Modiano, souvenirs…

On aimerait écrire comme Modiano. Celui-là, tout comme son compère Le Clézio d’ailleurs, ne l’a pas volé, son Nobel. On aimerait mettre ses pas, ou sa plume, dans le sillage de ceux, ou de celle, de ce narrateur unique. Le dernier opus de cet oeuvre nous emporte dans le rêve, dans ce no man’s land incertain où nous ne savons jamais si nous avons réellement vécu ce que nous nous rappelons ou bien si tout cela finalement n’est pas le résultat d’un manque d’étanchéité entre notre vie consciente et le tumulte de nos songes. Dans son « Souvenirs dormants », Modiano fait souvent référence à cette étrange pratique dont nous avons tous entendu parler sans toujours accorder une foi bien forte à ceux qui nous en ont entretenu : la pratique des rêves dirigés. A la fin de ses souvenirs, englué qu’il est dans une histoire mystérieuse au cours de laquelle quelqu’un est mort « accidentellement » (mais peut-être pas, peut-être assassiné), se devant d’intervenir pour aider une dame dont il ne donne pas le nom – car, dit-il, « je me méfie encore, après cinquante ans, des détails trop précis qui pourraient permettre de l’identifier » – il s’expose à de multiples reprises aux soupçons de la police, inscrivant son nom sur les fiches des hôtels surveillés, bravant le risque de se faire inquiéter. Il ne trouve alors comme excuse que le fait d’être sous l’influence du livre qu’il lisait depuis plusieurs jours : Les Rêves et les moyens de les diriger, d’un certain Hervey de Saint-Denys, comme si le cours de nos vies, lui aussi, comme celui de nos rêves, pouvait être modifié mentalement, par le simple effort d’une pensée qui n’hésite pas à braver le réel. Ce qu’il y a de merveilleux chez Modiano, c’est que les histoires n’ont pas de fin, et peut-être n’ont-elles pas de commencement non plus, ayant si peu d’inscription, hormis des point de repère spatio-temporels : dates, lieux, stations de métro, hôtels dont on ne sait s’ils existent encore aujourd’hui. Excusez-moi d’être pédant, mais cela est conforme à l’image que je me fais du langage et que j’ai déjà exposée ailleurs : une trame d’actions parcourant des lieux (loci) essentiellement fictifs, ces derniers étant pourvoyeurs de données d’espace et de temps. Au cours de ces pérégrinations : des personnages, essentiellement des femmes, mais qui n’ont de consistance que celle de paquets de fictions. Les personnages dans les textes de Modiano sont en effet comme nos mots, nos passages, nos récits, les signifiants de plus ou moins grande taille que nous utilisons, ce sont d’autres blocs de texte, d’autres séquences de signes dont nous nous souvenons, toutes emboitées les unes dans les autres à l’infini. Blocs de texte, j’allais dire « blogs »… pourquoi pas, tant certains blogs – comme celui-ci, que vous lisez en ce moment – ne sont rien d’autres que des masses de textes inlassablement écrits, réécrits, confiés à cet accélérateur du temps qu’est Internet pour que d’autres les lisent, s’en emparent même et qu’ils fusionnent dans une sorte d’océan céleste, entièrement dématérialisé. Pour beaucoup de ceux qui lisent les blogs, les auteurs n’existent tout simplement pas, ils ont raison, ce sont des fictions eux aussi. Si Internet continue sa croissance, tous ces textes sans matière continueront de voler longtemps après que leurs auteurs auront disparu… En ce sens, Modiano est un écrivain de notre conception post-moderne du temps et de l’espace. Il s’accorde avec ceux et celles qui n’excluent pas l’existence de plusieurs mondes, de multi-univers. Il est conscient que chaque fiction qu’il commence, marquée du personnage d’une femme, est comme un univers parallèle au nôtre. Geneviève Dalame, Madeleine Péraud, madame Hubersen, Martine Heyward n’ont peut-être jamais existé, ou bien ce sont des noms d’étoiles, comme alpha du Centaure ou Véga, qui voguent à des années-lumières de nous mais sur lesquelles nous reconnaîtrions quand même les traces d’une vie.

Si j’animais un atelier d’écriture, je donnerais comme consigne de s’inspirer de Modiano pour raconter des (faux?) souvenirs de sa vie. On ferait un jeu du genre suivant : dans les trois histoires que je vais vous raconter me concernant, il n’y en a qu’une de vraie, identifiez-là. Et je participerais au jeu. Allons-y.

Lycée Eugène Delacroix (Drancy)

Dans mes histoires à moi, comme chez Modiano, il y a principalement des femmes, parce que si j’évoque mes souvenirs d’enfance, je me trouve toujours ramené à ces scènes pour moi inaugurales au cours desquelles tout à coup se révélait à moi cet autre monde, cet autre versant des choses, de la vie, ce miroir à la surface inatteignable : la féminité. Mes repères de jeunesse dans ces années-là – les mêmes que Modiano, vers 1950 – 1960 – ne sont pas les rues parisiennes (hélas) mais celles de la banlieue nord. J’ai fréquenté là un lycée – celui de Drancy – qui, à l’époque se trouvait au milieu d’un terrain vague, entouré de petites rues pavillonnaires, avec des jardins, des cabanons en bois, une avenue qui passait au loin où s’arrêtait le car qui conduisait les élèves. Perpendiculaire à l’entrée du lycée, une allée conduisait à une petite place où se trouvait un bar, elle s’appelait la Place des Oiseaux. On ironisait sur ce nom. Le lycée n’était-il pas le lycée des oiseaux, comme une sorte de lycée-papillon ? Ce lycée aujourd’hui est réputé pour être un des plus difficiles établissements de banlieue. Les enseignants doivent être gonflés à bloc pour aller là et chaque jour se retrouver face à des jeunes qui n’ont pas une confiance inébranlable en leur avenir… mais en ce temps-là, les choses étaient peut-être plus clémentes. Je parle de ce lycée et de ma découverte des filles en même temps car il avait la propriété, notable à cette époque, d’être mixte, alors que, moi, je venais d’un cours complémentaire de garçons et qu’étant fils unique et plutôt solitaire, je n’avais pas rencontré beaucoup de petites filles au cours de mon enfance. J’entrais en quatrième. J’avais un an d’avance et je n’étais guère développé physiquement, j’avais encore une voix de soprano. En cours de chant, on m’avait mis avec les filles. Le professeur nous faisait tous chanter quelques notes afin de se rendre compte de nos capacités – qui ne devaient pas être fameuses, dans l’ensemble. Quand tout à coup s’éleva la voix pure et cristalline de Michèle B. J’ai inscrit cela dans ma mémoire comme ma première vraie émotion musicale. Je n’avais d’yeux que pour toutes ces filles et surtout certaines d’entre elles, dont cette Michèle B. qui avait de longs cheveux noirs et un regard extrêmement vif. Nous avions treize ans. Michèle B. faisait un peu plus âgée que son âge, et moi plus jeune. Elle aimait la musique. Je ne sais d’où elle tenait une forme de culture qui m’étonnait. Elle connaissait Schubert, ce n’est pas courant à cet âge. Entre filles, elles se passaient furtivement des oeuvres de l’époque romantique comme s’il s’était agi de revues osées. M’insérant dans le circuit, je pus ainsi prendre connaissance de la Marie Tudor de Victor Hugo. Je reste stupéfait aujourd’hui de me souvenir qu’il fallait faire circuler un tel texte sous le manteau, revêtu de papier bleu pour le banaliser.

Michèle B. en 1961

Michèle B. eut un accident. Elle s’était fait renverser en traversant la rue. Elle avait le fémur cassé et devait rester allongée chez elle. Je me proposais évidemment pour lui porter les devoirs. Il fallait ruser avec mes parents car il n’était guère question que je m’échappe des trajets convenus pour aller de chez moi au lycée et retour. Il fallait prendre le bus dans l’autre direction, vers Bondy. En ce temps-là, la banlieue était un chantier qui devenait boueux sous la pluie. Michèle B. habitait une maisonnette préfabriquée à laquelle on accédait en faisant attention de ne marcher que sur la partie immergée du sable des chantiers de construction. Je me souviens qu’elle avait un frère et qu’il me jetait des pierres. Je venais la voir régulièrement, me tenant à distance d’elle évidemment, jusqu’au jour où je l’embrassai, et éprouvai alors la chaude saveur d’une chaire douce sous mes lèvres. Je ne revins plus jamais la voir. Notre relation s’arrêta là. Plus de trente ans après, lors des débuts d’Internet, je cherchai son nom sur l’annuaire, vis qu’elle habitait à Aulnay, près de la gare. Des rumeurs me parvinrent selon lesquelles elle était devenue institutrice. Quelques années plus tard, je cherchai à nouveau. Il n’y avait plus mention d’elle nulle part. J’en déduisis qu’elle était morte.

Histoire vraie, histoire fausse. Cette histoire est. Je crois qu’elle est vraie. Je n’en raconterai pas d’autre aujourd’hui.

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Promenade (philosophique) dans Rome

Piazza via dei Serpenti

Il n’est pas de séjour à Rome que je ne conçoive sans une promenade jusqu’à la petite place Maddalena. Ce mardi, invité ici pour un nouveau colloque (décidément) dont je dirai un mot plus tard, mon chemin partait de la via dei Serpenti, autrement dit de cette rue légèrement en pente qui descend des confins du Quirinale pour ouvrir – comme c’est beau, à la nuit tombante, sous un ciel qui donne mystérieusement au bleu un ton doré – vers le Colisée. Cette rue, plus bas, coupe celle de la Madonna dei Monti, qui héberge à droite une des multiples églises de Rome, datant du XVIème siècle, avec à côté d’elle, au numéro 40, l’endroit où justement avait lieu la rencontre, une dépendance de l’Université Roma Tre, l’Institut d’Architecture, dont on nous dit plus tard qu’il fut au XVIIIème siècle une école où l’on convertissait les israëlites et les mahométans au dogme catholique. Pour joindre les deux lieux, la vieille rue des serpents et la façade baroque de la Maddalena, je fis un détour par les vastes « fori » qui sont actuellement en travaux – puisque le creusement d’un nouveau tunnel pour le métro avait mis en évidence de nouvelles ruines, de nouveaux vestiges – ce détour m’entraînant dans un dédale tortueux au-dessus des champs de fouilles, qui me forçait presque à revenir sur mes pas, m’obligeant – décidément il n’y avait pas de moyen d’y échapper – à grimper presque jusqu’au sommet de la colline du Quirinale pour redescendre ensuite le long de la via dell’Umilta, traverser la piazza Venezia, longer le cours du Plébiscite, long couloir impressionnant de murs de citadelle noire et solennelle que l’on a vite envie de quitter en prenant une petite échappatoire sur le côté. Je me retrouvai de nouveau – je dis « de nouveau » parce que déjà la fois précédente où j’errais dans Rome, je m’étais retrouvé là, avais été séduit par l’endroit jusqu’à y entrer pour prendre une tasse de thé – au Café Doria, joli salon rococco avec des tapisseries aux verts et roses pastel, pour y manger une part de tarte. J’y restai un long moment avant de remonter la petite rue Catherine de Sienne pour passer devant la Sopra Minerva puis atteindre le Panthéon, sa foule compacte, les passants qui piétinent sur place – à moins que ce ne soient des patients qui patinent sur la place… puis enfin la façade attendue, bizarrement concave, ornée d’or et de soleils qui surplombent un fronton bizarrement brisé.

Lorsque je me promène seul, je n’oublie jamais de prendre avec moi un livre, n’importe lequel pourvu que je puisse à tout moment faire le pas de côté : m’abstraire sur le champ d’un réel trop présent pour fuir en moi-même, ou me retrouver moi-même en tête à tête avec des Idées – puisque celles-ci sont bien en ces cas-là les seuls partenaires fiables, qui ne vous demanderont rien tout en vous servant de masques. Le livre que je lisais était un livre de philosophie, mais qui, pour moi, avait beaucoup valeur de poésie, j’y reviendrai à lui aussi, comme je reviendrai plus tard au colloque et à mes songeries du moment. Ce livre parlait de Hegel. Je me sens bien ces temps-ci au voisinage de ce penseur. C’est comme si je découvrais des choses que je n’ai jamais comprises. On médit trop souvent de la vieillesse pour qu’à l’occasion on ne rate pas l’opportunité d’en dire du bien : l’âge nous aide à comprendre. Tant de textes, tant d’idées nous ont paru hermétiques dans le passé, tant de dogmes se sont imposés à nous qui nous ont été comme des voiles posés sur nos regards que lorsque nous arrivons à ce stade de la vie où, finalement, il n’y a plus tellement à se contraindre pour penser, où, donc, la Liberté peut s’épanouir, nous jouissons enfin de pouvoir nous abandonner au vrai plaisir de la méditation, voire du rêve. Je lisais donc quelques pages de ce petit livre, « Informatique céleste » (d’un certain Mark Alizart) tout en grignotant la pate fine et croustillante de ma pizza napolitaine, arrosée d’une sombre piquette qui m’évoquait plus les boissons bues dans l’enfance qu’un vin honorable – mais ça coûtait pas cher. Rentrant par la fontaine de Trevi, j’eus la désagréable surprise, déjà pressentie sur la place du Panthéon, de découvrir que le monde était en bleu, d’un horrible bleu électrique avalant toutes nuances d’ombres – comme ces algues océanes qui mangent toutes les formes avoisinantes dans les fonds marins. Les touristes de passage se détachaient comme des silhouettes sur les murs environnants, c’était peut-être cela les ombres que percevaient les hommes enchaînés dans la caverne de Platon… je ne savais plus très bien où j’étais, si j’étais moi-même une ombre ou bien si j’étais sorti, moi, à la lumière, pendant que les autres se débattaient au-dessus d’un bassin qu’un nuage phosphorescent lentement envahissait – j’appris le surlendemain que le jour où j’y étais, des protestataires avaient déversé un liquide rouge dans cette même fontaine afin de dénoncer la corruption et les scandales. Je me retrouvai à mon hôtel. Le lendemain serait jour de colloque. Plus tard, je retournerais dans Rome, notamment pour visiter la grande exposition consacrée à Arcimboldo, qui a lieu en ce moment au Palais Barberini.

***

Reprenant le chemin du Quirinale, l’Elysée romain dont l’hôte est moins célèbre que ne l’est notre président qui a le mérite, lui, du moins au dire d’Habermas (que j’admire beaucoup), d’être un vrai personnage hégelien, par la via del Quirinale atteignant la transversale qui prend l’allure d’un tunnel dont l’entrée est encadrée de deux escaliers majestueux et prenant l’un des deux, je me retrouvai sur un espace plus calme avec, à deux doigts de là, un portail qui s’ouvre sur le palais Barbarini, avec plusieurs entrées et une arche au centre qui mène par une pente douce vers le jardin, architecture du Bernin, fenêtres de Boromini. L’entrée de gauche conduit aux collections permanentes, celle de droite à l’exposition temporaire occupée en ce moment par l’oeuvre d’Arcimboldo. Au milieu du XVIème siècle, les découvertes faites au cours des grandes expéditions vers l’Amérique ou les terres du Sud avaient ouvert des appétits frénétiques de savoir et de possession d’objets nouveaux, des oeufs de cormoran aussi bien que des noix de coco encore inconnues, des animaux marins bizarres dont certains étaient (et sont toujours) équipés de scies, des machoires dentelées, des êtres que l’on disait sauvages, auxquels se mêlaient des curiosités humaines, visages anormalement velus, adultes de courte taille, enfants anormalement vieillis. Tout cela emplissait les chambres de merveilles (Wunderkammern) et fournissait un contexte au sein duquel pouvaient s’épanouir les recherches de peintres attirés par les curiosités et les ressources que leur art révélait dans l’exploration du bizarre et de l’inconnu. Après ses têtes composées, où par exemple des légumes ou bien des fruits disparates, à moins que ce ne soient toutes sortes de poissons ou d’animaux des bois, parvenaient à reconstituer des visages en accord avec les saisons ou avec les éléments, Arcimboldo s’occupa de visions réversibles : telle corbeille de légumes prêts pour la soupe donne, quand on la renverse, une trogne de paysan, avec son gros nez et ses yeux malicieux. On pouvait aussi faire que la fonction occupée par un individu s’illustrât dans les objets qu’il manipulait, comme dans le cas de ce bibliothécaire fait de livres plus ou moins épais. A la fin, Arcimboldo quitta Milan pour Prague afin de suivre son prince, Rudolf II, de la famille des Habsbourg (puis il eut l’autorisation de revenir à Milan pour y mourir). L’armée suédoise, conquérante, s’empara des oeuvres et l’on n’en entendit plus parler… jusqu’au XXème siècle où il fut redécouvert par les surréalistes et en particulier par André Breton.

Arcimboldo – l’eau

réversible

réversible – 2

Cette évocation du surréalisme d’ailleurs ne pouvait pas mieux tomber puisqu’au même moment, à deux pas de là, à la Scuderie del Quirinale (encore…) se tient une exposition consacrée à la période 1915-1925 de Pablo Picasso et que le matin même de mon arrivée j’étais allé la visiter (avant même que ne commence ce récit), heureux de pouvoir compléter ainsi dans l’année 2017, un cycle d’expositions consacrées à Picasso, un Picasso découpé en tranches, avec en juin, à Martigny, celle dévolue à sa toute fin, Picasso ultime et intime, période symbolisée par Jacqueline, et en octobre à Paris, la tranche 1932, toute empreinte de la beauté de Marie-Thérèse. Ici, 1915-1925 : c’était juste avant. Pablo s’envolait au paradis avec Olga la danseuse des ballets russes, il était d’ailleurs tout épris desdits ballets puisqu’il fabriquait pour eux les costumes de ce fameux « Parade », musique d’Erik Satie, texte de Cocteau. Moment de grande émotion : le ballet Parade a été remis sur scène et filmé récemment (2007), tel qu’il fut à l’origine et on peut passer de longues minutes à admirer ce chef d’oeuvre qui n’a pas gagné une ride, qui pourrait être un spectacle de maintenant. Jamais Picasso ne fut plus proche du surréalisme, car en même temps aussi pétri de réalisme, de ce réalisme qui advient sans doute après qu’on a osé traverser l’épais miroir des apparences…

Olga

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Colloque « partage du sens » – 20/10/2017

Bâtiment Olympe de Gouges

Je donne ici l’introduction à ma communication au colloque « Le partage du sens », tenu à l’Université Paris-Diderot le 20 octobre et organisé par Vincent Nyckees (laboratoire « Histoire des Théories Linguistiques ») et Georgeta Cislaru (Clesthia). Merci aux organisateurs de m’avoir invité.

La tradition sémantique assise notamment sur les débuts de la philosophie analytique associe le sens aux valeurs de vérité d’un énoncé. On sait la formule de Frege : « connaître la signification d’une expression c’est savoir si dans telles ou telles conditions déterminées, elle est vraie ou fausse ». Cela consiste à prendre la proposition pour unité de base, quitte à la diviser en sujet et prédicat. La signification d’une expression nominale dans cette conception est alors une dénotation dans un univers donné, et celle d’un prédicat est une fonction de l’univers en question dans l’ensemble des valeurs de vérité. Cette vision des choses peut bien sûr être enrichie et développée. On peut par exemple faire varier la vérité selon des mondes possibles, considérer alors que le sens d’un énoncé, ou plus précisément son intension, n’est plus une valeur de vérité, mais une fonction des mondes possibles dans les valeurs de vérité. On peut même rajouter un étage aux mondes possibles, et inclure des index, qui permettront de rendre compte de l’indexicalité. L’index permet par exemple de fixer la référence de « je » dans un monde possible, ce qui permettra d’évaluer la signification d’une phrase comme « je suis en bonne santé ».

Ceci est la base de la sémantique formelle et permet de faire de nombreux calculs, en particulier de bâtir une théorie de l’inférence dans le langage, ce qui n’est pas négligeable en soi.

Une telle théorie n’est cependant pas commode pour rendre compte de phénomènes comme l’imprécision du sens (après tout, lorsque nous disons que nous sortirons vers cinq heures, cela s’accompagne d’un flou sur la référence, sans compter évidemment les cas épineux comme le fait d’être chauve ou le paradoxe des sorites), elle ne rend pas compte non plus de la manière dont le sens se construit en contexte. Robert Brandom a assez bien exprimé ses limitations en disant que la sémantique formelle se contentait de faire usage des concepts de contenu, de vérité, d’inférence, de référence et de représentation, en tenant pour acquis qu’ils sont déjà implicitement intelligibles, là où il faudrait au contraire une conception capable d’expliquer le contenu de ces concepts. Le sémanticien formel, à l’imitation de Tarski, commence par stipuler des liens entre des expressions linguistiques (interprétées) et des entités jouant le rôle d’interprétants. La méthode est donc purement stipulative. Au contraire, pour Brandom et d’autres philosophes (il semble que l’on puisse remonter jusqu’à Kant et Hegel pour affirmer choses semblables), il n’est pas absurde de penser que les contenus des expressions linguistiques leur sont conférés par la façon dont on les emploie. S’il en est ainsi, on ne voit pas bien comment on pourrait utiliser la sémantique formelle dès qu’on a en vue cet enracinement du sens dans l’usage, puisqu’elle se définit justement par une abstraction par rapport au contexte. On mentionnera ici les difficultés bien connues de l’articulation entre sémantique et pragmatique dans la conception dominante de la linguistique contemporaine.

Qu’on le veuille ou non, nous nous trouvons là confrontés à une opposition absolue entre deux conceptions : l’une est atomiste et représentationnaliste (son principe de base est d’ailleurs le principe de compositionnalité, le sens se construisant pas à pas par des opérations qui ont lieu sur des unités plus petites pour aller vers les plus grandes), l’autre est holiste et non-représentationnaliste. Il est évident qu’il est beaucoup plus difficile de rendre compte de la seconde que de la première dans un cadre formel. Or, c’est de la seconde qu’il s’agit lorsqu’on vise à étudier la construction du sens et plus encore ce qu’on peut nommer le partage du sens, en entendant par là que le sens naît des interactions entre des locuteurs qui opposent les uns aux autres des jugements. Dans cette deuxième vision des choses, on ne part pas d’unités minimales mais bien, au contraire, d’unités plus grandes, interventions dans un dialogue par exemple, voire dialogues entiers ou parties jouées par chaque locuteur dans une structure de dialogue. On sait que c’est cette démarche que suggère Brandom, sans toutefois, à notre avis, être parfaitement arrivé à formaliser correctement les procédures. Nous allons donc dans ce qui suit ébaucher une manière de formaliser l’interaction, qui peut conduire à la reconnaissance de certaines entités formelles comme étant des sens stabilisés.

Nous nous concentrerons sur le dialogue en tant que figure majeure de l’interaction langagière dont on peut penser que non seulement elle fait circuler le sens entre les êtres parlants mais qu’elle le crée comme entité plus ou moins stable.

Nous le savons, notre quotidien est fait principalement de conversations. Nous nous entretenons avec nos proches, nos collègues de travail, des interlocuteurs divers : commerçants, agents des postes, guichetiers, et même avec… nous-mêmes! Nous pouvons même parfois prétendre que nous nous entretenons avec des artefacts: ordinateurs, robots ménagers, appareils de son et d’image. Robin Cooper (Cooper, 2012) observe que : « dialogue participants are regarded as creating meaning on the fly for the purpose of particular dialogues ». C’est en effet ce qui se produit lorsque deux locuteurs échangent sur un sujet délimité mais n’ont pas toujours à leur disposition les termes précis qui désigneraient ce dont ils parlent, ou bien même lorsque ces termes précis peut-être n’existent pas. Dans les années quatre vingt, Harold Garfinkel (Garfinkel, 1981) étudia ainsi la bande enregistrée d’une conversation entre astrophysiciens qui étaient en train d’observer des phénomènes particuliers du cosmos, en l’occurrence ces objets qu’ils allaient ensemble sous peu baptiser du nom de pulsar. Le mot apparaît ici à la suite d’observations exprimées à l’oral montrant que le phénomène n’a pas encore été répertorié et n’obéit donc à aucun vocable pré-existant. Une signification est bel et bien inventée « on the fly » comme le dit Cooper. Dans d’autres circonstances, il existe des sens déjà donnés, notamment dans les langues techniques, mais sujets à reconfigurations. On se souvient de la discussion célèbre de Hilary Putnam (Putnam , 1985) à propos des mots « orme » et « hêtre » : deux locuteurs peuvent paraître s’entendre sur l’usage de ces mots alors qu’ils sont bien incapables d’identifier correctement ce qu’est un orme et ce qu’est un hêtre du point de vue de la botanique. Putnam en tire la conclusion que le sens est externe aux locuteurs, nous en tirerons plutôt quant à nous la conclusion qu’il est toujours susceptible de re-négociation.

pulsar

Dans tous ces cas, nous sommes confrontés à des situations de dialogue, soit dans le but d’argumenter, d’imposer un point de vue, soit dans celui d’établir une position d’équilibre où chaque participant trouve satisfaction. La notion de dialogue s’avère alors très proche de celle de jeu.

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Paris des arts, Paris des riches

Week-end à Paris, quoi de plus joli ? Les arbres doucement jaunissent, les âmes se promènent par couples, bras dessus bras dessous et sur les Grands Boulevards passent comme des anges affrétés par Prada et la Compagnie des Rumeurs mélancoliques. Nous sommes logés à l’Hôtel Istria, les grands surréalistes y venaient se reposer de leurs fatigues intellectuelles intenses dues au dur labeur d’imaginer… Dada y déposait son magot en attendant qu’Aragon, en fuite de la Closerie des Lilas qui n’est pas loin, vienne, transi, rejoindre la belle Elsa, elle-même égarée de sa lointaine Russie. Deux portes plus loin, une plaque pimpante car astiquée chaque matin sans doute annonce la présence de la Société de Psychanalyse Freudienne… Un rêve d’inconscient pour une escapade à deux causée par une réunion de travail de C. en ce lundi qui continue d’être ensoleillé…

rue Campagne-Première

plaque sur la façade

Samedi, nous avons parcouru le Marais, qui n’est plus qu’un délire de shopping à la gloire d’Uniqlo et de Muji, magasin venu de l’Orient extrême pour nous vendre des chemises de coton (fort agréables à porter) et des robes de bure pour les dames qui cherchent avant tout le confort des vêtements amples. La rue des Hospitalières Saint-Gervais est en son cœur, je n’y avais pas fait autant attention auparavant, oui, c’est bien là, c’est bien elle qui, à la fois, débouche sur le Centre Culturel Suisse (on fera bien un petit bonjour à Maurice Chappaz ou à Corinne Bille), commence au restaurant «Chez Marianne » (un mezzé pour deux) et surtout abrite l’école dont nous avons tant parlé il y a une quinzaine de jours car en septembre 1942, deux-cent soixante enfants en avaient disparu, tous partis pour Auschwitz, à l’image de cette petite fille qui demeure en ma pensée bien que je ne l’aie évidemment jamais connue, mais qui saute à mon esprit au travers de ce jugement du maître, recopié ici : Bonne petite fille, faible mais appliquée. Affectueuse. Conduite satisfaisante. Partie en camp de déportation.

Ecole de la rue des Hospitalières Saint-Gervais

Le musée Picasso n’est pas loin. Exposition Picasso 1932. Ou 1932, année érotique. C’est qu’il en aura connu, le maître de Malaga, de femmes inspiratrices, avec leurs corps faits de formes souples et leurs visages ouverts, qui se brisent en deux, thème répété de ces portraits de Marie-Thérèse Walter, où le jour et la nuit se regardent dans une aube délicatement colorée de rose de Parme.

Le soir, au Théâtre de la Porte Saint-Martin, foule des amateurs de théâtre, fans de Michel Bouquet ou de Molière, on ne sait, pour voir cette pièce qu’on ne voit pas si souvent jouée : le Tartuffe, dont je me souviens l’avoir étudiée enfant, au lycée, jusqu’à en connaître des tirades entières. Enfants, nous riions beaucoup au dialogue de Dorine et Orgon ponctué par les seules questions de ce dernier : « et Tartuffe ? » avec le commentaire invariable : « le pauvre homme ! ». Evidemment ici, c’est délice de voir Bouquet s’illustrer dans cette savoureuse preuve de l’égarement possible d’un homme pris par son amour exclusif. Parmi les spectateurs, surprise de voir arriver au moment ultime avant la représentation… le couple présidentiel soi-même. Moment de flottement avant que tout le monde l’ait bien reconnu, applaudissements furtifs, un sifflet quand même dans le fond, vite couvert par l’extension des applaudissements qui se terminent en ovation pour un Président qui, finalement, se lève pour saluer la foule. Autant vous le dire : j’ai de la sympathie pour Macron. Après ça, si vous le souhaitez, vous pouvez me retirer de votre liste d’amis. Comme je l’ai entendu dire par Bedos il n’y a pas si longtemps ; il nous a quand même sauvés de la calamité qu’aurait représenté « l’autre », enfin vous voyez qui je veux dire… (et il nous en a peut-être débarrassé pour toujours). Je ne crois pas qu’il soit « le président des riches », mais un peu celui des utopies auxquelles on veut croire encore, comme celle de l’Europe. Je lui reprocherais seulement de s’en remettre à une fiction confortable à l’égard du monde des riches, comme si l’on pouvait croire sérieusement qu’ils vont sagement investir ce qu’on leur permet d’économiser par la suppression d’un impôt, comme si tous les « riches » devaient leur fortune à leur seul génie (ce qui est bien sûr le cas de certains, Picasso y compris, mais aussi les grands architectes, Pei, Nouvel, ou bien encore Saint-Laurent, Chanel, Bill Gates qui sais-je encore?) et comme si une bonne partie d’entre eux ne la devaient pas à de multiples turpitudes, trafics en tous genres, d’armes, de médicaments, de pétrole, de drogue, voire d’êtres humains. Mais cet aspect-là des choses, on ne l’évoque pas. Nos économistes, même de gauche, et surtout nos journalistes, préfèrent rester dans un monde rationnel garanti par les manuels alors que nous sommes le plus souvent dans l’irrationnel… Comment reprocher toutefois à un dirigeant de s’attacher encore à ce qui lui semble être la raison ? Et surtout… comment ne pas souhaiter qu’il réussisse ?

Les Macron au balcon

Fin de la parenthèse. Je promets aux mélenchonistes que je n’y reviendrai plus.

Pour ce qui est du spectacle lui-même et de sa mise en scène par Michel Fau, on regrettera quand même que le grand âge de Michel Bouquet rende certains aspects de la pièce peu vraisemblables (comme le fait qu’Orgon ait une mère… S’il a, lui, 90 ans, on n’ose penser à son âge à elle!) et que le décor (plus vénitien que versaillais) soit un peu lourd à porter. Mais les acteurs sont excellents, et dans la situation créée par la présence des Macron, la tirade finale, bien troussée, et qui s’adresse au Prince, n’en avait que plus de piquant !

Le reste du week-end à Paris fut encore fait d’une visite au Musée Jacquemart-André qui héberge la belle collection danoise du musée d’Ordrupgaard, uniquement faite d’impressionnistes, qu’ils soient pré- ou post-, de Corot et Daubigny à Gauguin. Tableaux souvent suaves et reposants, pruniers en fleurs (de Pissaro dont on apprend, au détour d’un commentaire, qu’il a eu la nationalité danoise toute sa vie, étant né dans les Antilles possédées par la couronne scandinave), petite fille (Louise Lambert) joliment peinte par madame Morizot, Sisley couverts de reflets lumineux, dernier Manet : une coupe de poires que le marchand danois Hansen offrait, le dit-on, comme supplément au dessert « après la glace » et baigneuses de Cézanne, oeuvre sans doute la plus « révolutionnaire » de l’exposition, avec sa composition juxtaposant un triangle et un carré de naïades.

Pruniers en fleurs

Et d’une étrange pièce de théâtre (« Les vibrants » ) à laquelle nous allâmes sans conviction d’autant qu’elle était jouée dans un quartier que nous apprécions peu… parce que, justement, il est un peu trop habité par « les riches » (ceux qui ne donnent rien en échange, ceux qui n’investissent pas et laissent dormir leurs Lamborghinis et autres marques peu connues du commun au bas du somptueux Plaza Athénée), bref, au studio des Champs-Elysées. Il y avait là une compagnie bien restreinte (quatre comédiens) menée par une auteure d’origine iranienne (Aïda Asgharzadeh) pour donner une pièce sur le thème de la reconstruction de la personne dans un cadre historique particulièrement dramatique : 1916, la bataille fait rage dans les tranchées et le jeune Eugène se reçoit des éclats d’obus en plein visage. Transporté au service des « gueules cassées » d’un hôpital des armées, il souffre le martyr physiquement et mentalement avant que la grande Sarah Bernhart, dévouée aux poilus, ne vienne lui rendre visite, soit émue par son sort et lui propose de s’en sortir par le théâtre, et par quel théâtre : la Comédie française où il jouera Cyrano, lui qui n’a plus de nez, mais qui en reçoit pour l’occasion, un factice. Texte bien écrit, parcouru d’émotions et de drames, nous n’avons pas regretté finalement notre aventure du côté des « riches »…

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Réflexions sur l’exil et la Shoah dans un village de la Drôme

Dans notre petit village de la Drôme, rencontre avec Pierrette Fleutiaux, Alain Wagneur, Annette Wieviorka et Lelia Picabia. Dans le public, quelques amis : outre quelques habitants du village (agriculteurs, agricultrices, institutrice, couple de retraités suisses en villégiature) ou des environs (enseignants venus de Venterol, comédien – Serge Pauthe – venu de Buis-les-Baronnies, écrivain – Alain Nouvel – venu de Beauvoisin, éditrice de Sainte-Jalle, retraités de Besignan), d’anciennes collègues « descendues » de Paris, Claire, Léa et des amis de Grenoble, lui médecin, elle ancienne institutrice. Plus tard vint se joindre le chargé de mission pour le Parc Naturel Régional des Baronnies. Bref, une bonne trentaine de personnes venues là pour se plonger dans des travaux historiques sur la Shoah et des considérations actuelles sur ceux que l’on nomme « migrants ». Ce ne sont pas des sujets faciles. Je n’avais pas fait beaucoup de publicité car ils exigent, ces sujets, une ambiance plutôt recueillie, restreinte, discrète. Pour mieux écouter les orateurs, et s’entendre soi-même dialoguer avec eux et avec les autres. L’exceptionnelle pluie qui se fit ce jour-là nous aida sans doute à demeurer concentrés tout l’après-midi. (Elle avait heureusement épargné le repas, pris dehors, sous les grands tilleuls jaunissants de la mairie, face au Ventoux).

le Ventoux

Pierrette Fleutiaux

On ne présente ni Pierrette Fleutiaux ni Annette Wieviorka. La première est l’auteur d’une bonne quinzaine de romans, dont le Prix Femina 1990Nous sommes éternels – et dont aussi le récent Destiny, dont j’ai déjà parlé sur ce blog, qui raconte la rencontre d’une parisienne, Anne, et d’une migrante originaire du Nigeria dans le métro, un jour où Destiny, enceinte, est à bout de force et où Anne ne peut se résoudre à la laisser seule et sans soins et qu’elle décide de l’escorter, de faire ce qu’il faut au moins pour lui trouver un foyer (Il est frappant de voir comme Pierrette s’investit en tant que sujet dans son livre. Evidemment, Anne c’est elle. Ce qu’elle raconte, ce n’est pas seulement l’odyssée d’une migrante, c’est aussi ce qui se passe dans la tête d’une personne, une honnête personne, confrontée au malheur, au désastre rencontrés chaque jour par les migrants. Où aller ? Où trouver de quoi manger ? Où dormir ? Comment obtenir des papiers ? Et en face, la parisienne, Anne, qui se demande jusqu’où elle doit aller dans sa générosité, son accueil. Ce livre a été écrit bien avant que des gens en France soient poursuivis pour l’aide apportée à des migrants, mais on se doute qu’Anne/Pierrette pourrait se poser des questions semblables aujourd’hui : doit-on enfreindre la loi pour suivre une loi bien supérieure, que nous commande l’éthique ?).

Annette Wieviorka

La seconde, Annette, est sans doute la meilleure spécialiste en France de la Shoah. Directrice de recherches émérite au CNRS, elle a produit une quinzaine de livres sur la déportation et le génocide, dont le plus récent est 1945, La découverte qui met le lecteur dans la peau du couple formé par un journaliste américain et un photographe français chargés de faire un reportage sur les camps au sortir de la guerre.

Alain Wagneur

Entre elles deux, nous avions Alain Wagneur, époux de Pierrette, instituteur de son état, actuellement directeur d’école à Paris, qui a écrit bon nombre de livres pour la jeunesse et de polars avant de s’attaquer, lui aussi, à la question de la Shoah, mais sous un angle très particulier, inusité jusqu’alors, celui de la perception qu’en eurent les instituteurs et institutrices du Paris des années quarante lorsqu’ils découvrirent l’absence d’un grand nombre de leurs élèves, absence qui fut la plupart du temps définitive. Car combien revinrent d’Auschwitz où ils furent emmenés après la rafle du Vel d’Hiv ou d’autres rafles moins massives mais qui les emmenaient tout de même vers les camps qui entouraient Paris, Pithiviers ou Beaune la Rollande ? Le livre d’Alain Wagneur, Des milliers de places vides, est passionnant. Il est vrai que, comme me l’a dit par la suite mon ami Serge, le comédien : « on voit qu’il est aussi auteur de polars ! ». Un jour de 2012, Alain s’était retrouvé avec quelques enseignants parisiens au Mémorial de la Shoah pour discuter de la manière d’enseigner l’événement, il fut alors frappé qu’on sache si peu de ce qu’avaient été les comportements et réactions des personnels parisiens de l’éducation. Or, il faut dire quelques chiffres : 4115 enfants raflés au moment du Vel d’Hiv et, à l’école de la rue des Hospitalières Saint-Gervais, en plein Marais, sur 265 enfants, à la rentrée de 1942, il n’y en avait plus que quatre.

extrait de registre scolaire en 1942

Ce livre était donc une sorte de tampon entre les thèmes abordés par les deux invitées, Pierrette et Annette. Proche de Destiny par la part de subjectivité qu’Alain met à raconter sa propre recherche, ou par l’interrogation portée sur l’attitude des témoins, qu’ils soient ceux de la Shoah ou ceux de la misère des populations migrantes, il est bien sûr proche des travaux d’Annette en ce qu’il entre dans cette nouvelle façon d’écrire l’histoire, mise en valeur par Annette mais aussi par Ivan Jablonka (avec qui elle a édité un passionnant « Nouvelles perspectives sur le Shoah ») qualifiée parfois de « micro-histoire » (Dans son introduction à Nouvelles perspectives sur la Shoah, Annette Wieviorka met en parallèle deux histoires, l’une dont les grands noms sont Raul Hilberg et Leon Poliakov qui ont tenté d’expliquer le drame de la Shoah à partir des appareils, de l’histoire du nazisme, de la politique, une histoire vue « d’en haut » en quelque sorte, et l’autre, qui est davantage l’histoire des victimes, une histoire vue par « en bas » par les yeux de ceux qui ont souffert jusqu’à la mort. Ces deux histoires se rejoignent, elles ne s’opposent pas. Selon Annette, c’est le grand historien Saül Friedlander qui, le premier, tente d’en établir une synthèse). Il était donc particulièrement tentant d’interroger les intervenants sur cette « micro-histoire » et son rapport au roman. Pouvons-nous dire, comme Ivan Jablonka le fait, que, suite à Friedlander, toute une génération d’historiens modernes, désormais, pose en principe que « l’historien ne craint pas de plonger dans l’histoire familiale et d’assumer ainsi, dans la clarté, sa part de subjectivité » ? Quelle différence alors avec le romancier ?

Embarras d’Annette Wieviorka : elle n’a pas le sentiment que, lorsqu’elle fait ses recherches d’historienne, qu’elle écrit ses ouvrages, elle succombe à une quelconque « subjectivité ». Lorsqu’on passe une thèse d’histoire, il est demandé au candidat de rédiger en plus une sorte « d’ego-histoire » par laquelle il doit raconter les rapports qui l’unissent à son sujet. Pour Annette, cela allait de soi, il n’y avait pas lieu de s’éterniser sur cette question. Quand on a eu sa famille décimée par les camps, l’affaire est dite, pas la peine d’aller plus loin. Pour le reste, le seul critère qui vaille afin d’écrire l’histoire, et ce, dans tous les domaines, c’est bien sûr le critère de vérité. L’historien a pour seul but de révéler des faits vrais. Il n’est pas pour lui de souffrance pire que celle qu’on lui inflige lorsqu’on lui démontre qu’une thèse qu’il a soutenue s’avère fausse parce que les faits ne concordent pas. Cette affirmation de scientificité absolue dans la bouche d’une grande historienne a sûrement de quoi surprendre l’auditoire, qui s’attend à plus de souplesse peut-être, de subjectivité justement. Eh bien non (et j’aime qu’il en soit ainsi) l’historien a les mêmes contraintes que le savant physicien ou mathématicien. A quoi bon, sinon, faire de l’histoire en effet, et ne pas écrire des romans ?

Ivan Jablonka, encore lui, dit que ce qui distingue les romanciers des historiens réside dans le fait qu’en gros, les premiers peuvent bien dire n’importe quoi, alors que les seconds, selon lui, doivent impérativement garder en esprit le respect des morts, des siens et de ceux des autres. Cela fait bondir Annette. L’historien n’est pas un moraliste, il n’est pas plus requis au respect des morts que quiconque. Encore une fois, il n’est requis qu’au respect de la vérité. Les œuvres littéraires et cinématographiques sont au goût de chacun, elle n’a pas aimé le film de Benigni, « La vie est belle », mais Imre Kertesz qui est unanimement respecté, a aimé ce film car il estime qu’on a le droit d’écrire et de jouer des fables à partir des faits historiques.

Parle-t-on trop de la Shoah, ou trop peu ? Les travaux sur elle contribuent-ils à faire reculer l’anti-sémitisme ? Nul ne le sait hélas et cela n’est pas non plus du ressort de l’historien. L’historien(ne) parle parce qu’il (ou elle) est là, face à un événement historique et que celui-ci s’est imposé à lui (ou elle). D’autres parleront évidemment du Rwanda (elle cite Jean Hatzfeld) ou bien du Cambodge, ou bien d’autres génocides s’il y en a, mais qui parlera de la Shoah si ceux ou celles qui ont été interpellé(e)s par elle ne le font pas ?

Lelia Picabia

J’ai connu Lélia Picabia à l’Université Paris 8, comme collègue linguiste. Elle est la petite fille du peintre Francis Picabia et de Gabrielle Buffet-Picabia. Elle est aussi la mère de deux jeunes femmes dont on parle beaucoup ces temps-ci (notamment au micro d’Augustin Trapenard sur France-Inter) : Claire et Anne Berest qui viennent, justement, d’écrire un livre sur leur arrière-grand-mère. Lélia a perdu ses grands-parents et oncles et tantes dans la Shoah : ils ont été internés à Pithiviers ou à Drancy, et ont été envoyés à Auschwitz et y sont morts. Elle tient à retracer la généalogie dont elle est issue par le biais d’un beau livre qu’elle n’a pas cherché à éditer. Ses grands-parents avaient quitté la Lettonie, la Pologne et la Russie où sévissaient les terribles pogroms, ils avaient trouvé refuge en France. Alertés par la tournure que prenaient les choses en 1939, ils avaient investi dans une petite maison dans l’Eure en pensant être protégés. Las, il n’en fut rien. Heureusement, Myriam, la maman de Lélia, est passée au travers des mailles du filet. Elle a épousé Vicente Picabia, fils de Francis et de Gabrielle. Mais comme le raconte le livre des sœurs Berest, ce couple n’était pas fait pour avoir des enfants. A un ami qui vient complimenter Lélia et lui dire combien il a aimé autrefois faire la découverte du surréalisme via l’oeuvre de son grand-père, par ces mots : C’est formidable comme il a su casser les codes, Lélia répond en riant : ce ne sont pas que les codes qu’il a cassés… Il ne s’est guère soucié de ses enfants. Vicente, son fils, est mort d’une overdose de cocaïne ou de maxiton en 1947. Mais ce deuxième volet de son histoire, elle n’en parle pas ici, se contentant d’évoquer les liens de sa famille avec la Shoah.

Cette rencontre a été un moment mémorable pour tous les participants, y compris les intervenants eux-mêmes, ni Lélia ni Alain n’ayant jamais rencontré Annette. Or, ils avaient beaucoup à se dire, au cours de la réunion mais aussi en dehors. Notre cuisine a résonné de leurs voix, dont celle, très grave, d’Annette. Ce sont de longues généalogies qui ont été évoquées, avec des arbres étendant leurs branches dans l’ancienne Union Soviétique ou dans les pays de l’Est. Peu de place pour la légèreté… même si, en descendant en voiture la route qui conduit à Sainte-Jalle, alors que la queue d’un petit écureuil disparaissait dans les fourrés, j’ai appris de la bouche d’Annette que « wieviorka », en polonais, cela voulait dire « écureuil »…

On a finalement peu parlé de la problématique des migrations. J’avais apporté de la documentation pourtant mais peu de questions ont porté sur cet aspect comme s’il était finalement difficile de se maintenir ouvert à deux souffrances en même temps, comme si celle de la Shoah emportait toujours tout avec elle. Indirectement, nous avons parlé de l’exil, par le biais du récit de Lélia sur sa famille, et aussi par celui du petit film que nous a présenté Elisa Peyrou, réalisé lorsqu’elle était au Liban, où l’on voyait une jeune femme rêver de ce que pourrait être pour elle un départ pour la France ou le Canada. L’exil a toujours cette double face : celle de la réalisation d’un désir et celle d’une souffrance à avoir été contraint de quitter son lieu d’origine. En ce sens, l’exil est radicalement opposable à la déportation, qui, elle, n’a qu’une face, celle du désespoir, surtout lorsqu’elle doit déboucher sur la mort programmée. Avoir intitulé cette rencontre « Exil et Shoah » était dangereux car cela pouvait laisser croire que nous en faisions une unité, que nous allions « comparer » le drame des migrants à celui de la Shoah. Le drame des migrants est bien là, très actuel, des bataillons de policiers, à la frontière franco-italienne, du côté de La Roya, traquent les bénévoles qui viennent en aide aux réfugiés, les populations se dressent contre les migrants, dans les faits, seule une faible partie fait acte de solidarité, ce qui, forcément, nous fait penser à ce qui se produisait, il y a plus de soixante-dix ans, à l’égard des populations juives, parfois dans les mêmes lieux. Il n’y a toutefois rien de commun avec l’industrialisation de la mort opérée par le nazisme. Les gens ne sont pas mis dans des trains à destination de camps d’où la plupart ne reviendront pas, ils partent tout seuls, il ne vont pas dans des trains mais montent sur des bateaux, ils ne vont pas dans des camps mais se retrouvent à patauger dans la boue au bord d’une frontière ou bien d’une mer qu’ils veulent à tout prix franchir, ce n’est pas une puissance industrielle qui les met à mort, c’est la lointaine conséquence d’une politique coloniale ou post-coloniale qui leur fait affronter les pire dangers. Vous me direz qu’à la fin peut-être la différence est minime, mais elle existe, il ne faut pas confondre les catastrophes de l’histoire, chacun la sienne et comme le dit Pierrette-Anne à propos de son mari dans Destiny : « chaque être ne peut porter qu’une certaine quantité d’effroi ». Quelqu’un était descendu du Briançonnais, paraît-il, pour nous poser des questions sur l’attitude qu’il fallait avoir devant l’afflux de ces passants d’une nouvelle espèce. Il est reparti avec ses questions. Nous nous excusons auprès de lui. De toutes façons, nous n’avions pas de conseil à donner, ni de directive. Nous n’étions là que pour entendre des voix d’écrivains et d’historiens. C’est après, au fond de nous, que ces voix travaillent et peuvent se muer en résolutions et attitudes.

Photos toutes de Sabrina Mistral, sauf la première, de Pierrette Fleutiaux, et celle du Ventoux (photo personnelle)

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La robe en miel de Jean-Philippe Toussaint

Les livres de Jean-Philippe Toussaint me font beaucoup rire… Le dernier un peu moins que les autres, et pourtant… il recèle un humour, une finesse d’esprit délectables. Tout le monde y est-il sensible ? Encore faut-il être un peu « initié ». A quoi ? A l’oeuvre antérieure du romancier – puisque ce roman-ci se nourrit des précédents, comme La vérité sur Marie, Nue, Fuir et Faire l’amour – mais aussi… à l’univers chinois contemporain, voire à la langue chinoise. J’essaie… (d’apprendre le chinois) alors je pouffe de rire quand Toussaint lui aussi… « essaie », et que ça donne des phrases sans queue ni tête, inaudibles pour le chinois de la rue, comme lorsqu’il s’essaie à dire quelques mots à sa coiffeuse. La coiffeuse en lâche ses ciseaux. Je vivais la même chose quand j’étais à Pékin il y a juste un an, dès que j’essayais quelques mots au restaurant ou bien au bistrot proche de notre immeuble du quartier « sud du troisième périphérique » (nan-san-huan-lu) pour dire par exemple que je voulais une bière locale – je le disais parfaitement juste, j’ai vérifié plus tard – et que le serveur me faisait comprendre d’un signe de la main agacé que ce n’était même pas la peine que j’essaie et qu’il préférait encore que je lui parle anglais – c’est dire, vu que l’anglais n’est pas tellement leur fort, aux chinois. Alors, quand Jean-Philippe Toussaint, sur le fauteuil du salon capillaire, sort : « wo shi bilishiren » (je suis belge), on comprend que cela fasse tordre de rire, d’autant qu’entre nous soit dit, ce n’est pas tellement quelque chose que l’on dit spontanément. Même si c’est vrai (qu’on est belge)…

J-P. Toussaint et Chen Tong

Jean-Philippe Toussaint, je me souviens l’avoir vu et entendu à Avignon en 2014, dans la cour du Musée Calvet, il lisait des extraits de La vérité sur Marie, et c’était remarquablement bien. On fermait les yeux (on avait droit, comme spectateurs, à des transats) et on se laissait embarquer dans sa prose jubilatoire. Je l’ai revu plus tard à la librairie « Le square » à Grenoble pour un petit livre intermède dans l’ensemble de son oeuvre, sur le football, ça m’intéressait moins mais c’était quand même très agréable de l’entendre. Il publie sur le Net en ce moment pas mal de documents, de témoignages qui lui ont permis de faire ce livre-ci, le dernier. Photos des personnages par exemple (tous réels, tous existant vraiment), lettres de ses collègues, Pierre Michon, Yves Ravey… qui tous l’ensencent. C’est mérité. « Made in China » est centré sur deux scènes que l’auteur a inventées précédemment, l’une dans La vérité sur Marie et l’autre dans Nue, deux scènes qu’il veut maintenant réaliser pour le cinéma. La première est celle du pur-sang qui s’évade sur le tarmac de l’aéroport de Narita (récit épique, méticuleusement raconté, de l’exfiltration d’un pur-sang qui se nomme Zahir après son échec dans une course prestigieuse). La deuxième est celle qui ouvre le roman Nue. Marie, dont on comprend évidemment qu’elle est la compagne du narrateur, et peut-être de l’auteur (tant dans ces romans, le réel et la narration s’interpénètrent constamment), exerce le métier de couturière, elle crée des robes, en quelque sorte, et cela en explorant toutes les possibilités de les faire tenir au corps des femmes. Ainsi a-t-elle inventé la robe de miel, qui tient tellement au corps qu’elle est le corps, enduit de miel. Il faut laisser le texte parler de lui-même :

La robe en miel avait été présentée pour la première fois au Spiral de Tokyo. C’était le point d’orgue de la dernière collection automne-hiver de Marie. A la fin du défilé, l’ultime mannequin surgissait des coulisses vêtue de cette robe d’ambre et de lumière, comme si son corps avait été plongé intégralement dans un pot de miel démesuré avant d’entrer en scène. Nue et en miel, ruisselante, elle s’avançait ainsi sur le podium en se déhanchant au rythme d’une musique cadencée, les talons hauts, souriante, suivie d’un essaim d’abeilles qui lui faisait cortège en bourdonnant en suspension dans l’air, aimanté par le miel, tel un nuage allongé et abstrait d’insectes vrombissants qui accompagnaient sa parade et tournaient avec elle à l’extrémité du podium dans une embardée virevoltante, comme une projection d’écharpe échevelée, sinueuse et vivante, grouillante d’hyménoptères qu’elle emportait dans son sillage au moment de quitter la scène.

Et c’est cette scène-là que le narrateur, dans « Made in China », veut réaliser, ce qui demande des moyens énormes, des aides dévoués, un grand salon, une armature pour faire tenir des LED, du miel et… des abeilles. Pour avoir des abeilles, il faut un apiculteur, et voilà notre héros parti dans un village à 80 kms de Guangzhou où doit se trouver la perle rare, un homme ayant l’art de dresser les abeilles, qui se découvre être, ce qui est particulièrement cocasse pour la Chine, un sosie d’Henri Salvador, mêmes lèvres épaisses, même rire montant de la gorge, seulement voilà, les ruches, ça ne se déplace pas comme ça… mais Jean-Philippe ou son double a l’idée d’au moins utiliser l’apiculteur dans son rôle, il ferait semblant de lâcher des abeilles inexistantes… seulement voilà, il en est totalement incapable et s’effondre aux pieds de l’actrice dans son lamentable élan. Tout cela ressemble à un film de Buster Keaton, auquel se mêlerait une réflexion sur le roman et l’écriture. Le thème du roman, nous explique l’auteur, est le hasard. Nous avançons dans la vie avec un brouillard devant nous, nous croyons savoir où nous allons mais à chaque moment, nous bifurquons. Cette marche au hasard – comme disent vraiment les probabilistes – devient notre destin une fois que nous la considérons rétrospectivement. Il en est de même du roman. Jean-Philippe veut nous montrer en marche (in vivo) comment s’introduit l’aléa dans la vie / roman. On serait tenté de penser que la vie s’écrit comme un roman, les rapports sont inversés, ce n’est plus le roman qui reproduit la vie mais la vie qui s’écrit tel un roman. Ecriture au sens littéral. Après tout, même les ratés de l’écriture, les lapsus, les incertitudes du style en font partie. Ainsi par exemple page 58, l’acquisition d’un Boeing A380 devient-elle la page suivante celle d’un Airbus… « faute » ? (erreur que n’a pas vue le correcteur) ou bien aléa volontaire ? On ne sait. On sait juste que dans la reproduction de l’ADN, il y a parfois des ratés de ce genre aussi… et que cela entraîne des mutations possibles. Ainsi en va-t-il du texte. Et quand on parle ainsi de ce qui s’écrit en y mêlant les mouvements de la vie, arrive ce qui doit arriver : on ne sait plus très bien où sont les limites entre les deux… Le narrateur arrive sur le parking du lieu où il doit rencontrer l’apiculteur, Chen Tong (celui qui arrange tout dans la préparation du film) lui dit que c’est là, une fois, qu’il a organisé un séminaire sur la traduction des propres livres de Jean-Philippe Toussaint : oui, pour traduire ce livre-ci, par exemple, lui dis-je, mais il ne le releva pas, il ne devait sans doute pas avoir l’impression que nous étions dans un livre (p. 141). A la fin, enfin le tournage a lieu, tout va bien. Le livre peut afficher : « fin », mais non, le livre débouche sur autre chose : le début du film, dont voici le lien : honey.jptoussaint.com.

The Honey Dress

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Cinéma de voyage

« Le chemin » (de Jeanne Labrune, avec Agathe Bonitzer, Randal Douc et Somany Na), quel titre anodin pour un bien joli film, qui n’est en rien anodin, lui. Et qui s’ouvre avec les plus belles photos que l’on ait vues depuis longtemps au cinéma. La beauté encore. Les années passant, on finit par se dire qu’il y a peu de choses qui valent autant la peine de se concentrer sur elles. Beauté des paysages, d’une eau dorée qui s’étale ne faisant apparaître ci et là que quelques saillies comme des troncs d’arbre recouverts de mousse ou quelques branches cassées. Cela se passe au Cambodge – où je ne suis encore jamais allé – une jeune fille (Agathe Bonitzer) se trouve là on ne sait comment dans le but de devenir nonne. Elle a toute la fraîcheur de l’innocence. Elle parcourt un chemin à la lisière des temples d’Angkor afin d’aller soigner une femme dans sa hutte de village. Elle croise un homme d’une quarantaine d’années, beau, qui parle bien français car il a vécu en France pendant trente ans, et qui est revenu au pays. Cet homme est marié à une femme qui s’appelle Sorya, à laquelle il voue un bel amour. Cet amour hélas se meurt d’un cancer qui vient de récidiver. Camille – c’est le nom de la jeune fille – est en butte aux émotions de l’amour, de la quête de spiritualité et de la peur face à l’étrange. On comprend qu’au Cambodge, les pierres vivent. En ce pays, on croit voir une montagne mais non, il s’agit d’un temple, ou bien d’une énorme tête de Bouddha jaillissant d’une jungle épaisse. Camille chute. L’endroit où sa tête heurte le sol se met à bouger. La terre s’anime. Se relevant, elle voit des corps morts, calcinés accrochés aux pierres du temple et qui lentement s’animent. Fantômes. Dès le début du film, la mère supérieure a averti Camille de ne pas passer par là, ce à quoi elle a répondu : « mais la poussière de la terre n’est-elle pas toujours faite de la cendre des morts ? », et la Mère a rétorqué dans un sourire : « ici les morts sont vivants. Ils vivent au moins dans l’esprit de ceux qui les ont aimés ». L’homme de quarante ans va à la pêche – c’est fou ce que les rivières et les lacs grouillent de poissons – c’est pour rapporter de quoi manger le soir à la maison. Sorya apprend que son mal est reparti de plus belle, elle souffre mais veut le cacher à son mari. Elle se sait condamnée puisqu’elle n’a plus désormais l’argent qu’il faudrait pour se faire de nouveau soigner efficacement à l’hôpital de Bangkok. Elle ne surmonte sa douleur que grâce à des comprimés de morphine qu’elle achète une fortune à un trafiquant chinois.

Agathe Bonitzer

Certains critiques ont pu trouver ce film schématique, son héroïne inexpressive, le contrepoint à la vie près du temple sous la forme de la vie en ville de l’homme avec sa femme Sorya mal rendu. De fait l’agonie puis la mort de la jeune femme sont peu réalistes. Il est vrai aussi qu’à côté des paysages splendides, les meilleures scènes sont encore celles où Camille dialogue avec la Mère supérieure. On attend ces scènes avec impatience. Elles sont la touche mystique du film, son aura de transcendance. Camille est en état de demande constante car elle voit bien la beauté autour d’elle, mais aussi le mal, qui lui est adjoint, sans être capable de le distinguer. Si le mal est difficile à définir, alors sera-ce mieux avec le bien ? La mère lui répond que le bien, c’est ce qui ne nous fait pas mal, et qui ne fait pas mal non plus aux autres. Définition entièrement négative qui dit ce qu’est ce film : une énigme, comme l’est le pays qu’il prend pour cadre.

Je ne suis pas sorti du film « Gabriel et la montagne » (de Felipe Barbosa, avec Carol Abras et Joao Zappa) avec la même indulgence, mais plutôt en colère. Certes je n’avais pas perdu complètement mon temps : une part d’une triste réalité tranparaît dans ce film. Gabriel est un membre de la bourgeoisie éduquée brésilienne en rupture de banc mais qui a, malgré cela, gardé ses réflexes et ses comportements de petit homme blanc machiste et insupportable. Je ne crois pas que l’on puisse dire de ce film qu’il incarne une certaine recherche de spiritualité dans le parcours du monde (malgré ce que dit son réalisateur qui voudrait le hausser au niveau de « Sans toit ni loi » d’Agnès Varda). Nous sommes plutôt là devant une ode à l’aventure façon Lonely Planet, le guide autrefois sous-titré « travel survival kit ». Qui a déjà voyagé un peu dans cette région du monde reconnaîtra quelques « incontournables » comme on dit trop souvent… comme le cirque de Ngorongoro pour approcher les grands animaux sauvages, ou le grand pic du Kilimandjaro. On reconnaîtra aussi ces moments que tout voyageur (pourquoi ne pas dire « touriste » tout simplement?) rencontre inéluctablement, lorsqu’il craint de « se faire rouler » par l’autochtone notamment, ici jusqu’à le prendre au collet en le soupçonnant des pires escroqueries (incompréhension sur l’usage d’une carte bancaire, réticence à accepter quelqu’un qui se présente « généreusement » comme guide car on sait qu’à la fin, on aura toutes les peines du monde pour s’en défaire…). Ces petits anicroches, ces traductions de notre malaise inhérent à notre condition de touriste, surtout en Afrique où moins que nulle part ailleurs, le rapport entre l’autochtone et le touriste se réalise d’un coeur léger, valent-ils une séquence de film ou un passage de roman ? A mon avis non. Tout le monde sait cela ou devrait le savoir. On passera alors sur la conséquence inéluctable de ces tracas lorsqu’on voyage en couple : le malaise de l’un se rajoutant au malaise de l’autre, tout cela ne peut que se terminer en pleurs et chamailleries. Ce film, donc, plein de clichés sur les voyages touristiques, a juste le mérite de nous mettre le nez dans nos contradictions. A ce moment-là, vous entendez une petite voix derrière vous qui vous dit : « mais il ne faut pas y aller alors… ». La petite voix dit vrai. Elle dit aussi que l’Afrique n’est pas un terrain de jeu malgré ses immenses paysages et ses animaux sauvages et que le jeune garçon plein d’idéal mais qui tape du pied par terre dès qu’il perd un de ses colifichets… n’y a tout simplement pas sa place.

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Neuf ans

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Des mots et des couleurs

Mon article précédent, intitulé « La couleur des choses », appelle une contrepartie : «la  beauté des mots ». En l’écrivant je ne pouvais qu’avoir en moi l’arrière-pensée de comparer les mots et les couleurs. Il est connu qu’à l’aube de la philosophie occidentale, chez Platon, on considérait allègrement que les noms étaient des propriétés des choses auxquelles ils s’appliquaient. Il était d’autant plus facile de le croire que les inventeurs de cette philosophie ne connaissaient guère l’existence que d’une seule langue, la leur. De là à penser que chaque nom reflétait directement quelques propriétés de la chose à laquelle il s’appliquait… Plus tard, cette position fut plus délicate à tenir, dès lors qu’on sut qu’il y avait d’autres langues. Mais cela n’a pas empêché de faire continuer d’exister une conception qui s’acharne à dire que les noms, au moins, « ressemblent » aux choses. Les défenseurs de cette position sont souvent des écrivains qui se sont penchés sur la poésie. Les mots qu’utilise le langage poétique ont en effet, dans leurs sonorités, des ressemblances avec les choses qu’ils dépeignent. Peut-être la poésie ne serait-elle pas possible sans cela, étant indéniablement ce versant du langage qui renvoie aux sonorités avant de renvoyer aux sens et aux concepts. Néanmoins, il ne serait pas juste de dire simplement que ces qualités des mots viennent directement des objets, réitérant une sorte de philosophie objectiviste qu’on a vu à l’œuvre à propos des couleurs, pas plus qu’on ne saurait dire, comme le fait la vulgate saussurienne, que les signes sont arbitraires. On ne sait pas très bien où se trouve la limite entre l’imitation et l’arbitrarité. Vient alors à la pensée qu’il en serait des mots un peu comme des couleurs, ils ne sont pas fondés sur une propriété objective, ils viennent bien sûr des opérations de notre esprit actif, mais celui-ci a la ruse de les doter de propriétés pour les faire être « comme si » ils découlaient directement des choses. Comme disait magnifiquement Borges, « la langue est un système artificiel qui n’a rien à voir avec la réalité » :

La réalité est une combinaison de perceptions, d’émotions, de sentiments, de rêves et de surprises. A côté, le langage est un système rigide fait de règles auxquelles nous devons obéir. Nous désignons les choses par des noms que nous avons inventés, ainsi nous appelons ce fruit « une pomme » mais nous ne faisons que percevoir une couleur, un goût, une forme, une texture, un poids dans la main, nous ne savons pas vraiment s’il existe une chose appelée « une pomme »

Autrement dit, il n’y a pas de « pommes » dans la réalité, tout juste y a-t-il des choses que nous pouvons distinguer par nos sens auxquelles nous attribuons le mot inventé « pomme », encore que souvent nous soyons dans l’indécision car de loin par exemple on peut confondre une pomme avec une pêche ou bien avec une tomate… S’il en est ainsi, on voit très bien qu’il est possible d’employer les noms comme s’emploieraient – si la théorie de Al-Saleh s’avérait juste – les couleurs. Avec cette différence de taille que les noms dépendraient totalement de nous, de nos conventions linguistiques, alors que les couleurs, bien sûr, ne dépendraient pas de nous (c’est-à-dire pas de nos prises de décision volontaires). Mais la propriété commune aux noms et aux couleurs serait celle de coder. Nous avons besoin de ces entités pour coder les éléments du monde autour de nous. Reconnaître quelque chose comme rouge est une compétence dont l’évolution nous aurait doté afin, entre autres, de distinguer des objets comme dignes d’intérêt pour notre nutrition ou au contraire comme dangereux, donc à éviter. On me dira d’ailleurs que le rouge est souvent utilisé pour signifier des interdictions. Il l’est aussi parfois, notamment dans les pays asiatiques, pour désigner de toutes autres choses, le bonheur et la richesse par exemple. Bonheur d’avoir trouvé un fruit rouge. Ce rouge déteint alors sur la langue. Le caractère chinois pour le mot « hong » qui signifie « rouge » a un préfixe commun avec celui qui signifie « soie », lequel préfixe se retrouve dans beaucoup d’autres mots (par exemple le verbe « donner »). Cela vient de ce que le rouge a été dès l’origine associé à la soie et s’est répandu sur les mots qui connotent la richesse ou des actions généreuses. Rencontre des noms et des couleurs donc. Et non seulement les deux systèmes auraient ce point commun de servir au codage de la réalité, mais en plus, ils interfèreraient entre eux, les couleurs ayant en chinois partie liée avec des substances représentées par des caractères. La langue, en quelque sorte, surcoderait le rapport aux couleurs. Les couleurs codent déjà la réalité, mais en plus, les mots ou les caractères coderaient les couleurs au moyen d’éléments de ce qu’elles codent dans la réalité.

rouge comme la soie

La réalité serait ainsi pour nous modelée (« formatée » dirait J-Y. Girard) par les systèmes de couleurs et de noms. On aurait inventé le langage parce que, finalement, le système des couleurs ne suffisait pas. En tout cas, le système des couleurs permettait de « reconnaître » mais pas de « transmettre » ce qu’on avait reconnu. Et ça, le langage le pouvait. Au début sûrement, comme pour les couleurs : il n’y aurait pas eu de rigidité, de système. Les expressions du langage se seraient distinguées entre elles par les sonorités qu’elles impliquent. Il y aurait eu toujours assez de temps, plus tard, pour les doter d’autre chose de beaucoup plus élaboré. Parce que dans le même temps, grâce au langage, le cerveau se serait développé et aurait inventé la pensée conceptuelle, et aurait doté les mots de contenus conceptuels… Pour en revenir à la poésie, je suis assez persuadé qu’elle est une résurgence qui demeure vive de ce lointain passé. Par l’effort de créer poétiquement un texte, une parole, nous faisons ce travail sur nous-mêmes de retourner à ce vieux fonds qui demeure en nous de sonorités attachées à une proto-histoire du langage.

Est-ce à dire que les mots « colorent » la réalité ? On peut y penser en effet… comme si nous, espèce humaine, avions inventé avec des sonorités que notre appareil phonique est capable de produire des équivalents sonores des couleurs. Comme si aussi, nos mots, à l’instar des couleurs décomposables en couleurs élémentaires, et à l’instar des caractères chinois, étaient décomposables en traits qui, par un lointain souvenir, avaient rapport avec des perceptions aujourd’hui perdues. Ce qui expliquerait aussi parfois la ressemblance des langues entre elles (on sait que des « linguistes » un peu fumeux défendent la thèse d’une seule langue à l’origine…), car ces lointaines perceptions auraient été communes entre des tribus distinctes.

Cézanne – Exposition « Le chant du monde » – Martigny, Fondation Giannada, été 2017

Autre chose : nous avons vu que si les couleurs avaient ces fonctions de codage, il n’en restait pas moins qu’elles héritaient « de surcroît » d’autres fonctions puisque des objets se trouvaient être rangés parmi les rouges ou les bleus sans pour autant devoir être assimilables à des propriétés d’utilité pour l’être humain, ces objets héritant de couleurs, en quelque sorte, gratuitement. Et ce serait cette merveilleuse gratuité qui serait à l’origine de la beauté du monde. On y ajoutera aussi évidemment d’autres paramètres, qui ne sont pas traités ici mais mériteraient de l’être, comme les formes (nous reviendrons un jour sur les formes) qui elles aussi, sûrement, codent quelque chose (John Ruskin a par exemple tenté dans « Ecrits sur les Alpes » d’expliquer l’origine de notre sentiment de beauté face aux paysages montagneux à partir d’un répertoire de lignes et de formes qui nous émeuvent).

Les formes… (Auguste Rodin, parc des sculptures de la Fondation Giannada, Martigny)

Si nous continuons notre réflexion, le beau serait donc le gratuit. Toute société développe des pratiques ludiques à partir de systèmes qu’elle a élaborés dans des buts plus « sérieux ». Le sentiment du beau naîtrait alors du fait que l’esprit se trouverait débarrassé d’un coup de la nécessité de trouver l’utile. L’art viendrait de là, bien sûr. Et de la prise de conscience que l’on est mortel. (Vu sur le mur d’une exposition à Pékin en novembre 2016 : « l’art est né la première fois où quelqu’un est mort. C’est alors que le vivant et le mort se sont vus comme s’ils étaient le reflet l’un de l’autre »). Pourquoi ? Parce que le sentiment de la mort oblige à faire un retour en arrière, à « léguer ». Et l’art est nécessaire pour faire cette transmission de la beauté.

Exposition Francesco Clemente in China – Pékin, automne 2016

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La couleur des choses

Le rouge des temples shinto, le temple d’Ikuta (Kobe)

Qu’est-ce qu’une couleur ? Plus exactement, qu’est-ce que la couleur d’une chose ? Est-ce une propriété physique, naturelle de cette chose comme sa masse ou ses dimensions ? Est-ce une propriété définissable qui découlerait simplement des caractéristiques d’une surface (liées à la manière dont celle-ci absorbe ou réfracte telle ou telle partie du rayon lumineux qui la frappe) ? Je me pose cette question en continuité avec mes réflexions antérieures sur le sentiment de la beauté : s’il semble normal de s’interroger sur la détermination de cette dernière en tant qu’objective ou subjective, on passe souvent sous silence le fait que la même question (ou en tout cas une question semblable) se pose à propos de la couleur. Le bon sens ordinaire traite de celle-ci comme d’une propriété objective : une tomate est rouge, le ciel est bleu… Or les philosophes ont souvent remis en question ce genre de certitude. De fait la réflexion sur la couleur remonte à longtemps… bien sûr Aristote, mais aussi Galilée, Locke, Goethe et dans la philosophie contemporaine Wittgenstein, Mc Dowell ou Dennett. Un intéressant petit livre existe, trop court bien sûr (ce qui oblige à beaucoup d’effort pour combler ce qu’il peut y avoir d’allusif dans un court traité) sur ce sujet : « Qu’est-ce qu’une couleur », signé Christophe Al-Saleh (un jeune maître de conférences en philosophie de l’Université de Picardie).

Si nous croyons que les couleurs sont objectives, c’est qu’elles semblent exister indépendamment de nous. Pourtant, y aurait-il des couleurs sans nos aptitudes à les observer et à les reconnaître ? Y aurait-il des couleurs sans nous ? Les connaissances anatomiques nous ont permis de connaître le processus de perception des couleurs par notre cerveau. La couleur n’est donc pas une propriété en soi mais semble être le résultat d’une interaction entre des propriétés physiques et des propriétés anatomiques. Mais réduite à cela, elle pourrait donner lieu à une définition objective puisqu’après tout, ces deux types de propriété sont de l’ordre de l’observable et même de l’objectivable. Chez Descartes par exemple, les sensations s’expliquent par le contact, les transformations que les choses perçues font subir à notre corps. Par exemple, le toucher est exemplaire là-dessus : je ressens bien le rugueux de la bure parce que l’étoffe agit directement sur ma peau et je ressens cela comme une caractéristique de cette étoffe, ce qui l’oppose radicalement à la soie ou au velours qui ont des touchers plus doux. Mais le goût aussi est de cet ordre-là, un physiologue du goût dira comment les molécules d’un vin viennent heurter celles de mon palais. Je suis informé directement de la nature de tel aliment au même titre que je l’étais de celle d’un tissus. Mais la vision ? La perception des couleurs ? Le rayon lumineux heurte mon œil, certes, mais tout en me laissant éprouver une impression de couleur identique, il peut provenir d’une multitude de sources différentes. La couleur, la lumière sont comme des symphonies mises en œuvre sur le monde. Je les goûte mais sans être directement informé de ce qu’elles signifient.

Alors se pose avec acuité la question de Christophe Al-Saleh : avec quelle propriété du monde physique sommes-nous mis en contact par le biais de la perception des couleurs ? Puis une autre question : cette propriété, si elle existe, est-elle identique à la propriété qui émerge du fait que nous percevons des couleurs ? Il y a une différence entre ces deux questions. Si je tombe, je suis mis en contact avec une propriété physique connue comme étant la gravitation universelle, néanmoins du fait que je tombe, je suis dans un état particulier, que je ressentirai au travers de mon sentiment de déséquilibre. La gravitation n’est pas identique à ce sentiment de déséquilibre. Mais dans le cas présent, elle l’explique. Pour la couleur, il se pourrait fort bien qu’il y ait une propriété externe (du monde extérieur) avec laquelle elle me mettrait en contact, et en même temps une propriété interne – le sentiment de percevoir du rouge, du bleu etc. – telles que la première expliquerait ou n’expliquerait peut-être pas la seconde. Pour répondre à cette question, le philosophe envisage plusieurs solutions possibles. Je ne vais pas toutes les énumérer ici, mais c’est surtout celle qui, au départ nous paraît la plus « évidente », qui mérite d’être étudiée, à savoir la thèse objectiviste. C’est celle qui consiste en ce que la couleur pourrait se définir d’une manière objective, par exemple :

« X est rouge si et seulement si la surface de X a une réflectance z et les conditions normales d’éclairage sont satisfaites »

mais qu’est-ce qu’une condition normale d’éclairage ? Toute norme de ce genre implique des conditions portant sur la relation entre l’observateur, l’environnement et la chose X. Si la chose X est perçue rouge sous un certain angle et violette sous un autre, il sera difficile de dire quel angle est la norme. D’autre part, si une telle définition pouvait être validée, il resterait évidemment à se demander en quoi la réflectance est une propriété semblable dans l’ordre de la vision à ce que révèlent le goût pour un aliment ou le toucher pour une matière. Et cette objection demeurerait valide pour toute autre propriété externe que l’on élirait comme candidate à la définition possible d’une couleur. Elle prend le nom d’« indétermination du corrélat informationnel ». Nos sens nous renseignent sur notre monde environnant, le toucher m’apporte directement des informations sur ce que je touche or il semble que, pour la couleur, ce soit différent : percevoir le bleu ne nous met pas de plain pied avec une réalité par exemple celle du ciel. Certes, le ciel nous paraît bleu pour des tas de raisons mais cette « bleuité » n’est synonyme d’aucune propriété intrinsèque du ciel (son étendue par exemple). Nous ne savons pas que c’est bleu « parce que » c’est le ciel mais, au contraire, que c’est le ciel parce que nous savons que le ciel est bleu.

Ici apparaît une idée qui, sans être prouvée ni prouvable, a son intérêt : si les couleurs existent c’est peut-être en raison de leur efficacité à coder les choses. Pour C. Al-Saleh, le monde autour de nous n’est que profusion de corrélats informationnels pour notre vue, une profusion dans laquelle peut-être nous ne distinguerions rien s’il n’y avait les couleurs. Mais les couleurs, on le sent un peu, seraient comme des codages arbitraires. Le ciel est bleu, la tomate est rouge, les feuillages sont verts. Rien à voir avec la douceur de la soie qui, elle, est une propriété « naturelle », ne concerne aucun codage, résultant de la structure même de la matière. Mais s’il en est ainsi, alors on ne voit pas bien à quoi se rattacher sur le plan objectif pour donner un fondement à ma perception de couleur. On peut certes toujours dire que du point de vue objectif, la couleur provient d’une propriété d’une surface vis-à-vis de la réflexion de la lumière, mais cela est « théorique », ce n’est pas cela que j’ai conscience de voir quand je vois une couleur…

L’expérience de couleur a un caractère irréductiblement subjectif : moi seul sait ce que cela veut dire pour moi que de contempler un beau bleu, peut-être ma sensation du bleu est-elle complètement différente de celle que ressent Jean-Marie, ce qui ne nous empêcherait pas, par ailleurs de nous extasier en chœur : « quel beau bleu ! ». Une théorie objectiviste devrait donc pouvoir rendre compte du caractère irréductiblement subjectif des couleurs à partir d’un corrélat objectif qu’on aura donné à la couleur. Le petit livre d’Al-Saleh tente de nous montrer que, hélas, aucune ne convient. Mais alors faut-il pour autant, en se repliant sur le point de vue subjectiviste, faire de la couleur une hallucination ? Non plus, car nous savons fort bien en général faire la discrimination dans notre vécu entre ce qui ressort de l’hallucination ou du rêve et ce qui ressort de « la réalité ». La couleur, indéniablement, participe de notre impression de « réalité ». Alors ?

L’auteur de ce petit livre se rabat sur une théorie qu’il nomme « de la projection ». En somme, si les couleurs nous semblent objectives, c’est parce qu’il fait partie de la notion même de couleur de… paraître objective. Al-Saleh définit en effet ainsi une projection : « une propriété subjective est une projection si elle n’est accessible au sujet qu’en tant que propriété d’un objet ». Etrange non ? A vrai dire, je ne suis pas très convaincu : il me semble être témoin d’un tour de passe-passe… c’est si facile, de dire : ceci nous paraît objectif parce qu’il entre dans son essence de nous paraître objectif… N’était-ce pas comme cela aussi qu’on expliquait pourquoi la fille de madame était muette ? Les philosophes me perturbent…

Ce que je retiens pourtant de ce petit livre est la belle idée citée plus haut, étayée par un texte étonnant du cogniticien Daniel Dennett (extrait de « La conscience expliquée ») qui propose une sorte de théorie évolutionniste de l’origine des couleurs. Il part lui aussi du constat que « ce qui est indiscutable c’est qu’il n’y a pas de propriété simple des surfaces telles que toutes les surfaces dotées de cette propriété et elles seules soient rouges ». Pourquoi ? La « nature » serait-elle mal faite ? Non, dit-il, il faut simplement voir les choses autrement, c’est-à-dire d’une manière interactive et évolutionniste : « certaines choses dans la nature avaient besoin d’être vues et d’autres avaient besoin de les voir ; un système a donc évolué qui avait tendance à minimiser la tâche du dernier en insistant sur l’importance du premier ». « Pourquoi les pommes deviennent-elles rouges en mûrissant ? Il est naturel de supposer que la réponse se trouvera dans les changements chimiques qui se produisent quand le sucre et d’autres substances atteignent des concentrations variées dans le fruit en train de mûrir, causant diverses réactions et ainsi de suite. Mais c’est laisser dans l’ombre le fait qu’il n’y aurait pas de pommes pour commencer s’il n’y avait pas de semeurs de graines-mangeurs de pommes pour les voir : ainsi le fait que les pommes soient aisément visibles à au moins certaines variétés de mangeurs de pommes est-il une condition de leur existence, pas un simple « hasard » ». Vous direz bien sûr : mais les couleurs ne sont pas seulement sur les objets organiques que nous sommes amenés à consommer pour notre survie… après tout les émeraudes sont vertes et les rubis sont rouges… « une fois qu’il y avait des êtres qui pouvaient distinguer des baies rouges des baies vertes, ils pouvaient aussi distinguer des rubis rouges d’émeraudes vertes, mais c’était juste un bonus de pure coïncidence ». Nous y voilà donc, la féérie des couleurs dans le monde serait obtenue par surcroît, délicieux bonus qui nous ferait apprécier l’art et plein d’autres bonnes choses. Le pull rouge de Jung Eunchea dans « Haewon et les hommes » de Hong-Sangsoo par exemple. Il brille pour nous comme deux pommes… par surcroît… et comme bonus de la vie.

Haewon et les hommes, film de Hong-Sangsoo

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