La carte (sans le territoire)

La littérature transforme-t-elle le monde ? Si elle ne transforme pas le monde, je crois qu’au moins elle transforme les gens, du moins ceux qui la lisent. Je suis d’accord en cela avec Lorette Nobécourt (voir mon billet sur elle). J’userai d’une métaphore très osée et qu’on me reprochera sûrement sur un ton scandalisé : une œuvre de littérature est comme un logiciel, y pénétrer c’est mettre en marche (« émuler » disent les spécialistes) des fonctionnalités qui resteraient dormantes sans son action. On sait les mots d’Eluard (« combien d’amours n’auraient pas existé sans les poèmes d’amour » – ou à peu près, je cite de mémoire). La lecture de certains romans vous stimule, fait éclater l’urgence de vie en vous, vous ouvre à l’autre de manière inespérée. C’est ce que j’avais ressenti avec « Grâce leur soit rendue ». D’autres textes peuvent au contraire vous déprimer, agissant sur des leviers plutôt sombres, de ceux qui vous font vous poser le genre de question « à quoi bon ? » parce qu’ils exploitent à satiété les facilités d’un style désespéré. J’ai longtemps résisté à la lecture de Houellebecq. Il aura fallu une rencontre à Riga avec un groupe de professeurs étrangers très sérieux (de ces gens avec qui on ne discute pas, qui ont raison, forcément raison) pour que j’en vienne à le lire. J’étais assis à la même table que quelques spécialistes de logique et de philosophie venant de divers pays : Autriche, Finlande, Roumanie et leur conversation allait sur Vienne et la littérature autrichienne. Je les entendais dire grand bien de Thomas Bernhard. C’est alors que mon voisin roumain (mais qui professe à Helsinki), me glissant un œil narquois, déclara : « Bernhard était mon écrivain préféré… jusqu’à ce que je découvre Houellebecq ». Ces mots ont fait sur moi l’effet ressenti par une vache qui heurte son museau à la barrière électrifiée sensée l’empêcher d’aller plus loin. Un picotement. J’avais lu « Les particules élémentaires » et n’en avais pas gardé un trop mauvais souvenir. Par la suite, j’avais été très agacé par la médiatisation du personnage et quant à son Goncourt, j’avais pensé attendre sa parution en poche pour en prendre connaissance. Ce qui vient de se faire (la parution en poche). Je n’ai pas réagi parce que je ne l’avais pas lu. Bien sûr, j’aurais pu dire… bien sûr j’aurais pu aussi déclarer courageusement que, écrivain autrichien pour écrivain autrichien, je préférais cent fois Peter Handke à Thomas Bernhard, mais non, comment annoncer cela ? Des trucs pareils, entre gens éduqués, ça ne se dit pas. Il aurait fallu justifier. Handke ? Un écrivain bien trop doux. Manque d’agressivité, de méchanceté. Ce n’est pas avec de bons sentiments qu’on fait de la bonne littérature etc. J’ai donc préféré sourire bêtement. Houellebecq, oui, Houellebecq si ça leur chante.

Et je me suis embarqué dans son dernier opus, « La carte et le territoire ». Le sujet est simple, trop simple. Navrant. A paraît-il valeur de parabole. Un homme fait fortune de son art, consistant à photographier des cartes Michelin sous tous les angles, en vertu de ce que, n’est-ce pas, la carte vaut mieux que le territoire… bien sûr, la représentation de la vie vaut mieux que la vie et les histoires d’amour en roman photo valent mieux que l’amour. Dans une chanson, Brassens se moquait de celui qui « faisait le brouillon de ses baisers sur les femmes nues des musées », mais là, ce n’est pas le brouillon (qui suppose qu’on « mette au propre »…) ni l’esquisse, mais l’imitation restant au stade d’imitation. On peut rire à lire Houellebecq : c’est drôle par exemple l’histoire de son propre enterrement, dans un cercueil d’enfant (un mètre vingt) parce qu’en essayant de recoller tous les bouts on n’avait pas pu reconstituer le corps dans sa dimension normale. C’était plus rationnel comme ça, certes, mais enfin quand même, ça manquait un peu de dignité. C’est drôle et puis c’est instructif, si on veut se renseigner sur les mouches Musca domestica, si on a oublié qui était Frédéric Nihous ou si on veut en savoir plus sur le fonctionnement des chauffe-eau. Chez Houellebecq, le savoir wikipedia incarne la raison ultime de la littérature : que dire en effet de plus, tout y est. Alors pourquoi écrire ? Gagner de l’argent, être célèbre. Ça doit être ça.

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Printemps – Ouessant

(copyright A.L.)

J’avais vu une page, en hiver, dans “le Monde”, qui vantait l’île d’Ouessant… une île de tous les vents, disait-on. Aussitôt lu, aussitôt réservé. Un petit gîte qui ne paye pas de mine à l’enseigne du Poisson d’avril, et justement pour un voyage en avril, ça tombait bien.

Après un tour à Camaret, presqu’île du Crozon, port de pêche à la langouste, aujourd’hui plutôt araignée de mer, crabe, homard, rappelant un peu ce port chilien, patagonien plus exactement, de Puerto Natales, où là aussi on pêchait, ou ne pêchait que l’araignée de mer, grande spécialité patagonienne… jusqu’à ce qu’un jour sans doute, par épuisement, il n’y en ait plus (là-bas on la mange en bouillon, ou bien en sauce mijotée). Presqu’île du Crozon: pointe des Espagnols, marquée par l’histoire. Promontoire d’où l’on protège la rade de Brest, face au Goulet. Brest. Ville à deux étages, le port puis une rampe qui monte vers la ville bourgeoise. Deux rues principales, de Lyon et de Siam (Il pleuvait sans cesse sur Brest/ Et je t’ai croisée rue de Siam/ Tu souriais /Et moi je souriais de même/ Rappelle-toi Barbara). Avenue qui rappelle un peu les cités soviétiques. Animation du port. Là aussi bateau qui revient de la pêche, avec des cargaisons de seiches. Bateaux de guerre, bateau des douanes, petits restaurants le long du quai. Au matin, nous embarquons vers 8 heures. On nous a annoncé que la mer serait grosse, que pendant la nuit, elle aurait eu le temps de “se former”. Donc pas question de partir l’estomac vide, c’est pourquoi à l’hôtel, nous avons commandé le petit dej, avec pas seulement le bon vieux croissant, mais aussi la charcuterie, le saumon (oui, le saumon au petit dej), les oeufs… enfin bref, bombance. Et à 8 heures vingt, sac au dos, nous embarquons sur le Fromveur II, bateau moderne, rassurant, avec des sièges confortables à l’intérieur, mais au départ, bien entendu, tout le monde veut être sur le pont. Dès la rade, le navire s’enfonce dans des creux que je ne saurais évaluer en mètres (deux mètres, cinq mètres, plus?), mais ce que je sais, c’est que, posté à l’arrière, après chaque disparition, la poupe se relevant vers le ciel, on voit la mer revenir comme un mur pendant que la proue se redresse. A Molène, le bateau ne peut accoster et c’est une petite coque qui vient prendre les quelques passagers qui ont décidé de débarquer.

Après Molène, le creux des vagues s’accentue. On me dira plus tard que les creux étaient de cinq à six mètres. C’est à cet endroit que l’on traverse le Fromveur, courant qui fait une barrière entre les deux îles. Des visages alors se décomposent, des glouglous sinistres s’échappent d’estomacs tordus, les enfants sont malades et le personnel de bord circule pour distribuer des sacs plastiques. Accostage au Stiff dans le froid et la mouille. Nous avons réservé des vélos. Le loueur organise lui-même et gratuitement le transfert des bagages jusqu’au bourg de Lampaul. Après trois heures de lutte contre le mal de mer, voici venu le temps d’affronter une première côte et un grand vent de face à coups de pédale… On nous avait vendu une île sans voitures… en réalité encombrée de voitures. Nous avons même vu, sur le coup de midi, un embouteillage dans la rue principale, face au Huit à Huit… L’après-midi, nos vélos s’envolent, avec nous bien entendu, pour aller admirer les effets de la tempête sur la pointe de Pern, vers le phare de Nividic, blancheur de la mousse et tourbillons des vagues, glaciers en mouvement.
Des cathédrales d’écume se dressent de manière éphémère au-dessus des rochers sentinelles et des pylônes électriques conçus pour alimenter le phare et qui ne sont plus aujourd’hui entretenus. A force de nous aventurer trop près, nous disparaissons sous une montagne d’eau de sel, mais heureusement, nous ne sommes que trempés jusqu’à l’os et sur les vélos du retour, la chaleur du soleil revenu nous sèche.

Les jours suivants, la tempête se calme. Dès le lendemain, l’océan est redevenu bleu. A l’autre pointe de l’île, Porz Doun, on s’assied face au phare de la Jument. On longe la côte à vélo jusqu’à voir nettement l’île de Molène, derrière son phare de Kéréon, à l’intérieur si luxueux à ce qu’on dit (une dame ayant légué par testament sa fortune afin qu’on le fournisse dans les bois exotiques les plus rares).

Le musée des phares et balises est sis au phare de Créac’h, le père de tous les phares (c’est ici que maintenant est installé l’ordinateur qui commande à tous les phares de l’île), édifice dix-neuvième. Dans ce musée on apprend que Fresnel, l’inventeur de la théorie ondulatoire de la lumière, a conçu tout le système d’éclairage des côtes françaises au début du XIXème siècle. Partisan de Louis XVIII, il eut quelques problèmes de prison pendant les Cent jours, mais Arago le sortit de là, et les côtes françaises lui furent à jamais reconnaissantes. Sa principale trouvaille fut de trouver un système de lentilles en remplacement des miroirs paraboliques gaspilleurs de lumière (seulement 50% est reflétée). Le musée expose parmi les plus belles et les plus énormes lentilles que l’on puisse imaginer. Fresnel établit aussi un classement des phares: ceux de premier ordre qui devaient avoir la portée maximale pour les bateaux qui croisaient en haute mer et ne voulaient pas se rapprocher des côtes, ceux du second ordre, qui permettaient un voyage plus près des côtes et enfin ceux du troisième ordre qui gardaient entre autres choses les entrées des ports. Le musée est aussi celui des naufrages, comme le plus célèbre, celui de 1896, du navire anglais Drummont Castle qui revenait du Transvaal et n’avait plus qu’un jour de navigation avant d’atteindre Londres mais qui hélas percuta les rochers près d’Ouessant, entraînant au fond de l’Océan ses 253 passagers et marins, dont seulement trois furent sauvés. On garde des souvenirs plus drôles comme celui d’un naufrage qui ne fit aucune victime mais qui déversa sur les côtes des dizaines de barils de vin, à la grande joie des Ouessantins. Une femme, que les gendarmes voulaient empêcher de boire, plongea aussi sec dans un tonneau.

Les sauveteurs de ce temps intervenaient avec des canons et des fusils qui permettaient d’envoyer sur les navires en perdition des extrêmités de câble va-et-vient. Les carcasses fracassées sur les rochers faisaient le plaisir des habitants qui n’avaient pas, sans cela, de quoi se fournir suffisamment en bois. Beaucoup de poutres de charpente et de meubles sont ainsi manufacturés à base de bois d’épaves. Malgré ses manques, l’île au XIXème et au début du XXème fut un havre de paix, un jardin cultivé, habité essentiellement par des femmes puisque les hommes étaient au loin. Bonheur seulement ponctué de morts emportés par l’océan. La population ouessantine a une dette envers la Révolution: c’est elle qui la libéra des dures conditions que lui imposait la royauté: population réquisitionnée pour les guerres, sévèrement contrôlée, taillable et corvéable peut-être plus qu’ailleurs. C’est peut-être de là que lui vient cette propension qui me semble apparente à soutenir les candidats de gauche …

Dans ce musée, est projeté un film de Jean Epstein, gloire du cinéma d’avant-guerre, lié à Marcel l’Herbier, Louis Delluc et Germaine Dulac, et qui se spécialisa dans les documentaires. Il réalisa ce film en 1929 sur les phares du Finistère et sur Ouessant, témoignage rare de la vie dans l’île dans ces années-là. Une île plus peuplée alors que de nos jours (on parle d’environ trois milles habitants?), où le dimanche, des foules de femmes en noir de tous âges, et ornées de leurs coiffes légendaires, se pressaient sous le porche de l’église de Lampaul.

(image du film Finis Terrae)
En ce musée toujours, des résultats de fouilles archéologiques menées depuis une vingtaine d’années par une équipe dirigée par l’archéologue P. Le Bihan, qui ont révélé deux moments clés de la population d’Ouessant (ainsi dénommée par Saint Pol Aurélien): la fin de l’âge de bronze (vers 1400 avant JC) et le premier âge de fer (vers 750). Les archéologues ont reconnu des fondations de village, bâtiments réguliers et rues orientées nord-sud ou est-ouest. Curieusement, on n’a pas trouvé de restes semblables ailleurs en Europe de l’Ouest que… au bord du lac de Neuchâtel, en Suisse (site de Cortaillod). L’île fut habitée sans doute parce qu’elle fut toujours sur les grandes routes commerciales (depuis Pytheas l’Ancien, premier grec à parcourir une route maritime jusque dans les îles britanniques), et puis aussi, plus tard, comme lieu de refuge à des peuples fuyant les envahisseurs saxons.

L’éco-musée du Niou est à quelques coups de pédale, un intérieur de maison soigneusement conservé, aux rideaux de lin bien proprets, meubles colorés, bleus ou rouges, cheminée enfermée faite principalement pour cuire ou fumer les aliments, tels la saucisse “schilgic” imprégnée de la fumée de mottes de gazon (on en trouve encore dans les restaurants). Les lits sont clos et minuscules, faits pour qu’on y dorme assis ou en chien de fusil – puisque la position allongée ne peut être que celle des défunts – , le berceau du dernier né à proximité pour que la mère puisse dans son sommeil négligemment bercer bébé. De part et d’autre de la cheminée: des vaisseliers avec des assiettes ornées de narrations de faits historiques récents  ou de scènes humoristiques (sur une assiette: “j’y suis allé, mais il n’y avait personne”, dit le benet, “alors c’est qu’il y avait quelqu’un” répond la rouée). A la seule et unique pièce où tout le monde vivait (mangeait et dormait) répond en parfaite symétrie, l’autre pièce, la “jolie pièce” celle qui n’était utilisée que pour les cérémonies et qui renfermait les souvenirs précieux, jamais chauffée, mais faisait-il si froid, une fois que l’on s’était protégé du vent?

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Printemps littéraire -II : Lorette Nobécourt

La première fois que j’ai « rencontré » Lorette Nobécourt, c’était par écran interposé. Cela doit bien faire une dizaine d’années. Je zappais devant la télé et j’étais tombé sur une émission, probablement sur Arte, où  elle parlait, assise sur une chaise, dans un décor très nu, pour autant que je m’en souvienne, quelques questions et commentaires venant d’une voix off. Elle parlait du roman qu’elle venait d’écrire alors, et qui devait être ce « En nous la vie des morts », paru depuis en édition de poche. J’avais pris l’interview au milieu, mais pour le peu que j’en avais entendu, après cela, j’étais resté interdit un bon moment. Voilà quelqu’un qui faisait entendre une voix qui était comme une voix venant d’un autre monde, presque comme si elle venait de l’empire des morts. Elle laissait d’ailleurs entendre, comme cela était indiqué dans son beau titre, une présence des morts parmi nous. Et elle, elle disait sa quête d’absolu, en même temps que son doute profond, son désespoir qui pourrait, qui sait, un jour, la conduire à ne plus écrire. Sa voix était grave et chaude, son regard bleu d’acier transparent. Son corps était comme habité. J’apprendrai plus tard que si son premier roman s’appelait « La démangeaison », c’était parce qu’elle avait souffert, la plus grande partie de sa jeunesse,  d’un eczéma qui laissait sa peau perpétuellement blessée donc extrêmement sensible au moindre contact, de l’air comme des autres. Je m’étais dit qu’il faudrait la lire bien entendu et j’avais parfois cherché son livre dans les librairies, hésitant à l’acheter peut-être de peur d’être déçu… Puis je l’avais acheté, et lu. Roman bizarre, histoire d’un être qui cherche refuge dans une cabane du Vermont après la mort de son ami et celle de sa mère. Quelques clés encore me manquaient pour entrer dans cette œuvre. Et puis voilà qu’en ce printemps du livre, à Grenoble, ce samedi, une plage horaire était consacrée à l’écrivaine, dans le vieil hôtel de Lesdiguières, cet endroit rococo et désuet dont autrefois on avait fait « le » Musée Stendhal (disparu aujourd’hui… quand un musée Stendhal à Grenoble ?). Je revoyais bien la même personne que celle qui m’avait chamboulé un soir d’il y a longtemps sur Arte. On la devinait toujours aussi tendue, nerveuse d’avoir à répondre. Bredouillement, hésitation, peine à saisir d’emblée l’extrémité du fil qu’elle va tenter de dévider au cours de cette heure d’entretien.

Son  dernier roman – « Grâce leur soit rendue » – est ce que j’ai lu de plus beau et de plus envoûtant, depuis de très nombreuses années (me rappelé-je même roman semblable ?) : pas une ligne que l’on puisse dire insignifiante ou superflue dans la façon de donner vie à des personnages ayant une force, une présence telles qu’on sait qu’on ne les oubliera pas une fois le livre refermé.

Lorette Nobécourt dit qu’elle croit fortement à la littérature, au langage (elle dit le Verbe). Elle croit en la littérature parce que celle-ci, quoiqu’on en dise, peut changer le monde, puisqu’elle change déjà la vie d’une personne, celle qui écrit, et que cette personne fait bien partie du monde. Elle croit au langage parce que c’est bien tout ce que nous avons, nous, pauvres humains. Et c’est loin de n’être rien puisqu’il nous tire vers la transcendance. Nous sommes dans le monde, nous ne savons pas comment, ni d’où, mais comme elle le dit, ce mystère est une « sacrée affaire » : il nous appartient d’en tirer le meilleur parti. Pas le temps d’être médiocres. Nous devons viser sans discontinuer cette part de nous-même qui est hors nous-mêmes, toujours projetée devant nous. Lorette Nobécourt croit en l’amour et son dernier roman s’en propose comme une lumineuse illustration. Il s’agit de l’amour entre Roberto et Unica, tous deux natifs du Chili, exilés en Europe, à Barcelone exactement, et tous deux écrivain (la plupart des prénoms sont ceux d’écrivains qui ont compté dans la vie de l’auteur : Roberto Bolano, Unica Zurn, Sylvia Plath).  Unica est une femme que l’on dirait « folle », en tout cas bipolaire, mélancolique, donc de ces êtres qui nous renvoient à notre interrogation sur la folie : « peut-on dire qu’il est fou celui qui veut vivre à tout prix dans un monde mort » ? Et la Unica du roman est comme ça justement : tellement vivante qu’on la dira folle. Dès le début du livre, nous savons qu’elle se suicidera, laissant un jeune fils, Kola, oui, comme la presqu’île (il y a donc un prénom qui n’est pas d’écrivain), que l’on sait choisi par la mère à cause d’un médaillon que possédait la grand-mère à l’effigie de Saint Kola (mais on apprendra à la fin de l’histoire, des raisons bien plus complexes, et liées à une autre histoire d’amour).  Unica est sans concession, quand elle doit participer à une réunion de vagues relations où le verbe se fait vide et insignifiant, elle le dit (« Le verbe est mort ici, lui glissa-t-elle, je vois la charogne du verbe sur la table »). Quand Roberto la rencontre, il l’aime tout de suite ardemment (« Ce qu’il désire lui, c’est lécher les paupières d’Unica. Il le fait parfois, dans les cafés, parce qu’il aimerait laper le liquide que devient la lumière quand elle entre dans ses yeux ». (p. 59)). Bien sûr, « il ne savait pas distinguer la folie de la liberté », et mal lui en prend, à moins que cela ne soit au contraire l’occasion de l’expérience la plus tendue vers la lucidité qu’il puisse vivre. Le personnage qui leur survit, à ces deux-là, c’est le fils, Kola, tôt devenu orphelin. L’un des thèmes du livre est la transmission. Ou bien la réincarnation (ce que Lorette Nobécourt s’abstient de dire) : comment l’esprit d’une mère vit-il encore dans un jeune homme avide de toutes les expériences et connaissances, qui est prêt à se perdre totalement pour mieux, enfin, se retrouver, au-delà de son individualité, tel un point (une singularité ?) au sein d’une lignée qui le ramène au Chili, sur les traces de l’enfance maternelle, après une errance romaine propice à tous les excès de vie. Ne nous y trompons pas : Kola n’est pas toujours glorieux, c’est même parfois un sacré « petit con » (par exemple dans son arrogance à l’égard de Giuseppe, ex-mari de la femme qui l’héberge, ex-militant d’extrême-gauche, ex-braqueur, homme las qui aimerait sans doute au moins faire reconnaître qu’il est  sain de prendre en compte ce fait : qu’il existe des classes sociales, ce qui est bien loin des soucis de Kola).  Mais la romancière a ce don incroyable de nous faire vivre de l’intérieur la rage, la colère de quelqu’un dont nous ne partageons pas nécessairement les points de vue.

Avec ce livre, on se réconcilie avec la littérature (si tant est qu’on ait pu être fâché avec elle !) car on comprend pourquoi elle est active, vitale pour nous : ce n’est pas une question de « culture » ni de « verni », mais de ce qui va droit à l’essentiel et que nous pourrions ignorer sans elle. Lorsque j’écoutais Lorette Nobécourt dans ce salon rococo, puis lorsque je la lisais, je sentais combien ses mots étaient susceptibles d’opérer d’authentiques transformations sur son lecteur ou son auditeur, à la façon dont on aimerait que soit une psychanalyse : nous obliger à nous déprendre des routines de nos vies, des fausses images de nous-mêmes, des illusions confortables, afin de nous maintenir le regard sur « l’ouvert » comme le disait Rilke. Ou bien de revitaliser en nous l’enfant (« et non pas l’enfance » dit-elle) et d’être ou de demeurer, selon la belle formule d’Hölderlin « l’enfant aux cheveux blancs ».

NB: que madame Nobécourt m’excuse de mettre une photo d’elle prise par moi, en quelque sorte « volée » au cours de l’entretien… Si nécessaire, je serais prêt, bien entendu, à retirer cette photo, pour la changer en une plus « officielle ».

J’ajoute aussi, pour ce qui me concerne, et qui ne fait que m’attacher encore davantage à ce livre, que j’y retrouve, vivants autant que les personnages, quelques-uns des endroits du monde que j’aime le plus : Leh (Ladakh), Puerto Natales (Chili), Valparaiso, Rome et…. Dieulefit (Drôme)!

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Printemps littéraire

Comme chaque année, à Grenoble, fin mars, a lieu le Printemps des Livres. Ce printemps va-t-il me donner goût à revenir sur ce blog, déserté depuis de longues semaines ? Et puis pourquoi  cette absence ? A y réfléchir, on peut conjuguer les raisons. Certes, l’étude, la sacro-sainte étude détourne de l’activité ludique d’écrire. Mais quoi de si important à étudier donc, me direz-vous ? Hard to explain… Il existe des efforts pour comprendre certaines choses, qui ne se disent pas, ou alors quand tout est fini, quand on a compris, si ce jour arrive jamais. Le travail où je m’absorbe contient entre autres choses la lecture de textes ardus, mi-mathématiques mi-philosophiques dont certaines pages à elles seules nécessitent bien plusieurs jours de réflexion en continu.

Mais ce n’est pas tout. Le plus important : quoi dire ? Oui, quoi dire quand on est tellement ruiné de ses espoirs par la brutalité et l’obscénité du temps ? Quand l’entrée en campagne du président-candidat se fait sur le registre d’un monceau permanent d’injures et de coups au bas ventre et quand les petits salauds tueurs d’enfants font la une des journaux (1) ? Il n’y a  rien à dire quand la parole est démonétisée et qu’à longueur de twitts, de francetv info, de radio et d’alertes sur le smartphone éclatent de façon impromptue des messages dénués de sens, chacun reléguant le précédent dans un vide sidéral d’où il n’aurait jamais du sortir.

Je sais bien qu’il reste quelques pièces de théâtre, quelques poètes. De telles pièces, j’en ai vues ces jours, les plus émouvantes n’étaient pas les plus célébrées : une jeune troupe grenobloise (le CREARC) avait ainsi monté fin février, à égalité avec une jeune troupe de Tizi-Ouzou le beau texte de Kateb Yacine : « le cadavre encerclé » extrait du cycle « le cercle des représailles ». Moitié en arabe, moitié en français. Cette pièce évoque les massacres de Sétif de 1945. Jeu incertain des comédiens mais d’une telle fraîcheur. Vu aussi « Les liaisons dangereuses » à l’Atelier, mise en scène de John Malkovitch. Très beau. Très sexy. Et puis « Les bonnes » de Genet à la MC2 de Grenoble, avec les grandes actrices que sont Hélène Alexandridis, Myrto Procopiou et Marilú Marini. Aucun doute que le théâtre apporte au spectateur plus que ne lui en donnera jamais le cinéma. La présence. Des corps et des voix.

Ce passage aux voix me ramène à mon sujet initial : le printemps des livres. Qui accueillait (ou plutôt n’accueillait pas car il avait du rester chez lui, à Tanninges, pour raisons de santé) le grand écrivain anglais John Berger, dont les relais présents (son traducteur Carlos Laforêt, son éditeur Francis Combes, son fils Yves Berger) mettaient en avant le rôle que joue dans son œuvre le thème de la voix. C’est banal. On l’a souvent dit, on le constate, mais on ne se lasse pas de le dire pourtant. Un livre c’est une voix. Le livre émerge, est réussi, poursuit son chemin quand il a trouvé précisément la voix qui le porte, celle que l’on entend dès qu’on ouvre les pages et qui ne nous quittera plus. C’est ce qui explique que beaucoup de livres nous tombent des mains, notamment j’ai remarqué souvent des romans américains : ils ont une histoire, l’auteur a du métier, c’est bien ficelé. Et pourtant il n’y a pas de voix. A moins que ce soit parce que nous sommes incapables de l’entendre, remarquez… c’est possible aussi. John Berger absent physiquement, les organisateurs de la rencontre avaient enregistré sa voix,  justement, lisant quelques poèmes. C’était encore mieux. Je veux dire : il était encore plus là, tellement sa voix était puissante, aisée, ample, profonde. Et pour le traduire, une comédienne, Isabelle Eudes, qui était allée s’entretenir sur place avec le poète et avait testé auprès de lui sa capacité de lire. Il en ressortait un travail saisissant : une autre voix, qui se superposait à celle de l’homme, une voix de femme qui se servait au maximum des silences.

Plus tard, quelqu’un lut des textes plus théoriques.

En août 2007, il écrivait ceci dans un article où il parlait beaucoup du livre de Naomi Klein « la stratégie du choc » :

Ceux qui administrent les chocs – qu’il s’agisse des tortionnaires, des économistes ou des épouvantails – ont appris, après un demi-siècle d’expérimentations, que la façon la plus efficace de détruire le sens d’identité des gens consistait à démanteler et à fragmenter systématiquement l’histoire de leur vie qu’ils s’étaient racontée jusque-là – à effacer le passé.

Une fois le passé effacé, n’importe quel slogan politiquement pourri, malgré l’innocence qu’il affichera, fera l’affaire : l’heure est au changement, prenons un nouveau départ, repartons de zéro. Ainsi va la démagogie du néolibéralisme.

Dans ce même texte, il revenait sur la campagne présidentielle de 2007. Propos qui, assurément, s’appliqueraient à celle de 2012 :

Aucun des deux (candidats) n’expliquait ce qui se passait dans le monde, l’influence de ces évènements sur la France ou leurs conséquences prévisibles, et les choix susceptibles d’en découler. Ni l’un ni l’autre n’avait de carte. Et ils n’avaient pas de carte parce qu’ils n’osaient pas parler de l’histoire. Quelques références démagogiques, un ou deux débats sur les dernières statistiques locales, mais aucune lecture de l’histoire, aucune reconnaissance de vies situées dans l’histoire, aucune conscience des histoires que les gens se racontent pour donner un sens à leur combat pour vivre. Et ce, face à un électorat qui était, du moins jusqu’à peu, le plus politisé d’Europe !

***

Enfin, pourquoi aucun des deux principaux candidats n’a-t-il osé parler de l’histoire ? J’ai bien une réponse, lapidaire. Mme Royal parce qu’elle ne sait pas quoi dire à Rosa Luxemburg. M. Sarkozy parce qu’il garde dans sa manche la doctrine du choc économique.

Je sais. Ce texte fait penser à ces antiennes répétées à l’infini selon lesquelles en quelque sorte, ce serait blanc bonnet et bonnet blanc. Et bien non, pourtant, il n’y a pas symétrie. Il est moins grave de devoir baisser la tête devant Rosa Luxemburg que d’être prêt à toute manigance et ignominie pour que perdure un pouvoir mortifère. Il est moins grave, contrairement à ce que laisse entendre J-F. Kahn dans son pamphlet « Menteurs », de mentir par omission, d’avoir le mensonge « honteux » que de mentir effrontément, en vous regardant en face, « mensonge brut de décoffrage » comme dit Kahn, mensonge qui mêle la dénégation à l’insulte.

John Berger a, paraît-il, confié à ses amis qu’il était venu vivre en France il y a plus de quarante ans car il ne pouvait plus supporter le climat politique en Grande-Bretagne, mais que s’il avait su comment les choses allaient évoluer de ce côté-ci de la Manche… il aurait peut-être hésité à deux fois avant de prendre une telle décision. C’est que, voyez-vous, depuis dix ans nous vivons dans un climat particulièrement nauséabond. Surtout les cinq dernières années.

Vivement que les choses changent.

(1)    Honte au « Monde » daté du 30 mars, qui fait la promotion de cette crapule sur 3 pages de son supplément « Livres », avec en gros titre : « Moi, M. M. ».

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Comment l’autre devient « sauvage »

Encore en 1933, à la Foire du Trône, on exhibait des « sauvages », qu’un montreur obligeait  à se trémousser, rythmant la danse au moyen d’une badine avec laquelle on dresse les chevaux. Ils étaient par couples, enchaînés, originaires en général d’Afrique. On forçait également des gens, noirs de peau, à manger de la viande crue devant les spectateurs afin de persuader ces derniers qu’il s’agissait de dangereux cannibales.  Dans les années trente, toujours, on exhibait des gens atteints de douloureuses malformations ou de maladies génétiques pour le plaisir et la rigolade de spectateurs qui en demandaient toujours plus. De pauvres microcéphales tirés d’un recoin du San Salvador étaient catalogués comme « les derniers Aztèques ». Des géants microcéphales également étaient présentés comme d’improbables « frères australiens ». Le moindre défaut, comme une anomalie de pigmentation, faisait recette. Ainsi de ces trois sœurs ayant des tâches blanches sur la peau noire de leur visage, immédiatement exhibées comme « les trois grâces tigrées ». Les choses commencent à vrai dire très tôt puisque dès le XVème siècle, tout de suite après Christophe Colomb et son voyage aux Amériques, habitude est prise d’arracher à leur terre d’origine des indigènes perçus comme étranges pour ne pas dire parfois monstrueux. Il en fut même ainsi de pauvres Inuits, toute une famille déportée dans les années 1600 à la cour du Roi du Danemark, qui n’avaient la permission de retourner chez eux que lorsqu’ils auraient acquis des mœurs « civilisées », autrement dit lorsqu’ils se seraient convertis au christianisme et appris la langue danoise. Les pauvres firent l’effort mais… moururent à Copenhague avant de pouvoir retrouver leur terre arctique. Le cas plus célèbre est bien sûr celui de Saartjie Baartman, dite « la Vénus hottentote » par dérision, et dont la dépouille fut restituée à l’Afrique du Sud en 2002. A partir du XIXème siècle, des indigènes commencent à demander leur du : ils seront payés pour s’exhiber. Des individus font fortune en s’érigeant comme des sortes d’impresario ou de chef de troupe, comme le fameux Buffalo Bill.

On voit des photos des Grandes Expositions (celle de 1900 à Paris, ou bien la Grande Exposition Coloniale de 1937) et de notre en apparence innocent « Jardin d’Acclimatation » où ces objets de curiosité que sont ces gens venus d’ailleurs se livrent à des activités « exotiques » à l’intérieur d’enclos délimités par des grillages. Les danses, les numéros d’artistes se multiplient.

Le clown Chocolat est le premier clown d’origine africaine, glorifié par Toulouse-Lautrec dans une illustration du journal « le Rire ». Après 1937, les exhibitions s’éteignent. Le commentateur de l’exposition prétend que c’est désormais parce que le spectateur a trouvé mieux au cinéma, puis à la télévision. Il ne dit pas que ledit spectateur a trouvé aussi les voyages organisés : on peut désormais voir ces « autres » dans leur cadre naturel, n’est-ce pas « beaucoup mieux » ?

Tout cela, c’est ce que montre la riche exposition du musée du Quai Branly sur « l’invention du sauvage », exposition plusieurs fois mentionnée dans les médias, qui a Lilian Thuram pour curateur général. Une exposition-choc qui fait très vite comprendre, qui ferait peut-être même comprendre à un Guéant (qui sait ?) ce que c’est que la stigmatisation de l’autre, sa transformation en autre absolu, en étranger, en sauvage, en non civilisé. Comment les badauds des années trente auraient pu ne pas penser que « notre civilisation est supérieure aux autres » quand ils découvraient ces colonisés à l’air hagard, défilant comme du bétail dans les allées de nos expositions coloniales ? D’autant que la « science » s’y mettait avec application : anthropométrie sous toutes ses formes, mesures des paramètres du crâne, frénésie des nombres, afin d’attacher quelques idées préconçues à des graphiques et des appareils de mesure « qui ne sauraient mentir ». Cette exposition n’était pas sans risque, celui d’un court-circuit qui aurait pu exister dans le chemin du regard du spectateur de 2012 sur celui que le spectateur des années trente (et avant) portait sur les autres peuples et sur les difformités des « freaks », et qui aurait consisté à mettre ne serait-ce qu’un instant le second entre parenthèses pour s’installer carrément à sa place, revêtant ainsi les caractéristiques du voyeurisme. Espérons que ce piège est évité : l’exposition a la bonne idée de se conclure sur une mise en cause de soi-même, chaque spectateur étant invité à s’interroger sur son rapport à l’autre.

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La République à Grenoble (suite) : encore l’éducation

Sujet primordial, qui le contesterait ? Tellement énorme et en même temps si délicat à aborder. Car ce thème n’est pas seulement susceptible d’être traité en termes de nombre de postes : oui, nous en sommes d’accord, il en faut plus et les dernières années ont été désastreuses. Mais, après  avoir répondu à la question (posée ici en ces « états généraux du renouveau ») : « une autre école est-elle nécessaire ? » il faut aussi entrer dans le vif du contenu de l’éducation : « une autre école est-elle possible ? ». Consensus vite fait (le débat était sous l’égide de la ligue de l’enseignement) : une autre école est nécessaire. Mais au-delà de cette recommandation ? Quelle autre école ? et puis d’abord, n’est-ce pas ambigu comme expression ? car on peut envisager une autre école à la place de l’ancienne, ou une autre école en complément de l’ancienne. Si c’est en remplacement de l’ancienne, il va falloir drôlement ramer, tant l’inertie est grande. Dans la salle, une question était posée : que représentez-vous au sein du système de l’éducation nationale ? Une autre voix corrigeait : « combien de divisions ? ».

Un membre de la table ronde tranchait vis-à-vis des autres par son souci de franc-parler et son envie manifeste de faire bouger les choses. Il reprenait à Claude Allègre (qu’on ne s’attendrait pas à entendre citer en ces lieux, mais bon…) une comparaison un peu oiseuse : on n’a pas inventé l’électricité en tentant d’améliorer l’efficacité des bougies. C’est joli, cette idée, mais ça ne dit pas grand-chose en réalité, car la comparaison est, encore une fois, très douteuse : penserait-on à « inventer » un système faisant mieux que l’école actuelle par des voies totalement différentes ? Si oui, en a-t-on l’embryon ? L’homme qui s’exprimait ainsi est un certain Bernard Gerde, militant pédagogique actif et connu de la région grenobloise, co-dirigeant (avec Marie-Cécile Bloch) une expérience qui a l’air d’être assez unique en France : le Collège-Lycée Elitaire pour Tous (CLEPT), à la Villeneuve de Grenoble (voir ici et ici). Etablissement qui recueille les décrocheurs du système classique. Pour lui, les décrocheurs en question sont les plus parfaits analysants des failles du système. A les interroger, on se rend compte, paraît-il, qu’il existe une convergence des analyses et que l’on peut identifier un cœur de problèmes, et que ce cœur est dans la classe elle-même. Hélas, on n’en saura pas plus. J’ai mon idée sur la question, mais je présume que si l’on ne va pas plus loin dans l’exploration des causes c’est afin de maintenir une unité consensuelle entre les intervenants et entre ceux-ci et la salle…. Et si on  s’emmerdait à l’école ? (ça, c’est moi qui le dis, aucun des intervenants ne s’aventurerait dans une telle hypothèse). Des journées trop longues, des heures interminables, un manque évident de « méthodes actives ». Dans l’établissement de B. Gerde, les enseignants sont présents et disponibles. Ils reçoivent les élèves avec attention et ne leur opposent pas ce regard désastreux que « ceux qui savent » se croient obligés de porter sur ceux en qui ils supposent une infinité de lacunes et de carences. Un établissement, je présume, où on prend ses distances, donc, vis-à-vis de l’évaluation : il n’en a guère été question. Au cours du débat apparaît en filigrane une division que l’on retrouvera sans doute toujours à gauche : entre ceux qui croient en une sélection assise sur des bases d’égalité des chances, et ceux qui voudraient bien qu’on en termine avec cette idée de l’Ecole comme outil à trier. Autre observation : ce genre de débat, typiquement français, fait souvent naître un malaise tellement on y avance des idées et des propositions qui semblent aller de soi, tout en semblant les découvrir. Ainsi, il apparaît révolutionnaire de proposer un enseignement professionnel et technique non pas, bien sûr, comme alternative à la filière générale, mais comme une suite à cette filière, de sorte que les jeunes y entrent non pas parce qu’ils y « tombent », faute de bons résultats en culture générale, mais parce qu’ils le choisissent. N’est-ce pas là ce qui existe dans d’autres pays d’Europe ? En Suisse, par exemple ? Cela n’a donc rien de révolutionnaire et nécessiterait seulement un peu de volonté de la part des politiques et des enseignants. Belle parole encore, de la part de ce B. Gerde citant Deleuze : « avoir une position éthique, c’est se tenir à la hauteur de ce qui nous arrive », qu’il réécrit : « se tenir à la hauteur de ceux qui nous arrivent ».

Et l’après-midi : heureusement ( !) encore l’école. Il est remarquable que, cette année, pour la présidentielle, la gauche ait réussi à imposer ses thèmes, au lieu de se retrouver embourbée comme d’habitude dans les questions de sécurité. Ce deuxième débat réunissait François Dubet, le sociologue, et Vincent Peillon, le responsable des questions d’éducation auprès de François Hollande (futur ministre de l’EN ?). Confrontation de l’homme de science (même s’il s’agit de sciences humaines) et du politique. Le premier précis, prêt à énoncer des vérités qui dérangent, le second, calculateur, voulant s’en tenir à un discours unificateur gommant les aspérités : d’où il résulte bien souvent des envolées ronflantes et comme une impression que, malgré le vent que c’est censé dégager… on reste sur place. Dubet a bien raison de souligner que le malaise de l’école (sa « dégradation » comme cela figurait dans l’intitulé du débat) date de bien avant Sarkozy, Darcos et Chatel. Ils l’ont, certes, amplifié par la suppression de postes ou celle de toute formation des enseignants.  Mais on doit prendre garde au piège qu’ils nous tendent : en ayant tenu un discours ultra-libéral (encore récemment : abandon du collège unique, mise en concurrence des établissements sous couvert « d’autonomie »), ils nous poussent vers une attitude défensive qui pourrait nous empêcher d’analyser les vrais problèmes. L’école souffre d’autre chose que de la suppression de postes. Partant des enquêtes PISA, Dubet délivre cette observation choc : à l’assertion « si je ne comprends pas en classe, je demande des explications à mon professeur », 80% des élèves des pays de l’OCDE répondent « oui », alors que…. 80% des élèves français répondent « non » ! Crise de confiance, de confiance des élèves envers les profs, crise de confiance des profs en eux-mêmes, crise de confiance envers toute l’institution scolaire. Peillon prévoit une grande loi-programme à l’automne. Le ministre de l’EN, si FH est élu, réunira les partenaires habituels étant entendu que rien ne peut se faire sans l’accord des premiers concernés. Il sait que les problèmes ne seront pas résolus du jour au lendemain et souhaiterait qu’un ministre de l’EN ait l’assurance de garder son mandat pour au moins cinq ans.

Divergence perceptible : Dubet, en tant que sociologue, analyse une situation présente et tente de trouver des remèdes, là où Peillon se lance dans des envolées historiques, des références aux républiques passées, à une tradition de l’Ecole républicaine qui fait, dit-il, que « lorsque l’école est en crise la république va mal et réciproquement ». C’est donc un nouveau Contrat qu’il requiert, une nouvelle fondation. Mais ceci reste dans le théorique, l’abstrait, le cadre formel de l’école. Ne répond en rien au souci de sauver l’avenir des jeunes des cités. Peillon et, je le crains, les socialistes majoritaires, croient que l’école sera sauvée par encore plus d’école, de façon interne à l’école. Dubet a raison de lui objecter qu’on ne réformera pas l’école en restant dans cet entre-soi de la classe moyenne (car les enseignants sont bien sûr les prototypes mêmes des membres de cette classe) et que l’école ne doit pas être le lieu unique de l’éducation des jeunes. Qu’elle ne sera sauvée que par l’intervention des EXTERIEURS. Il répond ainsi à l’interpellation d’une dame… qui se trouve être la dame citée plus haut, comme co-créatrice du CLEPT qui rappelle en gros que, les concertations c’est bien joli, on en a eu une belle sous Jospin, mais qu’hélas elles n’ont pas conduit à grand-chose, ou on les a oubliées. J’ajouterai : qui se souvient du rapport sur l’éducation que le premier gouvernement de gauche avait commandé à Bourdieu au début des années quatre-vingt ? Or, dit cette dame (qui s’appelle Marie-Cécile Bloch), on sait depuis plus d’un siècle ce qu’il faut pour rendre l’école attrayante et tenter de résoudre les problèmes de décrochage (je suppose qu’elle veut dire petits effectifs, méthodes actives etc.), alors à quoi bon ? Associer les parents au processus ? c’est louable, mais souvent les membres des fédérations de parents sont… encore des enseignants. Comment faire pour associer au processus des familles populaires des cités qui sont dans une attitude de défiance profonde vis-à-vis de l’école ? On s’agace que peu de réponses concrètes à ces questions ne soient données par le politique. Le livre récent et souvent astucieux « 80 propositions qui ne coûtent pas 80 milliards » (édité par Patrick Weil) donne pourtant des pistes, en citant des expériences faites dans certains quartiers. Un programme intitulé « Mallette des parents » a ainsi été mis en œuvre dans l’Académie de Créteil, axé sur l’aide que les parents pouvaient apporter à leurs enfants, les relations avec le collège et la compréhension de son fonctionnement. Le protocole était de tirer au sort des parents au sein d’une population de parents volontaires (très sollicités par les enseignants). Un tel programme a été une réussite : sa portée a pu être évaluée au moyen d’un plan d’expérience bien défini. L’efficacité s’est mesurée notamment par une baisse d’absentéisme, dans les classes où l’expérience était pratiquée, de 20%.  Autre problème soulevé : comment faire pour rétablir une homogénéité entre les établissements, après la désastreuse disparition de la carte scolaire ? Dans « 80 propositions… » une piste encore : réserver à l’avance un pourcentage fixe (de l’ordre de 6%) des élèves de terminale pour l’accès aux classes préparatoires (solution semblable adoptée en Californie et au Texas). Certains élèves auraient alors intérêt à choisir un lycée étiqueté « moins bon » en pensant y avoir plus de facilité à figurer parmi les meilleurs. Je sais, ceci fait très « replâtrage » et valide implicitement les notions de « classe préparatoire » et de « bons élèves », mais il faut commencer par quelque chose. On sait bien, avec Peillon, qu’il n’y aura pas de grand soir de l’éducation nationale….

PS: Marie-Cécile Bloch a écrit un livre, paru en 2011: « Alors, on la fait, cette école pour tous? »

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La République à Grenoble

Périodiquement, un air frais souffle sur la cuvette grenobloise encerclée comme on sait par Préalpes d’un côté et Alpes de l’autre. Grâce à Libé, grâce à Marianne ou bien à « la République des Idées », belle collection dirigée par Pierre Rosanvallon, tout ce que la France connaît comme penseurs de la société et politiques prêts à débattre se retrouve dans des salles et sur des scènes en général  consacrées au théâtre et à la musique. Ce week-end, je n’irai pas lire l’énigme de Chantal Serrière, sur le blog « Ecritures du Monde » : j’irai écouter (voire participer à) quelques débats à la mc2 (ex-« maison de la culture », héritage de Malraux, refaite il y a dix ans en plus moderne, en plus bétonné aussi…). Education, fiscalité, Europe, (dé-)mondialisation, république citoyenne etc. seront au programme, comme cela a déjà commencé de l’être hier.

Ainsi hier, à 11h30, Arnaud Montebourg et Bernard Guetta dialoguaient sur « l’Europe est-elle l’ennemie du citoyen ? ». Oui, répondaient-ils ! Surprenant, non ? Mais ils voulaient dire : cette Europe-là, celle qui s’est construite on ne sait trop comment, ou plutôt si : on le sait trop bien, sous l’emprise d’un libéralisme échevelé, en ne faisant aucun cas des peuples, ni des exigences minimales de la démocratie. Europe diktat, Europe sanction. Europe outil, Europe utilisée par nos gouvernants (tous de droite actuellement) lorsqu’ils veulent faire passer des  mesures impopulaires (ils sont contre à la gare du Nord et pour à l’arrivée à Bruxelles, rappelle Montebourg). Pas de démocratie, des commissions sans légitimité qui arrêtent ce sur quoi le Parlement a le droit de légiférer etc. et ensuite, en une nuit, nos députés qui sont appelés à entériner cent cinquante directives en une seule fois, sans possibilité d’amendement, et la menace que si on en retoque une, on soit poursuivi par la Commission européenne, avec lourdes sanctions à la clé…

Certes, l’Europe c’est pourtant aussi la politique agricole commune, qui a si longtemps bénéficié à nos agriculteurs, c’est la paix, c’est Erasmus, comme se plaît à le dire une participante de la salle, et Bernard Guetta acquiesce avec énergie. Aussi, nos duettistes ne baissent-ils pas les bras. Pour Guetta, la solution serait que les partis de gauche s’entendent pour, lors des prochaines élections européennes, faire liste commune, en choisissant une tête de liste qui aurait vocation à devenir le futur Président de la commission en cas d’élection. Après tout, dans les règlements actuels, rien ne s’y oppose, il suffirait d’un peu de volonté politique. Interpellé sur cette question, Montebourg rappelle que le PS et le SPD se sont déjà rencontrés et ont fait une déclaration commune, adoptant des principes de programme communs (qui, malheureusement, excluent toute proposition de changement de statut de la BCE, puisque c’est un sujet tabou en Allemagne !). Rien n’est perdu, donc. Comme toujours, Bernard Guetta se fait le chantre de l’espoir…

Et l’après-midi, bien entendu la séance consacrée à François Hollande… Il fallait se presser devant les portes du Grand Théâtre longtemps à l’avance – même si on disposait d’un billet en bonne et due forme – afin d’éviter de se voir refouler vers l’Auditorium où le débat serait diffusé sur écran. Bousculade garantie à l’entrée. Salle vite comble, avec une grande majorité de têtes blanches, même si, par ci par là, quelques étudiants, IEP ou Ecole d’Ingénieurs, brefs: propres sur eux. Mais qu’attendre d’autre dans un créneau d’après-midi de semaine ? Avec un léger retard, notre futur président bondit sur scène, entouré des journalistes (Maurice Szafran, de Marianne, Nicolas Demorand, Vincent Giret) auxquels s’est joint un jeune de l’Association UniCités. Allure décontractée, sourire facile : le candidat est visiblement très à l’aise. Je ne redirai pas ici les 60 propositions, qui courent partout dans la presse, juste quelques annonces que je n’avais pas entendues jusqu’ici : un gros encouragement au Service Civique pour les jeunes (qui devrait toucher, selon Hollande, au moins 15 pour cent d’entre eux), la présence du jeune d’UniCités semblant être là pour cette annonce (puisque lui-même dit s’être sorti de la galère et de la rue grâce au service civique), retrait immédiat des troupes françaises d’Afghanistan (mais il semble que Sarko lui ait coupé l’herbe sous le pied le même jour en annonçant le retrait pour 2013). Fin de réunion, des dizaines de mains s’agitent, c’est la ruée sur la possibilité de poser des questions. La question de la précarité et de la difficulté de se loger revient, lancinante. On évoque ces travailleurs du plateau matheysin, obligés de trouver du travail autour de Grenoble et qui dorment dans leur voiture, ne trouvant rien de mieux pour se loger à des prix abordables. Les maisons de retraite. Comment faire pour que les meilleurs étudiants en école d’ingénieurs fassent des thèses de sciences au lieu de partir faire du fric. Des questions plus techniques comme sur les traités européens. Et même… que faire pour soulager la souffrance de nos amies les bêtes… (celle-là, le candidat oubliera d’y répondre !). Nicolas Demorand veut clore le cycle de questions, mais la salle en furie en redemande. Une petite dame au fond se lève et, sentant que le micro va définitivement lui échapper, se met à scander : « la san-té », « la san-té » et tout le monde de reprendre : « la san-té », « la san-té » ! Une plus jeune vers les premiers rangs, a plus de chance, et peut poser sa question sur la culture. Hollande répond à toutes ces questions (sauf celle sur nos amies les bêtes, donc…), mais évidemment par des phrases très courtes qui laissent tout le monde sur sa faim…

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La honte d’être Français

Hasard du zapping télévisuel. Après un téléfilm assommant, accumulant les clichés sur la vie de couple, les relations adultérines et les retrouvailles avec « l’Autre » (ponctué par des séances chez le psychanalyste…) où jouait avec peine une Fanny Ardant qui n’a plus l’âge de l’emploi, le tout dans un milieu hyper-bourgeois bordelais, une émission apparaissait hier soir sur les « secrets de famille ».

 Il s’agit de télé-réalité donc. Le propos de l’émission est de présenter un « cas » en créant un suspense au bout duquel on connaît « la vérité ». Le plus souvent, il s’agit d’une double identité ou d’une mère mystérieuse qui s’est enfuie suite à un évènement imprévu. Nous sommes en principe, autrement dit, dans le fait divers. Mais hier soir, ce n’était pas du fait divers. Cela mettait en cause bien autre chose qu’une anecdote. Rien moins que l’histoire. Dure, sombre, tenace. Histoire des heures sombres d’une France qui peut et doit avoir honte. Le « cas » était donc celui de Mohamed, abandonné à la naissance, remis à une nourrice qui le cacha dans un placard pendant cinq ans, et qui, après moult péripéties (adoption, nouvel abandon, retour au pensionnat etc.) parvient enfin à retrouver sa mère biologique. Celle-ci, femme algérienne en habit traditionnel, souffrant le martyr, qu’il a retrouvée à l’état de démence dans un cimetière d’Alger où elle se cachait, mariée jeune à un héros de la guerre de libération, dit enfin ce dont il s’est agi. Prise dans une rafle de l’armée française, elle a été sequestrée, torturée et violée pendant des jours et des nuits avant de se retrouver enceinte du petit Mohamed. Sequestrée, torturée et violée par des soldats de l’armée française. On ne sait trop ce qui met le plus mal à l’aise quand on assiste à cela dans son fauteuil face à l’écran de télévision. Indécence de présenter ce cas comme un cas « ordinaire » dans une émission de télé-réalité ? Malaise de voir qu’il faut une telle émission a priori anodine pour mettre l’accent sur un épisode ignoble de notre histoire ? de réaliser qu’aucune émission d’envergure, véritable émission d’histoire ne s’en charge ? Ou bien honte d’être français, citoyen d’une nation qui n’a pas peur de donner des leçons quand les massacres sont commis chez les autres (génocide arménien), mais qui accable de sarcasmes (ou fait accabler de sarcasmes par ses sbires pseudo-intellectuels à la Bruckner) au nom de la dénonciation d’une « idéologie de la repentance » ceux et celles qui réclament une juste évaluation de notre passé colonial ?

A toutes ces raisons possibles de sentiment de malaise s’ajoute une dernière, non la moindre : savoir qu’évidemment, personne n’a jamais été inquiété pour ces crimes de guerre et que, pire, leurs auteurs continuent (ou ont continué pendant longtemps) de parader au devant de l’actualité politique, leurs rejetons prétendant même aujourd’hui occuper les plus hautes fonctions de la nation.

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Mort d’un anti-réaliste

Le décès du philosophe britannique Michael Dummett, le 27 décembre dernier, semble avoir été relativement ignoré en France. Même si signalé dans quelques blogs par des notices fort intéressantes mais malheureusement d’une audience réduite, il n’a pas, en tout cas, donné lieu (à ma connaissance) à de longs articles dans les journaux nationaux, alors que la presse anglaise a honoré comme il convient la figure du grand penseur.  Encore une fois on évoquera le fossé qui sépare – ou semble séparer – la philosophie anglo-saxonne (dite « philosophie analytique ») de la philosophie dite « continentale ». Si BHL ou Comte-Sponville mouraient, on en ferait sûrement grand cas… or, on serait bien en peine de dire en quoi leur contribution a pu être déterminante concernant ne serait-ce qu’un point local de la pensée… On notera que les rayons « philosophie » des grandes surfaces s’orientent de plus en plus vers la présentation d’ouvrages où il peut être question de « sagesse », de sexe, d’amour et de mort, mais assez peu en général de réflexions sur le concept de vérité. Or c’est sur ce concept que le philosophe britannique s’est surtout penché au long de sa vie. Mais pas seulement. Personnage curieux, Dummett a aussi laissé une œuvre immense sur… le tarot( !). Engagé dans l’Eglise catholique, il a aussi livré bataille sur le front théologique, notamment  au chapitre de la prière (pouvons-nous croire en une causalité rétroactive qui ferait, par exemple, que, à supposer que des amis proches aient pu prendre place dans un avion qui s’est ratatiné en mer sans que nous ayons confirmation de leur présence à bord, cela ait un sens de prier « pour qu’ils n’aient pas pris cet avion » ?). Homme engagé tout court, il a mis un moment son œuvre entre parenthèses parce qu’il lui semblait plus important d’occuper son temps à militer contre le racisme.  Et encore, chose éminemment remarquable et difficilement pensable de la part de nos académiciens, il a démissionné de l’académie des sciences britanniques pour protester contre l’immobilisme de cette dernière, dans les années quatre-vingt, vis-à-vis des coupures de crédits dans le budget de la recherche et des universités perpétrés par Mrs Thatcher.

Sir Michael Dummett (puisqu’il n’en a pas moins été anobli par la Reine) occupe une place importante dans la philosophie contemporaine essentiellement à cause de son analyse du concept de vérité, qui le range dans la catégorie de ceux que l’on appelle des « anti-réalistes ». Si l’on connaît un peu la logique contemporaine, on saura le rôle qu’y joue la notion de valeur de vérité. Les connecteurs logiques sont « définis » (dit-on) au moyen des tables de vérité : on dira par exemple que A et B se trouve défini par le fait que A et B est vrai si et seulement si A est vrai et B est vrai, que A ou B est défini par le fait que A ou B est vrai si et seulement si l’un des deux au moins (A ou B) est vrai etc. Etranges redondances, dira-t-on, qui font qu’un « et » se trouve défini au moyen… d’un « et » et un « ou » au moyen d’un « ou ». Les logiciens rétorqueront alors que ces deux « et » ou ces deux « ou » ne sont pas au même niveau, l’un serait en quelque sorte « méta » par rapport à l’autre… De toutes façons, en ce qui concerne le « et », le deuxième « et » pourrait ne pas être prononcé… après tout, et c’est ce que Dummett dit lui-même dans l’un de ses essais traduits en français (dans un volume intitulé « Philosophie de la Logique » aux éditions de Minuit, traduction de Fabrice Pataut) : « on peut très bien dresser un chien à aboyer seulement au cas où une cloche sonne et où une lumière s’allume, sans pour autant supposer qu’il possède le concept de conjonction ». Le problème n’est donc pas tant là que sur un autre point : il semble que cette analyse en termes de tables de vérité soit aussi utilisée en général pour délivrer la signification du mot « vrai ». Mais alors cela donne des résultats étranges. Frege lui-même (le grand ancêtre) déclarait qu’une phrase dont le sujet avait une dénotation vide (par exemple une phrase déclenchant un effet de présupposition, laquelle ne serait pas satisfaite, comme « le Roi de France est chauve »  alors qu’il n’y a pas de roi de France (dit-on…)) n’était ni vraie ni fausse. Or l’équation souvent utilisée pour « définir » la vérité, à savoir :

(1)    « P » est vrai si et seulement si P (par exemple : « il neige » est vrai si et seulement s’il neige)

n’est valide que pour des phrases P qui échappent à la catégorie de celles qui ne sont ni vraies ni fausses, ce qui, évidemment, pré-suppose qu’on a déjà défini la vérité ! De même pour la fausseté et la négation : on pourrait dire que « il est faux que P » a le même sens que la négation de P. Or, qu’est-ce que la négation de P ? c’est l’affirmation qui est vraie quand P est faux et qui est fausse quand P est vrai ! Autrement dit : encore ici, on utilise la notion qu’on prétendait définir. Dummett en conclut que « personne ne peut acquérir une compréhension du sens de P à partir de l’explication selon laquelle P est vraie dans telles et telles circonstances, à moins de savoir déjà ce que signifie de dire que P est vraie ». Une théorie de la vérité est-elle donc impossible ? Il n’est pas certain qu’il faille être si pessimiste. Après tout, nous savons ce que c’est que gagner à un jeu, même si cela varie d’un jeu à l’autre. En tout cas, lorsque nous nous engageons dans un jeu, nous savons très bien ce que signifie gagner à ce jeu : il existe une attitude, vers laquelle nous tendons, et qui a toujours le même rôle, d’un jeu à l’autre. De même « ce en quoi consiste la vérité d’un énoncé joue toujours le même rôle dans la détermination de son sens ». Mais en quoi consiste cette vérité ? Il est difficile de s’en tenir à un critère unique. De ce point de vue, la théorie de la « vérité-correspondance » est insuffisante car on n’a rien dit quand on a dit que P est vrai si P correspond aux faits (ça n’est guère plus que le schéma (1) évoqué ci-dessus). Il est indéniable pourtant que si P est vrai, il existe quelque chose en vertu de quoi il est vrai ! Si nous prenons l’exemple des mathématiques, on voit qu’il est assez vain de s’en remettre à une notion de « vérité » dont nous n’aurions pas un critère bien défini pour la caractériser. Il est difficile par exemple d’imaginer que l’on a appris toutes les situations dans lesquelles asserter une proposition P peut conduire à une vérité : on risquerait fort en ce cas de se trouver dans la position du perroquet qui fait semblant de connaître mais qui n’a rien compris au fond. Ce que nous apprenons à faire, quand nous faisons des mathématiques, c’est en réalité à reconnaître, pour chaque proposition avancée, ce qui figure comme confirmation ou infirmation de sa vérité, autrement dit à reconnaître si elle a été prouvée ou non. Dummett en appelle donc au remplacement de la notion de vérité par celle de preuve. Et c’est en cela que sa philosophie s’apparente à l’intuitionnisme (courant mathématique développé dans les années trente par Brouwer, donnant lieu à des formalisations logiques par Heyting) et se trouve qualifiée d’anti-réaliste. En quoi consiste cet « anti-réalisme » ?

Dummett propose lui-même l’exemple suivant : supposez qu’on vous dise à propos d’une personne X récemment décédée que cette personne durant sa vie « soit a été courageuse, soit ne l’a pas été », mais qu’en fait vous appreniez qu’elle n’a jamais eu à faire face à un quelconque danger. Supposons encore que pour vous, « être courageux » signifie « si on était face à un danger, on ferait preuve d’attitude courageuse », alors vous pourrez adopter deux points de vue : selon l’un de ces points de vue, l’affirmation selon laquelle cette personne soit a été courageuse soit ne l’a pas été n’a pas beaucoup de sens… autant dire qu’elle n’est ni vraie ni fausse. Selon l’autre point de vue, vous êtes convaincu que toute personne est soit courageuse soit non courageuse, même si elle ne fait face à aucun danger, et que cela est déterminé par son « caractère » ou par un quelconque mécanisme intrinsèque qui décide du courage. Peut-être reconnaitrez-vous que, en l’occurrence, personne ne pouvait savoir si elle était courageuse ou non, n’ayant pas eu l’occasion de témoigner ni une telle qualité ni son contraire, mais en ce cas, vous penserez peut-être que « Dieu », au moins, lui, le sait. Ce deuxième point de vue est le point de vue réaliste. Il consiste à admettre que toute proposition est soit vraie soit fausse, indépendamment de tout moyen que nous ayons de savoir quelle est la bonne éventualité. Le premier point de vue est donc le point de vue « anti-réaliste ». Comme on le voit, cela a peu à voir avec un quelconque « rejet de la réalité ». D’ailleurs, d’un air amusé, Dummett, dans son essai sur la vérité, dit ceci : « Bien que nous n’acceptions plus la théorie de la vérité-correspondance, nous restons, au fond, des réalistes ». Ce que cela veut dire, c’est que, bien évidemment, ce en vertu de quoi une proposition est vraie peut, et doit même, être considéré comme réel. Ce « réalisme » de la preuve, on le retrouve chez des auteurs contemporains comme Mulligan, Smith ou Simons dans la terminologie des « truth-makers ». Il y a des choses qui rendent vraies d’autres choses. Les preuves, en tant que processus objectifs, peuvent en faire partie.

La pensée de Dummett a eu et possède encore une grande influence. Je citerai entre autres les travaux de Robert Brandom, un philosophe américain (il enseigne à Pittsburgh) dont on a un peu parlé ces temps derniers (un article lui a été consacré dans le « Monde des Livres » sous la signature, je crois, de Roger-Paul Droit, fait assez rare pour être souligné en ce qui concerne un philosophe anglo-saxon). Il serait trop long ici de tenter de présenter Brandom. Mais, dans « L’articulation des raisons », premier livre de lui traduit en français, il s’appuie fortement sur les travaux de Dummett qui concernent l’inférence. A l’instar de Dummett, Brandom se situe philosophiquement dans le sillage de Wittgenstein pour qui la signification des énoncés réside principalement dans leur usage. Mais Brandom précise cette idée en soutenant qu’elle réside plus spécifiquement dans leur usage inférentiel. L’activité langagière se présente comme un « jeu » : un jeu d’offre et de demande de raisons. Quand j’asserte quelque chose, par exemple  « ce vin est un Brouilly », cela ne me tombe pas du ciel : une situation, une question, un propos autre m’y autorisent, et de plus, je souscris un engagement, je ne peux pas désormais faire comme si je n’avais rien dit, et si un Brouilly est un Bourgogne, je ne peux pas continuer ensuite en disant « quel bon Bordeaux ! ». Tout énoncé, en fin de compte, est pris dans un entrelas d’inférences qui le fait tour à tour considérer comme une prémisse ou comme une conclusion (où l’on voit de nouveau se profiler l’idée de preuve). Souvent, on a voulu se contenter du premier aspect : connaître la signification d’une phrase se ramènerait simplement à connaître ses conditions d’assertion, quand, à quel moment, on peut utiliser cette phrase (comme, précédemment, on pouvait avec Dummett, envisager que l’on puisse apprendre les conditions dans lesquelles une proposition mathématique peut être acceptée), c’est ce qu’ont voulu faire les positivistes du Cercle de Vienne (Schlick en particulier) dans le cadre de ce qu’ils ont appelé le « vérificationnisme ». D’autres fois, on a voulu se contenter du second : ne porter attention qu’aux conséquences d’une assertion. On reconnaît alors le pragmatisme classique. Brandom, à la suite de Dummett, souhaite qu’on considère les deux aspects à la fois. Ainsi, si l’on veut obtenir le sens des constantes logiques (nos connecteurs de tout à l’heure), on devra non seulement faire référence à des règles d’introduction de ces connecteurs, mais aussi à des règles d’élimination, et il faudra, de plus, que ces règles ne soient pas dessinées n’importe comment : il faudra qu’elles « s’harmonisent » entre elles, et c’est ce que Dummett a bien vu. Idées extrêmement fécondes que l’on retrouve dans la réflexion en informatique théorique aujourd’hui (travaux de Martin-Löf, Girard etc.).

Par ses travaux, Sir Michael Dummett aura donc ainsi puissamment contribué à éclaircir ce que nous entendons par le mot de « vérité ». Y a-t-il, au fond, problème philosophique plus important que celui-ci ?

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Tramway et Tancrède

On a beaucoup critiqué le spectacle « Un tramway » mis en scène à l’Odéon par Krzystof Warlikowski, avec la grande Isabelle Huppert dans le rôle principal. Que n’a-t-on pas dit ? que la scénographie était glaciale (un tunnel de plexiglas qui avance et recule selon les besoins, et symbolise un intérieur exigu, salle de bains, salon, couloir tout en même temps), que Huppert en faisait trop, qu’elle écrasait les autres comédiens et que Tennesse Williams était bien loin. Il y a quelque chose de vrai dans tout cela, et pourtant c’est beau. Beau tout de même. Et ce qu’on n’a pas souvent dit : drôle, aussi. La comédienne blonde apparaît au début de la pièce assise jambes écartées, quelque chose dans la bouche qui l’empêche de parler, on n’entend que des borborygmes. Une caméra numérique la filme, son image est projetée en arrière plan, selon un dispositif utilisé tout au long de la pièce. Complétion du théâtre par le cinéma ou l’inverse, en tout cas moyen de combler ce désavantage qu’a le théâtre de ne pouvoir jamais grossir un détail. Esthétique glacée, certes. Clinique ? On pourrait le prétendre. Certains critiques ont comparé la prestation d’Isabelle Huppert dans cette première scène à celle qu’elle avait eue dans la pièce de Sarah Kane où elle s’illustra jadis : fantastique mise en scène de la folie.  Oui, on est loin de Tennessee Williams et de son atmosphère moite, de ses gens paumés, poissons qui n’en finissent pas d’agoniser hors de l’eau. Ici, les intérieurs sont cleans et les habillages méticuleux. Mais ne faut-il pas oublier Tennessee ?  Le texte est un collage, on l’a dit déjà. On y trouve du Platon (le Banquet) mais aussi du Tasse (« la Jérusalem délivrée »), longue scène qui en a agacé plus d’un, mais qui personnellement m’a fasciné : sur musique de Monteverdi façon rock interprétée par une chanteuse de blues excellente (Renate Jett), le livret de « Tancrede et Clorinde » défile en fond de scène. On peut se demander quelle en est la raison d’être… or, cette histoire de combat entre un homme et une femme, la femme étant déguisée en homme, fait écho au malheur refoulé de Blanche Dubois, relié à une histoire d’homosexualité de son ex-compagnon qu’elle n’a jamais oublié. Il a beaucoup été dit que même Coluche était cité. Je ne connais pas l’œuvre complète de l’humoriste au nez rouge mais je présume que l’histoire du mec qui commande un poulet de Bresse est visée (dernière scène, racontée par le beau-frère, qui ne fait jamais dans la dentelle). J’ai aimé – pas l’histoire du poulet de Bresse, non, mais la pièce en entier. Pourtant j’étais sous les combles (place à 10 euros, délivrée au dernier moment), ce qui permettait, avant le début, d’admirer de près le tourbillonnant plafond d’André Masson qui répondait par son mouvement aux élans hystériques de la belle Isabelle.

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