Digne Fatima

fatimaVu l’excellent film de Philippe Faucon, « Fatima » … Dans « Le Monde » du 7 octobre, Thomas Sotinel en a très bien parlé (sous le titre de « La beauté d’une héroïne invisible »). On aime les films qui tranchent sur la production ordinaire, sur toutes ces comédies « à la française » où tous les effets sont prévisibles : si la caméra se fixe sur un détail, on sait que ce détail réapparaîtra, le garçon qui jette un œil vers la fille, on sait qu’au plan suivant, il l’abordera et ainsi de suite. Rien (ou peu) de tout cela ici. Quand Philippe Faucon filme des étudiants dans un amphi, il les filme pour eux-mêmes, il les filme parce qu’il sait qu’une foule est bariolée, qu’elle est ainsi, avec ses individus paumés qui jettent des regards affolés, ses gens qui s’ennuient, ses opiniâtres à capter tout ce qui se dit, ses électrons libres et ses rêveurs invétérés. La jeune Nesrine, dans tout ça, a bien du courage. Fille de Fatima, ayant grandi dans la banlieue lyonnaise, peu aidée par son milieu et qui va cependant réussir son concours de première année de médecine… On est extrêmement touché par un film qui ne montre aucune actrice célèbre, aucune comédienne qui répondrait aux canons ordinaires de la beauté mais où pourtant, dans la façon dont c’est filmé, tout est beau. Leurs visages, à Fatima, à Souad (l’autre fille, plus jeune, encore au lycée), à Nesrine, cadrés au plus serré, sont beaux, de face comme de profil (et aussi les visages de leurs copains et copines). Film sur la banlieue à mille lieues des histoires de casseurs dont on nous rebat les oreilles (quand on pense que Dheepan, palme d’or de Cannes, présente comme appartenant à la réalité quotidienne des scènes de violence avalisant l’idée que nos banlieues sont dans un état de guerre civile qu’un migrant originaire de Sri Lanka peut assimiler à ce qu’il a vécu dans son pays !), les seules traces d’hostilité qu’on y décèle sont les remarques fielleuses de quelques voisines jalouses où les mauvaises manières d’une employeuse, mais comme dit Thomas Sotinel : « dès qu’un personnage passe un peu de temps à l’écran, il devient un être humain pétri de contradictions ». Fatima se dévoue pour ses deux filles à risquer d’en perdre sa vie propre : ménages de 8h à 19h voire plus, jusqu’à ce qu’elle craque – on ne parle pas de burn-out pour les femmes de ménage… – et là, un médecin judicieux l’envoie chez une collègue, qu’on devine plus ou moins psychologue, qui connaît la langue arabe (car Fatima est mal à l’aise en français, ce que ne manque pas de lui reprocher sa plus jeune fille) et Fatima qui, depuis longtemps, trouve refuge dans l’écriture (dans sa langue) peut enfin dire ce qu’elle a sur le cœur et est contenu dans ces lignes de caractères arabes qu’elle trace dès qu’elle a un peu de temps libre, le soir, avant de dormir. Et elle dit ses textes, qui disent la dignité de toutes les Fatimas qui sont dans nos villes et dans nos vies.

fatima-2900x430xFATIMA-6.jpg.pagespeed.ic.bVincMUCmWDans l’interview qu’il a donnée au Monde, le réalisateur dit : « nous sommes arrivés à un point en France où l’on commence à entendre des choses ahurissantes. Tout récemment encore, que la France est un pays de race blanche. C’est consternant. […] Comment peut-on, en même temps, dénoncer les communautés et énoncer le principe d’une segmentation de la population française ? Comment peut-on reprocher à une catégorie de la population de se replier sur elle-même et affirmer la primauté d’une autre partie de la population, de souche plus ancienne, en fonction d’une couleur ou d’une religion ? ». J’ajouterai aussi : comment peut-on encore porter crédit à des Finkielkraut ?

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2 commentaires pour Digne Fatima

  1. Onfray tout pour éviter Finkielkraut et son alter ego dans la réaction (la remarque du premier sur la « manipulation » de la photo du petit Aylan était vomitive).
    Merci pour ta critique de ce film inscrit aussi sur mes tablettes.

    Aimé par 1 personne

  2. Debra dit :

    J’irai peut-être voir le film, étant moi-même une immigrée de première génération, quoique issue de culture américaine… »blanche »…j’ai moi-même fait la queue dans les mêmes files d’attente que des immigrés de première génération de culture arabe. Et je sais ce que j’ai en commun avec cette culture..
    Mais j’avoue que votre manière d’en parler suscite en moi la réaction.
    On n’est pas des animaux logiques, n’est-ce pas ?
    Est-il possible d’en arriver, par une forme d’idéalisation, à priver l’autre de son humanité autant que par la diabolisation ?
    Questions…

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