La honte d’être Français

Hasard du zapping télévisuel. Après un téléfilm assommant, accumulant les clichés sur la vie de couple, les relations adultérines et les retrouvailles avec « l’Autre » (ponctué par des séances chez le psychanalyste…) où jouait avec peine une Fanny Ardant qui n’a plus l’âge de l’emploi, le tout dans un milieu hyper-bourgeois bordelais, une émission apparaissait hier soir sur les « secrets de famille ».

 Il s’agit de télé-réalité donc. Le propos de l’émission est de présenter un « cas » en créant un suspense au bout duquel on connaît « la vérité ». Le plus souvent, il s’agit d’une double identité ou d’une mère mystérieuse qui s’est enfuie suite à un évènement imprévu. Nous sommes en principe, autrement dit, dans le fait divers. Mais hier soir, ce n’était pas du fait divers. Cela mettait en cause bien autre chose qu’une anecdote. Rien moins que l’histoire. Dure, sombre, tenace. Histoire des heures sombres d’une France qui peut et doit avoir honte. Le « cas » était donc celui de Mohamed, abandonné à la naissance, remis à une nourrice qui le cacha dans un placard pendant cinq ans, et qui, après moult péripéties (adoption, nouvel abandon, retour au pensionnat etc.) parvient enfin à retrouver sa mère biologique. Celle-ci, femme algérienne en habit traditionnel, souffrant le martyr, qu’il a retrouvée à l’état de démence dans un cimetière d’Alger où elle se cachait, mariée jeune à un héros de la guerre de libération, dit enfin ce dont il s’est agi. Prise dans une rafle de l’armée française, elle a été sequestrée, torturée et violée pendant des jours et des nuits avant de se retrouver enceinte du petit Mohamed. Sequestrée, torturée et violée par des soldats de l’armée française. On ne sait trop ce qui met le plus mal à l’aise quand on assiste à cela dans son fauteuil face à l’écran de télévision. Indécence de présenter ce cas comme un cas « ordinaire » dans une émission de télé-réalité ? Malaise de voir qu’il faut une telle émission a priori anodine pour mettre l’accent sur un épisode ignoble de notre histoire ? de réaliser qu’aucune émission d’envergure, véritable émission d’histoire ne s’en charge ? Ou bien honte d’être français, citoyen d’une nation qui n’a pas peur de donner des leçons quand les massacres sont commis chez les autres (génocide arménien), mais qui accable de sarcasmes (ou fait accabler de sarcasmes par ses sbires pseudo-intellectuels à la Bruckner) au nom de la dénonciation d’une « idéologie de la repentance » ceux et celles qui réclament une juste évaluation de notre passé colonial ?

A toutes ces raisons possibles de sentiment de malaise s’ajoute une dernière, non la moindre : savoir qu’évidemment, personne n’a jamais été inquiété pour ces crimes de guerre et que, pire, leurs auteurs continuent (ou ont continué pendant longtemps) de parader au devant de l’actualité politique, leurs rejetons prétendant même aujourd’hui occuper les plus hautes fonctions de la nation.

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11 commentaires pour La honte d’être Français

  1. Jean-Marie dit :

    J’ai vu, aussi par hasard, cette émission effarante : faut-li passer par la télé-réalité pour exhumer les crimes perpétrés au nom de la France ? L’histoire est-elle à ce point ignorée des médias pour qu’il faille passer par ce subterfuge ?
    Remarque qui n’a rien à voir avec ce qui précède : Ardant hors d’âge, dis-tu… Y a-t-il un âge-limite pour connaitre les affres et les joies de l’amour ?

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    • Alain L dit :

      sur Ardant: ce n’est pas exactement ce que je voulais dire, et je ne conteste pas qu’elle joue le rôle d’une amoureuse, mais plutôt qu’elle joue le rôle d’une femme supposée avoir la quarantaine, mère de deux ados alors que je la verrais davantage grand-mère… (ce qui évidemment, n’est pas péjoratif dans mon esprit).

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  2. michèle dit :

    Bonjour Alain L.
    je hais le voyeurisme
    http://culture.scientifique.free.fr/article.php3?id_article=1726
    la mienne fut jetée il y a belle lurette. Certains me demandent comment vis-tu sans télé ? L’inconvénient là, c’est que l’ordi. désormais remplace la télé ; en terme de passivité c’est la cata. Donc j’en suis à haïr mon ordi.

    Tout, donc, s’avère difficile.

    Pourtant vivre déconnectés ne me semble pas viable tant que notre mémoire fonctionne encore.

    Merci Jean-Marie pour votre remarque sur l’amour. Vieillir c’est aimer différemment et c’est une chance. Le hic c’est la mode car Berling est plus jeune qu’elle de neuf ans donc, nous ne sommes pas habitués encore ; dès qu’un mouvement s’inverse, l’acclimatation est lente.

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  3. La direction de France 2 est prête à tout (au nom sans doute du « service public ») pour faire de l’audience et essayer de concurrencer TF1 et M6, ce n’est donc pas étonnant, hélas, de la part d’un Rémy Pfimlin – qui porte pourtant un nom historique – et qui ne restera pas comme une figure d’audace et de courage dans le domaine audiovisuel.

    Il y a eu quand même des émissions de télé sur la guerre d’Algérie, notamment en 2011 à l’occasion de l’anniversaire du 17 octobre 1961, la grande manifestation des Algériens à Paris réprimée comme l’on sait. Par contre, j’ai l’impression que « La Bataille d’Alger », le film de Gillo Pontecorvo (1966), n’a pas été diffusée à la télévision française depuis un certain nombre d’années !

    Ce n’est certes pas en ces mois électoraux que le risque sera pris.

    Mais on aimerait voir un jour une émission spécifique sur la torture en Algérie, avec une plongée dans l’époque et sur le livre, par exemple, de Henri Alleg, « La Question »…

    Dire que quelques nostalgiques de l’OAS ont demandé à la fin de l’année dernière le transfert des cendres de Bigeard aux Invalides (oui, comme le sont devenus ceux qui sont passés par ses mains ou celles de ses subordonnés) ! Sans parler du lieutenant Le Pen, le père de la fille portant le même patronyme.

    (P.S. : Fanny Ardant est une belle femme, et une grande actrice.)

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  4. michèle dit :

    Je me repens et me mords la langue ce qui n’est guère malin, de la stupidité de mon commentaire. Je voulais entériner sur la remarque de « y’a pas d’âge pour les affres et les joies de l’amour » ; des couples ayant vingt cinq ans de différence, qui que soit l’aîné, restent amoureux et heureux ; s’il y avait une recette, cela se saurait.

    Sur le voyeurisme télévisuel, je me fais grand souci sur ce qui est admis, en dépit des lois (bizutage, viol etc.) de la part d’adolescents et jeunes adultes en manque de repères. L’absence de courage et peut-être la crainte de représailles semblent motiver nombre d’actes illicites passés sous silence.

    Les femmes, comme d’hab. sommes au premier plan.

    J’espère vivement que cet homme, Mohammed, dans ses retrouvailles avec sa maman, a pu pacifier quelque peu son histoire, car la suite de l’abandon a été, elle aussi, terrible : il a manifesté un splendide acharnement dans son désir de comprendre.

    Nous sommes nombreuses dans les cimetières : dans celui du Montparnasse récemment, ai rencontré une femme polonaise avec qui nous avons échangé sur le travail le logement, la précarité, et aussi une tombe de deux jeunes gens morts à l’âge où il ne faut pas mourir, avec, je ne peux qu’imaginer, une femme, qui sur leur tombe commune avait installé un sapin de Noël, des lanternes, des petits cailloux en cercle, des lumières, bref une maison pour ce jeune couple d’amoureux. Une autre femme nettoyait à grande eau la tombe d’un jeune homme, parti prématurément ; seul le silence convient.

    Dans ce qui est impuni, la conscience de l’individu reste : je militerais pour une conscience éclairée et un niveau de responsabilisation accru. Nul besoin de religion ou de secte ou de patriarcat pour cela.

    Pardon pour mon premier commentaire (ne suis pas fière de moi).

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  5. Alain L dit :

    Je me fais « attraper » sur Fanny Ardant, bon, mon propos était un peu une figure de style… j’ai trouvé ce téléfilm bien ennuyeux et il n’est pas interdit, me semble-t-il, de s’en prendre aux vieux mythes. Après tout, beaucoup de gens ont osé dire que des « dieux » comme Gabin ou Raimu jouaient mal. Mais n’en parlons plus. « That was not the point ». « Not the point » non plus de savoir si France 2 a raison ou tort de faire des émissions dont on peut regretter le caractère voyeuriste: ce n’est pas nouveau. Je me souviens dans les années quatre-vingt d’un certain Jacques Pradel… et de son « perdu de vue »… Non, « the point is »: qu’il faille que ce soit ce genre d’émission, dont a priori on n’attend rien, qui, tout à coup, fasse éclater une telle vérité. C’est cela qui mérite réflexion et pas le reste. Et puis encore une fois: pas de procès, pas de poursuites, des militaires responsables restés bien en vue. Cette émission donnait la parole à un historien spécialiste de la période qui disait que là où les cadres ont interdit ce genre de comportements, il n’y a rien eu de ce genre. Preuve qu’ils ne sont pas « inévitables » et que l’on aurait bien eu raison de poursuivre les officiers responsables de ces opérations. Quand cela se produit (ces poursuites… enfin!) au Chili ou en Argentine, on applaudit, et pourquoi pas en France? Je lisais ce matin dans « Le Monde » que le petit état du Salvador, malgré des lois d’amnistie, revient, par l’action de son président de gauche actuel, sur son passé.

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  6. michèle dit :

    d’accord avec vous ; (et puis Fanny Ardant sa voix est splendide !)

    Quand on cadre, on pose nettement les limites : quand l’éthique est bafouée et que politiques et journalistes en collusion prennent le peuple pour des demeurés les cadres sont flous autorisent tous abus dont le viol entre autres, est une brutalité infinie.

    Je sors du dernier Almodovar => nuit + que brève.

    Et finalement, pourquoi pas ne pas pardonner ? Une m’a écrit « pardons », eh bien non. Il me taraude mon non, mais j’y tiens. Et celui, le mec, qui va avec elle, non plus.
    Au fond pourquoi pas ?
    Les vouer , les deux, aux gémonies et aux flammes de l’enfer ?
    Pour qu’ils retrouvent leurs cadres.
    Et leur éthique, qu’ils bafouent allègrement en toute impunité, arguant de leur secret.
    Parce qu’en fait, en pardonnant, on interdit à l’autre, au salopard de première, de se repentir et donc on ne lui rend pas service, et à celle qui le soutient, et se tait parce qu’elle a la bouche pleine, non plus.

    Et errer dans les cimetières cela va un temps ; si on n’y passe pas sa vie.

    Je vais voir si çà marche, le non-pardon.

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  7. lignes bleues dit :

    j’ai regardé hier soir aussi ce programme, le téléfilm n’est qu’un remake de la femme d’en face ou d’à côté, je ne me souviens plus du titre, et Fanny Ardant fait du Fanny Ardant jusqu’à la caricature, si bourgeoise… et qu’importe son âge. Boyaux tordus par le secret de la famille France, atterrée de voir qu’il faut la télé-réalité pour parler de ce sujet…

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  8. kerrien dit :

    Hors les cabinets « psy » où voulez-vous que l’on parle de ces sujets ? nous savons que l’imagination des romanciers n’est rien face aux récits de vie que l’on entend… pourquoi la télévision n’aurait pas droit de poser des mots sur les maux de tout un chacun… si cela peut aider les personnes concernées pourquoi pas ? et se mettre un peu à la place de toutes ces personnes en souffrance.Les émotions et les affects des autres nous mettent mal à l’aise, c’est pour cela qu’il y a tant de résistances face à ces émissions. On préfère les fictions car là « tout est inventé »…cela rassure…
    Quant à Fanny Ardent, il suffirait qu’elle laisse tomber son ton de tragédienne pour dire « passe- moi le pain » et elle aurait été moins ridicule dans ce téléfilm ; c’est toutefois une très belle femme et une belle actrice ; il me semble qu’elle était plus naturelle dans « la femme d’à-côté ». Son manque de naturel ici était choquant et frisait le ridicule. Je souhaite à toutes les grands-mères d’être aussi belle !!!! ça ne sera pas mon cas !!

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