Aimer Césaire, Lam des Caraïbes

Cette exposition (découverte par hasard), consacrée à Aimé Césaire, Wifredo Lam et Picasso (place très marginale de Picasso ici), dans le cadre de l’Année des Outre-Mers est une manifestation (même modeste) de résistance contre la propagande qui se répand ces jours-ci en un lisier immonde (quand se décidera-t-on enfin à affirmer calmement que « ces gens », qui sont à la tête de l’Etat, s’ils ne sont encore fascistes dans les faits ou dans l’organisation de leurs partis, le sont, fascistes, déjà et depuis longtemps, dans leurs têtes ?).
1941, le journaliste Vivian Fry organise un centre américain de secours pour permettre à des artistes et intellectuels de fuir le régime de Vichy. Un bateau lève l’ancre de Marseille. Il y a à son bord André Breton, Claude Lévi-Strauss, Max Ernst, Wifredo Lam et bien d’autres encore. A l’escale de la Martinique, tout le monde descend : les autorités locales, aux ordres de Vichy, retiennent les passagers dans un coin de l’île, sorte de pénitencier. Heureusement, les mis en quarantaine peuvent sortir en ville. Breton aura l’autorisation même, de séjourner à Fort-de-France. Là, en achetant un ruban pour sa fille, il trouve sur le comptoir un exemplaire de la revue « Tropique », le premier numéro. Où déjà s’illustre le jeune Césaire. Il est ébloui. Il voit dans le grand poème « Cahier d’un retour au pays natal » un des plus beaux chants lyriques qui n’aient jamais été écrits. Au cours de la même escale forcée, Césaire et Wifredo Lam se rencontrent : c’est le coup de foudre. Le début d’une amitié qui durera jusqu’à la mort du second, en 1982. Wifredo Lam est né à Cuba. Mais il a vécu sa jeunesse en Espagne. Il revient donc sur les terres qui ont vu sa naissance et aussitôt se réconcilie avec la nature tropicale.

C’est l’émerveillement face à la végétation. En même temps, le futur maire de Fort-de-France commence sa grande œuvre de protestation contre la colonisation et affirme, parallèlement à Senghor, la grandeur de la négritude. Il décrit pour la première fois et dans une langue d’une richesse sans égal et d’une beauté absolue la misère des indigènes laissés pour compte dans leurs cahutes « qui sentent mauvais ». Il annonce et il démontre que tout ce qui se fait de beau n’est pas l’apanage de l’Europe colonisatrice. Relisons aujourd’hui son « cahier » :

Et nous sommes debout maintenant, mon pays et moi, les cheveux dans le vent, ma main petite maintenant dans son poing énorme et la force n’est pas en nous, mais au-dessus de nous, dans une voix qui vrille la nuit et l’audience comme la pénétrance d’une guêpe apocalyptique.
Et la voix prononce que l’Europe nous a pendant des siècles gavés de mensonges et gonflés de pestilences, car il n’est point vrai que l’œuvre de l’homme est finie, que nous n’avons rien à faire au monde, que nous parasitons le monde mais l’œuvre de l’homme vient seulement de commencer et il reste à l’homme à conquérir toute interdiction immobilisée aux coins de sa ferveur et aucune race ne possède le monopole de la beauté, de l’intelligence, de la force et il est place pour tous au rendez-vous de la conquête et nous savons maintenant que le soleil tourne autour de notre terre éclairant la parcelle qu’a fixée notre volonté seule et que toute étoile chute de ciel en terre à notre commandement sans limite.

Et merde à Guéant.

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10 commentaires pour Aimer Césaire, Lam des Caraïbes

  1. Une expo à voir et un ministre de l’Intérieur à conspuer, comme cela est justement fait ici.

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  2. Jean-Marie dit :

    Le programme du printemps / été 2011 des expositions du Grand Palais, est particulièrement alléchant, laissant tomber les hagiographies de monstres sacrés pour s’intéresser à des thèmes (Le paysage à Rome en 1600- 1650), des angles (Césaire, Lam, Picasso)et l’oublié Odilon Redon, dont l’oeuvre recelle des vertiges impressionnants. J’y cours quand je rentre à Paris …

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  3. alainlecomte dit :

    j’ai aussi vu le paysage à Rome, j’en ferai un billet prochainement!

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  4. lignes bleues dit :

    oh pas un commentaire, juste une totale et solidaire adhésion

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  5. Exactement! Une totale et solidaire adhésion…

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  6. lignes bleues dit :

    allo Alain alors le paysage ?

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  7. Alain Ménil dit :

    On peut regretter que cette exposition soit faite à la va-vite, comme tout ce que fait ce gouvernement (qui n’a qu’une ligne continue, celle de ses obsessions fétides). Mais il y a fort peu d’originaux, il n’y a quasiment que des reproductions photographiques. La rencontre Césaire-Lam méritait mieux que cela, tout comme la reconstitution de ce choc que fut pour Lam la redécouverte de cette nature tropicale. Vous avez raison de parler de ce bateau « miraculeux ». C’est au cours de cette même escale à Fort de France que Lam fit la rencontre de Césaire, et que Breton fit la connaissance de Césaire et de Ménil, à cause de sa découverte de la revue Tropiques. Il en fait le récit dans Martinique, charmeuse de serpents, où se trouve aussi un dialogue entre Breton et Masson sur le paysage tropical.

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  8. Alain L. dit :

    Oui, vous avez raison: l’expo est vite vue et il n’y a pas beaucoup d’originaux. L’affiche parle de Picasso mais il y a une ou deux oeuvres seulement, le reste c’est du texte, des photos et la video. Je tenais surtout à souligner l’existence de cette exposition (qui, quant à moi, a réussi à m’attirer vers l’oeuvre d’Aimé Césaire que je connaissais trop peu). Je ne crois pas cependant que ceci soit un produit direct du gouvernement. Espérons qu’il se fait encore en France des choses relativement indépendamment des injonctions gouvernementales. Ceci dit, vous parlez de Ménil (dont vous portez le nom), mais j’avoue mon ignorance…

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  9. Alain Ménil dit :

    Il s’agit de mon grand-oncle, René Ménil (1907-2004), qui avait été l’un des initiateurs de Légitime défense, première revue à l’unique numéro, des étudiants antillais anticolonialistes en 1931, puis qui fut ensuite lié à Césaire dans l’aventure de Tropiques, qu’il anima avec Césaire entre 1941 et 1945. (Réédités par Jean-Michel Place). Moins connu que Césaire, il n’en est pas moins très important dans le rôle que ces courants et premiers intellectuels ont joué dans un certain nombre de prises de conscience et dans l’élaboration qu’il fit d’une réflexion critique sur la négritude, qui influença également Fanon et Glissant. Son nom est suffisamment connu de ceux qui ont travaillé sur ces questions pour que ses textes (recueillis aujourd’hui dans Tracées) soient cités par des gens aussi différents que Yves Benot ou James A. Clifford, notamment en ce qui concerne la distinction entre la valeur poétique du néologisme césairien, et la dogmatique ambiguë – c’est un euphémisme – qui en résulta chez Senghor. Bref, il est tout sauf un inconnu, et certainement pas de la part de Daniel Maximin. (Il est par exemple effarant de ne pas le mentionner dans cette exposition lors de la rencontre avec Breton et Lam.)
    J’espère avoir répondu à votre curiosité.

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