Le grand philosophe américain est mort le 13 mars dernier à l’âge de 89 ans. Encore un qui ne défraiera pas la chronique en notre beau pays d’état d’urgence et de rejet des demandeurs d’asile… tant, c’est bien connu, la philosophie anglo-saxonne n’est faite que pour les tâcherons et très peu pour les esthètes… On préfèrera, de ce côté-ci de l’Atlantique, marquer sa désolation d’avoir perdu en Umberto Eco un grand philosophe et grand sémioticien alors que… de philosophie il ne fit guère et de sémiotique il ne fit que ravir à ses collègues (souvent américains, comme David Lewis, par exemple) leurs idées les plus originales (heureusement dira-t-on Eco a écrit des romans, dont celui de La Rose, mais le soupçon existe sur le fait qu’il ne l’ait pas plutôt fait écrire par d’autres) et je ne sais plus qui disait récemment que ce que Eco développait en trente pages, il suffisait de trente lignes à Barthes pour le dire…
Mais revenons à Putnam. Si le philosophe de Harvard a peu de chance d’émouvoir les foules françaises c’est que son oeuvre se développe sur un fond de logique (il a même été l’inventeur d’un algorithme pour résoudre les problèmes de logique propositionnelle), de philosophie de l’esprit (il a défendu une doctrine appelée « fonctionnalisme », qui fait la même distinction entre le cerveau et l’esprit qu’entre le « hardware » et le « software » – pour faire bref – avant de s’en détacher), de philosophie du langage (il s’est exprimé pour l’externalisme sémantique au travers de sa fameuse expérience de pensée dite « des Terres jumelles ») et surtout, surtout, de pragmatisme : il était un admirateur de James et de Dewey, deux philosophes là encore qui restent méconnus de l’intelligentsia française.
Je sais que les philosophes continentaux, en particulier français, se méfient de ces courants américanistes. On est prompt à penser, par chez nous, qu’ils ne sont que des suppôts du néo-libéralisme, on confond d’ailleurs le pragmatisme, en tant que courant philosophique inventé par James, Dewey et Peirce (photo), et le « pragmatisme » comme philosophie ordinaire revendiquée par nos politiques qui en font des gorges chaudes à chaque instant afin de prouver que, eux, au moins, ils tiennent compte des « faits » et des « réalités », qu’ils ne sont pas des idéalistes perdus dans les principes. Or, le pragmatisme en tant que doctrine philosophique n’a rien à voir avec cette acception courante. Vous me direz : les philosophes fondateurs auraient dû s’en douter, ils n’avaient qu’à ne pas prendre un terme dont ils pouvaient savoir pertinemment a priori qu’il allait créer la confusion, mais les philosophes c’est comme ça, ils ne voient pas très bien parfois ce qui est sous leur nez, ils sont naïfs et croient qu’on va les croire sur parole. Peirce s’était pourtant bien douté de cette affaire, il avait voulu, en toute hâte changer le nom et recommander que l’on parlât de « pragmaticisme », mais le mal était fait. Le pragmatisme, au sens de la doctrine de James et al. c’est la conception selon laquelle on ne saurait faire référence à une vérité immuable, universelle et tombée du ciel. Si une vérité est à atteindre, c’est par des procédures souvent complexes, obéissant à des critères qui peuvent se modifier au cours du temps. Après tout, chez nous, nous avons eu un pragmatiste qui sans doute s’ignorait comme tel – voire aurait refusé l’étiquette – c’est Michel Foucault. Foucault en effet subordonnait la découverte d’une vérité à la mise en place d’une épistémé, c’est-à-dire d’une formation de savoir particulière et historiquemet datée (voir son Archéologie du Savoir, et ses réflexions à propos d’objets de sciences sociales comme le langage, l’économie ou la santé mentale).

Michel Foucault
Putnam a voulu démolir quelques dogmes qui avaient la vie dure (surtout dans la tradition empiriste de la philosophie), en particulier le dogme de la détermination du sens par l’intension (ce qui revient à dire que ce sont nos représentations mentales propres, particulières qui donnent la signification) et celui de la dichotomie entre faits et valeurs. Sur le premier point, il faut revenir sur les fameuses Terres jumelles (voir ici article dans le blog de François Loth)… Jusqu’à lui, on pensait généralement que l’intension des concepts (en termes plus classiques leur « compréhension », c’est-à-dire leur définition au moyen d’un faisceau de propriétés) primait sur l’extension : on connaissait beaucoup d’exemples d’objets définis par plusieurs intensions. « L’étoile du soir » et « l’étoile du matin » déterminent le même objet : « Vénus », 3+5 et 4+4 déterminent le même nombre et ainsi de suite. Frege appelait ça plusieurs modes distincts de « donation de l’objet ». Pouvait-il exister des cas où, au contraire, plusieurs extensions pouvaient exister pour une seule intension ? Ici, Putnam imagine deux planètes : Terre (T) et Terre Jumelle (TJ). Les deux diffèrent par le fait que sur TJ coule un liquide qui a exactement les mêmes propriétés que celles de l’eau sur T sauf que… il n’a pas la même composition chimique, sur T c’est H20 et sur TJ… admettons XYZ. Un voyageur interplanétaire ne voit pas la différence, quand il pense « eau », il pense donc en réalité à deux objets différents : H20 et XYZ Putnam en déduit que la signification n’est pas que dans nos têtes : elle nous vient aussi de l’extérieur.

Quant à l’autre dogme, celui de la distinction entre faits et valeurs, la réflexion menée par Putnam est encore instructive, notamment dans notre contexte actuel où l’on n’arrête pas de brandir en se gargarisant le mot «valeur » (nos valeurs laïques, nos valeurs républicaines, nos valeurs sociales, que nous brandissons pour mieux souvent fouler aux pieds…). Le discours consensuel (qu’il soit hérité des positivistes ou des idéalistes) veut que les valeurs soient du domaine du sentiment, de la subjectivité ou de la morale, mais en aucun cas de la science ni de l’argumentation rationnelle. Putnam s’est insurgé contre cela : les « valeurs » ne caractérisent pas le discours non scientifique puisqu’au contraire, la science elle-même n’arrête pas de se justifier par des valeurs. On prétendra par exemple qu’une théorie est meilleure qu’une autre parce qu’elle est plus « simple », plus « élégante », plus « belle »… mais qu’est-ce que la « beauté » d’une théorie ? (ce vocabulaire a été tellement prégnant dans les sciences que des physiciens ont songé à baptiser « charme » la propriété de certaines particules). Il est par ailleurs évident pour Putnam que le rejet artificiel des valeurs hors du discours rationnel empêche le débat sur lesdites valeurs, un débat qui serait ô combien souhaitable.
Putnam s’oppose au réalisme métaphysique c’est-à-dire à la doctrine selon laquelle les énoncés ont inéluctablement une valeur de vérité, quand bien même nous ne saurions pas toujours l’établir. La vérité étant ici comprise comme correspondance entre les représentations et la réalité (une proposition est vraie si et seulement si elle correspond à la réalité). L’argument essentiel contre cette doctrine repose sur l’idée qu’il n’existe aucune possibilité pour l’humain que nous sommes de nous placer « hors du monde », ce qui serait la seule situation nous permettant de juger d’un tel accord. Il n’adopte pas pour autant une perspective intuitionniste ou constructiviste (ou pour le dire plus simplement : « idéaliste »), il tient à garder une position « réaliste » mais pas au sens platonicien, au sens plutôt où nous qualifierions de réaliste quelqu’un qui tient compte des réalités courantes et quotidiennes, c’est ce qu’il a appelé « le Réalisme à visage humain », titre qui rappelle évidemment cette tentative désespérée mais où nous avions mis tant d’espoir dans les années soixante-dix, et qui s’appelait « le socialisme à visage humain » (rappelez-vous Dubcek, Svoboda, le Printemps de Prague – qui a mal fini mais tous les printemps finissent mal, il faudra bien qu’on médite un jour sur cette leçon de l’histoire). Tenir compte des réalités pour édifier une doctrine valide en science et en philosophie est bien sûr ce qui cadre parfaitement avec le pragmatisme, mais qui, à mon humble avis, ne résout pas tous les problèmes, loin s’en faut. Car pour les philosophes dont nous parlons, les réalités renvoient à nos « intérêts », mais comment faire pour qu’à partir de là se dégage une notion de vérité ? La réponse paraît simple : la vérité est ce vers quoi convergent nos intérêts, à nous humains, engagés dans des pratiques diverses, qu’elles soient sociales, économiques, scientifiques. Mais qu’est-ce qui nous prouve que nos intérêts convergent, ou vont converger dans le futur ? Rien. Là est à mon avis (humble encore une fois) la faiblesse de ce genre de philosophie : la croyance dans un espace harmonieux de pensées et de discussions au sein duquel, pour peu qu’on applique les bonnes procédures, nous allons forcément nous entendre… alors que nous savons bien qu’il existe des intérêts inconciliables et que l’espace social est hétérogène, habité par des points de vue incommensurables les uns aux autres. Dans « Le Réalisme à visage humain », prévoyant les objections qu’on peut lui faire concernant ce sujet (après tout, même une secte intégriste « à sa vérité ») Putnam écrit : « la vérité d’une secte khomeyniste n’est pas digne de ce nom, parce qu’elle ne réagit à rien si ce n’est à la volonté du leader ». On voit que pour lui, le summum à cette époque du radicalisme religieux était représenté par Khomeiny… que dirait-il aujourd’hui (qu’a-t-il dit) avec l’EI, qui ne semble pas particulièrement être sous l’autorité d’un leader mais sous celle d’une idéologie particulière dont on ne sait qui trop l’incarne. Invalider alors la « vérité » d’une secte ou d’un mouvement au nom de son inféodation à une idéologie serait nous placer nous-mêmes, très présomptueusement, hors-idéologie. Alors que… si nous sommes un peu honnêtes, nous reconnaissons bien que la plupart des « valeurs » dont nous nous réclamons relèvent d’une idéologie.
Je crois que Putnam était très conscient de ces problèmes et de ces contradictions. Sa position le contraignait à être écartelé entre le réalisme métaphysique (auquel il continuait quand même de croire un peu) et le relativisme qui me semble inhérent au pragmatisme (du moins tel est mon avis). Il a rejeté avec force le relativisme (à la différence de son contemporain Rorty qui a assumé cette position), mais comment faire alors pour ne pas retomber dans le réalisme métaphysique ? En inventant une autre forme de réalisme, qu’il a qualifié de « naturel ». Idée séduisante, mais qui, là encore, ne résout pas tous les problèmes. On en vient à cette forme de réalisme quand on constate que ce qui ne marche pas dans l’optique classique c’est l’idée d’une dualité entre nos représentations et ce qu’elles sont censées représenter (le réel) puisque, dès qu’on se base sur cette opposition, on est forcément confronté à la question de la correction des représentations, d’où : que veut dire qu’une proposition (qui est une forme particulière de représentation) soit vraie ? Or, notre rapport avec la réalité n’est peut-être pas celui-là, nous ne nous faisons peut-être pas des représentations dans la tête qui correspondraient à ce que nous percevons, ou alors si nous avons de telles entités en nous, elles n’ont aucun rapport de ressemblance avec ce qu’elles représentent. Nous sommes directement dans le réel, il n’y a pas d’intermédiaire, pas d’interface entre le réel et nous. En France, Jocelyn Benoist est un philosophe qui développe des idées semblables. Dans « Eléments de philosophie réaliste » (Vrin, 2011), il écrit :
Une certaine tradition philosophique moderne, dont la postmodernité n’est jamais que l’héritière ingrate, et qui a diffusé loin en dehors des frontières de la philosophie, en définissant également le format de bon nombre des recherches scientifiques contemporaines ayant trait à l’esprit, parle de « représentations mentales ». Suivant une certaine conception de l’esprit et de ses rapports avec le monde, caractéristique de cette tradition, de telles représentations ne se trouvent pas dans le monde, mais dans « l’esprit », entendu comme séparé du monde et constituant un domaine en lui-même (un empire dans un empire).
Putnam aurait pu écrire la même chose.

Jocelyn Benoist
Pour Benoist comme pour Putnam de la dernière période, il n’y a pas un univers représenté aux côtés d’un univers réel, il y a juste un univers et nous sommes dedans de plein pied, sans médiation. Nous « n’atteignons » pas le réel (par nos sens, nos déductions…) : nous y sommes déjà. En ce sens, il est vrai que, comme l’ont dit certains logiciens, il n’y a pas de différence entre dire « p » et dire « p est vrai » : le prédicat « est vrai » est inutile. Mais alors, on le sait, tout risque de devenir réel (au même plan figurent nos songes, nos perceptions et nos hallucinations) et on doit prendre garde à ne pas tomber dans les excès de ce soi-disant « nouveau réalisme » que j’ai durement critiqué il y a quelques temps, exprimé qu’il était par le philosophe Markus Gabriel… (qui, soit dit en passant, n’avait décidément rien inventé).
Alors ? Alors, « Putnam died »… faisant au moins en cela la preuve que… le réel existe, et qu’il répond à des lois.
Bibliog. : livres de Putnam (« Raison, vérité, histoire », « Représentation et réalité », « Fait/Valeur: la fin d’un dogme » …), Jocelyn Benoist: Eléments de philosophie réaliste (Vrin, 2011), Claudine Tiercelin: Hilary Putnam, l’héritage pragmatiste (PUF, 2002)