Difficulté à transmettre dans la Chine pop

Quand le temps s’accélère et se met à aller beaucoup trop vite, quand les mondes s’éloignent trop rapidement les uns des autres, comment voulez-vous instaurer une communication, comment voulez-vous assurer une transmission ? C’est ce qui arrive en Chine si on en croit le nouveau grand film de Jia Zhang Ke : « Au-delà des montagnes ». Résumé (connu, je pense, depuis la sortie à Cannes mais qu’on peut rappeler quand même) : trois périodes se succèdent.

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1999 : l’enthousiasme d’une bande de jeunes qui se disent qu’avec les changements en cours en Chine, l’avenir peut-être leur appartient… une belle jeune fille qui trouve néanmoins qu’elle a les pommettes trop larges, fait chavirer les cœurs de deux jeunes hommes : un mineur plein d’humour et de tendresse, mais pauvre, un propriétaire de station-service, un peu gommeux et qui ne rêve que de réussite financière. Qui croyez-vous qu’elle choisisse ? Le riche évidemment. Tout en continuant d’avoir un faible pour le pauvre. Mais la vie est la vie et il faut conquérir ce qui peut l’être. Le pauvre s’en va, baluchon sur le dos, vers une autre région, il balance la clé de sa maison par-dessus les murs le jour où il apprend que la belle va épouser le riche… Le riche fait un enfant à la belle, il l’appellera « Dollar »…

2014 : (Attention, le film commence vraiment : c’est à ce moment qu’apparaissent titre et générique !) Le riche est parti vivre à Shanghaï avec l’enfant. Le couple a divorcé. Tao, la belle, travaille pour une banque et ne gagne pas trop mal sa vie, elle continue de chanter dans les festivités. Le pauvre mineur, lui, a subi quinze ans (voire plus) de respiration au fonds des mines et d’absorption d’air pollué, il en tire un cancer du poumon. Il rentre avec femme et enfant au pays. Manque d’argent pour se soigner. Sa femme va chercher secours auprès de Tao qui, généreuse, s’exécute. Mort du père de Tao. Celle-ci demande à son ex-mari de faire venir son fils pour l’enterrement. Le gamin est pétri de manières incongrues pour sa mère, habillement ridicule, mots anglais, refus de se prosterner. Par Skype, sa belle-mère lui donne des consignes. Tao est triste. Dans une belle scène tournée dans une voiture, Tao, en conduisant, essaie d’expliquer à son fils les raisons de sa tristesse. Elle le raccompagne finalement vers Shanghaï, mais en prenant les omnibus (« afin, dit-elle, de rester plus longtemps avec toi »). Elle lui donne la clé de sa maison (« c’est la clé de ta maison »).

2025 : Le riche a fini par émigrer en Australie, emportant Dollar avec lui. Il vit dans une maison somptueuse d’où l’on voit l’océan. Le fils a perdu tous ses repères. Il ne connaît pas sa langue maternelle. Il faut qu’il suive des cours de chinois pour la réapprendre. Il tombe amoureux de sa prof de chinois, bien sûr, puisqu’elle a l’âge de sa mère et qu’elle lui pose des questions sur sa mère (auxquelles il répond que… « il n’a pas de mère », suprême insulte. Il est, dit-il « un bébé éprouvette »). La prof de chinois – qui, elle aussi, a une mère, soit dit en passant, et qu’elle n’a pas revue depuis qu’elle est en Australie – veut le ramener à sa vraie mère. Laquelle, restée dans sa ville d’origine de Fenyang continue de faire des raviolis en pensant à ce fils qui a disparu. « Tao ? » elle croit avoir entendu sa voix. Elle croit seulement. Le film s’achève. Quoi ? Déjà ? On aimerait qu’il dure encore. On ressent ce qu’on sent quand on arrive à la dernière page d’un roman qu’on a aimé. On voudrait que ça continue.

new_1a_Copyright_Xstream_Pictures_Beijing-850x450Ce film est remarquable car il brosse en un peu plus de deux heures un pan de l’histoire d’un pays où tout s’est accéléré, où l’on est passé du communisme étatique au capitalisme effréné, du goût des traditions à l’aspiration irrésistible de l’étranger, du charbon au pétrole (et au solaire ?) en vingt-cinq ans. Les gens n’ont pas eu le temps de se retourner, des enfants sont partis loin de leur mère, des langues ont été désapprises. Il est déroutant : à aucun moment on ne sait vers où il nous entraîne. On s’attache à des personnages qu’on ne retrouvera plus (le mineur malade), on voit surgir des évènements qui n’auront pas de suite (un avion en flamme qui s’écrase tout près de là où passe Tao). Zhang Ke s’en explique en disant qu’il a voulu être au plus près de la vie où, là aussi, des choses apparaissent et disparaissent sans raison apparente. Il avoue aussi avoir voulu utiliser des plans filmés dans le passé qu’il n’avait jamais trouvé à placer dans ses films antérieurs. C’est comme ça sans doute qu’on hérite de séquences curieuses, comme celle d’un couple français lauréat d’on ne sait quel concours, convoqué sur une estrade pour recevoir bouquets de fleurs et félicitations, et qu’un gnome à lunettes fait s’incliner trois fois pour remercier notre Shen Tao érigée en vedette… Dans ce monde, il n’y a pas de transmission : un mur sépare le père du fils, d’ailleurs le père a continué de parler mandarin, de sorte que le fils, quand il veut lui dire son envie de vivre sa vie, a besoin de faire venir avec lui sa prof de chinois pour qu’elle assure la traduction ! Une belle chanson se fait entendre à vingt-cinq ans d’intervalle, mais les deux fois, quelqu’un dira que c’est dommage, on ne la comprend pas car elle est en cantonnais. Il y avait une clé pourtant, on s’en souvient, celle que Tao avait donnée à son fils avant leur séparation, « la clé de chez toi », et cette clé, on la trouve autour du cou de Dollar dix ans plus tard. On se prend à espérer qu’elle ouvre quelque chose. La prof de chinois – qui, symboliquement, est la vraie go-between entre les mondes, ou du moins essaye de l’être, elle qui a vécu aussi à Toronto – voudrait bien que cette clé serve. Mais on ne sait pas si cela se fera. Le film s’arrête avant. Dollar est-il condamné à vivre dans sa bulle australienne (littéralement un autre monde puisqu’un autre hémisphère) ? Tao ne peut-elle que danser dans la neige pour faire revivre des liens qui semblent perdus ? (dernière séquence du film, la plus belle).

mia-madre-film-di-nanni-moretti-primo-posterVu aussi à peu de temps d’intervalle, « Mia Madre » de Nanni Moretti, émouvant récit autobiographique qui pourrait nous plonger dans l’affliction tant l’atmosphère des rapports entre fille et mère au moment où cette dernière approche de la mort est lourde, s’il n’y avait les facéties de John Turturro, qui campe un acteur fantasque et amnésique. Quoi de commun entre « Au-delà des montagnes » et « Mia madre » ? a priori pas grand-chose, et pourtant… Le film de Nanni Moretti raconte aussi, en filigrane, la déchéance d’un certain cinéma, caractéristique des années soixante-dix (une époque bien lointaine, comme peut l’être 1999 par rapport à 2025 dans le cas chinois), qui montrait les ouvriers grévistes, les patrons voraces et les manifestations bariolées : c’est le film dans le film. Il contraste avec le film lui-même, où le réalisateur est surtout préoccupé par les questions de transmission, lui aussi, comme c’est le cas de Zhang Ke, mais chez l’italien, la transmission est partiellement réussie, lorsque la vieille dame mourante arrive encore à donner des leçons de latin à sa petite fille (scène la plus positive et la plus émouvante) – comme quoi, ces histoires de langue semblent être capitales. L’oncle, joué par Nanni Moretti lui-même (ce n’est pas innocent) semble s’être abstrait de la vie socio-politique (jusqu’à démissionner de son emploi) et en avoir tiré force et sérénité. Je crois que c’est la leçon que veut nous donner Moretti, alors que la cinéaste (qui est donc censée incarner le « vrai » Nanni Moretti) vit dans le tourment perpétuel du fait de sa quête impossible (elle demande sans arrêt aux comédiens de jouer leur rôle tout en restant à côté de leur rôle ! et elle confesse à un moment ne pas savoir trop, elle-même, ce que cela signifie !). Juste pour rire : en comparant les deux films, on s’aperçoit simplement que les larmes chinoises (au moment des enterrements) sont bien plus bruyantes que les larmes italiennes… mais je dis ça pour rire, bien entendu.

Bonne année à tous et toutes! La semaine prochaine je serai en voyage, peut-être pas de billet mardi prochain…

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Lectures d’hiver

OLYMPUS DIGITAL CAMERALectures d’hiver pour un hiver qui n’en a que le nom… J’ai trouvé sur un trottoir de Grenoble, dans les bacs d’un brocanteur, pour un euro cinquante un petit chef d’œuvre, livre d’un auteur dont je n’avais encore rien lu, le Norvégien Tarjei Vesaas, « Palais de glace ».

vesaas4Rare de trouver après avoir tant lu au cours de si nombreuses décennies, livre qui encore nous émeut de façon semblable à ce que nous éprouvions étant enfants lorsque nous nous plongions, émerveillés, dans Le Grand Meaulnes, Nerval, Stendhal ou Saint-Exupéry, œuvres qui, toutes à leur façon, nous ont appris à un moment de notre vie ce que signifiaient les grands mots, l’amour, la mort, la séparation. Des chercheurs, des philosophes s’interrogent sur la place de la lecture, sur ce que nous apprennent les livres, dit savamment : « la connaissance littéraire ». On peut leur suggérer qu’il n’est peut-être de grande littérature qu’initiatique, au sens où elle nous apprend à appréhender les épisodes de la vie. En fonction de ce que nous lirons, nous serons peut-être différents, les mots auront diversement façonné notre esprit, peut-être serons-nous plus ou moins romantiques, la poésie prendra plus ou moins de place en nous. Ce roman de Vesaas, j’aurais pu le lire teenager, et il m’aurait fait l’effet déjà qu’il me fait aujourd’hui. Il raconte une histoire bien peu banale tout en étant universelle. Elle se passe en Norvège, mais qu’importe, elle pourrait avoir lieu dans les Alpes ou dans un massif himalayen. Ce qui est requis seulement est l’abondance de la glace, et la neige qui vient à la recouvrir quand le temps est plus humide et que la température remonte un peu. Siss est une jeune gamine de treize ans, drôle et enjouée, spontanément suivie par ses camarades de classe. Unn est une fille du même âge, mais timide et isolée. Elle vient d’arriver, suite au décès de sa mère, dans ce village dont on imagine les maisons en bois peint de couleurs vives. A priori, tout sépare ces deux enfants et pourtant, va éclater entre elles deux une vraie passion, sous l’emprise du secret. Il aura suffi d’une fois, qu’Unn convainque Siss de venir chez sa tante et qu’elles se découvrent l’une l’autre. Unn a un secret, mais elle ne le confiera pas à Siss, qui sait seulement qu’un tel secret existe. Voilà déjà une magnifique parabole pour faire comprendre ce qu’est l’amour, donner à l’autre ce qu’on n’a pas, aurait dit Lacan, mais plutôt ici ce que rien ne dit qu’on le possède vraiment ou qu’il a de l’importance, car qu’est-ce après tout que ce secret ? Le lecteur lui-même n’en saura jamais rien, c’est dire combien il est convié lui-même à entrer dans le jeu. « Lector in fabula » disait Eco pour signifier la part que prend le lecteur à la construction du récit. C’est dire aussi combien le signifiant, surtout lorsqu’il est manquant, organise les histoires d’amour. Là, l’amour est si fort que, dès le lendemain, Unn ne peut pas se résoudre à revoir son amie Siss dans la banalité de la salle de classe, il lui faut au moins un intermède, quelque chose qui atteigne en sublime ce qu’elle éprouve pour Siss. Elle part donc sur les chemins gelés rejoindre un lieu dont elle a entendu parler, une cascade où s’est accumulé un immense bloc de glace. Lorsqu’elle arrive en ce lieu, elle découvre un vrai palais : la glace est percée de dizaines de galeries et elle ne peut faire autrement que tenter de les connaître toutes. L’exploration commence et on devine qu’elle se terminera mal, dans le froid, l’engourdissement, la mort. Plus tard, tous les habitants du village, les écoliers iront à la lueur des torches à la recherche d’Unn, ils ne la trouveront pas. Et Siss se murera dans le silence comme si désormais se lier à quelqu’un ou reprendre la vie d’avant devait être une trahison du serment de fidélité qu’elle a scellée avec l’amie disparue. Un jour, quand la neige sera venue, elle ira à son tour explorer le palais de glace et aura ce qu’elle croira toujours avoir été une hallucination : l’intacte beauté d’Unn enfermée dans la glace. Ce n’est qu’au printemps que le dégel interviendra, détruisant pour toujours l’édifice et libérant probablement le corps prisonnier dans la débâcle des eaux furieuses. Et Siss reviendra en apparence à la vie normale parce que la tante l’aura délivrée de la force de son serment. Ce récit est magnifique et doit être donné à lire aux plus jeunes car il montre quasiment in vivo de quoi est faite une métamorphose au cours d’une vie. Ils sauront bien sûr qu’il est plusieurs métamorphoses qui se suivent, comme autant de ruptures, d’abandons de dépouilles de soi pour passer continuellement à un autre nous-mêmes, mais rarement en un récit si court, si ramassé, on aura décrit l’une d’elles avec autant de sensibilité. Tarjei Vesaas est considéré comme l’un des plus grands écrivains scandinaves. Né en 1897 dans la région du Telemark, il est mort en 1970. On parlait justement cette année là de lui attribuer le prix Nobel.

Et puis en parallèle, m’a été donné de lire aussi un court roman que je rapproche du précédent, bien qu’écrit par un auteur beaucoup moins connu. Le titre est : « Déneiger le ciel » (quel beau titre, déjà !) et l’auteur en est un certain André Bucher, dont la quatrième de couverture nous dit qu’il est né en 1946 et qu’il vit dans la vallée du Jabron. Un presque voisin en quelque sorte, et presque contemporain. Mon ami Patrice, l’apiculteur, me dit qu’il le connaît de loin, et qu’il ne fait pas qu’écrire : il fait de l’agriculture biologique, là-haut, à 1100 mètres, dans une ferme de Montfroc.

9782848051970FSLà aussi, nous sommes dans la neige et le froid. Sur les pas d’un homme, David, que nous apprenons à connaître, modeste sexagénaire qui fait encore des travaux de bûcheronnage et de déneigement dans sa commune, un veuf qui vit seul sauf à rencontrer parfois Muriel, une infirmière de cinquante six ans. David a eu une fille, Noémie, qui vit dans la région et s’est mariée mais on parle déjà de séparation. Muriel a eu une fille, Martine, de l’âge de Noémie, mais le drame est que Martine a disparu un beau jour de 1994. Elle devait prendre le car pour Gap, mais ne l’a jamais pris. L’avant-veille de Noël, il s’est mis à neiger très fort, de façon persistante, et la neige s’est accumulée en grosses congères que le froid a durcies. David a reçu un appel d’Antoine, qu’il considère comme son fils. Il est venu d’Angleterre pour lui rendre visite. Il a pris le train de Veynes, puis est allé à Sisteron, mais de là il n’y a plus rien. Il décide de marcher et David part à sa rencontre. Nuit hallucinante. La solitude et le froid sont deux ingrédients pour un retour sur soi-même, et au cours de cette nuit, David revoit sa vie, pense à tous ceux qu’il aime, est obsédé par l’image de Martine la jeune disparue et par sa relation avec Muriel. Là aussi, le non-dit fait son effet. Alors que le vent souffle à ses oreilles et que ses pieds s’enfoncent dans la poudreuse, David dialogue avec les absentes. On croit un moment que lui aussi, à la manière d’Unn de « Palais de glace », va finir par s’égarer et mourir de froid sur sa route, mais heureusement il trouve Antoine, et les deux hommes font le chemin du retour ensemble, quasiment en se tenant par la main. Mais, sur ce chemin, il y aura encore beaucoup de détours afin de venir en aide ou d’accorder une pensée aux gens auxquels David est lié. La longue marche se termine au matin, à quelques centaines de mètres de chez lui, au croisement, où il tombe à genoux. Il a voulu tout au long de cette nuit prendre sur ses épaules un peu du mal de vivre de ceux qui lui étaient chers, « s’aventurer dans un tunnel, ou un entonnoir béant au fond duquel il pêchait les âmes ».

tumblr_msew4jZfUt1r3un6lo1_500Le point commun avec le roman de Vesaas, outre la neige et le froid, est bien sûr le poids du non dit, l’économie dans l’écriture, la faculté d’évoquer avec précision un environnement qui nous enserre et nous dépasse et, en même temps, nous attire hors de nous-mêmes. C’est drôle, d’avoir un Tarjei Vesaas à deux pas de chez soi…

Autre découverte, parcourant le marché de Nyons, j’ai trouvé une dame emmitouflée – c’est que même s’il ne neige pas, le vent qui vient du col de Pontias et souffle le matin avant onze heures est frigorifiant – qui vendait quelques livres rares, je lui ai acheté une édition reliée en rouge (aux éditions Messidor !) des écrits érotiques de Louis Aragon en même temps qu’une édition originale (et dédicacée !) du recueil « Gravir » du poète Jacques Dupin.

Joyeux Noël à tou-te-s !

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Paris, Pinocchio et les djihadistes

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Errer dans Paris avec notre petite fille, à un mois des attentats, c’était un peu une crainte, mais cela a été finalement une belle joie… et l’occasion pour moi de voir les minuscules changements intervenus dans un paysage urbain qui m’était familier il y a plus d’une année, au temps où je n’étais pas encore un retraité. Rue de Bièvre, on a rebaptisé le petit square du nom de Danielle Mitterrand. Un peu plus loin, un nouveau restaurant. Sur les quais, presque tous les bouquinistes étaient ouverts.Voilà une chose bien invariable à Paris, depuis si longtemps (mon adolescence) des livres semblables, les vieilles éditions dans lesquelles nous découvrions les poètes, François Villon, Gérard de Nerval, Verlaine, Léon-Paul Fargue, et les gravures et photos sepia d’un temps révolu depuis si longtemps… années 1900, aube de l’après-guerre, quand les façades de la capitale n’avaient pas encore été ravalées et que les autobus étaient à plate-forme. La librairie Shakespeare et Compagnie a été refaite.

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Le Palais de la Conciergerie est tout blanc et la belle horloge de l’angle a été nettoyée et astiquée. Sur le Pont au Change, les touristes sont revenus, et place du Chatelet, le théâtre de la Ville semble parler d’abord aux enfants. On marche dans Paris de nouveau avec allégresse, seuls peut-être les habitants des pays lointains (USA, Japon…) sont légèrement manquants (cela se ressent à la faible fréquentation de mon hôtel préféré) leur absence dépeuplant les plates-formes des cars touristiques. Mais ils reviendront. Chaque pas, chaque émerveillement devant une vitrine d’antiquités ou de tableaux, chaque déclic d’appareil photographique sonnent comme une minuscule revanche en réponse aux attaques du 13 novembre, ces minuscules revanches mises bout à bout finissant par faire la plus belle manifestation de rejet d’une Terreur qu’on voudrait imposer aux Parisiens. On dira bien entendu qu’il y a plusieurs Paris, qu’il s’agit là du Paris des nantis, des fortunés, des heureux membres de la middle class qui ont encore les moyens financiers de voyager et d’offrir à leur petite fille un week-end de rêve où elle aura pu assister à une représentation du « Pinocchio » de Joël Pommerat, visiter la Galerie de l’Evolution (et son annexe pour les enfants) et caresser les petits lapins nains en vente près de la station « Cité »… Oui, la société est stratifiée, triste réalité qui doit nous conduire sans doute à mieux la réfléchir, mais qui ne peut empêcher la Vie de jaillir quand elle le peut.

OLYMPUS DIGITAL CAMERAtouriste japonaise
OLYMPUS DIGITAL CAMERAAffiche du théâtre de la Ville

Il reste qu’en flânant ce week-end dans les rues de Paris ou bien en les parcourant de nuit au fond d’un taxi par la vitre duquel S. pouvait découvrir les éclairages du soir sur la pyramide du Louvre, la place du Palais-Royal et la façade de l’Opéra, on ne pouvait s’empêcher de penser aux attentats et à ceux qui les avaient commis.

A leur propos, une très fâcheuse tendance s’est manifestée dans la presse. Elle consiste à les parer des oripeaux des héros puisque, eux, dit-on, « au moins sont prêts à mourir pour quelque chose ». Comme si « mourir pour quelque chose » était le nec plus ultra des vertus. Le signe d’une haute valeur spirituelle. Sur cette ligne, on a entendu bien sûr l’inénarrable Onfray (alors que les autres, disait-il « ne sont même pas prêts à mourir pour leur iPhone »), un obscur émule de René Girard, un matin sur France-Culture et le dénommé Redeker, s’étalant dans une tribune du journal « Le Point » en y allant très fort, disant : « les terroristes, les soldats de DAESH, se meuvent dans l’univers du sens. Ils ne militent pas pour le rien, le vide, et s’ils détruisent, pratiquent la politique de la terre brûlée, ravagent et tuent sans omettre de se suicider, c’est en fonction d’un projet de type eschatologique qui est la marque du plein ». Ils sont, disait-il, des « militants » et des « soldats », termes dont nous aurions oublié le sens. C’est bien sûr comme cela, j’imagine, que l’ont compris ceux qui ont appris un beau jour de 2012 que l’un de ceux-là avait tiré à bout portant dans la tête d’une petite fille de huit ans… Ces propos sont méprisables et témoignent d’une vision totalement corrompue du réel. Ne seraient-ce pas ces « intellectuels » qui seraient dans un état dramatique de déliquescence, de précipitation vers le vide de la pensée ? Car enfin, ces prétendus djihadistes, on les a vus, on a lu sur eux de multiples témoignages : ils ne brillaient pas par leur profondeur mystique, c’est le moins que l’on puisse dire. Qu’il existe au sein du monde arabo-musulman (voire persan) d’authentiques djihadistes prêts au martyr pour glorifier une cause qui les dépasse, cela se peut bien. Le psychanalyste Fethi Benslama en fait un portrait plus que convaincant dans son livre sur les subjectivités musulmanes, mais ce ne sont pas ceux dont nous parlons. Ils sont plutôt allés, eux, du côté de Raqqah pour y quérir des succès faciles, grosses cylindrés, filles conquises, salaires supérieurs à ce qu’ils toucheraient en France et incroyable jouissance d’exercer leur pouvoir de vie et de mort sur autrui. Ils n’ont pas cherché là les voies de leur « individuation » (pour parler comme Cynthia Fleury) et nos « intellectuels » qui se veulent dérangeants font semblant d’ignorer que si difficile est l’exercice de sa liberté pour chacun de nous, bien facile est la soumission au dogme quand, en plus, celui-ci nous autorise à jouir de « l’étant ». Propos méprisables au titre aussi qu’ils portent offense aux victimes en faisant comme si ces dernières n’étaient que de vains matérialistes épris de bon temps en terrasse de bistrot le vendredi soir, alors que, lorsqu’on lit leurs biographies, diffusées sous forme d’interminable hommage dans les pages de nos quotidiens, on voit bien que ce sont eux qui étaient les plus « pleins », pour reprendre le mot de Redeker, pleins de talents, de vie et de projets, eux sur qui d’autres (leur famille, leurs amis, leurs concitoyens) pouvaient compter pour insuffler de nouveaux plans, dynamiser un milieu, inventer et innover, eux parmi lesquels peut-être pouvait se lever un espoir authentique de régénérescence de la société vers enfin un peu plus de justice et d’égalité. Un tel mépris, il est vrai, on le retrouve aussi dans les écrits de certains « spécialistes » et de certains sociologues, Gilles Kepel par exemple, qui n’hésitent pas à dire que les attentats n’étaient pas ciblés vers le tout-venant, mais bien vers la jeunesse « bobo-branchée », terme méprisant mais aussi méprisable car il ne veut rien dire et on peut s’étonner que des « sociologues », qui se revendiquent scientifiques, en usent comme d’une étiquette objective. Du reste, toutes les étiquettes objectives, les catégories sociales brandies comme des concepts, sont suspectes dans ces analyses car elles aboutissent à un réductionnisme sociologique qui fait « scientifique » mais qui, de fait, occulte la réalité car il fige le savoir sur des conceptions bien assises en faisant comme si de tout temps les évènements qui nous assaillent étaient inscrits dans la mécanique de catégories sociales bien rodées. Mais les catégories sociales, comme toutes les notions, sont des créations langagières (telles ce « bobo-branché ») à validité éphémère et qui ne valent que dans l’instant où on les convoque pour telle ou telle analyse effectuée dans un contexte donné. Elles n’ont aucune vocation à rester à vie les clés de compréhension d’un phénomène.

pinocchio%40ElisabethCarecchio1Et pour en revenir au Pinocchio de Joël Pommerat : bien sûr il tombe à point nommé, même si les petits enfants ne s’en rendent pas compte (heureusement). Car il s’agit bien de la contre-histoire des petits djihadistes en herbe (A. Trapenard, sur France Inter ce matin, avait la même idée). Le récit de Collodi, ici mis en scène de manière féérique aux Ateliers Berthier (avec Myriam Assouline dans le rôle du pantin), est initiatique. Il dit aux enfants (et à nous autres, parents et grand-parents) que la jouissance n’est pas la vie, que l’individuation se fait au prix de l’effort et de la nécessaire réflexion sur soi-même, que ce qu’il y a à y gagner ce n’est même pas un « résultat » (un gain financier par exemple) mais que le chemin lui-même est la récompense. Difficile à entendre parfois et pour certains sûrement, qui sont tentés de flancher en cours de route ou qui sombrent dans le désespoir de ne jamais pouvoir y arriver, mais rien n’est perdu définitivement. Il faut continuer à aider. Il existe des psychanalystes qui ont l’air de bien faire leur boulot (lire la tribune de Serge Hefez dans « le Monde » daté d’aujourd’hui, le 15 décembre). On ne peut que les encourager à continuer et les remercier. Pinocchio montre aussi le rôle de l’école dans cette voie de la transformation en authentique petit humain. Il ne faut pas lâcher prise là non plus. Mais ici encore, école comme phase indispensable d’un processus d’individuation, et non vue comme devant nécessairement déboucher sur un résultat immédiat (sous forme d’un emploi par exemple). Notre petite fille rêve d’une société sans école mais ce serait, dit-elle, parce qu’on saurait déjà tout… qu’on serait déjà grand avant de commencer, en somme.

Collodi n’avait pas imaginé que les exclus du système scolaire puissent se venger à coups de kalachnikov (chose qui n’arrive pas qu’en France et sous la bannière de l’islamisme si l’on en croit les informations qui viennent d’outre-Atlantique). Dans son récit, ils se contentent de s’étourdir dans de vastes manèges. Il n’entre pas non plus dans la question de savoir s’ils s’excluent d’eux-mêmes ou s’ils sont exclus par des agents extérieurs (l’école elle-même, le « système » etc.). Le débat ne pouvait sûrement pas être formulé ainsi en son temps, mais la question mérite toujours d’être posée, tant les mécanismes d’exclusion restent à comprendre.

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Le bouton de nacre, le quark et l’enchantement du virtuel

(En ces temps sombres, on écrirait un texte pour prendre de la distance, réservant à plus tard un billet qui tenterait de prendre la mesure des évènements)

Bouton de Nacre 2Vers le milieu du film, une artiste plasticienne et son aide déroulent une forme très longue, qui paraît être une écorce, comme si on avait soigneusement dépecé un arbre et retiré cette longue pellicule superficielle qui, normalement, fait le tour d’un tronc. Après un moment, et une fois que la forme a été complètement étalée, on voit que c’est un pays, avec ses côtes découpées, ses presqu’îles rattachées par un mince fil et ses trous qui figurent des lacs. Ce pays, c’est le Chili. Cela est étrange car, comme dit Patricio Guzman, on ne voit jamais le Chili en entier, c’est trop long et ça n’entre en entier ni dans une page ni sur une carte murale. Il dit que lorsqu’il était enfant il ne voyait qu’un Chili découpé en trois : le Chili du Nord, celui du centre et celui du Sud, d’où sa croyance qu’il y avait trois pays. Mais non, il n’y en a qu’un seul. Pays unique, voué au meilleur, comme au pire. Le meilleur : l’Atacama, endroit le plus sec du monde et dont le ciel est si pur qu’on y a mis les plus grands télescopes, la Cordillère, longuement filmée, regardée sous toutes les coutures, avec son couronnement patagonien, le massif du Fitz Roy, les glaciers tels le Perito Moreno dont le front s’écroule sans cesse au contact de l’eau douce, et les îles de l’extrême sud, battues par les vents. Le pire : la conquête du Sud par les colons, cause de l’extermination des populations indiennes et, en un temps plus récent, la longue et féroce répression des milieux progressistes après le coup d’état du 11 septembre 1973. Et si le film se nomme « le bouton de nacre », c’est parce que, accolé à chacun de ces deux horribles faits historiques, se trouve l’histoire d’un bouton. Le premier, c’est celui que l’on offrit à Jimmy Button en échange de sa vie sauvage (d’où le nom que les colons anglais lui donnèrent), au XIXème siècle, pour qu’il aille en Grande Bretagne s’exhiber et se transformer en « gentleman », lui qui revient ensuite après quatre années en son pays d’origine pour bien vite y abandonner son costume et sa cravate, se laisser pousser les cheveux mais jamais hélas ne pouvoir réintégrer sa vie d’avant. L’autre bouton c’est celui qui figure comme seul vestige d’un corps de prisonnier envoyé par les fonds de l’Océan vers la fin des années soixante-dix, collé à un fragment de poutre de rail que l’on avait attaché au corps pour qu’il ne refasse jamais surface, le tout balancé par un hélicoptère des forces navales. Ces deux boutons s’appellent et se répondent, ils sont comme cousus ensemble par une histoire qui est celle de la férocité d’un groupe d’occupants d’origine européenne qui imposa sa loi et sa force à un peuple d’indigènes mais aussi d’ouvriers issus d’Europe, mais qui n’avaient pour seule fortune, eux, que la force de leur travail. Et pourtant, ce pays était déjà peuplé.

leboutondenacre-tt-width-604-height-403-lazyload-0-crop-0-bgcolor-000000Les Selk’nams, les Onas et les Yamanas coulaient des jours à peu près tranquilles, nus sous les frondaisons de hêtres (Nothofagus Antarctica) des confins du continent le plus au Sud si l’on excepte l’Antarctique. Le film nous en montre des photos sepia et même des bouts animés. Il nous montre aussi en gros plans des descendants de ces peuples, les tout derniers et les dernières, derniers locuteurs de langues qui disparaissent et qui malgré l’âge et l’acculturation parviennent à trouver leurs mots pour nous raconter l’histoire de leurs voyages, et derniers détenteurs de savoirs indigènes, capables de naviguer jusqu’au Cap Horn sur des pirogues de leur confection, chose qui leur fut interdite par « les autorités »… soi-disant pour leur propre sécurité. C’est dans ces eaux, près de l’île Dawson, où furent déportés tous les ministres de Allende, qu’il y a une quarantaine d’années seulement, des dizaines de corps étaient précipités du haut d’hélicoptères pour être à jamais ensevelis. Mais un corps fut quand même rejeté sur la plage, il avait été mal arrimé à son bout de ferraille, c’était le corps d’une femme, miraculeusement conservé puisque ses yeux étaient intacts (« ils nous regardaient » dirent les découvreurs) alors que, comme on sait, les yeux, au fond de l’océan, sont souvent les premiers à disparaître, bouffés par les petits poissons. Ce vestige humain donna lieu à reconstitution et l’on voit dans le film, refaits pour le cinéaste, les gestes qui furent accomplis dans ces temps-là par les militaires fascistes sous les ordres de Pinochet.

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Mais ce n’est pas qu’un film politique. De façon très originale, Patricio Guzman met en correspondance les évènements de la Terre et ceux du cosmos : qu’au même moment où un coup d’état a lieu, une super nova soit observée en train d’éclater, voilà qui met en perspective notre histoire dérisoire. Nous le savons, l’évènement super nova s’est produit il y a des milliards d’années. Relativité de la simultanéité. Peut-être le coup d’état de Pinochet n’était pas notre contemporain, peut-être il s’est produit il y a un siècle…

m1img2_letCette mise en correspondance m’amène à un petit livre, original, lui aussi.

1540-1C’est un petit livre pour enfants … que j’avais prévu d’offrir à mon petit-fils – curieux de nature et déjà scientifique dans l’âme – mais 6 ans c’est peut-être encore un peu jeune pour un texte assez long avec beaucoup de concepts à introduire. Il s’agit de la grande histoire du monde en 50 pages racontée aux enfants, sous le titre : « le quark et l’enfant » (de Blandine Pluchet et Catherine Cordasco, éditions du Pommier). Le héros de l’histoire est un quark, qui nous parle depuis l’origine de notre univers, il y a quatorze milliards d’années.

Bon, je me présente. Un quark, c’est une particule, une des plus petites qu’on ait trouvée jusqu’à maintenant. Et une particule, c’est un constituant de la matière. C’est-à-dire un morceau de tout ce qui existe dans l’Univers. […] Moi, petit quark qui te parle, je suis quelque part dans ton cœur, assemblé avec mes milliards et milliards de copines. Je suis un morceau d’Univers qui te compose…

[…] Cela faisait à peine une seconde que les particules étaient apparues. Dans l’Univers, il faisait de moins en moins chaud, et nous, les quarks, les électrons, les photons, les neutrinos… nous éloignions toujours plus les uns des autres. « Hé, les copains, ne partez pas si loin ! » avais-je envie de crier […] Mais alors que nous craignions de nous retrouver à errer seuls dans l’Univers à tout jamais, il se passa soudain quelque chose : il semblait qu’une force nous rapprochait ».

Joli livre, qui peut être lu par beaucoup de parents et… de grands-parents, et qui montre ce que l’on peut faire de mieux en matière de « vulgarisation » (même si je déteste le mot) en direction des plus jeunes. Evidemment, on trouvera des grincheux qui feront mine de ne pas comprendre que l’on personnalise les constituants de la matière, que l’on attribue des « copines » au quark et qu’on le dote de « sentiments » (un quark qui a la larme à l’œil…). Nul ne sait exactement ce que de telles images provoqueront, mais il en est de même avec la poésie en général qui me semble pour nos enfants comme pour nous, la principale matrice de tout élan créateur. J’ai trop souffert d’un savoir desséché et desséchant qui n’aboutit trop souvent qu’à paralyser l’imagination, celle dont nous avons toujours besoin, même dans les tâches les plus austères, comme les démonstrations mathématiques par exemple… pour faire la fine bouche devant un effort « d’enchantement » du monde et de la réalité.

Cela me suggère alors d’établir un lien avec un ouvrage autrement plus « sérieux » (et pourtant… ce livre pour enfants l’est aussi), celui du philosophe et mathématicien Gilles Châtelet, « L’enchantement du virtuel ». Gilles Châtelet était un philosophe authentique, en particulier un philosophe de la science, très au courant des mathématiques les plus actuelles. Il posait la question du rapport entre mathématiques et physique à partir du constat que la vision classique, héritée d’Aristote, selon laquelle « les êtres mathématiques sont dans l’éternité et n’ont pas d’existence par eux-mêmes » alors que « les êtres physiques ont une existence séparée, mais ne sont pas éternels », ne marche pas, puisqu’elle se résout en un face à face stérile : comment faire communiquer ces deux types d’être ? D’où l’idée que les figures mathématiques sont déjà physiques et que la physique est une incarnation des virtualités contenues dans les structures mathématiques. « Que les êtres physiques ne soient pas complètement transcendants et que déjà la géométrie les « apprivoise », voilà la grande idée de Galilée » dit-il. D’où la notion du virtuel. Leibniz affirmait que les points étaient les sources des choses. Châtelet dit : « il faut les comprendre, y compris mathématiquement, comme des créateurs de « possibilités ». Je préfère quant à moi le terme de virtuel ». Plus loin, il dit même : « Les sphères ne commenceront à brûler ou les points ne commenceront à peser que lorsqu’on saura les capter correctement, non pas comme des « figures géométriques », mais bel et bien comme des puissances d’explosion ». C’est là ce qu’on peut nommer « enchantement » : doter les concepts d’une vitalité expressive, ce qui au niveau de la pensée enfantine, consiste à les raconter comme des histoires, et au niveau du quotidien, à relier nos coups d’état minables à des phénomènes du cosmos.

Gilles Châtelet s’est donné la mort, comme on dit, en 1999.

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Un « nouveau réalisme » qui sonne comme un appel à l’obscurantisme

9782253185604-001-TVoici un livre qui m’a mis de fort méchante humeur (et dont je parle, en contradiction avec mon affirmation récente sur le fait que je ne parlais que de ce que j’aime…). D’abord à cause du titre, racoleur, qui intrigue le lecteur innocent qui pensera que l’auteur s’en prend à l’existence du monde réel, alors que le titre aurait dû dire simplement que « la totalité » n’existe pas, n’existe jamais, mais cela aurait été moins vendeur à n’en pas douter. Donc, le monde n’existe pas. Certes, mais à condition de donner au « monde » la définition que l’on veut. En l’occurrence, pour notre auteur, celle d’un ensemble de tout ce qu’il y a. Or, il y a infiniment de choses, des objets en dur, des mers lointaines, des individus qui se promènent, des rêves, des idées, des parfums de printemps, des rougeurs de timide et des impressions de vous avoir déjà rencontré quelque part… Ce qui est original et intéressant, certes, c’est la définition que Markus Gabriel donne à « exister » : pour exister, une chose doit apparaître dans un champ de sens. Mais qu’est-ce qu’un champ de sens ? On devine qu’il s’agit d’un arrière-fonds sur lequel l’objet visé se dessine, qui lui donne ses contours et sa signification. « J’ai l’impression de vous avoir rencontré quelque part » prend son sens d’un contexte de conversation. Le rouge du timide se détache d’un contexte où sont évoqués des sentiments et des émotions etc. Est-ce qu’un champ de sens « existe » lui-même ? Oui, à condition que justement il se manifeste dans un autre champ de sens et ainsi de suite dans une progression infinie. D’où, évidemment, la conclusion : il ne saurait y avoir de champ ultime, de point d’arrêt à cette progression, car si point d’arrêt il y avait dans un champ de sens particulier qui consisterait dans celui qui permet à tout le reste d’exister, il n’aurait pas de champ de sens pour lui-même, c’est-à-dire quelque chose lui permettant d’exister, étant par définition l’ultime. On retrouve ici le mode de raisonnement cent fois utilisé dans l’histoire des idées, il peut s’agir par exemple du paradoxe ensembliste, dévoilé par Bertrand Russell et qu’on pourrait traduire aussi par l’idée que si l’ensemble de tous les ensembles existait, il devrait s’appartenir à lui-même, mais alors si on tolère la notion d’appartenance à soi-même, on tolère aussi celle de ne pas s’appartenir à soi-même et on tombe dans le piège de l’ensemble des ensembles qui ne s’appartiennent pas à eux-mêmes… s’appartient-il, lui-même, à lui-même ? Bizarrement aussi, cet argument est l’inverse de celui de Saint-Anselme, l’argument fameux en faveur de l’existence de Dieu : puisque je suis capable d’imaginer un être qui possèderait toutes les qualités, donc un être maximal dans l’échelle de la satisfaction aux propriétés, cet être existe forcément car sinon, il ne possèderait pas justement l’une des qualités appréciables : celle d’exister… Pour Markus Gabriel, un tel argument ne ferait que prouver que l’existence n’est pas une qualité (« n’est pas un prédicat ») et en cela il a raison, bien sûr. Mais dès qu’un philosophe s’exprime en termes de « sens » (dans l’expression « champ de sens ») il faut se méfier… car la religion n’est pas loin. Et de fait, ici, c’est le cas. Un champ de sens, pour l’auteur, est une manière de découper la réalité « en lui donnant du sens »… mais d’où vient le sens ? De la religion. « En son sens non fétichiste, la religion est cette impression que nous participons à un sens ». Voilà encore bien une manière d’arranger les choses et de définir les termes comme bon nous semble. Il y a, pour l’auteur, un « sens fétichiste » du mot « religion » (sans quoi il ne parlerait pas de sens non fétichiste), et celui-là est condamné, c’est le sens selon lequel la religion serait un discours sur « Dieu » vu comme une puissance extérieure et vénérée qui serait à l’origine du monde… mais comment voulez-vous qu’un tel « Dieu » existe si… le monde n’existe pas ? je serai tenté d’être d’accord avec cette vision des choses, à ceci près que c’est le même argument qui est utilisé pour détruire la science : comment, nous dit notre auteur, voudriez-vous souscrire à une « image scientifique du monde » alors que… le monde n’existe pas ! Argument un peu facile… Et, bien entendu, Markus Gabriel en profite pour insinuer que la science n’est qu’une religion fétichiste comme une autre… C’est être fétichiste que s’en remettre à un supposé ordre du monde. L’ensemble des lois scientifiques découvertes au cours de l’histoire et auxquelles nous faisons confiance (comme la loi de la gravitation, par exemple…) ne serait qu’un fétiche comparable à l’idée naïve de « Dieu »… Ces considérations sont assez stupéfiantes car elles dénotent, à mon avis, d’une profonde méconnaissance de la science, qui n’est jamais une sorte de fabrication d’images au moyen de nos sens, mais une formidable œuvre de créativité conceptuelle en liaison avec des pratiques – les pratiques expérimentales – mises à l’épreuve au cours de siècles de travaux acharnés. Gabriel énonce doctement (p. 135) : « on ne peut pas se faire une image du monde parce qu’on ne peut pas contempler le monde depuis l’extérieur du monde ». Une « raison » qui est bien courte… car cela, les scientifiques l’ont toujours su : je renvoie notamment aux pages d’Erwin Schrödinger sur le sujet. Il notait que pour construire la connaissance scientifique du monde, le sujet devait s’absenter (« s’élider ») et qu’en fin de compte, il était vrai que l’on ne saurait parler en termes de « représentations » (l’univers ne se donne pas deux fois, une fois comme objet et une fois comme « représentation »), le mot ne convient pas car à tout moment de la démarche scientifique, le sujet interfère avec son objet, il n’en a donc pas une vision totalement extérieure (et les prétendus « paradoxes » de la physique quantique sont là pour le dire). Ce n’est donc pas nouveau, qu’on ne puisse pas regarder le monde depuis l’extérieur… mais cela n’empêche pas de faire de la science, n’oblige pas à considérer que la science est aussi fausse que l’est une religion dans son acception « fétichiste »… Cela oblige simplement à mieux regarder en gaston-bachelard--3658quoi consiste l’activité scientifique, comme l’a fait Gaston Bachelard en son temps, par exemple. Mais on a avec ce Markus Gabriel un autre exemple de ces « philosophes » (fustigés à juste titre par Alain Badiou, notamment dans son livre faisant l’éloge des mathématiques) qui n’ont aucune connaissance sérieuse des sciences (et a fortiori des mathématiques). Après sa condamnation dans son acception « fétichiste », la religion en vient à être vénérée sous une autre forme (ce qui est suspect de la part de quelqu’un qui, justement, voit dans tout acte de vénération une part de fétichisme, mais passons…), c’est la forme « quête de sens ». « De toute évidence, dit Gabriel, toute religion n’est pas fétichiste », et d’en prendre comme exemples les religions monothéistes qui condamnent… « l’idolâtrie ». La lecture de tels propos, après les attentats de Paris, peut évidemment nous soulever le cœur, ce qu’ils ont produit comme effet chez moi, en tout cas, puisque on retrouve là, littéralement, le discours de l’intégrisme religieux… On pourrait en effet déduire que l’orientation philosophique de Markus Gabriel est conforme à celle d’un tel radicalisme (d’où ma fort méchante humeur à la fin de la lecture de ce livre). Où est l’erreur ? L’argumentation du philosophe « nouveau réaliste » repose sur quelques idées introduites comme évidences, que le monde n’existe pas… (il aurait fait un peu de mathématiques, il saurait que l’on donne, de tous temps, un statut à des objets qui n’existent que comme limites, le monde n’existe pas, mais un nombre irrationnel n’existe pas non plus, du moins du point de vue de la définition pythagoricienne des nombres, mais nous avons franchi des pas dans l’histoire, Dedekind a donné sens aux irrationnels : ils existent comme limites, limites d’une suite de Cauchy, ou limites d’une suite d’emboîtements etc. et l’étude des limites, à elle seule, peut donner l’objet d’une science, l’analyse mathématique), que le sens est un mystère que seule la religion peut éclairer, que nos impressions existent autant que les objets que nous percevons, même si « dans des champs de sens différents » etc. Mais tout cela ne fait qu’une gigantesque pétition de principe : la religion est le seul discours qui peut accéder au sens du sens parce que, de toutes façons, la religion est définie comme quête du sens ! Est-ce à dire que toute recherche de sens est religieuse ? Reprenons encore l’exemple des mathématiques : le mathématicien est perpétuellement à la recherche du sens. Le sens d’une structure se trouve en effet dans une autre structure qui en donne le sens, c’est ainsi que l’on est passé de la théorie pythagoricienne des nombres à la théorie des ensembles et de la théorie des ensembles à la théorie des catégories. Ou, comme le disait Jean Cavaillès, « tout sens posant est en même temps sens posé d’un autre acte » (Sur la Logique et la Théorie de la Science, p. 32). Cela veut-il dire que les mathématiques sont une religion ? Même chose pour l’art. Il est possible de penser que le sens d’une œuvre est dans une autre œuvre, qui lui a succédé en tablant sur elle, ainsi par exemple, le sens de Cézanne serait délivré par le cubisme. L’art est-il religion ? Il y a de multiples manières de s’inscrire dans une quête du sens, y compris dans nos vies personnelles, nos amours et nos recherches d’expériences nouvelles. Ne nous laissons pas gagner par cet enfermement mortifère de la quête du sens dans la religion dont nous ne voyons que trop bien les effets pervers autour de nous.

bibemus-quarryIl est tentant de souscrire à une ontologie pluraliste, quel meilleur moyen en effet de répondre à la question du statut ontologique des mots, des expressions, des sentiments, des émotions, du « sens » que dire que toutes ces entités existent au même titre les unes que les autres ? Evidemment, une ontologie moniste réduite aux entités physiques (ce qu’on nomme « le physicalisme ») est inadéquate: nos paroles ne sont pas analysables en ondes corpusculaires et quand bien même elles auraient un caractère d’onde sonore, ce caractère ne suffirait absolument pas à expliquer qu’elles ont pour nous « un sens » ni qu’elles puissent agir comme de véritables actions (au sens de « dire c’est faire », traduction du titre de l’ouvrage d’Austin). Il faut construire, à partir ou à côté des entités physiques, une pluralité de niveaux qui sont autant de niveaux « de structure ». Au terme de l’analyse, il se pourrait d’ailleurs que n’existent que des structures : le niveau subatomique lui-même, de la matière, ne se résout-il pas, dans la chromodynamique quantique, à une structure de groupe ? Quant à nos expressions linguistiques, il se pourrait bien aussi qu’elles reposent sur un substrat formel se traduisant par des structures dont le lien avec les structures mathématiques est encore à étudier (j’ai un livre en prévision là-dessus… qu’il me faudra finir un jour). Mais il est sûrement faux que les problèmes puissent être résolus grâce à un « pluralisme ontologique » sans principes (il y aurait une infinité de « champs de sens », autant donc, de niveaux ontologiques) qui se contenterait de dire que nos idées et représentations ont le même type de réalité que les objets de nos perceptions, n’en différant que par le « champ de sens » auquel elles appartiennent. Nos idées et représentations, retraduites par des propositions, ont une distinction particulière : celle que s’y appliquent les prédicats de vérité et de fausseté. Le propre de « il n’y a qu’un seul Dieu » ou bien de « Le Christ est descendu sur Terre pour nous sauver », comme de toute affirmation, est que nous pouvons y objecter quelque chose, que nous ne sommes pas obligés de les admettre, qu’ils sont susceptibles d’attitudes de notre part : acceptation ou rejet. A la différence du Mont Blanc, que je vois surgir depuis l’autoroute en allant sur Chamonix, ou bien de la Méditerranée, où se sont noyés tant de migrants… Mais « vérité » et « fausseté » existent-elles chez Markus Gabriel ? sans doute prétendrait-il que non, n’ayant pas de « champ de sens » au sein duquel elles pourraient « apparaître »… La rançon de cette confusion, de cette propension à brouiller les pistes, à faire de la science une « religion fétichiste » et de la religion la seule manière de quérir le sens ne saurait être ainsi que la chute dans l’obscurantisme, quand il n’y a plus de distinction possible entre un énoncé susceptible de vérité ou de fausseté et un acte de foi arbitraire. Cette tendance dans le discours aujourd’hui va bien avec la manière désormais fréquente de clamer que notre société occidentale « manquerait de spiritualité » sous prétexte que la religion y serait moins présente, comme s’il n’y avait de spiritualité que dans la religion (et, qui plus est, que dans les trois religions monothéistes). Heureusement, quelques intellectuels ont répondu déjà à ces propos. Jean Grjebine dans une tribune du Monde (le 4 novembre) et le couple Pascal Engel et Claudine Tiercelin, également dans Le Monde daté des 22 et 23 novembre. Le premier écrit superbement ceci :

Le problème est peut-être que ce ne sont pas nos sociétés ouvertes – c’est-à-dire sans dogmes imposés par des autorités supérieures et au sein de laquelle les individus sont libres de se déterminer – qui manquent de spiritualité, mais l’exigence du questionnement et de l’autodétermination qui est difficile à supporter pour beaucoup d’hommes qui peinent à se hisser au niveau de cette spiritualité.

Quant aux seconds, ils écrivent, non moins superbement, ceci :

Pourquoi « spirituel » serait-il synonyme de « religieux », et au nom de quoi les religions auraient-elles le monopole du sens ? Il est faux que les valeurs associées depuis l’époque des Lumières à la République soient vides. Justice, égalité, fraternité, vérité, raison sont des idéaux substantiels qui portent tout autant de sens et de transcendance que ceux censés leur servir de substitut spirituel.

personaggi_-_etty_hillesumIl ne s’agit pas ici, on l’aura compris, de jeter la pierre aux croyants. Libre à chacun de vivre sa vie spirituelle comme il ou elle l’entend. Il m’arrive de lire des proclamations de foi en Dieu et d’en être ému (ainsi Etty Hillesum, dans son journal, écrit-elle : « Je trouve la vie belle et je me sens libre. En moi des cieux se déploient aussi vastes que le firmament. Je crois en Dieu et je crois en l’homme, j’ose le dire sans fausse honte » – p. 132 de l’édition de poche, coll. Points), mais je note que ces proclamations ont la plupart du temps d’autant plus de force qu’elles s’affranchissent d’une appartenance particulière à tel ou tel dogme, qu’elles ne postulent ni une existence divine ni une adhésion mais qu’elles expriment avant tout une foi dans la Vie, un sentiment de fusion avec l’Etre au sens spinoziste. Je fais l’hypothèse que la phrase « je crois en Dieu » prononcée par Etty Hillesum ne se décompose pas en ses constituants mais doit se lire d’un seul bloc, comme un verbe figé qui exprimerait une attitude spirituelle tournée vers l’infinitude de l’Etre. C’est le genre de parole que l’on peut prononcer dans la joie du moment, comme portant la trace d’une exaltation, d’une jubilation interne, sans que cela veuille dire nécessairement que l’on croit en l’existence d’une puissance appelée « Dieu » ni que l’on adhère à un dogme.

Pour une critique de ce livre par d’authentiques philosophes, je renvoie à :

 

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Je kiffe O’Keeffe

musée o'keeffeLe meilleur antidote à l’instinct de mort est une bonne dose d’érotisme, aurait dit le père Freud, ou à peu près… Les Etats répliquent aux actes terroristes par des actes de guerre ou bien par des traques, des attaques et des interpellations : c’est leur boulot. Cela exige des spécialistes, des techniciens de la lutte armée, policiers, gendarmes et c’est très bien. L’Etat a pour première fonction de nous protéger. Mais que reste-t-il à l’individu courant, à nous qui sommes là pour regarder mais qui souffrons et qui avons peur que le voile de la mort ne nous frôle de trop près ? Certainement pas de passer notre temps devant BFMTV, c’est encore pire dans la vertu anxiogène. Il ne reste que l’amour, entendez par là le souffle d’Eros.

Il se trouve qu’en ce moment au Musée de Grenoble, il souffle, le vent d’Eros. Grâce à la palette éclatante de Miss Georgia O’Keeffe, grande artiste américaine née en 1886 et morte en 1987 (presque centenaire !) admiratrice des peintres de son siècle, de Kandinsky à Picasso, ayant pour compagnon Alfred Stieglitz, célèbre photographe et marchand d’art, amie avec les grands photographes américains que furent Edward Weston, Imogen Cunningham et Paul Strand, les héros du courant dit « Straight Photography » (à opposer au courant « pictorialiste », ces derniers voulant imiter la peinture et faire dans le flou, alors que les premiers au contraire, sont dans la netteté et la précision) et qui s’est illustrée par ses fleurs géantes, mille fois agrandies, ses paysages du Sud-Ouest américain aux couleurs lyriques et ses vues de gratte-ciel new-yorkais.

O'Keeffe-3Les fleurs en particulier sont tellement sexuelles que le groupe de jeunes qui visitaient l’expo en même temps que moi, réagissant aux propos (enthousiastes !) de leur jeune guide, crièrent que c’en était trop. Un grand gaillard dit même qu’à force d’attirer l’attention sur vagins et pénis, on finissait par ne plus voir la peinture. Il n’avait pas complètement tort mais ça ne fait rien, comme cela fait du bien ! Chez O’Keeffe, non seulement, comme disait la guide, « nous avons l’impression d’être des abeilles qui butinent », mais les ravins et les montagnes elles-mêmes, de rouge ou de mauve vêtues, parcourues qu’elles sont de fissures et de rides dans l’épaisseur rutilante de la matière-peinture, se changent en partenaires langoureux et sont comme animées de spasmes de plaisir. Rien d’étonnant à ce que le vieux Whitman (chantre de la Nature animée) fasse son apparition au détour d’une citation ou d’un petit film réalisé par Charles Sheeler et Paul Strand en 1921 sur New York et qui porte le titre « Manhatta » en hommage au poète des Feuilles d’herbe.

O'Keeffe-4Dans la seconde partie de sa vie, l’artiste, partageant désormais son temps entre New York où elle est avec Stieglitz et le Nouveau Mexique, où habitent les Indiens Pueblos, apprivoise lentement la mort en s’en remettant à des os trouvés dans le désert, crânes et os pelviens, blancs rongés par le sable, troués et par l’ouverture desquels on peut deviner le vaste ciel ou la forme diversifiée des dunes. Cette partie là de son œuvre est belle aussi, même si plus calme n’étant plus habitée des couleurs vives des coroles ou des montagnes rougissantes au soleil du soir, mais des bleus légers et des blancs qui renvoient tout simplement à la vie qui s’estompe, sans brutalité ni rupture, la mort comme on la voudrait : une lente disparition dans le sommeil (à moins que ce ne soit dans le soleil).

Okeeffe-pelvis-iii1Cette peinture voisine, comme il se doit, avec les photographies qui l’ont accompagnée pendant presque un siècle, œuvres des déjà mentionnés Paul Strand, Alfred Stieglitz et Imogen Cunningham, qui ont recherché toute leur vie une sorte de perfection formelle dans les lignes de la nature (pierres, coquillages) ou dans l’artefact des villes, comme dans cette célèbre photo de Paul Strand où l’on voit une rue de Wall Street, résumée à… des carrés noirs sur fond blanc.

wall-street-1915-paul-strandEt si, en interprétant l’art de Georgia O’Keeffe de manière sexuelle, nous faisions fausse route ? Si elle n’avait jamais voulu faire rien d’autre que décrire avec objectivité les lignes et dessins présents dans le monde ? Ne s’est-elle pas offusquée qu’on croie déceler dans son œuvre un symbolisme exclusivement sexuel ? N’a-t-elle pas dit que « si les gens aiment son art, c’est qu’ils en trouvent les éléments dans la réalité » ? Il y aurait alors, surtout, à la base, l’idée que la nature et l’architecture nous parlent parce que la seconde mime la première et que toutes deux nous inspirent les formes et les lignes par lesquelles nous créons nos propres symboles et voyons la réalité. Des chercheurs en cognition ont déjà fait la remarque que les formes des lettres ne sont pas choisies au hasard, elles correspondent à des lignes observées dans la nature, de fracture ou de rencontre entre deux corps, ou deux rochers, ou deux coquillages abandonnés sur une plage. Mais on sait aussi que le vent d’Eros souffle indépendamment de nos décisions, malgré nous et qu’on a beau se défendre des connotations sexuelles, elles sont quand même là (la psychanalyse nous l’a maintes fois rappelé). On peut peut-être réconcilier les affirmations antagonistes en remarquant simplement qu’en regardant la beauté du monde, nous ne cessons d’y voir l’expérience amoureuse, que celle-ci est le seul type d’expérience d’ailleurs qui donne sens à notre vie et qu’elle rejoint la beauté formelle des lignes, comme le manifeste la superbe photo que Stieglitz fit du corps de Georgia en 1916 (« bandé convexement » comme dit le philosophe Henri Van Lier dans un livre « Histoire photographique de la photographie » qui date de 1992 et m’a été communiqué par A.C. en même temps que la maison achetée dans la Drôme car le dit Henri Van Lier habita le village où se trouve cette maison et y a laissé depuis un souvenir mémorable…).

C’est à couper le souffle de s’élever au-dessus du monde où l’on vit – de le regarder – de regarder en bas quand il s’éloigne peu à peu.

écrivait l’artiste américaine.

424px-067-_Alfred_Stieglitz,_c.1916

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Les plafonds de mosaïque des mosquées millénaires

Il faudrait sans doute avoir l’érudition et le talent des grands écrivains – qu’ils soient Goncourt, Nobel ou rien du tout – pour arriver à se consoler de ce qui arrive au monde, à notre monde. Un tel savoir nous orienterait – c’est le cas de le dire quand il s’agit, pour l’essentiel, de l’Orient – et nous comprendrions mieux, comme le fait Franz Ritter, le héros d’Enard, le héros amoureux de la belle Sarah, la somme des rapports immémoriaux qui se sont noués entre eux et nous, entre orient et occident, qui furent souvent rapports de domination et de violence, mais pas seulement, rapports aussi d’admiration, enivrement dans les vapeurs subtiles, Delacroix et Ingres peignant sans se lasser des odalisques lascives au son du luth, poètes du XIXème partis là-bas pour connaître le goût des voluptés et revenant avec des récits de voyage qui continueront à attirer jusqu’à des époques très récentes voyageurs et voyageuses d’Alexandra David-Neel à Nicolas Bouvier et d’Ella Maillart à Anne-Marie Schwarzenbach. Il faudrait tout ça pour que nous arrêtions de pleurer et pour apercevoir, entre les bouquets déposés aux devantures des bistrots attaqués, quelques signes qui nous montreraient que l’Orient et l’Islam en aucun cas ne sauraient se réduire à une boucherie, une manifestation de haine sanglante à l’égard d’un Occident certes souvent sourd et aveugle à l’autre, mais aussi capable de comprendre et de s’émouvoir de la beauté des cités perdues et des plafonds de mosaïque des mosquées millénaires.

40-Ispahan mosquée de l'Imam

Parfois j’ai l’impression que la nuit est tombée, que la ténèbre occidentale a envahi l’Orient des lumières. Que l’esprit, l’étude, les plaisirs de l’esprit et de l’étude, du vin de Khayyam ou de Pessoa n’ont pas résisté au XXème siècle, que la construction cosmopolite du monde ne se fait plus dans l’échange de l’amour et de la pensée mais dans celui de la violence et des objets manufacturés. Les islamistes en lutte contre l’Islam. Les Etats-Unis, l’Europe, en guerre contre l’autre en soi. A quoi sert de tirer Anton Rubinstein et ses Lieder de Mirza Schaffy de l’oubli. A quoi bon se souvenir de Friedrich von Bodenstedt, de ses Mille et Un Jours en Orient et de ses descriptions des soirées autour de Mirza Schaffy le poète azéri à Tiflis, de ses cuites au vin géorgien, de ses éloges titubants des nuits du Caucase et de la poésie persane […] A quoi bon se rappeler les orientalistes russes et leurs belles rencontres avec la musique et la littérature d’Asie centrale. Il faut avoir l’énergie de Sarah pour toujours se reconstruire, toujours regarder en face le deuil et la maladie, avoir la persévérance de continuer à fouiller dans la tristesse du monde pour en tirer la beauté ou la connaissance.

Boussole, Mathias Enard, p. 338

photo: Ispahan, novembre 2003, mosquée de l’imam

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11 novembre / 13 novembre

D’habitude, le mardi, je publie un billet. Tous les mardis. Cela suppose d’avoir travaillé un peu pendant la semaine, mais cette fois-ci, les évènements ne m’ont pas beaucoup donné le goût de me répandre en prose.

ciel noir

Nous voyons poindre à l’horizon des temps si sombres, ils ne sont pas propices à l’écriture de nos enthousiasmes. Il faudra bien pourtant que nous y revenions, à nos enthousiasmes. Je me rends compte, en me relisant, que c’est beaucoup à eux que ce blog est dévolu. Enthousiasme pour une pensée (Spinoza), enthousiasme pour des films (Fatima, Notre petite sœur…), enthousiasme pour un roman (Boussole), un livre de philosophie (Les irremplaçables) ou pour une pièce de théâtre (Toujours la tempête). Je n’aime parler que de ce que j’aime. Des amis m’en font le reproche : on dirait que tu aimes tout ! Je n’aime pas tout. Je ne trouve intérêt à parler que de ce que j’aime, nuance (je n’ai pas parlé du film « Dheepan », par exemple…). Bref, écrire, même sur un blog, c’est faire exploser la vie qui est en nous, ce n’est pas nourrir des haines chagrines.

La semaine écoulée a commencé, dans notre petit village de la Drôme, par la commémoration du 11 novembre. Donc déjà par un thème de guerre, mais de la façon dont elle avait été préparée par le maire actuel (doit-on dire « la » maire quand c’est une dame ?) et l’ancien maire, c’était un vrai hommage à la paix. La municipalité avait décidé de mettre une nouvelle plaque de marbre à l’angle de la mairie, portant nom de la dizaine de soldats originaires de la commune morts au cours de la pire guerre que la France ait connue. Ce n’était pas rien pour un petit village comme ça, qui, à l’époque, ne devait compter pas plus de deux cents habitants.

L’ancien maire – qui a dû quitter sa charge pour raison de santé – avait préparé un discours qui nous remuait car il nous expliquait que si ces jeunes gens avaient accepté de mourir, ce n’était pas par goût de la mort ou de la guerre, mais au contraire par une foi absolue dans le fait que ce serait la dernière et qu’après eux s’ouvrirait une définitive ère de paix. Il finissait en disant son admiration pour deux hommes : Jaurès (on pouvait s’y attendre) et Albert Jacquard (on pouvait moins s’y attendre). Du dernier il reprenait la confiance exprimée dans le rôle des utopies, que Jacquard comparait à des étoiles dans le ciel que nous n’atteindrons jamais mais qui, néanmoins, marquent une direction.

Il dut ensuite laisser la parole au député de la Drôme, que je ne vous présente pas – il est candidat à la primaire de la droite et s’est illustré par ses positions en flèche contre le mariage pour tous. C’était une autre paire de manches et déjà comme un accent prémonitoire de ce qui allait arriver plus tard dans la semaine. Car avec ce monsieur, nous étions déjà dans la guerre : « on peut souhaiter la paix – disait-il d’entrée – mais il y a des guerres nécessaires ». Reprenant, en les tronquant, des formules de l’orateur précédent – comme pour suggérer une fausse complicité – il terminait par le même thème de l’étoile en disant que si elle marquait bien une direction, il fallait la viser en restant debout comme si le précédent orateur avait marqué une préférence pour une position couchée…

Deux manières de parler d’une même histoire. Deux manières de parler de la guerre et de la paix, deux manières qui, pour un auditeur inattentif, ne se distinguent que par quelques mots subtils disséminés ici ou là.

Deux jours après, on n’était plus dans la subtilité, la boucherie effroyable des tranchées avait été transportée dans une salle de spectacle au cri de « Dieu est grand »… et le combat politique à fleurets mouchetés s’était mué en surenchère de mots et actes belliqueux. La France bombardait « en représailles » : on pouvait souhaiter que les bombes ne tombent que sur les camps d’entraînement au djihad, mais en était-on bien sûr ? En tout cas, il était faux de penser que ces bombes-là allaient NOUS mettre en sûreté. Et dans l’opposition, on réclamait des camps d’internement.

« Nous sommes en guerre », entend-on de toutes parts mais un journaliste qui, lui, l’a connue, la guerre, partout où elle existe en ce moment, faisait la distinction entre ce que nous connaissons actuellement en France et la vraie guerre comme elle se passe à l’Est de l’Ukraine ou en Syrie, lorsque chaque personne à chaque moment craint pour sa vie et que les cadavres jonchent les rues sans que personne n’ose les ramasser par peur des tireurs isolés. Nous n’en sommes pas là, même si, – et c’est légitime – nous ressentons une peur diffuse.

Prenons garde qu’à force de l’invoquer, le dieu de la guerre ne vienne à se manifester vraiment.

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Enard Balzac ou Enard Nerval?

Mathias-Enard-BoussolePourquoi se lancer dans la lecture d’un roman aussi volumineux et a priori si dépourvu d’intrigue ? Pas forcément parce qu’il a obtenu un prix littéraire, ô non, et je l’avais commencé bien avant qu’il ne l’obtienne, non que je méprise les prix, mais enfin, ce n’est jamais une raison, il y a tant de prix Goncourt que je n’ai pas lus… et je ne m’en porte pas plus mal. Alors pour répondre… ce serait pour plusieurs raisons : la première peut-être serait l’amour de l’érudition. Mathias Enard réunit un savoir immense sur l’Orient, l’orientalisme et les orientalistes. Des relations insoupçonnées émergent au détour des pages entre des célébrités de l’Occident et les merveilles de l’Orient, ainsi des concerts donnés par Liszt à Istanbul (« C’est une étoile, un monstre, un génie ; il fait pleurer les hommes, s’évanouir les femmes et on peine à croire, aujourd’hui, ce qu’il raconte de son succès ») ou de l’existence d’un frère du grand Donizetti, Giuseppe, qui « introduisit la musique européenne dans les classes dirigeantes ottomanes », « personnage presque oublié, qui vécut quarante ans à l’ombre des sultans et fut enterré dans la cathédrale de Beyoglu au son des marches militaires qu’il avait composées pour l’Empire » . Vienne est-elle la porte de l’Orient ? Voilà qui enflamme la discussion entre le narrateur, un jeune musicologue autrichien prénommé Franz et une jeune et merveilleuse orientaliste parisienne prénommée Sarah. On l’a trop prétendu, dit-elle, mais à tort. Ce n’est pas parce que les Ottomans ont été aux portes de Vienne que Vienne était la porte de l’empire ottoman… Bref, on lit un tel livre parce qu’on a l’illusion que l’érudition dont il fait preuve va passer en nous naturellement, par simple imprégnation. Alors que cela est loin d’être sûr. A mon âge, on ne retient déjà plus grand chose… rien à voir avec les indélébiles souvenirs de lecture que nous héritons de notre enfance. Telle trouvaille qui nous émerveille un jour, dont on pense qu’elle va changer notre vie, aura été oubliée deux jours plus tard, sauf si nous la notons précautionneusement sur un cahier ou… un blog ( !) et que nous la relisons sans cesse. Mais ça ne fait rien, on croit toute notre vie à la puissance des mots et du savoir pourvu qu’on y ait cru une fois, et l’on donnerait tout pour que notre esprit soit meublé de toutes les découvertes archéologiques et de tous les vieux grimoires qui nous révèlent un monde dont la représentation doit toujours être renouvelée (oui, toujours… ne jamais se laisser gagner par les arguments des vieux ronchons qui veulent nous persuader que l’on en a fini avec les représentations du monde). Les émissions de France-Culture ont aussi cet effet-là. J’écoutais il n’y a pas si longtemps une émission matinale sur l’histoire de la drogue, sujet qui m’est a priori assez étranger, je dois dire, mais au cours de laquelle j’ai notamment appris la fausseté de la fameuse légende des haschischins, secte de l’islam supposée avoir été conduite à tuer et massacrer sous l’influence du précieux produit et qui aurait ainsi donné le mot « d’assassin ». Il s’agit bien sûr d’un mythe orientaliste développé au XIXème siècle. Sans doute, cette secte n’était-elle qu’un lointain précurseur de Daech et sa cruauté n’avait rien à voir avec le hasch qui, du reste, était abondamment consommé à l’époque dans tout l’Orient (ainsi que l’opium d’ailleurs, et là nous revenons au roman de Mathias Enard) et notamment par des gens qui demeuraient doux comme des agneaux.

Il y aurait aussi une autre raison de lire ce roman : l’écriture, évidemment. Et plus particulièrement la manière dont l’auteur parvient à construire une succession de plans narratifs entre lesquels nous passons parfois sans nous en rendre compte (surtout si on se livre à une lecture pressée). Au premier niveau, le roman commence au début de la nuit. Franz est dans sa chambre de jeune professeur, à Vienne, et il regarde Monsieur Gruber, son voisin, promener son chien, rien de plus banal. Il a reçu une lettre de son ancienne amie Sarah, depuis l’île de Sarawak, proche de Bornéo. Il n’en faut pas plus pour que sa rêverie ne le ramène à l’époque où il a commencé de fréquenter cette Sarah : Paris, la Sorbonne. Sarah soutenant sa thèse et lui, qui devait lui-même se livrer prochainement au même exercice, s’émerveillant de la grâce, de la beauté, de l’intelligence de cette jeune femme qu’il avait déjà rencontrée à vrai dire – ce qui explique sa présence à la Sorbonne ce jour-là – en un autre lieu, près de Graz. Nous voilà sur trois étages temporels successifs : la narration présente, à Vienne, puis le souvenir de la thèse à Paris, puis celui de la première rencontre, à Graz, où les deux avaient eu la chance d’obtenir une bourse pour participer à leur premier colloque d’orientalistes. Au temps, se superpose l’espace : Vienne, Paris, Graz (ou sa campagne) bien sûr, mais aussi déjà Bornéo. Et quand le rêve en plus, se mêle de cette affaire, on ne sait plus très bien où l’on en est

une-mathias-hnard-dtail-tt-width-1600-height-1067-lazyload-0-fill-0-crop-0-bgcolor-FFFFFFBalzacCertains critiques littéraires comparent Enard à Balzac… « Un nouveau Balzac ? », titrait un article de L’Obs, or, ce n’est pas tant à l’illustre romancier de la Comédie Humaine qu’il me fait penser qu’à cet autre grand écrivain du XIXème siècle que fut Gérard de Nerval, « ce doux Gérard » comme on dit souvent, lui aussi considérable érudit et qui fit le Voyage d’Orient que tout lettré tant soit peu aventureux de l’époque se devait de faire. Le seul vrai romantique de la littérature française, a dit je ne sais plus qui. Nerval fut un grand innovateur sur le plan de l’architecture en différents plans emboîtés de ses récits, ce qu’il montre en particulier dans « Sylvie », la plus belle nerval_gerard_5291nouvelle (à mon goût) de la littérature française. Raymond Jean, grand spécialiste de la littérature romantique, un peu oublié aujourd’hui (se souvenir qu’il était prof de littérature à Aix-en-Provence, qu’il fut de ceux qui volèrent au secours de Gabrielle Russier dans les années soixante, et qu’il fait une courte apparition dans le merveilleux film d’Agnès Varda « Sans toit ni loi ») fit jadis l’analyse de cette construction à niveaux qui me remplit toujours d’admiration dans un petit livre que je garde précieusement : « Nerval par lui-même », éditions du Seuil, collection Ecrivains de toujours. Nerval à peine cité – curieusement – dans le livre d’Enard, pourtant on jurerait qu’ils sont frères tous les deux, jusqu’à faire intervenir le rêve comme acteur essentiel dans la narration (certes un peu plus « chaud » chez notre contemporain que chez le romantique du XIXème, voir par exemple le rêve qu’il fait à 2h20 ! pauvre Franz, tellement frustré dans son désir pour Sarah…), jusqu’à ce que, derrière le duo amoureux – enfin, d’un amour peut-être unilatéral, pas partagé en tout cas – formé par Franz et Sarah, on voit, comme dans Sylvie, celui de Gérard et Adrienne. On prêtait aussi à Gérard cette timidité dont souffre – sans le dire – le jeune musicologue. Mais Nerval connaissait-il bien l’Orient ? Il a embarqué sur un bateau qui portait ce nom, mais on sait qu’il a beaucoup puisé dans les écrits de voyageurs qui l’avaient précédé, comme Sylvestre de Sacy. Mais tous les écrivains, n’est-ce pas, trichent un peu ? L’autre jour, à La Grande Librairie, Enard avouait en riant qu’il avait trafiqué une citation de Henri Heine, celle où le poète allemand demande à Théophile Gautier : « comment ferez-vous pour parler d’Orient quand vous y serez allé ? », en réalité, disait-il, Heine avait bien dit cette phrase, mais à propos de l’Espagne. Alors, ils sont quitte. Enard, Nerval… et, comme c’est bizarre, ils sont presque anagrammes l’un de l’autre, or, Gérard apparaît peu chez Mathias (enfin, juste une ligne, page 133), à la différence de Balzac, Heine, Liszt, Beethoven, Kafka, Trakl et même, et même Annemarie Schwarzenbach, l’aventureuse helvète, grande consommatrice d’opium, qui se laissa annemarie+schwarzenbach+in+Taschkurghan%2C+afghanistan+October+1939embarquer par Ella Maillart (autre helvète), en principe parce que l’influence de cette dernière devait l’aider à se sevrer, mais elles firent ensemble ce fameux chemin de la Turquie à l’Afghanistan sans visiblement que la jeune suissesse ne guérisse… Eh bien, cette Annemarie Schwarzenbach, on la retrouve, figurez-vous, accueillie par « la reine de Palmyre », c’est-à-dire cette femme, folle aventurière, du nom de Marguerite d’Andurain dite Marga, propriétaire avec son mari du seul hôtel dans l’enceinte de la cité antique, l’hôtel Zénobie, qui eut une destinée incroyable et fut accusée d’avoir assassiné son second mari et peut-être même bien d’autres gens encore… Ainsi Palmyre est-elle ancrée au cœur de ce roman, qui est comme une ode à un Orient qui se porte bien mal aujourd’hui (mais c’est peut-être bien la faute à « nous », l’Occident) après avoir été pourtant un lieu de découvertes et de rencontres fulgurantes aux siècles passés.

david-roberts-caire-vuevue du Caire par D. Roberts

Ce roman, que je n’ai pas entièrement fini de lire, nous fait passer ainsi des rêves aux souvenirs, de la réalité à la fiction, tout à vrai dire y est prétexte pour évoquer des figures et des évènements que nous n’attendons pas, comme par exemple le dernier concert donné par Beethoven, concert donné par un musicien sourd et qui doit donc faire entièrement confiance à ses doigts sur le piano et ne peut se rendre compte que ledit piano est désaccordé, d’où s’en suit une horrible cacophonie qui oblige les auditeurs malheureux à se voiler la face – on se croirait à un récital de la Marguerite jouée par Catherine Frot dans un film récemment sorti – mais c’est tragique pour le pauvre Ludwig qui a, en plus, parmi l’auditoire, celle qu’il aime et veut séduire. Tout cela entrecoupé par les angoisses du narrateur au milieu de la nuit (le récit se déroule entre 23h10 et 6h du matin), un narrateur qui serait un tantinet hypocondriaque que cela ne m’étonnerait pas. En tout cas, il a, ce narrateur, quelques rapports aussi avec un certain Marcel, celui qui s’angoissait la nuit et qui conte le désespoir du malade qui, se réveillant à l’occasion d’une crise et voyant poindre une raie de lumière sous la porte se dit qu’il ne va pas souffrir longtemps puisque c’est le matin mais se rend compte hélas bien vite que ce n’est pas du tout le matin mais le soir et que la lumière est la dernière encore allumée, qui va bientôt s’éteindre, laissant le malheureux seul avec sa souffrance (que celle-ci soit réelle ou imaginaire ne compte pas ici). Eh bien, Franz est de ceux-là, semble-t-il, qui se réveillent en pleine nuit, avec la soif et la question : « combien de temps me reste-t-il à vivre ? Qu’est-ce que j’ai raté pour me retrouver seul dans la nuit éveillé le cœur battant les muscles tremblants les yeux brûlants »… Quel beau roman (même si, c’est vrai, on finit parfois par se lasser de ces avalanches de noms propres, de ces anecdotes concernant des gens que l’on ne connaît pas et dont nous aurons vite tout oublié, et qui s’enchaînent à la va-vite un peu comme dans un catalogue, mais l’auteur n’a-t-il pas voulu aussi traduire la fluidité, la rapidité du flux de la pensée, de la rêverie?) qui contient aussi, entre autres, quelques beaux aphorismes comme celui-ci : « la vie est une symphonie de Mahler, elle ne revient jamais en arrière, ne retombe jamais sur ses pieds »… (p. 50). Comme c’est vrai.

800px-Palmyre_Vue_GeneralePalmyre avant sa démolition

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Trois soeurs + une, au Japon

kore eda 4Que des bons sentiments ? Et alors ? Que de la beauté ? Et alors ? N’en avons-nous pas besoin tous les jours ? Beauté des paysages de bord d’océan et de larges vallées, beauté des cerisiers en fleurs, beauté des jeunes femmes, de la plus jeune, Suzu, à la plus âgée, Sachi, beauté des lèvres roses et des kimonos noir et blanc, des érables rougeoyants et des intérieurs en bois et papier, beauté des cérémonies funéraires, grâce des mains qui se joignent et des bustes qui s’inclinent en marque de respect. Le magnifique film de Kore Eda Hirokazu, qui succède à un autre grand film que fut « Tel père, tel fils », et qui a pour titre en français « Notre petite sœur » mais dans la version originale « Le journal de Umimachi » (Umimachi diary), tiré d’un manga, c’est Tchékhov au Japon, quelque chose de « La Cerisaie » et des « Trois Sœurs » en même temps, la tragédie en moins. Dans la mélancolie, la douce fuite du temps, les questions existentielles de ces quatre femmes (ou trois plus une puisque la dernière est encore une enfant), leurs déboires amoureux, leurs réflexions sur le destin des choses et sur la mort (la plus âgée, Sachi, acceptant de prendre la responsabilité, dans son hôpital, du secteur des soins palliatifs). Avec en plus humour et drôlerie – la petite qui fête son premier but marqué au foot en buvant un verre d’alcool de prune… et juste ce qu’il faut de mystère sur un passé qui ne sera jamais entièrement dévoilé : elles ont le même père, qui vient de mourir loin des trois grandes, mais dont la plus jeune ne connaît pas grand-chose non plus, si ce n’est qu’il lui faisait parfois des tartines aux alevins, les trois grandes ont la même mère, qui les a laissé tomber il y a quinze ans pour aller vivre à Sapporo, et revient pour honorer la mémoire de sa propre mère et en profite pour suggérer qu’on vende la maison. Quant à la mère de Suzu, qu’en savons-nous ? Faut-il croire ce que crie Suzu quand elle se lâche, comme ce jour où, pour la première fois de sa vie, elle s’est soûlée d’alcool de prune ? Thème fréquent des films de Kore Eda : les parents sont souvent irresponsables, moins mûrs que leurs enfants. Ici, comme dans « Nobody knows » déjà, ce sont les enfants qui s’organisent entre eux du fait de la démission des parents, mais à la différence du film ancien, ce n’est pas dans la douleur, l’abandon et la pauvreté, mais au contraire dans l’harmonie des jours, sous la douce responsabilité de la plus âgée. La caméra de Kore Eda est virtuose, elle montre des plans superbes de jeunes femmes gracieuses grimpant les pentes raides des rues de Kamekura ou des monticules de terre en haut desquels sont perchées de vieilles maisons de bois, un vieux restaurant en bordure de plage dont la spécialité est le maquereau grillé, Suzu à vélo avec son camarade de foot sous les cerisiers en fleurs, des traces de pas dans le sable, dans lesquels les quatre filles essaient de remettre leurs propres pas, des tortillards qui relient des villages paumés dans la montagne – tous les trains japonais ne sont pas des Shinkansen ! – des recettes de cuisine et des prunes qui s’épanouissent dans les bocaux dorés remplis d’alcool. Natures mortes, nature vivante et vie urbaine réglée au quart de tour. Le Japon qu’on aime.

kore eda 5

kore eda 3(photos prises pendant la projection)

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