L’odieux pouvoir des hommes

Dans mon retrait campagnard, entouré des balbutiements de vie d’un printemps qui titube, j’écoute la radio, j’entends les nouvelles du monde, ce qui intéresse les médias, ce dont on parle ou dont on doit parler dans la cité. Cela arrive comme des rafales de vent, des pluies noires un peu soudaines, l’histoire d’un député agresseur sexuel, les propos tout autour comme des halos ou je dirais plutôt des taches de gras, sa conjointe déclarant avoir tout toujours ignoré, les avocats se retranchant derrière le délai de prescription… la vilénie ordinaire, ce dont on voudrait se garder, ce qu’on voudrait toujours pouvoir ignorer, nier, faire comme si cela n’existait pas. Or cela existe et on est stupéfait d’apprendre à quel point même dans nos sociétés « développées », les femmes subissent. Cela me rappelle le temps où je partageais mon bureau à la fac avec une psycho-sociologue qui travaillait sur ce sujet : les agressions quasi constantes que subissent les femmes sur leur lieu de travail, j’étais ébahi d’apprendre ce qui résultait de ses enquêtes, la façon dont une femme ingénieure par exemple était accueillie dans un bureau d’études d’une grande entreprise automobile, cette sorte de soi-disant bizuthage qu’elle devait subir, la mise à l’épreuve permanente consistant à lui mettre sous les yeux chaque jour les images porno les plus crues, et encore cela avait lieu dans un milieu « éduqué », polissé en quelque sorte, alors qu’est-ce que cela devait ou pouvait être ailleurs… En tant qu’homme, évidemment on a honte. Comment supporter d’être assimilé à des êtres qui n’ont pour maintenir leur pouvoir que l’arme bestiale de leur sexe ? Car je crois que c’est bien d’une question de pouvoir qu’il s’agit. Peut-être on m’objectera que c’est l’espèce humaine, et à l’intérieur d’elle, la gens masculine qui est programmée ainsi, que tout cela est la trace des préhistoriques dispositions mises à l’oeuvre chez les néandertaliens ou les premiers sapiens et que sans doute cela correspondait à un avantage du point de vue de l’évolution puisque cela a perduré et que sans doute ce sont ceux qui étaient le plus dotés de ces « défenses » qui ont le mieux survécu. Oui, nous sommes encore des hommes préhistoriques, on nous l’a dit à la grotte Chauvet ; rien ne nous distingue des homos d’il y a trente-six mille ans et pas grand chose de ceux d’encore avant, on peut remonter comme ça jusqu’à deux millions d’années en arrière lors de l’apparition des premiers homo habilis. Alors que faire de toutes les proclamations faites depuis deux mille ans sur le caractère divin de l’homme (au sens générique) ? C’étaient des blagues tout ça, hein ? L’être humain plongé dans sa rêverie et spéculant sur l’existence de Dieu, avec la morale au fond de son coeur n’est-il qu’un rêve ? Un mythe agréable servant juste à nous accorder un peu de répit dans la marée de violences qui nous assaille perpétuellement. Les « réalistes », ceux qui prétendent être campés solidement sur leurs deux pieds, ceux qui ne s’encombrent pas de doutes, ceux qui pensent qu’il ne faut pas chercher à changer tant soit peu l’être humain, qui s’accommodent si facilement de cet état et même le revendiquent car ils prospèrent sur son dos, sûrs qu’ils sont que si la nature les a faits, nous a faits, ainsi, ce n’est pas pour rien, dont certains pensent peut-être que Dieu nous a créé ainsi, tous ceux-là traitent aujourd’hui de « bisounours » ceux et celles qui envisagent autre chose, un avenir plus humain, des rapports apaisés entre les sexes, les civilisations et les mondes, comme si désormais il y avait une coupure entre ceux qui se résignent à ou bien même revendiquent l’état de choses existant et ceux (et celles bien sûr) qui le déplorent. A la face des premiers, les seconds feront valoir « qu’il y eut des progrès », que l’on n’est plus autorisé aujourd’hui à esclavagiser son semblable (sans que cela empêche la chose d’exister dans les faits), et que peut-être demain, les assauts sexuels brutaux de la bête masculine seront dénoncés et réprimés avec davantage de facilité graĉe justement aux affaires qui éclatent en ce moment. Mais en sortirons-nous vraiment un jour ?

Le dernier film que j’ai vu, avant de m’isoler, traitait de cela sous un jour vaguement de comédie, c’était le film indien « La saison des femmes » (de Leena Yadav, avec Tannishtha Chaterjee, Rhadika Apte, Surveen Chowla). Le parti-pris était gai, il s’agisssait de montrer comment trois femmes (plus une adolescente, mariée de force) d’un village du Gujarat pouvaient éventuellement songer à se sortir de la violence masculine par leur alliance, leur solidarité, en passant outre ce qui pouvait les diviser (car c’est ça aussi le pouvoir de l’homme : régner par la division, susciter les rivalités entre femmes, jouer sur les désirs et les envies pour finalement arriver à remplir les brèches du pouvoir et refaire la communauté comme clôture). Elles partent à la fin à la conquête du désert (dans la région de Kutch) à bord d’une motocyclette à trois roues éclairée par des lanternes magiques, mais où iront-elles ? La métaphore du désert et du village clos sur lui-même est suffisamment parlante. Noter que dans ce film, les hommes sont montrés tels qu’en eux-mêmes hélas ils persistent : veules, autoritaires, lâches, pétris de certitudes et dépourvus d’imagination, face à des femmes qui inventent, qui créent, se sacrifient pour leurs enfants et veulent sortir le village de sa misère. Un seul homme, instruit, marié à l’institutrice, est leur allié : il lui en coûtera cher, roué de coups, moribond, au bord d’une route déserte.

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Expo Paul, ou les Klee de l’ironie

ob_26e7c8_img-6309L’image que nous avons en général de Paul Klee est celle d’un doux poète de la peinture, unique en son genre, dont les oeuvres sont toutes de délicats messages sur le mouvement, l’équilibre et la musique des couleurs, avec en général des tons gradués et tendres et de temps en temps un trait qui s’agite pour mettre au premier plan une figure de clown ou bien, comme aurait dit Rilke, « de temps en temps un bel éléphant blanc »… on sait aussi que son destin fut douloureux, chassé de son pays par le nazisme, obligé de se réfugier en Suisse (je sais, il y a pire comme sort, mais c’est se réfugier quand même…), pays qui ne lui attribua sa nationalité que fort tard, si tard que ce fut le lendemain de sa mort, laquelle mort survenait après une maladie qui transformait la peau de ses organes en carton rigide.

Mais nous n’avions pas la perception d’un tel humour et nous avions gommé son caractère subversif. De cet humour dont témoignent les oeuvres exposées en ce moment au Centre Pompidou. Nous aurions pourtant dû le savoir, nous qui vîmes déjà tous ces tableaux, mais disséminés à droite à gauche dans tous les musées de la planète… Or, Klee, il faut le savoir, se vit d’abord comme dessinateur satirique : il promenait son regard narquois et acide sur les êtres et les choses qui l’entouraient en témoin perspicace de leur drôlerie souvent involontaire, ou bien il les caricaturait, comme ces beautés élégantes qu’il dessine avec un derrière particulièrement proéminent.

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Candide, chap 16, tandis que deux singes les suivaient en leur mordant les fesses

Il illustra des romans de Voltaire où il trouvait de quoi alimenter son humeur frondeuse à l’égard des églises. De l’ironie il en eut (d’abord) vis-à-vis de lui-même (voir ses multiples auto-portraits où il se tourne en dérision) et vis-à-vis des institutions, même celle du Bauhaus à laquelle il contribua par son enseignement mais dont il refusa avec humour les dogmes (comme celui de tout ramener uniquement aux couleurs primaires, auquel il répondra par un tableau intitulé « Architecture picturale en bleu, jaune, rouge » où figurent, diffuses, toutes les nuances de couleurs, sans hiérarchie). Il en eut même vis-à-vis de l’amour – on pense à Rimbaud et à ses « petites amoureuses » – il peignit de drôles de machines pour figurer la mécanique amoureuse où la dame a un vagin en guise de tête, et surmonté de drôles de poils pubiens…

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Bild aus dem Boudoir (1922)

Drôle, Klee, il l’est aussi quand il représente Dieu sous les traits d’un oiseau moqueur ou quand il intitule un de ses tableaux « Maman méchante » (Böses Mueti), ou qu’il parodie Picasso et ses minotaures, drôle et aussi subversif pour son époque quand il intitule « jeu lesbien » une toile où l’on voit ce qui ressemble à l’affrontement de deux mantes religieuses …

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Böses Mueti

On a oublié tout ce que cela pouvait avoir de subversif à une époque qui découvrait avec perplexité l’art moderne, où la grande presse (ici le New York Times) titrait en première page sur les extravagances des nouveaux peintres et où, bien sûr et tristement, se développait chez les nazis la notion « d’art dégénéré », Klee étant l’un des artistes les plus représentés dans la fameuse exposition de 1933, à l’hôtel de ville de Dresde (17 oeuvres sur une centaine au total).

Pourtant, sérieux il est, malgré sa drôlerie. On le sait par la beauté ineffable qui émane de maints tableaux aujourd’hui diffusés en reproductions dans le monde entier où se marque la trace d’un rapport complètement nouveau avec la peinture : un rapport musical (voilà encore en quoi il peut nous faire penser à Rimbaud, celui qui attribuait des couleurs aux voyelles, mais là il s’agit de notes et d’accords d’harmonie).

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Après avoir accompli la majeure partie de cette oeuvre sérieuse et musicale, et l’avoir même théorisée, il retourna, mais par désespoir cette fois, à son humeur sarcastique des premiers jours. Car la situation politique empirait et un dessinateur hors pair comme lui ne pouvait réagir qu’en la tournant en dérision. On passe souvent en vitesse devant un tableau comme Insula Dulcamara (le plus grand qu’il ait exécuté, semble-t-il) sans noter que ce rond et ce petit carré en plein milieu sont une allusion au personnage de Hitler. Klee manie le langage des couleurs et des formes pour dire son opposition au régime, comme dans cette toile où les petits carrés bruns s’agglutinent tels des divisions de SA mais trouvent en face d’eux une « contre-flèche » qui représente la force de la liberté.

Il est intéressant de faire un parallèle entre les deux grandes expositions qui se suivent à Beaubourg cette année, consacrées à deux « K » de la peinture allemande, Klee et Kiefer. Bien sûr le premier eût pu être le grand père du second, mais justement voilà qui importe : comment des artistes de deux générations différentes ont réagi à la monstruosite nazie, encore que pour l’un elle n’était que montante et pour l’autre achevée, autrement dit l’un ne pouvait pas encore tout savoir alors que l’autre avait tout appris. La réaction de Klee est encore dans l’esthétisme, même si c’est celui d’un trait ultra simplifié, d’autant que sa maladie le contraignait à limiter ses mouvements, (mais sa maladie n’était-elle pas justement une métaphore de la gangrène qui gagnait le corps social ?), alors que celle de Kiefer, on l’a vu, a consisté à rejeter toute idée d’esthétisme pendant longtemps.

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Le créateur

Il se pourrait finalement que ce soit dans sa peinture que la société allemande ait délivré ce qu’elle avait de mieux, de plus critique et de plus lucide au XXème siècle, de Kandinsky à Richter et de Klee à Kiefer, comme si elle avait eu pour tâche, en quelque sorte, de prendre sur elle le désastre et l’intolérable qui s’étaient emparés d’elle.

La Suisse, quant à elle, honteuse d’avoir mis si longtemps à reconnaître l’importance de Klee et surtout à lui concéder la nationalité, a voulu réparer cette faute en ouvrant près de Berne le plus beau musée consacré au peintre que l’on puisse voir, le Zentrum Paul Klee, d’où viennent de nombreuses oeuvres exposées ici.

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Le libéralisme

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Nominalisme

loretteLorette n’est plus Lorette, elle nous avait prévenus, lorsqu’elle était venue nous voir en septembre, qu’elle reprenait son prénom d’origine de Laurence.
« Laurence, c’est « l’or en soi » dans la langue des oiseaux » nous avertit-elle au premier paragraphe du petit livre qu’elle publie ce mois-ci chez Grasset et qui porte le titre « Lorette ».
Et ce n’est plus « l’eau rance » comme l’en avait persuadé autrefois quelque malin mal intentionné.
Ainsi « Lorette » n’aura été qu’un nom d’emprunt, qui lui aura servi à couvrir une période pleine de doutes et de souffrance, comme si « Laurence », lui, devait rester intact, pur pour avancer vers plus de clarté, de creusement de soi vers toujours plus de lumière intérieure.

Ce jeudi soir, elle donnait une lecture d’un texte inédit : « Le poème perdu » à la Maison de la Poésie, à Paris. Difficile de parler d’un long poème que l’on n’a entendu qu’une fois (même si magnifiquement dit par l’auteur) et qui commençait par ces mots repris au fil du texte comme un leitmotiv : « Nous n’étions pas des comédiens / nous n’étions prévenus de rien » comme si notre vie à tous était une pièce de théâtre que nous devrions jouer jusqu’à la fin, sans entracte et sans connaître le texte. La récitante a pour interlocutrice Lorelei, comme une sorte de double d’elle-même, qui dialogue également avec sa mère. Influence du romantisme allemand, elle reprend aussi cette image qu’elle a déjà utilisée dans son précédent ouvrage (« La clôture des merveilles », de 2013) celle, hölderlinienne, de « l’enfant aux cheveux blancs » comme symbole d’une rencontre entre expérience et innocence.

Ça fait du bien, disait-elle dans le court entretien qui suivait avec une journaliste de France-Culture, de retrouver son nom, de savoir comment on s’appelle vraiment.

Cela est vrai de chacun, mais plus encore d’un écrivain, nécessairement sensible à la manière dont on nomme les choses, et donc aussi les êtres. Nous nous sommes tous dit un jour que notre prénom n’était peut-être pas étranger à ce que nous sommes, notre sensibilité, nos sentiments, notre façon d’être.

Laurence va jusqu’à compter les lettres de son prénom et établir des calculs subtils pour établir que « Laurence » vaut mieux que « Lorette », s’inspirant de quelque précepte mystérieux tiré de la Kabbale. On n’est pas obligé de la suivre jusque là… certes, mais l’idée que la manière dont on nomme les choses est capitale pour atteindre une forme de vérité n’est pas neuve. Elle figure dans le Cratyle, où Socrate, prenant le parti de Cratyle contre Hermogène, se montre persuadé que le nom ne désigne pas de manière arbitraire mais au contraire exprime les propriétés essentielles de l’objet. Par exemple, Agamemnon exprime le caractère admirable par sa persévérance devant Troie. Platon expose dans ce dialogue sa doctrine selon laquelle le nom est une imitation des objets par la voix. Nos connaissances linguistiques modernes nous ont éloigné évidemment d’une telle conception : la raison dit immédiatement que si cela était, des langues diverses ne donneraient pas des signes aussi divers pour désigner la même chose. Et pourtant… si l’on revient aux réflexions de Saussure sur la langue dans ses « Ecrits », on est amené à nuancer cette remarque d’évidence. Car enfin, si les signes sont d’abord faits pour être distincts et s’ils obéissent d’abord à une logique d’oppositions, les traits par lesquels ils s’opposent peuvent relever de toutes les dimensions de leur substance, donc en particulier de leur sonorité. Et c’est en ce point justement que s’ancre la possibilité de la poésie. D’une langue à l’autre, certes, on verra des oppositions différentes se faire mais en fin de compte ces différences auront lieu et participeront au signifié des mots. Si le son /r/ trouvé dans le verbe grec rheïn, qui signifie « couler » semble confirmer Platon dans sa thèse, car le son en question exprimerait bien, selon Socrate, l’idée de mouvement, rien n’empêche de penser qu’en Français, c’est le son /l/ qui serait investi de la même mission… L’une de mes premières lectures linguistiques (voir Problèmes du langage, Diogène n°51, 1966) fut un article du linguiste hongrois Ivan Fonagy (Le langage poétique : forme et fonction), il y montrait entre autres combien l’analyse statistique de certains poèmes lyriques mettait en relief « une déviation caractéristique pour certaines consonnes : t, k, et r dominant dans les poèmes agressifs ; les consonnes douces, l et m, l’emportant dans les poèmes idylliques ». Dans le même volume, Roman Jakobson indiquait que « la paronomase, confrontation sémantique de mots similaires du point de vue phonémique, indépendamment de toute connexion étymologique, [jouait] un rôle considérable dans la vie du langage », il disait aussi que « Père, mère et frère ne se divisent pas en racine et suffixe, mais l’identité de sonorité de ces termes de parenté – à l’exception des consonnes initiales – est éprouvée comme une sorte d’allusion phonologique à leur proximité sémantique ».

La vulgate structuraliste des années soixante a plus ou moins entériné le principe selon lequel « le signe était arbitraire », mais il ne l’est que jusqu’à un certain point et l’exhumation des écrits de Saussure publiés en 2002 nous a conduit à une révision. Comme dit dans un précédent billet, François Rastier donne de ce changement une analyse passionnante : elle conduit à relever la position dé-ontologisante du linguiste genevois. Selon la tradition qu’il qualifie de « logico-grammaticale » les mots par excellence étaient les substantifs, réputés représenter des substances et assurer l’ancrage ontologique du langage, mais à partir du moment où on a reconnu dans le langage une négativité qui fait de lui un système d’oppositions et non un codage d’unités référentielles, le sausurrisme, comme dit Rastier, « se sauve de toute ontologie ». On peut alors donner libre cours au caractère créatif du langage et même imaginer que c’est bien lui qui crée un monde, comme c’est effectivement le cas avec la littérature et plus particulièrement avec la poésie. Rastier voit là une rencontre avec la pensée indienne (avec laquelle on sait que Saussure entretenait des rapports approfondis), la méthode différentielle de Saussure ayant des analogies avec la logique de l’apoha (répudiation) fondée par Dignâga au Vème siècle (le sens d’un mot, pour résumer, serait la somme de tous les sens qu’il n’a pas, « c’est par répudiation du sens opposé que le nom peut exprimer son propre sens »). Par là, le sens des mots ne vient plus d’un ancrage quelconque dans l’ontologie : on obtient une vision tout ce qu’il y a de plus « anti-réaliste » du langage, une vision « nominaliste » comme le dit Rastier, mais pas de ce nominalisme occidental obnubilé par le réalisme (et qui revient simplement à conférer l’existence aux seuls objets singuliers – je n’ai jamais compris pourquoi on appelait ça « nominalisme »), d’un nominalisme « radical », dont se prévalaient les philosophes de la tradition de Dignâga, pour qui l’être des choses et la façon dont on les nommait… c’était tout comme (on peut trouver aussi cette tendance dans le bouddhisme tibétain – cf. note). Cette dé-ontologie a des conséquences inattendues et précieuses : « dès que le signe cesse d’être défini par le rapport de représentation qui détermine sa référence, « il n’y a [plus] de différence entre le sens propre et le sens figuré des mots, parce que leur sens est éminemment négatif » » (Rastier, p. 147).

Je ne sais pas si c’est là ce que veut nous dire Laurence Nobécourt, pour elle, il s’agit sans doute d’un rapport inattendu qu’elle aurait avec la pensée linguistique ou la pensée indienne. Je sais qu’elle partage une vision des choses un peu différente lorsqu’elle emprunte à Satprem (qui a écrit sur Sri Aurobindo – mais tiens, tiens, voici justement un contact avec la pensée indienne) : « le vrai nom d’un objet est la vibration qui le constitue », un peu différente parce que là, le rapport au réel (la réalité extérieure) semble postulé, pas de dé-ontologisation en ce cas, le langage venant des choses réelles mais la différence n’est-elle pas qu’un artifice si on admet que c’est la façon de nommer qui crée l’objet ? Toutes ces idées semblent en tout cas se retrouver dans le magnifique aphorisme qu’elle pose p. 54 de son livre : « Nos noms sont des équations mathématiques en cours de résolution ». Elle veut dire par là que nos noms sont toujours en nous dès le commencement, même si nous ne le savons pas, mais on peut dire aussi que cela traduit le fait qu’ils condensent des formules, celles de nos êtres, ou de nos inconscients, depuis leurs origines… Nous toucherions là à Lacan… tout un domaine dans lequel nous ne nous perdrons pas cependant, en tout cas pas pour ce soir (!).

Terminons juste avec quelques lignes de la fin du petit livre de Laurence, « Lorette » :

Je m’enfonce dans l’écriture. Permission, protection et puissance, c’est ce que l’écriture offre. Je m’enfonce dasn l’écriture qui me dénude et me vêt de la tunique d’or. La tunique de l’or en soi de Laurence. 
… 
Il me semble que je suis à l’orée d’un mystère. Dans sa partie la plus obscure.
Sur le seuil d’un grand lac de silence frais.
Ainsi je ne cherche plus de réponse. Car en vérité, nous ignorons la question.
Mais je continue à écrire. Ecrire c’est faire retour, c’est emprunter le chemin de la question. C’est « retrouver les mots qui précèdent le point d’interrogation ».

Note : dans le bouddhisme tibétain et notamment dans la tradition du Grand Réformateur Tsong kha pa ainsi que nous la rapporte « notre cher Quatorzième » dans le recueil de conférences joliment intitulé « Cent éléphants sur un brin d’herbe », le principe de vacuité s’identifie à l’idée que « les phénomènes sont vides d’existence en soi ». Il y a alors deux types de réalité : celle de l’apparence et celle de la vacuité. La première nous permet d’échapper au nihilisme (interprétation de la vacuité comme vide de tout) et la seconde nous empêche de figer les apparences dans une illusion d’être en soi. La première est comparable à celle des reflets dans un miroir sauf que c’est la manière de désigner par des noms qui opère la fonction de donner l’apparence transitoire (et non les lois de la réfraction). Le « nominalisme » est alors une façon de faire être les apparences (et non les choses en soi, qui n’existent jamais). Ce raisonnement est applicable également au soi. Notre nom serait alors la façon de faire être l’apparence du moi, ce qui serait compatible encore avec ce que nous dit Laurence (enfin… d’après « moi »!).

Tsongkhapa

Le sage Tsong kha pa

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Hier, il y a trente-six mille ans

1_1_a_panorama_combe_arcIl y a trente-six mille ans, au pied de cette falaise, dans ce paysage de calcaire et de garrigue, de forêts de petits arbres tordus et touffus, au creux des grottes, se faisait un art qui nous en apprend long sur nous-mêmes, notre passé, notre pensée, notre faculté à « représenter », à donner forme à des ombres, des animaux qui passent, des souffles de vie sur des parois enténébrées, à la lumière des torches, du bois qui noircit et fume, deviendra du charbon, du fusain pour dessiner dans un mouvement ample la vie autant qu’on la connaisse quand nos ancêtres déjà ont découvert qu’elle était éphémère. Dans un petit livre – un Folio à 2 euros – Jean Rouaud, le romancier, l’ex-Prix Goncourt, l’auteur des Champs d’honneur et des Hommes illustres, se plaît à les imaginer, ces humains, déjà des homo sapiens, dotés de tout ce qui nous fait humains aujourd’hui, de l’aspect physique (la taille assez grande, le visage ayant perdu son menton prognathe et sa barre osseuse au-dessus des yeux – qui, paraît-il, était bien utile pour se protéger du soleil, mais qui en même temps empêchait qu’on puisse facilement avoir une vue d’ensemble sur l’oeuvre que l’on accomplissait –) jusqu’à la constitution du cerveau, son volume ayant atteint son volume définitif – sans doute trop ! si on en croit ceux qui pensent que cinq cents cm3 ce serait déjà bien assez, au lieu des mille quatre ou cinq cents qu’il fait réellement – et le nombre des neurones et de leurs connexions, qui ne croîtra plus, ce qui nous laisse aujourd’hui avec les mêmes limitations même si le temps, les débauches de travail et d’énergie ont finalement contribué, pas à pas, et tout cela s’accélérant, peut-être malheureusement, ces derniers siècles et surtout ces dernières décennies, à l’édification de cette complexité que nous avons sous les yeux, mêlant machines de toutes sortes, écrits philosophiques ou chargés d’imaginaire – mais ne sont-ils pas semblables les uns aux autres ? et laissant entrevoir pour demain non plus une évolution vers une autre espèce mais une transformation par adjonction d’artefacts, de mécanismes artificiels prolongeant ou suppléant nos activités neuronales (la trans-humanité?).

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Jean Rouaud, donc, les imagine, ces humains comme nous, qui se sont débarrassés on ne sait comment, ou plutôt on ne sait par quels massacres, de leurs prédécesseurs néandertaliens (et oui, nous serions tous descendants de massacreurs, de génocidaires) et qui, peut-être par une mutation très improbable de leur encéphale se sont mis à réfléchir, à raconter des histoires d’abord avec des mots puis avec des tracés d’images, certains d’entre eux se détournant avec audace de la seule tâche physique – ô combien physique – consistant à chasser pour assurer la subsistance du groupe (chasser surtout des rennes nous dit-on sur le lieu de Vallon Pont d’Arc, car les mammouths c’était quand même une autre histoire!) pour se complaire simplement à raconter des histoires de chasseur, en les enjolivant peut-être, d’abord regardés de travers par lesdits chasseurs et surtout leurs chefs qui pensaient qu’il y avait mieux à faire qu’à bavasser, puis estimés à leur juste valeur quand on se rendait compte de tout le prestige que l’on tirait des histoires qui étaient ainsi racontées, le soir, à la veillée, et surtout devant les femmes qui, elles, n’étaient pas allés à la chasse, et les enfants aussi, qui n’y étaient pas encore allés mais qui un jour iraient pour se montrer vaillants, d’autant plus vaillants que les histoires qu’ils auraient entendues seraient belles et donneraient envie de se hisser à la hauteur de courage de leurs héros, puis certains d’entre eux encore se rendant compte qu’à suivre la courbure d’un rocher ou bien le contour d’une ombre, on pouvait faire revivre les animaux de ces histoires, lions, ours, rhinocéros, bisons, chevaux, rennes lesquels meublaient constamment les pensées et les rêves de ces humains qui les chassaient pour pouvoir vivre. Et alors, on peut imaginer que leur découverte, celle qui réside donc dans la projection d’une ombre, son ornement, son remplissage par des couleurs – ocre, rouge, sable, tout ce que pouvait procurer de teintes le paysage rocheux des environs – parvenant à recréer l’illusion de la présence et du mouvement, eut le même impact que celle du cinéma, lorsque les frères Lumière, la toute première fois, diffusèrent le film de l’entrée du train de voyageurs dans la gare de La Ciotat et que tous les spectateurs, apeurés, se protégèrent de leur bras replié. D’autant que les amis qui vaquaient dans la journée à leurs occupations ne les avaient pas vu faire, ils les avaient juste vu partir au fond de la grotte, mystérieusement, à deux ou peut-être plus, les uns servant d’aides aux autres pour porter les torches ou pour donner la courte-échelle lorsque l’artiste voulait graver son oeuvre sur une paroi un peu haute, et les ayant vu partir et s’enfoncer dans la grotte – souvent occupée par des ours, mais ils avaient dû apprendre quand ceux-ci la désertaient, afin de pouvoir l’occuper à leur tour – ils s’étaient demandés ce qu’ils pouvaient bien faire à longueur de journée là-dedans. Eh bien, c’était ça. Ces fresques que l’on admire encore aujourd’hui – ou plutôt leurs reproductions, magnifiques, qui prouvent s’il en était besoin que les hommes et les femmes d’aujourd’hui sont encore « capables de » pour peu qu’on leur en donne l’occasion et quelques moyens, et qu’ils ne sont pas aptes seulement à manager, à spéculer, à gagner des fortunes à placer ensuite au Panama pour empêcher justement qu’elles ne soient utilisées pour des choses utiles, vraiment utiles, comme la restitution de cette beauté. Car ceux et celles qui ont restitué cette beauté, et que l’on peut voir et entendre dans certains films documentaires et dont on peut voir qu’eux et elles aussi sont beaux ou belles, ils ont fait ça par une vraie passion, n’ont pas calculé le montant des indemnités qu’ils recevraient et auront été payés uniquement par des fonds publics – c’est-à-dire nos sous de contribuables, non il ne faut pas imaginer ici que quelque beau mécène de l’industrie, entendez un de ces fripons du genre Gattaz, Arnault ou Pinaut, ait lâché un sou, plutôt crever dans son avidité que servir un peu la Beauté – autrement dit auront atteint un stade de vrai bonheur uniquement par leur travail patient et long et minutieux, aidé évidemment d’une technique informatique de pointe pour reconstituer en 3D les plafonds, les sols et les parois de la grotte gigantesque (ossature métallique, résine restituant parfaitement la forme interne d’une grotte, stalactites et stalagmites comprises). Ces hommes et ces femmes modernes seront ressortis probablement transformés de leur confrontation avec leurs lointains ancêtres comme si tout à coup, grâce à cette situation exceptionnelle, trente six mille ans s’étaient abolis. L’un de ceux qui ont travaillé sur le site n’en tremble-t-il pas encore quand il nous fait voir la trace des déplacements de roches accomplis par nos ancêtres aurignaciens, trace qui permet de concevoir de façon précise la manière dont ils s’y sont pris, manipulant de l’argile pour mieux fixer la pierre décollée au sol, trace encore imprégnée de leurs empreintes digitales, ce qui lui fait dire avec émotion qu’on a l’impression qu’ils étaient là la semaine dernière, et que (pourrait-il ajouter sans doute) en courant un peu, peut-être on pourrait les rattraper et leur rapporter les miettes oubliées de leurs sandwiches.

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Les amateurs d’art et les artistes contemporains s’étonnent de la ressemblance des dessins pariétaux avec des oeuvres modernes, des Picasso notamment. C’est comme si toute l’histoire de l’art s’était élevée à partir de la préhistoire pour accomplir un cercle qui se serait refermé au XXème siècle avec le maître catalan ou le Blaue Reiter, l’art retournant ainsi à son origine où il était déjà complètement pré-formé. Régis Debray dit quelque part du Pont d’Arc qu’il incarne un « sacré décrassé de ses oripeaux cultivés et confessionnels. J’allais dire : de notre bondieuserie » comme si, pour qu’elles existent, ces ressemblances avaient nécessité que l’art se débarrasse des bondieuseries apparues entre ces deux extrémités de la boucle. Et il est exact que, contrairement à tout ce qui put se dire autrefois (avant les découvertes de l’art préhistorique), la notion de perspective par exemple existait bien avant que la Renaissance ne la théorise, il suffit ici de voir comment on nous présente de face ou de trois-quart la tête d’un buffle en train de charger vers nous, avec un réalisme presque photographique. L’artiste n’a pas encore appris qu’il fallait respecter sur la toile d’abord l’ordre d’importance religieuse des personnages, plutôt que leur position dans l’espace géométrique, il ne songe pas un instant à « inventer » un espace qui serait autre que celui de la vision, un espace social ou religieux par exemple, il peint et il grave pour reproduire la vision qu’il a de ces êtres qui hantent ses jours et ses nuits.

Tout le monde s’extasie de la « modernité » de ces fresques, dessins, grattages, panoramas de chasse modernité de ceux et celles qui les ont réalisés, tout comme on s’extasie de leur ingéniosité car les prouesses des chasseurs (bizarrement absents de ces parois : disparition de la figure humaine sauf à laisser transparaître de ci de là une allusion à la sexualité, à l’engendrement, comme avec cette stylisation de sexe féminin encadré de deux jambes en longs fuseaux qui fait face à ce que d’aucuns interprètent comme une allusion à la mort) ne s’expliquaient pas seulement par la force physique et la témérité : on a vite abandonné les vieilles techniques consistant à planter un pieu dans le flanc de la bête lors de son passage devant nous, à toute vitesse : très inefficace ! Tout comme on a abandonné le lancer de javelot, juste bon à piquer l’animal, le rendre furieux et faire qu’il nous charge dans sa rage, avec bien peu de chances pour qu’on en réchappe. On a déjà inventé le propulseur (démonstration sur le site) qui consiste en un bâton qui prolonge le bras, au bout duquel on a gravé une encoche qui permet de caler la lance, le tout étant déployé au moment du lancer, la lance pouvant atteindre alors les cent kilomètres par heure et se ficher avec force dans le flan du bison ou du renne. Début donc de l’ère technologique. Que ceux qui expriment souvent le souhait qu’on en revienne à un monde sans technique réfléchissent à ce jusqu’où il faudrait aller dans le temps pour renoncer à toute technique…

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En plus de s’y connaître en innovation (autant que nous sans doute, et eux n’avaient pas besoin de module de créativité comme dans nos Grandes Ecoles pour apprendre à imaginer), ils avaient probablement aussi tout compris déjà de la psychologie, si l’on en croit en tout cas les physionomies qu’ils donnent à des animaux comme ces chevaux dont les têtes se superposent comme si l’artiste avait voulu réaliser un dessin animé, et qui semblent tous exprimer des sentiments différents : depuis la surprise de celui qui est en bas au premier plan jusqu’à la réflexion chez celui au troisième plan qui garde les yeux mi-clos, et à la sérénité de celui, au dernier plan qui se prépare sans doute simplement à aller brouter tranquillement l’herbe du pied de la grotte.

Tout cela était venu de la simple idée, au début, de passer son doigt dans une argile molle, d’avoir observé l’ombre laissée par un décrochage de roche sur un mur à peu près lisse, d’avoir remarqué qu’en essuyant machinalement la torche résineuse sur le rocher d’à côté, cela laissait une belle trace noire. Peut-être s’étaient-ils même inspiré des ours dont les griffures sur les murs évoquèrent immédiatement ce que l’on pouvait faire volontairement comme tracés de signes. Alors on se prend à rêver : peut-être avaient-ils déjà entrevu ce qu’avec ces griffures et ces lignes qui en résultaient on pourrait faire plus tard comme signes maîtrisés afin de raconter des histoires, autrement dit l’écriture.

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Passion de la langue : de Saussure et de quelques autres

topelementLa passion de la langue se manifeste dans l’écriture, dans la littérature et particulièrement dans la poésie, mais pas seulement, elle se manifeste aussi dans l’étude, la philologie, la grammaire comparée etc. et donc dans la linguistique, dont Saussure a été l’irremplaçable maître au vingtième siècle. Les étudiants connaissent Saussure, ou du moins, ils connaissent une vulgate saussurienne, qui oppose « langue » et « parole », « définit » le signe comme union d’un signifiant et d’un signifié, la langue comme système et prétend fonder la linguistique comme science en tant qu’elle n’aurait de compte à rendre qu’à elle-même (contre une tradition qui avait plutôt tendance à étudier la langue en liaison avec l’histoire et la psychologie des peuples). Ces idées assez simples (et parfois rébarbatives, avec le parfum de positivisme qu’elles renferment) viennent du très fameux Cours de Linguistique Générale (CLG) censé retracer les enseignements du maître lorsqu’il était en poste à Genève, seulement voilà : ce fameux cours, Saussure n’en a pas écrit une ligne. Ses éditeurs (Albert Sechehaye et Charles Bailly) ont réuni et organisé des notes prises par des étudiants et ces notes, on le devine, étaient remplies de simplifications. La recherche sur l’oeuvre saussurienne a abouti, il y a quelques années, à exhumer de vrais écrits du grand linguiste, qui ont été publiés chez Gallimard en 2002 (édités par Simon Bouquet et Rudolf Engler) sous le titre de « Ecrits de linguistique générale » (ELG). Ces écrits, Saussure n’avait pas voulu les publier de son vivant, ni même leur donner une forme aboutie car sans doute trouvait-il l’entreprise trop difficile et ne pouvait-il un seul instant envisager de donner une forme définitive à une réflexion jamais stabilisée.

rastier-saussureIl y a un petit livre, récemment paru, qui présente à merveille ces écrits et s’interroge sur le point de vue saussurien et l’avenir de recherche qu’il propose, c’est le petit livre de François Rastier (philosophe et linguiste) qui s’intitule « Saussure au futur ». J’ai toujours eu de l’admiration pour François Rastier (bien que n’ayant pas travaillé dans le même esprit que lui) car, lui, la passion de la langue, il l’a montrée dans des travaux d’analyse du lexique très méticuleux, reposant sur la notion de découpage en sèmes et montrant comment le contenu de nos expressions langagières peut être décrit selon des structures sémiques (alors que d’autres tenaient à tout prix à y rechercher des valeurs de vérité). Ce point est assez central, même pour des non-linguistes : si l’on veut véritablement rendre justice à ce que la langue représente pour nous (je ne serais pas loin de dire : tout!), il faut l’étudier dans sa substance même et ne pas la ramener à une vague enveloppe, ou à un instrument. Je ne sais plus qui, peut-être était-ce Rastier lui-même, disait que faire de la langue un instrument (de notre pensée, en l’occurrence) c’était comme faire de l’air « l’intrument » du vol des oiseaux. Il est vain donc de fonder l’étude du sens des expressions sur l’étude des propriétés des objets extérieurs à la langue qu’elle est censée décrire. Un exemple donné par Rastier est celui des mots « scalpel » et « bistouri » : ce sont les mêmes objets, pourtant ce sont deux noms, qui ne se différencient que par un trait (ou sème) : l’un est fait pour couper de la chair morte, l’autre de la chair vivante. Pourquoi le français tient-il à cette distinction ? Mystère. C’est assez arbitraire, d’autres langues, sans doute, ne le font pas. C’est donc un choix opéré par une langue. On pourrait aussi considérer le duo « sheep / mutton » en anglais, ou bien le duo « rivière / fleuve » encore en français. Le monde extérieur à la langue ne nous « oblige » pas à faire ces distinctions, ou alors, il y aurait tellement de différences à faire entre objets réels que si elles devaient toutes se refléter dans la langue, nous ne nous en sortirions pas. La langue ne « reflète » pas la réalité. Juste pourrait-on dire qu’elle la « formate », qu’elle nous procure un point de vue d’ensemble sur elle. Etant dénuée ainsi de point d’ancrage fixe, elle dérive, elle évolue, elle change. Vain est l’espoir de la fixer en une « nomenclature » établie. Et les théories logico-grammaticales que l’on prétend en faire, à bon droit, peuvent faire sourire…

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scalpel ou bistouri?

C’est dans cet esprit que s’inscrit le livre de Rastier. Le danger serait qu’on en déduise qu’il devient impossible de faire une « science » du langage. Comment faire la science d’un objet en perpétuelle transformation, dont toutes les réalisations individuelles diffèrent ? Ferions-nous alors une science des objets singuliers ? Mais quelle méthodologie pour une telle entreprise ? Les réponses possibles à ces questions sont tributaires évidemment de ce que l’on met sous le terme de « science ». Un courant très vivace et qui s’origine au moins des spéculations du Cercle de Vienne dans les années vingt et s’illustre bien dans l’épistémologie de Carl Hempel, entend définir la science d’une manière stricte : est science ce qui correspond à un modèle déductif-nomologique, on observe, on formule des hypothèses généralisantes à partir des observations et on en déduit des faits qu’il convient de vérifier avant de déclarer qu’on a découvert une « loi », mais quoi observer ? Selon quels critères s’effectuent les « bonnes » généralisations ? En ce qui concerne la langue (ou les langues), les seules choses que l’on observe, à la rigueur, ce sont les textes et les échanges de paroles (autrement dit les conversations) et certainement pas les « exemples » qui émaillent les manuels de syntaxe modernes, phrases absurdes du genre « Pierre aime Marie » (??) ou bien « the book that I filed without reading ». Bien sûr, il se peut bien qu’au cours d’une conversation on entende l’une de ces deux expressions et il faudra que l’on rende compte alors de la structure grammaticale ainsi que du déplacement de « the book » qui laisse derrière lui deux vides (deux « gaps », comme on dit, dont l’un est dit « parasite »), mais le tout de la théorie linguistique ne saurait s’arrêter là, et il faudrait pouvoir dire en quoi ces expressions peuvent apparaître au sein d’un texte ou d’un discours et quel contexte est nécessaire pour cela. Ce que s’abstient de faire une théorie standard (disons chomskyenne pour faire bref). Chomsky dirait qu’on n’a pas à le faire parce que c’est hors de notre portée, cela appartiendrait selon lui à ce qui est destiné à rester mystérieux, mais alors qu’est-ce qui ne l’est pas, mystérieux ? Comment définir des unités, des observables dont on soit sûr qu’ils correspondent aux fondements d’une science réelle, qui figure dans notre portée ?

noam chomsky, london dec 2002 © chris saunders

noam chomsky, london dec 2002 © chris saunders

Chomsky ne trouve rien de mieux que tenter l’accrochage de la « faculté de langage » à la biologie (la linguistique devient l’étude d’un organe mental), mais même si la langue prolonge nos capacités biologiques (dans le domaine de l’adaptation et de la transmission par exemple), nous n’avons pas les mêmes instruments pour observer les faits biologiques et les faits linguistiques, nous n’avons même rien pour observer les « faits linguistiques » mis à part des hypothèses spéculatives souvent oiseuses… Alors on en revient aux remarques simples de Rastier. Nous avons au moins les textes. Et il semble bien que Saussure était aussi de cet avis.

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Les élèves de Saussure restés conformes à l’enseignement supposé du CLG ont essayé de bâtir une sémiologie sur la base d’une interprétation du concept de signe qui réduisait ce dernier au vis-à-vis d’un signifiant (« l’image sonore ») et d’un signifié immédiatement identifié à un concept quand ce n’était pas à une image mentale. Les livres de B-A-BA de la linguistique illustrent la notion au moyen de la chaîne sonore ‘arbr’ superposée à l’image d’un arbre (un schéma d’arbre, une image d’arbre, une abstraction que personne n’a jamais vue) et ils s’arrêtent là. Les linguistes computationnels – dont j’ai fait longtemps partie – en profitent pour dire que c’est la même chose que l’union d’un symbole (mathématique, logique) et de sa dénotation (ce à quoi il réfère dans la réalité ou, plus modestement, dans un « modèle »). Alors que le symbole n’est qu’un cas très particulier de signe. Le schéma des milliers de fois répété (et anônné) a pour conséquences fâcheuses qu’il fait croire 1) que chaque signifiant correspond bien sagement à un signifié et réciproquement, et que donc on pourrait isoler l’un de l’autre, faire d’un côté une collection de signifiants, de l’autre une collection de signifiés, avec correspondance bijective entre les deux ordres et 2) que le signifié associé ainsi au signifiant peut être sans dommage assimilé à une représentation (souvent d’un objet réel). Dans ELG, Saussure s’inscrit en faux contre le point 1 (qui lui semble être « le vice fondamental des considérations grammaticales auxquelles nous sommes habitués »). Quant au point 2, il reposerait sur l’hypothèse, également rejetée par Saussure, que la langue puisse s’expliquer à partir de l’ontologie (ce qui est, en tant qu’extérieur à la langue). Or, dit-il :

il n’y a de donné que la diversité des signes combinée indissolublement et d’une façon infiniment complexe avec la diversité des idées. Les deux chaos [celui des signes et celui des idées], en s’unissant, donnent un ordre. Il n’y a rien de plus vain que de vouloir établir l’ordre en les séparant. (ELG, p. 52)

Remarquons le mot « chaos », assez déroutant et peu dans la ligne de ce qu’ont cru pouvoir tirer les héritiers du CLG : pris en eux-mêmes et séparément les signifiants, comme les signifiés (contenus, idées) ne constituent que des chaos, c’est leur union qui produit de l’ordre, l’ordre du texte sans doute. N’en déplaise à Lacan, l’ordre des signifiants n’existe pas en lui-même. La bijectivité entre signifiants et signifiés supposait que les deux dimensions étaient déjà structurées. Pratiquement elle entraînait que pour repérer la présence d’un signifié dans un texte, il suffisait de compter le nombre de fois où le signifiant prétendument associé occurait. On sait que nombre de recherches fumeuses ont eu lieu, notamment dans le domaine de l’analyse du discours politique, qui se limitaient à l’étude statistique du vocabulaire employé par les orateurs. Rastier fait remarquer que « Madame Bovary » ne contient que trois occurrences du mot « ennui ». Serait-ce que le thème de l’ennui en est absent ? Evidemment non, mais il est présent par le biais de structures beaucoup plus subtiles :

Dans un corpus de trois cent cinquante romans français, si l’on dépouille les occurrences et les collocations du mot « ennui », on trouve notamment les mots « dimanche » et « araignée » ; en gros le dimanche parce que c’est sans fin (un imperfectif) et l’araignée parce qu’elle tourne en rond (un itératif). En projetant les deux sèmes /itératif/ et /imperfectif/ sur une phrase comme : « La conversation de Charles était plate comme un trottoir de rue et les idées de tout le monde y défilaient dans leur costume ordinaire », on y remarque la réitération de ces deux éléments sémantiques : /imperfectif/ dans « trottoir », dans « plate », dans l’imparfait même ; /itératif/ dans « défilaient », « ordinaire » etc. Bref, même quand le mot « ennui » reste absent, tout le texte baigne dans l’ennui, car les traits sémantiques du thème de l’ennui y sont partout diffusés. (Rastier, p. 168)

Si les textes dominent (et les points de vue, préalables aux objets) alors tout ce qu’on croit avoir défini de manière stable (les « mots », les significations établies) s’avère instable, ou dit autrement par Rastier :

le signe n’est jamais qu’un moment stabilisé de l’interprétation (Rastier, p. 77)

et ce que l’on perçoit en priorité, ce sont des différences, d’où l’appellation de sémantique différentielle donnée à cette manière d’analyser le sens (à l’opposé de la sémantique référentielle prônée par le courant logico-grammatical, ou de la sémantique inférentielle chez un auteur comme Brandom). Qui dit différence dit bien entendu négativité. Saussure, qui était un grand connaisseur du sanskrit et de la philosophie indienne, avait tiré du sage Dignâga (autour de 500 après J-C) l’idée que le sens d’un mot est « la somme des négations qu’il indique » (autrement dit la somme de tous les sens qu’il n’a pas). Le signifié vient à être d’un réseau d’oppositions, il n’y a pas (ou plus) place pour une différence ontologique.

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Le sage Dignâga

Autres idées développées par le Saussure des ELG : la parole prime sur le système (contrairement à ce que la vulgate lui fait dire) et l’action sur la représentation. Cela nous a aujourd’hui comme un parfum d’actualité… Dans l’ordre du politique, n’avons-nous pas aussi tendance à désormais nous méfier de la « représentation » et de tout ce qui fait système ? Mais un tel rapprochement reste à voir et à explorer. Peut-être dans un prochain billet…

Avant de terminer, je ne peux faire autrement que donner une citation de Pétrone, dans le Satyricon, (qui a peu de chose à voir avec ce qui précède mais avec l’un des thèmes abordés dans le film de Mia Hansen-Löve dont il était question dans mon précédent billet) que François Rastier énonce dans une récente conférence prononcée par lui et retransmise en video :

ceux qui n’ont cure que d’entasser de l’argent ne veulent pas qu’on croit qu’il n’y ait rien de meilleur que ce qu’ils estiment eux-mêmes, ils persécutent donc par tous les moyens les amateurs de lettres pour qu’ils aient eux aussi l’air de céder le pas à l’argent.

Joli, non ?

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De la place de la Sorbonne à Clelles, dans le Trièves

lavenirQu’il est doux d’appartenir à un milieu social où tout est beau, où les êtres sont intelligents et sensibles et les débouchés tout tracés… Le film de Mia Hansen-Löve, « L’avenir », croule sous les compliments et les prix (Ours d’Argent du Festival de Berlin) au point que j’en fus intrigué et voulus connaître cette oeuvre sur le chemin du retour, après avoir déposé ma petite fille à son école, en début d’après-midi donc. Ce n’est pas une heure pour aller au cinéma. On n’y retrouvera que des gens comme soi : des retraités à tête blanche, prêts à s’émouvoir aisément d’un bébé à naître ou d’un gros matou coquin. Le film est beau, sensible, possède un rythme tout de douceur, pas de séquence choc mais quelques longs passages mélancoliques. On commence par y reconnaître la Bretagne, Saint-Malo, le petit ilôt qu’on peut rejoindre à pieds à marée basse, où se trouve la tombe de François-René de Chateaubriand. On fait ainsi la connaissance de la famille. Madame (Isabelle Huppert) corrige des copies de philo, sujet : « peut-on se mettre à la place de l’autre ». On continue sur un intérieur parisien cossu aux murs tapissés de livres trop bien rangés… Monsieur (André Marcon) est prof de philo à la fac, madame (Isabelle Huppert) est prof de philo dans un lycée. La hiérarchie homme-femme est respectée. Madame, appelons-là désormais Nathalie (Chazot), lit « Le perdant radical » dans le métro. Elle sait affronter un barrage d’élèves grévistes, montre ce que c’est que croire en son travail d’enseignante. Elle reçoit d’ailleurs la visite d’un ancien élève, Fabien, qui lui dit avec émotion tout ce qu’il a tiré de ses cours. Fabien est sur une bonne pente, après sa terminale ; il a fait une prépa, puis Normale Sup. Rebelle, il a démissionné de l’Education Nationale, vit de petits boulots, cherche à écrire, fait publier par son ancienne prof de petits livres pour étudiants sur Adorno et Horkheimer. Nathalie est l’auteur d’un manuel de philo chez un éditeur (fictif), Carter. On la convoque pour lui dire que ses livres se vendent mal et qu’il faudrait les relooker, leur ajouter de quoi les rendre plus attractifs (cela s’appelle ajouter des facilitateurs en jargon de l’édition et du marketing…). On sent à ce moment-là que le film se veut quand même un peu revendicatif : il s’inscrit dans la ligne d’un juste combat de l’éducation et de la culture contre la gestion managériale, on ne saurait bien sûr en blâmer la réalisatrice…

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J’ai l’air de faire de l’ironie… à moitié, dirais-je. Comme dit plus haut, tout est beau. Ces gens sont enviables, ils appartiennent à un milieu, auquel j’appartiens aussi, où il n’y a guère de problème insurmontable, où les conflits sont liquidés dans la grâce et l’harmonie. Lorsque l’homme, après vingt-cinq ans de vie commune, l’homme qui se plaît à être décrit comme une personne qui n’a pas changé d’opinion depuis l’âge de dix-huit ans, « le ciel étoilé au-dessus de la tête et la loi morale au fond du coeur », dit adieu à sa femme parce qu’il court rejoindre une plus jeune, celle-ci ne se roule pas par terre, ne crie pas, ne hurle pas, elle se drape dans sa dignité – de toutes façons, quelque chose en elle lui faisait se préparer à un tel événement – elle sait immédiatement qu’elle va pouvoir en tirer son parti, elle deviendra libre.

Bien sûr, chacun a ses gros et ses petits soucis. Gros soucis : le fardeau d’une mère qui sombre dans la folie et le gâtisme et pour qui il faut bien trouver une maison de retraite – on prendra la plus chère pour se déculpabiliser – petit soucis : ces téléphones portables qui ne captent pas le réseau partout… mais comment peut-on être malheureux quand on a la chance d’avoir « une vie intellectuelle bien remplie » ? (sic).

On l’aura compris, mon ironie est une auto-ironie, car ce milieu social est, en gros, le mien depuis mes débuts dans la profession d’enseignant-chercheur (auto-ironie d’autant plus grande que tout cela se termine…. dans la Drôme ! Plus précisément près de Clelles, dans le Trièves et que, bien entendu, je me retrouve presque dans chaque réplique d’Isabelle Huppert). Mia Hansen-Löve a tout compris d’un milieu social où elle a probablement elle-même grandi, où, souvent, l’avenir des enfants découle des écoles qu’on leur a fait fréquenter (ce qui n’est pas tout à fait notre cas, dommage pour nos enfants) et où la vie reste en permanence colorée de livres, de films ou de musiques auxquels l’accès est facile. Je ressens ce film comme une sorte de miroir et ce n’est jamais très confortable de se voir portraituré avec autant de complaisance. Il me vient à l’esprit cet autre milieu social, situé à des années-lumières, que l’on voit dans cet autre film qui fait tant parler de lui en ce moment : « Merci Patron », illustré par la famille Krul, ouvriers au chômage du Nord de la France, qui n’ont aucune idée précise des différences et des écarts de revenus à l’intérieur de la société française, puisqu’ils pensent que leur ex-employeur (en l’occurrence Bernard Arnault) doit bien gagner lui… dans les trois mille euros par mois (au moins!). Comment faisons-nous pour nous accoutumer à de telles divergences de représentation du monde ? À de tels fossés dans les comportements sociaux ?

Il ne sert à rien, évidemment, à l’inverse, de s’auto-flageller… Mais juste garder en soi un peu d’humilité.

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Après Kiefer (l’expo): Celan et Heidegger

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Revenant sur l’exposition consacrée à Anselm Kiefer au Centre Pompidou, j’ouvre le petit livre (en vente à la sortie de l’exposition) que le philosophe Philippe Lacoue-Labarthe (décédé en 2007) a consacré à Celan, qui s’intitule « La poésie comme expérience ». Où il se propose de commenter deux poèmes de Celan, l’un dont le titre est : « Tübingen, Jänner » – « Jänner » est une forme ancienne de « Januar » – l’autre : « Todtnauberg ».
friedrich-hoelderlin-pastell-aus-dem-jahr-1792Le non-initié doit savoir que Tübingen est la ville de Hölderlin, et Todtnauberg le lieu du philosophe Martin Heidegger, l’endroit où Celan a voulu rencontrer lui-même le philosophe, afin, bien entendu, de lui poser quelques questions (à ce philosophe dont on sait maintenant la profonde implication dans le nazisme, et dont on sait également l’anti-sémitisme de longue date). Quant à Hölderlin, il est le météore dans le ciel de la poésie allemande, celui par rapport à qui tout poète se doit de se situer, celui aussi qui est censé avoir fortement inspiré Heidegger, lequel lui a consacré d’importants travaux. Je me souviens de Hölderlin… ou plutôt de la représentation donnée à Avignon il y a deux ans de « Hypérion », son chef d’oeuvre, qui m’avait alors étonné – moi qui suis finalement si peu connaisseur de littérature allemande – parce que j’y voyais tellement une exaltation dangereuse d’une âme nationale, qui me semblait tellement prémonitoire du nationalisme devant conduire par la suite à l’hitlérisme… Lacoue-Labarthe, qui était un philosophe heideggérien (comme l’était aussi Jacques Derrida, comme l’est celui avec qui il a beaucoup travaillé, Jean-Luc Nancy) écrivait ceci :

Et il n’est sans doute pas très utile, j’imagine, d’insister sur les raisons qui peuvent inciter, aujourd’hui, à associer les deux poèmes. Pour quiconque est, vous connaissez ces formules, « en souci de notre époque » et « en mémoire de notre histoire » (de l’histoire européenne), ces deux noms : Hölderlin, Heidegger, sont désormais indissociables. Ils intitulent à leur tour l’enjeu de ce temps : un âge du monde, qui est peut-être l’âge du monde, touche à son terme parce que s’accomplit, fermant l’horizon, ce que depuis les Grecs, l’Occident philosophique a nommé, de multiples façons, le savoir, c’est-à-dire la technè.

C’est dire si ces deux noms sont placés haut par le philosophe : Heidegger à égalité avec Hölderlin, tous les deux surplombant notre histoire… J’éprouve un frisson, le passé nazi ferait-il ainsi partie de ce que l’on peut laisser de côté, serait-il, pire encore, une simple « épreuve » à partir de laquelle notre époque pourrait être évaluée ? Et puis, on aura remarqué les guillemets. Les expressions comme saisies avec des pincettes. Pourquoi cet « en souci de notre époque », cet « en mémoire de notre histoire » ? Comme si Heidegger (je ne parle pas d’Hölderlin qui vivait en un autre temps, ne pouvait sans doute pas prévoir la suite etc.) avait été le seul à être « en souci de notre époque », « en mémoire de notre histoire » ? Qu’est-ce que cela veut dire ? Qu’il a fallu être un anti-sémite et un nazi pour maîtriser l’époque et l’histoire européenne, pour déclarer la fin d’un âge du monde caractérisé par l’avancée du savoir et de la technique ? Mais laissons Lacoue-Labarthe (désormais LL) régler dans l’au-delà ses problèmes avec la philosophie allemande.

Ce qui me semblait a priori intéressant c’était ce qu’il disait des poèmes de Celan, d’abord de leur contexte, ensuite de ce qu’on peut penser qu’ils puissent dire, bien que cela soit loin d’être clair. Mais même là, je m’étonne. Voici par exemple ce qu’il dit:

L’extermination a ouvert, dans son impossible possibilité, dans son immense et insoutenable banalité, l’après-Auschwitz (au sens où l’a entendu Adorno). Celan : « la mort est un maître qui vient d’Allemagne ». C’est l’impossible possibilité, l’immense et insoutenable banalité de notre temps, – de ce temps. On pourra toujours se gausser de la « détresse », nous sommes les contemporains de ça : l’aboutissement de ce que Noûs et ratio, Logos, la trame encore aujourd’hui de ce que nous sommes, n’auront pu éviter de signifier : le meurtre est le premier des calculables, l’élimination le plus sûr moyen de l’identification. Sur ce fond noir, mais de « lumière », s’enlève aujourd’hui partout la réalité qui reste à l’immonde de ce monde désormais mondial. Rien, sans parler des phénomènes les plus évidents, pas même la plus simple, la plus arrachante relation d’amour, ne peut se soustraire à cette ombre portée de l’époque : cancer du sujet, ego ou masses. Le dénier, sous prétexte de ne pas verser dans le pathos, est somnambulique. Le transformer en pathos, pour faire « encore » de l’art (du sentiment etc.), est inadmissible.

Ce texte s’accorde bien, évidemment, avec le projet de Celan (bien que, dise LL : « est-ce que Celan a pu, non pas se situer, mais nous situer en face de « ça » ? Est-ce que la poésie – et si oui, quelle poésie, quoi en fait de poésie – en était encore capable ? ») et avec la peinture de Kiefer. Mais, non moins évidemment, il introduit des obscurités, des formules pour le coup qui nous laissent perplexes, ainsi je ne comprends pas : « on pourra toujours se gausser de la « détresse » ». Qui songe à se gausser ? De quelle détresse s’agit-il ? Pourquoi des guillemets ? Oui, « l’élimination est le plus sûr moyen de l’identification », la formule est terrible, c’est de la mathématique ensembliste la plus implacable, mais je ne comprends pas : « ce fond noir, mais de « lumière » ». Où y a-t-il de la lumière ? LL ne penserait-il pas que certes, l’extermination est le crime absolu mais qu’il faudrait en passer par là, pour quoi au juste ? On dit de lui (wikipedia) que, « après Celan (à un degré moindre), [il a] également considéré Heidegger capable d’une critique profonde du nazisme et des horreurs qu’il a apportées. Il ne considère pas que la plus grande erreur de Heidegger soit sa participation dans le mouvement national-socialiste, mais son « silence sur l’extermination » et son refus d’engager une déconstruction complète du nazisme ». Personnellement, quand je lis ça, je tombe un peu de ma chaise… Un peu comme si on me disait que le nazisme en soi n’était pas grave, et que c’est refuser de le déconstruire qui l’est…

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Reconnaissons cependant à LL et à Celan le mérite de nous dire, ou tenter de nous dire ce que peut bien être l’embarras du poète après Auschwitz, tout aussi bien sans doute que l’embarras du peintre. Car ce qui se dit ici de Celan peut se dire aussi bien, sans doute, de Kiefer, à propos de qui aussi, on peut poser la question, à peine transposée : « est-ce que Kiefer a pu, non pas se situer, mais nous situer en face de « ça » ? Est-ce que la peinture – et si oui, quelle peinture, quoi en fait de peinture – en était encore capable ? ».

On dit que Paul Celan qui admirait (pourtant!) Heidegger alla lui rendre visite en son chalet de Todtnauberg (dans la Forêt-Noire), il allait quérir une réponse à ses angoisses, il attendait juste un mot de la part du « grand homme » (LL imagine que ce mot n’était rien d’autre que pardon) mais il se trouva face à un mur de silence, ce qui ne pouvait qu’augmenter son désespoir (il devait se jeter dans la Seine – depuis le Pont Mirabeau, dit-on – en avril 1970).

Quant à Kiefer, aux dernières nouvelles, il continuait de créer des oeuvres de plus en plus gigantesques, s’étant penché récemment sur les étoiles au cours d’une période où il était reçu comme visiteur par le CERN.

Le charmant lieu de vacances de Todtnauberg : 

todtnauberg-02

la tour d’Hölderlin à Tübingen:

Tubingen-Museum-Holderlin-Tower-Free

Extraits des poèmes de Celan, avec deux traductions possibles:

Tübingen, Jänner

Zur Blindheit über-
redete Augen.
Ihre – « ein
Rätsel ist Rein-
entsprungenes » – ihre
Erinnerung an
schwimmende Hölderlintürme, möwen-
umschwirrt.

A cécité même
mues, pupilles.
Leur – ‘énigme cela,
qui est pur
jaillissement’ – leur
mémoire de
tours Hölderlin nageant, d’un battement de mouettes
serties.

(André du Bouchet)

Des yeux sous les paroles
aveuglées.
Leur – « énigme
ce qui naît
de source pure » -, leur
souvenir de
tours Hölderlin nageant, tournoyées
de mouettes.

(Martine Broda)

NB : la traduction d’André du Bouchet est très critiquée, elle emprunterait artificiellement le style mallarméen par son « afféterie » et sa « préciosité », « ne rendant pas justice à la dureté lapidaire, à l’abrupt de la langue maniée par Celan ». La traduction de Martine Broda lui est préférée par LL. Ce poème est un bel exemple de l’hermétisme de la poésie de Celan, qui n’est pas une raison pour l’écarter.

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Anselm Kiefer, « De l’Allemagne »

bio_kiefer_anselmIl n’est pas simple d’entrer dans l’oeuvre d’Anselm Kiefer. Plus d’une personne, j’imagine à mon exemple, a dû avoir la tentation de rebrousser chemin dès les premières toiles exposées, devant ces petits personnages insignifiants faisant le salut hitlérien ou bien devant ces serpents couleur de terre à l’entrée d’un sous-bois, qui nous semblent mal peints, en plus, et qui nous découragent et nous font nous demander avec suspicion si de telles images ne sont pas gratuitement provocatrices voire naïves. Un tel jugement serait évidemment le signe d’une incompréhension totale. Admettons que les premières oeuvres de Kiefer soient agaçantes, mais soulevons un peu le voile de notre agacement – c’est-à-dire de notre angoisse. Il faut prendre de la distance et mettre ces oeuvres en contexte. La peinture de Kiefer est une peinture qui réfléchit, pas au sens des miroirs, mais au sens des philosophes et de certains poètes. Il est frappant de constater quand on a la chance de visiter dans le même week-end plusieurs expositions parisiennes (dont, avec Kiefer, les sculptures de Picasso au musée du même nom et les photographies de François Kollar au Jeu de Paume) à quel point les époques artistiques se succèdent et s’ignorent, renvoyant à des « esprits du temps » complètement différents. Anselm Kiefer, né en 1945, est de ma génération. Une génération qui n’a pris vraiment conscience de la réalité des camps d’extermination nazis qu’à une époque tardive (post soixante-dix, peut-être grâce à des films comme celui de Lanzmann – certes « Nuit et brouillard » de Resnais datait de bien avant mais il ne donnait pas l’ampleur ni la systématicité du système d’extermination, on parlait à l’époque de camp de « concentration », pas encore de camp « d’extermination »). Le temps était à l’euphorie de l’après-guerre et aux lendemains qui devaient chanter. Si on ne partageait pas le mythe gaullien, on était libre de croire en celui qu’incarnaient le PCF et… l’Union Soviétique. C’était l’époque bénie des poètes qui avaient été surréalistes mais étaient devenus chantres du PC, l’époque de Pablo Picasso, dont quelques salles du musée à lui dédié nous rappellent l’attachement au Parti et à ses organisations satellites. La France se développait, croyait au progrès, à l’avenir radieux garanti par l’atome pacifique… On a un magnifique tableau de cette époque dans la somme de photographies de François Kollar exposées au musée du Jeu de Paume, exaltant la classe ouvrière et la force de la technique. L’Allemagne suivait une voie parallèle, construisant une démocratie et développant son industrie.

Kiefer-salut-nazi

Une telle espérance s’accompagnait nécessairement du refus de tourner le regard vers un passé proche, du refus, mille fois évoqué par les rescapés, d’écouter ceux et celles qui revenaient des camps de la mort. Il a fallu des travaux d’historiens et des ouvertures d’archives, et il a fallu aussi que des questions soient posées par les plus jeunes. C’est dans cette interrogation que s’inscrit l’oeuvre de Kiefer. Pendant que les aînés s’évertuaient à oublier l’horreur et s’épanouissaient dans la consommation (ou dans l’attente d’une révolution qui serait nécessairement radieuse), des créateurs, peintres ou poètes, insistaient pour rappeler l’ignominie d’un passé récent. C’est aussi le temps où Beate Klarsfeld osait gifler en public le chancelier Hans-Georg Kiesinger qui ne voyait aucun inconvénient à superposer une carrière politique toute neuve au sein de la République fédérale à son passé nazi. Les petites figurines de Kiefer, qui tendent le bras devant un décor de lacs bavarois sont bien là pour rappeler ces choses.

Anselm-Kiefer_Morgenthau-Plan_gagosian-gallery

Ces peintures ne sont pas belles. Les bleus et les verts sont sales, la matière marron-noire semble étalée sans soins, on a l’impression qu’une mauvaise terre glaise tache la toile. Rien de beau. Rien devant quoi on puisse s’arrêter pour admirer une richesse de coloris ou une ligne élégante. Quand on passe aux « sculptures » (si on peut appeler ça ainsi), c’est encore pire : dans des cages en verre sont entreposés des objets rouillés et des amas de mâchefer ou de bois mal brûlé. Comme si on avait ramassé à la pelle les restes de ce qui devait recouvrir le sol d’un stalag, d’un camp voire même, peut-être, le plancher d’un four crématoire.

vitrine

Comment s’étonner que rien ne soit beau dans ces toiles ? Y a-t-il d’abord, dans ce contexte, quelque chose de « beau » ? On pense évidemment à la fameuse phrase d’Adorno : « comment continuer d’écrire de la poésie après Auschwitz ? » qui n’a pas empêché pourtant que l’on continue d’écrire des poèmes et… de peindre. Seulement l’acte de peindre, ou celui d’écrire est devenu différent pour certains au moins si ce n’est pour tous.

für-Paul-Celan

celanKiefer a pour objets majeurs de son admiration les deux grands poètes que furent Paul Celan et Ingeborg Bachmann, un homme et une femme (qui se sont côtoyés et aimés) qui ont, en un sens, révolutionné la poésie allemande justement par leur volonté d’y faire pénétrer les stigmates indélébiles des camps nazis. Il leur dédie d’ailleurs quelques-unes des pièces les plus impressionnantes de cette exposition. On sait « qu’éc45711rire après Auschwitz » pour eux, c’était inventer un langage nouveau, rompre avec la poésie « qui crée des images » : aucune image ne doit venir des mots transcrits, le dire ici s’oppose au représenter, comme si l’extermination des Juifs avait sonné le glas non pas de la parole mais de la représentation. Poésie extrêmement hermétique. Probablement intraduisible. D’autant qu’un des traits qui la marquent est le fait d’y avoir introduit des expressions de langue yiddish ou d’un allemand préjugé de bas niveau parce qu’il était parlé uniquement par certaines populations juives. La poésie de Celan, elle non plus, n’est pas « belle » (celle de Bachmann l’est encore…) puisqu’elle ne représente pas. On se perd alors souvent dans les interprétations (alors qu’en principe, on ne devrait même pas essayer d’interpréter).

fleur

Kiefer, comme Celan ou Bachmann, a donc connu cette traversée, que certains qualifieraient de « traversée de l’expérience » et cela a donné ces immenses toiles noires. Et puis un jour, probablement, il a dû en avoir assez, et se dire qu’il y avait encore de sublimes fulgurances, des éclats de folie dont il fallait rendre compte. A ce moment-là, on sent une lointaine influence de van Gogh. C’est fascinant parce qu’on voit bien qu’il n’est en rien influencé par ses aînés immédiats, les Picasso, les Kandinsky, les Chagall ou les Miro, qu’il saute plusieurs générations, reprochant sans doute à ces derniers leur insouciance, leur excessif souci du beau ou du « poétique », alors que chez van Gogh aussi, oui, il faut bien le reconnaître, le souci du beau devait être secondaire, l’important étant d’exprimer son drame intérieur sous l’aspect des choses transformées par la lumière.

kiefer

Mais la méditation sur l’histoire de l’Allemagne ne faiblit pas en intensité. La dernière salle contient une gigantesque installation dédiée à madame de Staël, dont on sait qu’elle écrivit un perspicace « De l’Allemagne ». C’est l’occasion, pour Kiefer, de revenir sur un de ses thèmes favoris : l’enchaînement des responsabilités intellectuelles dans l’avènement des catastrophes. Il l’avait déjà fait à propos de l’édification allemande devant mener à l’apocalypse nazi, établissant une lignée qui unissait les grands romantiques, Goethe, Shiller, à Hölderlin, Rilke. Il le refait dans cette installation, mais l’aboutissement se trouve être cette fois Ulrike Meinhoff, l’égérie de la bande à Baader, dont le nom figure sur le lit d’hôpital calciné qui occupe le centre de la salle.

Sous l’influence du peintre alors, on se met à douter. On a souvent dit que la barbarie était d’autant plus inexplicable venant de ce peuple qu‘il avait connu Bach, Beethoven, Schubert, Goethe, Shiller, Novalis et bien d’autres qui représentent le summum d’une culture (de la culture européenne?) et qui, donc, auraient dû prévenir cette tragédie parce qu’on croit – un peu rapidement – que la culture est justement ce qui sert à combattre la barbarie, le fanatisme. On se prend à penser tout à coup que, peut-être, ce n’était pas juste, mais quau contraire il fallait voir que cette sublime culture, accompagnée d’un nécessaire vertige (Qui sommes-nous ? Comment construire une identité nationale?) était à l’origine de tout ce désastre (le philosophe Philippe Lacoue-Labarthe, dans un court essai – « La poésie comme expérience » – prétend que « jamais la possibilité pour un peuple d’une originalité ou d’une identité n’a fait autant question qu’en Allemagne » mais je ne suis pas assez savant pour juger du fondement d’une telle affirmation).

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Putnam died

520px-Hilary_PutnamLe grand philosophe américain est mort le 13 mars dernier à l’âge de 89 ans. Encore un qui ne défraiera pas la chronique en notre beau pays d’état d’urgence et de rejet des demandeurs d’asile… tant, c’est bien connu, la philosophie anglo-saxonne n’est faite que pour les tâcherons et très peu pour les esthètes… On préfèrera, de ce côté-ci de l’Atlantique, marquer sa désolation d’avoir perdu en Umberto Eco un grand philosophe et grand sémioticien alors que… de philosophie il ne fit guère et de sémiotique il ne fit que ravir à ses collègues (souvent américains, comme David Lewis, par exemple) leurs idées les plus originales (heureusement dira-t-on Eco a écrit des romans, dont celui de La Rose, mais le soupçon existe sur le fait qu’il ne l’ait pas plutôt fait écrire par d’autres) et je ne sais plus qui disait récemment que ce que Eco développait en trente pages, il suffisait de trente lignes à Barthes pour le dire…

Mais revenons à Putnam. Si le philosophe de Harvard a peu de chance d’émouvoir les foules françaises c’est que son oeuvre se développe sur un fond de logique (il a même été l’inventeur d’un algorithme pour résoudre les problèmes de logique propositionnelle), de philosophie de l’esprit (il a défendu une doctrine appelée « fonctionnalisme », qui fait la même distinction entre le cerveau et l’esprit qu’entre le « hardware » et le « software » – pour faire bref – avant de s’en détacher), de philosophie du langage (il s’est exprimé pour l’externalisme sémantique au travers de sa fameuse expérience de pensée dite « des Terres jumelles ») et surtout, surtout, de pragmatisme : il était un admirateur de James et de Dewey, deux philosophes là encore qui restent méconnus de l’intelligentsia française.

520px-Charles_Sanders_Peirce_theb3558Je sais que les philosophes continentaux, en particulier français, se méfient de ces courants américanistes. On est prompt à penser, par chez nous, qu’ils ne sont que des suppôts du néo-libéralisme, on confond d’ailleurs le pragmatisme, en tant que courant philosophique inventé par James, Dewey et Peirce (photo), et le « pragmatisme » comme philosophie ordinaire revendiquée par nos politiques qui en font des gorges chaudes à chaque instant afin de prouver que, eux, au moins, ils tiennent compte des « faits » et des « réalités », qu’ils ne sont pas des idéalistes perdus dans les principes. Or, le pragmatisme en tant que doctrine philosophique n’a rien à voir avec cette acception courante. Vous me direz : les philosophes fondateurs auraient dû s’en douter, ils n’avaient qu’à ne pas prendre un terme dont ils pouvaient savoir pertinemment a priori qu’il allait créer la confusion, mais les philosophes c’est comme ça, ils ne voient pas très bien parfois ce qui est sous leur nez, ils sont naïfs et croient qu’on va les croire sur parole. Peirce s’était pourtant bien douté de cette affaire, il avait voulu, en toute hâte changer le nom et recommander que l’on parlât de « pragmaticisme », mais le mal était fait. Le pragmatisme, au sens de la doctrine de James et al. c’est la conception selon laquelle on ne saurait faire référence à une vérité immuable, universelle et tombée du ciel. Si une vérité est à atteindre, c’est par des procédures souvent complexes, obéissant à des critères qui peuvent se modifier au cours du temps. Après tout, chez nous, nous avons eu un pragmatiste qui sans doute s’ignorait comme tel – voire aurait refusé l’étiquette – c’est Michel Foucault. Foucault en effet subordonnait la découverte d’une vérité à la mise en place d’une épistémé, c’est-à-dire d’une formation de savoir particulière et historiquemet datée (voir son Archéologie du Savoir, et ses réflexions à propos d’objets de sciences sociales comme le langage, l’économie ou la santé mentale).

Foucault5

Michel Foucault

Putnam a voulu démolir quelques dogmes qui avaient la vie dure (surtout dans la tradition empiriste de la philosophie), en particulier le dogme de la détermination du sens par l’intension (ce qui revient à dire que ce sont nos représentations mentales propres, particulières qui donnent la signification) et celui de la dichotomie entre faits et valeurs. Sur le premier point, il faut revenir sur les fameuses Terres jumelles (voir ici article dans le blog de François Loth)… Jusqu’à lui, on pensait généralement que l’intension des concepts (en termes plus classiques leur « compréhension », c’est-à-dire leur définition au moyen d’un faisceau de propriétés) primait sur l’extension : on connaissait beaucoup d’exemples d’objets définis par plusieurs intensions. « L’étoile du soir » et « l’étoile du matin » déterminent le même objet : « Vénus », 3+5 et 4+4 déterminent le même nombre et ainsi de suite. Frege appelait ça plusieurs modes distincts de « donation de l’objet ». Pouvait-il exister des cas où, au contraire, plusieurs extensions pouvaient exister pour une seule intension ? Ici, Putnam imagine deux planètes : Terre (T) et Terre Jumelle (TJ). Les deux diffèrent par le fait que sur TJ coule un liquide qui a exactement les mêmes propriétés que celles de l’eau sur T sauf que… il n’a pas la même composition chimique, sur T c’est H20 et sur TJ… admettons XYZ. Un voyageur interplanétaire ne voit pas la différence, quand il pense « eau », il pense donc en réalité à deux objets différents : H20 et XYZ Putnam en déduit que la signification n’est pas que dans nos têtes : elle nous vient aussi de l’extérieur.

twin-earth

Quant à l’autre dogme, celui de la distinction entre faits et valeurs, la réflexion menée par Putnam est encore instructive, notamment dans notre contexte actuel où l’on n’arrête pas de brandir en se gargarisant le mot «valeur » (nos valeurs laïques, nos valeurs républicaines, nos valeurs sociales, que nous brandissons pour mieux souvent fouler aux pieds…). Le discours consensuel (qu’il soit hérité des positivistes ou des idéalistes) veut que les valeurs soient du domaine du sentiment, de la subjectivité ou de la morale, mais en aucun cas de la science ni de l’argumentation rationnelle. Putnam s’est insurgé contre cela : les « valeurs » ne caractérisent pas le discours non scientifique puisqu’au contraire, la science elle-même n’arrête pas de se justifier par des valeurs. On prétendra par exemple qu’une théorie est meilleure qu’une autre parce qu’elle est plus « simple », plus « élégante », plus « belle »… mais qu’est-ce que la « beauté » d’une théorie ? (ce vocabulaire a été tellement prégnant dans les sciences que des physiciens ont songé à baptiser « charme » la propriété de certaines particules). Il est par ailleurs évident pour Putnam que le rejet artificiel des valeurs hors du discours rationnel empêche le débat sur lesdites valeurs, un débat qui serait ô combien souhaitable.

Putnam s’oppose au réalisme métaphysique c’est-à-dire à la doctrine selon laquelle les énoncés ont inéluctablement une valeur de vérité, quand bien même nous ne saurions pas toujours l’établir. La vérité étant ici comprise comme correspondance entre les représentations et la réalité (une proposition est vraie si et seulement si elle correspond à la réalité). L’argument essentiel contre cette doctrine repose sur l’idée qu’il n’existe aucune possibilité pour l’humain que nous sommes de nous placer « hors du monde », ce qui serait la seule situation nous permettant de juger d’un tel accord. Il n’adopte pas pour autant une perspective intuitionniste ou constructiviste (ou pour le dire plus simplement : « idéaliste »), il tient à garder une position « réaliste » mais pas au sens platonicien, au sens plutôt où nous qualifierions de réaliste quelqu’un qui tient compte des réalités courantes et quotidiennes, c’est ce qu’il a appelé « le Réalisme à visage humain », titre qui rappelle évidemment cette tentative désespérée mais où nous avions mis tant d’espoir dans les années soixante-dix, et qui s’appelait « le socialisme à visage humain » (rappelez-vous Dubcek, Svoboda, le Printemps de Prague – qui a mal fini mais tous les printemps finissent mal, il faudra bien qu’on médite un jour sur cette leçon de l’histoire). Tenir compte des réalités pour édifier une doctrine valide en science et en philosophie est bien sûr ce qui cadre parfaitement avec le pragmatisme, mais qui, à mon humble avis, ne résout pas tous les problèmes, loin s’en faut. Car pour les philosophes dont nous parlons, les réalités renvoient à nos « intérêts », mais comment faire pour qu’à partir de là se dégage une notion de vérité ? La réponse paraît simple : la vérité est ce vers quoi convergent nos intérêts, à nous humains, engagés dans des pratiques diverses, qu’elles soient sociales, économiques, scientifiques. Mais qu’est-ce qui nous prouve que nos intérêts convergent, ou vont converger dans le futur ? Rien. Là est à mon avis (humble encore une fois) la faiblesse de ce genre de philosophie : la croyance dans un espace harmonieux de pensées et de discussions au sein duquel, pour peu qu’on applique les bonnes procédures, nous allons forcément nous entendre… alors que nous savons bien qu’il existe des intérêts inconciliables et que l’espace social est hétérogène, habité par des points de vue incommensurables les uns aux autres. Dans « Le Réalisme à visage humain », prévoyant les objections qu’on peut lui faire concernant ce sujet (après tout, même une secte intégriste « à sa vérité ») Putnam écrit : « la vérité d’une secte khomeyniste n’est pas digne de ce nom, parce qu’elle ne réagit à rien si ce n’est à la volonté du leader ». On voit que pour lui, le summum à cette époque du radicalisme religieux était représenté par Khomeiny… que dirait-il aujourd’hui (qu’a-t-il dit) avec l’EI, qui ne semble pas particulièrement être sous l’autorité d’un leader mais sous celle d’une idéologie particulière dont on ne sait qui trop l’incarne. Invalider alors la « vérité » d’une secte ou d’un mouvement au nom de son inféodation à une idéologie serait nous placer nous-mêmes, très présomptueusement, hors-idéologie. Alors que… si nous sommes un peu honnêtes, nous reconnaissons bien que la plupart des « valeurs » dont nous nous réclamons relèvent d’une idéologie.

Je crois que Putnam était très conscient de ces problèmes et de ces contradictions. Sa position le contraignait à être écartelé entre le réalisme métaphysique (auquel il continuait quand même de croire un peu) et le relativisme qui me semble inhérent au pragmatisme (du moins tel est mon avis). Il a rejeté avec force le relativisme (à la différence de son contemporain Rorty qui a assumé cette position), mais comment faire alors pour ne pas retomber dans le réalisme métaphysique ? En inventant une autre forme de réalisme, qu’il a qualifié de « naturel ». Idée séduisante, mais qui, là encore, ne résout pas tous les problèmes. On en vient à cette forme de réalisme quand on constate que ce qui ne marche pas dans l’optique classique c’est l’idée d’une dualité entre nos représentations et ce qu’elles sont censées représenter (le réel) puisque, dès qu’on se base sur cette opposition, on est forcément confronté à la question de la correction des représentations, d’où : que veut dire qu’une proposition (qui est une forme particulière de représentation) soit vraie ? Or, notre rapport avec la réalité n’est peut-être pas celui-là, nous ne nous faisons peut-être pas des représentations dans la tête qui correspondraient à ce que nous percevons, ou alors si nous avons de telles entités en nous, elles n’ont aucun rapport de ressemblance avec ce qu’elles représentent. Nous sommes directement dans le réel, il n’y a pas d’intermédiaire, pas d’interface entre le réel et nous. En France, Jocelyn Benoist est un philosophe qui développe des idées semblables. Dans « Eléments de philosophie réaliste » (Vrin, 2011), il écrit :

Une certaine tradition philosophique moderne, dont la postmodernité n’est jamais que l’héritière ingrate, et qui a diffusé loin en dehors des frontières de la philosophie, en définissant également le format de bon nombre des recherches scientifiques contemporaines ayant trait à l’esprit, parle de « représentations mentales ». Suivant une certaine conception de l’esprit et de ses rapports avec le monde, caractéristique de cette tradition, de telles représentations ne se trouvent pas dans le monde, mais dans « l’esprit », entendu comme séparé du monde et constituant un domaine en lui-même (un empire dans un empire).

Putnam aurait pu écrire la même chose.

Jocelyn-Benoist

Jocelyn Benoist

Pour Benoist comme pour Putnam de la dernière période, il n’y a pas un univers représenté aux côtés d’un univers réel, il y a juste un univers et nous sommes dedans de plein pied, sans médiation. Nous « n’atteignons » pas le réel (par nos sens, nos déductions…) : nous y sommes déjà. En ce sens, il est vrai que, comme l’ont dit certains logiciens, il n’y a pas de différence entre dire « p » et dire « p est vrai » : le prédicat « est vrai » est inutile. Mais alors, on le sait, tout risque de devenir réel (au même plan figurent nos songes, nos perceptions et nos hallucinations) et on doit prendre garde à ne pas tomber dans les excès de ce soi-disant « nouveau réalisme » que j’ai durement critiqué il y a quelques temps, exprimé qu’il était par le philosophe Markus Gabriel… (qui, soit dit en passant, n’avait décidément rien inventé).

Alors ? Alors, « Putnam died »… faisant au moins en cela la preuve que… le réel existe, et qu’il répond à des lois.

Bibliog. : livres de Putnam (« Raison, vérité, histoire », « Représentation et réalité », « Fait/Valeur: la fin d’un dogme » …), Jocelyn Benoist: Eléments de philosophie réaliste (Vrin, 2011), Claudine Tiercelin: Hilary Putnam, l’héritage pragmatiste (PUF, 2002)

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Morte en Haïti… le roman de Bob Shacochis

41X6RjlI1ML._SX339_BO1,204,203,200_Sacré roman que le gros pavé de Bob Shacochis, « La femme qui avait perdu son âme ». Je me lance rarement ainsi dans un roman de 800 pages, qu’il faut bien appeler roman d’aventures (bien que…), préférant en général un court récit poétique à une chevauchée fantastique, mon goût pour les westerns ayant dû s’endormir il y a longtemps… mais là, chapeau ! Attention chef d’oeuvre. La journaliste du « Monde » parlait de roman total. Je ne sais pas bien ce qu’elle voulait dire par là exactement, mais pour moi je verrais là un texte qui serait capable d’unir dans un même élan les explorations minutieuses des tréfonds d’une âme avec l’ampleur des fresques historiques, le détail des intrigues d’espionnage, la violence des révolutions et des guerres, la honte des trahisons, et c’est ce que réussit Bob Shacochis, présenté comme un ancien des Peace Corps, ayant bourlingué un peu partout dans le monde, en Haïti comme au Kosovo. Comment une femme peut-elle bien perdre son âme ? Comment en arrive-t-elle à mourir bien piteusement dans ce qui a tout d’un attentat sordide en bordure d’une route défoncée entre Port-au-Prince et le nord de l’île ? Comment des agents du FBI, voire plus (The Other Agency, entendez-par là la CIA) peuvent-ils se sentir à ce point concernés par ce qui pourrait sembler un fait divers ? C’est que Jacqueline Scott a un lourd passé derrière elle, et qu’elle descend d’une lignée qui a traversé l’histoire depuis la seconde guerre mondiale en étant fortement impliquée – c’est le moins que l’on puisse dire ! – dans son époque. S’appelle-t-elle vraiment ainsi d’abord ? Non, bien sûr. Quand elle est morte sur la route, de nuit, près de celui supposé être son mari, elle ne s’appelait pas Jacqueline mais plutôt Renée, et quand elle avait dix-sept ans (en 1986), jouant au chat et à la souris avec son père dans les rues d’Istanbul (lui, diplomate américain, élégant, beau, svelte, elle jeune fille magnifique qui attire les regards des garçons de son lycée), où elle allait d’informateur en informateur selon un plan préétabli par ledit père, sans doute pour lui enseigner les techniques d’espionnage, elle s’appelle Dorothy, Dorothy Chambers, ou Dottie pour les intimes. Elle a dix-sept ans, un lien très fort l’unit à son père (la mère, elle, elle a renoncé, préférant vivre tranquillement en Virginie avec son premier enfant, un fils, Christopher), lien trop fort, lien ambigu, lien suspect qui va aboutir à un drame indescriptible (mais si, Shacochis le décrit très bien, c’est moi qui ne veux pas en parler ici). Ses amis alors sont des filles de diplomates ou d’hommes d’affaires de toutes nationalités, israélienne, soviétique, française… ainsi que des garçons du pays, déjà jetés dans la tourmente des affaires politiques turques, voire internationales. Police turque, infiltration des cellules militantes, déjà en germe un brin de salafisme, tout cela est trop pour une gamine de dix-sept ans, même si elle est drôlement dégourdie, même si elle est capable de piloter son voilier toute seule dans les eaux du Bosphore, même si elle est capable de sauver la vie de son père dans une tempête mémorable en pleine de mer de Marmara… Si elle perd son âme, Dottie, c’est en partie lors de cette manipulation terrible orchestrée par son père, au départ le prétexte d’une affaire d’état (empêcher qu’un terroriste yougoslave n’assassine le pape, ce que n’avait pas réussi à faire Ali Agça), mais en réalité, une sourde affaire de vengeance à la suite d’un épisode qui date de bien un autre temps, un temps où elle ne risquait pas d’être née, la petite Dottie, un temps où son père s’appelait Stjepan et avait assisté à l’âge de 8 ans à l’exécution de son propre père dans un village de Croatie, un temps où s’affrontaient oustachis, tchetniks et partisans – ce sont les partisans qui eurent le dessus, d’où la haine de Stjepan devenu Steven Chambers, contre les communistes, son engagement féroce dans l’armée américaine et dans la CIA, l’alliance d’une foi catholique inébranlable et d’une cruauté de guerrier. Tout ce qui se passe, depuis la Croatie en 1944 jusqu’à l’intervention des Etats-Unis à Haïti à la fin des années quatre-vingt dix, en passant par des compromissions louches avec l’ISI pakistanaise, est prémonitoire de ce que nous connaissons aujourd’hui. C’est ce qui rend ce livre non seulement une fantastique saga familiale, avec amour, passion et déchirements mais aussi un grand livre d’histoire qui nous aide à nous remémorer ces épisodes qui en général nous apparaissent dispersés mais sont souvent en réalité unis par un fil invisible tenu par les services de renseignements.

Le génie de la construction du récit fait se répondre comme par une symétrie latente les révélations de la quatrième partie du livre avec les événements de la première. Non, ce bateau dans le port de Cap-Haïtien n’était pas un aimable cargo transporteur de marchandises ordinaires, mais il était bien le dernier bateau portant livraison de la cocaïne du cartel de Cali, protégée par le colonel commandant en chef de la force onusienne, de surcroit officier pakistanais. Non, Jackie n’était pas une innocente photographe de presse et son périple dans l’île n’était pas seulement motivé par sa curiosité pour le rite vaudou. Si la première partie adopte le point de vue de l’avocat défenseur des droits de l’homme Tom Harrington, la quatrième est celui d’Eville Burnette, soldat des forces spéciales que l’on avait aperçu de loin à l’époque mais qui s’avère jouer un rôle de premier plan aux côtés de l’héroïne.

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rue de Haïti – dec 2013

Dans ce roman, encore une fois, Haïti apparaît comme île d’apocalypse, on ne saurait s’y promener seul la nuit, on doit se méfier des cyclones et des orages qui interrompent la distribution d’électricité et font alors des routes encombrées des lieux hallucinants de meurtres et d’éclairs bizarres dans la nuit. L’hôtel Olofsson (où j’avais pris un verre l’an dernier en compagnie de mon collègue linguiste) se montre tel qu’il est : le repaire des agents de tous bords, des photographes en chasse de clichés sensationnels, des cinéastes avides de scènes de délire et des femmes d’un demi-monde qui se penchent aux oreilles des mâles pour partager un secret (frisson rétrospectif!). L’omniprésence du vaudou règne sur les lieux et les esprits. Mais pourquoi Haïti ? Pourquoi autant Haïti ? Réponse : un Etat livré à l’anarchie, avec des fonctionnaires éminemment corruptibles et des côtes non surveillées à une distance remarquablement faible des Etats-Unis. Le grand chelem, comme on dit (p. 581).

La dernière partie du roman apporte son lot de surprises et de ce qu’on pourrait appeler éclaircissements si les explications apportées n’augmentaient pas encore notre incertitude face à la réalité des faits. La question initiale de comment une femme en vient-elle à mourir ainsi, piteusement, en bordure d’une route se commue en… combien de fois, finalement, peut-on mourir ? (mourir à soi-même, mourir pour de bon). Le vomissement, les états fangeux du corps occupent une grande place dans ce roman. Shacochis se comporte en virtuose de leur description (qu’il s’agisse des maux ressentis par le père lors d’une traversée en mer ou des crises de manque atroces qu’éprouve la fille quand elle est sevrée de cocaïne). Roman des excès, roman excessif où l’on pense plus d’une fois que le personnage, qui a atteint un degré de paroxysme dans la souffrance, va y passer, avant que tout à coup il se régénère, bombant à nouveau le torse ou bien fumant tranquillement sa cigarette ou son joint, « La femme qui avait perdu son âme » s’avère être aussi une exploration troublante d’une relation fille-père pathologique. Comme dans d’autres romans américains, je pense à « La pastorale américaine » de Roth, autre chef-d’oeuvre, la famille est la loupe grossissante à travers laquelle sont examinées les turpitudes du monde. Dans le roman de Philip Roth, le couple en apparence sans histoires engendrait sans s’en rendre compte un monstre, une terroriste avant l’heure, calquée en partie sur la fameuse Patricia Hearst, là c’était la haine qui dominait, une haine dont on ne connaissait pas vraiment la cause ni même s’il y en avait une, alors que dans celui de Shacochis, c’est l’amour qui domine, un amour excessif et inconditionnel pour le père, qui conduit inévitablement au pire, sans là non plus qu’on en connaisse bien la cause, mais à quoi bon se demander les causes de ces relations extrêmes, elles sont là, elles submergent les humains, et nos essais de les comprendre rationnellement se brisent sans arrêt contre l’évidence du monstrueux, du monstrueux en nous bien sûr, qui est le monstrueux dans les autres et dans les relations, qu’elles soient inter-individuelles, sociales ou… internationales.

L’univers physique est infiniment complexe : on n’accède qu’à une faible part de ce qu’il est, mais que dire alors de l’âme humaine ? « La femme qui avait perdu son âme » ne l’avait finalement pas tant perdu que cela… elle ne savait simplement plus où elle l’avait mise, mais cette âme vivait encore. Shacochis a d’ailleurs mis en exergue de son livre cette citation de Fernando Pessoa :

Ce n’est un secret pour personne que des âmes meurent parfois chez un individu pour être remplacées par d’autres.

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Bob Shacochis
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