
Enki Bilal
Notre vaisseau commun s’éloignait de la berge et s’enfonçait dans la nuit. Il n’y avait plus grand chose qui le retenait au lointain de ses origines. Nous mêmes étions d’ailleurs sortis depuis longtemps de la nature originelle. Plus homo depuis longtemps, construits et reconstruits de l’intérieur au moyen de prothèses et de médicaments, compensant nos failles grâce à des branchements informatiques raffinés mais dont nous doutions parfois de la fiabilité. Les réseaux du net avaient instauré une intelligence parallèle, lointaine et séparée de nos corps, lesquels corps ne se voyaient plus avoir d’utilité certaine, si bien que nous commencions à avoir des rêves d’immortalité. La société était un vaisseau sans amarres. La machine mue par des différences thermiques extrêmes menaçait à tout moment d’en exploser. Cette thermicité obéissait aux lois de la fortune. Des corps monstrueux et abstraits tentaient tant bien que mal de faire circuler les flux informationnels de la monnaie. Certains avaient argué qu’il aurait fallu opter pour une autre architecture de l’ensemble de ces flux : détruire ces corps, appelés banques et faire ce qu’il fallait pour que l’information circule de manière décentralisée, anonyme. De cette manière, les politiques auraient été contournés, leur arrogance et leur superbe balayées. Nous aurions pu enfin dépasser le cap de la représentation pour obtenir une action collective immédiate et sans relai. Mais nous n’avions pas pu convaincre les autres habitants, qui continuaient à croire que les vieilles recettes allaient ramener l’ensemble capitalistique à plus de raison et qu’il suffisait de s’indigner pour faire baisser la pression. On s’indignait trop, c’était devenu le seul échappatoire de ce qui bouillonnait dans chaque individualité, mais chacun savait au dedans de lui-même que cette pauvre émission de vapeur n’était que perte d’énergie sans valeur. La vie politique existait encore, régie par des tribus qui inventaient leurs dogmes en dépit de tout rapport à la vérité factuelle. L’essentiel était de « faire corps » disaient-ils, ou de construire des peuples comme, inlassablement, des colonnes de fourmis construisent leurs pelotes d’épines jusqu’à ce qu’elles s’effondrent. Le moment où tout avait commencé, le basculement, le prélude à l’exode, le début des emportements qui allaient nous laisser ivres et libres, mais libres de notre seul malheur, s’était situé en l’année 2019. Alors, revenons à cette année, que certains prophètes avant même qu’elle ne se déroule, avaient surnommé l’année de tous les dangers.
Depuis deux ans, un jeune ambitieux qui dut se prendre un jour pour Bonaparte occupait le poste envié de président de la République. Il était brillant et cultivé. Mais contrairement à ce que l’on avait pensé, il n’était pas venu là par le seul hasard. Son élection, en donnant à ce mot non seulement son acception démocratique mais aussi toute sa connotation d’être élu, désigné par quelque onction divine, n’était pas due au fait que le mot « chance » fût écrit en lettres de feu au-dessus de ses demeures successives, de son berceau d’abord, de ses chambres d’étudiant ensuite. Il avait rencontré en chemin des illustres bienfaiteurs, anges-gardiens et donateurs, magnats de la presse, riches entrepreneurs. Ces gens-là savent y faire : ils repèrent de jeunes élèves brillants, les flattent, les gonflent d’importance jusqu’à ce que ceux-ci, enfin, ne se sentant plus de joie… ouvrent un large bec et laissent tomber leur âme. Mais au moins pouvait-on penser que cet homme là, étant donnée son intelligence, allait pouvoir naviguer entre les récifs, donnant par moment aux plus riches ce qu’ils demandaient pour qu’ils continuent à soi-disant investir dans l’économie (soi-disant…) et aux moins riches de quoi quand même lui permettre d’asseoir une réputation de re-distributeur. Hélas, c’était sans compter sur le fait que les mesures qu’il prenait passaient pour n’être en rien capables de compenser le déficit de confiance des moins riches. C’est que l’inégalité de richesse entre les extrêmes du spectre des revenus avait atteint son point de rupture. D’où il s’ensuivit une atmosphère de révolte. Celle-ci éclata en novembre 2018 et fut connue sous le nom de « mouvement des Gilets Jaunes ». Les historiens chercheront à établir quelles manoeuvres souterraines, quels groupes plus ou moins suscités par des partis très à droite à propos de telle ou telle mesure qui ne passait pas, comme la réduction de la limite de vitesse sur les routes – alors que celle-ci n’avait pas d’autre raison que réduire le nombre de toutes ces morts absurdes parce qu’évitables qui noircissaient nos routes d’une sombre panique, ou bien la hausse prévue d’une taxe sur les carburants qui aurait eu comme effet d’inciter les gens à moins utiliser leur voiture particulière, étaient à l’origine de ce mouvement qui se revendiquait au départ anti-taxes et pro-automobiles. Le fait est que ce germe devait éclore et voir s’agglomérer à lui les multiples raisons qu’un peuple peut avoir de s’en prendre aux puissants, ceux dont on n’osait plus guère dire qu’ils l’opprimaient, mais à tout le moins qu’ils l’abandonnaient, voire le méprisaient. On vit – enfin – apparaître sur les écrans de télévision les visages jusque là anonymes de ceux qui portaient en eux une vraie colère, de transporteurs routiers en aide-soignantes ou infirmiers psychiatriques. Par eux, un peuple s’exprimait. Il ramenait à la surface de la conscience des autres ces cris étouffés, ces exaspérations anciennes, ces souffrances non dites présents dans le corps social depuis… une éternité. C’était comme si le livre de Bourdieu, La misère du monde, était tout à coup porté à l’écran et dans nos rues. C’est Bourdieu qui avait parlé de la véritable situation d’esclavage occupée par ceux et celles qui, pris entre les injonctions de l’Etat (« faire mieux, plus vite, avec moins de moyens ») et les réalités du terrain, doivent sans arrêt prendre sur eux-mêmes, tenter d’obéir à leur conscience tout en appliquant les règles édictées. La révolte des humains, des sans-grade, de ceux dont le président avait dit peu avant, dans une gare, qu’ils étaient des gens de rien, non pas qu’il ait voulu dire sans doute qu’ils n’existaient pas à ses yeux car c’était une figure de style, une manière de s’apitoyer, pas plus grave pris à la lettre que les mots utilisés dans le titre d’un livre autrefois célèbre d’un sociologue inspiré, « les
gens de peu » – mais tout de même entre « peu » et « rien », il y a « peu »… – cette révolte donc était normale. Quoi de plus normal en effet que de dire que l’on existe et qu’on estime ne pas être représenté ? Car ces « gens de peu », pour reprendre ce qui est à mes yeux une belle expression employée autrefois par Pierre Sansot, pour être présents dans la structure, comme dirait Badiou, n’en étaient pas moins absents de la représentation, ce qui en soi fait problème, oui absents, absents des délibérations, absents des débats, laissant au moment de décider ce qui serait en principe « la volonté générale » un grand vide, un grand manque. Car la société pour fonctionner a besoin à la fois d’une présence à elle-même – et celle-ci était bien arrimée par le biais du travail, notamment le travail fourni dans les endroits où l’on en a le plus besoin, comme les hôpitaux, les écoles, les routes, les voies ferrées… – et d’une représentation, sorte de miroir et de conscience d’elle-même, de sa globalité, sans quoi elle est comme un cerveau dont on a abimé les régions du cortex où l’on situe le plus souvent le siège de la conscience…
Comme souvent dans les cas de soulèvement – car c’en était un – la violence fut là. Il y aurait trop à dire sur elle. La violence est l’effet inéluctable des ruptures, ou du moins, c’est à ces moments-là qu’elle apparaît car le reste du temps, elle est là même si silencieuse, la violence contenue de la marmite à pression, la violence des eaux avant qu’elles ne renversent les digues, mais Brecht ne disait-il pas qu’on parle toujours de la violence des fleuves mais pas de celle des berges qui les enserrent1… Violence – contre-violence… un cycle. Celle de l’Etat n’est jamais en reste, qui se compta ici en yeux crevés, mains arrachées, fractures ouvertes. Quant à celle du Mouvement, elle se traduisit par des flammes (on parla d’une mère et sa petite fille qu’il avait fallu libérer d’un incendie d’immeuble dans un beau quartier), des démolitions, des saccages. Rien de neuf, quoi. Brel chantait qu’il fallait bien que le corps exulte. Dommage que des pauvres gens, kiosquiers à journaux, barmen, petits commerçants en payassent le prix… On croit s’attaquer aux médias et ce sont les modestes revendeurs qui sont punis. Ou les employés de banque. Qu’y peuvent-ils, eux, si leurs dirigeants assèchent le pays ? Doit-on décréter qu’être employé de banque est un métier déshonnorant ? Qu’il faudrait interdire ? Qu’est-ce pour nous, mon Coeur, que les nappes de sang / Et de braise, et mille meurtres, et les longs cris / De rage, sanglots de tout enfer renversant / Tout ordre ; et l’Aquilon encore sur les débris…
Et puis ce Mouvement lassa un peu. On y vit agitation sans réel projet, sans dessein formulé, revendications contradictoires, refus d’organisation, défiance à l’égard de tout écrit, méfiance envers la Pensée, creuset d’opinions nauséabondes tant, du moins, que quelques personnes estampillées ne diraient pas jusqu’où il faudrait aller sans aller trop loin. Quand Bourdieu parlait de la misère du monde c’était avant tout celle des cités, des populations issues de l’immigration or, là, il fallait bien dire que cette misère là semblait absente. Du fond de leurs HLM toujours en réfection, les jeunes français souvent d’origine musulmane – comme on dit en prenant des pincettes – rigolaient sous cape, ils avaient bien tenté le coup quinze ans auparavant, mais pour quels résultats ? Les gilets jaunes d’aujourd’hui leur savaient-ils d’ailleurs gré d’avoir tenté ? N’avaient-ils pas eux-mêmes à l’époque rejeté dans le mépris ces émeutes de banlieusards ? D’ailleurs si beaucoup d’entre eux se déclaraient « primo-manifestants » n’était-ce pas tout simplement parce qu’ils avaient toujours regardé dans l’indifférence (voire le rejet) les manifestations d’avant, lorsqu’elles étaient l’oeuvre des organisations syndicales ? Alors, la distance prise aujourd’hui à leur égard par une partie de la gauche n’était-elle pas un juste retour sur indifférence ? Et puis il y eut la question dite « des migrants », plus justement appelés, selon le terme proposé par Badiou, « prolétariat nomade ». Des gens aussi, mais d’autres gens, venus d’ailleurs, Danielle Sallenave dans sa brochure sur Jojo le gilet jaune les appelle pudiquement ainsi, gens venus d’ailleurs, mais n’est-ce pas se moquer un peu d’eux, les cantonner dans un euphémisme à la limite de l’ironie? S’ils sont venus d’ailleurs ce n’est pas parce que l’herbe était plus belle, la campagne jolie, Paris affriolant, ils venaient là – et il devait en venir beaucoup encore par la suite – chassés de chez eux par les guerres, les dictatures, la sécheresse, la misère, ils venaient là parce que peut-être ils pourraient trouver un travail leur permettant de vivre avec un peu plus de dignité, en ce sens en effet rien ne les distinguait des prolétaires d’autrefois, n’ayant avec eux que leur force de travail et prêts à la vendre à n’importe quel prix, et s’ils étaient rejetés, décriés, c’était bel et bien en raison d’un sentiment dit « identitaire » (mais dont ce « dit » était trompeur puisqu’il n’est pas à proprement parler « d’identité » dont on puisse être sûr, hormis dans le monde du fantasme, quand on se fie à l’esprit d’une langue, d’un peuple, d’une « race » comme essence d’un « nous » en oubliant tous les croisements, toutes les filiations, les compromis et les ententes dont nous sommes faits et surtout, surtout… qu’il n’est de pureté ni du peuple ni de la langue) éprouvé par un peuple qui était loin de ne pas recouper celui des gilets jaunes… Et pourtant on aurait dû à ces moments-là se rendre à l’évidence que rien ne pouvait empêcher les authentiques damnés de la terre de se déplacer, d’aller là où c’était aussi leur place car tout lieu sur cette terre est la place de ceux qui l’habitent, et des humains parmi eux. De même qu’il aurait fallu concevoir, lorsque les nouveaux dirigeants prirent le pouvoir – des dirigeants que l’on avait jusque là étiquetés comme « populistes » ce qui était une commodité de langage bien sûr – et qu’ils annoncèrent fièrement qu’ils ne s’embêteraient pas avec le remboursement de la dette – qui avait atteint largement le montant total du Produit Intérieur Brut – que désormais les créanciers, du moins ceux qui demeuraient après le dernier krach financier, non plus ne s’embêteraient pas, qu’ils n’accorderaient tout simplement plus leurs prêts, entraînant très vite un effondrement du système social, de l’aide accordée aux plus pauvres, du système de remboursement des soins de santé, un peu comme cela avait été déjà le cas en Grèce dans les années deux mille dix, mais en beaucoup plus grave car concernant un nombre bien plus grand de personnes, lesquelles tout à coup virent leurs pensions diminuer et avec elles leur espérance de vie.

Et c’était sans doute pour avoir omis tout cela, et aussi parce qu’on avait un peu trop imaginé que le « système », autrement dit ce qui existait avant comme ordre, souvent, il est vrai, menacé, mais permettant quand même de maintenir un socle, non pas une identité mais un réseau de liens, qui avait réussi jusqu’ici à assurer la santé, le prolongement permanent de l’espérance de vie, les hôpitaux, la médecine dont les prouesses sauvaient de maux anciennement mortels – même si souvent on était surpris d’entendre formuler des griefs ou des doutes à l’encontre de tels « progrès », mais on pensait alors que les mêmes qui souvent autour d’une table le soir à la veillée étaient prêts à vilipender la science, les technologies, les avancées de la biotechnologie, et jusqu’à la vaccination étaient ceux qui avaient déjà subi des opérations, à qui l’on avait placé une valve ou dont on avait traité le coeur avec des outils infiniment précis dirigés par General Positioning System et qui, de ce fait même, si ces prouesses et inventions n’avaient pas existé seraient tout simplement absents autour de cette table car morts depuis longtemps – ce système pouvait sans dommage s’écrouler sans qu’on ait prévu quelque chose pour le remplacer, ni, surtout, étendre les bienfaits qu’il avait apportés au reste de la planète (car c’est cela qui aurait été juste), que, maintenant que des décennies s’étaient passées, nous errions seuls et désemparés sur ce vaisseau énorme et noir, dans une eau huileuse et livide, à la recherche d’un port alors que tout, autour de nous, en criait la non-existence, et que les êtres encore vivants, qui n’étaient plus reliés entre eux que par des faisceaux électromagnétiques colportant les champs d’ondes et les radiations thermiques, tentaient de se rattacher à la pâle clarté de la dernière étoile qui n’avait pas encore disparu…
Communisme…







C’est un joli petit livre que C. a acheté sur l’île, de format 12,5 x 17,5, avec un élégant dessin sur la couverture représentant un phare dans le lointain qui domine un empilement de stries évoquant des couches géologiques à moins que ce ne soit la mer. Ecrit à deux mains, l’une géographe (Françoise Péron) et l’autre philosophe (Emmanuel Fournier). Il porte sur ce que cela fait d’aller sur une île, d’y aller souvent, et sur ce qui nous attire, des îles et plus particulièrement de cette île-là, Ouessant, dont on ne dira jamais assez qu’elle est la plus loin sur la carte, à l’ouest de l’Europe, celle au large de laquelle passent, très loin, cargos et tankers qui empruntent le rail du même nom qu’elle, guidés qu’ils sont, ou plutôt surveillés, par la grande tour-radar à l’entrée du port du Stiff. Ce livre est une mine, à moins qu’il ne soit un enregistreur sismique, tant il emmagasine à la fois d’informations et d’émotions qui nous parcourent lorsque nous accostons puis résidons un peu sur cette lande désertique aux mille facettes, et bordée par mille rochers et creux au fond desquels mugit le souffle écumant de la mer.
Là encore le parallèle peut être fait avec ces lointains royaumes de l’Himalaya qui ne furent pas seulement des oasis coupées du monde mais aussi des lieux de passage, voire de commerce sur les routes de la Soie – les caravansérails comme celui de Leh ne désemplissaient pas – ce qui permettait à des voyageurs venus de loin, Chine ou Asie Centrale, de marquer parfois une halte et de conquérir le coeur d’une locale, et c’est ainsi que l’on voyait tout à coup naître des enfants aux yeux bleus ou bien à la haute stature comme des paysans du Kham ou des guerriers Turkmènes. Ou bien sont nés de nombreux arghons (ou « sang mêlé ») résultant de mariages avec des musulmans, tout comme , dès « l’ouverture de l’île sur la grande terre par l’amélioration des liaisons maritimes un quart des mariages célébrés à Ouessant le furent entre une Ouessantine et un homme du continent » (p.72). Au Ladakh aussi, il fallait que les populations inventent des rites et des cérémonies au cours desquelles se tissaient des liens entre villageois et villageoises afin que l’on soit sûr qu’en cas de malheur, chacun ou chacune pourrait trouver de l’aide auprès d’un « frère » ou d’une « soeur » (au Ladakh, cela s’appelle pha-spun, littéralement « pères-frères »).










































