Quelle chance, Paris au mois de mai. Un week-end du 8. Une petite foule aux pieds de l’escalier monumental du Grand Palais se presse pour aller voir Velasquez. Dans la foule un bavard qui veut que tout le monde sache qu’il est un professeur de littérature et qu’il n’est pas satisfait, il vitupère contre la réforme des collèges qui va, c’est sûr, « détruire l’école républicaine » puisqu’on veut « remplacer les humanités par les algorithmes ». Certes, les méthodes proposées, l’interdisciplinarité par exemple, sont appliquées dans les pays scandinaves, mais c’est normal, « ces gens-là n’ont pas la même culture de la mémoire que nous »…
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Velasquez. Une peinture qui prend longtemps son envol, au début très technique, accumulant les natures mortes un peu trop mortes, puis qui s’essaie à faire du Gréco (Saint Ildefonse…) et enfin éclate dans la nuance et la touche incroyablement subtile (qu’on dit « déjà impressionniste », mais c’est pour dire quelque chose) afin de donner le tableau des tableaux : non, pas « Les Ménines », absent de cette exposition, mais la Vénus au miroir, qui est telle qu’une fois qu’on l’a regardée, on n’a plus envie de voir autre chose, alors les portraits de Philippe IV, de Marie-Thérèse, de toute la cour d’Espagne, vous pouvez bien aller vous rhabiller, c’est le cas de le dire, et vous le pape Innocent X, vous qui êtes si parfait qu’on dit que des visiteurs se sont inclinés devant la toile croyant qu’ils avaient devant eux le modèle, votre sourire en coin de vieux matou ne nous impressionne guère.
Musée du Jeu de Paume. Expositions photographiques. On voit d’abord Taryn Simon, une Américaine originaire de New York qui fait du reportage en allant photographier des secrets d’état, des choses cachées au regard du monde, si importantes qu’on ne nous les montre jamais. Par exemple ces câbles qui sortent de la mer et qui contiennent nos conversations téléphoniques et nos liens internet, enfermés dans des gaines plastiques ridiculement petites, ou bien plus dramatique, un endroit situé quelque part aux Etats-Unis où on laisse pourrir les cadavres afin de faire des études utilisables ensuite dans les enquêtes criminelles. En quatre années de voyage à travers le monde, elle a aussi réuni des histoires associées à des lignées, réparties en dix-huit chapitres où l’on trouve aussi bien la lignée d’un conseiller d’Adolf Hitler que celle de victimes du génocide bosniaque ou celle de paysans en Inde dépouillés de leurs terres, chaque chapitre composé des mêmes parties : à gauche des portraits (ou des absences quand on n’a pas pu avoir la photo, voire des squelettes quand on n’a pu avoir que la photo des restes), au centre des légendes, à droite des « notes de bas de page » en l’espèce des photos évoquant certains traits des personnages : effets découverts dans une fosse commune, papiers d’identité, graffiti…
Musée de Jeu de Paume – 2. Expositions photographiques. On voit ensuite Florence Henri, une Française qui a fréquenté les plus grands artistes, peintre et photographes des années trente, Jean Arp, Kandinsky, Moholy-Nagy, Man Ray. Les recherches de son époque sur l’abstraction nourrissent ses œuvres. Chez elle, une roue de charrette devient, par la grâce d’un miroir (autre usage, après celui de Velasquez), une charpente de rayons noirs irradiant de tous côtés. Sa vision de la Bretagne se charge d’un réalisme abstrait à cause d’un poteau ou d’une voile qui coupe l’image en deux, ou bien de lignes métalliques qui font apparaître les petits bateaux comme des notes tranquilles sur une partition.
On voit aussi « monologue », le film statique de Vandy Rattana, le cambodgien qui a choisi d’évoquer le génocide khmer uniquement par un plan fixe sur un lieu, marqué par deux manguiers qui se répondent, au pied desquels gît la soeur de l’artiste. Belle voix en continu que celle du cinéaste, qui dit en cambodgien (heureusement sous-titré) avec des mots simples et nus le drame des gens de sa génération et de celle de ses parents.
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Musée Jaquemart-André. Exposition « de Giotto au Caravage, les passions de Roberto Longhi ». Le miroir à nouveau à propos du Caravage : sait-on que l’artiste peignait d’après le reflet d’une scène ? C’est pourquoi l’on voit souvent les gestes inversés, telle main qui porte une coupe devant être une main droite mais se trouve être une main gauche. Cela lui permettait un meilleur cadrage, le miroir jouait le rôle qu’on dévolue aujourd’hui au viseur de l’appareil photo. Deux films introductifs sont présentés. L’un est un extrait du « Decameron », où Pier Paolo Pasolini donne ses traits à Giotto, on le voit entrant, concentré et résolu, dans Santa Chiara pour projeter à grands coups de brosse les visages qu’il a repérés en se baladant en ville, observés entre ses doigts, utilisés eux aussi comme cadreur. L’autre est un documentaire sur Caravage mettant en valeur son souci de vérité, laquelle est rendue atteignable par la lumière qui éclaire tout le monde, sans hiérarchie, pauvres comme riches. Une peinture libérée des motifs obligés : on ne trouvera pas une seule Crucifixion chez Caravage, mais en revanche des portraits inclassables pour l’époque, comme ce « garçon mordu au doigt par un lézard ». A côté, quelques émules de génie, tel Borgianni, qui reprend la perspective sur le Christ déjà adoptée par Mantegna, les pieds devant et au premier plan, la plante très sombre précédant un corps lumineux.
Mais ne pas oublier que nous sommes là surtout pour emmener la petite fille (la même que celle qui figurait déjà dans l’épisode « Giuseppe Penone ») à l’Opéra Bastille afin d’y voir et entendre « La Flûte Enchantée ». La petite fille a suivi tout le spectacle (3h30) sans un seul signe de fatigue, les yeux écarquillés, voyant se jouer devant elle l’histoire qu’elle avait écoutée cent fois sur un disque pour enfants, et reconnaissant, ravie, Tamino, Pamina, la Reine de la Nuit et Papagueno. Interprétation parfaite dans une mise en scène certes un peu austère de Robert Carsen, où tous les personnages sont de noir ou de blanc vêtus (les « bons » en blanc, les « mauvais » en noir bien entendu, mais à la fin, tout s’égalise : les mauvais sont convertis…), avec des scènes où la mort est explicitement présente (des cercueils et des corps qu’on enjambe), ce qui peut-être n’est pas très plaisant pour un enfant, de même qu’on s’attendrait à voir un Papagueno bariolé plutôt qu’un pauvre erre traînant son matelas sur le dos, ayant remplacé la cage dorée par une glacière en plastique… mais qu’importe, ce ne sont que des détails face à tant de beauté, et notre émotion est décuplée d’imaginer ce que peut sentir la petite fille en ce moment, qui à la sortie de l’opéra montrera des signes de tristesse que cet enchantement soit déjà terminé : à six ans et demi déjà on a la perception du temps qui s’écoule et du caractère éphémère des plus belles choses.
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