Lectures japonaises

« Je flâne dans le bosquet de bambous.
C’est le début de mars. A l’ombre, il reste encore de la neige ici et là ».

Petasites japonicus

Ainsi débute le court et simple roman intitulé « Fuki-no-tô » d’Aki Shimazaki, une auteure que je ne connaissais pas jusqu’ici. Court roman ou longue nouvelle ? Qu’importe. Aki Shimazaki dresse dans ce récit le portrait d’une femme, Atsuko, qui a hérité d’une ferme, baptisée « tomo » en hommage à son père Tomohito, et se livre à divers travaux de culture. Elle est mariée avec Mitsuo, un homme dont elle a eu deux enfants, qui travaillait au début pour une revue avant de décider de fonder la sienne, Azami, qu’il a installée dans la petite ville tout près de la ferme de son épouse. Azami est le nom de la fleur du chardon, fuki-no-tô désigne la tige florale du pétasite. (Le pétasite du Japon (Petasites japonicus), en japonais : 菜蕗, également appelé fuki (フキ), est une plante herbacée vivace constituant une espèce du genre Petasites, famille des Asteraceae, Cette plante est native de l’Asie de l’est et cultivée au Japon principalement dans la préfecture d’Aichi, nous dit-on sur le web). Le bosquet de bambous reviendra souvent au cours du récit comme un symbole de notre vie sans cesse à entretenir : il nécessite des travaux coûteux (retirer les vieilles pousses pour laisser la place aux nouvelles). Tout va pour le mieux donc, et a priori rien ne devrait venir perturber le rythme des saisons ni la relation homme – femme. Les fuki-no-tô fleurissent au printemps. Monsieur R., restaurateur local vient les chercher chaque matin pour fleurir sa salle. Ce restaurant réunit souvent la famille, y compris la mère d‘ Atsuko qui implore sa fille d’être plus « féminine », plus aguicheuse afin que son mari n’ait pas la tentation d’aller courir ailleurs, comme il l’a déjà fait une fois, avec la belle et sensuelle Madame T. Mais nous dit Atsuko, c’était l’époque où ils était « sexless »… Nouveau mot pour moi, éveillant ma curiosité. Ainsi être « sexless » est une catégorie au Japon (peut-être dans le monde anglo-saxon si l’on en croit la formation du mot). Nous aurions du mal à le traduire en français (un couple sans sexe???). Nous pouvons croire en tout cas que Atsuko et Mitsuo ne le sont plus puisque cela va mieux entre eux (Madame T. s’est effacée). Cela jusqu’à ce que la fermière exprime le souhait d’embaucher une aide, notamment pour faire les papiers, la comptabilité… Fukiko sera recrutée, qui n’est pas n’importe qui : elles se sont connues au lycée. D’où découlera une délicate histoire d’amour, qui s’épanouit dans l’île de Sado en raison d’un aimable concours de circonstances : les deux époux devaient s’y rendre en voyage d’agrément mais le mari dut y renoncer. Quoi donc de mieux que de le remplacer par sa meilleure amie ?

Aki Shimazaki est une auteure japonaise qui vit depuis longtemps à Montréal, elle écrit en français. Pas de traducteur donc pour cette nouvelle japonaise qui miroite à la lecture comme un plan d’eau calme qu’à peine une brise légère vient parsemer de rides.

Osamu Dazai

Il en va autrement d’Osamu Dazai, mort depuis longtemps, lui, et profondément ancré dans son Japon natal, écrivain que l’on dépeint comme dépravé, auteur de plusieurs tentatives de suicide avant, finalement, de parvenir à son but en une nuit de juin 1948.

J’ai lu « Soleil couchant » sous la recommandation de la grande traductrice du japonais vers le français qu’est Corinne Atlan (traductrice entre autres de Murakami). Je suis troublé, et pas déçu. C’est très fort, pour un écrivain masculin, de se mettre dans la peau d’une jeune femme. Seul peut-être Tchékhov y était arrivé auparavant. Et il y a justement beaucoup de Tchékhov dans ce livre-ci.

Kazuko, l’héroïne, est d’abord dépeinte comme une jeune fille docile et dévouée, tant à sa mère qu’à son frère Naoji – parti au front et dont on est longtemps resté sans nouvelles, à le croire disparu, puis qui a refait surface, mais abîmé par l’alcool et la drogue. Ils forment une famille issue de la noblesse en un temps, l’immédiat après-guerre, où l’empire titube et la noblesse doit faire profil bas. Il leur reste une maison à Izu achetée l’année de la capitulation en remplacement d’une belle résidence tokyoïte, et un champ de trois cents mètres carrés environ, mais leurs ressources diminuent sans cesse. Ce sont des aristocrates en perdition, regardés de travers par le voisinage. Kazuko est une « incendiaire » : elle a mal éteint les cendres de son feu qui a attaqué le tas de bûches dont on se sert pour chauffer la salle de bain. Heureusement, par indulgence, l’agent de police ne fait pas de rapport. On sent Kazuko apeurée, seule, désespérée. Elle a déjà été mariée, mais cela s’est terminé en divorce, en grande partie à cause du frère qu’elle a dû renflouer en cachette avec l’argent du mari. Ce frère, Naoji, s’est entiché d’un homme dépravé : un écrivain en qui on peut, semble-t-il, reconnaître Dazaï lui-même, qu’un jour Kazuko va rencontrer pour le convaincre de raisonner Naoji. Las, au lieu de cela, c’est elle-même qui s’en entiche.

Nous retrouvons la figure mythique de l’écrivain, de l’acteur, ou plus généralement de l’artiste si souvent présente dans une littérature qui dépeint la décadence des classes aisées, que celles-ci soient russes ou japonaises. Tchékhov est là, bien sûr, même si la jeune femme se défend bien de toute ressemblance avec la Mouette ou quelque autre héroïne de la Cerisaie. Mais comment la croire ?

Dans cette perdition qui affecte une famille, mais aussi un peuple, à quoi peut-on se raccrocher ? Qu’est-ce qui vaut la peine d’être vécu ? Ce cœur pur qu’est Kazuko ne voit que deux choses : l’Amour et la Révolution. Elle lit Lénine et Rosa Luxembourg, elle croit aux idées socialistes comme à une bouffée d’oxygène qui emplirait son cœur au moment même où la mère, elle, en manque cruellement puisqu’elle se meurt de la tuberculose.

Après le décès de la mère, la jeune femme court sa chance, erre dans la banlieue de Tokyô pour trouver l’écrivain M. Uehara, de bar en bar, dans les quartiers sombres. Elle le trouve, passe une nuit avec lui, connaît un matin qui se terminera de la manière la plus terrible (et la prose de Dazaï, magnifique, resplendit ici particulièrement) :

M. Uehara, sans ouvrir les yeux, m’a entourée de ses bras :
– je me sentais si peu de chose ! Un fils de paysan !
Désormais, je ne pourrai plus me séparer de lui.
– Maintenant, je suis heureuse. Les quatre murs auront beau faire entendre leurs cris désolés, le sentiment que j’ai de mon bonheur est à son point de saturation. Le bonheur va me faire éternuer !
M. Uehara a laissé échapper un petit rire.
– Mais il est bien tard, a-t-il dit. Voici le crépuscule !
– C’est le matin !
Mon frère Naoji, ce matin-là, s’était suicidé .

Le roman se termine par les états d’âme d‘une Kazuko qui, malgré tout, renaît à la vie :

Tout en ce monde : guerre, paix, échanges commerciaux, syndicalisme, politique, tout a une raison d’être ; et je commence à comprendre ce qu’est cette raison d’être. Elle vous échappe sans doute : et c’est pourquoi vous êtes voué à un malheur éternel. La raison d’être de tout, je vais vous la dire : c’est que les femmes puissent mettre au monde des enfants sains et beaux.

Ce beau roman nous emporte au sein d’une société que nous connaissons mal, où il apparaît plus de fascination pour l’Occident que ce que nous pourrions croire, où non seulement les idéaux révolutionnaires mais aussi l’espérance chrétienne sont présents (Ne prenez dans votre ceinture ni or ni argent. Ne prenez pas de sac pour le voyage, ni deux tuniques, ni de chaussures, ni de canne. Voyez ! Je vous envoie comme des brebis au milieu des loups. Soyez donc rusés comme les serpents et purs comme les colombes, est-il cité d’après les Evangiles).

Ce livre d’Osamu Dazaï (auteur aussi de La déchéance d’un homme) nous permet de regarder la littérature japonaise comme un lieu de réflexion profonde sur le sens qu’il y a à continuer de vivre ou sur ce que le traducteur Didier Chiche nomme, reprenant la formule à Balzac : « ce parti d’opposition qu’on appelle la Vie ». On a pu parler d’ingénuité voire de naïveté pour le personnage central, mais ne sont-ce pas de tels personnages qui nous fascinent tout au long de l’histoire de la littérature comme modèles d’échappatoire aux divers maux qui ont affecté les siècles passés ou affectent notre présent ? On songera un peu au prince Mychkine, l’Idiot de Dostoïevski. Les œuvres qui les mettent en scène continuent à nous guider longtemps après qu’ils aient disparu.

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Un commentaire pour Lectures japonaises

  1. Debra dit :

    Je retiens le roman d’Osamu, et le demanderai pour ma bibliothèque.
    Je sais peu de choses sur le Japon, mais je sais que c’est un pays qui a tenté désespérément de se soustraire à l’influence corrosive de la pensée et des moeurs occidentaux, sans succès, à la fin du 19ème siècle,( il me semble, mais je peux me tromper pour les dates. C’est peut-être debut 20ème).
    Cela laisse de profondes traces de trauma dans leur civilisation, comme ailleurs.
    La citation d’après l’Evangile permet de voir se déployer la parole prophétique (qui n’est pas réservée à l’Evangile, loin de là), dans sa terrible et effrayante splendeur.
    A le lire on peut très bien comprendre pourquoi rien ni personne ne peut se tenir debout là où elle passe, et pourquoi elle consume jusqu’aux cendres.
    J’aime bien ce que le personnage de Kazuko y oppose dans votre dernière citation.
    Il y a un temps pour tout, et heureusement il y a (encore) un temps pour que les femmes puissent mettre les enfants au monde.

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