La splendeur des façades romaines

Voilà plusieurs semaines que je me fais rare sur la blogosphère. Vous m’en voulez ? Quand je dis « vous », en réalité sais-je à qui je m’adresse ? Quand Rimbaud disait « Je est un Autre », il ne croyait sans doute pas si bien dire. Tellement notre moi est fait de cet autre en nous qui surgit, demande, questionne, parfois s’endort (on peut imaginer que « je » devient un peu trop emmerdant), mais est toujours là comme symbole de notre incomplétude. C’est là où se trompent les linguistes classiques, les cognitivistes : ils croient que notre « moi » est plein. Qu’il est un centre de fonctionnement. La plupart des philosophes de la cognition, d’ailleurs, pensent que notre esprit est bâti sur le modèle de l’ordinateur : nos « états mentaux » seraient pour ainsi dire des états de calcul. Mais pourquoi calculerait-on ? qu’est-ce qui nous pousserait à le faire s’il n’y  avait cet autre. Bref, mon autre, ces temps-ci, m’éloignait de l’écriture électronique, plus concentré qu’il était sur d’autres manières d’écrire. Articles, communications à droite à gauche, le début de l’été est propice aux colloques. Qui ne sont pas que sentimentaux. Ces « obligations » de profession m’ont conduit ainsi à Dublin, à Londres et bien plus récemment en Italie dans ce qui pour d’aucuns est vraisemblablement un « trou » au fin fond des Abruzzes. Car là, entre Pescara et Chieti figure une université à laquelle on a donné le nom, selon moi un peu fascisant, de Gabriele d’Annunzio (un natif du coin, c’est pour cela). Palais de marbre au milieu des collines qui sont les contreforts de sommets plus élevés (le Gran Sasso), résidence étudiante qui ressemble à un hôtel quatre étoiles et dedans… bien peu de monde, à croire que les promoteurs ont vu trop grand.

(Rome, la Maddalena)
Mais c’est l’Italie. Celle dont Stendhal a dit que grâce à elle, « la vieillesse morale [avait]  reculée pour [lui] de dix ans ». Et il ajoutait : « Les gens secs ne peuvent plus rien sur moi : je connais la terre où l’on respire cet air céleste dont ils nient l’existence ; je suis de fer pour eux » (Rome, Naples et Florence, édition Folio 1987, p. 479). Bien sûr, il n’avait pas encore entendu parler de Berlusconi… mais, ô joie, il semble que ces temps-ci, un sain sursaut se fasse jour dans les foules transalpines. On ne parle que de ça là-bas. Chacun est fier de raconter qu’il ou elle a dons son entourage quelque jeune étudiant parti en contrat ERASMUS en Angleterre ou en France, et qui a, sans hésiter, fait l’aller-retour dans sa terre natale afin d’y déposer un bulletin dans l’urne à l’occasion des référendums. Le m’as-tu-vu guignolesque dégringole de son piédestal : s’il a évité la justice pénale pour l’affaire Montadori, il n’a pu éviter le civil et la condamnation à payer 560 millions d’euros à l’homme d’affaires Carlo de Benedetti… de quoi être un peu déprimé.

Italie… Il y a trois jours, nous étions à Chieti, antithèse de la ville touristique, mais perchée sur une colline, avec monuments (néo) classiques : colonnades, palais de justice, hôtel de ville pompeux, basilique caravelle aux voiles rougeoyantes dans le soleil couchant, petits vieux arpentant dans un sens puis dans l’autre le corso principal, avant de s’asseoir à l’ombre pour partager l’apéritif du soir. Risotto aux truffes. Spaghettis aux « funghi porsini ». Même s’il fait très chaud, on sent le soir venu une bouffée d’air tiède qui nous refroidit un peu. Le lendemain Rome, Rome la romaine, Rome la chrétienne, puis Rome la baroque. Toujours un pas vers ma façade préférée : celle de la Maddelena, tout près du Panthéon, mais tout est prés à Rome. Même la piazza Navonne, et même le Campo dei Fiori et c’est éblouissant de voir désormais toutes ces façades blanches, libérées de leurs échafaudages, et ces sculptures brutales – la force des muscles – auprès des vierges timides qui se voilent la face. Bonne surprise : le « Mac Do », que l’on avait érigé sur la place du Panthéon (quel sacrilège), a tout bonnement disparu !

Le matin, assez tôt, comme c’était dans le quartier où nous avions notre chambre, détour imprévu vers une basilique que je ne connaissais pas encore : San Pietro in Vincoli, ainsi appelée parce qu’elle est dévolue à Saint Pierre mais aussi à cause des chaînes qui sont gardées comme reliques (les Vincoli), celles qui auraient relié le saint aux murs de sa prison de Jerusalem et qui se seraient soudées toutes seules aux chaînes de Rome quand l’impératrice Eudoxia les aurait mises en présence. Il y a aussi dans cette basilique le tombeau de Jules II, sculpté par Michel-Ange, connu pour son terrifiant Moïse, encore une de ces sculptures brutales dont le maître avait le secret.

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Mort, grâce et disgrâce à la National Gallery de Dublin

Mais où sont-ils allés chercher ça, Samuel Beckett, puis, reprenant ses mots, Nancy Huston, face au Christ mort du Pérugin, de la National Gallery de Dublin ? que le Christ était sur ce tableau « si mignon et guilleret rempli de sperme et les femmes qui touchent ses cuisses en pleurant sur ses secrets » (1). Et elle, Nancy, surenchérissant et comparant son propre émoi devant un musicien de pub à celui qu’elle imagine provoqué sur les deux Marie par le corps nu du Christ, quand je suis frappé surtout, face à cette gigantesque toile (les personnages sont grandeur réelle), par la raideur cadavérique. Les chairs ne sont pas si chatoyantes que sur la plupart des reproductions, elles sont plutôt verdâtres, et ce cadavre – j’y insiste – est offert au spectateur, au devant de la scène, comme si le maître italien voulait s’en débarrasser sur nos  genoux. S’il y a quelque chose qu’il évoque pour moi, qui suis encore imprégné de mes lectures récentes de Coetzee (« Elisabeth Costello » puis « Disgrâce »), ce sont ces pages où l’écrivain sud-africain s’attarde sur le sort fait à l’animal, et notamment à l’animal mort, celui qu’on a « endormi » à la seringue avant qu’on jette la carcasse roidie dans le four des incinérations. Le passage le plus fort de « Disgrâce », ce récit sinistrement d’actualité relatant  la chute d’un éminent personnage après une relation sexuelle qui n’est guère « consentie » (quoiqu’il en pense) est celui où, auto-condamné à des travaux d’aide à la ferme, cet homme déchu doit assister une femme spécialiste de la mise à mort des animaux malades.

Donc, le dimanche soir il ramène les sacs à la ferme à  l’arrière du minibus de Lucy, où ils passent la nuit, et le lundi matin il les emmène à l’hôpital. Là, c’est lui qui les charge sur le chariot ; puis il tourne la manivelle du treuil qui tire le chariot pour le faire passer par les portes d’acier jusqu’aux flammes, actionne le levier qu fait basculer la benne pour la vider de son chargement, et à la manivelle ramène le chariot, pendant que les ouvriers, dont c’est le travail, le regardent faire. Lors de son premier lundi, il leur a laissé le soin de procéder à l’incinération. Au cours de la nuit, les cadavres s’étaient raidis. Les pattes des cadavres se prenaient dans les barreaux de la benne […] On amène les chiens au centre parce qu’on ne veut pas d’eux : parce qu’on est trop, de trop. C’est à ce stade de leur vie qu’il intervient. Il se peut bien qu’il ne soit pas leur sauveur, celui pour qui ils ne sont pas de trop, mais il est prêt à s’occuper d’eux dès lors qu’ils sont incapables, totalement incapables, de s’occuper d’eux-mêmes. L’homme aux chiens – c’est ainsi qu’une fois Petrus s’était désigné. Eh bien, c’est lui maintenant qui est devenu l’homme aux chiens : un croque-mort pour chiens, un psychopompe pour chiens, un intouchable. (p. 184 de l’ed. Folio, trad. C. Lauga du Plessis)

(1) dans « Infrarouge », ed. Actes Sud, p. 40

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Justice et classes sociales à Téhéran

« Une séparation », film iranien d’Asghar Farhadi, avec Leila Hatami, Sarina Farhadi, Sareh Bayat, Peyman Moadi, Shahab Hosseini (Ours d’Or du festival de Berlin), est un film qui tourne autour de la notion (ambiguë) de vérité, ses jeux, son escamotage, son insaisissabilité. La vérité toute plate, transparente, la vérité des faits, comme on dit, relève d’une simplification fautive, qui ne convainc que ceux ou celles qui ont intérêt à y croire. Si vérité il y a, elle se dégage par des procédures plus subtiles que le constat d’un réel qu’on croit être là, mais qui s’efface. D’ailleurs, les meilleurs indices s’effacent. Avec le temps, on n’est plus très sûr de ce qu’ils voulaient dire. Ce n’est pourtant pas dire qu’il n’y a pas de vérité car à la fin, l’aide-soignante a bel et bien perdu son bébé et que si cela s’est produit c’est bien à la suite de quelque chose. Mais de quoi ? Là, les avis peuvent diverger. Premier temps : le jeune bourgeois de Téhéran, qui a son vieux père à faire garder (Alzheimer), a bien poussé dans un geste d’énervement la jeune femme dans l’escalier après qu’elle ait laissé le vieil homme ligoté à son lit pendant qu’elle était sortie. Mais savait-il qu’elle était enceinte ? Ici, les avis divergent. Sa femme (ou plutôt sa future ex-) et la prof de sa fille en avaient discuté. Mais était-ce devant lui ? si c’était en sa présence, avait-il fait attention à ce qui se disait ? Doit-on toujours être attentif à ce qui se dit autour de nous ? Il savait qu’elle avait demandé le numéro de téléphone d’un gynécologue. Donc il avait aussi entendu le reste de la conversation, non ? Et puis, quand bien même le savait-il, était-ce son geste, le responsable de la fausse couche ? Les jeux de la vérité et des faux semblants sont d’autant plus visibles, révélés, qu’ils se produisent en présence des enfants, qui n’ont pas encore succombé à cette manie et ne voient pas toutes les raisons de ces travestissements. La fille de 11 ans joue ici un rôle de révélateur. Mais les jeux en question ne tolèrent pas longtemps la présence d’un partenaire impartial, sorte de référent, de page blanche où la vérité peut s’écrire, donnant aux protagonistes, enfin, un semblant de répit, et c’est même ceux ou celles qui croient pouvoir endosser ce rôle qui sont les plus durement touchés, renvoyés à leur solitude. La vérité est un tourniquet qui distribue les rôles. Tel qui y entre innocent en ressort coupable et tel qui y pénètre coupable a des chances de voir réduire sa peine. Mais comme dans beaucoup de jeux, elle a sa stratégie fatidique, son arme de destruction massive, sa bombe. D’autant plus que nous sommes en Iran, dans une société où les gens du peuple sont censés s’identifier à des valeurs religieuses fortes. Mais n’y a-t-il pas danger à utiliser une telle arme ? ne se révèle-t-elle pas à double tranchant ? Ne peut-elle revenir en boomerang en pleine gueule de celui qui la lance ? Le témoin innocent qui ne supporte pas d’être convoqué au spectacle de « l’épreuve » ne va-t-il pas modifier ses préférences ?

Evidemment rien à voir avec des faits actuels ou supposés qui auraient entraîné la déchéance a priori d’un notable international. Là sans doute, les faits sont avérés. Les traces d’ADN sur le col blanc de la dame ne sauraient mentir.

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Découvrant Elisabeth Costello

Dimanche, sur la route du retour après un court week-end pendant lequel il avait fallu poser des barrières autour d’un chalet valaisan afin d’éviter l’invasion des vaches qui allaient bientôt brouter dans les prés environnants (inalpe prévue mi-juin, importance de se prémunir contre les piétinements de tous leurs petits sabots si on veut éviter que la pelouse ne devienne un cloaque), nous écoutions à la radio l’émission hebdomadaire de philosophie animale d’Elisabeth de Fontenay (il faut dire « animââl »). Y était invitée une spécialiste de littérature comparée, qui se trouve être une collègue de l’université où j’officie. Cette dame s’appelle Catherine Coquio et elle intervenait sur le droit des animaux. Alors que nous nous attendions à subir le discours désormais classique – les frontières s’estompent de plus en plus entre les animaux et nous, au point que leur élevage et leur conduite à l’abattoir s’apparentent à un vrai génocide – discours culpabilisant pour tout amateur, de temps en temps, d’un bon steak saignant, cette invitée de l’émission fit entendre une petite musique à contre-courant : et si ce discours n’était pas un peu exagéré ? N’avait pas pour résultat, au lieu de surélever le sort des animaux en le ramenant à celui des humains massacrés au cours de l’histoire, d’abaisser ce dernier et dangereusement le banaliser ? Et elle faisait, avec obstination, référence à ce livre que je n’avais toujours pas lu (bien qu’acheté et rangé sur une étagère depuis au moins sept ans) de J. M. Coetzee : « Elisabeth Costello ».

Il n’en fallait pas plus – bien sûr – pour que le plus rapidement possible, je répare cet oubli. Ainsi donc, ai-je lu et me suis passionné pour, ces jours-ci, le roman magistral de l’écrivain sud-africain, prix Nobel de littérature 2003.

Les moins ignares que moi savent que ce roman fait le portrait d’une femme âgée, écrivain de son état (dois-je vraiment dire « écrivaine » ?), qui, l’essentiel de son œuvre étant derrière elle, va de congrès en croisière savante exposer ses idées sur un certain nombre de sujets. Dont celui-ci, justement : la vie des animaux. Farouche avocate de la thèse citée ci-dessus, elle est bien sûr végétarienne, au point que lorsqu’elle visite ses enfants, c’est toute une histoire de parvenir à faire manger aux petits-enfants la cuisse de poulet prévue pour le repas du soir. Nous avons tous plus ou moins dans notre entourage familial (à moins que nous-mêmes nous reconnaissions-nous dans cette attitude) de ces proches pour qui il faut, lors des repas de fête, faire des contorsions inouïes afin de leur éviter la vue du sang, je veux dire la vue de toute nourriture carnée. Manger de la viande est un acte barbare qui nous conduirait au statut de tortionnaire implicite. Elisabeth Costello harangue dans ce sens un auditoire universitaire à l’occasion d’un prix qui lui est décerné. Elle n’y va pas avec le dos de la cuillère et son plaidoyer, à bien des égards, semble irréprochable. Le point saillant de son argumentaire est dans l’attaque qu’elle porte à la tradition métaphysique qui traverse l’histoire depuis Aristote en passant par Descartes (les « animaux-machines ») et tous les philosophes classiques, selon laquelle la Raison est définitivement ce qui sépare l’homme de l’animal. Qu’est-ce que c’est que cette histoire de « raison » et pourquoi faudrait-il rejeter l’animal de l’horizon de nos compassions, au prétexte qu’il ne la possèderait pas ? Bien d’autres choses que la raison entrent ici en jeu, et notamment le sentiment de la vie, dont la romancière australienne fictive, suppose qu’il est largement aussi fort chez le bœuf conduit à l’abattoir que chez l’humain. « Etre empli d’être, cela consiste à vivre comme un corps-âme. Un autre nom pour désigner cette expérience du bien-être est la joie », et rien n’autorise à priver un être, quel qu’il soit, de cette expérience. Elle entre alors dans la comparaison avec les camps de la mort, observant que si ces derniers furent bien un crime contre l’humanité, ce n’est pas seulement parce qu’on y exécutait des humains comme de la vermine, mais parce que, ce faisant, les bourreaux (et leurs voisins) ne furent jamais capables de se projeter à la place de ceux qu’ils éliminaient. Après ce discours, l’oratrice est conviée à un dîner avec quelques-unes des principales figures de l’université, dîner au cours duquel, bien évidemment, on s’était efforcé d’offrir des mets n’offensant pas la romancière (et pourtant un poisson…). A ce dîner figure un absent, un certain Abraham Stern, poète, qui, le lendemain, expédie une lettre à Elisabeth, lui demandant de l’excuser, mais, dit-il : « vous avez pris à votre compte la métaphore habituelle entre les Juifs assassinés d’Europe et le bétail qu’on assomme. Les Juifs sont morts comme du bétail, donc le bétail meurt comme les Juifs dites-vous. C’est là jouer avec les mots d’une manière que je ne saurais accepter […] Si les Juifs furent traités comme du bétail, il ne s’ensuit pas que le bétail est traité comme des Juifs. Le renversement est une insulte à la mémoire des morts. Il évoque aussi les horreurs des camps à  peu de frais. »

Dans la suite du livre, ce débat réapparaît plusieurs fois, et Elisabeth Costello finit par en être embarrassée. Il faut bien avouer que nous sommes là devant une aporie : d’un côté, il est tentant d’adopter le point de vue de la charité envers les animaux – tentant mais facile finalement – et de l’autre, quelque chose nous dit qu’en poussant trop loin la comparaison, nous tombons dans quelque chose de pire encore que l’attitude que nous voulons dénoncer, à savoir dans une indistinction des genres et des espèces qui finit par retirer aux horreurs commises dans les massacres leur spécificité, laquelle consiste justement dans le point extrême d’horreur qu’ils ont atteint. C’est qu’il doit bien y avoir un élément, dans le rapprochement, qui est faux.

J. M. Coetzee

Mais le roman de l’écrivain sud-africain ne s’arrête pas à cette conférence et à ses suites, puisqu’il traite encore d’autres sujets comme les « études humaines » (studia humanitatis) ou le « problème du mal ». La grande réussite de Coetzee réside dans le fait de construire un roman dont les personnages principaux sont, tout compte fait, les idées. Les idées en tant qu’elles s’affrontent, en dehors et en dedans de nous. Le dernier chapitre est l’épreuve de la mort : Elisabeth Costello est représentée comme frappant à la porte de l’au-delà. Un au-delà régi comme un Etat ou comme une administration, où, avant d’entrer, chaque candidat à l’admission est obligé de rédiger un mémoire sur ce à quoi il croit. Elle imagine bien s’en sortir en arguant que comme écrivaine, elle s’est cantonnée dans un rôle de « secrétaire » (secrétaire de « l’invisible ») et n’a donc pas été tenue de « croire » en ce qu’elle disait. Echappatoire facile où nous nous reconnaissons tous : que croyons-nous, en somme ? Nos idées et nos croyances ne sont-elles pas changeantes comme un ciel de nuages ? toujours évoluant et se modifiant en fonction du dernier avis un peu fort auquel nous avons été soumis ?

Je me disais ça particulièrement en ces temps troublés où la question du féminisme nous éclate à la figure une nouvelle fois, liée à l’événement très conjoncturel de la faute d’un homme de pouvoir. Peut-être en est-il de cette question comme d’autres, qui, à être soutenues au-delà d’une certaine norme invisible, peuvent apporter plus de malaise et de mal-être encore que ce que nous éprouvons présentement. Beaucoup de voix se sont élevées. Celles de la dénonciation virulente du machisme tel qu’il se montre dans les comportements de drague insistante allant jusqu’à l’agression sont des plus respectables. Mais d’autres aussi (y compris portées par des femmes) ont fait valoir que, hommes ou femmes, nous étions dans une commune humanité et que la séparation de ces deux mondes (comme on peut le voir dans certaines habitudes prises sur le continent américain) ne conduirait à rien de bon. Ou bien que la violence, hélas est une chose (évidemment condamnable), mais que le désir sexuel en est une autre. Que la séduction existe et que, à ce que nous sachions, aucune femme ne songe à s’enlaidir afin de se rendre moins désirable (sauf pour des raisons religieuses). La « Une » de « Libération » de ce mardi 31 mai montre, sous couvert de protestation contre le machisme ambiant, le portrait de six femmes politiques, toutes sous leur plus beau visage, l’une même allant jusqu’à s’offusquer qu’on lui ait dit trop souvent qu’elle avait de beaux yeux… alors que c’est l’exacte vérité. Eternelle ambiguïté : comme individus moraux, nous condamnons avec force tout ce qui  nous semble offense à la vertu, mais comme êtres désirants, êtres animés de ce « trop plein » dont parle si bien Elisabeth Costello, nous ne savons pas toujours résister aux jeux de la séduction. Et ce n’est pas nécessairement « un mal ».

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Les lectures du Jardin du Luxembourg

Contrairement à ce qui est dit dans l’avant dernier billet, sur ma chaise du Jardin du Luxembourg, même si j’ai un peu dormi, je le concède, je n’ai pas rêvé de faits divers politiques. Je lisais. Un livre pour lequel je m’y suis remis à deux fois, afin de le savourer, bien entendu, de n’en pas perdre une miette, mais aussi parce que je l’avais lu trop vite en première lecture. L’envie de lire ce roman – car c’est un roman – m’est venu de voir en vitrine de librairie le dernier ouvrage de Nicole Krauss, romancière américaine, un livre attirant mais, me suis-je dit, tu ne vas quand même pas l’acheter alors que tu n’as même pas lu le premier, maintenant en collection de poche.

Le premier roman de Nicole Krauss s’intitule « Histoire de l’amour ». (Une fois où j’avais pris de grandes résolutions : lire les romans anglophones dans la langue où ils ont été écrits, je me suis même procuré la version anglaise. « The History of Love ». Mais j’ai lu la traduction – shame ! -) .

 « Histoire de l’amour », voilà bien un drôle de titre me direz-vous. De quoi intriguer. Surtout que la façon dont ça commence – un vieillard toussoteux qui ne bouge qu’à l’intérieur de sa minuscule chambre d’un immeuble New-Yorkais – ne respire pas d’emblée les belles histoires d’amour. Et pourtant c’en est une. C’en est deux, c’en est dix, c’en est de multiples. Comme si ce livre s’appropriait cette pensée d’Eluard selon laquelle probablement sans la poésie, et par extension sans la littérature, il n’y aurait tout simplement pas d’amour (« Tant de poèmes d’amour sans objet réuniront, un beau jour, des amants« ). Car le héros de ce livre est un livre.
Et qui justement s’appelle… « Histoire de l’amour ». Il fut écrit, ce livre, par le petit vieux crachotant, Polonais et Juif d’origine, qui quitta par chance son village de Slonim quand les nazis déjà étaient à sa porte. Léopold Gursky, puisque tel est son nom, traversa ainsi l’Atlantique, fermement décidé à rejoindre celle qui l’avait devancé dans ce voyage plusieurs années auparavant et qu’il aimait depuis l’âge de dix ans. Alma. Voilà le nom de l’héroïne. Un nom qui flotte au gré des pages et finalement se pose sur une autre fille, une contemporaine, celle-là, qui doit avoir une quinzaine d’années.

La seconde Alma est la fille de Charlotte Singers, veuve d’un monsieur qui jadis lui offrit… « l’Histoire de l’amour », qu’il avait vu à la vitrine d’une librairie de Valparaiso (les livres, les traductions, les vitrines, les librairies, on n’en sort jamais), et ainsi de suite… Un jour, Charlotte reçoit une lettre d’un certain Jacob Marcus qui lui dit qu’après avoir lu dans une introduction qu’elle a écrite, une allusion à ce roman unique (unique autant par l’exemplaire que par le contenu), il souhaiterait qu’elle le lui traduise.

Elle lui traduit donc ce livre, qui a en réalité pour auteur Léopold Gursky, bien qu’il ait été réécrit par un compatriote émigré au Chili. Et au fur et à mesure qu’un livre se détricote, un autre surgit, système de vases communicants qui aboutit, à la fin, à ce que le temps s’anéantisse et que les époques et les Alma se télescopent.

Un livre loin des  turpitudes du temps.

Oui, je lisais ça un jour, entre midi et deux heures, sur une chaise du Jardin du Luxembourg.

Bien plus tard, ce même jour, je me décidai d’aller au cinéma afin d’y voir « La solitude des nombres premiers », film de Saverio Costenzo d’après le roman de Paolo Giordano. Encore une curieuse histoire d’amour, entre deux êtres traumatisés chacun par un accident tragique. Le titre est expliqué : les nombres premiers, qui ne sont divisibles par aucun nombre hormis eux-mêmes et l’unité, sont des singularités. Mais parmi toutes ces singularités, il en est d’encore plus singulières : celles qui sont fournies par les « nombres premiers jumeaux », comme 11 et 13, ou bien 17 et 19, ce sont des nombres premiers qui, en même temps sont consécutifs, au sens où seul un nombre pair les sépare. Ainsi sont-ils jumeaux et pourtant ne peuvent jamais se toucher. C’est le thème du film. Merveilleusement joué (Alba Rohrwacher fait penser à Isabelle Huppert au mieux de sa forme, comme dans « La Pianiste »). Un seul regret : le son trop fort, les effets trop violents, trop spectaculaires. On rêve de ce qu’un Bresson, il y a quarante ans, aurait pu faire d’un tel scénario.

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La gauche, le pouvoir et l’Espagne

Il fallait donc qu’elle le fasse… Lorsque j’ai lu le titre accrocheur de Christine Angot dans « Libération » du 24 mai : « DSK vient de prouver  qu’il est de gauche », j’ai bondi, j’allais en savoir plus. Mais en gros, l’auto-f(r)ictionneuse ramène l’affaire à une question de préférence sexuelle : « De Zahia à Carla Bruni, dit-elle, il aurait pu cibler n’importe qui. Là il n’a pas eu la sexualité d’un chef ». Rajouter : « Personne n’imagine qu’il a eu envie d’elle parce qu’il se savait comme elle, pour qu’elle le sauve de tout ce mensonge autour de lui », c’est de la mauvaise littérature, on n’y croit pas. Je m’attendais plutôt à ce que l’on dise – ce que je serais presque disposé à penser – que DSK avait prouvé qu’il était de gauche par le simple fait d’avoir créé les conditions de son refus obligé du pouvoir. Car au fond, être de gauche, n’est-ce pas avoir la conviction, chevillée au corps, d’une égalité fondamentale entre les êtres humains ? Et, partant de là, éprouver une répugnance à se poser en chef, c’est-à-dire en supérieur à tous les autres ?  Qu’y a-t-il de plus antinomiques que les notions de « gauche » et de « pouvoir » ? En particulier de pouvoir au sens de la constitution de la Vème République ? Constitution monarchique, on l’a dit sur tous les tons. Or, a-t-on vu de mémoire d’homme un « roi de gauche » ? Ceci est à modérer, j’en suis d’accord, par les toutes premières années du pouvoir mitterrandien… mais vous admettrez que ce fut de courte durée.
De vrai président de gauche, je ne me souviens que dans un pays et ce fut dans les années soixante-dix, quand Salvador Allende eut les rênes du pouvoir au Chili, pendant quelques mois. On sait ce qu’il advint.
Le pouvoir et la gauche ne se marient pas.
Soit que des forces extérieures brisent leur alliance par le meurtre ou le suicide, soit que cette alliance donne lieu aux pires déprimes, au sentiment d’une trahison, à la dépossession de soi. Bref, au syndrome Beregovoy, qui se résout là encore par le suicide.
Admettons-le : la gauche sera « au pouvoir » en France non par le fait d’un homme, mais par celui d’une foule en mesure enfin de bousculer les institutions et de contraindre à ce que s’invente une démocratie. Une révolution ? Pourquoi avoir toujours en tête les représentations sanglantes associées à ce terme ? Une révolution n’est rien d’autre qu’une mise en cause radicale, un tour complet pour revenir, non pas comme on le dit trop souvent, « au même point », mais dans une situation où, entre temps, les choses ont radicalement changé.
Le mouvement espagnol actuel, de ce point de vue, me semble tomber à pic. Il touche en plein cœur les défauts essentiels de nos sociétés développées occidentales (ce en quoi il se distingue un peu des mouvements dans les pays arabes). Il s’en prend aux pouvoirs, aux institutions. Les gens crient : « vous ne nous représentez pas ! » à l’adresse des politiques, tant ceux du PSOE que ceux du PPE, et, à la lettre, ils ont raison. Dans leur diversité, ils expriment une notion de rassemblement, et le désir que les modes de représentation politique soient différents. Le mieux que l’on puisse espérer est que ce genre de mouvement fasse tache d’huile.

Rêvons que la perspective d’une élection présidentielle soit, d’ici mai 2012, balayée par un mouvement de masse opposé à ce qu’on continue à élire tous les cinq ans un monarque qui peut se permettre absolument n’importe quoi, depuis les écoutes téléphoniques jusqu’à l’espionnage des mœurs par sa police politique (lire, cette fois,  « Le Monde » du 25 mai, p.3).

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Mauvais rêve

On aimerait bien que tout cela s’arrête, on voudrait bien que tout cela n’ait été qu’un mauvais rêve et que l’on se réveille enfin. Nous sommes au mois de juin. En plein Paris, Strauss-Kahn a annoncé officiellement qu’il était candidat à la présidence de la République. L’annonce a été accueillie avec un « ouf » de soulagement par des millions de personnes en France, qui font confiance à quelqu’un dont toute la presse a vanté ces derniers jours l’action positive à la tête du FMI. Pendant la pire période de crise depuis la création de l’organisme international, DSK a maintenu un cap, proposé des solutions, fait ce qu’il a pu pour aider la Grèce, l’Irlande, le Portugal. Il a introduit dans le discours « FMI » des notions qui n’étaient pas que pur libéralisme, se préoccupant notamment des taux de chômage. DSK candidat, NS n’a qu’à bien se tenir. Déjà les autres leaders du PS s’attendent à entrer dans des primaires de pure forme. DSK est un homme décontracté, calme, qui inspire la confiance. On le dit libertin, amoureux des femmes, mais allons, tout ceci n’est que susceptible de lui attirer la sympathie : on est en France. C’est beau d’avoir un président qui aime la vie. Comme ici, les oiseaux volent dans un ciel lumineux au-dessus du Palais du Luxembourg : je le sais, j’étais encore hier vers midi en train de manger un sandwich sur une de ces chaises métalliques, surplombant le bassin, qu’on peut déplacer à son gré. Je me suis même endormi sur ma chaise.

Et j’ai fait un cauchemar horrible : figurez-vous que DSK devenait un violeur ! que dans une suite d’un grand hôtel new-yorkais, il s’en prenait à une femme de chambre, la forçant à lui faire une fellation. Il avait ensuite essayé de prendre l’avion mais avait été rattrapé par la police, la fameuse NYPD. Dans mon rêve, on voyait nettement les initiales. Plus tard, on le voyait, lui, le futur président, entre quatre molosses, menottes aux poignets. Il était mis en taule (rien que ça, vous vous rendez compte… le rêve se permet toutes les licences). On l’inculpait de sept chefs d’accusation. A la télévision, ses amis venaient prendre sa défense, certains essayaient de l’excuser en disant : « il n’y a pas mort d’homme », d’autres assuraient qu’entre la femme de ménage et DSK c’était parole contre parole, qu’il fallait croire en l’innocence de DSK. Mais alors, s’il était innocent, c’est que la femme de ménage avait menti ? inventé toute cette histoire ? Pourquoi ? c’était un complot, alors. On sentait bien que les pontes du PS pro-Strauss-Kahn perdaient pied. C’était pathétique de voir un Badinter risquer de se décrédibiliser, s’empêtrant et bafouillant face à des journalistes qui demandaient des comptes.

Heureusement, je me suis réveillé. Tout était clair, les oiseaux chantaient. Je savais que le lendemain, DSK allait annoncer sa candidature.

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C’est à n’y rien comprendre

Dominique Strauss-Kahn venait d’être arrêté à New-York, c’était un coup de tonnerre, d’ailleurs Martine Aubry l’avait dit. On ne s’y attendait pas. Tout simplement parce que les petites gens, les gens comme nous, comme moi, comme vous, ceux qui ne comptent pas et servent principalement à voter, n’étaient pas au courant, rêvaient des histoires de fées et voyaient le monde comme la petite maison dans la prairie. Ils n’auraient pas pensé, nous n’aurions pas pensé qu’il pouvait en être ainsi. Peu de temps après, effondré, j’écoutais la radio. Sur France Culture, on diffusait des témoignages d’Hiroshima. De gens qui avaient vu le feu tomber sur eux. Pour qui cela avait été vraiment un coup de tonnerre. Je me suis mis à penser que décidément ce n’était pas comme on pense le plus souvent. On croit en une rationalité, on s’imagine que l’avenir est tracé, qu’il va bon train dans un vide sidéral. Où les choses avancent sans frottement. On croit que l’air est pur et que les choses sont transparentes. Puis arrive le chaos. Arrive n’importe quoi. En réalité nous sommes dans une trame étrange. Les mailles de cette trame sont faites d’une matière étrangère à la nôtre. On croit la deviner, la maîtriser, la connaître. On ne connaît rien. Demain qui sait, la Terre peut s’ouvrir sous nos pieds. Des évènements que nous n’avons jamais prévus peuvent arriver. Peut-être demain la Guerre. La Guerre en Europe, là où on nous a habitué à penser que c’était fini et que tout le monde allait bien s’entendre maintenant. Mais le cours de l’histoire ne s’arrête pas. Peut-être demain, un pouvoir extrémiste va s’emparer des gouvernes de ce pays. Peut-être demain, d’autres pays vont devenir aussi fous. Peut-être ce que nous avions pensé de mieux pour la fin de nos jours et pour la continuation des jours, le fil du temps de nos enfants et de nos petits-enfants, ne se réaliserait pas, mais au contraire des bouleversements, des révoltes qui grondent. Des gens qui se déchirent. Des armées qui se forment. On n’a rien à se reprocher, si ce n’est de n’y rien comprendre.

Salvador Dali – le chevalier de l’apocalyse

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Les Russes à Grenoble

Dans le beau musée de Grenoble, que je conseille à tous les gens de passage, architectes Olivier et Antoine Félix-Faure et Philippe Macary (groupe 6), grandes plages de blanc, enfilades des allées et couloirs, baies vitrées qui, au détour d’une œuvre, vous font penser que la nature est finalement parfois encore plus belle bien encadrée, échappées vers des jardins, des parcs que n’ont pas encore jauni les sécheresses climatiques, parcours somptueux, entre des Zurbaran – des passionnés viennent de toute l’Espagne pour les admirer – Matisse (ah ! les aubergines), et Signac, et Soutine (le bœuf…) et Rousseau et bien d’autres choses encore, ce de Stael aussi, universellement connu (une vue d’Agrigente), ses jaunes, bref on se vautre dans un champ de fleurs d’été, le coryza en moins – à moins que comme Proust, il vous suffise de voir une belle reproduction de rose pour déclencher en vous une crise d’asthme, bien sûr – dans le beau musée de Grenoble donc, Chagall et les modernes, les Russes principalement (évoqué aussi sur le blog de Guy).

Le dire tout de suite : Chagall est un prétexte, une locomotive, un attrape-foule pour qui a encore en tête la fête que lui fit Malraux. Mais Chagall, j’ai lu ça en feuilletant un livre de Paul Nizon dans une librairie de la Chaux de Fonds (mettant en avant les écrivains suisses, forcément), est-il au fond davantage qu’un illustrateur de contes pour enfants ? Bon, d’accord, c’est pas si mal déjà. J’aime raconter à Minie des contes bien illustrés. Mais quand même ça ne fait pas un Kandinsky, ni même un Larionov. Mettons à son crédit que c’est gai, la plupart du temps, ça sonne bien. C’est un hymne au bonheur tranquille, et qui n’aime pas le bonheur tranquille ? A tout prendre, on préfère avoir moins de génie mais être plus heureux, si l’alternative se présente. Si jamais elle se présente…

Regardez ce Chagall : un optimiste forcené. Même quand il peint aux heures les plus sombres la misère des temps de guerre en sa petite ville de Vitebsk (où il était revenu après son illumination parisienne – participation à « La Ruche » autour des poètes de l’époque –, croyant n’y rester que le temps d’une visite, mais la guerre en décida autrement), sous les traits de ce marchand de journaux, il faut qu’il rajoute, point minuscule, juste au-dessus de l’épaule gauche, ce petit personnage rouge qui donne un point de gaîté et d’espoir (mais pas le même sur toutes les versions, à Grenoble, il est vraiment rouge!).

Pourtant autour de lui, on ne rigole pas. On s’agite et on pense, on révolutionne et on prophétise. Les lendemains chanteront grâce à l’industrie et au triomphe des soviets. Constructivisme, suprématisme, rayonnisme… tout cela déjà irradie (ah ! s’ils avaient connu l’énergie nucléaire, qu’est-ce que cela aurait suscité comme hymne à la fée atome…). Ainsi de ce peintre que j’ignorais jusqu’ici : Baranov-Rossiné, auteur d’une grande toile (pas trouvé de reproduction) intitulée « la Forge » et qui vibre au rythme des outils et des machines, la texture elle-même du tableau (les coutures de la toile) épousant le rythme en question. Ou bien évidemment de cette tour de Tatline (réalisée à l’occasion de l’exposition Paris-Moscou de 1977 à Beaubourg) qui prend son envol pour glorifier Lénine, lequel d’ailleurs se retrouve en portrait dans la reproduction d’une salle futuriste, conçue pour être un cercle ouvrier, étonnante de modernisme. Malévitch est là bien sûr, représenté par sa croix noire. Et Pevsner et ses drôles de sculptures, et Pougny (ou Puni) et ses drôles de collages à base d’objets à trois dimensions posés sur un châssis.

Mais celui qui darde les plus beaux rayons sera toujours et encore Wassili Kandinsky. Une œuvre absolument magistrale couronne cette exposition, le fameux «  Im Grau » de 1919, toute en invention de formes et de couleurs délicates. Il est entouré d’aquarelles aériennes qui nous propulsent vers la poésie des formes.

Beau groupe, belle assemblée, mais à y regarder plus avant, on finit par se demander : hormis d’avoir été contemporains, qu’ont eu en commun tous ces artistes ? « Positivistes » du progrès promis à l’homme, chercheurs de formes pures et poètes pouvaient-ils faire bon ménage ?… et Chagall, lui-même, qu’en pensait-il ?

Annexe : Extrait du site de la Tate Gallery :

After the Bolshevik Revolution in October 1917 Kandinsky produced no more paintings for two years. This was partly due to lack of funds; but he was also co-operating with the new government by taking on numerous important roles in the new art institutions of the Bolshevik regime. When he did start to paint again in 1919, his paintings show a simplification of form and a more comprehensible structure. Continuing his developments of two years earlier, White Oval (1919) includes both a strong central shape and a dark, enclosing border. The pictorial space is freer than in his earlier work, more open and less physically dense. The painting In Grey (1919) is subdued in colour, and the shapes are starting to become more sharp edged, verging on the geometric – possibly a response to Kandinsky’s contact with the younger artists of the Russian avant-garde, such as Kasimir Malevich and Alexander Rodchenko.

Ultimately, however, Kandinsky was out of sympathy with the new Revolutionary art. Artists like Rodchenko advocated principles of rationalism; they rejected the idea that a painting could communicate a spiritual experience, and they saw Kandinsky’s art as individualistic and typically bourgeois. In 1921, Kandinsky left Russia, never to return.

pour Dominique Hasselmann:

Alexandre Rodtchenko : L’escalier, 1930

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81 ou le dernier moment?

En ce dix mai, chacun y va de sa verve, de son hommage, de son souvenir de ce jour-là, il y a trente ans. Juste trente ans. Et « le Monde » réédite en fac-similé son numéro historique : « La très nette victoire de M.  François Mitterrand va au-delà du rassemblement de toute la gauche ». Un saint ? Bien sûr que non. Que de couleuvres il nous a fallu avaler, de Bousquet en écoutes téléphoniques et de Rainbow Warrior en Bernard Tapie… Mais il faut répondre à ceux qui voudraient aujourd’hui ramener la présidence Mitterrand à de simples artifices, juger de cette période, comme le fait Cusset, (toujours dans « le Monde », mais celui d’hier) comme d’une période de tromperie, où il suffisait d’un enrobage de beaux mots pour faire accepter une réalité désagréable. (Noter au passage qu’une idéologie en cache toujours une autre, et à la soi-disant idéologie mitterrandolâtre, Cusset répond par une plus obscure : il y aurait selon lui un mouvement social en train de naître, réel, celui-là (comme si l’autre ne l’était pas) même si discret. Je dirais tellement discret qu’on finit par ne plus le remarquer…)

De fait, qui sait si 81 n’aura pas été , contre tous ces critiques fiers de leur « moi, on ne me la fait pas », le dernier moment d’action politique réelle, le dernier moment où on a pu prouver qu’il n’y avait pas que des mots, mais aussi des actes, s’illustrant par des lois, des lois capables de changer réellement la vie des gens, (et oui, contre les sceptiques, le slogan « changer la vie » n’était pas complètement vain). Un article récent sur un ancien de cette époque-là, André Henry, ex-patron de la FEN (Fédération de l’Education Nationale) nous rappelait ce que nous avions oublié : les tickets vacances, juste prolongement des lois de 36 sur les congés payés. Et les lois Auroux qui ouvraient des possibilités de défense nouvelles pour les travailleurs, et, bien entendu, l’abolition de la peine de mort. L’effort fait sciemment pour réduire l’impact de ces décisions politiques est évidemment symptomatique au moment où une telle  réduction provient non pas de ce que leur impact aurait été minime mais au contraire, hélas, d’actions sinistres de la part des pouvoirs de droite qui ont succédé à l’ère mitterrandienne. Le dernier projet d’action n’est pas le moins inquiétant, qui consiste à faire planer une menace sur le RSA, seul revenu auquel peuvent encore se raccrocher les plus démunis.

Ce numéro réédité possède des enseignements à méditer : drôle, de voir en bas de page la publicité du livre de Jean Lacouture sur Pierre Mendès France avec ces mots : « Toute politique n’est pas sale. Toute action n’est pas vaine ». Pas drôle, mais à méditer quand même, cette implacable observation faite par Jacques Fauvet dans son éditorial : « La victoire de M. François Mitterrand, c’est encore et tout naturellement, celle d’un parti nouveau qu’il a bâti avec foi, mais aussi celle de toute la gauche, qu’il a finalement rassemblée et, au-delà d’elle, de tous ceux qui, las d’un pouvoir à court d’idées, aspiraient au changement ».

Si c’est là la condition sine qua non d’une victoire possible… il y a de quoi, hélas, se faire du soucis…

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