Dystopique – I

Enki Bilal

Notre vaisseau commun s’éloignait de la berge et s’enfonçait dans la nuit. Il n’y avait plus grand chose qui le retenait au lointain de ses origines. Nous mêmes étions d’ailleurs sortis depuis longtemps de la nature originelle. Plus homo depuis longtemps, construits et reconstruits de l’intérieur au moyen de prothèses et de médicaments, compensant nos failles grâce à des branchements informatiques raffinés mais dont nous doutions parfois de la fiabilité. Les réseaux du net avaient instauré une intelligence parallèle, lointaine et séparée de nos corps, lesquels corps ne se voyaient plus avoir d’utilité certaine, si bien que nous commencions à avoir des rêves d’immortalité. La société était un vaisseau sans amarres. La machine mue par des différences thermiques extrêmes menaçait à tout moment d’en exploser. Cette thermicité obéissait aux lois de la fortune. Des corps monstrueux et abstraits tentaient tant bien que mal de faire circuler les flux informationnels de la monnaie. Certains avaient argué qu’il aurait fallu opter pour une autre architecture de l’ensemble de ces flux : détruire ces corps, appelés banques et faire ce qu’il fallait pour que l’information circule de manière décentralisée, anonyme. De cette manière, les politiques auraient été contournés, leur arrogance et leur superbe balayées. Nous aurions pu enfin dépasser le cap de la représentation pour obtenir une action collective immédiate et sans relai. Mais nous n’avions pas pu convaincre les autres habitants, qui continuaient à croire que les vieilles recettes allaient ramener l’ensemble capitalistique à plus de raison et qu’il suffisait de s’indigner pour faire baisser la pression. On s’indignait trop, c’était devenu le seul échappatoire de ce qui bouillonnait dans chaque individualité, mais chacun savait au dedans de lui-même que cette pauvre émission de vapeur n’était que perte d’énergie sans valeur. La vie politique existait encore, régie par des tribus qui inventaient leurs dogmes en dépit de tout rapport à la vérité factuelle. L’essentiel était de « faire corps » disaient-ils, ou de construire des peuples comme, inlassablement, des colonnes de fourmis construisent leurs pelotes d’épines jusqu’à ce qu’elles s’effondrent. Le moment où tout avait commencé, le basculement, le prélude à l’exode, le début des emportements qui allaient nous laisser ivres et libres, mais libres de notre seul malheur, s’était situé en l’année 2019. Alors, revenons à cette année, que certains prophètes avant même qu’elle ne se déroule, avaient surnommé l’année de tous les dangers.

Depuis deux ans, un jeune ambitieux qui dut se prendre un jour pour Bonaparte occupait le poste envié de président de la République. Il était brillant et cultivé. Mais contrairement à ce que l’on avait pensé, il n’était pas venu là par le seul hasard. Son élection, en donnant à ce mot non seulement son acception démocratique mais aussi toute sa connotation d’être élu, désigné par quelque onction divine, n’était pas due au fait que le mot « chance » fût écrit en lettres de feu au-dessus de ses demeures successives, de son berceau d’abord, de ses chambres d’étudiant ensuite. Il avait rencontré en chemin des illustres bienfaiteurs, anges-gardiens et donateurs, magnats de la presse, riches entrepreneurs. Ces gens-là savent y faire : ils repèrent de jeunes élèves brillants, les flattent, les gonflent d’importance jusqu’à ce que ceux-ci, enfin, ne se sentant plus de joie… ouvrent un large bec et laissent tomber leur âme. Mais au moins pouvait-on penser que cet homme là, étant donnée son intelligence, allait pouvoir naviguer entre les récifs, donnant par moment aux plus riches ce qu’ils demandaient pour qu’ils continuent à soi-disant investir dans l’économie (soi-disant…) et aux moins riches de quoi quand même lui permettre d’asseoir une réputation de re-distributeur. Hélas, c’était sans compter sur le fait que les mesures qu’il prenait passaient pour n’être en rien capables de compenser le déficit de confiance des moins riches. C’est que l’inégalité de richesse entre les extrêmes du spectre des revenus avait atteint son point de rupture. D’où il s’ensuivit une atmosphère de révolte. Celle-ci éclata en novembre 2018 et fut connue sous le nom de « mouvement des Gilets Jaunes ». Les historiens chercheront à établir quelles manoeuvres souterraines, quels groupes plus ou moins suscités par des partis très à droite à propos de telle ou telle mesure qui ne passait pas, comme la réduction de la limite de vitesse sur les routes – alors que celle-ci n’avait pas d’autre raison que réduire le nombre de toutes ces morts absurdes parce qu’évitables qui noircissaient nos routes d’une sombre panique, ou bien la hausse prévue d’une taxe sur les carburants qui aurait eu comme effet d’inciter les gens à moins utiliser leur voiture particulière, étaient à l’origine de ce mouvement qui se revendiquait au départ anti-taxes et pro-automobiles. Le fait est que ce germe devait éclore et voir s’agglomérer à lui les multiples raisons qu’un peuple peut avoir de s’en prendre aux puissants, ceux dont on n’osait plus guère dire qu’ils l’opprimaient, mais à tout le moins qu’ils l’abandonnaient, voire le méprisaient. On vit – enfin – apparaître sur les écrans de télévision les visages jusque là anonymes de ceux qui portaient en eux une vraie colère, de transporteurs routiers en aide-soignantes ou infirmiers psychiatriques. Par eux, un peuple s’exprimait. Il ramenait à la surface de la conscience des autres ces cris étouffés, ces exaspérations anciennes, ces souffrances non dites présents dans le corps social depuis… une éternité. C’était comme si le livre de Bourdieu, La misère du monde, était tout à coup porté à l’écran et dans nos rues. C’est Bourdieu qui avait parlé de la véritable situation d’esclavage occupée par ceux et celles qui, pris entre les injonctions de l’Etat (« faire mieux, plus vite, avec moins de moyens ») et les réalités du terrain, doivent sans arrêt prendre sur eux-mêmes, tenter d’obéir à leur conscience tout en appliquant les règles édictées. La révolte des humains, des sans-grade, de ceux dont le président avait dit peu avant, dans une gare, qu’ils étaient des gens de rien, non pas qu’il ait voulu dire sans doute qu’ils n’existaient pas à ses yeux car c’était une figure de style, une manière de s’apitoyer, pas plus grave pris à la lettre que les mots utilisés dans le titre d’un livre autrefois célèbre d’un sociologue inspiré, « les gens de peu » – mais tout de même entre « peu » et « rien », il y a « peu »… – cette révolte donc était normale. Quoi de plus normal en effet que de dire que l’on existe et qu’on estime ne pas être représenté ? Car ces « gens de peu », pour reprendre ce qui est à mes yeux une belle expression employée autrefois par Pierre Sansot, pour être présents dans la structure, comme dirait Badiou, n’en étaient pas moins absents de la représentation, ce qui en soi fait problème, oui absents, absents des délibérations, absents des débats, laissant au moment de décider ce qui serait en principe « la volonté générale » un grand vide, un grand manque. Car la société pour fonctionner a besoin à la fois d’une présence à elle-même – et celle-ci était bien arrimée par le biais du travail, notamment le travail fourni dans les endroits où l’on en a le plus besoin, comme les hôpitaux, les écoles, les routes, les voies ferrées… – et d’une représentation, sorte de miroir et de conscience d’elle-même, de sa globalité, sans quoi elle est comme un cerveau dont on a abimé les régions du cortex où l’on situe le plus souvent le siège de la conscience…

Comme souvent dans les cas de soulèvement – car c’en était un – la violence fut là. Il y aurait trop à dire sur elle. La violence est l’effet inéluctable des ruptures, ou du moins, c’est à ces moments-là qu’elle apparaît car le reste du temps, elle est là même si silencieuse, la violence contenue de la marmite à pression, la violence des eaux avant qu’elles ne renversent les digues, mais Brecht ne disait-il pas qu’on parle toujours de la violence des fleuves mais pas de celle des berges qui les enserrent1… Violence – contre-violence… un cycle. Celle de l’Etat n’est jamais en reste, qui se compta ici en yeux crevés, mains arrachées, fractures ouvertes. Quant à celle du Mouvement, elle se traduisit par des flammes (on parla d’une mère et sa petite fille qu’il avait fallu libérer d’un incendie d’immeuble dans un beau quartier), des démolitions, des saccages. Rien de neuf, quoi. Brel chantait qu’il fallait bien que le corps exulte. Dommage que des pauvres gens, kiosquiers à journaux, barmen, petits commerçants en payassent le prix… On croit s’attaquer aux médias et ce sont les modestes revendeurs qui sont punis. Ou les employés de banque. Qu’y peuvent-ils, eux, si leurs dirigeants assèchent le pays ? Doit-on décréter qu’être employé de banque est un métier déshonnorant ? Qu’il faudrait interdire ? Qu’est-ce pour nous, mon Coeur, que les nappes de sang / Et de braise, et mille meurtres, et les longs cris / De rage, sanglots de tout enfer renversant / Tout ordre ; et l’Aquilon encore sur les débris…

Et puis ce Mouvement lassa un peu. On y vit agitation sans réel projet, sans dessein formulé, revendications contradictoires, refus d’organisation, défiance à l’égard de tout écrit, méfiance envers la Pensée, creuset d’opinions nauséabondes tant, du moins, que quelques personnes estampillées ne diraient pas jusqu’où il faudrait aller sans aller trop loin. Quand Bourdieu parlait de la misère du monde c’était avant tout celle des cités, des populations issues de l’immigration or, là, il fallait bien dire que cette misère là semblait absente. Du fond de leurs HLM toujours en réfection, les jeunes français souvent d’origine musulmane – comme on dit en prenant des pincettes – rigolaient sous cape, ils avaient bien tenté le coup quinze ans auparavant, mais pour quels résultats ? Les gilets jaunes d’aujourd’hui leur savaient-ils d’ailleurs gré d’avoir tenté ? N’avaient-ils pas eux-mêmes à l’époque rejeté dans le mépris ces émeutes de banlieusards ? D’ailleurs si beaucoup d’entre eux se déclaraient « primo-manifestants » n’était-ce pas tout simplement parce qu’ils avaient toujours regardé dans l’indifférence (voire le rejet) les manifestations d’avant, lorsqu’elles étaient l’oeuvre des organisations syndicales ? Alors, la distance prise aujourd’hui à leur égard par une partie de la gauche n’était-elle pas un juste retour sur indifférence ? Et puis il y eut la question dite « des migrants », plus justement appelés, selon le terme proposé par Badiou, « prolétariat nomade ». Des gens aussi, mais d’autres gens, venus d’ailleurs, Danielle Sallenave dans sa brochure sur Jojo le gilet jaune les appelle pudiquement ainsi, gens venus d’ailleurs, mais n’est-ce pas se moquer un peu d’eux, les cantonner dans un euphémisme à la limite de l’ironie? S’ils sont venus d’ailleurs ce n’est pas parce que l’herbe était plus belle, la campagne jolie, Paris affriolant, ils venaient là – et il devait en venir beaucoup encore par la suite – chassés de chez eux par les guerres, les dictatures, la sécheresse, la misère, ils venaient là parce que peut-être ils pourraient trouver un travail leur permettant de vivre avec un peu plus de dignité, en ce sens en effet rien ne les distinguait des prolétaires d’autrefois, n’ayant avec eux que leur force de travail et prêts à la vendre à n’importe quel prix, et s’ils étaient rejetés, décriés, c’était bel et bien en raison d’un sentiment dit « identitaire » (mais dont ce « dit » était trompeur puisqu’il n’est pas à proprement parler « d’identité » dont on puisse être sûr, hormis dans le monde du fantasme, quand on se fie à l’esprit d’une langue, d’un peuple, d’une « race » comme essence d’un « nous » en oubliant tous les croisements, toutes les filiations, les compromis et les ententes dont nous sommes faits et surtout, surtout… qu’il n’est de pureté ni du peuple ni de la langue) éprouvé par un peuple qui était loin de ne pas recouper celui des gilets jaunes… Et pourtant on aurait dû à ces moments-là se rendre à l’évidence que rien ne pouvait empêcher les authentiques damnés de la terre de se déplacer, d’aller là où c’était aussi leur place car tout lieu sur cette terre est la place de ceux qui l’habitent, et des humains parmi eux. De même qu’il aurait fallu concevoir, lorsque les nouveaux dirigeants prirent le pouvoir – des dirigeants que l’on avait jusque là étiquetés comme « populistes » ce qui était une commodité de langage bien sûr – et qu’ils annoncèrent fièrement qu’ils ne s’embêteraient pas avec le remboursement de la dette – qui avait atteint largement le montant total du Produit Intérieur Brut – que désormais les créanciers, du moins ceux qui demeuraient après le dernier krach financier, non plus ne s’embêteraient pas, qu’ils n’accorderaient tout simplement plus leurs prêts, entraînant très vite un effondrement du système social, de l’aide accordée aux plus pauvres, du système de remboursement des soins de santé, un peu comme cela avait été déjà le cas en Grèce dans les années deux mille dix, mais en beaucoup plus grave car concernant un nombre bien plus grand de personnes, lesquelles tout à coup virent leurs pensions diminuer et avec elles leur espérance de vie.

Et c’était sans doute pour avoir omis tout cela, et aussi parce qu’on avait un peu trop imaginé que le « système », autrement dit ce qui existait avant comme ordre, souvent, il est vrai, menacé, mais permettant quand même de maintenir un socle, non pas une identité mais un réseau de liens, qui avait réussi jusqu’ici à assurer la santé, le prolongement permanent de l’espérance de vie, les hôpitaux, la médecine dont les prouesses sauvaient de maux anciennement mortels – même si souvent on était surpris d’entendre formuler des griefs ou des doutes à l’encontre de tels « progrès », mais on pensait alors que les mêmes qui souvent autour d’une table le soir à la veillée étaient prêts à vilipender la science, les technologies, les avancées de la biotechnologie, et jusqu’à la vaccination étaient ceux qui avaient déjà subi des opérations, à qui l’on avait placé une valve ou dont on avait traité le coeur avec des outils infiniment précis dirigés par General Positioning System et qui, de ce fait même, si ces prouesses et inventions n’avaient pas existé seraient tout simplement absents autour de cette table car morts depuis longtemps – ce système pouvait sans dommage s’écrouler sans qu’on ait prévu quelque chose pour le remplacer, ni, surtout, étendre les bienfaits qu’il avait apportés au reste de la planète (car c’est cela qui aurait été juste), que, maintenant que des décennies s’étaient passées, nous errions seuls et désemparés sur ce vaisseau énorme et noir, dans une eau huileuse et livide, à la recherche d’un port alors que tout, autour de nous, en criait la non-existence, et que les êtres encore vivants, qui n’étaient plus reliés entre eux que par des faisceaux électromagnétiques colportant les champs d’ondes et les radiations thermiques, tentaient de se rattacher à la pâle clarté de la dernière étoile qui n’avait pas encore disparu…

1 Lu dans le récent texte bref paru chez Gallimard en collection Tract écrit par Danielle Sallenave (« Toto, le Gilet jaune »)
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Mark Alizart : Bitcoin et communisme

Communisme…
Le mot fait bondir. Presque plus personne ne le revendique. En tout cas pas les « Gilets Jaunes ». Il existe bien encore un « parti communiste » en France, mais qui représente si peu de gens, qui est si petit. Et qui, de toutes façons, évite soigneusement de mettre le mot trop en avant, comme s’il était tabou, comme s’il était devenu un repoussoir, un épouvantail qui ferait fuir le chaland. Il faut dire qu’ils y sont allés fort entre 1917 et 1991 avec leurs régimes autoritaires, caserniers, répressifs, meurtriers. Régimes de goulags et de terreur. C’était donc ça que voulait Karl Marx dans son manifeste ? Si c’est ça, alors oui, oublions. Si communisme veut dire Staline et les millions de paysans exterminés, les millions de citoyens déportés aux confins de la Sibérie, alors oui, il vaut mieux abandonner l’idée.
Et pourtant, il reste quelques audacieux, quelques téméraires, ne devrait-on pas dire quelques fous ? Ces fous peuvent s’appeler Badiou, Zizek, mais aussi Mark Alizart, dont il a déjà été question sur ce blog, à l’époque où il avait publié « informatique céleste », un livre qui, pour faire bref, montrait que la réalisation de la philosophie de Hegel se faisait dans l’informatique et grâce à elle. Alizart continue sur cette lancée. Cette fois c’est l’idée communiste qui pourrait se réaliser grâce à l’informatique. L’idée n’est pas neuve. Dès les années soixante, de doux rêveurs se sont pris à penser que l’informatique allait permettre d’administrer les choses de manière automatique au meilleur des intérêts du peuple. Alizart fait référence à Norbert Wiener, grand futurologue des années cinquante, prophète de la cybernétique, « rêvant d’un « gouvernement unifié de la Terre » reposant sur des algorithmes agissant de manière neutre, automatique et décentralisée » et il va jusqu’à dire – ce que je découvre et souhaiterais vérifier – que ce projet « verra le jour à l’initiative d’un homme politique communiste, Salvador Allende, dans les années soixante-dix. Conçu par un chercheur en cybernétique, lui-même assez excentrique, Stafford Beer, le projet CyberSyn, pour Cybernetic Synchronization consistera à collecter des données dans les usines et à les transmettre par télex à un centre de commandement où un ordinateur sera chargé d’assurer la stabilité systématique de l’économie de manière automatique et décentralisée ». Je reste d’autant plus perplexe que je sais que Salvador Allende n’était pas à proprement parler « un homme politique communiste » (!).

Norbert Wiener

Faisons crédit à Mark Alizart des bonds énormes effectués par l’informatique depuis les années soixante-dix, qui peuvent expliquer que si le projet pharaonique de gérer l’économie de manière décentralisée n’a guère pu se réaliser jusqu’ici, il aurait des chances de s’accomplir dans le futur grâce notamment au Big Data et… aux blockchains.


Nous y voilà : là est le propos principal de l’auteur, nous montrer que le surgissement soudain de cette technique révolutionnaire, autorisant l’apparition du Bitcoin, est potentiellement riche d’un système économique entièrement nouveau qui se passerait des banques et court-circuiterait les oligarchies. Si seulement c’était vrai… En pleine crise des Gilets Jaunes, Mark Alizart a d’ailleurs publié sur le site A.O.C. un article intitulé « Gilets Jaunes et Bitcoin, mêmes combats ? » où il dit : « même défiance envers les élites, même critique de l’opacité de la démocratie représentative, même projet d’auto-organisation citoyenne décentralisée ». Je veux bien le croire. Ou essayer de le croire. Mais il faut bien reconnaître aussi que les risques sont tangibles de voir basculer cette nouvelle technologie vers toute autre chose : un enième avatar de la façon dont une frange de la population peut profiter de ses avantages tant pécuniers que liés au savoir… car qui comprend vraiment aujourd’hui la manière dont ça fonctionne, le bitcoin ?

Il y a à sa base, bien sûr, une idée formidable qui tient à un renversement : alors que jusqu’ici la communication numérique semble irrémédiablement liée à un pouvoir de contrôle sur la population, à une possibilité de divulguer, via Big Data, les informations personnelles de tout un chacun afin d’en faire un honteux commerce qui bénéficie aux grandes entreprises comme les GAFA, la technologie sur laquelle se base Bitcoin ouvre la voie du secret total des transmissions, de la non-reproductibilité de l’information, bref à l’autonomie de chacun par rapport à tous. Alors allons-y.

Sauf que… oui sauf que ce type de technologie est hyper-consommatrice d’énergie bien entendu… On parle pour faire fonctionner le Bitcoin d’une quantité d’énergie équivalente à celle consommée par un petit pays développé entier… Alors ?

Alors, il faut réfléchir évidemment… car rien n’est simple. Les calculs que l’on fait en ce moment dans les laboratoires pour mesurer l’ampleur des risques que l’on encourt du fait du réchauffement climatique, ou bien de l’activité sismique (inévitable) ou bien encore des astéroïdes qui se déplacent autour de notre Terre sont eux aussi très consommateurs d’énergie. A un responsable de la recherche à qui on demandait s’il valait bien la peine, dans ces circonstances, de continuer de tels calculs, celui-ci répondit : « cela dépend de la taille de l’astéroïde ! ». Car en effet, il est des cas où il vaut encore mieux se mettre en péril par tarrissement de l’énergie que par laisser faire… C’est le raisonnement que l’on peut avoir avec les technologies de type Bitcoin. La vraie question, dit Mark Alizart, « est donc de savoir s’il possède la vitesse de libération qui permet de poursuivre l’oeuvre de la nature en allant plus vite que son effondrement ».

On peut se demander à ce stade pourquoi on aurait si besoin de Bitcoin.

C’est qu’il devient de plus en plus difficile de contester les ravages du système actuel1. Parmi les risques qui nous guettent, figure au premier rang celui d’une crise financière. Les cycles sont devenus presque non maîtrisables. Les ultra-riches se prémunissent des conséquences des catastrophes à venir en essayant de devenir… encore plus riches, ce qui ne fait évidemment qu’accentuer les déséquilibres et nous précipiter un peu plus vers la crise, dont ils espèrent réchapper. Ils espèrent même réchapper à la crise climatique générant des chaleurs excessives qui pourraient rendre la Terre invivable. Ce n’est pas Mark Alizart mais c’est ici Bruno Latour (Où atterrir?) qui attire notre attention sur le fait que les multi-milliardaires peuvent planifier des départs… sur Mars. On n’a jamais vu, depuis quelques temps, autant de documentaires scientifiques sur l’exploration spatiale tendant à nous persuader qu’il sera possible un jour d’envoyer des humains vers une exo-planète (même s’ils n’arrivent qu’après plusieurs générations de vie à l’intérieur d’un vaisseau spatial!). Pour Latour, un signe tangible de cet état d’esprit est déjà le retrait des Etats-Unis des accords de la COP 21. On se fiche du climat, autant profiter des derniers instants pour thésauriser et prévoir des échappatoires réservées à ces happy fews.

Ainsi, ce n’est pas tant le communisme que pourrait instaurer l’usage du Bitcoin que… simplement la poursuite de l’humanité (mais me diront mes vieux amis marxistes, c’est la même chose… l’Humanité n’est-il pas le journal du Parti Communiste?).

Reste à savoir comment et pourquoi. Ici, les choses se compliquent un peu. Il serait trop long d’exposer ici sur quels principes fonctionne cette technologie (il est de très bons livres sur le sujet). Disons simplement que par utilisation d’un Internet crypté (genre Darknet… aïe, les soupçons de brigandage déjà!), il est possible à n’importe qui d’accéder à des blocs anonymes sur lesquels s’enregistrent toutes les transactions depuis l’origine de la « chaîne » (on parle un peu du blockchain comme on parle d’une « chaîne du bonheur » sauf qu’elle est vraiment universelle et qu’elle possède des garde-fous pour éviter les effets néfastes de ce type de chaînes). Les communications se font selon des protocoles hautement sécurisés. Par exemple, il est impossible d’inscrire deux transactions en même temps (qui risqueraient de se contredire) parce que l’inscription de chacune suppose la résolution par la machine d’un problème dont on sait précisément le temps qu’il faut pour qu’elle le résolve : prise par la recherche de la solution, la machine « n’aura pas le temps » de faire deux tâches en même temps ! Comme l’écrit Alizart (p. 76) :

Jusqu’à Satoshi [l’inventeur], l’information traitée par le ordinateurs était sans prix, puisqu’elle était copiable à l’infini. Avec Bitcoin, le concept d’information non duplicable apparaît, si bien qu’un bitcoin peut avoir de la valeur. […] Le coin est le bloc lui-même, ou plus exactement l’espace d’écriture qu’il contient […] Si un coin a une valeur, c’est au même titre qu’un terrain peut en avoir : posséder un lotissement sur Bitcoin, qui n’en comptera que 21 millions par décision de Satoshi, c’est comme posséder une place dans un parking qui compte 21 millions de places. Sa valeur est d’autant plus grande qu’il y a d’habitants qui veulent se garer. Si ce n’est qu’ici, les voitures qui se garent sont le message que les gens peuvent avoir envie de stocker, à leur tour, sur leur allotissement.

Evidemment, rien à voir avec les monnaies classiques dont la valeur est indexée sur un étalon : or (autrefois) ou dollar (aujourd’hui) avec les inconvénients monstrueux que cela comporte (en gros, les Etats-Unis peuvent faire ce qu’ils veulent… et le système ne peut être changé qu’en prenant d’assaut la Maison Blanche… ce qui n’est pas près d’arriver!) :

Les bitcoins ne peuvent être échangés contre rien de tangible, sinon la quantité d’électricité qu’il a fallu consommer pour les fabriquer. La valeur d’un bitcoin tient donc tout entière dans le fait qu’il peut en avoir une, au sens où une fois qu’un bitcoin porte une inscription, elle est ineffaçable et infalsifiable. Le bitcoin est un pur « ceci » […] Sa valeur réside dans la forme que le protocole lui donne. Si un mineur [possesseur de bitcoins] Z dit qu’écrire dans son bloc coûte 1 euro et que quelqu’un est d’accord pour donner 1 euro au mineur Z en échange du droit à être cette personne qui peut écrire un secret dessus, alors ce bitcoin vaut vraiment 1 euro. Cette personne Y n’achète rien de tangible, si ce n’est la possibilité d’avoir ce bit d’espace sur la blockchain et d’en faire ce qu’il veut.

Fascinant : la propriété d’être un pur « ceci ». Un pur locus… (locus solum disaient Raymond Roussel et… Jean-Yves Girard, il ne sera rien d’autre que le lieu – nous avons, quelques amis et moi, travaillé sur l’usage des loci en logique, je m’étonne que mes amis, plus jeunes que moi, n’exploitent pas plus loin leurs idées, note entre parenthèses… s’ils viennent à lire ceci).

S’il y a quelque chose de critiquable là-dedans, je l’ai déjà formulé plus haut. Qui a confiance ? Comment la confiance peut-elle venir si on ne comprend pas exactement comment ça fonctionne ?

Mais s’il y a quelque chose d’admirable, c’est la façon dont cette réflexion relance la théorie économique et la pensée marxiste. Alizart sait fort bien mettre en évidence des aspects de la pensée du grand Karl que le marxisme officiel a soigneusement masqués. Marx avait une grande culture scientifique, comme Freud d’ailleurs, et les deux se référaient à la thermodynamique et à ses grandes lois (principe de conservation de l’énergie, mais aussi principe de dissipation). Il pensait donc l’économie sur le modèle d’une machine thermodynamique (c’est-à-dire d’un système « loin de l’équilibre », pour l’opposer aux systèmes classiques régis par l’équilibre comme on croyait alors que l’était par exemple le mouvement des astres). L’énergie, c’était le travail. Encore un effort et on allait découvrir, avec Shannon, l’information (mais Maxwell déjà avec son démon avait émis une hypothèse sur le rôle de l’information dans un système). A quoi l’information correspondait-elle si ce n’est à la monnaie qui, comme le constate Marx (en tout cas c’est ce que dit Alizart) est plus qu’une marchandise puisqu’elle est aussi un signe. Elle signifie la valeur d’une marchandise, donc apporte une information sur celle-ci. Il n’y avait donc pas beaucoup à ajouter pour passer d’une théorie énergétique à une théorie informationnelle. Ce n’est pas tout à fait ce qu’a fait Marx pourtant. Mais l’auteur de « cryptocommunisme » le crédite d’un parallèle troublant entre sa fameuse théorie de la plus-value et le principe d’entropie dont on sait qu’il est central en thermodynamique et qu’il a sa traduction en termes d’information. Oui, l’entropie d’un système est croissante, ce qui signifie que son inverse, la néguentropie est décroissante, or la néguentropie c’est l’information. Lorsque Marx constate qu’un vice fondamental du capitalisme est la baisse tendancielle du taux de profit, il ne ferait donc qu’importer ce second principe dans le monde de l’économie. On sait ce qu’il en tire comme idée : la chute programmée du capitalisme… laquelle n’est toujours pas arrivée… c’est qu’il doit y avoir un défaut quelque part. Alizart lui reproche de ne pas connaître assez les subtilités de l’information qui est susceptible de revêtir de multiples formes. Or pourtant il semble que Marx ait eu l’intuition qu’il fallait avoir. Mais ce n’est pas dans le Capital, c’est dans les Grundrisse, un texte qui depuis longtemps sent le soufre (ce n’est qu’en mai 68 que certains théoriciens du marxisme ont mis le nez dedans, je me souviens des livres des éditions de Minuit, collection Argument ou de l’article de Jorge Semprun dans l’Homme et la Société). Marx y découvre qu’il y a une sur-valeur par rapport à la valeur économique usuelle destinée par nature à dépérir, c’est la quantité d’intelligence accumulée dans la société, le savoir, la connaissance, autrement dit, bien avant qu’on ne parle en ces termes : le capital cognitif, lequel s’accroît. Si l’énergie se dissipe, l’information, elle, demeure et se partage entre ceux qui la reçoivent et c’est elle en fin de compte qui évite que le système ne s’effondre. Reste évidemment aux humains à récolter cette information et faire en sorte qu’elle privilégie l’humanité par rapport au profit, que l’humain puisse agir en somme à l’instar du démon de Maxwell qu’on suppose tellement informé qu’il est capable, là où il est situé, de répartir les particules qui s’échappent du moteur de manière à refroidir ou au contraire à réchauffer le gaz qui s’y trouve…

J’ajouterai : peut-être faut-il aussi, pour que cela ait lieu, que l’information subisse une ultime transformation, vers, cette fois, l’esthétique, le sentiment de la beauté, ce qui représente une valeur encore supérieure, pour reprendre le terme de Marx, un ineffable, un « résidu divin » pour reprendre une expression lue à l’occasion de l’incendie de Notre-Dame. Il y a encore beaucoup à penser dans ce registre. Il reste que sans arrêt, l’humain produit du symbole, de la beauté, en ajout et complément de la simple « information » et que là – et là seul à mon sens – réside le peu d’espoir que nous pouvons encore avoir dans cette poursuite de l’humanité que nous pouvons appeler à loisir et si cela nous chante : communisme. Mark Alizart semble anticiper ma remarque au chapitre 5 : contre la communication, notant que jusqu’à présent, nous n’avons utilisé l’informatique que pour communiquer, autrement dit, nous traitons l’information comme une marchandise alors qu’elle est bien plus car elle contient potentiellement l’acte de créer. Or, comme le disait Deleuze, « Créer a toujours été autre chose que communiquer. L’important ce sera peut-être de créer des vacuoles de non-communication, des interrupteurs, pour échapper au contrôle ». Et d’évoquer alors une information « valeur » en elle-même qui pourrait avoir la faculté d’être à elle-même sa propre forme-argent, qui pourrait s’échanger sans en passer par la conversion monétaire. On l’a compris, pour Alizart, c’est le bitcoin, auquel il attribue à un autre endroit du texte, la vertu d’être une « monnaie vivante »…

Oui, tout, plutôt que laisser accaparer la beauté par les magnats de la finance, leur laisser nourrir l’illusion qu’ils pourront s’en sortir sans nous et faire revivre dans un autre monde une civilisation à leur propre goût dont nous, les 99 % restants seraient exclus…

1 Qu’on l’appelle « capitaliste », « ultra-libéral », ou « néo-libéral » comme on veut…
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Poèmes d’Ouessant

en marchant, en lisant les poésies de Jeanine Baude, je découvre que la poésie, c’est le silence. Le silence des îles n’est pas ce que l’on croit, c’est-à-dire une simple absence de bruit. Le silence est ce qui reste quand on a effacé les mots inutiles et qu’en soi-même, il n’y a plus rappel d’informations parasites. Je touche du doigt que l’information est le juste contraire de la poésie. L’information se mesure en bits et en octets. Pas la poésie. L’information véhicule des données superficielles qui engloutissent l’essentiel. Pas la poésie. La poésie dit juste ce qui ressort de notre face à face avec le réel. Elle seule, parmi les manifestations langagières de l’humain, soutient la confrontation avec le ciel, les océans, le bruit des vagues.

Île
île de face et de profil
à végétation rase
matelas d’herbe
à mouton de roche

grands amas
sous la brume
qui lentement passe
avec les goëlands

île
île de fantômes
et de cris d’oiseaux
de voix qui se répercutent
d’un rocher à un autre
de vent qui siffle
un son de flûte

monstres
carcasses alignées
des bâteaux naufragés

austère amer
vaisseau de nulle part
coques de noix broyées

flancs d’églises
grisaillées

*

Niou Huella

troupeau ô troupeau
des maisons basses
fenêtres carrées
ornées de fil des anges

cours d’herbage
et de brebis

chambres à coucher
en coffres enluminés
et joyaux de cristal
amassés près des poutres

soleil
éclat de phare sur les vitres
statuettes de vierge
portant chance à qui
les écoute

carreaux de nuages
et fruits sauvages
roses de Chine
ronces d’orage
sous l’aubépine

*

estompée la lumière
le froid deviendra clair

*

neige et vent
un après-midi
d’espoir

*

brisants
de loin silencieux
cris des baleines
qui ne viendront pas
jusqu’ici

***

blessure des rochers
sous la marée qui saigne

envolées de mouettes
sous le regard lointain
de qui erre

et reste hagard

pointe Cadoran

*

aujourd’hui, le feu nous a tout pris. La masse sombre qui se détachait dans la brume du matin, l’éclat d’une cathédrale, la souffrance de Quasimodo et la beauté d’Esmeralda. Paris, 15 avril 2019

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Terre éloignée et Pays des cols (*)

C’est un joli petit livre que C. a acheté sur l’île, de format 12,5 x 17,5, avec un élégant dessin sur la couverture représentant un phare dans le lointain qui domine un empilement de stries évoquant des couches géologiques à moins que ce ne soit la mer. Ecrit à deux mains, l’une géographe (Françoise Péron) et l’autre philosophe (Emmanuel Fournier). Il porte sur ce que cela fait d’aller sur une île, d’y aller souvent, et sur ce qui nous attire, des îles et plus particulièrement de cette île-là, Ouessant, dont on ne dira jamais assez qu’elle est la plus loin sur la carte, à l’ouest de l’Europe, celle au large de laquelle passent, très loin, cargos et tankers qui empruntent le rail du même nom qu’elle, guidés qu’ils sont, ou plutôt surveillés, par la grande tour-radar à l’entrée du port du Stiff. Ce livre est une mine, à moins qu’il ne soit un enregistreur sismique, tant il emmagasine à la fois d’informations et d’émotions qui nous parcourent lorsque nous accostons puis résidons un peu sur cette lande désertique aux mille facettes, et bordée par mille rochers et creux au fond desquels mugit le souffle écumant de la mer.

L’île…

Cette petite terre là-bas en mer, avec son individualité rétive, échappe à l’absorption du continent universel, normalisateur et niveleur, et à son pouvoir d’équivalence. La mer tout autour, et qu’il a fallu franchir, a forcé à rompre. On savait qu’on y laisserait des plumes, mais on ne savait pas que la mer enlèverait au passage ce qui ailleurs empêche le mouvement. (p. 9) dit la géographe

et le philosophe lui répond :

Pourtant l’île c’est aussi l’enfer d’un milieu clos où il faut vivre en composant à tous les instants avec les autres qui vous observent, vous critiquent, vous assassinent, l’air de rien, juste avec un mot, un innocent sobriquet, qui vous a été attribué on ne sait même plus par qui, un soir de relâche, mais qui le lendemain, a déjà fait le tour de toutes les maisons, comme porté par le vent.

Et oui, contradictions…

Nous sommes pleins de contradictions. Il serait illusoire de vouloir les résoudre toutes. Mieux vaut essayer de les agencer à l’avantage de chacun de nos morceaux, en tenant compte de l’ensemble. En somme, aménager en nous une société interne supportable. L’île, espace fragmenté, divisé, fait de morceaux d’espaces différents, qu’elle maintient pourtant dans une unité, est un bon modèle pour nous penser. Le tout amène les parties à s’individualiser, avec un effet de création de diversité comme nulle part ailleurs. (p. 11)

Il faut bien reconnaître en effet que l’île produit sur nous cet effet d’avoir envie de réfléchir, de revenir sur soi-même, de se concentrer sur une intimité pour mieux penser, comme si l’on s’était délivré, en quittant le continent, des liens pesants qui nous attachaient à des conventions, des présupposés et des obligations. On a bien sûr envie de peindre, de dessiner, d’écrire de la poésie plus encore que lorsque nous sommes dans nos terres habituelles, qui nous semblent bornées par rien, en tout cas par aucune mer, où il nous semble possible d’aller n’importe où, à droite et à gauche, sans obstacle, atteignant des villes et ne les dépassant que pour d’autres villes plus loin, ou bien jusqu’à une côte mais alors il est toujours possible de rebrousser chemin et d’aller vers d’autres espaces – l’Europe est si grande, surtout quand on la complète par le continent asiatique. Pourquoi cela, pourquoi cet effet ?

D’abord – dit le philosophe – parce que le lieu est circonscrit, et qu’il se produit un effet de réfraction : du fait des frontières établies par la mer et de son apparence illimitée, le regard revient vers l’intérieur, se replie, se recentre pour s’accrocher à des détails. Tous l’espace se plie sous ce besoin nouveau de regarder. Sur l’île, on peut s’étonner – et on s’étonne – de rien. Les oiseaux de mer et les oiseaux de l’air, les moutons de terre… C’est l’étonnement qui est nouveau. De s’étonner à nouveau, simplement. L’île pousse à aimer, et quand on aime, on regarde autrement.

Un espace aussi restreint, et tel que lorsqu’on y vient, sauf dans le cas de quelques touristes pressés qui, aujourd’hui, peuvent faire l’aller-retour Brest – Ouessant dans la journée, c’est pour quelques temps au moins puisqu’il est hors de question de décider de l’heure voire du jour où l’on repartira (il est vrai qu’existe aussi un petit avion qui relie l’île au continent quotidiennement, ce dont ne tiennent pas compte nos auteurs, ligne que les habitants de l’île ont défendue à une époque où elle était menacée car ils y voyaient une sécurité réelle – peut-être se souvenaient-ils de la fois où des médecins négligents étaient partie en emportant avec eux la clé de l’armoire à pharmacie), un tel espace donc est forcément le lieu d’un investissement émotionnel, plus que ne peuvent l’être des terres offertes à longueur d’année, sillonnées de routes et de lignes de TGV.

Dans cette attention toute spéciale, vient se loger la passion ethnographique, le goût de savoir comment les autochtones peuvent vivre leur insularité, quels moyens ils mettent en place pour nouer entre eux des rapports de solidarité indéfectibles, quelles légendes et quels récits ils inventent pour donner sens au paysage et le lire continuellement comme ailleurs on a pu lire des livres sacrés.

Ce goût de l’autre et de ses coutumes n’évoque en moi qu’un autre exemple que j’ai pu rencontrer au cours de ma vie voyageuse, celui du Ladakh, dans les confins Nord-Ouest de l’Inde et des Himalayas. Car là aussi s’est développée, par l’effet de l’isolement, une culture forte engendrant des liens puissants entre les habitants, là aussi apparaît une nature d’une rare beauté, dont les éléments sont continuellement interprétés.

Car les frontières que trace la mer, les chaînes de montagne peuvent aussi les disposer, surtout quand elles paraissent quasi infranchissables si ce n’est par des cols d’altitude élevée et la moitié du temps fermés par la neige. Alors que dans l’océan se déploient des îles, pouvant d’ailleurs rester oubliées de longs siècles (nous parlions de Tromelin il n’y a pas si longtemps), ce sont des oasis qui voient le jour dans les déserts montagneux comme le Ladakh.

Contrairement aux idées reçues qui voudraient que les habitants d’une île vivent tout le temps entre eux, ne se mariant qu’entre eux, avec la consanguinité qui en résulterait, Emmanuel Fournier et Françoise Péron montrent qu’Ouessant reçut toujours la visite de marins étrangers, d’exilés, de sortes de bagnards (un peu avant 1914) ou de soldats en garnisons (1898) qui ont enrichi le patrimoine génétique.

Là encore le parallèle peut être fait avec ces lointains royaumes de l’Himalaya qui ne furent pas seulement des oasis coupées du monde mais aussi des lieux de passage, voire de commerce sur les routes de la Soie – les caravansérails comme celui de Leh ne désemplissaient pas – ce qui permettait à des voyageurs venus de loin, Chine ou Asie Centrale, de marquer parfois une halte et de conquérir le coeur d’une locale, et c’est ainsi que l’on voyait tout à coup naître des enfants aux yeux bleus ou bien à la haute stature comme des paysans du Kham ou des guerriers Turkmènes. Ou bien sont nés de nombreux arghons (ou « sang mêlé ») résultant de mariages avec des musulmans, tout comme , dès « l’ouverture de l’île sur la grande terre par l’amélioration des liaisons maritimes un quart des mariages célébrés à Ouessant le furent entre une Ouessantine et un homme du continent » (p.72). Au Ladakh aussi, il fallait que les populations inventent des rites et des cérémonies au cours desquelles se tissaient des liens entre villageois et villageoises afin que l’on soit sûr qu’en cas de malheur, chacun ou chacune pourrait trouver de l’aide auprès d’un « frère » ou d’une « soeur » (au Ladakh, cela s’appelle pha-spun, littéralement « pères-frères »).

On pourra également constater que dans ces sociétés où les hommes étaient soumis à rudes épreuves (des marins ou des marcheurs partant en expédition fort loin de chez eux), les femmes occupaient (et occupent sans doute encore aujourd’hui) une place centrale. C’était elles à Ouessant qui assuraient la continuité de la transmission, la survie au quotidien par le biais des cultures (blé dur ou pommes de terre) et les passages obligés dans les lieux de culte.

Maîtresse de famille, c’est elle qui élève les enfants et leur transmet la culture insulaire. Par le jeu des partages et de la tradition qui exclut les hommes des arrangements d’héritages, elle est totalement maîtresse de la terre et de la maison qui est au coeur de la petite exploitation qu’elle anime. (p. 73)

Cela a quelques rapports avec les moeurs en pays ladakhi où, là aussi, par la force des choses, il avait fallu imposer un régime matrimonial (polyandrie) faisant de la femme ayant épousé plusieurs frères une régnante au sein d’une « maison » (khanpa), ravalant les plus jeunes frères à des rangs subalternes (mais aussi il est vrai les plus jeunes soeurs qui n’avaient plus le choix que de devenir nonnes ou d’épouser un musulman ou un chrétien, voire de se prostituer). Pascale Dollfuss, l’ethnologue, parle dans son livre extraordinairement éclairant paru en 1989 (Lieu de neige et de genévriers – livre aujourd’hui épuisé) de « la tristesse de l’épouse restant seule au foyer pendant les longs mois où son mari part faire du commerce ou garder les troupeaux à l’estive » : ne croirait-on pas lire, aussi bien, description de la femme de marin laissée seule en son île ? La différence tient beaucoup à ce qu’en pays bouddhiste, la femme célibataire dégringole dans l’échelle des statuts, ce qui semble moins être le cas en Bretagne catholique… et pourtant… si la femme célibataire en terre ouessantine jouissait d’un certain respect (surtout lorsque c’était par veuvage suite à un naufrage), il n’en reste pas moins que la communauté ne lui laissait guère de liberté à réaménager sa vie et qu’elle était au centre des fantasmes plus ou moins érotiques, comme cette histoire de deux jeunes filles que le vent emporta dans le village de Pern (qui n’existe plus aujourd’hui) au prétexte qu’elles omettaient systématiquement de répondre à l’appel du clocher de Lampaul quand il battait le rappel des ouailles.

Ainsi l’île nous invite-t-elle au songe, à la divagation qui ne porte pas à conséquence pour peu que l’on se rétablisse au moment où les projets et les rêveries semblent s’embourber. Qu’importe après tout que les comparaisons que l’on échaffaude restent un peu bancales, que l’on mélange la hauteur des vagues et l’altitude des cols enneigés, le blanc badigeonnée sur les rochers pour fabriquer des amers (comme c’est le cas des deux côtés, Nord et Sud de la partie ouest de l’île) et ce même blanc étalé sur les lha-to (petits monticules d’offrandes offertes aux divinités des monts du Zanskar ou du Karakoram) et les chörten, mais aussi jeté sur les murs des maisons pour en faire fuir les démons ?

Rien n’étonne plus le voyageur qui trace des pistes et des lignes de correspondance entre des territoires éloignés les uns des autres qui se rencontrent de manière sous-terraine par le fait des coutumes des hommes qui obéissent souvent aux mêmes lois, aux mêmes contraintes qui façonnent leurs esprits d’un côté et de l’autre du monde.

(*) Enez Eusa : Terre éloignée, La-dags : pays des cols

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Ouessantissime

par delà la presqu’île de Feunteun Velen, le phare de la Jument

Quatrième visite à Ouessant. Toujours au printemps, mais cette fois un peu plus tôt afin de bénéficier de la Grande Marée… Les vagues à la marée montante peut-être seront plus fortes, elles gifleront davantage les promontoires et les îlots déchiquetés. Nous marcherons dans l’herbe épaisse et molle comme sur un matelas de plumes. Nous préférerons cette fois la marche au vélo. Le vélo privilégiait la rapidité, on pouvait être sur l’heure à point nommé pour apercevoir un rayon de soleil se réfractant dans l’écume de la pointe de Pern, ou bien aller de nuit se faire embrasser par les rayons géants du Créac’h. Mais si nous privilégiions la lenteur ? L’avancée au gré des choix de nos pas sur les sentiers côtiers que l’on n’atteint pas à bicyclette…

L’île d’Ouessant est découpée en quatre zones géographiques, chacune avec son caractère propre. Au Nord-Est – où l’on accoste – la pointe de Cadoran, sauvage et presque inhabitée, la plus éloignée du bourg central de Lampaul, et le phare du Stiff – le plus ancien, construit sur ordre de Colbert en 1695, aujourd’hui complété par la haute et fine tour du CROSS-CORSEN veillant sur le trafic en haute mer et par le sémaphore voisin qui commande les autres phares de l’île. Au Sud-Est, Penn Arlan et plusieurs petits hameaux, où l’on voit les rares arbres de l’île, saules et peupliers, au Sud-Ouest, la presqu’île de Feunteun Velen (la fontaine jaune) à la pointe déchiquetée et aux falaises ventées, et au Nord-Ouest, la pointe de Pern, à raz les vagues et les embruns, dominée par les silhouettes des pylones construits dans les années trente pour amener l’électricité au phare de Nividic, qui sont comme des Don Quichotte affrontant l’écume, et par le phare du Créac’h, un peu en retrait sur une hauteur, le plus puissant qui soit.

Ouessant, comme toutes les îles sans doute, mais celle-ci encore plus que les autres à cause de sa situation exceptionnelle de bout ultime de l’Europe, donc la plus éloignée qui soit des remugles du temps, est un havre pour poètes (le nom breton de l’île est : Enez Eusa, « l’île la plus éloignée »). A la boutique de Lampaul qui fait en même temps presse, papeterie et librairie, je découvre ainsi l’œuvre poétique complète de Jeanine Baude qui partage son temps entre Paris et ce bout du monde. Ses poèmes sur Ouessant sont courts, posés sur la page comme des galets, profitant des marges blanches. Elle compare quelque part les phares d’Ouessant à des anneaux passés aux doigts de l’île, Kéréon pour Penn Arlan, la Jument à Porz Doun (extrémité de la presqu’île de Feunteun Velen), Nividic à Pern, le Créac’h un peu plus haut et le Stiff à Cadoran. La nuit quand on sort malgré le froid, si on trouve un point assez haut pour dominer l’île, on les verra tous, ces veilleurs de la nuit, cligner de l’oeil, tour à tour en rouge et en blanc.

Randonnée à Pern le jour même de notre arrivée à l’heure de la marée encore basse en partant du hameau de Kerhéré. Au loin s’impose la masse du Créac’h et de ses dépendances (le musée des phares et balises). Du sentier de départ, on a tôt fait d’apercevoir, entre deux monticules d’herbe, la tête de la Jument. Pensée pour ce film qui s’y passe, l’Equipier, avec Sandrine Bonnaire et Philippe Torreton. Tapis dans un creux, un fort de style Vauban – qui a son symétrique à l’autre bout de l’île, mais celui-ci est le seul habité – sort quelques griffes : deux modestes canons d’époque pour garder l’entrée. Puis les rochers aux figures de gargouilles et d’animaux bizarres sur lesquels commencent à se fracasser les vagues. L’eau montant, les chocs se font rudes et des grondements surgissent des grottes sous-terraines. En remontant vers le Créac’h, nous longeons quelques criques sous le soleil intermittent de fin de journée, qui vient dorer roches et galets.

Au deuxième jour, nous partîmes explorer le Nord-Est en commençant par la plage de Yizun où un pêcheur venait relever ses casiers de moules. En longeant la côte, on s’approche de l’énigmatique île de Keller, qui possède une seule habitation, en son temps propriété de l’Etat puis vendue dans les années vingt à une famille dont la dernière descendante, à ce que dit l’histoire, elle-même sans héritier, offrit le manoir à une jeune fille de quinze ans. Toujours des gens y habitent de temps en temps, pour les vacances principalement. Ils n’ont pas l’électricité mais se douchent, paraît-il, avec de l’eau chauffée par le soleil… Pour atteindre l’île, il faudrait franchir un chenal agité, seuls les habitués doivent savoir comment s’y prendre et surtout où amarrer. La pointe où nous sommes, face à cette île est celle de Penn ar Ru Meur (rumeur d’espace toujours…). Il lui succède celle de Cadoran, qu’on atteint par le franchissement d’un pont naturel, avant d’aller plus loin jusqu’au Stiff (fermé en cette saison)… puis de retourner, à pieds toujours, par la route jusqu’à Lampaul et notre petite chambre d’hôte au-dessus du restaurant Ar Piliguet (« la petite poêle ») (que nous recommandons chaudement, cuisine excellente, patron sympathique qui a quitté avec son épouse l’agitation urbaine pour vivre une toute autre vie sur cette terre éloignée de tout).

Le lendemain eût du être d’après nos prévisions météo une journée pluvieuse… Il n’en fut rien. Nous sommes quand même allés voir les musées…

Créac’h, phares et balises. La quatrième fois que nous le visitons et c’est toujours le même emballement du cœur pour ces restes de naufrages et ces somptueuses lanternes magiques. Je ne reviens pas sur le naufrage du Drummond castle (1896), ni sur celui du Vesper (1903) à l’occasion duquel s’illustra Rose Héré, figure marquante de l’île, ni sur le fait que jusqu’à l’ordonnance de Colbert de 1681, les seigneurs locaux s’arrogeaient le droit de bris ce qui veut dire qu’ils avaient le droit de récolter pour eux le bois des épaves (pense an aod). Je reviens à peine sur les merveilles de l’optique qui fournirent tout ce qu’il fallait pour faire fonctionner les phares. Comme par exemple l’appareil pour feu tournant avec réflecteurs paraboliques et becs d’Argand de 1791 ou bien l’optique de Cordouan de 1823 qui fut la première application de l’invention par Augustin Fresnel de la lentille à échelons (le principe étant bien sûr de ne plus réfléchir la lumière mais de la réfracter, ce qui donne, dans un premier temps… une lentille semblable à une loupe mais alors nécessitant une distance focale bien trop grande, puis dans un second temps l’astuce des échelons qui permettent de ramener cette distance à quelque chose de raisonnable). Ou sur les étapes de l’équipement en phares des côtes françaises, le premier en mer installé en 1821 (le Four du Croisic) et le fameux Kéréon, palace à l’intérieur d’acajou perdu en pleine mer à proximité du courant du Fromveur, qui date de 1916 et dont la tour éclairait grâce à un feu de pétrole jusqu’en 1970…

Paraboles

Lentilles

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ce musée accueille des expositions temporaires, nous nous souvenons avoir vu celle consacrée aux fouilles archéologiques sur l’île et plus récemment celle consacrée au centenaire du Kéréon. En ce moment c’est une exposition pour les cinéphiles qui tient les devants, le phare dans le cinéma mondial (24 éclats par seconde, le phare au cinéma, mise en place par la Cinémathèque de Bretagne). On y trouvera des extraits de films qu’on aimerait revoir (La Marie du port de Marcel Carné avec Jean Gabin, La taverne de l’Irlandais de John Ford, Une vie entre deux océans, de Derek Clanfrance (2016, Australie), Sang chaud pour meurtre de sang froid (1992, avec Richard Gere et Kim Basinger), …), des films à venir comme The Lighthouse, film américano-canadien de Robert Eggers avec Willem Dafoe, à paraître en 2019, ou des films parfaitement inconnus comme Manina la fille sans voiles avec Brigitte Bardot (!) et Howard Vernon, film de Willy Rozier qui date de 1951 et ne semble pas avoir laissé un souvenir impérissable. Les commentaires sont « inspirés », autrement dit pertinents et faisant appel chaque fois à une authentique réflexion sur le cinéma. On y dit par exemple que « au cinéma, le phare est un lieu de la métamorphose, un lieu où le personnage évolue, où son destin est sur le point d’être bouleversé. Pour mettre en scène ces changements, les cinéastes usent d’une image simple, celle de la montée des escaliers jusqu’au sommet », ce qui est – ou semble – juste. Ou bien que « le phare est lieu de passage, d’un état à un autre, de la lucidité à la folie, de la vie à la mort, de notre monde à un ailleurs magique ».

Quatrième jour : départ vers le Sud-Ouest, la presqu’île de Feunteun Velen, terminée par Pors Doun, traversant le hameau « chic » du Prat, « Saint Trop’ » dit notre hôte, où les maisons sont effectivement plus cossues et riches, avec leurs petits jardins regorgeant de roses et de magnolias. Le sentier côtier longe la baie de Lampaul avec son gros rocher central, le Korz. Puis au fond d’une verte prairie, une source, source et lavoir du Prat. Le sentier monte jusqu’au sommet de la presqu’île d’où l’on découvre un sublime panorama. Pors Doun. L’étendue marine avec à gauche le phare de la Jument qui semble en lévitation au-dessus de l’écume blanche des vagues et à droite Nividic et ses pylones d’approvisionnement gesticulant toujours comme des forcenés dans la tempête. Entre ce sommet et la mer, une grande anse qui, à marée basse, expose algues et poches d’eau refermées où viennent pêcher mouettes et cormorans. On dort un peu au soleil, on peint, on divague au milieu des rochers et des algues, jusqu’à l’océan, puis on remonte sur la côte pour suivre au retour le sentier qui cette fois donne du côté de Molène et, plus loin, la baie de Camaret.

Beauté de la Bretagne, beauté des îles. Rien de superflu ici. Comme si presque rien n’avait bougé depuis les temps anciens : aucun lotissement ni supermarché ne s’est installé par là. Les maisons sont belles et authentiques, sauf quelques rares maisons modernes mais qui respectent toujours le style de l’ensemble. Leur axe est orienté Est-Ouest, la porte d’entrée donnant vers le Sud, le pignon ouest étant aveugle pour cause de grand vent. Un fin couloir central distribue les pièces à gauche et à droite. Dans les plus vieilles (comme la maison-musée de Niou Huella) il n’y a pas de cloisons internes, ce sont les meubles bien agencés qui forment des séparations. Les lits d’autrefois étaient des cages où l’on dormait quasiment assis – car ce sont les morts que l’on couche. On perçoit de loin le clocher de l’église de Lampaul, celle où ont lieu tous les grands événements et que l’on voit sur les vieux films en noir et blanc de Jean Epstein, remplie de fidèles, surtout des femmes réunies là dans l’attente de leurs pêcheurs de maris. Pas de grand hôtel, évidemment peu d’automobiles (il faut les transporter jusqu’ici et le transfert depuis le continent est coûteux), mis à part les deux ou trois bons restaurants (dont notre Ar Piliguet), quelques crêperies magnifiques comme Chez Carole, petite maison en bordure de la route où les crêpes sont fines et craquantes, dégustées sur des nappes blanches et sous des portraits de marins des années mille neuf cent.

Mais nous n’avons pas fini d’explorer l’île qu’il faut déjà repartir, laissant pour la prochaine fois nos visites à Penn Arlan, Cromlech, Paraden, Keraloche, Kerdrall, Kerlann, Kergoff, Kerivarc’h, Kervasdoue et Notre-Dame de Bonne Espérance.

pointe de Pern

Phare du Créac’h

Pern – fracas des vagues

l’île de Keller

Le manoir de Keller

Tour radar, phare du Stiff et sémaphore

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Badiou (6) générique… (et pas « fin »!)

La récréation a assez duré… il faut reprendre maintenant la lecture de « l’Etre et l’événement ». Lire de la philosophie, qui plus est une philosophie ardue, empreinte de références aux mathématiques, m’apparaît aujourd’hui comme une tâche salutaire, un ultime moyen de résister à la bêtise et à l’ignorance qui, de plus en plus, gagnent des galons. Combien de personnes feront des mathématiques sérieuses dans deux ou trois décennies ? Ou de la philosophie ? Tout cela est trop « prise de tête » comme disent certains jeunes. Et pourtant… comment imaginer que l’on s’en sorte sans l’usage de notre intellect?

Nous attaquons la partie très difficile de « l’Être et l’événement », celle où il est question de généricité, de fidélité et même… de vérité (!). Disons-le d’emblée : cette partie est assez obscure. Badiou semble guidé par des « missions » qu’il s’assigne. La mission 1 est celle qui doit établir que, contrairement au jugement de l’Ecclésiaste qui dit : « rien de nouveau sous le soleil », eh bien il y a toujours du nouveau. Du nouveau auquel on ne s’attend jamais. Ceci concerne beaucoup l’Histoire, bien entendu (ou telle ou telle histoire puisque j’ai lu quelque part que Badiou s’était mis à douter de l’Histoire : l’Histoire n’existerait pas – elle non plus…), comme quand un mouvement surgit dans un contexte socio-historique et qu’il débouche sur du jamais vu, une Révolution par exemple… mais concerne aussi l’Art et la Science. En Art, personne ne pouvait prévoir le cubisme. En mathématiques, on l’a déjà mentionné, les découvertes d’Evariste Galois furent comme un coup de théâtre. Ceci concerne aussi le destin individuel. Le coup de foudre. La rencontre. Notre vie qui tout à coup part sur un chemin inconnu jusque là, que nous ne pouvions prévoir avant. Même si la sociologie (cette affreuse science humaine qui prétend « tout savoir » sur nos usages et nos pratiques) dit que, finalement, nous ne formons que des alliances prévisibles – ce qui n’est « vrai » que très grossièrement et de très loin…

La mission 2 consiste à mettre un écart entre le savoir – dont nous venons justement de parler en nommant la sociologie – et la vérité. Des écrivains que j’apprécie (Charles Juliet, Laurence Nobécourt…) diraient : entre « savoir » et « connaissance ». mais c’est presque la même chose. Qu’est-ce à dire au juste ? Je l’ai dit pour la sociologie : un savoir basé sur des statistiques savamment établies dit que généralement, on épouse quelqu’un de son milieu social, de son niveau d’étude etc. Ce qui n’empêche nullement qu’il puisse se produire un événement totalement contraire à cette tendance. L’Amour existe… mais cette « vérité »-là, la sociologie ne la percevra jamais… Pour Badiou, toute vérité s’origine d’un événement (au sens où nous l’avons défini ici), elle est précisément cette procédure qui peut en découler, une fois qu’il a été reconnu et nommé (ce qui, on s’en souvient, relève d’un choix, la détermination de l’événement en tant que tel étant toujours un indécidable). Dans une situation donnée, représentée par un ensemble, il y a une foule de parties qui sont étiquetées comme connues, relevant d’un savoir encyclopédique. Lorsque une crise apparaît (problème en apparence insoluble, situation politique tendue…) le premier réflexe est d’aller chercher dans ce savoir afin de voir si par hasard, la solution n’existerait pas déjà, sous la forme d’une partie ou d’une relation déjà enregistrée, codée. Si la crise est réelle, on ne trouve rien de tel. Alors la situation est un site événementiel et il peut arriver – ou ne pas arriver – un événement sous la forme d’une sélection de quelque chose qui n’appartenait pas du tout au savoir établi, mais qui existait quand même déjà, comme un insu. Et la démarche habituelle consiste à tirer des enseignements de cet événement, de cet insu jusqu’ici : il va se dégager des ensembles qui n’étaient pas du tout vus dans la situation de départ, qui se caractérisent comme collectant des éléments qui n’ont en commun que ceci : d’être fidèles – existence d’une relation de connexion liée à un ou plusieurs critères à déterminer – à l’événement. Badiou réserve le qualificatif de « véridique » aux éléments connus dans le savoir encyclopédique et ne réserve celui de « vrai » qu’à ceux qui sont liés par ces procédures de fidélité et qui passent inaperçus à quiconque n’est pas attentif à la situation nouvelle.

Appelons véridique l’énoncé suivant, contrôlable par un savoir : « telle partie de la situation relève de tel déterminant de l’encyclopédie. » Appelons vrai l’énoncé que contrôle la procédure de fidélité et qui est donc rattaché à l ‘événement et à l’intervention : « telle partie de la situation regroupe des multiples connectés (ou non connectés) au nom surnuméraire de l’événement. » (p. 366)

Ce qui est excitant là-dedans, c’est de comprendre où Badiou a bien pu pêcher ça : qu’il y ait, par rapport à une situation, des sortes de sous-marins invisibles qui seraient des parties de la situation mais qu’on ne pourrait pas voir… Pourquoi ne pourrait-on pas les voir, d’abord ? Eh bien, pour cette raison magnifique qu’elles seraient indiscernables. Tout le monde ici se souvient de Leibniz et de son principe d’indiscernabilité : on ne peut discerner deux objets que s’il existe au moins une propriété qui s’applique à l’un mais pas à l’autre (ce qui fait que ce principe ne peut être explicité que dans une logique du second ordre car les quantificateurs portent sur des propriétés, non sur des individus). Cela évidemment suppose que l’on ait un langage pour exprimer les propriétés, et un langage, c’est toujours dénombrable. Comprendre : dans l’optique de Badiou, l’Être sera toujours en excès par rapport à lui. On peut très bien concevoir que, dans un ensemble infini – surtout s’il a la puissance du continu, voire plus – il y ait des parties différentes que l’on ne puisse pas discerner, tout simplement parce que le langage ne suffit pas à produire une propriété servant à les discriminer. Mais, comme dit Badiou (p. 376) : « ce sont les mathématiques qui doivent dire s’il y a sens à parler d’une partie indiscernable d’un multiple quelconque ». On pourra s’étonner de cela puisque nous définissons la vérité comme fidélité à un événement et que, justement, la notion d’événement, étant non ontologique, tombe en dehors du mathématique (nous avons vu en effet que la théorie axiomatique des ensembles bannit l’auto-appartenance en quoi consiste le « mathème » de l’événement), néanmoins « [les mathématiques] doivent décider s’il est compatible avec l’ontologie que la vérité soit ». C’est là que Badiou va faire appel aux travaux du mathématicien Paul J. Cohen. Ces travaux s’inscrivent dans la discussion à propos de l’hypothèse du continu, dont nous rappelons ici qu’elle consiste à affirmer que le plus petit ordinal transfini strictement supérieur au dénombrable, que nous avons noté ω1, est justement celui qui sert à mesurer (définir la cardinalité de) l’ensemble des parties de N (dont nous savons par le théorème de Cantor-Bernstein qu’il est strictement supérieur au cardinal de N). Dans un premier temps, le grand logicien Kurt Gödel a su prouver que cette thèse n’était pas réfutable. Comment a-t-il fait pour cela ? Comme on le fait toujours : en exhibant un modèle où la propriété est vérifiée. Nous entrons ici dans la théorie des modèles, gros morceau de la logique mathématique. Grosso modo, pour le lecteur peu informé : en logique, il y a deux manières de valider une thèse. Soit on la prouve (théorie de la preuve), et cela à l’intérieur d’un système formel (comportant des axiomes et des règles de déduction – la théorie ZFC est un tel système), soit on vérifie qu’elle est « vraie » dans tous les modèles que l’on donne de ce système (théorie des modèles). Un modèle est défini comme… un ensemble (!), qu’on appelle l’univers du modèle, avec des relations et des prédicats qui correspondent à ceux qui sont axiomatisés dans le système. Par exemple, trouver un modèle de la théorie des ensembles c’est donner un ensemble où la relation d’appartenance sera représentée par une relation binaire vérifiant justement les propriétés définies par les axiomes (on n’évitera pas ici la sensation de se mordre un peu la queue puisque le modèle repose sur le type d’objet que l’on veut modéliser…).

Kurt Gödel et Paul Cohen

Ce que fait Gödel, c’est « simplement » montrer qu’il existe un modèle dénombrable de la théorie des ensembles. Il définit pour cela les ensembles comme des entités constructibles au moyen d’un langage. Il n’est pas, dans sa construction, d’ensemble qui ne serait pas nommé par ce langage. Il n’est donc pas question ici de trouver des indiscernables distincts (puisque nécessairement si deux ensembles sont distincts on les exprimera par des expressions distinctes du langage et il y a aura bien une manière de nommer la différence dans ce langage). Ce modèle est bien tel que ω1 = Card(p(N)). Autrement dit, nous ne serons pas dans la situation où, quel que soit le modèle de ZFC, on aurait ω1 Card(p(N)). La propriété ω1 Card(p(N)) n’est donc pas « vraie », ce qui signifie que la propriété contraire ne peut pas être réfutée. Evidemment, cela ne prouve pas qu’elle est vraie (elle peut être vraie dans certains modèles et fausse dans d’autres), mais elle a encore ses chances de l’être… Si on veut maintenant prouver qu’elle n’est pas vraie (donc qu’elle n’est ni vraie ni fausse), il faudra trouver un autre type de modèle que celui fourni par Gödel où elle serait fausse, c’est-à-dire où l’on aurait ω1 Card(p(N)), plus précisément ω1 < Card(p(N)). Paul Cohen va le faire en prouvant que l’on peut trouver un modèle de ZFC où les parties d’un ensemble infini échappent à une dénomination exhaustive au moyen d’un langage, quel qu’il soit. Autrement dit, on peut construire dans ces ensembles-là la notion d’indiscernable, et comme ces indiscernables a priori n’appartiennent pas aux ensembles (mais qu’on peut quand même les fabriquer!), il faudra ensuite les ajouter de manière à obtenir ce que les mathématiciens appellent des extensions génériques. L’opération qui consiste à ajouter (de force!) ces objets aux ensembles pour produire de telles extensions s’appelle : forçage (forcing en anglais). Ainsi apparaît la notion de forçage dans l’ontologie de Badiou, notion dont il fera usage plus loin pour rendre compte de celle de Sujet.

Le fait qu’une procédure fidèle générique aille à l’infini entraîne un remaniement de la situation, lequel, conservant tous les multiples de l’ancienne, en présente d’autres. L’effet ultime d’une césure événementielle, et d’une intervention d’où procède la mise en circulation d’un nom surnuméraire, serait donc que la vérité d’une situation, telle que cette césure est à son principe, force la situation à l’accueillir : à s’étendre jusqu’au point où cette vérité, qui primitivement n’était qu’une partie, donc une représentation, accède à l’appartenance, devenant ainsi une présentation. Le trajet de la procédure fidèle générique, et son passage à l’infini, changerait le statut ontologique d’une vérité, en changeant de force la situation. (p. 377)

Alain Badiou

Méditation personnelle : Qu’entend Badiou par vérité ? La question est cruciale. Car si on entend par « vérité » ce que comprend par là le logicien ou le mathématicien (auquel Badiou se dit si attaché), autrement dit un rapport à l’être des choses reposant sur une démonstration, ou tout autre moyen de preuve qui nous assure que le dit est conforme au fait (le fameux « la neige est blanche » est vrai si et seulement si la neige est blanche…), alors ça ne marche pas : Badiou ne fournit aucune preuve de ce qu’il avance et les thèses qu’il pose sont tout sauf susceptibles d’être dites « vraies » ou bien « fausses »… On pourrait à cet endroit faire comme maints philosophes de la tendance analytique et repousser la pensée badiousienne. Si, toutefois, on fait preuve de charité à l’égard de cette pensée, autrement dit si on se concentre sur ce que Badiou peut bien vouloir dire, alors on se rend compte qu’il utilise la notion de vérité comme le fait le commun des mortels quand il dit d’une personne qu’elle est « vraie ». A la lettre, dire d’une personne qu’elle est vraie est faire une faute catégorielle : une personne n’est pas plus « vraie » qu’un nombre pourrait être jaune ou bleu… car la propriété d’être vrai s’applique à une proposition ou à une phrase. Néanmoins quand on dit cela on veut dire quelque chose de précis qui pourrait s’énoncer ainsi : cette personne est conforme à une idée d’authenticité, elle correspond à un idéal d’être, elle est sans chichis ni ajouts superficiels, elle ne se distingue pas du fond de ce qui fait une personne humaine authentique. En un sens, elle est générique. On retrouve en elle juste l’essence de ce qui fait une personne humaine. D’où le lien que Badiou établit entre vérité et généricité. En somme le concept de « vérité » chez Badiou n’est-il pas simplement le concept « d’essence » ?

Comment pouvons-nous encore éprouver ce concept de vérité au sens de généricité ? Un poète récemment disparu (noter à cet endroit que l’on en est venu à ne plus faire la connaissance des poètes que quand ils meurent…), Antoine Emaz, disait, selon l’auteur (Monique Petillon) de son article nécrologique paru dans Le Monde, daté de jeudi 14 mars : « le but n’est pas de m’exposer, j’écris à partir de ce qu’il y a de banal en moi, ma part de gris, de commun, parce que cette part seule peut être partagée ».

Autre comparaison, que Badiou fait lui-même : elle est avec Rousseau (méditation 32). Il est frappant que, dans le Contrat Social, Rousseau mette en avant l’idée que ledit contrat ne résulte pas d’une nécessité vitale, en quelque sorte « naturelle » pour l’être humain (contrairement à Hobbes qui affirmait que le contrat était devenu inévitable afin que les êtres humains vivant en collectivité cessent de s’affronter en permanence). Ce Contrat serait un choix à un moment donné, un événement auquel il appartiendrait aux hommes et aux femmes de demeurer fidèles, ce qui ne va jamais de soi. Si le contrat était un résultat « naturel », il n’y aurait aucune difficulté à ce qu’il manifeste ses effets tout au long de l’histoire de l’espèce… C’est parce qu’il est événementiel, donc hors nature, hors ontologie, qu’il est sans arrêt remis en question et que les humains doivent veiller à ce qu’il soit respecté. Et si l’on observe la formule du pacte social, « soit l’énoncé par quoi se trouvent constitués en peuple des individus naturels antérieurement dispersés » (p.380), « on voit qu’elle discerne un terme absolument nouveau, qui s’appelle la volonté générale ». La volonté générale a ceci de spécifique que, conformément à sa désignation, elle ne coïncide avec aucune volonté particulière. On touche ici aussi à la notion de générique. C’est le référent pur de la politique. Du moins tant que le contrat comme événement est respecté, que les acteurs lui sont fidèles. Avec le développement des intérêts économiques, va apparaître une réalité fâcheuse consistant à faire passer pour cette volonté générale la vérité particulière des plus puissants économiquement.

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La démocratie mise à nu par le théâtre

photo MC2 – Jean-Louis Fernandez

Je vois Un ennemi du peuple de Henrik Ibsen à la MC2 de Grenoble, mis en scène par Jean-François Sivadier. Une création. Au début, je m’embête un peu. La scène est grande, avec des lustres suspendus, un coin avec table et chaises, une semi-obscurité, des hommes qui crient un peu fort. Ils viennent de la salle. Je ne comprends pas très bien ce qui cause toute cette agitation. Il est question de deux frères et d’un établissement de bains. L’un des frères a fort belle allure, grand, sûr de lui, il est le médecin des Bains, l’autre, moins fringant, plus rigide est, paraît-il le préfet de la région (dans le texte d’Ibsen traduit par Eloi Recoing, le bailli, en réalité tout simplement semble-t-il, le maire de la petite ville). Je ne sais pas du tout si je vais me passionner pour cette histoire de bains et de profit considérable qu’on compte en tirer…

Et puis… on sent que tout va basculer. La pièce s’installe dans notre actualité. Le médecin (Dr Tomas Stockmann, joué par Nicolas Bouchaud, remarquable) révèle que l’établissement des thermes, étant construit sans précaution à proximité des tanneries, dispense une eau gravement infectée. Les gens tombent malade. Typhus. La solution est claire, évidente : il faut entreprendre de lourds travaux d’assainissement. Tout le monde est d’accord, n’est-ce pas ? Le rédacteur du journal local Le Messager du Peuple, s’enflamme et prévoit déjà les articles à publier, le président de l’association des petits propriétaires est pour. Il promet au docteur Stockmann une « majorité compacte » derrière lui. Qui peut laisser l’infection et la pestilence envahir la ville ? Ne sommes-nous pas tous menacés ? Mais s’étonne Stockmann, pourquoi même prévoir que l’on ait besoin d’une « majorité » ? La chose est si évidente, tellement dictée par la raison, démontrée par la science…

De fait, comme on peut, hélas, s’y attendre, les choses ne se passeront pas comme ça… Les travaux coûtent cher. Les actionnaires n’entendent nullement les payer : ce sera à la commune de le faire, et donc au moyen des impôts payés par les citoyens. Alors les citoyens ne l’entendent plus de cette oreille. Les commerçants prévoient avec horreur le déclin de leurs affaires pendant la durée des travaux (au moins deux ans). Le préfet qui est un homme «raisonnable », c’est-à-dire du côté des actionnaires et des riches de la ville, s’oppose à son frère. Le docteur Stockmann va vite être entièrement dépouillé de ses appuis éphémères… Lui qui fut l’ami du peuple en deviendra l’ennemi.

Fable parfaite. Tableau de notre monde contemporain où la menace s’épaissit chaque jour mais où citoyens et politiques rechignent à agir. Combien de dirigeants et d’acteurs du monde économique cloueraient au pilori s’ils le pouvaient les scientifiques par qui la menace est démontrée ?

En même temps leçon magistrale de politique : la réplique face à la demande naturelle de faire payer les actionnaires et propriétaires du site (c’est eux qui par leur négligence ont permis que se développe la situation désastreuse au plan sanitaire) fuse avec une évidence qui nous cloue sur notre siège : mais voyons, ils n’ont pas d’argent pour ça !

Henrik Ibsen

Alors le docteur va devoir tenir une conférence de presse pour faire passer le message, mais tout sera fait pour que cette conférence n’ait pas lieu. A la place, « les autorités », « les notables » vont mettre en place un « débat » qui n’aura de « démocratique » que le nom. Ibsen, bien avant nos fins analystes d’aujourd’hui, avait démonté le genre de discours et les stratégies utilisés pour en apparence respecter les règles tout en retirant de sous les pieds des participants le tapis de la vérité : on fera voter, tout simplement, l’interdiction de divulguer l’état réel de la situation…

Puis, tout à coup, nouveau basculement, dont cette fois Ibsen n’est pas complètement responsable, mais le metteur en scène, Sivadier. Le public auquel s’adressent les édiles et le docteur n’est pas une masse de figurants – comme l’avait prévu Ibsen, mais bel et bien le public de la MC2, autrement dit : nous, spectateurs. Vieille recette éculée dans le théâtre contemporain, dira-t-on, mais qui a toujours son efficacité… oserai-je dire : hélas ! Car le spectacle ici déraille. Il n’est plus spectacle mais devient meeting. Et les spectateurs à ce jeu-là sont si dociles ! Sivadier, qui a compris le coup qu’il pouvait tirer de la situation, en rajoute copieusement. Le texte d’Ibsen est oublié. Il est pourtant déjà très chargé en propos dérangeants : le docteur Stockmann, à qui l’on a refusé d’exposer son point de vue sur les travaux à entreprendre, s’empare du micro afin de vider la rage qu’il a après les notables, puis, par un glissement inévitable, après « le peuple ». Les questions font écho aux discours autour des « gilets jaunes » : qui est le peuple ? Le noyau du peuple est-il la plèbe ? Les « imbéciles » ? (ceux à qui l’on ne peut rien expliquer des mécanismes concrets tant de la physique que de l’économie ou de la santé). Déjà chez Ibsen, cette provocation du malaise, cette indécision, cette transgression du discours pour passer d’une condamnation acceptable des « élites », des « notables », des « politiques » vers un affrontement direct avec ce qui, au fond, est toujours à la base d’un pouvoir : un peuple à la forme diffuse, contradictoire en son fond, et dont les pouvoirs (y compris la presse, que nous nommons aujourd’hui « les médias ») utilisent les faiblesses pour se reproduire voire se consolider. Mais peut-on s’en prendre au peuple sans s’en prendre à la démocratie ? Grande question qu’Ibsen laisse ouverte. Mais à laquelle Sivadier semble savoir répondre. Ce spectacle arrive ainsi à point nommé dans la contestation actuelle de la démocratie (car à n’en pas douter, la haine qui apparaît contre la démocratie « représentative » cache une haine contre la démocratie… tout cour) ce qui fait son intérêt… en même temps que ses dangers. Car le discours que Stockmann nous adresse est une mise en cause de la démocratie (« La majorité n’a jamais le droit, vous dis-je ! C’est là un de ces mensonges sociaux contre lesquels un homme libre et qui pense doit se révolter »). Et il va loin. Il va jusqu’à nous reprocher à nous, spectateurs, d’être là, assis dans un théâtre. Stockmann/Sivadier proclame son opposition… au théâtre ! (même si c’est, dit-il aussi, au nom de son amour pour le théâtre, beau paradoxe). Car le théâtre nous endort. Quand nous sommes spectateurs, nous jouons de manière symbolique le sort de nos révoltes et de nos refus que nous n’avons plus le courage d’endosser dès que nous quittons notre statut de spectateur. Cela a même été le fondement du théâtre depuis Eschyle et Sophocle… Les « manifestations », elles-mêmes, sont des « happenings » dont les participants, là aussi, se vident de leurs affects en les transformant en moments de jouissance au milieu d’une foule chaleureuse (que n’a-t-on entendu des atmosphères de liesse autour des rond-points).

Il faudrait alors… « renoncer à notre renoncement à la violence » (dite au moins deux fois, cette injonction ne figure évidemment pas dans le texte d’Ibsen).

Ce genre d’interpellation met toujours très mal à l’aise, et encore plus lorsqu’un comédien s’adresse aux spectateurs pour les traiter de « veaux » et…. qu’ils applaudissent frénétiquement. Les cons. Nous nous remémorons toujours en telle situation le mot de Daladier à l’issue des négociations de Munich, acclamé sur le tarmac de l’aéroport du Bourget… Les cons applaudissent toujours à ce qui va finir par les broyer.

Du reste, mal leur en prend : Sivadier à prévu la chose, après Stockmann, parle Aslaksen qui dit bien sûr le contraire et souligne au passage que « le peuple » a applaudi quand on l’a traité de troupeau de veaux et… « le peuple » applaudit de nouveau.

Sivadier obtient sûrement, au prix de notre malaise, ce qu’il veut : la démonstration que tout, dans le fond, est théâtre, que « le peuple » n’attend que cela, qu’il est manipulable et exploitable à merci. Comment seulement penser édifier une société juste sur une telle base ? Au passage, la notion de démocratie vacille, vieille notion qui va mal : récemment j’entendais l’écrivain Yannick Haenel dire que le régime idéal se situerait entre démocratie et anarchie mais que, lui, personnellement, préférait l’anarchie. Mais quelle anarchie ? Comment se définirait-elle aujourd’hui ?

La pièce d’Ibsen s’arrête avant la fin. Qu’est-ce qui vient après le lent processus de mise à mal de la démocratie ? Quel régime ? Pouvons-nous croire seulement en la « raison » du « peuple » ? Les régimes politiques sont des régimes d’affects dirait sans doute un émule de Spinoza, ceux-ci transcendant les êtres humains qui les portent. Polybe avait en son temps décrit leur succession dans le temps (thèse rappelée dans le livre de J. C. Milner que j’avais recensé l’an dernier à propos de la Révolution Française). Il y avait du déterminisme dans cette thèse, loin donc des libertés émancipatrices que nous aimerions voir triompher… La belle pièce d’Ibsen mise en scène de manière provocante par Jean-François Sivadier remue toutes ces questions, en particulier celle, bien connue dans l’histoire de la philosophie politique de Benjamin Constant à Tocqueville, de la « tyrannie de la majorité », elle n’est donc pas inutile, même si elle mériterait débat à l’issue du spectacle.

NB: pour plus de précisions, voici un commentaire bien informé issu du site de « Fi-Théâtre » un blog à plusieurs mains spécialisé dans la production théâtrale: http://fitheatre.free.fr/gens/Ibsen/Ennemidupeuple.htm

Palante appréciait beaucoup l’oeuvre d’Ibsen. Il le cite à de très nombreuses reprises dans ses différents livres. Voici ce qu’il écrivait dans Pessimisme et Individualisme : Ibsen est, lui aussi, irrationaliste dans une large mesure : et cet irrationalisme n’aboutit chez lui ni au pessimisme, ni à l’individualisme social ou antisocial. – Le drame ibsénien est dominé par le sentiment de l’incertitude de nos aspirations et de nos destinées, par l’idée de l’aléa inclus dans toute notre vie, dans toutes nos entreprises, dans toute notre pensée et notre action. La volonté et la raison humaine s’efforcent de s’orienter dans un monde plein de forces obscures et inconnues. Solness le Constructeur symbolise l’énergie humaine aux prises avec ces forces mystérieuses. On y trouve l’idée d’une sorcellerie éparse dans l’univers, cachée jusqu’en nous-mêmes et dont nous sommes rarement les maîtres, le plus souvent les jouets :  » Voyez-vous, Hilde, il y a de la sorcellerie en vous tout comme en moi. C’est cette sorcellerie qui fait agir les puissances du dehors. Et il faut s’y prêter. Qu’on le veuille ou non, il le faut… Si seulement on savait toujours de quels démons on dépend ! Il serait alors plus facile de s’arranger (1).  » Le domaine de l’inconnu, de l’inaccessible, de l’impossible nous étreint de toutes parts. Les âmes fortes pourtant ne se découragent pas.  » Ne croyez-vous pas comme moi, Hilde, qu’il y a certains élus, certains hommes à part qui ont reçu la grâce, la faculté, le pouvoir de souhaiter une chose, de la désirer, de la vouloir… avec tant d’âpreté, si impitoyablement – qu’à la fin ils l’obtiennent ? Le croyez-vous ?.. Ces puissants effets, on ne les obtient pas seul. Oh ! non… Pour y arriver il faut avoir des aides, des serviteurs. Ceux-ci ne se présentent pas d’eux-mêmes. Il faut les appeler avec persistance pour qu’ils arrivent. Les appeler en pensée, vous comprenez… Qui les a appelés, ces aides, ces serviteurs ? Moi ! c’est à ma volonté qu’ils sont venus se soumettre. Voilà ce qu’on appelle avoir de la chance. Eh bien ! je vais vous dire ce qu’on ressent quand on la possède, cette chance. C’est comme si on avait là, sur la poitrine, une plaie vive. Et les aides, les serviteurs vont coupant des morceaux de peau à d’autres hommes pour les greffer sur cette plaie. Mais la plaie ne guérit pas. Jamais… jamais ! « . – Les protagonistes du théâtre d’Ibsen, Solness, Peer Gynt, Brandt, Stockmann, entament la lutte contre le Destin avec des chances diverses. Mais aucun d’eux ne sort vainqueur. Moins heureux que le héros goethien, Faust, aucun d’eux n’arrive à vaincre l’inéluctable, à dompter l’impossible. – Toutefois Ibsen n’est pas pessimiste. Il aboutit, comme Goethe, à la glorification de l’action courageuse et intelligente. Ibsen, d’ailleurs, ne dissocie pas plus que Goethe l’action individuelle de l’action sociale, il ne conclut pas à l’isolement asocial ou antisocial. Le surhomme ibsénien n’est ni un aristocrate meurtri, réfugié dans la forteresse de son moi, ni un révolté contre l’institution sociale. Le mot de l’Ennemi du peuple :  » L’homme le plus puissant est celui qui est le plus seul  » ne doit pas faire illusion. Stockmann s’isole de sa petite ville ; mais il ne s’isole pas de cette société supérieure que représentent pour lui les médecins et les savants qui ont été ses maîtres et qui restent ses inspirateurs. Stockmann n’est pas seul ; il a avec lui les siens ; il a sa foi dans son idéal scientifique et social ; il ne s’élève contre les habitants de sa petite ville que parce qu’il oppose à leur solidarité étroite et égoïste un idéal de sociabilité supérieure. Ibsen croit donc qu’on peut bien s’isoler de son groupe ; mais non de tout groupe, de toute société, réelle ou idéale.

https://fr.wikipedia.org/wiki/Georges_Palante

photo Jean-Louis Fernandez

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Paris / Arts et expositions en mars

Paris est un réseau de bulles connectées entre elles par des tunnels immatériels, qui contiennent des mondes picturaux, photographiques ou faits de mots anciens ou exotiques. Il s’en crée toujours de nouveaux, de ces mondes. Ainsi n’étais-je encore jamais allé à la Maison de la Culture du Japon, un peu éloignée quand on y vient à pied (à moins de débarquer de la station Bir-Hakeim, ce que nous n’avions pas fait, préférant voyager en bus dans Paris et le nôtre nous abandonnant peu de temps avant de virer à droite sur le pont de l’Alma), beaucoup plus grande que je ne l’imaginais, qui rappelle tous ces monuments que sont, à l’étranger, les représentants symboliques des pays qui ont les moyens d’exporter leur culture.

Autoportrait – 1929

Cette Maison héberge en ce moment une somptueuse exposition consacrée au peintre Foujita. C’est un émerveillement parce que les toiles de Foujita sont moins connues que celles de Modigliani, par exemple, mais qu’elles sont aussi vibrantes de matière picturale notamment pour représenter les nus. Si ceux d’Amedeo sont plutôt ocres, voire orange, ceux de Tsuguhiro sont blancs, mais de toutes les nuances de blanc. On croirait de la nacre. Et en plus, au détour d’un sein (minutieusement dessiné, le sein) ou d’une hanche, émerge souvent la tête… d’un chat ! Et oui, Fujita est aussi le peintre des chats. On en voit partout, nichés au creux d’un giron tendre, narguant l’artiste, courant après d’autres dans des scènes qui évoquent un enfer de fourrures moustachues et griffues. Foujita aimait La Fontaine. Il a peint des tableaux à lui consacrés où l’on voit chats, rats, souris et belettes converser comme dans les Fables. Il dut aussi rentrer au Japon… pour faute de guerre, et fut enrôlé dans l’armée afin de produire des toiles de propagande à la gloire des soldats japonais qui affrontaient les américains dans les îles du Pacifique. Il en sortira des tableaux gigantesques et sombres qui n’ont rien à voir avec les précédents mais qui ont l’ampleur héroïque des tableaux de Géricault. Mal lui en prit de trop bien faire son boulot : à la fin de la guerre, il fut inquiété par une obscure commission diligentée par les Etats-Unis et faillit être accusé de crime de guerre. Heureusement, il put revenir à Paris, où il s’installa rue Campagne Première avant, en 1960, d’aller vivre en vallée de Chevreuse, à Villiers-le-Bâcle. Sa peinture envahit les galeries parisiennes, il sut plaire avec des tableaux d’une minutie incroyable montrant des objets abandonnés dans un jardin de Montmartre ou des rues parisiennes aux immeubles de guingois. Tellement avide de culture occidentale (on dirait aujourd’hui « d’intégration ») il alla jusqu’à se convertir au catholicisme et faire à l’occasion des toiles un tantinet sulpiciennes, notamment une où on le voit le jour de son baptême en compagnie de sa femme. Il prit le prénom de Léonard en l’honneur de Vinci, et elle, qui s’appelait Kimiyo jusque là, celui de Marie. Foujita devait mourir en 1968 (à Zurich) après une vie débordante de joie, de plaisir et de création. Il eut plusieurs femmes dont l’une, Madeleine, morte soudainement en 1940 lors d’un retour au Japon, semble avoir été plus importante que les autres. Parmi ses modèles voluptueux et blancs figurait la fameuse Kiki de Montparnasse. Il eut parmi ses maîtresses Youki, c’est lui qui la baptisa ainsi d’après un mot japonais qui signifie « neige » (comme quoi, le blanc était son obsession), qui le quitta pour le poète Robert Desnos, ils essayèrent bien de vivre à trois mais sans succès. A son arrivée à Paris, il habita rue d’Odessa.
C’est à l’angle de cette rue que nous prîmes notre petit déjeuner…

nu allongé au chat – 1931

Nu à la toile de Jouy – 1922 (Kiki)

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Autre monde quand on traverse la Seine et qu’on remonte les escaliers du Trocadéro : le Musée de l’Homme, qui abrite en ce moment une exposition sur les naufragés de l’île de Tromelin. Et quels naufragés… des esclaves que le capitaine du vaisseau avait achetés en fraude à Madagascar pour les revendre à l’île Maurice… Le bateau fit naufrage à cause de la folie dudit capitaine qui voulait naviguer de nuit afin de ne pas se faire prendre, et ce malgré les récifs de corail et le peu de détails des cartes d’alors. Nombreux furent les noyés, mais un certain nombre de membres de l’équipage et des esclaves en réchappèrent (210 rescapés en tout), trouvant refuge sur ce minuscule confetti (à peine un kilomètre carré)… Les premiers construisirent un bateau avec les restes du navire échoué et quittèrent l’île au bout de quelques temps, promettant aux laissés pour compte qu’on viendrait les rechercher sous peu. Evidemment, il n’en fut rien. L’un des officiers, Castellan du Vernet, ayant un peu plus de conscience que les autres, alerta le secrétariat d’état à la marine pour qu’on affrète enfin, après douze ans, un bateau pour aller chercher les rescapés. Il mit trois années encore à convaincre, il y eut plusieurs échecs dans les expéditions envoyées et quand les secours furent enfin formés et que les sauveteurs, sous la conduite de l’enseigne de vaisseau Jacques Marie Boudin de Lanuguy de Tromelin atteignirent l’îlot, il ne restait plus que sept femmes et un bébé. Ils embarquèrent mais nul ne sut jamais ce qu’ils / elles devinrent… Triste histoire emblématique d’un état d’esprit qui semble ne pas avoir disparu, marque d’un sentiment de supériorité qui affecte les forts et les puissants, et les autorise à laisser crever en toute bonne conscience ceux et celles qui sont au bas de l’échelle… Cela se passait entre 1761 et 1776 mais les esclaves oubliés de Tromelin nous renvoient à leurs doubles d’aujourd’hui, les migrants qui, eux, ne périssent pas sur une île mais dans l’eau des mers de passage sous le regard indifférent des nantis. Les esclaves étaient embarqués de force pour servir de riches maîtres colons, les migrants partent de pays ravagés et paient des passeurs pour vendre leur force de travail aux européens qui disent ne plus avoir de travail à donner et qui, pour cette raison, préfèrent ne pas les voir et les oublier au fond de l’eau.

Le drame de ces naufragés a été magnifiquement dessiné et scénarisé dans une bande dessinée par Sylvain Savoia (les esclaves oubliés de Tromelin, ed. Aire Libre). L’exposition du Musée de l’Homme montre les résultats des fouilles menées par une équipe de chercheurs en archéologie navale depuis 2006. Peu de gens s’étaient occupés jusque là de ce qui s’était passé durant quinze ans sur cette île et l’on put y retrouver une foule d’objets : ustensiles de ménage fabriqués à partir de métal récupéré, squelettes de poissons, carapaces de tortues montrant de quoi ils se nourrissaient, restes de bâti révélant une étonnante ingéniosité dans la construction ainsi qu’une aptitude à quitter les vieilles habitudes pour prendre de nouvelles, plus adaptées aux conditions de vie sur un îlot qui connut des tempêtes et des submersions.

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Theaster Gates devant sa toiture d’ardoise (photo Julien Faure / Paris Match)

Ile pour île… une autre nous attend au sein du Palais de Tokyo (à quelques encablures du Musée de l’Homme, en descendant vers l’Alma), île inconnue jusqu’ici, île au nom de ville espagnole et pourtant située au large de l’Etat du Maine, île atlantique donc, île refuge comme ce à quoi servent souvent les îles, île qui restera dans l’histoire grâce au travail d’un plasticien américain du nom de Theaster Gates, île qui est symbole encore des ségrégations, du mépris des forts pour les faibles. Île qui se nomme Malaga.

Theaster Gates est un artiste afro-américain de 46 ans, paraît-il très connu en son pays mais qui fait sa première exposition en France au sein de cet ensemble d’artistes que le Palais de Tokyo héberge en ce moment sous le thème du sensible (Julien Creuzet, Angelica Mesiti, Julius von Bismark, Franck Scurti, Louis-Cyprien Rials), le sensible comme ce qui tombe sous nos sens, mais aussi comme ce qui qualifierait un sujet « qui fâche ». C’est dans cette deuxième acception que se classe Gates avec l’évocation systématique de cet événement qui date de 1912, au cours duquel le gouverneur de l’état du Maine décida de chasser de l’île les Noirs qui s’y étaient installés pour fuir les persécutions et les interdits sexuels. Ils étaient quarante-cinq. On prétexta qu’ils étaient des nécessiteux, des débiles alors qu’ils vivaient bien ensemble, créant même une école pour éduquer leurs enfants. On prétexta aussi qu’on avait besoin du terrain afin de promouvoir… le tourisme ! De fait, après que l’île eût été « nettoyée », elle redevint une terre vierge, aujourd’hui encore déserte et envahie par la végétation. La différence entre l’exposition sur Tromelin et celle-ci réside en ce que le travail de Theaster Gates n’est pas un travail d’archéologue à la recherche d’objets à exposer, mais un travail d’artiste qui crée ses propres objets. Si l’exposition se nomme « Amalgam », c’est parce qu’on y retrouve l’anagramme de Malaga mais aussi, d’une part, parce que c’est le mot souvent utilisé pour désigner des mélanges inter-communautaires et, d’autre part, parce que l’artiste réunit en un amalgame savant toutes les facettes de son art : sculpture, peinture, céramique, video, danse et musique. J’ajouterai que « amalgame » fait aussi penser à l’art dentaire. Les premières œuvres que l’on voit exposées sont justement des sortes d’amers qui ressemblent fortement à des dents plombées, avec une base de bois solide et une couronne de plomb, évocation des piquets d’amarrage autour de l’île. Juste après, Gates rend indirectement hommage à son père couvreur en exposant une toiture immense recouverte d’ardoises, symbole des maisons rasées. Plus loin il expose dans des vitrines les restes archéologiques inventés, voire fantasmés (puisque tout fut détruit) de ce qui fut une population ayant ses moments de bonheur : disques ébréchés, masques africains, vieux livres à l’encre à moitié effacée. Pour faire revivre les personnes, à côté de photographies de l’époque, il projette un film de danse effrénée sur une musique de jazz (où lui-même s’illustre en tant que musicien). On passe devant du mobilier qui peut évoquer celui d’une classe d’école. Tableau noir où sont écrits à la craie blanche les diverses étapes de la colonisation des populations africaines, pupitres et cahiers d’école. La fin du parcours se fait au travers d’une forêt hautement symbolique puisqu’elle comporte autant de troncs d’arbres que de tombes qui furent profanées avec leurs corps exhumés et transférés sur le continent. En bref, ce parcours est la reconstitution d’une île détruite parce qu’habitée, aux yeux des « bien-pensants » d’alors, par « le diable » en personne…

(Merci à la « médiatrice culturelle » anonyme qui m’a accompagné au long du parcours).

Autre monde encore, le dernier pour aujourd’hui, celui que nous montre le plasticien Ellsworth Kelly au Centre Pompidou. Nous sortons des îles et de la ségrégation, nous sommes loin des nus nacrés et des chats retors, nous tombons dans un univers de… fenêtres. Oui, les fenêtres. On pense inévitablement à Jacques Brel.

Les fenêtres nous guettent
Quand notre cœur s’arrête
En croisant Louisette
Pour qui brûlent nos chairs
Les fenêtres rigolent
Quand elles voient la frivole
Qui offre sa corolle
À un clerc de notaire
Les fenêtres sanglotent
Quand à l’aube falote
Un enterrement cahote
Jusqu’au vieux cimetière
Mais les fenêtres froncent
Leurs corniches de bronze
Quand elles voient les ronces
Envahir leur lumière

Pourtant, les fenêtres d’Ellsworth Kelly n’ont rien à voir avec celles de Jacques Brel… Point ici de narration, point de détails amusants vus au travers desdites fenêtres. Fenêtres prises pour elles-mêmes, vues uniquement sous l’aspect de leur structure, de leur architecture. Les fenêtres nous offrent des croisées et des rectangles, des noirs et des blancs. Parfois une fenêtre se brise, elle nous offre alors une ou plusieurs lignes, un réseau en étoile, que le peintre suit dans le hasard de la brisure. Nous avions déjà rencontré Ellsworth Kelly, c’était à Avignon en juillet dernier, à la Fondation Lambert, on y exposait ses dessins de fleurs gigantesques faits d’un seul trait comme les dessins que nous faisions enfants lorsque la consigne était de ne jamais lever le crayon. Corolles muettes parce que sans couleurs répondent aux angles droits austères des fenêtres. Travaux précédés de recherches photographiques minutieuses souvent menées dans le Sud de la France.

Nous n’irons pas plus loin. A Pompidou, nous avons essayé de nous envoler par ces fenêtres ouvertes…

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Paris / Théâtre en mars

Shakespeare, Fabrice Melquiot, Foujita, Theaster Gates, Julien Creuzet, Tromelin, Sebastiao Salgado, Blaise Cendrars, Ellsworth Kelly, Riad Sattouf, autant de noms qui ont auréolé notre dernier séjour parisien de grâce, de beauté, d’intelligence ou bien l’ont nourri de réflexions, ce qui ne s’exclut jamais. Shakespeare pour la dernière de « La nuit des rois ou Tout ce que vous voulez » à la Comédie Française, mise en scène de Thomas Ostermayer sur une nouvelle traduction due à Olivier Cadiot. Si j’en parle, on me reprochera de ne pas être assez un spécialiste du dramaturge de Stratford-upon-Avon pour oser émettre un jugement. Et pourtant, même sans être spécialiste, ne peut-on pas faire part de ses impressions ? Je n’avais jamais vu la Nuit des rois, je n’ai donc pas de point de comparaison, je ne saurai pas dire si Andrew et Toby sont mis en scène de manière outrancière comme des fêtards qui subvertissent tout ordre, ni si le sexe est trop présent au point que le piteux Malvolio pour tenter de séduire la princesse doive se parer d’une bite géante, dorée et recourbée comme un canard… Ce que je retiendrai et qui ne me semble pas avoir été beaucoup mentionné dans la presse, c’est dès la première scène, la présence de deux chimpanzés – magnifiquement joués (!) mais l’on ne saura par qui – qui tournent autour des attributs du duc, et de son trône tout d’abord, sur lequel ils montent et se vautrent comme pour signifier la dérision, la fin de tout pouvoir, l’abolition d’une barrière entre le règne humain et le monde animal. L’humain est soumis à ses pulsions, comme le singe. Les ornements des palais et les ors des costumes n’existent que pour donner le change et laisser croire qu’il y a un ordre vertical (de droit divin?) mais sous le plastron des nobles, l’instinct s’agite. D’ailleurs pour qu’il ait moins d’obstacles à franchir, on a retiré aux hommes l’excès de vêtements : des slips leur suffiront bien. Andrew peut ainsi facilement soupeser le poids de son sexe tout en le triturant à l’air libre. On a beaucoup dit sur cette mise en scène, entre autres qu’elle mettait au premier plan la question du genre, de l’absence d’interdit. En effet, les personnages se livrent à un tourniquet échangiste et la dernière image – particulièrement réussie – sera celle de cinq personnages alignés sur scène se livrant à toutes les permutations possibles. Orsino épousera Viola, récompensée pour sa ténacité en amour, mais il continuera d’en pincer pour Olivia à moins qu’il n’ait une secrète passion pour Sebastian ou pour le capitaine, en tout cas ces deux-là s’aiment, au moins ça on en est sûr, mais aussi bien Sebastian peut étreindre sa sœur Viola… « tout ce que vous voulez »… le seul problème étant qu’avec un nombre impair, il en est toujours un qui fait tapisserie… Denis Podalydes en duc Orsino, Laurent Stocker en Toby, Christophe Montenez en Andrew, Adeline d’Hermy en Olivia, Georgia Scalliet en Viola, Sébastien Pouderoux en Malvolio atteignent des sommets. Pourquoi Malvolio finit-il pendu ? (suicide?), ce n’est pas dans Shakespeare. On ne sait pas ce qu’Ostermayer a voulu dire. Dans le texte pourtant, tout le monde semble acquis à l’idée que ce Malvolio n’est qu’un pauvre malheureux qui a voulu faire son malin et est tombé dans un piège. Mais il se pend. Quelle loi agit derrière, en sous-main, pour qu’il doive y avoir un sacrifié pour qu’existe un « bonheur » collectif ?

photo Jean-Louis Fernandez

photo Jean-Louis Fernandez

Le lendemain, 1er mars, nous repartions pour trois heures de théâtre, mais au Rond-Point cette fois, et avec Philippe Torreton, Rachida Brakni, Maurin Ollès, Vincent Garanger etc. mise en scène Arnaud Meunier, directeur de la Comédie de Saint-Etienne, sur un texte plein de vie de Fabrice Melquiot : « J’ai pris mon père sur mes épaules ». Nous sommes de plain-pied dans l’actuel. Si la pièce porte le souvenir de l’Enéide (le jeune héros a d’ailleurs été prénommé Enée), elle est pourtant bien loin des dieux évoqués par Virgile. L’action se passe dans un immeuble de cité – très bien reconstitué sur scène, tel un bloc de béton représentant deux étages, appartements ouverts, sans « quatrième mur », bloc qui pivote au fur et à mesure des scènes qui se succèdent – l’arabe côtoie l’africain, les deux fraternisent avec le vieil ouvrier désormais au chômage qui a un fils vivant de petits boulots. Anissa (Rachida Brakni) est d’origine algérienne, elle est l’îlot de beauté dans ces murs tristes. Elle se donne à deux hommes qui ont la particularité d’être le père (Torreton) et le fils (Maurin Ollès)

Anissa
La scène représente mon cœur
Et les processus sombres
Et les processus magnifiques
Qui le font battre
On y voit les mots que mon cœur dépêche
Dans le reste de mon corps pour l’éclairer
Éclairer le mot hanche
Le mot téton
Éclairer le mot cul
Sinon mes organes et mes membres
Vivraient sans direction
N’allez pas croire que je
Végète au rez-de-chaussée
Dans les odeurs de pisse et de javel
Je ne suis pas
La meuf planquée derrière son rideau qui
Rumine ce qu’elle a raté
Et épie les autres
Les autres
Qu’elle imagine forcément plus heureux
Ne me cataloguez pas
J’ai ce cœur-là (…)
Je m’appelle Anissa
J’aime deux hommes
J’en aime deux
Personne ne le sait

photo Valérie Borgy

Le père – Torreton, donc – révèle à son fils qu’il a un cancer (ostéosarcome, cancer du genou dit-il par dérision) et celui-ci tombe de haut, de très haut même et il décide d’entreprendre avec le paternel un voyage, premier et dernier, vers où ? Vers le Portugal. Mais pourquoi le Portugal ? Parce que c’est le Far-West de l’Europe et que son père dans le temps aimait bien John Wayne et Clint Eastwood (mais ce sont des mecs de droite, reconnaît-il maintenant…). Tous les thèmes abordés portent sur nos problèmes actuels : ceux des cités bien entendu (un peu occultés ces temps-ci, semble-t-il, gilets jaunes obligent… mais pourtant toujours plus aigus), ceux des rapports homme-femme (« tu m’as violée ! / Kestudi ? / Violée. C’était un viol. Ça s’appelle un viol. J’ai été violée par toi, deux fois. Deux fois où je t’ai dit : j’ai pas envie, et où on l’a fait quand même parce que t’en avais trop envie. Ça s’appelle un viol. »), ceux du manque d’argent. Et le terrorisme. La longue randonnée vers la mort rencontre l’attentat du Bataclan. Le père finira ses jours sur un parking près de la frontière entre la France et l’Espagne, recroquevillé dans une vieille Smart abandonnée par le cuisinier d’avant… Les acteurs sont remarquables. Torreton en homme déchu et malade qui porte dans son corps et sur son visage la dégradation de son état, Brakni en femme émouvante et amoureuse incarnant la beauté, Ollès en jeune homme plein de rage de vivre obligé d’accompagner la mort, et les autres aussi : Vincent Garanger en prolo qui s’est fait tatouer une fée clochette sur la poitrine et qui ne supporte pas la mort de son ami, Riad Gahmi en arabe illuminé qui cherche la spiritualité désormais dans le jaïnisme, Frederic Semedo en bel athlète noir qui nourrit une ambiguïté de genre, Benedict Mbemba en femme noire forte et fragile à la fois. Et la Mort… sous les traits de Nathalie Matter, qui rôde sur les toits. Je n’avais rien lu de Fabrice Melquiot. Son texte (publié aux éditions de l’Arche) est dense, précis, d’un réalisme qui prend à la gorge.

Rachida Brakni et Philippe Torreton

Je parlerai plus tard des peintres, des plasticiens entrevus durant ce court séjour, et de l’horreur de la ségrégation, entrevue autant au Musée de l’Homme qu’au Palais de Tokyo.

Mais, pour finir : un autre spectacle, un autre théâtre, mais du texte toujours aussi beau et dense : « Braise et cendres », sur des textes de Blaise Cendrars, mise en scène Jacques Nichet, avec Charlie Nelson au Théâtre du Lucernaire. Petite salle. Une cinquantaine de places peut-être. Et parmi les spectateurs, il y avait Denis Lavant. Charlie Nelson est de la même espèce d’acteurs. Des comédiens au visage marqué, habités par le Verbe. Quand Nelson entre en scène dans la salle tout en haut (celle qu’ils ont baptisée « le paradis »!) le noir est total. Il s’éclaire juste d’une allumette. Après trois allumettes qui lui brûlent les doigts, il allume une bougie. La lumière s’intensifiera un peu par la suite mais on restera souvent dans la pénombre. Une pénombre propice aux confidences d’un poète. Occasion de redécouvrir les magnifiques textes de Cendrars. Quand Nelson dit « Le ventre de ma mère » (Au cœur du monde, poésies complètes : 1924 – 1929), il se met réellement en position de fœtus :

C’est mon premier domicile
il était tout arrondi
bien souvent je m’imagine
ce que je pouvais bien être…

Les pieds sur ton coeur maman
les genoux tout contre ton foie
les mains crispées au canal
qui aboutissait à ton ventre

le dos tordu en spirale
Les oreilles pleines les yeux vides
tout recroquevillé tendu
la tête presque hors de ton corps

Cendrars part à la guerre, on est en 14, tout Suisse qu’il est, il a voulu se battre avec les poilus français, il décrit des scènes d’horreur – on est loin du Dieu que la guerre est jolie ! Dans un bois, une clairière, un jour où tout est beau et calme, on est en plein été et les abeilles bourdonnent, tout à coup surgit, venu d’on ne saura jamais où, et vient se ficher en terre… un bras tronçonné, les doigts de la main fouillant le sol comme des racines et l’autre extrémité toute de rouge vif comme une fleur. Préfiguration sans doute du bras à lui qui s’en ira. Son vieux père viendra le voir à l’hôpital, une larme creusant des sillons sur sa joue grise. Ce père que pourtant il dépeint au début du spectacle comme redoutable, le pourchassant dans les rues de la Chaux-de-Fonds pour des bêtises de dettes que le garçon de quinze ans a commises. C’était avant le grand départ, quand il prit le train pour Bâle, puis de là, toujours plus loin vers l’Est, Moscou, la Sibérie. Charlie Nelson nous semble être sur scène une réincarnation de Blaise. S’il ne va pas jusqu’à supprimer son bras, il fait en sorte que celui-ci se fasse oublier, emballé dans la blouse qu’il portait depuis le début du spectacle. Cendrars s’éteindra, comme de la braise justement, en 1961.

Charlie Nelson en Blaise Cendrars, photo Théâtre Le Lucernaire

Le Lucernaire est un bien plaisant endroit. On y voit de grands spectacles poétiques et on peut y manger de bonnes salades en sortant. Et nous avions l’hôtel (l’un des moins chers de Paris) à quatre minutes de là…

Cendrars par Robert Doisneau

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Badiou (5): L’événement ou Fabrice Del Dongo à Waterloo

Méditation sur l’événement. Quand et comment décidons-nous qu’il y a événement ? Indécidabilité. Qui veut croire en l’événement y croit, après tout. Oui, mais il y faut un esprit de conséquence. Ce que Badiou traduit en le terme de fidélité. Un événement se mesure à ses effets, aux fidélités qu’il crée. De là s’origine le fait que pour Badiou il y ait des similarités entre l’Art, la Science, la Politique et l’Amour…

1- L’axiome de fondation

L’Etre ne suffit pas. Qu’est-ce qui ne serait pas « être-en-tant-qu’être », autrement dit qui ne relèverait pas de l’ontologie ? Ce serait nécessairement quelque chose qui ne relèverait pas d’une situation, ne serait pas distinguable par une multiplicité quelconque. Un non-ensemble alors ? Peut-être. C’est ici que Badiou va faire usage de l’axiome de fondation. Grosso modo, un tel axiome n’est là que pour interdire explicitement la réflexivité de l’appartenance, autrement dit l’écriture « α∈α », mais pour cela il va plus loin, interdisant des situations dont cette dernière n’est qu’un cas particulier. En toute rigueur les ensembles purs sont des ensembles d’ensembles eux mêmes ensembles d’ensembles et ainsi de suite (puisque dans la théorie, il n’y a guère que et Ø qui soient établis, + les accolades et les symboles ensemblistes usuels), nous avons donc des chnes d’appartenance du genre : … a ∈ b ∈ c ∈ d … et ainsi de suite. Le point important est d’interdire que toutes ces chaînes soient telles que l’on retrouve en elles deux fois le même symbole. Autrement dit : pas de boucle dans les chaînes d’appartenance. Plus techniquement, l’axiome de fondation se dit : si a est un ensemble non vide, alors il a nécessairement au moins un élément b avec lequel il a une intersection vide. Autrement dit : puisque a est un ensemble d’ensembles on interdit qu’il n’y ait en lui, comme éléments, que des ensembles ayant eux-mêmes comme éléments des éléments déjà présentés dans a. Ce genre d’interdiction ne va pas de soi : dans de multiples situations, il peut s’avérer qu’une chaîne d’appartenance repasse par le même point. En informatique, par exemple, il arrive que l’on écrive des programmes qui bouclent indéfiniment. Je traduirai ceci en disant que si je représente l’exécution d’un tel programme par une succession d’états (états computationnels) et si je définis comme « appartenance » à un état b le fait qu’un autre état a le précède immédiatement dans l’ordre de succession des états, le « graphe » d’appartenance des états possède une boucle.

autoréférence

Dans le langage courant, si j’admets que la signification d’une phrase est l’ensemble des significations de ses constituants (et ainsi de suite), lorsque nous considérerons la phrase : « cet énoncé est faux », compte tenu du fait que le déictique « cet » renvoie à l’énoncé lui-même, nous aurons que la signification de « cet énoncé est faux » (phrase équivalente à « cet énoncé ») appartient à la signification de « cet énoncé est faux ». C’est là ce qu’on appelle un phénomène d‘auto-référentialité. On ajoutera que ce type de phénomène est bien fâcheux puisque pour évaluer la valeur de vérité de la phrase (par exemple « cet énoncé est faux ») il va falloir évaluer la valeur de chaque constituant et donc en particulier de la phrase elle-même… Ces situations sont donc fréquentes mais exclues de la théorie des ensembles cantorienne (telle qu’axiomatisée plus tard par Zermelo). Il n’empêche que de nombreux théoriciens ont voulu les prendre à bras le corps et les théoriser elles-mêmes. Il suffisait pour cela de rejeter l’axiome de fondation. Le mathématicien anglais Peter Aczel a, en 1988, attiré l’attention sur les « non-well-founded sets », l’idée était ancienne mais il a donné une formulation claire de cette théorie en introduisant un axiome dit « d’anti-fondation ». La seule chose qui est demandée aux ensembles est que, lorsqu’on représente leur relation d’appartenance par un graphe, ce graphe ne soit pas forcément un arbre (ensemble de chaînes issues d’un même sommet mais ne se rencontrant jamais) mais un graphe sans chaîne infinie tel qu’on puisse toujours étiqueter les sommets par des ensembles de manière cohérente (et unique!).

Badiou n’envisage pas cette possibilité, il en reste à la théorie des ensembles bien fondées (« well-founded sets »). Cela aura de grandes conséquences philosophiques, comme nous le verrons.

ensembles de divers types et mathème de l’événement

2- Qu’est-ce qu’un événement ?

Nous touchons à un point nodal de la réflexion badiousienne, celui à partir duquel une réflexion sur la politique (en particulier) mais aussi sur le Sujet, sera possible.

La bataille de Waterloo, par Clément-Auguste Andrieux

L’historien qui tente de définir un événement de manière précise à partir d’éléments matériels a beaucoup de mal. Fabrice Del Dongo parcourant le champ de bataille de Waterloo ne voit rien qui « fasse événement » si ce ne sont des cadavres et des canons abandonnés, « ce qu’il avait vu, était-ce une bataille ? Et en second lieu, cette bataille était-elle Waterloo ? » (Folio 155, p. 89). A le suivre, nous définirions ladite bataille comme un ensemble disparate d’objets et de corps en quoi on ne reconnaîtrait rien d’un événement faisant date dans l’histoire. Il semble qu’il faille quelqu’un, ou qu’il faille quelque énoncé pour décider ou dire : « ceci est une bataille » et même « ceci est la bataille de Waterloo ». Badiou préfère, certes, l’exemple de la Révolution française. Bataille de Waterloo et Révolution française sont deux syntagmes qui, à la fois, dénotent des ensembles quasi infinis de faits et de témoignages et renvoient, pour chacune de ces traces, la « valeur » d’être une marque de la bataille de Waterloo ou de la Révolution française comme si Bataille de Waterloo et Révolution française étaient déjà des signifiants inclus dans ce qu’elles désignent (on notera ici le rapport avec les expressions auto-référentielles mentionnées plus haut).

Evidemment, aucun ensemble ne peut être fait comme cela. De plus, il n’est pas question que l’événement soit « naturel » : il ne saurait prendre corps d’une situation que nous avons qualifiée dans le billet précédent de « naturelle » ou de « normale ». La situation où il prend corps est une situation historique, c’est-à-dire une de celles où présentation et représentation ne coïncident pas (ou pas toujours), autrement dit qui possède des singuliers. Badiou a déjà relevé les membres du prolétariat comme singuliers au sein d’une situation historique : le prolétariat existe bien que ses membres ne soient pas présentés dans la situation. Si ses membres étaient présentés dans la situation, alors le collectif qu’ils forment serait une partie et donc appartiendrait à l’état de la situation (l’ensemble des parties de l’ensemble associé à la situation), ce qui signifierait qu’ils sont représentés. Or dans une situation historique liée au capitalisme tel qu’analysé par Marx, les membres du prolétariat ne sont pas représentés. Nous retrouvons l’idée de la remarque exposée au billet n°3 (rappel sur la fondation sur le vide) concernant les ensembles « non-purs » (c’est-à-dire non formés à partir de Ø au moyen des seuls axiomes), ceux qu’on écrit {α, β, γ, …} sans connaître ce dont α, β, γ, … sont faits et pour lesquels nous avons dit qu’ils étaient en un sens « vides » (vides de déterminations) : on ne sait rien de leurs éléments et donc ceux-ci ne sont jamais présentés dans la situation, et donc α, β, γ, … ne sont jamais des parties de l’ensemble (contrairement à ce qui se passe dans le cas des ordinaux).

Evariste Galois

On peut par exemple imaginer un singleton {α}. Les éléments de α ne sont pas présentés dans la situation. Ce sont des invisibles (même s’ils existent). Il faut savoir gré à Badiou de permettre de penser ces questions d’invisibilité en termes ensemblistes si simples. Qu’est-ce alors qu’un événement si ce n’est une manière de rendre visible ce qui ne l’était pas jusque là ? Pour sortir un peu de l’Histoire et de la Politique, Badiou donne un exemple issu d’une histoire, mais de celle des mathématiques : celui d’Evariste Galois se plongeant dans le problème irrésolu de la solution par radicaux des équations de degré supérieur ou égal à 5 et révolutionnant pour longtemps l’algèbre, notamment par l’invention de la notion de groupe. Galois lui-même ne se glorifie pas du titre de « génial inventeur » puisqu’il dit qu’il n’a fait que suivre les injonctions contenues dans les manuels de ses prédécesseurs, il souligne le fait que ces injonctions étaient bien là mais « à l’insu de leurs auteurs » ! Ainsi Galois fait-il être au devant de la scène mathématique ce qui, jusque là, était resté dans l’insu, l’invisible. Mais pour qu’il y ait événement, il faut un « site » (comprenons ici un contexte, un problème posé, une situation historique etc.), ce site a cette particularité donc d’avoir un insu ou un invisible. Autrement dit, c’est comme la lettre α qui figure dans le singleton : elle présente quelque chose mais sous elle, il n’y a rien (rien de visible). Badiou va alors donner le mathème de l’événement : c’est eα = {x ∈ α, eα}. Je l’écrirai aussi simplement eα = α ∪ {eα}. C’est là quelque chose de bizarre, que les informaticiens appellent aussi une équation de point fixe. On voit que si l’on tente de développer cet ensemble, on tombera sur une suite infinie (en remplaçant à chaque pas eα par sa « définition »)eα = α ∪ {eα} = α ∪ {α ∪ {eα}} = α ∪ {α ∪ {α ∪ {eα}}} = etc.(Bien noter que ce n’est pas sans arrêt le même α qui est ajouté à lui-même – ce qui par idempotence donnerait toujours α ! – mais à α, {α}, puis {{α}} et ainsi de suite, qui sont tous des ensembles distincts). Dit autrement : l’événement est toujours constitué des éléments d’un site et d’un élément très particulier qui en assure la nomination. Badiou pose la question : est-ce que l’événement appartient au multiple qui le définit ? C’est se demander surtout si eα appartient à α (car se demander s’il appartient à {eα} est redondant). Si la réponse est oui, alors c’est comme un imprésenté puisque les éléments de α, on le sait, ne sont pas présentés dans la situation. Si la réponse est non, alors eα ne nomme rien… il n’y aura rien eu sous ce que l’on croyait être un « événement »… Il n’y aura eu lieu que le lieu (le site événementiel). Il me semble que la question pourrait également être formulée comme suit : que faut-il pour que l’équation de point fixe ci-dessus ait une autre solution que la suite infinie que nous avons mentionnée comme « développement » ? Filant la métaphore informatique, cela revient à se demander s’il peut exister un programme qui ne boucle pas, « réalisant » cette équation… La réponse est oui si et seulement si eα ∈ α puisqu’en ce cas la situation absorbe le surnuméraire.

Mais comment le savoir puisque nous n’avons pas accès à l’intérieur de α ? C’est un indécidable. Ou, de manière plus féconde : cela relève d’un choix. Le philosophe parle aussi d’intervention : il y faut en effet une intervention interprétante. On ne peut pas laisser la réponse à une quelconque procédure automatisable. Si cela était, il n’y aurait pas de surprise : la décision pouvant toujours être prise, il n’y aurait pas d’événement. La structure mystérieuse qui comporte une boucle s’aplatirait, on retrouverait un multiple banal, de ceux dont on sait toujours dire si un élément leur appartient ou non, autrement dit un ensemble. Si un événement était un ensemble, il y aurait une ontologie de l’événement. Celui-ci appartiendrait à l’être. Il serait toujours déjà là.

Notons au passage que Badiou doit cela à la décision que lui-même a prise de considérer que la théorie des ensembles (c’est-à-dire le discours de l’ontologie!), c’est la théorie des ensembles bien fondés. S’il avait choisi la théorie des ensembles bâtie sur l’axiome d’anti-fondation, nous n’en serions pas là… l’événement aussi serait dans l’être ! On peut réfléchir à ce qui peut paraître ici comme faiblesse de cette théorie de l’être et de l’événement. Un choix différent des axiomes de la théorie des ensembles pourrait conduire à des conclusions autres (sans compter qu’il pourrait être possible de choisir une autre théorie des multiples que celle des ensembles, la méréologie de Lesniewski par exemple). Badiou, en somme, fait comme si les mathématiques s’étaient figées sur un état représenté par la théorie de Zermelo – Fraenkel… En même temps, nous pouvons être fascinés par le fait que la décision dont il est question relativement à l’existence ou à la non existence d’un événement (ce que Badiou appelle l’intervention) se retrouve dans la situation mathématique elle-même autrement dit dans le choix d’une ontologie. Le serpent se mordrait-il la queue ? Ou bien faudrait-il admettre que toute théorie, comme tout système informatique, nécessite une amorce (une opération de bootstrapping disent les informaticiens) et que celle-ci au départ est l’oeuvre d’un choix ? Jamais le choix n’abolira…

Et Badiou de se lancer justement dans une longue discussion de ce qu’est l’axiome de choix.

3- l’axiome de choix

Nouvel axiome de la théorie des ensembles, et le plus discuté car tous les mathématiciens ne sont pas d’accord pour l’admettre. La question du choix en mathématiques se pose dès que nous avons affaire aux ensembles ayant la puissance du continu : qui peut assurer que nous puissions extraire du continu un élément particulier (puisque dans cette structure, aucun nombre n’a ni successeur ni prédécesseur, qu’ils sont tous en quelque sorte « serrés » les uns contre les autres) ? Cette question de pouvoir choisir un élément se pose très souvent. On va donc poser un nouvel axiome qui a, comme signification que pour tout ensemble a, il existe une fonction f qui, à tout ensemble appartenant à a, associe un élément de cet ensemble, autrement dit il est toujours possible, grâce à une fonction f « miracle » d’extraire un point d’un multiple qui est sous-multiple d’un ensemble donné. Cette fonction-miracle (!) est une fonction de choix. Badiou a raison de signaler le caractère exceptionnel de cet axiome : il nous dit que cette fonction existe… mais elle n’est jamais explicite. On ne sait pas l’élément qu’elle extrait de l’ensemble ! C’est un anonyme.

De la même manière que dans le cas de l’événement, si un élément peut être extrait du site pour servir à nommer l’événement (être une valeur de eα)… nous ne le connaissons pas, il n’a pas de valeur particulière, c’est lui aussi un anonyme. Dans l’exploration de l’événement comme tel, nous ne savons pas quel trait préalablement enregistré dans le site événementiel va être le déclencheur, et sans doute nous ne le connaîtrons jamais. Nous nous contentons seulement d’être confiant dans l’axiome ou dans la détermination d’un point qui servira de manière générique à désigner ce que nous considérons comme événement…

C’est de là que partiront deux lignes centrales : la question de la Fidélité et celle du Sujet. Le choix que nous avons fait, il importe maintenant que nous y soyons fidèle (condition pour atteindre une vérité) et pour que fidélité existe il faut bien un « nous » qui la porte, autrement dit un Sujet. Mais avant d’en arriver là, il faut rester un moment sur cette étrangeté qui réside en ce que la Mathématique (je mets à dessein une majuscule et un singulier) qui est a priori discours de l’ordre et du non subjectif a besoin, pour se développer, d’un axiome qui postule l’existence d’un choix dans toutes les situations possibles, à première vue une sorte de libre-arbitre dans le domaine de la Nécessité la plus absolue. Car nul doute qu’en effet, elle en a besoin sans quoi il faudrait renoncer à une foule de théorèmes qu’un mathématicien ne souhaiterait perdre à aucun prix, comme par exemple en algèbre le fait que tout espace vectoriel ait une base… Au prix de devoir accepter que l’ensemble des nombres réels puisse être muni d’un bon ordre, autrement dit qu’il soit possible d’énumérer les réels (un premier, un second, un troisième et ainsi de suite) ce qui paraît à l’esprit « raisonnable » hautement invraisemblable ! (c’est la raison pour laquelle il y eut scission entre la grande majorité des mathématiciens et une petite minorité qu’on continue d’appeler les « intuitionnistes »). Or, cet axiome dit que « nous » pouvons choisir… à condition de respecter l’anonymat de l’élément choisi… Mais qui est ce « nous » ? Pour l’instant, Badiou parle « d’activité intervenante » : « l’axiome de choix est l’énoncé ontologique relatif à cette forme particulière de présentation qu’est l’activité intervenante » (p. 254). Pas de mathématique sans intervention active, donc. Et sans doute pas d’histoire, pas d’art, pas de science (pas d’amour?) sans cette activité intervenante non plus, laquelle apparaît ici comme un produit de la réflexion avant même que n’entre en scène le Sujet.

4- Qu’est-ce qu’une fidélité ?

Avant que Badiou ne passe au Sujet, il en a effectivement après un type de procédure qui, pour le commun des mortels, en principe, découle de l’existence dudit sujet, mais qui, ici, vient avant : les procédures de fidélité. Un exemple assez simple : étant données les discussions autour de la légalité de l’axiome de choix, les mathématiciens marquent d’une étoile les résultats qu’ils ont obtenus en l’utilisant, afin de les discriminer de ceux que l’on obtient sans usage de l’axiome, c’est là montrer la « fidélité » que l’on a au (méta-)choix déterminant que l’on a fait une fois.

Badiou en vient ainsi à définir, de manière générale, la notion de fidélité. Laissons lui la parole au début de la méditation 23 :

Une fidélité est en somme le dispositif qui sépare, dans l’ensemble des multiples présentés, ceux qui dépendent d’un événement. Etre fidèle, c’est rassembler et distinguer le devenir légal du hasard.

Le mot « fidélité » renvoie nettement à la relation amoureuse, mais je dirais plutôt que c’est la relation amoureuse qui renvoie, au point le plus sensible de l’expérience individuelle, à la dialectique de l’être et de l’événement, dont la fidélité propose une ordination temporelle. Il est hors de doute en effet que l’amour, ce qui s’appelle l’amour, se fonde d’une intervention, et donc d’une nomination aux parages d’un vide convoqué par une rencontre. Tout le théâtre d’un Marivaux est consacré précisément à la délicate question de savoir qui intervient, dès lors qu’est à l’évidence institué, au seul hasard de la rencontre, le malaise d’un multiple excessif. La fidélité amoureuse est bien la mesure à prendre, dans un retour à la situation dont longtemps le mariage fut l’emblème, de ce qui subsiste jour après jour de connexion entre les multiples réglés de la vie et l’intervention où se déroula l’un de la rencontre. Comment, du point de l’événement-amour, séparer dans la loi du temps, ce qui organise, au-delà de sa simple occurrence, le monde de l’amour ? Tel est l’emploi de la fidélité, et il y faut l’accord presque impossible d’un homme et d’une femme sur le critère qui distingue, dans tout ce qui se présente, les effets de l’amour du train ordinaire des choses. (p. 257)

Très beau passage à méditer : la fidélité y est décrite non comme une capacité, un trait de subjectivité ni une vertu mais comme simple procédure. Dans l’ensemble des situations rencontrées, nous allons désormais pouvoir étiqueter spécialement celles qui dépendent d’un événement initial pour les opposer à celles qui lui sont indifférentes. Dans l’amour tel que le dépeint Badiou, c’est savoir pour un sujet à venir ce qui est lié à l’événement que constitue la première rencontre et le distinguer de ce qui ne lui est pas lié, différencier, comme il est dit, « les effets de l’amour du train ordinaire des choses ». N’entrons pas ici dans les détails techniques. Il suffit de savoir qu’en tant que procédure liée à un événement, une fidélité permet de définir un ensemble de situations liées à cet événement, donc une partie au sens ensembliste. C’est dire qu’elle a à voir avec l’état, la méta-structure, et qu’elle a toujours quelque chose d’institutionnel. Mais aussi ce que dit ce texte, c’est qu’il faut un critère (voire plusieurs) pour distinguer ce qui est lié par rapport à ce qui n’est pas lié, et bien entendu, dans ce Deux que constitue la rencontre, l’homme et la femme ne sont pas obligés d’avoir le même ! C’est même presque un miracle (un impossible) qu’ils aient le même !

Jeu de l’amour et du hasard vu par Abdellatif Kechiche

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