épreuves qui nous assèchent, une occasion de re(con)naissance. Le temps est-il balisé ? Cela se passe-t-il comme dans le sermon de Bossuet, autrement dit au moment fatidique, tout notre passé depuis l’enfance se trouve-t-il congédié, amoindri, rendu à son insignifiance face, tout à coup, au surgissement de l’évidence d’un infini qui s’ouvre à soi : l’éternité de la Nuit ?  Non, dit-il, et il s’insurge. « J’ai eu beau jeter la vue en avant de moi, je n’ai rien perçu de l’espace infini où je n’étais pas, j’ai eu beau retourner sur mes arrières, je n’ai rien vu de l’espace effroyable où je n’étais plus. Je me trouvais comme désentravé de ce temps-là où je n’aurais été envoyé que pour faire nombre. Voilà que le proche et le presque immédiat filaient loin de moi, à des années-lumière. Voilà que je ne me lançais plus au-devant d’un horizon qui serait venu vers moi comme le Messie. […] Rappelle-toi, enfant, rappelle-toi tout ! Ce que tu es au bord de perdre exige de ne pas rester en toi». Ne pas rester en toi, ne pas te résigner en quelque sorte. Ne pas te dire que ce que tu as vécu ne valait rien et que ce que tu vivras demain, étant encore dérisoire, tu ferais mieux de rentrer en toi-même (pour prier !). A partir de là, les dates (« broussailles du temps ») s’égrènent, elles affluent, rameutant le passé (« les ai-je attisées pour mieux les consumer, et avec elles les images qu’elles ont ranimées ? S’affronter aux souvenirs serait aussi périlleux que le combat contre les choses »). Dates et pas seulement les dates, les fantômes du passé aussi, les grands écrivains qui ont jalonné nos apprentissages de la vie. De Nerval, Rimbaud, Baudelaire à Aragon, Eluard, Cioran, Breton, Leiris, et même les auteurs persans. Nerval : « dernière éjaculation d’un poète, entre un 25 et un 26 janvier, rue de la Vieille-Lanterne. Le flash dans une nuit de Paris, quand le cou se rompt. Ne m’attends pas ce soir, car la nuit sera noire et blanche. Un blanc éblouissant. L’érection. Puis le noir, à nouveau. » (Cette phrase, « la nuit sera blanche et noire » que m’avait dite aussi cette jeune ivrogne – forcément suicidaire – aperçue un soir de juin de l’an dernier à la terrasse d’un bistrot de la rue des Ecoles…). Joë Bousquet, « dont une balle allemande avait fracassé la colonne vertébrale ». « Dans une lettre du 27 mai 1918, il parle de cet instant où il s’effondre et où ses bottes s’emplissent de sang comme d’un événement foudroyant, un séisme de l’être, un déchirement allègre qui interrompt ce que Walter Benjamin appellera plus tard la mauvaise continuité de l’histoire. Pas l’histoire avec un grand H ; mais la sienne propre. Paradoxe : c’est au moment où de ses plaies s’écoule et se vide la grande Histoire, probablement comme pour tous les grands blessés de la guerre, au moment où le temps marque un temps d’arrêt, un temps d’étonnement, de saisissement, un temps d’effroi, au moment où il dit que son corps était avec lui comme un chien mort, où il semble tomber dans l’inexistence, qu’il dit être entré dans la vraie vie ». Et tous ceux et celles qui se sont « donnés » la mort, comme on dit, comme si celle-ci pouvait être l’objet d’un « don », d’un cadeau, d’une offrande que l’on se fait à soi même (on songe à Philippe Soupault : « un coup de revolver serait une si douce mélodie »), souvent des noms d’écrivains ayant eu maille à partir avec « le » régime, Essénine, Maïakovski, Marina Tsvetaeva…(beau passage sur la Russie, sur Saint-Petersbourg), mais aussi Romain Gary, l’obsession du suicide d’Aragon, la mort de Pouchkine, tué dans un duel avec l’amant de sa femme (une sublime idiote, lui le premier grand poète romantique, elle prétendument « la grande beauté romantique de son siècle », « pas bien assorties ? pas en harmonie ? Mais si ! ô paradoxe ! lui dans son génie, elle dans la beauté et la connerie. ») duel en forme de suicide.

Autres chapitres, autres merveilles (dans l’art de raconter et d’évoquer) : celui où il est question du tableau de Tintoret (« Suzanne et les deux vieillards ») et le bouleversant « Combien de temps met une femme pour mourir ».

Tintoret, d’abord : Jacques Henric avait eu le projet d’un scénario autour du célèbre tableau. Le film n’a pas vu le jour, mais six ans plus tard, il retrouve le manuscrit. Il y avait deux ambitions dans ce film : renverser la perspective de l’histoire biblique : au lieu de montrer l’inclination lubrique des deux vieillards pour la jeune beauté, étudier ce qui pouvait attirer cette dernière vers les deux mathusalems, suggérant l’idée qu’il peut y avoir mélange des âges si ce n’est mélange des genres. Et puis aussi montrer « la difficulté, voire l’impossibilité pour un homme de l’image de représenter le corps nu de la femme aimée ». Cela donne un chapitre magnifique, qu’il faudrait citer in extenso pour en restituer la beauté. Allez le lire. C’est tellement bien construit et pensé, ce va et vient entre une première scène, celle des acteurs qui vont jouer devant la caméra, une seconde, mettant en scène Suzanne elle-même et les deux vieux, et l’autre scène, la scène du « vrai », où dialoguent par journaux intimes interposés Giacopo Tintoretto et sa jeune compagne Giulietta. Lui, déjà trop vieux pour bander longuement : « Rien n’y a fait. Ni ma folle tendresse, ni les mots fiévreux d’amour que je lui susurrais à l’oreille, ni les images  défilant dans ma tête où je la voyais se dénuder devant un groupe d’hommes soi-disant membres du Conseil des Dix… ». Elle, admirative, et refusant la proposition qu’il lui fait de s’abandonner à un plus jeune et vigoureux : « Il a en lui, depuis toujours,  la ferme certitude que jamais la lucidité de l’esprit et ses moyens de peintre , dont la ferme maîtrise de sa main, ne lui feront défaut. En vérité, sans qu’il l’avoue,  c’est la perte de sa puissance sexuelle  qui provoque en lui ces états d’abattement ».

Ce drame ensuite (que j’ai vu récemment retranscrit en film, celui-là, je crois que c’était dans une récente série télévisée sur la période des années quarante) : l’exécution en 1942, sur ordre du parti, d’une femme suspectée de trahison. Le soupçon était infondé. Cela cachait une sale histoire de rivalité entre hommes. Henric est sans pitié. Il lâche le nom du principal protagoniste, un avec qui, dit-il, pourtant, il s’est laissé photographier au beau temps des « camarades », un homme qui avait, donc, du sang sur les mains. Son nom : Jacques Duclos.

 Balance des blancs ? Une technique dont il faut se servir, paraît-il, quand on a une caméra numérique. « Présenter devant l’appareil numérique ou le caméscope une surface étalon reconnue comme blanche et nommée comme telle par l’œil humain. L’électronique modifie alors les réglages internes de l’appareil pour que cette surface apparaisse blanche lors de l’enregistrement. Cette opération est à refaire chaque fois que l’on change les conditions d’éclairage. On peut aussi délibérément tromper l’appareil en lui présentant une surface non blanche. Ainsi certaines personnes font la balance des blancs sur la peau de leur main pour obtenir des tons plus doux ».  Tout un programme…

Et tant et tant à dire, tant que ce livre a tout pour devenir livre de chevet.

photo J. Henric: Olivier Metzger pour « Le Monde »

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La Terre a tremblé dans l’Isère

Le réseau de détection sismique de l’observatoire de Grenoble (réseau Sismalp) a enregistré, le jeudi 14 avril 2011 à 8 h 30 min (heure légale) un séisme de forte magnitude (proche de 6, valeur encore actuellement mal contrainte) dont l’épicentre est situé à proximité des Adrets (Isère), à 20 km à l’est-nord-est de Grenoble. Les coordonnées du foyer sont 45° 16’N, 5°59’E, 4 km de profondeur.

Qu’on se rassure… ce n’était qu’un exercice.

Occasion pour l’Institut des Sciences de la Terre de donner de nombreuses informations sur les séismes et plus particulièrement ceux de l’arc alpin, en mentionnant les risques encourus notamment par Grenoble (qui, comme chacun sait, est la seule grande ville a abriter une pile nucléaire près de son centre). On sera peut-être un peu rassuré de savoir que si un tremblement de terre de magnitude 6 arrive en moyenne tous les 300 ans (et de magnitude 5 tous les trente ans), un séisme de magnitude supérieure à 7 ne se produirait, selon les modèles, que tous les 3000 ans…

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Les Dogons à Branly (suite)

Dans le très beau récit de Jacques Henric, « La balance des blancs » (j’en parlerai un jour, dès que j’aurai le temps, c’est-à-dire que je me serai débarrassé de quelques publications en cours), je lis ceci (p. 166) :

« Quant à l’ethnologue Michel Leiris, pour avoir participé à la mission en Afrique dirigée par Marcel Griaule, il pouvait se montrer moins naïf que ses amis surréalistes, pourtant aussi anticolonialistes que lui, qui s’extasiaient sans complexe devant l’art nègre. Il savait, lui, et il en a été hanté, dans quelles conditions cet art était parvenu jusqu’à eux. Sa mission avait reçu du ministère des Colonies un « permis de capture », c’est-à-dire l’autorisation de pratiquer de véritables rafles dans les villages du Soudan français. Masques, sculptures, poupées, poteries, rhombes étaient emballés et expédiés vers la France, y compris les objets sacrés comme ces Konos, fétiches couverts de sang coagulé, objets tabous et sacrés, qui furent volés en septembre 1931. Constat dégoûté et culpabilité de Leiris : J’ai bien l’impression qu’on tourne dans un cercle vicieux : on pille les Nègres sous prétexte d’apprendre aux gens à les connaître et les aimer, c’est-à-dire, en fin de compte, à former d’autres ethnographes, qui iront eux aussi les aimer et les piller. Les razzias continuent. »

(portrait de Michel Leiris par Francis Bacon)

Et puis cette notice biographique sur Marcel Griaule, aperçue dans un dictionnaire sur l’Afrique, où on dit qu’en 1941, il remplace à la direction de l’INALCO son ancien maître Marcel Cohen…

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Les Dogons à Branly

L’exposition sur l’art dogon au musée du quai Branly est unanimement saluée comme un événement à juste titre, mais d’où me vient cette impression que l’article de Philippe Dagen dans « le Monde » reste au niveau des généralités de bon aloi, ne faisant que citer quelques faits historiques que toute personne qui s’est un jour un peu intéressée à la question connaît déjà ? Les Dogons, oui bien sûr. Marcel Griaule, Germaine Dieterlin, Michel Leiris, les premières expéditions dès la fin du XIXème siècle, Desplagnes qui ramène des fragments entiers de la falaise de Bandiagara pour les exposer à Paris… où ils sont toujours, la preuve, on les voit, là. Bref un pillage, et c’est dans le fond plutôt triste, mais pas un mot là-dessus. On admettra la thèse officielle selon laquelle l’intérêt porté par l’Occident à l’art de cette zone du Mali l’a en quelque sorte sauvé, comme on admet celle concernant les fêtes des masques actuelles qui, grâce au tourisme, revivraient, et provoqueraient ainsi un nouvel essor de l’art des masques… mouais. Admettons. Les galeristes surtout ont connu un bel essor, en vendant ces œuvres qui sont, en effet, de toute beauté. Exposition qui fera référence, bien entendu. Pensez, un ensemble de 133 sculptures. Remarquez le quantitatif. Oui, c’est bien, 133 sculptures mises ensembles, regroupées par familles (c’est-à-dire origine, style) dans des cubes de plexiglas, mais ça donne un peu le vertige… Alors approchons-nous. C’est en oubliant la quantité et en se concentrant sur quelques-unes que, comme toujours, on les voit mieux, bien entendu. Il y a des styles, il y a des artistes, il y a des maîtres. Comme on parle, pour notre Moyen-Âge, du « Maître de X », il est ici question du maître des yeux obliques, par exemple, dans la région de N’duleri. Il est le seul à avoir fait ça, des yeux en oblique pour ses figures de femme (ou d’hermaphrodite), modeste Modigliani des plateaux asséchés, il a vu que cela leur donnait plus d’élégance. Dans tel autre village, tel artiste, sûrement inconsolable d’avoir vu on ne sait laquelle de ses parentes se lamenter de la perte d’un être cher, n’a plus fait que des personnages assis, coudes sur les genoux, visage enfoui dans les mains. Les premières œuvres datent du Xème siècle (datation au carbone 14, tout bien fait, scientifiquement en ordre par la bergère blanche de ce noir troupeau, la commissaire de l’exposition, Hélène Leloup), ce sont les Niongoms et les Tellems qui habitèrent ici en premier et ont laissé des œuvres encore rustiques qui sortent, littéralement, de la gangue comme des arbres qui résistent à toutes les tempêtes, ou comme des phallus encore bien raides en dépit du temps.

Le premier ou la première occidental(e) à les avoir découverts raconte que les habitants acceptèrent de lui donner ces grandes statues à condition qu’il ou elle les sortent de terre, car ils ne voulaient pas y toucher. Moyennant quoi ils les perdirent (leurs attributs…). Ceci est donc le récit d’une dépossession. Dépossession des statues, dépossession des objets aussi, comme ces merveilleuses portes et serrures ornées de têtes d’animaux et de fétiches (car ce n’est pas tant le mécanisme de la clé qui protège que le fétiche qui l’entoure…), et forcément dépossession de l’imaginaire. Qu’est-ce que ça vous ferait, vous, d’avoir vos rêves exhibés dans les plus belles collections du monde, sous cellophane et cube de verre et que vous ne puissiez plus les voir qu’à prendre l’avion, à condition, ce qui est loin d’être sûr, que vous obteniez un visa pour le pays d’accueil ? Si les vrais possesseurs des rêves matérialisés dans ces œuvres se mettaient en tête de venir les récupérer, vous imaginez la foule des émigrés, et les vociférations de Guéant.

(carte du pays dogon extraite du site http://www.seydoulemagnifique.com)

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On badine avec l’amour, en Corée (du Sud)

 

Le titre, « Ha ! ha ! ha ! » sonne comme la dérision. C’est un agréable petit film en provenance du pays des matins calmes, dû au réalisateur Hong Sangsoo : deux amis se retrouvent autour de verres d’alcool de riz pour se raconter leur voyage, tous deux dans la même ville, Ton-Yung, port de la péninsule coréenne. Ils ne raconteront que leurs bons souvenirs, lesquels bien sûr ne peuvent être liés qu’à des rencontres amoureuses. C’est touchant et drôle les amours à la coréenne, ça ne ressemble pas tout à fait à ce dont nous avons l’habitude, les contacts sont parfois rudes et les transitions entre états d’âme brutales, on passe du rire aux larmes, des larmes au ridicule, du ridicule au mièvre et du mièvre au rire. Les couples se forment et se séparent. L’un des amis rencontre sa belle alors qu’elle exerce la fonction de guide pour un petit musée historique sur l’île de Hanson. Une question innocente d’un visiteur (« est-ce que vraiment l’amiral Yi a sauvé la Corée comme on le prétend ? ») la fait sortir de ses gonds, elle s’enflamme, exalte la vie pleine et l’héroïsme, l’ami est touché. Il la suit. Elle a un amant. Il ne se décourage pas. Ils se retrouvent, il l’emmène au restaurant, on croit que c’est dans la poche, mais elle préfère s’arrêter là. Lui insiste, la retrouve, elle l’injurie. Mais il insiste encore, ils se retrouvent et cette fois semble être la bonne. Ils s’aiment, se le disent, se promettent monts et merveilles, le mariage, le départ ensemble pour le Canada. Et puis non, finalement. Un souvenir, un chagrin, un regret. Tout est remis en cause. Pendant ce temps, l’autre, qui est marié, a une maîtresse. Ils s’aiment, n’ont pas le droit de le montrer. Elle en souffre, elle le traite de lâche. Il se décide à aller voir son oncle pour tout lui dire, mais avant cela… il vaut mieux boire un bon coup. Satané alcool de riz, quels ravages !

En Corée quand une femme décide de rompre, elle charge son ex sur son dos (enfin cette femme-là), quand une mère se montre les bras nus en public, ça choque le fils qui lui en fait le reproche, mais la mère se fâche, la mère fâchée demande à son fils de relever son pantalon pour lui infliger une bonne correction à coup de tue-mouches sur les mollets, ça lui apprendra, et lui, grand gaillard de trente ans, pleure comme un gamin. Voilà un film qui avance de surprise en surprise et qui nous fait, dans un premier geste naïf, nous interroger, « comment peut-on être coréen ? ». Mais plus sérieusement, qui se veut une exploration des apparences. A chaque instant, ce que nous croyons voir et comprendre s’expose à un démenti. La pellicule est un peu surexposée, quand la caméra s’échappe vers le décors, il y a toujours un peu trop de lumière, la mer est trop pâle. Comme si nous devions douter même de la réalité du monde extérieur. Que sont les choses sans la faculté de les nommer ? Ainsi cette fleur offerte par la femme à son jeune amant, existe-t-elle seulement, si elle n’est pas fichue de lui en donner le nom ? Plus que jamais, les signes ne sont réels que sous l’emprise d’un interprétant : celui-ci viendrait-il à manquer, que dirait le monde ? Rien.

Il pleut. L’air devient pur après la pluie. Dans le temple de l’île, quand on comprend que leur histoire n’ira pas plus loin, leurs propos se perdent, leurs corps deviennent tout petits, c’est une famille de touristes occidentaux qui occupe fugitivement tout l’écran. Comme si l’homme se détachait déjà, était déjà par anticipation au Canada, déjà loin de la femme qui le quitte. Film par moments drôle, par moments déconcertant, par moments kitch. Intéressant comme tout ce qui nous fait voyager hors de nous-mêmes. Et qui repose sur un principe d’or : et si, de tout ce que nous vivons, nous ne gardions que ce qu’il y a de bon ?

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La Rome des années 1600

[Adam Elsheimer, Aurora, 1606-1607, peinture sur cuivre, 17 x 22.5 cm, Herzog Anton Ulrich-Museum, Braunschweig]

Au début du 17ème siècle, Rome devient la ville où les énergies picturales se concentrent. On accourt de tous côtés, de Flandre, d’Allemagne, de France et même d’Espagne (Velasquez). On y rencontre les peintres venus de Bologne comme Annibal Carrache, et on s’émerveille des paysages que Raphaël a peints en arrière-fonds de ses sujets religieux. Le paysage s’érige peu à peu en thème à part entière de la peinture. Les styles se mélangent, ceux rugueux et austères du Nord, et ceux, plus suaves, du Sud. Les gens qui se rencontrent dès 1600 ne vont pas sur le motif, ne plantent pas encore leur chevalet au coin des bois, ils travaillent sur esquisses et surtout, ils se sentent libres d’inventer les paysages de leurs vœux. Ainsi trouvera-t-on une tour de Bologne en un bien curieux emplacement, avant que le grand Claude le Lorrain lui-même n’installe les bâtiments du Capitole… en bord de mer. Autrement dit, le paysage est un type idéal, d’où le titre de cette magnifique exposition qui a lieu en ce moment au Grand Palais : « Nature et Idéal ».

D’Annibal Carrache, justement, on retient cette huile sur toile grand format prêtée par la National Gallery of Art de Washington : paysage fluvial, daté de 1599. Au loin, les monts bleutés, avec une ville blanche qui pourrait être une ville latine autant que byzantine, précédée d’un grand lac de montagne, lui-même bordé d’herbes sauvages. Les arbres ont le feuillage qui tremblote dans une lumière légèrement mordorée. Les personnages sont réduits à leur juste place face à la nature, ce sont des hommes et des femmes des champs, aux gestes paisibles. Ceci pourrait être assez morne comme vision, mais le peintre a ce coup de génie de barrer tout ça d’un tronc en gros plan, bien noir, qui coupe la toile obliquement. Présence de l’arbre qui nous catapulte dans la représentation d’un bonheur idyllique.

Parmi les artistes flamands, citons Paul Bril, spécialiste des ports et des grandes nefs commerciales, qui est venu à Rome, lui aussi, et a peint cet autre magnifique paysage qui, lui, se distingue par ses masses équilibrées, la plaine et les monts bleutés du lointain n’étant perceptibles que dans la mince échappée entre arbre touffu et rocher imposant, surmonté (comme c’est souvent le cas) d’une fortification. Bizarrement, Rubens est passé par là et y a ajouté sa patte, sous la forme du motif mythologique et des surprenants deux arcs en ciels jaillis du brouillard des gouttes de la cascade.

Mais le temps fort de l’expo, enfin ce vers quoi tous les trajets suggérés orientent, c’est bien sûr l’apport définitif à l’art du paysage de Nicolas Poussin et de Claude Lorrain. Jeux de lumière, travail sur la couleur, jeux avec le motif du tableau : on trouve tout cela dans la célèbre toile « Port avec Ulysse remettant Chryséis à son père ». Cela date de 1644. Ulysse et Chryséis… vous pouvez les chercher longtemps. Ils sont tout petits et perdus dans la foule sur le grand escalier de marbre qui conduit à l’entrée du monument, à gauche du tableau. Mais surtout, là, le truc, c’est d’avoir mis la nef juste dans l’axe du soleil, donnant effet de contre-jour. Nous ne sommes pas éblouis mais nous pouvons profiter de tout ce que l’éclairage solaire fait du clapotis des vagues et des vêtements des marchands sur le quai, au premier plan.

[Goffredo Wals, (1595 (?) – 1638 (?)), Route de campagne, avec une maison, vers 1619‑1620, Huile sur cuivre, D. 24,5 cm, Cambridge, The Fitzwilliam Museum]

Très belle exposition, qui rassemble des écoles, des peintres de toute l’Europe sur une tranche d’histoire pendant laquelle Rome s’est mise de nouveau à resplendir. Comme dit Jean-Marie dans un commentaire récent, c’est plus intéressant que ces « hagiographies de monstres sacrés »  où l’on apprend finalement peu de choses…

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Aimer Césaire, Lam des Caraïbes

Cette exposition (découverte par hasard), consacrée à Aimé Césaire, Wifredo Lam et Picasso (place très marginale de Picasso ici), dans le cadre de l’Année des Outre-Mers est une manifestation (même modeste) de résistance contre la propagande qui se répand ces jours-ci en un lisier immonde (quand se décidera-t-on enfin à affirmer calmement que « ces gens », qui sont à la tête de l’Etat, s’ils ne sont encore fascistes dans les faits ou dans l’organisation de leurs partis, le sont, fascistes, déjà et depuis longtemps, dans leurs têtes ?).
1941, le journaliste Vivian Fry organise un centre américain de secours pour permettre à des artistes et intellectuels de fuir le régime de Vichy. Un bateau lève l’ancre de Marseille. Il y a à son bord André Breton, Claude Lévi-Strauss, Max Ernst, Wifredo Lam et bien d’autres encore. A l’escale de la Martinique, tout le monde descend : les autorités locales, aux ordres de Vichy, retiennent les passagers dans un coin de l’île, sorte de pénitencier. Heureusement, les mis en quarantaine peuvent sortir en ville. Breton aura l’autorisation même, de séjourner à Fort-de-France. Là, en achetant un ruban pour sa fille, il trouve sur le comptoir un exemplaire de la revue « Tropique », le premier numéro. Où déjà s’illustre le jeune Césaire. Il est ébloui. Il voit dans le grand poème « Cahier d’un retour au pays natal » un des plus beaux chants lyriques qui n’aient jamais été écrits. Au cours de la même escale forcée, Césaire et Wifredo Lam se rencontrent : c’est le coup de foudre. Le début d’une amitié qui durera jusqu’à la mort du second, en 1982. Wifredo Lam est né à Cuba. Mais il a vécu sa jeunesse en Espagne. Il revient donc sur les terres qui ont vu sa naissance et aussitôt se réconcilie avec la nature tropicale.

C’est l’émerveillement face à la végétation. En même temps, le futur maire de Fort-de-France commence sa grande œuvre de protestation contre la colonisation et affirme, parallèlement à Senghor, la grandeur de la négritude. Il décrit pour la première fois et dans une langue d’une richesse sans égal et d’une beauté absolue la misère des indigènes laissés pour compte dans leurs cahutes « qui sentent mauvais ». Il annonce et il démontre que tout ce qui se fait de beau n’est pas l’apanage de l’Europe colonisatrice. Relisons aujourd’hui son « cahier » :

Et nous sommes debout maintenant, mon pays et moi, les cheveux dans le vent, ma main petite maintenant dans son poing énorme et la force n’est pas en nous, mais au-dessus de nous, dans une voix qui vrille la nuit et l’audience comme la pénétrance d’une guêpe apocalyptique.
Et la voix prononce que l’Europe nous a pendant des siècles gavés de mensonges et gonflés de pestilences, car il n’est point vrai que l’œuvre de l’homme est finie, que nous n’avons rien à faire au monde, que nous parasitons le monde mais l’œuvre de l’homme vient seulement de commencer et il reste à l’homme à conquérir toute interdiction immobilisée aux coins de sa ferveur et aucune race ne possède le monopole de la beauté, de l’intelligence, de la force et il est place pour tous au rendez-vous de la conquête et nous savons maintenant que le soleil tourne autour de notre terre éclairant la parcelle qu’a fixée notre volonté seule et que toute étoile chute de ciel en terre à notre commandement sans limite.

Et merde à Guéant.

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Vitalité hybride

C’est une des expressions heureuses du film « Le nom des gens ». Enfin je l’ai vu (le film). Un « Amélie Poulain » pour nostalgiques des belles heures de la gauche (dont je fais évidemment partie), mais qui s’y entend drôlement pour nous distraire des temps d’angoisse que nous vivons en ce moment. « Vitalité hybride » c’est le nom qu’on donne en biologie animale à des cas de croisement entre des populations ayant des patrimoines génétiques éloignés, et c’est comme ça que Jacques Gamblin (enfin, son personnage) qualifie la fiction à laquelle rêve Sara Forestier (enfin, son personnage) quand elle imagine Juifs et Musulmans faisant l’amour, emportant à eux seuls deux grandes moitiés de la France, mais dit encore Jacques Gamblin (enfin, son personnage) tu n’es pas musulmane comme je ne suis pas juif… je ne crois pas en Dieu, je ne vais pas à la synagogue, je m’appelle Martin (Arthur, Arthur Martin. Comme les cuisines. Tellement commodes, tellement ergonomiques, tellement à la pointe). Nous sommes des bâtards. Eh bien, dit-elle, quand il n’y aura que des bâtards, il n’y aura plus de problème. Comme elle a raison… Les autres « mots » de ce film, tout le monde les connaît maintenant. Mais on ne s’en lasse pas. Dans la bouche de Jospin (il y a une seule famille de Jospin, venue des Flandres travailler dans les textiles du Nord) : « de nos jours, il n’y a pas plus de jospinistes que de canards mandarins dans l’île de Ré ». Moi j’aime bien aussi quand il évoque sa mère, jeune, qui avait fait des études de mathématiques (« parce que ça occupe bien l’esprit, les mathématiques, ça empêche de penser à autre chose »). Pour le reste, on sait, on sait. La fille qui fait la pute et ne couche qu’avec les gens de droite car c’est la seule manière de les faire changer d’avis. Son père à lui qui travaille dans le nucléaire, tiens, tiens, sa mère à elle, caricature des descendants de mai 68.
Amélie Poulain, oui (un film de droite, sans doute), quand elle achète des crabes pour aller les rejeter à la mer, sept crabes pour le prix de trois homards, parce qu’il vaut mieux sauver sept crabes que trois homards (mais combien de crevettes cela aurait-il fait ?). C’est drôle. C’est décalé. On rit. Jaune. Qu’elle était belle, la nostalgie.

Le soir d’avant, j’avais vu un autre film, enfin vu… hélas, j’avais eu une journée de travail intellectuel assez intense, je m’étais levé tôt deux jours de suite, alors j’ai un peu dormi, donc je n’en parlerai pas, pourtant ce que j’en ai vu m’a paru très bien : « Another year » de Mike Leigh, avec des personnages vrais, touchants, peu « cinématographiques », bref, un anti- « Amélie Poulain ». Mais c’est promis, j’y retournerai, car j’ai honte et je m’excuse auprès du réalisateur du film, auprès de ses acteurs, allez, auprès du producteur. Au « Nom des gens », je n’ai pas dormi. Il faut dire que la belle plastique de Sara Forestier m’aurait sûrement réveillé. Sûrement.

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