La petite fille à l’Opéra

Quelle chance, Paris au mois de mai. Un week-end du 8. Une petite foule aux pieds de l’escalier monumental du  Grand Palais se presse pour aller voir Velasquez. Dans la foule un bavard qui veut que tout le monde sache qu’il est un professeur de littérature et qu’il n’est pas satisfait, il vitupère contre la réforme des collèges qui va, c’est sûr, « détruire l’école républicaine » puisqu’on veut « remplacer les humanités par les algorithmes ». Certes, les méthodes proposées, l’interdisciplinarité par exemple, sont appliquées dans les pays scandinaves, mais c’est normal, « ces gens-là n’ont pas la même culture de la mémoire que nous »…

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Velasquez. Une peinture qui prend longtemps son envol, au début très technique, accumulant les natures mortes un peu trop mortes, puis qui s’essaie à faire du Gréco (Saint Ildefonse…) et enfin éclate dans la nuance et la touche incroyablement subtile (qu’on dit « déjà impressionniste », mais c’est pour dire quelque chose) afin de donner le tableau des tableaux : non, pas « Les Ménines », absent de cette exposition, mais la Vénus au miroir, qui est telle qu’une fois qu’on l’a regardée, on n’a plus envie de voir autre chose, alors les portraits de Philippe IV, de Marie-Thérèse, de toute la cour d’Espagne, vous pouvez bien aller vous rhabiller, c’est le cas de le dire, et vous le pape Innocent X, vous qui êtes si parfait qu’on dit que des visiteurs se sont inclinés devant la toile croyant qu’ils avaient devant eux le modèle, votre sourire en coin de vieux matou ne nous impressionne guère.

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Musée du Jeu de Paume. Expositions photographiques. On voit d’abord Taryn Simon, une Américaine originaire de New York qui fait du reportage en allant photographier des secrets d’état, des choses cachées au regard du monde, si importantes qu’on ne nous les montre jamais. Par exemple ces câbles qui sortent de la mer et qui contiennent nos conversations téléphoniques et nos liens internet, enfermés dans des gaines plastiques ridiculement petites, ou bien plus dramatique, un endroit situé quelque part aux Etats-Unis où on laisse pourrir les cadavres afin de faire des études utilisables ensuite dans les enquêtes criminelles. En quatre années de voyage à travers le monde, elle a aussi réuni des histoires associées à des lignées, réparties en dix-huit chapitres où l’on trouve aussi bien la lignée d’un conseiller d’Adolf Hitler que celle de victimes du génocide bosniaque ou celle de paysans en Inde dépouillés de leurs terres, chaque chapitre composé des mêmes parties : à gauche des portraits (ou des absences quand on n’a pas pu avoir la photo, voire des squelettes quand on n’a pu avoir que la photo des restes), au centre des légendes, à droite des « notes de bas de page » en l’espèce des photos évoquant certains traits des personnages : effets découverts dans une fosse commune, papiers d’identité, graffiti…

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Musée de Jeu de Paume – 2. Expositions photographiques. On voit ensuite Florence Henri, une Française qui a fréquenté les plus grands artistes, peintre et photographes des années trente, Jean Arp, Kandinsky, Moholy-Nagy, Man Ray. Les recherches de son époque sur l’abstraction nourrissent ses œuvres. Chez elle, une roue de charrette devient, par la grâce d’un miroir (autre usage, après celui de Velasquez), une charpente de rayons noirs irradiant de tous côtés. Sa vision de la Bretagne se charge d’un réalisme abstrait à cause d’un poteau ou d’une voile qui coupe l’image en deux, ou bien de lignes métalliques qui font apparaître les petits bateaux comme des notes tranquilles sur une partition.

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On voit aussi « monologue », le film statique de Vandy Rattana, le cambodgien qui a choisi d’évoquer le génocide khmer uniquement par un plan fixe sur un lieu, marqué par deux manguiers qui se répondent, au pied desquels gît la soeur de l’artiste. Belle voix en continu que celle du cinéaste, qui dit en cambodgien (heureusement sous-titré) avec des mots simples et nus le drame des gens de sa génération et de celle de ses parents.

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Musée Jaquemart-André. Exposition « de Giotto au Caravage, les passions de Roberto Longhi ». Le miroir à nouveau à propos du Caravage : sait-on que l’artiste peignait d’après le reflet d’une scène ? C’est pourquoi l’on voit souvent les gestes inversés, telle main qui porte une coupe devant être une main droite mais se trouve être une main gauche. Cela lui permettait un meilleur cadrage, le miroir jouait le rôle qu’on dévolue aujourd’hui au viseur de l’appareil photo. Deux films introductifs sont présentés. L’un est un extrait du « Decameron », où Pier Paolo Pasolini donne ses traits à Giotto, on le voit entrant, concentré et résolu, dans Santa Chiara pour projeter à grands coups de brosse les visages qu’il a repérés en se baladant en ville, observés entre ses doigts, utilisés eux aussi comme cadreur. L’autre est un documentaire sur Caravage mettant en valeur son souci de vérité, laquelle est rendue atteignable par la lumière qui éclaire tout le monde, sans hiérarchie, pauvres comme riches. Une peinture libérée des motifs obligés : on ne trouvera pas une seule Crucifixion chez Caravage, mais en revanche des portraits inclassables pour l’époque, comme ce « garçon mordu au doigt par un lézard ». A côté, quelques émules de génie, tel Borgianni, qui reprend la perspective sur le Christ déjà adoptée par Mantegna, les pieds devant et au premier plan, la plante très sombre précédant un corps lumineux.

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Mais ne pas oublier que nous sommes là surtout pour emmener la petite fille (la même que celle qui figurait déjà dans l’épisode « Giuseppe Penone ») à l’Opéra Bastille afin d’y voir et entendre « La Flûte Enchantée ». La petite fille a suivi tout le spectacle (3h30) sans un seul signe de fatigue, les yeux écarquillés, voyant se jouer devant elle l’histoire qu’elle avait écoutée cent fois sur un disque pour enfants, et reconnaissant, ravie, Tamino, Pamina, la Reine de la Nuit et Papagueno. Interprétation parfaite dans une mise en scène certes un peu austère de Robert Carsen, où tous les personnages sont de noir ou de blanc vêtus (les « bons » en blanc, les « mauvais » en noir bien entendu, mais à la fin, tout s’égalise : les mauvais sont convertis…), avec des scènes où la mort est explicitement présente (des cercueils et des corps qu’on enjambe), ce qui peut-être n’est pas très plaisant pour un enfant, de même qu’on s’attendrait à voir un Papagueno bariolé plutôt qu’un pauvre erre traînant son matelas sur le dos, ayant remplacé la cage dorée par une glacière en plastique… mais qu’importe, ce ne sont que des détails face à tant de beauté, et notre émotion est décuplée d’imaginer ce que peut sentir la petite fille en ce moment, qui à la sortie de l’opéra montrera des signes de tristesse que cet enchantement soit déjà terminé : à six ans et demi déjà on a la perception du temps qui s’écoule et du caractère éphémère des plus belles choses.

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Et ça butine

abeille-2Patrice est apiculteur. Il parle volontiers de ses ruches et de ses abeilles. En avril, c’est la gestation. C’est lui qui a décidé du début du processus en tenant compte de la météo : il fallait qu’il soit sûr d’avoir une quinzaine de jours de beau temps devant lui, la pluie et le vent pouvant perturber les opérations. A vrai dire, il ne laisse pas les choses se faire « au gré de la nature », il intervient activement à des fins de sélection et pour cela, se procure un « réservoir génétique », c’est-à-dire un essaim sélectionné qui permettra de féconder les œufs pondus par ses reines. Il a des ruches en différents endroits de la région et notamment à Aubres, qui se trouve sur la route de Nyons. Il doit les visiter le plus souvent possible au cours de cette période à l’issue de laquelle vont naître les nouvelles abeilles. Je lui demande si son élevage n’a pas été attaqué par le frelon asiatique. Il ne se plaint pas pour l’instant. Il me raconte que les abeilles chinoises ont depuis longtemps trouvé la parade : elles se mettent en groupe autour du nid du frelon et elles l’étouffent. Avant que les abeilles européennes aient trouvé la tactique, il peut se passer beaucoup de temps… Les apiculteurs d’aujourd’hui ne seront sûrement plus là.

284887-gf[1]Cette histoire de frelon me rappelle un passage du beau livre de Sue Hubbel, « Une année à la campagne », que Jean-Marie Le Clézio salue dans sa préface en disant qu’il a « souvent rêvé d’un livre complet, où il y aurait les oiseaux, les insectes volant dans la lumière du matin, les gouttes accrochées dans les toiles des araignées, le ciel changeant selon les saisons, l’odeur de la pluie et le bruit du vent, les cris des animaux, un livre où on sentirait la chaleur du soleil, le toucher léger des plantes, un livre où il y aurait les secrets visibles et invisibles du monde, et même des choses extraordinaires et rassurantes comme la recette de la tarte aux kakis » et que ce livre, il l’a trouvé, sous la forme de celui de Sue Hubbel. L’apicultrice américaine qui s’est établie dans les monts Ozark, situés, à ce que j’ai compris, au sud-est de l’état du Missouri, y parle longuement des frelons « à tête glabre » (vespula maculata) et en termes plutôt positifs.  « Les frelons à tête glabre adultes, dit-elle, ne peuvent avaler que des liquides. Leur nourriture est en général du nectar de fleur, mais il leur faut aussi des protéines pour développer les larves, et pour s’en procurer, ils tuent d’énormes quantités de chenilles. Quand ils trouvent une chenille, ils ne piquent pas mais ils la massacrent vivante. Le frelon pétrit la chenille avec ses mandibules pour ramollir les muscles et autres tissus, puis il la coupe avec sa bouche. Il avale les parties liquides et malaxe les parties solides en petites boules qu’il rapporte au nid. Là, des frelons nourriciers s’emparent des bribes de chair pour les fragmenter en morceaux plus petits encore dont ils nourrissent le couvain en plein développement » (p. 125, ed. Folio n°2605). Et pour un propriétaire de vergers, avoir ces frelons est une chance puisqu’ils évitent ainsi la prolifération des chenilles prédatrices.

abeille-1Pour en revenir à nos abeilles, elles ont déjà acquis, il est vrai, de nombreuses recettes au cours de leur évolution. Un jeu de société que j’avais acheté pour les enfants nous en apprend beaucoup : non seulement, elles recueillent le pollen et le nectar, mais aussi un drôle de truc qui s’appelle le propolis et qu’elles dénichent sur certains arbres seulement, dont les peupliers. Ce produit ne leur sert qu’à secréter de quoi momifier leurs ennemis (y compris de petits mulots !) afin de se défendre. Le mot vient, bien sûr, du Grec  pro-polis pour « devant la cité », les abeilles construisant d’authentiques remparts devant leur nid afin de se protéger. Patrice me dit qu’il éleva des caucasiennes, réputées pour leur miel, mais à leur arrivée, elles construisirent trop vite leurs remparts, probablement en mélangeant le propolis avec du nectar trop liquide, de sorte que leurs efforts furent vains, les malheureuses (elles n’avaient pas compris, me dit-il, qu’elles étaient maintenant dans les Baronnies).

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Hier, il a assisté à une merveilleuse danse d’abeille. On sait que c’est par ce moyen qu’elles se communiquent entre elles les bons emplacements de nourriture, indiquant au moyen des divers paramètres du mouvement (forme des circuits, inclinaison du plan de vol…) la distance et la direction du lieu de leurs récoltes. Il s’agissait en l’occurrence d’un champ de cerisiers nouvellement en fleurs, elles s’en sont donné à cœur joie. Les casiers, me dit Patrice, « étaient dégoulinant de nectar ».

Le mois dernier, il me parlait des amandiers, qui sont nombreux dans la région. Autrefois, l’amande était récoltée, elle était à la base des multiples pâtisseries que l’on aime en Provence. Après quelques maladies qui atteignirent les arbres au début du siècle précédent, les agriculteurs locaux ont cessé de l’exploiter, d’autant que les cultures extensives de Californie, qui avaient démarré pour répondre aux immenses besoins en confiserie de l’Europe du Nord au moment de Noël leur ôtaient tout espoir de rentabilité. Aujourd’hui, les amandiers donnent donc à l’état sauvage, ils se reproduisent à partir de racines qui ressurgissent du sol mais plus personne ne sait s’ils donnent des amandes douces ou amères.

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Le temps où j’écrivais ce qui précède est passé. Nous sommes en mai. Patrice m’annonce que bientôt auront lieu les vols de fécondation. Les reines vont sortir et se rendre en des lieux secrets (que même l’apiculteur ignore) où elles se feront féconder par les faux-bourdons. Tout cela se passe en toute liberté, elles choisissent leur jour en fonction de la météo : il faut une matinée printanière, au ciel bleu uni, sans vent. On ne sait pas comment elles se donnent le mot mais elles se retrouvent à plusieurs, une vraie orgie, une fête des sens qui nous échappe complètement, à nous, humains. Un chercheur, un certain Pierre Jean-Prost, connu dans le monde apiculteur (cf. extraits de son livre majeur ici) a souvent recherché ces lieux mystérieux. Un jour, par chance, il en découvrit un, qu’il reconnut à l’abondance de mâles gisant au sol. Quelle hécatombe, tous ces mâles morts, le pénis arraché…

Un problème vient du nombre que l’on pourrait dire excessif des faux-bourdons dans une ruche : des milliers, alors que quelques dizaines sûrement suffiront à féconder les reines, pourquoi ce « gâchis » ? Tristesse des mâles qui n’auront jamais, de leur vie, de femelle à honorer et fierté de ceux qui n’en honoreront qu’une… une seule fois.

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Sans le latin, sans le latin…

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Les vieux grognards de « l’élite républicaine » sont de retour, les Debray et les Finkielkraut sont prêts de nouveau à entonner leur chant patriotique et conservateur : au secours, on s’attaque au latin ! Le système éducatif français, surtout au niveau du collège, a beau avoir été déclaré depuis belle lurette en faillite (il n’est qu’à voir les résultats obtenus dans les enquêtes PISA), il ne faut rien toucher, continuer le ronronnement habituel : les têtes brunes et blondes n’ont qu’à faire un effort, éventuellement se mettre au garde à vous, respecter le professeur, se lever à son entrée et apprendre la leçon, tout se passera bien ensuite. Les professeurs (certains, pas tous) s’alarment : on leur retire des heures dans certaines disciplines et, ô scandale, on veut les faire intervenir en binômes dans des enseignements interdisciplinaires… La mauvaise foi transpire de maints articles diffusés ici ou là sur des sites d’information (Slate…) et dont le principal enjeu, sous couvert de lutte pour un meilleur enseignement (qui passerait par une sorte « d’Acadomia » public offert aux élèves les plus défavorisés (sic) !), est de maintenir bien en place un système dont la principale caractéristique est le bon fonctionnement reproducteur des divisions sociales. Hypocritement, ces articles manient le chantage : si la réforme est appliquée, disent-ils, vous verrez les parents les plus aisés ou les mieux dotés en capital culturel mettre leurs enfants dans le privé, et donc cette application conduira, de fait, à l’inverse de ce qui est cherché, c’est-à-dire à une augmentation de la ségrégation sociale. Eternel argument des gens de droite qui prétendent que toute mesure de gauche, en engendrant de la rétorsion de la part des milieux possédants (d’un capital financier comme d’un capital culturel), va contribuer en réalité à accroitre les difficultés de ceux et celles qu’elle serait censée aider… et qui, si on le suivait, contraindrait tout simplement à ne jamais rien changer !

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Que lui reproche-t-on donc, à cette réforme, qui mériterait ainsi d’enfourcher les chevaux de la mise en alerte générale ? Outre sa promotion de l’interdisciplinarité (qui ne devrait évoluer que vers une aimable fantaisie de type « périscolaire » (re-sic !)), on lui reproche donc de s’en prendre à l’enseignement du latin. Brassens serait encore vivant, nul doute qu’il nous en ferait une belle chanson … A vrai dire, la hache de guerre est déterrée depuis au moins cinquante ans, c’est-à-dire depuis le temps lointain où on a inventé (déjà au grand dam des conservateurs) des sections « modernes » dans les lycées. Je peux en parler, j’y étais ( !) et c’est même grâce à ces sections que je suis devenu étudiant, puis enseignant-chercheur, puis prof de fac. Rappelons le contexte : au début des années soixante et avant, l’accès au lycée était fort peu démocratique, le fils (de préférence à la fille) du docteur ou du pharmacien, de l’ingénieur ou du notaire entrait facilement en 6ème et il y faisait du latin. Des régions entières, notamment autour de Paris, étaient dépourvues de lycées et les enfants de l’école de la République, au mieux, allaient dans les Cours Complémentaires (ancêtres de nos collèges) où on les engageait fortement à interrompre les études au niveau de la 3ème. Evidemment, ces collèges n’enseignaient pas le latin, ce qui fait que les rares élus à la sortie desdits cours complémentaires qui souhaitaient continuer au-delà se trouvaient le bec dans l’eau. Une chance donc que des sections « modernes » (sans latin) aient été créées pour les accueillir dans les lycées nouvellement installés (pour mon cas, dans la Seine-St-Denis). Et c’est ainsi que votre serviteur n’a jamais fait de latin… et ne s’en est jamais mal porté. Le latin est sûrement une discipline agréable, mais s’il y a des éléments de culture qui m’ont manqué dans la vie, ce n’est pas là : j’ai plutôt regretté de n’avoir pas pu faire de musique, par exemple. Ou bien regretté de ne pas avoir de profs d’éducation physique un peu mieux formés que ceux que j’avais (parfois de simples pompiers) qui m’auraient aidé à avoir une meilleure perception de mon corps et à mieux me mouvoir dans l’espace, compétences précieuses même si elles sont moquées par nos joyeux drilles de l’élite républicaine si prompts à ridiculiser les directives concernant l’EPS. Ou bien aussi regretté que l’école ne m’ait pas aidé à acquérir plus d’assurance, à l’oral notamment, compétence là encore moquée par nos joyeux drilles qui considèrent que ces choses-là doivent être acquises de façon « naturelle », c’est-à-dire par le biais, uniquement, de l’habitus familial, ce qui en dit long sur leur position de classe. Le latin a toujours fonctionné en France comme instrument de sélection : François Dubet rappelle que, la plupart du temps, le latin est abandonné par les élèves quand l’objectif de sélection est franchi et qu’ils sont dans l’établissement et la filière convoités. Le propos de Debray (« quand on s’attaque à la mère, je m’inquiète pour la fille » en parlant du couple latin – français) ne repose que sur une métaphore amusante, car on peut très bien maîtriser le français sans connaître la « langue-mère ». Prétendre le contraire, c’est tourner le dos aux acquis de la linguistique (mais je sais qu’une telle discipline est tenue en horreur par nos doctes personnages… et pour cause !) : toutes les langues se valent et la dimension synchronique de la langue est plus importante pour sa maîtrise que la dimension diachronique. Du reste on sait bien que le français, pour être une langue romane n’en est pas moins très différent des autres langues romanes en ce qu’il possède des traits qui le rapprochent plutôt des langues germaniques (comme le fait qu’il y soit impossible de supprimer le sujet, contrairement à l’italien ou à l’espagnol qui sont, selon le jargon linguistique, des langues « pro-drop »). L’ordre des mots en français est beaucoup moins souple qu’en latin, et le français ne connaît pas les déclinaisons du latin etc. (ici, ses défenseurs vont probablement dire que, justement, c’est une raison de plus d’apprendre le latin qui, à cause de ses déclinaisons serait… formateur ! comme si apprendre des déclinaisons était formateur de quelque chose… mais on se demande de quoi). Ce qui est utile (et les nouveaux programmes le prévoient explicitement) c’est de faire prendre conscience aux élèves de ce qu’est une langue, et pour cela, de les confronter à d’autres langues, mais quelles que soient ces langues (y compris la langue des signes d’ailleurs, en voilà une bonne idée, n’est-ce pas?).

Une langue n’est pas un « outil de distinction » comme le voudrait un Finkielkraut, autrement dit un ensemble de règles plus ou moins arbitraires et de conventions assez complexes grâce auxquelles on pourrait évaluer le « degré de culture » d’un individu. Une langue est un système (probablement enraciné dans le biologique) qui s’organise selon des lois dont beaucoup sont encore à découvrir, et qui vit. Une conception trop normative de la langue (celle qui prévaut souvent dans notre enseignement) est une erreur car elle prétend figer un système qui est par nature évolutif, même si cette évolution répond bien à des lois. Je lisais récemment la réaction d’un blogueur sur un fil de discussion qui voulait prouver à son opposant qu’il parlait mal le français sous prétexte qu’il avait employé l’expression « et donc » : « et donc » n’est pas français, disait-il… Ah bon, et pourquoi ? Pourquoi « et puis » serait-il grammatical, et pas « et donc » ? Ceci est un exemple de normativisme sans justification. Il existe une créativité de la langue, qu’on ne saurait nier sans rejeter abruptement (ce que l’on fait d’ailleurs !) les manières de s’exprimer et donc ( !) le contenu de l’expression des locuteurs un peu plus éloignés que « l’élite » de la position dominante dans l’échelle des valeurs linguistiques, autant dire : sans ignorer ces locuteurs, tentation omniprésente de nos politiques, bien entendu (qui se recrutent eux-mêmes dans la couche à capital culturel constant de notre population).

Nos aimables pseudo – « anti-pédagogues » ( !) défendent les vertus de l’enseignement dit « classique » en ce qu’il permettrait aux élèves de renouer avec les saines valeurs… de la rhétorique (autrefois il y eut en effet des « classes de rhétorique » dans la préparation aux grandes écoles), ainsi, prétendent-ils, les élèves s’exprimeraient et argumenteraient mieux. Prenons le thème de l’argumentation en effet. Plutôt que le dit enseignement classique, un tel thème requerrait davantage, à mon avis, une formation plus solide en logique, un peu sur le modèle de ce qui se fait dans les pays anglo-saxons ou aux Pays-Bas (ou certaines régions d’Italie), or, que je sache, aucun de ces messieurs (oui, je n’ai entendu que des messieurs s’exprimer, il ne s’agit pas ici de ma part d’un parti pris sexiste) n’a semblé envisager l’utilité d’une telle introduction. Or, à n’en pas douter, un enseignement de logique organisé conjointement entre le prof de français et le prof de maths, ça aurait de la gueule ! et ce serait autrement formateur que la lecture de la « Guerre des Gaules »… Rappelons qu’une telle introduction eut lieu autrefois, sous couvert de « maths modernes », mais qu’on en fut vite dissuadé sous les tirs croisés d’une droite bien pensante arguant qu’il ne convenait pas de donner aux enfants des outils de raisonnement par lesquels ils eussent pu dépasser les adultes dans l’art de l’argumentation, et des corporations de professeurs du secondaire qui trouvaient insupportable de devoir se recycler…

Bref, s’il faut conclure, ces messieurs qui s’auto-proclament les gardiens de nos valeurs éducatives cherchent surtout à freiner toute évolution d’un système qui, dans son fonctionnement actuel, leur va très bien. Allons, il est bien suffisant qu’il y ait quelques lycées prestigieux formant une élite reçue à Normale Sup ou à Polytechnique, on ne va tout de même pas risquer d’être bousculés dans nos fondements par des élèves ou étudiants de couches populaires issues de sombres banlieues, et dont on n’est même pas sûr de pouvoir contrôler la pensée… en plus!

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Bonjour Monsieur Rolin!

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C’était au dernier Printemps du Livre de Grenoble, j’étais arrivé en retard m’étant trompé de salle, et n’avais pu donc écouter que la toute dernière partie de l’intervention d’Olivier Rolin à propos de son roman « Le Météorologue », paru au Seuil en 2014. Dommage pour moi. Mais j’avais l’essentiel, ses derniers mots pour insister sur le fait que son livre n’était pas l’histoire banale d’un « zek » (déporté vers la Sibérie au temps de Staline) mais une contribution à une réflexion à propos d’une époque sur laquelle il en manque, de réflexion, qu’elle soit attaquée de plein fouet par des idéologues qui ont toujours été de droite et ont, de toutes façons, toujours haï jusqu’à l’idée même de communisme, ou qu’elle soit tout simplement écartée, destinée à l’oubli parce qu’elle embarrasse, parce que les anciens communistes, ou du moins ceux qui y ont cru un peu, à cette utopie, ayant appris dans quoi elle s’était délitée, n’avaient plus jamais voulu la regarder en face, préférant passer à autre chose comme on dit. Et ainsi la France, pays d’Europe occidentale où peut-être l’idée communiste a le plus remué les foules (avec l’Italie), a tourné le regard, n’a plus voulu traiter de cette période autrement que par le triste dépit. Olivier Rolin voulait donc que l’on en discute, maintenant, et si possible, avec sérénité. Bref, le communisme eût-il été différent s’il n’y avait eu Staline ? Question très tentante, réponse qu’on aimerait (que j’aimerais) positive alors que bien sûr on sait que partout dans le monde où on a essayé d’incarner cette idée, cela a débouché sur des dictatures et des répressions sanguinaires (Mao, Castro, Nkrumah, Mengistu, la dynastie des Kim…), alors ne rêvons pas (ce que dit lui-même Rolin, abruptement, à l’issue d’un de ses commentaires sur la question…). Enfin, séduit quand même, et trouvant le bonhomme très sympathique, je me décidai à acheter l’ouvrage et à me le faire dédicacer, pendant que j’y étais. D’où ma présence devant cet homme buriné, au poil mal rasé, mais débonnaire, souriant. Que voulais-je qu’il me dise, ou plutôt qu’il m’écrive ? Je lui parlais bien sûr de mon vieux passé de communiste, il n’en fallait pas plus pour le mettre en confiance et je fus heureux de repartir avec un mot par lequel il présumait que « je connaissais un peu de toutes ces histoires »…. C’était gentil, mais en réalité, en connaissais-je autant sur ces histoires ? « Le Météorologue » est un récit court, mais dense, ce qui le rend donc propice à la réflexion. Il nous apprend beaucoup sur la période 1933-1937 en URSS. Pleine période de terreur, mais pas encore… le Grande Terreur (celle qui s’abattra dès 1937 et où s’illustrera le « nabot sanguinaire », Capture_decran_2015-04-18_a_11_18_33autrement dit Nikolaï Iejov, celui-là même dont un article récent sur le site de Médiapart (18 avril) évoquait la mémoire par l’intermédiaire de sa fille chérie, encore en vie quand l’écrivain polonais Jacek Hugo-Bader la rencontrait en 2010 à Magadan, qui ouvre la porte vers la Kolyma ; elle traînait une vie de misère et toussait des morceaux de poumon quand l’écrivain l’interrogeait sur son passé, et elle disait sa souffrance de fille abandonnée dans les institutions après l’exécution de son père bien aimé, mais il n’empêche, c’est ce Iejov-là qui faisait tourner la machine à exécution à plein régime, mettant lui-même la main à la patte, descendant au fond des fosses pour achever les suppliciés d’un coup de revolver et ne s’accordant que9782882503770-40346 parcimonieusement une pause pour fumer une cigarette…). Pleine période de terreur donc, surtout en Ukraine (d’où était originaire notre « héros »), mais qui était en même temps, nous dit Rolin, une époque d’exaltation et de croyance en l’avenir radieux. Les sciences et les techniques se développaient. Je ne savais pas que, déjà, se dessinait la fameuse rivalité entre Union Soviétique et Etats-Unis à propos de l’espace : vingt ans plus tard, ce serait Sputnik, mais dès 1933, 1934 c’était à qui allait envoyer le plus haut son ballon sonde. Dans la nuit du 29 au 30 septembre 1933, URSS-I atteint l’altitude de 16 800 mètres, record mondial ! Ses pilotes (on dit « stratonautes ») sont immédiatement faits héros de l’Union Soviétique. Bientôt, Osoaviakhim tentera de battre ce record, y parviendra, mais sa retombée, hélas, se passera mal et finira en chute libre. Qu’importe : les pilotes avaient eu le temps d’adresser un message de là-haut et de transmettre leurs « chaleureuses salutations au grand et historique dix-septième congrès du Parti » qui, effectivement, avait lieu à ce moment-là. Et puis, il n’y avait pas que cela, il y avait aussi les grandioses projets d’ouverture de routes maritimes sous le cercle arctique et les premières grandes expéditions polaires, avec leur cortège de prouesses et d’actes de bravoure. Notre héros, donc, nommons-le : c’est Alexeï Féodossiévitch Vangengheim, participe à fond à ces aventures. Météorologue de par ses études, il devient le patron de toute la météorologie soviétique et rêve – quand la révolution mondiale aura été accomplie ! – de devenir celui de la météorologie du monde entier, un monde où l’on saurait prévoir le temps qu’il fait en n’importe quel endroit, à n’importe quel moment, et puis il devient le chef également de la seconde année polaire soviétique. Son imagination et sa compétence atteignent des sommets : il prévoit déjà la transition énergétique qu’aujourd’hui nous balbutions à peine : il réfléchit à l’énergie qu’il sera possible de capter à partir du vent et du soleil. Et puis patatras…

Ici, Rolin dit : « on se prend à se demander ce qui se serait passé si la folie de Staline, décapitant toutes les élites du pays, scientifiques, techniques, intellectuelles, artistiques, militaires, décimant la paysannerie et jusqu’à ce prolétariat au nom de quoi tout se faisait, dont l’URSS était supposée être la patrie, n’avait pas substitué, comme ressort de la vie soviétique, la terreur à l’enthousiasme. L’introuvable « socialisme » que les « héros » s’imaginaient construire, et ceux aussi, comme Alexeï Féodossiévitch Vangengheim, qui n’étaient pas des héros, seulement d’honnêtes citoyens soviétiques, aimant leur travail, pensant servir le peuple en le faisant avec compétence, peut-être aurait-il existé ? Peut-être se serait-il avéré un système infiniment préférable au capitalisme ? peut-être le monde entier, à part quelques pays arriérés, serait-il devenu socialiste ? » C’est là qu’il conclut : « Allons, ne rêvons pas ».
Car patatras. Le 8 janvier 1934, notre Alexeï a rendez-vous avec madame sur les marches du Bolchoï avant la représentation. Il n’arrivera jamais. Varvara Kourgouzova ne le reverra qu’une fois : à la veille de son départ pour le camp des îles Solovki, amaigri et isolé, au parloir de sa prison. Pourquoi ? Que lui reproche-t-on ? il y a eu des calomnies, des doutes sur sa sincérité bolchévique, on lui reproche d’être issu d’une lignée noble, des soupçons pèsent sur sa fidélité au dogme marxiste-léniniste : n’a-t-il pas tenté de populariser une théorie météorologique issue de Norvège, comme si on avait besoin de ça, comme si tout n’était pas déjà écrit dans les œuvres abondantes de Marx, Engels et Lénine ? On dirait aujourd’hui que Alexeï Vangengheim était un naïf, un idéaliste, mais pouvait-il faire autrement, peut-on faire autrement quand on n’a encore aucune raison de croire que l’on nous ment ? sa naïveté ira très loin : pour meubler son temps, au camp, il fabriquera de petites mosaïques avec les pierres qu’il trouve, les expédiant à sa famille ou à ses amis – mais peut-on avoir encore des amis dans son cas ? – et beaucoup de ces tableaux sont des portraits de… Staline ! Ici, Rolin se pose des questions : naïveté, flagornerie, manque de courage ? Comme dit plus haut, Alexeï n’est pas un héros, c’est un homme ordinaire, il n’y aura jamais chez lui de geste de révolte, il ne cherchera pas particulièrement « à sauver sa dignité »… non, il aimerait seulement sortir, revenir à Moscou, revoir sa femme et sa fille, qui avait quatre ans quand il est parti, et qu’il aime tant (lui envoyant des lettres abondamment illustrées qui sont autant de leçons d’histoire naturelle), il ne lésine pas sur la recherche d’appui, écrivant au grand Gorki, et bien sûr aussi, évidemment aux chefs du Parti. En pure perte. En 1937, quand Iejov sera là et que la tuerie se généralisera, il y passera, permettant ainsi au chef de camp de remplir ses objectifs statistiques en termes de tués. Mais ça, on ne le saura qu’après, longtemps après, quand le régime soviétique sera tombé et que l’association Memorial aura fini par retrouver les millions de dossiers des internés des camps sibériens. Sa fille le saura, elle qui a suivi l’exemple de son père en devenant elle-même une scientifique (paléontologue), elle qui ne s’est pas mariée, qui « fumait deux paquets de cigarettes par jour », qui refusait qu’on lui souhaitât son anniversaire, elle qui disparaîtra le 9 janvier 2012 (son père avait été arrêté un 8 janvier) en laissant dans son appartement toutes les instructions pour son incinération. « Ainsi finit, dit Rolin, soixante-quatorze ans après sa mort, l’histoire du météorologue ».

Rolin écrit aussi ceci (pp. 194-195) en hommage à tous ces hommes et toutes ces femmes qui ont cru en quelque chose de plus grand que la vie misérable des humains :

Les habitants du vingt et unième siècle oublieront sans doute l’espoir mondial que souleva la Révolution d’Octobre 1917, il n’empêche que pour des dizaines de millions d’hommes et de femmes, génération après génération pendant un demi-siècle et sur tous les continents, le communisme fut la promesse extraordinairement présente, vibrante, émouvante, d’une fracture dans l’histoire de l’humanité, de temps nouveaux qu’on appelait de tas de noms niais, l’avenir radieux, les lendemains qui chantent, la jeunesse du monde, le pain et les roses – les noms étaient niais, mais l’espérance ne l’était pas, et moins encore le courage mis au service de cette espérance -, et que la Russie soviétique parut à ces foules-là le lieu où le grand bouleversement prenait son origine, la forteresse des damnés de la terre. Il est étonnant de constater à quelle vitesse s’effacent les grandes vagues qui, un temps, soulèvent l’histoire du monde. Le souvenir de cette ardente attente est presque perdu, mais pour des générations comme celle à laquelle j’appartiens, dont la « Révolution » a pu encore être l’horizon, de plus en plus brouillé à vrai dire, l’idéal répété peut-être comme une leçon mal apprise plutôt que retrempé au feu de l’expérience, il est impossible de ne pas voir sous le pays déprimant d’aujourd’hui l’ancien foyer de cette espérance mondiale, mais surtout la tombe immense où elle fut bientôt enterrée.

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Politique de l’inhumain

Nous avons atteint l’au-delà… non, je ne parle pas de l’Au-Delà, mais d’un au-delà, celui de l’humanité et qui, pour le coup, se confond avec son en-deça, mais peut-être valait-il mieux rester dans l’en-deça, plutôt qu’en venir à cet au-delà. En deça règne une certaine innocence : on ne connaît pas encore l’humanité, donc comment pourrait-on juger en son nom ? Alors qu’au-delà, on l’a connue, on s’en est fait une image au travers, notamment, de la littérature : Balzac, Victor Hugo bien sûr, mais aussi Dostoïevski, Tolstoï, ou bien Faulkner, Steinbeck et même encore des écrivains modernes comme Philip Roth, Jean-Marie Le Clézio ou Kenzaburo Oé. Tous nous ont dépeint des individus, des sociétés qui, pour n’en avoir parfois pas moins leurs défauts, cultivaient des aspirations, des rêves d’humains, se débattaient dans des drames existentiels, faisaient du monde autre chose qu’une marchandise, mais un lieu de perpétuel enchantement. Bien sûr, il y eut la question : « comment écrire après Auschwitz ? » mais il y eut aussi la réponse que, justement, on se devait d’écrire après Auschwitz. Du reste, en nommant Auschwitz, on savait donner un nom à l’horreur, elle demeurait circonstanciée, elle était l’œuvre d’une idéologie que l’on pouvait honnir, on pouvait raconter que cette horreur avait pris fin avec la chute d’un régime. En ce temps là, pas si lointain mais quand même, les guerres avaient une fin. Les dictateurs étaient tués ou bien se suicidaient dans un bunker. Et on pouvait repartir comme avant, comme si de rien n’était, construire  une culture nouvelle, miser sur des espérances sociales, mettre nos espoirs dans des hommes et des femmes que nous estimions de valeur. Mais les temps ont changé, y a-t-il, de nos jours, une fin au malheur ? L’horreur inhumaine n’est plus du seul ressort d’une idéologie mortelle, elle s’est répandue comme une pandémie, elle est diffuse, hydre qui voit repousser ses tentacules dès qu’on a cru avoir raison de la bête. Les victimes ne sont plus parquées dans un lieu défini et ne peuvent plus compter sur une libération, qui viendrait avec une armée, et les rendrait à la vie, même dans un piteux état car ayant dû subir le viol et l’humiliation, la faim et les violences. Les victimes sont à travers le monde, elles cherchent un ailleurs pour recommencer leur vie mais finissent noyées au fond des mers, « disparues ». Les Etats doubleront les bateaux patrouilleurs mais ce ne sera que pour mieux dissuader les migrants de partir, et pas pour les sauver. Huit cents naufragés dans un chalutier où les passagers sont enfermés à double tour, des passeurs qui marchandent leurs vies, des vies qui ne sont plus que des marchandises. Une marchandisation qui gangrène la population de la planète Terre. Et face à cela, le politique qui ne dit plus rien, dit qu’il ne peut rien faire, dit que s’il prend position dans le sens de l’humanité, il perdra la partie, contribuant à donner le pouvoir à encore pire dans l’odieux de l’inhumain. Nous sommes dans l’au-delà, aussi, du politique, quand il se nie lui-même n’ayant plus rien à dire de la vie de la cité que des avertissements et des annonces de terreur, quand il sait que rien ne passera si ce n’est estampillé « opération rentable » ou lucrative. Le monde, pour tourner, n’a besoin que de ses sinistres rotatives : les machines qui gèrent les marchés financiers, ou bien le Big Data, et de leurs consommateurs, qui vivent de ce côté-ci de l’hémisphère, le reste doit disparaître, a déjà en partie disparu, disparaîtra, et si possible, c’est-à-dire si les politiques font bien leur boulot, dans la discrétion, le silence, pour que lesdits consommateurs n’en aient même pas de remords, même pas la honte.

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Haïti par la poésie: Jean Métellus

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C’est le 5 décembre 1492 que Christophe Colomb accosta sur cette grande île des Caraïbes que les Indiens, sur place, appelaient de noms variés : Haïti (la Grande terre), Quisqueya (la Haute terre) ou bien encore Bohio (la terre montagneuse). Colomb, lui, avait d’autres mots dans la poche, il pencha pour « Hispaniola ».
Haïti, Quisqueya… je sais pourquoi, maintenant, une des universités privées de Port-aux-Princes porte ce nom. L’un des grands écrivains qu’a connus cette île, mort le 4 janvier 2014 (à Bonneuil-sur-Marne), Jean Métellus, a consacré de longs poèmes à cette épopée, sous le titre de « Rhapsodie pour Hispaniola » (éditions Bruno Doucey, belle et nouvelle maison d’édition spécialisée dans la poésie). Il chante le bonheur perdu, celui d’un temps d’avant notre civilisation hégémonique et mercantile, d’avant la colonisation, d’un temps des idéaux, où le navigateur gênois partait à l’aventure non pas avec un esprit de colon ( !) mais avec celui d’un poète et d’un découvreur. Métellus chante la beauté de ce qui aurait pu advenir si les choses avaient pu continuer dans le ravissement réciproque, l’un face à une terre aussi belle et à des habitants aussi beaux et les autres devant des hommes sortant de ces caravelles magiques qu’ils avaient vues avec angoisse et émerveillement longer puis accoster leurs côtes. Les îles étaient habitées par les Taïnos (ou Arawaks), population dont il ne reste plus personne (la notice wikipedia spécifie : « en 1650, les Arawaks avaient complètement disparu »). La première rencontre de Colomb fut celle d’un cacique, qui se nommait Guacanagaric.

Dans ces paysages couverts d’une végétation verdoyante, sans neige ni nuages
Où l’air vous plonge dans une grande méditation
Où la beauté des plantes et des arbres vous fait concevoir enfin ce qu’était le paradis
Où les terres paraissent si bonnes et si fertiles que presque personne ne pourra croire à ce bien sincère témoignage
Je fus reçu par le plus exquis des humains sur la terre.

C’est ainsi que Colomb commence le récit de son voyage en 1492. Après l’énumération de toutes les merveilles qu’il a vues (toutes sortes de « nourriture à base de racines ainsi que du poisson », « un sol accidenté et des terres travaillées avec amour », des arbres, des fruits et des plantes « de si haute taille que leur sommet semble toucher le ciel », de nombreux oiseaux, des grillons et des grenouilles, des cotonniers, une île – de la Tortue – « très belle et bien peuplée, couverte de verdure », « de vastes plaines qu’arrosent de grandes rivières »…) il poursuit par :

J’ai visité tout cela avec le doux roi de la région qui s’appelle, si j’entends bien, Guanikana, mais je crois avoir un peu déformé son nom […] Au monde il n’y a pas de meilleurs hommes. Pas de crainte ni de tourments là où je me trouve.

Et pourtant quelques années plus tard, ce devait être le massacre, l’extermination, tous ces doux indiens passés par les armes, immolés, brûlés afin de faire place à des colons avides qui amèneront avec eux les esclaves noirs, puisque stupides comme ils étaient, ils avaient même détruit la force de travail qui, dans leur vision sordide, allait leur être nécessaire. Mais cela, il est vrai, avait commencé dès le premier départ de Colomb, son retour vers l’Espagne, où il devait rendre compte de sa mission auprès de la reine Isabelle et du roi Ferdinand, parce qu’il avait laissé sur place, croyant bien faire, quelques-uns de ses soldats, de ses soudards pourrait-on mieux dire, qui avaient appris où se trouvait la principale source d’or, dans le Cibao, et que leur avidité pour se révéler, n’avait eu qu’à attendre le départ de l’amiral. Dès lors, ils se crurent chez eux, et voulurent faire bombance, et ravir les femmes de leurs hôtes, tout comme leur or, que croyaient-ils en faire, les naïfs, eux qui étaient condamnés à rester seuls sur cette île, sans bateau pour les ramener en Europe ? en tout cas, leur comportement fit que d’autres caciques ne les virent plus d’un si bon œil, si tant est qu’une seule fois ils les aient vus tels, et qu’ils furent massacrés, tant et si bien que lorsque Christophe Colomb revint, tout auréolé de son nouveau prestige – il avait été fait « Amiral de l’Océan depuis les îles Açores jusqu’à celles du Cap-Vert, du septentrion au midi, Vice-Roi et Gouverneur perpétuel de toutes les terres qu’il avait découvertes et qu’il découvrirait » – il découvrit progressivement l’étendue du désastre, des corps étranglés, des cadavres à peine dissimulés dans les décombres du fort. Toutefois, honnête et sincère comme il était, il eut tôt fait d’établir la vérité, croyant ce que lui disait Guacanagaric, qui, à juste titre, accusait son rival Caonabo, qui venait d’une autre île, de « la Caraïbe » proprement dite. Guacanagaric fut désavoué par ses pairs et son peuple. Christophe Colomb lui-même eut de sérieux ennuis avec ses compagnons de traversée, dont certains le chargèrent d’accusations au point que des commissions d’enquête furent nommées et que lorsqu’il rentra en Espagne, ce fut quasiment comme un prisonnier, que la reine Isabelle pourtant délivra, eu égard à son mérite, mais il s’en était fallu de peu qu’il ne fût condamné, et qui sait peut-être embastillé, voire mis à mort. Métellus dit :

Lorsque Colomb se présenta après la dernière enquête
Menotté et chargé de fers
Isabelle refusa de le voir dans une pareille condition
Le fit délivrer, habillé comme il convient
Et conduire dans la grande salle du palais
Colomb profita de ces moments d’exception pour s’entretenir
Une nouvelle fois avec les souverains
Il leur parla avec persuasion de la dangereuse puissance de l’explorateur
De sa vision généreuse parmi les individus occupés uniquement à profiter du travail et de la découverte d’autrui
Lui, Colomb, voulait utiliser ses forces vives à essayer de comprendre les autres.

Ainsi donc, sans cet or, sans cette avidité humaine, la face du monde eût été changée, des civilisations sauvées, des arts, des techniques, des modes de vie différents des nôtres eussent peut-être existé, sources de compétition vertueuse qui aurait pu produire aujourd’hui de ces solutions qui manquent aux problèmes de notre temps.

(Un anthropologue (Eric Wittersheim, de l’EHESS) disait récemment dans une tribune du « Monde » (18 mars) que si les habitants de l’intérieur des îles Vanuatu avaient pu résister mieux que d’autres à l’ouragan récent qui a dévasté l’île, c’était bien parce qu’ils avaient su conserver certaines des méthodes ancestrales concernant leur vie, leurs cultures et leurs habitats. « Autrefois, la population possédait un ensemble de techniques pour faire face aux catastrophes : nourriture enterrée avant le passage d’un cyclone, culture de plantes plus résistantes en cas d’intempéries, techniques d’architecture faites pour résister aux tempêtes… Les savoirs traditionnels permettaient de protéger des vies »).

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Philip Roth, l’art et l’âge d’homme

LA GRANDE LIBRARIE

Le film sur Philip Roth, à l’heure de « la Grande Librairie » l’autre semaine (19 mars), sur France 5, où l’écrivain était interviewé par François Busnel, a du déclencher pas mal d’envies, un peu partout, de lire le romancier américain à l’œuvre foisonnante, constituée de plusieurs cycles, dont celui de Nathan Zuckerman, centré sur trois périodes décisives de l’histoire des Etats-Unis. Parmi elles,  l’époque du maccarthysme, sous un titre-choc : « J’ai épousé un communiste ». Occasion de découvrir un roman dont la construction est impressionnante. Le narrateur, Nathan Zuckerman, rencontre dans les années de fin de siècle son vieux prof d’anglais, qui a maintenant quatre-vingt-dix ans et qui se trouve être le frère d’un homme, Ira Ringold, surnommé Iron Rinn et parfois aussi « l’Homme de Fer », qui l’a fortement influencé dans sa jeunesse, autour des années cinquante. Il lui demande donc de parler de ce frère et le récit du vieux prof (Murray) se mêle aux souvenirs de Nathan lui-même. Il n’en faut pas plus pour que se dévide comme un écheveau l’histoire de cette époque où le mouvement ouvrier était puissant aux Etats-Unis, ni pour qu’apparaissent une foule de personnages issus de tous les milieux : du cinéma hollywoodien (Ira, comédien et lecteur de pièces à la radio, s’est marié avec une star sur le retour qui fait un duo infernal avec sa fille issue d’un précédent mariage avec une autre vedette de Hollywood), du monde des usines et des mines de zinc et du monde paysan. C_Jai-epouse-un-communiste_3520[1]Nathan apprend ainsi la vie. « J’ai épousé un communiste » est un roman d’apprentissage, l’un des plus puissants que j’ai jamais lus. Roth fait de Nathan un écrivain en herbe, qui commence par épouser la cause de l’homme qu’il admire le plus, la cause du prolétariat mondial, avant qu’il ne commence à sentir la sclérose du discours de propagande et qu’il ne décide de suivre un autre mentor, Leo Glucksman, prof de littérature à Chicago. Comme souvent dans l’œuvre de Roth (voir par exemple l’un de ses derniers romans, « Exit le fantôme ») on trouve des passages passionnants sur la littérature, son rôle et sa fonction. Ainsi ces paroles adressées par le prof à son élève, qui se croit déjà arrivé dans le monde littéraire grâce à une pièce militante et vertueuse qu’il a écrite et qui a été encensée par Ira :

« L’art comme arme ? » me dit-il. Il mettait un tel mépris dans ce dernier mot qu’il en devenait effectivement une arme. « L’art qui prendrait les positions qu’il faut sur tous les sujets ? L’art qui se ferait l’avocat du bien commun ? Où êtes-vous allé chercher ça ? Qui vous a dit que l’art est une affaire de slogan ? Qui vous a dit que l’art est au service du « peuple » ? L’art est au service de l’art, sinon il n’y en aurait pas qui mérite l’attention. Pourquoi écrirait-on de la littérature sérieuse, monsieur Zuckerman ? Pour désarmer les ennemis du contrôle des prix ? On écrit de la littérature sérieuse pour écrire de la littérature sérieuse. Vous voulez vous révolter contre la société ? Je vais vous dire comment faire : écrivez bien. Vous voulez embrasser une cause perdue ? Alors n’allez pas vous battre pour les classes laborieuses. Elles s’en tireront très bien toutes seules. Elles vont se donner une indigestion de Plymouth. Le travailleur viendra à bout de nous tous – de son absence de cervelle découlera la chienlit qui est le destin culturel de ce pays de béotiens. Nous aurons bientôt chez nous quelque chose de bien plus redoutable que la dictature des paysans et des ouvriers – nous aurons la culture des paysans et des ouvriers. Vous voulez une cause perdue à défendre ? Battez-vous pour le mot. Pas le mot de haut vol, le mot exaltant, le mot pro ceci et anti cela ; pas le mot qui doit claironner aux gens respectables que vous êtes quelqu’un de formidable, d’admirable, de compatissant, qui prend le parti des exploités, des opprimés. Non, battez-vous pour le mot qui dise aux quelques rares personnes qui lisent encore et qui sont condamnées à vivre en Amérique, que vous prenez le parti du mot. Votre pièce, c’est de la crotte. Elle est effroyable. Elle est exaspérante. C’est de la crotte de propagande, c’est brut, primaire, simpliste. Ça noie le monde sous les mots. Et ça porte aux nues la puanteur de votre vertu. Rien n’est plus fatal à l’art que le désir de l’artiste de prouver qu’il est bon. Quelle tentation terrible, l’idéalisme ! Il faut que vous parveniez à maîtriser votre idéalisme, et votre vertu tout autant que votre vice. Il faut parvenir à la maîtrise esthétique de tout ce qui vous pousse à écrire au départ : votre indignation,  votre haine, votre chagrin, votre amour ! Dès que vous commencez à prêcher, à prendre position, à considérer que votre point de vue est supérieur, en tant qu’artiste, vous êtes nul, nul et ridicule ! (p. 303, Folio n°3948).

Quelle leçon !

Trois pages avant, j’avais noté cet autre passage, sur « la transition » de l’enfant à l’adulte et sur le rôle qu’y jouent les quelques phares qui nous éclairent à ce moment-là :

Quand on n’est pas orphelin de bonne heure, qu’au contraire on est lié à ses parents de manière intense pendant treize, quatorze, quinze ans, le zizi pousse, on perd son innocence, on recherche son indépendance, et si la famille n’est pas névrosée, on vous laisse partir, commencer à être un homme, c’est-à-dire vous préparer à choisir de nouvelles allégeances, de nouvelles affiliations, les parents de l’âge adulte, ceux qu’on élit, ceux qu’on aime ou pas, à sa convenance, puisqu’on n’est pas tenu de les reconnaître par de l’amour. Comment les choisit-on ? Par une série de hasards, et pas mal de volonté. Comment entrent-ils en rapport avec vous, et vous avec eux ? Qui sont-ils ? Qu’est-ce donc que cette généalogie qui n’est pas génétique ? Dans mon cas, ce furent des hommes auprès desquels je me mis en apprentissage, depuis Paine et Fast en passant par Corwin et Murray, jusqu’à Ira et au-delà – ces hommes qui m’enseignèrent et dont je suis issu. Tous furent remarquables à mes yeux, chacun à sa manière, personnalités avec lesquelles se colleter, mentors qui incarnaient ou épousaient des idées puissantes et qui m’enseignèrent les premiers comment naviguer dans le monde, avec ses exigences. Des pères adoptifs, dont je dus me défausser au fur et à mesure, avec leur héritage, qui durent disparaître pour permettre d’accéder à l’état d’orphelin absolu, l’âge d’homme. Celui où on se retrouve livré à soi-même au cœur du problème.

N’est-ce pas magnifique ?

Roth nous donne l’exemple de ce qu’est un « grand roman » dans la facture classique. Il n’y a pas un seul thème, un seul sujet, ce n’est pas « l’histoire d’un type sous le maccarthysme qui deviendrait la victime innocente d’une machine à broyer les esprits », c’est à la fois un peu cela, mais c’est aussi, comme dit plus haut, un extraordinaire roman d’apprentissage, celui de Nathan, au commencement de sa vie d’homme, au moment où s’échafaudent les projets, où se disposent les points de repères, les influences, et puis pas seulement cela, selon la façon dont on le regarde, c’est aussi la saga familiale d’une bande de névrosés : Eve Frame, la femme d’Ira, ex-star du muet, qui se traîne au sol pour implorer son amour, prise sous l’emprise tyrannique d’une gamine infernale, Sylphid – analyse perspicace d’une union mère-fille fusionnelle – et puis Ira n’est pas mal non plus comme « dingue » sur qui Nathan apprendra tout au long de l’histoire bien des détails troubles et des zones d’ombre. Avec en toile de fond l’Amérique, les luttes politiques, les stratégies de pouvoir, comment un sénateur (Grant) atteindra les cercles de la Maison Blanche (sous Nixon) grâce à la dénonciation qu’il a faite d’un « dangereux traitre communiste » en la personne d’Ira, et même plus qu’une simple dénonciation : un coup double, puisque lui et sa femme ont écrit le livre-témoignage censé venir de l’épouse hystérique et qui, lui, s’intitule vraiment : « J’ai épousé un communiste ». En montrant ainsi à la face de l’Amérique qu’une de ses idoles les plus exemptes de soupçons peut s’être fait berner, ils inscrivent au cœur des consciences voire des inconscients la malignité, le caractère intrinsèquement pervers du « rouge ». Ira, parti de la mine et de la condition ouvrière, arrivé un instant dans les fastes de Hollywood et de Manhattan, retombera à sa condition initiale. Et Nathan lui… on sait qu’il deviendra le héros de Roth sur au moins six livres, un double bien pratique pour un écrivain qui ne vient que récemment d’abandonner l’écriture (pour son grand bonheur, dit-il dans son interview, mais chacun est libre de ne pas le croire).

A la fin du roman, Nathan obtient de Murray une confession plus personnelle, lui qui, jusqu’ici n’a fait que raconter in extenso la vie de son frère, où il apparaît que Murray n’a jamais voulu transiger sur ses principes de droiture et de fidélité à l’égard des pauvres de Newark et notamment des jeunes Noirs qui étaient devenus ses seuls élèves, dût-il faire endurer à sa famille la dureté sociale d’un lieu où la violence côtoie la misère, cela dût-il aller jusqu’à la catastrophe qui frappe son épouse Doris. Alors vient cet autre passage, où se retrouveront tous ceux et toutes celles qui, tel Murray, ont aussi cru à un moment bien faire en restant sur place, alors que tout, autour d’eux disait qu’il valait mieux bouger si on tenait à la sécurité, au bonheur, à la vie :

J’ai compris que je m’étais fait avoir. L’idée ne me plaît pas, mais j’ai dû vivre avec depuis. Je m’étais fait avoir par moi-même, au cas où tu te poserais la question. Par mes principes. Je peux pas trahir mon frère, je peux pas trahir mon métier, je peux pas trahir les déshérités de Newark. Ah non, pas moi. Moi, je ne déserte pas. Moi, je ne me défile pas. Que mes collègues fassent ce que bon leur semble, moi je n’abandonne pas ces jeunes Noirs. Alors moi, je trahis ma femme. Je fais porter la responsabilité de mes choix par quelqu’un d’autre. C’est Doris qui a payé le prix de mon civisme. C’est elle qui a été victime de mon refus de… Ecoute, on ne s’en sort pas. Quand on essaie, comme j’ai tenté de le faire, de se départir des illusions flagrantes – la religion, l’idéologie, le communisme – on est encore tributaire du mythe de sa propre bonté. Voilà le leurre final, celui auquel j’ai sacrifié Doris. (p. 435)

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Haïti par le roman : une rencontre avec Yanick Lahens

 C’est par la littérature que je suis retourné en Haïti ce samedi, grâce à Yanick Lahens, grande femme  élégante et dynamique, un peu nerveuse, invitée au Printemps du Livre de Grenoble, présente dans la salle Juliet Berto, d’habitude consacrée aux géants du cinéma.

Lahens

Son roman, « Bain de lune », aux éditions Sabine Wespieser, je l’ai lu, bien sûr, et dès mon retour de là-bas. Beau roman, accompli, qui raconte une saga villageoise, au cœur de la campagne haïtienne, en un lieu nommé « Anse Bleue » (mais qui est inventé). Là s’affrontent deux clans, les pauvres et les riches, les premiers incarnés par les Lafleur, les seconds par les Mesidor qui, à une époque, ont mis main basse sur les terres. Comme je l’ai dit sans détour à son auteure, c’est l’entame du livre qui m’a le plus plu : la rencontre entre Tertulien Mesidor, le puissant, à cheval, escorté de ses affidés pour se munir des denrées qu’il apprécie au marché de la ville, et d’Olmène Dorival du clan des Lafleur, seize ans seulement mais déjà amoureuse. « Tertulien, tenant les rênes de son bel alezan cendre, abaissa le torse pour lui caresser à nouveau la crinière. Mais au bout d’un moment, n’y tenant plus, il claqua les mains d’un geste d’autorité en direction d’Olmène. Le bruit résonna à nos oreilles à tous comme un fouet ». Eh oui, c’est ainsi que se firent des cours d’amour autrefois, pas seulement dans ces îles lointaines mais probablement aussi chez nous, dans nos campagnes, si l’on en croit en tout cas le nombre d’enfants naturels figurant dans la liste de nos ancêtres, dont certains, dit-on, auraient eu pour père quelque seigneur et châtelain. Olmène avait pour mère Ermancia, et père Orvil, et frères Léosthène et Fénelon, puis eut comme fils Dieudonné, qu’elle laissa au village et à sa mère, ne pouvant plus supporter les manières du tyran, et partant travailler là-bas, de l’autre côté de la frontière. De ses frères, l’un, Léosthène, partit aussi, mais vers la Floride, d’où il revint un jour comme un ange descendu du ciel (mais pour repartir bien vite face à la houle qui agitait les mœurs de l’île sous Duvalier), et l’autre, Fénelon, se voulut homme de pouvoir, entendez par là Tonton Macoute… Yanick Lahens raconte ce que c’est que la vie sous une dictature, quand une masse de gens (elle parle de trois cents à quatre cents mille paysans) juge qu’il vaut mieux être du côté des chasseurs que des chassés, que mieux vaut manier la machette et le fusil qu’être la cible des balles et des coups. Duvalier[1]Duvalier, elle l’appelle « l’homme au chapeau noir et aux lunettes d’écailles ». On sait qu’au début il dut son pouvoir à quelques bienfaits en matière d’organisation de la santé, d’où son surnom de « Papa Doc ». Au milieu du roman, on est en 1963 : « des silhouettes furtives rasaient les murs dans la nuit de Port-au-Prince pour éviter les phares des DKW. Avec leurs casques, leurs fusils, les ombres bleues des miliciens avançaient  dans les DKW, fouillant les entrailles de la ville. Ils défilaient dans les ténèbres, formant la horde de la haine ». C’est l’époque où l’homme au chapeau noir, fort de ses soutiens dans la paysannerie, proclame qu’il est président à vie. (Lire ici un épisode significatif et sanglant de son règne). Mais Yanick Lahens prend le parti de demeurer à la campagne où les échos des évènements politiques n’arrivent qu’adoucis ou bien de façon soudaine comme des balles perdues ou des éclats qui laissent les villageois dans le doute et l’expectative. Ainsi passe une fois un homme traqué, un étranger, l’œil aux aguets, un inconnu qui demandait à boire et à manger, qui était-ce ? L’histoire nous apprend que c’était un de ces révolutionnaires guévaristes qui crurent être capables de faire se soulever un continent mais qui furent hélas trop idéalistes et qui n’avaient pas de lien avec le peuple. Celui-ci fut tué par le sinistre Fénelon. Yanick Lahens tient à lire la lettre qu’il adressait à ses parents et que l’on avait retrouvée dans sa besace. Elle met l’accent bien sûr sur la différence de culture, d’origine. Milieu bourgeois, comme le Che lui-même d’ailleurs. Bon, mais alors ? J’aurais aimé qu’elle manifeste plus de compassion peut-être pour ces jeunes que rien ne poussait hors de leur milieu si ce n’est la croyance en un monde meilleur (j’ai connu ainsi un haïtien dans les années soixante-huit, il se nommait Luckner Normil, qui se formait pour rejoindre la guérilla sur son île d’origine… qu’est-il devenu ?).

Ensuite, dans la dernière partie du roman, on atteint l’époque plus récente, l’arrivée au pouvoir de l’abbé Aristide, qu’elle appelle « le Prophète », l’espérance qu’il suscite de la part de tous les pauvres, mais qui se heurte très vite à l’emprise américaine, Aristide chassé du pouvoir, de retour sous bonne escorte, contrôlé, parallèlement à la violence dans l’île qui continue de plus belle puisqu’il faut se venger des macoutes et puisqu’aussi il en est qui savent toujours vers où le vent tourne et comment ils peuvent de nouveau se trouver du côté du manche, même si le régime change…

Nos familles pendant ce temps vivent, ont des enfants qui à leur tour ont des enfants, Cétoute Florival (qui s’appelle ainsi parce que sa mère a voulu dire qu’après elle, elle ne voulait plus d’enfant, c’était elle et… c’est tout !), qui est la petite fille d’Olmène, connaîtra les mêmes émotions amoureuses que sa grand-mère, mais pour un Mésidor encore moins recommandable : c’est son récit que l’on entend, un chapitre sur deux, qui commence  lorsqu’on la recueille noyée sur une plage.

Beau roman donc, ponctué de mots empruntés au créole, comme pour faire plus authentique, alors que l’écriture, elle, est du français le plus classique, mais on sent qu’il y a là matière à bien plus encore, à une fresque qui nous entraînerait davantage dans les ressorts de cette société intrigante.  Le narrateur est un « je » anonyme, ou bien un « nous » : on doit comprendre que c’est le village qui parle, d’un bout à l’autre. L’espoir ? Il n’est pas tellement présent, sauf par le biais d’un frère de Cétoute, Abner, qui semble porteur de projet. Parlant avec Yanick Lahens, elle me dit qu’elle-même ne croit pas tellement en ce qui se fait actuellement en Haïti, elle a quitté l’université, dit-elle, parce qu’elle en avait assez des réunions interminables et des affrontements. Elle trouve qu’il n’y a aucune coordination entre les projets. Mais n’est-ce pas déjà beau qu’il y ait des projets ? N’y a-t-il pas, dans cette île, un vivier actif de jeunes talents, d’étudiants avides de savoir ? N’est-ce pas cela qu’il faudrait mettre en valeur (plutôt que les rites du vaudou, soit dit en passant…) ?

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Mort d’une mère

DSC_0314La mort n’est pas difficile, c’est longtemps avant que ça se gâte, quand on commence à y penser souvent. Sinon, en elle-même, c’est un petit évènement, anodin. Le jour d’avant je voyais ma mère, avec ses yeux étonnés, peut-être de me voir, ou bien d’être encore là, elle qui ne pouvait plus parler, dont seulement des cris inarticulés sortaient de la bouche, des cris suraigus, les signes de colères soudaines, de manifestations électriques, comme des soubresauts de vie, mais qui n’en étaient pas, n’étant probablement que des réflexes, à la manière d’un animal qui se cabre et refuse d’avancer vers le lieu où il sait qu’il trouvera la décharge fatale. Sa mâchoire était déjà tombante, comme si elle se préparait à pendre, sortie de ses gonds, et sa peau tellement flétrie, trop fine, écorchée à force de se cogner aux meubles, de recevoir les coups qu’elle s’infligeait. Elle était étendue raide sur son lit dès quatre heures de l’après-midi, ou bien elle remontait ses jambes d’oiseau jusqu’à la poitrine, créant une montagne de drap blanc juste au-dessous de son menton qui tremblait. Que voyait-elle, la pauvre, au travers de cette vitre épaisse d’où lui serait parvenu, si elle avait eu encore suffisamment d’ouïe, le bruit de la rue, quelques voitures qui passent, des enfants qui crient sur le chemin de l’école. A Noêl encore j’arrivais à la faire rire, à condition de faire le clown et de mimer un chef d’orchestre de bazar, en bois, hennissant, son regard s’allumait, tiens il vit encore celui-là, semblait-elle me dire du fond du lit-prison d’où on lui interdisait de sortir. Mais aujourd’hui, je l’ai vraiment vue raide, définitivement, ses jambes aplaties, si réduites qu’elles semblaient absentes, ne faisant aucune bosse sous les draps, tout un corps ne laissant apparaître finalement que la tête, à jamais fixée dans un regard qui s’est tourné vers l’intérieur, à la bouche béante qui ne se refermera jamais. Mais quelle tenue voulez-vous qu’on lui mette, a demandé l’infirmière, était-il seulement possible d’évoquer une tenue pour ce corps diminué, rapetissé au point de ne pas peser plus qu’une plume, un carré de soie aurait suffi, même pas de soie, oh juste un peu de laine pour effacer les traces de la peur si jamais elle avait eu quand même peur, au cours de cet évènement si bref par où l’on passe tout à coup du jour à la nuit.

photo: amandier dans la Drôme, 21 mars

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Notes de Haïti

Haïti, on le sait, est sur un bout d’île, l’autre partie constituant la République Dominicaine. Les relations entre les deux pays sont tendues. Beaucoup de Haïtiens travaillent en République Dominicaine, où ils constituent une main d’œuvre exploitée et souvent méprisée. On dit que certains gouvernements haïtiens (du temps de Duvalier mais aussi d’autres dictateurs, car il y en eut beaucoup) ont carrément vendu de la main d’œuvre à Saint-Domingue (contre des millions de dollars). Aujourd’hui, se produisent dans la partie Est de l’île des scènes que l’on croirait issues de la Louisiane des années trente, quand le KKK sévissait. Récemment, un Haïtien a été pendu en pleine place d’un village. Quelques temps auparavant, un autre avait été brulé vif. Ceci alimente la colère de la foule. Mercredi dernier, une marche a eu lieu dans Port-au-Prince, à partir du Champ de Mars, et se dirigeant vers le Consulat de République Dominicaine. Le drapeau de cette dernière a été brûlé. Vif incident diplomatique. Le ministre des Affaires Etrangères haïtien a dit que Haïti ne présenterait pas d’excuses.
On a pu lire dans la presse locale (« Le Nouvelliste ») de longues tribunes sur les relations entre les deux pays. La République Dominicaine est accusée de s’être érigée sur les bases de l’indépendance haïtienne (à l’époque, Haïti ou plutôt « Ayiti » s’étendait sur toute l’île) sans avoir eu à en payer le prix (le prix du sang, des combats, de la répression). Le général Ramirez, qui se battit aussi contre les troupes napoléoniennes (1808), était surtout un riche propriétaire terrien, et se battait davantage pour ses intérêts économiques que pour la liberté de son peuple, de ce fait, sa soumission aux colons espagnols ne le gênait pas. Les Haïtiens sont des descendants d’esclaves. Ils n’avaient rien. Ils n’ont toujours rien (sauf quelques membres d’une bourgeoisie alliée aux états étrangers, France, Etats-Unis) alors que les Dominicains s’enorgueillissent d’être pour la plupart des mulâtres, issus des mariages entre autochtones et colons espagnols.
Quand le vol d’Air Caraïbes, au retour sur Paris, fait escale à Saint-Domingue pour se remplir de touristes en goguette, alors que les bagages à main ont été soigneusement scannées au départ de Port-au-Prince, elles font immédiatement l’objet d’une nouvelle inspection à l’arrivée sur le territoire dominicain, comme si les Dominicains ne faisaient pas confiance aux Haïtiens.

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La route à la sortie de l’aéroport est à deux voies, large, enjambée par une arche de béton qui deviendra peut-être un pont, bordée de lampadaires alimentés par l’énergie solaire, construction récente faite sous l’actuelle présidence ; chaque lampadaire a coûté cinq mille euros.
L’électricité est coupée chaque jour plusieurs fois par jour.
Le président Martelly, actuel chef de l’état, élu en 2011 avec le fort soutien des Etats-Unis, est un ancien chanteur, populaire pour cette raison. Il aime les fêtes et les festivals. Le dernier carnaval, en février, s’est soldé par une vingtaine de morts, électrocutés après que le char qui les portait ait rencontré des lignes à haute tension – dommage, pour une fois, l’électricité n’était pas coupée. La presse, ou plutôt le seul journal existant, « le Nouvelliste » a demandé une enquête et s’est demandé aussi pourquoi les secours avaient été si lents.
Le premier ministre, M. Evans Paul, a déclaré en présence du président qu’il n’y aurait pas le second carnaval prévu, le « carnaval des fleurs » car cela coûte trop cher en comparaison des dépenses que l’état devrait engager en matière d’éducation, de santé, de sécurité, d’infrastructures. Le président l’a aussitôt démenti. Le carnaval des fleurs aura bien lieu, quel qu’en soit le coût.
Le 14 mai dernier, Haïti a fêté dans le faste le troisième anniversaire de la venue au pouvoir de son président qu’on appelle aussi – et qui se fait appeler – « Tèt kalé ». On dit que la fête a coûté, au bas mot, 20 millions de dollars.
Dans la presse, ou plutôt… le seul journal, on voit « Tèt kalé » jouant au foot avec les gamins pour l’inauguration d’une place, ou bien tenant fraternellement par les épaules les musiciens récompensés à une remise d’awards, ses amis. Face aux critiques de l’opposition (morcelée, comme toujours), il a répondu que Haïti avait fait le plus difficile… en 1804, en battant les troupes napoléoniennes, et que les problèmes économiques actuels ne sont rien, à côté. On n’a donc qu’à bien se tenir…

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En Haïti, il n’y a, à vrai dire, pas d’enseignement public : tout est payant. L’enseignement est dispensé par des écoles privées ouvertes par des groupes, des institutions, des personnes, parfois aussi sur fonds d’états étrangers (ainsi trouve-t-on le long de la rue Cadet Jérémie, une « école nationale de la république du Paraguay »). Mon ami R.G. paie cent dix euros par mois pour envoyer son enfant de dix ans à l’école. Comme il est généreux et veut aider les plus démunis, il finance les frais de scolarité de sept ou huit enfants de son village natal, Payan, ainsi font aussi beaucoup de ses collègues. Mais les enfants qui ne trouvent pas de bienfaiteur, que font-ils ? Eh bien, ils ne vont pas à l’école. Un Haïtien sur deux est analphabète.

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La littérature marche bien, en Haïti, on le sait, et les bons écrivains font foison, Jacques Roumain, René Depestre, Jean Métellus, Frankétienne, Dany Laferrière, Lyonel Trouillot… et maintenant Yanick Lahens, qui vient d’obtenir le Fémina pour son roman « Bain de lune ». Elle enseigne à l’université de Port-au-Prince. Les Haïtiens sont très fiers de son succès. Malheureusement, il est impossible de trouver son livre dans les rares (une ou deux) librairies de Port-au-Prince ou de Pétionville (en réalité, il y a une seule librairie, qui se nomme « La Pléïade », sise dans un complexe de commerce de luxe à Pétionville – fermée le samedi dès 16 heures ! – et qui possède une succursale à Port-au-Prince dans le quartier des universités – fermée le samedi dès midi !). Trois cents exemplaires avaient été envoyés par l’éditeur (Sabine Wespieser) mais ils étaient déjà vendus avant leur arrivée.

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Haïti parle le Créole haïtien (et non le Français). Les linguistes considèrent aujourd’hui que les créoles sont des langues à part entière (et non des dialectes, des pidgins ou je ne sais quoi). Ils ont tous, de fait, des propriétés linguistiques remarquables. Le temps et l’aspect sont marqués en créole de façon intéressante. On dit Pyè ap manje yon pom pour dire que Pierre est en train de manger une pomme. Sans marqueur ‘ap’, cela donne Pierre a mangé une pomme, et on dit Pyè pral manje yon pom pour dire que Pierre va très prochainement en manger une, de pomme. Si ‘ap’ est utilisé avec un verbe statif, cela donnera un ‘futur certain’ au lieu d’un présent à la forme progressive. Un linguiste qui se trouvait là lors de mon passage, André Thibaud, connu pour ses travaux sur les langues romanes et sur le Français colonial, disait que cela ressemblait au Français du Québec. ‘ap’ serait l’abréviation de « après », comme quand les Québécois disent : « je suis après téléphoner à mon chum », et que ‘pral’ serait l’abréviation de « pour aller », comme quand ils disent : « je suis pour aller faire un tour en ville ». Ainsi l’observation des créoles et des langues parlées au Québec ou en Acadie nous renseigne sur ce que devait être l’état du Français à l’époque de l’établissement des premières colonies, au XVIIème ou au XVIIIème siècle.
Le créole haïtien est également très riche en déterminants quantifieurs, ce dont on peut juger par cette liste non exhaustive :

Kèk, anpil, tikal, tizing, tikras, titak, tibout, plizyè, pifo, yon tiponyen, yon tizuit, yon kolon, yon pakèt, yon lo, yon pli, yon seri, yon bann, yon latriye, yon dividal, yon chay, yon lavalas, yon mago, yon babako, yon priz, yon mezi, yon pot, yon grenn, yon krey, yon makon…

On peut reconnaître de très loin, dans cette liste, quelques origines françaises, ‘tibout’ bien sûr, c’est un petit bout, ‘yon chay’ c’est une charge, ‘babako’ c’est beaucoup, mais c’est aussi ‘barbecue’, autrement dit on l’utilisera pour dire qu’on a beaucoup… mangé, ‘yon lavalas’ c’est une sacrée lavasse, un sacré torrent, bref beaucoup de gens, d’où la reprise du mot dans le nom d’un parti politique, celui de l’abbé Aristide, ‘yon priz’, c’est une prise, comme une prise de tabac , ‘yon mezi’, une mesure, ‘yon pot’, un pot, ‘yon grenn’ une graine et ainsi de suite…

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La population de Port-au-Prince est énorme, mais difficilement évaluable compte tenu de l’absence de recensement possible et de son accroissement incessant, les estimations varient entre un million deux cent mille et trois millions cinq cent mille. Les gens construisent des habitats de fortune, sortes de cubes de ciment, terre battue ou ferraille sur les pentes abruptes des « mornes » (collines) qui surplombent la ville basse (d’autant que c’est une partie de la ville qui a été moins touchée par le tremblement de terre de 2010). Lorsqu’on circule en voiture sur la route en lacets qui monte de Port-au-Prince à Pétionville, à partir du lieudit « Le canapé vert », on est stupéfait de se trouver face à un mur, de l’autre côté du ravin : c’est un mur dressé vers le ciel, qui n’est fait que de ces habitations de fortune. Un peu plus loin, ce mur se pare de couleurs gaies. R. G. me dit que la peinture a été payée par l’actuel régime. Ils ont repeint la misère, me dit-il.
Au bord de la route, la foule est grouillante. Tout se passe sur le trottoir. En passant, depuis la voiture où je suis installé, j’entends un hurlement. Je tourne la tête. Une femme est en train de se faire « soigner ». Visiblement, elle a le bras cassé. Un comparse lui enlève son bandage. Elle tient difficilement son bras à l’horizontale. Elle hurle de douleur.

Precarious-Hillsides-of-Pap-at-Port-au-Prince-The-Capital-and-Largest-City-of-Haiti[1]

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L’adoption d’enfants haïtiens semble être encore une affaire qui marche. A mon hôtel, une famille française séjourne, avec deux petites filles, d’environ quatre et cinq ans. L’une des deux femmes parle particulièrement fort. La voilà investie d’un rôle de mère, visiblement très nouveau pour elle. Elle montre à l’enfant sa future chambre, dans sa future maison française. « Là, tu vois, maman a poncé le parquer », « maman a verni le parquet », « oh ! maman s’est bien amusée ». Le lendemain, au petit déjeuner : « maman a décidé que tu allait changer de nom. C’est maman qui a décidé de ton nouveau nom. Maintenant, tu t’appelleras « Camille ». Répète : Camille ! – Cami’ – Camille ! – Cami’ ». Le surlendemain : « il faut que tu parles français maintenant. Si tu continues de parler créole, on ne te comprendra pas en France, tu sais. Alors, à partir de maintenant, tu parles français ». L’enfant ne comprend rien. Elle joue avec des ballons multicolores.

photo extraite du site goista.com

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