Récemment, j’ai retrouvé dans ma bibliothèque un livre acheté il y a six ans, qui parlait de « l’homme neuronal, trente ans après », donc si nous rajoutons les six ans, c’est devenu l’homme neuronal trente-six après. Cela fait penser comme le note d’ailleurs Lionel Naccache dans son hommage, à Alexandre Dumas et à son Vingt ans après…
L’homme neuronal… la chose est apparue en 1983 et elle a, à l’époque, suscité beaucoup de curiosité et même d’enthousiasme. L’auteur était Jean-Pierre Changeux, le grand neuro-biologiste qui a fait le trait d’union entre le trio Monod – Lwoff – Jacob qui avait fait, lui aussi beaucoup de bruit, mais dans les années soixante (avec notamment l’obtention du Prix Nobel de physiologie) et Stanislas Dehaene, professeur eu Collège de France et ci-devant conseiller du prince (en l’occurrence Jean-Michel Blanquer, notre ministre de l’Education nationale). Nous en étions alors à l’aube des neuro-sciences et des sciences cognitives, c’était un peu comme si on venait de découvrir les neurones, alors que la notion de neurone remonte quand même à Ramon y Cajal (1905) voire même à encore plus loin – on cite un certain Camillo Golgi en 1885 – mais jusque là on n’avait jamais osé formuler l’hypothèse selon laquelle l’être humain ou au moins son « esprit » pouvait se ramener simplement à la somme de ses neurones (et de leurs interactions sous forme de réseaux). Par cette identification, on faisait un premier pas vers… l’abandon de l’Esprit. Si tout l’humain s’explique par des réseaux de neurones, alors il n’est pas besoin de postuler un esprit, une force mentale quelconque. Mais cela, on le sait, pose des problèmes fondamentaux. A l’époque de Changeux, on tenait encore à l’existence des phénomènes mentaux (avoir froid, avoir faim, avoir mal, être amoureux, être heureux, être malheureux, avoir une connaissance sur tel ou tel phénomène, avoir une croyance concernant tel autre…) et on résolvait la question en postulant une identité entre les états physiques (ou plutôt neuro-biologiques) et les états mentaux. Ψ = Φ (les états psychologiques sont les états physiques). Cette thèse de l’identité devait néanmoins être abondamment critiquée et on trouve une trace de cette critique dans l’article de Pascale Gillot (La question du « lieu cérébral » de l’esprit) qui figure dans ce livre d’hommages. La philosophe tourangelle (elle enseigne à l’Université François Rabelais à Tours) rappelle en effet l’impossibilité dans laquelle la recherche s’est trouvée d’établir des « lois-ponts » entre le neuro-physiologique et le mental, ce genre de loi qui permettrait d’effectuer des réductions rigoureuses d’un niveau à l’autre (comme cela est le cas par exemple entre la biologie et la chimie ou entre la chimie et la physique). De plus, la théorie de l’identité stricte et termes à termes dont se réclame Changeux ne peut se formuler que dans un cadre représentationaliste et internaliste, la première notion renvoyant à l’idée que la communication du mental et du physiologique s’établirait sur la base d’objets mentaux bien définis (ou représentations mentales) et la seconde sur l’idée que le siège de l’activité mentale serait totalement restreint au cerveau individuel (sans prise en compte donc des possibilités issues de l’extérieur comme les conventions linguistiques, les corpus de références ou toutes sortes de structures sociales ou anthropologiques). Or on peut douter de ces deux thèses. Wittgenstein avait déjà amorcé une critique de la notion d’objet mental dans ses Recherches Philosophiques (avec l’aide des fameuses figures ambiguës de Jastrow, telle le « canard-lapin » que l’on ne peut voir que comme canard ou lapin mais jamais comme les deux en même temps, ce qui va dans le sens d’affirmer qu’il n’y aurait pas d’image mentale suffisante pour correspondre à ce genre de perception puisque le « voir comme » présupposerait une activité interprétative supplémentaire). Et la seconde de ces thèses est également douteuse dès qu’on prend en compte la dimension linguistique (le concept de « langage des représentations mentales » dit encore mentalais chez certains cogniticiens comme Jerry Fodor étant décidément bien peu vraisemblable).

Jean-Pierre Changeux
On sait que d’autres thèses sont souvent proposées en alternative comme le fonctionnalisme, qui repose sur l’analogie cerveau / ordinateur (le cerveau serait le hardware, le mental le software) ou bien la théorie de la survenance, défendue par Jaegwon Kim (selon laquelle, en gros, à partir d’un certain niveau de complexité, la matière générerait des propriétés d’un autre type que les propriétés physiques, théorie qui repose sur ce qu’on appelle le dualisme des propriétés). Mais aucune de ces théories ne parvient à rendre compte de la conscience, plus spécifiquement, de ce que les spécialistes nomment la « conscience phénoménale », celle que nous éprouvons en première personne, caractérisée par ce que des philosophes comme Thomas Nagel ont appelé « l’effet que ça fait de… » par exemple : quel effet cela vous fait de voir la couleur rouge, de souffrir, d’avoir trop chaud etc.

Jaegwon Kim

Thomas Nagel
On comprend alors qu’aujourd’hui, plus de trente ans après, on voie émerger des courants qui, après l’abandon de l’esprit, prônent tout simplement l’abandon de la conscience. Celle-ci ne serait qu’une illusion. Les chercheurs qui adhèrent à ce genre d’idée sont désignés sous le terme « d’illusionnistes ». Dans les années quatre-vingts et quatre-vingt-dix, on parlait déjà des éliminativistes (représentés principalement par le couple Patricia et Paul Churchland). Ceux-ci prétendaient que dès lors que le fonctionnement neuronal livrait ses secrets, les entités psychiques que nous avions utilisées jusqu’à présent (joie, soif, douleur, émotions diverses) n’avaient plus leur raison d’être dans le vocabulaire de la science : on pouvait mettre à leur place les configurations neuronales auxquelles elles correspondaient. S’exprimer en leurs termes n’était qu’une manière de parler, une façon naïve – mais bien peu scientifique – de s’exprimer. Dans l’histoire des sciences, il en avait été déjà de même avec des entités comme l’éther, qu’on avait pu supprimer sans dommage, laissant aux seuls poètes le droit de s’y référer… Mais ces éliminativistes n’osaient pas être aussi radicaux que les « illusionnistes ».
La thèse illusionniste paraît folle puisque tout un chacun vérifie à chaque instant de sa vie qu’il est, sauf cas pathologique (maladie d’Alzheimer, par exemple) conscient de ce qui lui arrive. Lorsque j’ai un mal de dent, il ne fait absolument aucun doute que j’éprouve ce mal de dent et il ne viendrait à personne l’idée de me dire : mais non, c’est faux, tu n’as pas mal aux dents… La douleur, la joie, le plaisir, le sentiment d’être malheureux ne souffrent aucune discussion : ce sont des choses que l’on éprouve en première personne, des expériences directes, même pas médiatisées (je ne dois pas passer par une introspection pour examiner mes états mentaux pour savoir si j’ai bel et bien mal…). Et pourtant certains émettent l’hypothèse que ce ne seraient que des illusions, autrement dit qu’elles n’existeraient pas vraiment. En somme, l’évolution nous aurait doté, parmi toutes nos propriétés physiologiques et biologiques, de la faculté singulière de croire que nous sommes conscients, comme si cette faculté était un avantage du point de vue de la survie de l’espèce mais… disent ces bizarres illusionnistes, cette faculté ne serait qu’une pure illusion. Que voilà une façon radicale de se débarrasser d’un vilain problème ! D’un problème qui nous obsède et nous rend fous. Nous serions invités à procéder à l’éradication de la conscience de la même manière qu’un bon médicament peut parfois arriver à anéantir notre angoisse existentielle.
Les tenants de cette thèse vont évidemment objecter que réagir comme je viens de le faire est trop la prendre au premier degré, ce serait manifester un attachement en quelque sorte affectif, irrationnel, à un concept dont on sait bien qu’il n’est pas scientifiquement assuré (il n’y a pas à ce jour de science de la conscience) et ce qu’ils voudraient, c’est qu’on adopte une vue critique, même à propos de cette idée de conscience en se demandant ce qui se passerait si nous ne croyions plus à elle comme instance autonome mais simplement comme illusion provoquée dans notre cerveau par le simple fonctionnement de celui-ci, autrement dit si nous commencions à penser que nous n’agissons pas en vertu d’une supposée conscience mais bien en vertu de schémas d’activation de neurones qui n’ont rien de fondamentalement conscient. Ils s’appuient sur les fameuses expériences de Libet qui mettaient en évidence que lors d’une prise de décision apparente (celle de lever un bras par exemple), des activations neuronales correspondant à l’action se produisent avant même que le sujet n’ait conscience de son projet d’effectuer l’action, ce qui est évidemment très troublant.
La première idée qui nous vient à l’esprit alors est que nous serions des zombies, avec toutes les connotations négatives qui sont liées à ce terme. Deuxième idée qui en découlerait ; plus rien n’aurait d’importance, nous ne serions responsables de rien, le monde s’accomplirait de lui-même indépendamment de nos sursauts, de nos colères, de nos prétendues interventions conscientes sur lui. Nous serions dans la position d’Arjuna avant la bataille lorsque lord Krisna lui dit (cf. Bâgavhad Gitâ) que peu importent ses scrupules de conscience puisque de toute façon la bataille aura lieu avec ses millions de morts. Ensemble d’idées extrêmement déplaisantes mais qui doivent tout de même être prises en considération.

Arjuna sur son char, et Krishna sur le cheval, illustration du XVIIème siècle
Certes, que le monde s’accomplisse de lui-même indépendamment de nos malheureux efforts conscients apparaît comme une thèse qui n’est pas si folle… nous en avons tant d’exemples (ceux qui croient en Dieu diront que c’est tout simplement la volonté de Dieu qui s’accomplit, mais on voit bien ici que c’est à peu près la même chose sauf que l’on peut demander pourquoi introduire une notion de Dieu qui ne serait qu’un doublon par rapport au monde lui-même. Serait-ce parce qu’on veut à toutes forces qu’il y ait une notion de « volonté » là-dedans ? Ce serait une erreur, l’idée de volonté n’a pas sa raison d’être, beaucoup de choses s’accomplissant sans volonté aucune).
On objectera aussi que nous voyons se développer autour de nous un monde imaginaire qui ne nous semble pas être absent des causes à la source des événements qui agitent le monde réel. Inutile ici de citer le rôle des grands textes de l’histoire, de la Littérature, à propos de laquelle Le Clézio (cf. mon récent billet, ici) nous dit qu’elle fut toujours un puissant levier pour soutenir le combat des hommes pour la justice, pour l’espoir d’une vie meilleure. On pourra certes dire que derrière ces œuvres et leurs effets apparents sur nos consciences, se cachent des ensembles d’actions qui sont au même niveau que celles qui sont déclenchées par l’action des réseaux de neurones, une œuvre littéraire étant vue ainsi comme un prolongement de réseau ou bien la projection d’un tel réseau sur un autre plan, celui des mots, arguant que bien sûr les mots sont des éléments matériels destinés à former réseaux eux aussi, avec les effets d’action que cela pourrait entraîner… mais nous ne sommes pas très sûrs de tout ceci et ce sera toujours plus confortable de se reposer sur la bonne vieille idée d’un monde mental, ou, autant dire, d’un monde de l’esprit, interagissant avec le monde matériel d’une manière qui nous est encore mystérieuse.
Pour revenir à l’idée centrale de la conscience comme illusion, je dois avouer aussi que j’ai du mal à comprendre la différence que l’on fait entre conscience et illusion de la conscience. Si l’évolution (cette entité qui chez les neuro-scientifiques et philosophes de l’esprit fait souvent figure de Deus ex-machina) nous a conduits à être doté de sensations – probablement pour nous éviter de courir des risques insensés ou de périr trop facilement ou rapidement – quelle différence cela fait que ces sensations soient « réelles » ou « illusoires », puisque dans un cas comme l’autre, elles sont. Nous sommes ici vraiment dans un roman de science-fiction où une population étrange recevrait des sensations de perception, de douleur ou de plaisir d’une instance extérieure, un dieu gouvernant leur monde par exemple. Ce ne seraient pas leurs « propres » sensations mais néanmoins ils croiraient que ce sont les leurs, et alors ils agiraient de manière soit à les favoriser quand elles sont bonnes soit à les éviter quand elles sont mauvaises : quelle différence cela ferait avec une population dont ces sensations seraient bel et bien les leurs ?
On notera au passage que les neuro-biologistes vivent majoritairement sous l’emprise de leur admiration pour la physique. Le point de vue qu’ils adoptent qualifié au départ de « matérialiste » est aujourd’hui en général nommé « le physicalisme ». Autrement dit le soubassement des processus neuronaux serait le monde de la physique, mais quelle physique ? La physique elle-même est souvent présentée comme étant en crise, en bute à des paradoxes (en particulier en mécanique quantique) et bien malin est celui qui peut aujourd’hui deviner vers quoi et vers quel type de théorie voire de vision du monde elle va évoluer, de même qu’avant Einstein, nul n’avait imaginé que l’on viendrait à concevoir le cadre de la physique théorique comme étant fourni par une fusion de l’espace et du temps. Au moment où les neuro-biologistes inventent un humain sans conscience, n’y a-t-il pas des savants physiciens qui conçoivent une physique… avec conscience ! Ce qui serait une toute autre manière de résoudre le problème de la conscience. Bien sûr, l’idée que les électrons auraient une conscience est aussi folle que celle selon laquelle les êtres humains ne seraient que des zombies, mais au point où nous en sommes, nous semblons être condamnés aux idées folles.
Alors, folie pour folie, pourquoi ne pas choisir la folie la plus sympathique ?
et puis, pour répondre au titre de ce billet, si tout n’était qu’illusion… il resterait encore ce « tout », dont on dit qu’il n’est qu’illusion…
(billet qui aurait dû paraître mardi 9 juillet… et n’est pas paru pour raison de Festival d’Avignon!)
Références :
L’homme neuronal, trente ans après, sous la direction de Michel Morange, Francis Wolff et Frédéric Worms, éditions rue d’Ulm, 2016
Jaegwon Kim, L’esprit dans un monde physique, essai sur le problème corps-esprit et la causalité mentale, éditions Syllepse, 2006
blog Métaphysique, Ontologie, Esprit, http://www.francoisloth.com/ (blog de François Loth)
Le mirage de l’illusion ; une dérive scientiste au sujet de la conscience :
http://www.francoisloth.com/le-mirage-de-lillusion-une-derive-scientiste-au-sujet-de-la-conscience/
Café Phi#1 : interview de François Kammerer par monsieur Phi (lien dans l’article cité ci-dessus)
Ludwig Wittgenstein, Recherches Philosophiques, Gallimard
Marc Halévy, vers une science de la complexité, in L’inactuelle:
https://linactuelle.fr/index.php/2019/03/30/prigogine-physique-complexite-marc-halevy/



Je me suis passionné il y a une quinzaine d’années pour Chemins de poussière rouge, récit d’un voyage clandestin à l’ouest de la Chine fait pour échapper aux censeurs, livre qui m’accompagna au cours du voyage que nous fîmes en Chine pendant cinq semaines en 2005, C. et moi. A l’époque, le régime n’était pas si dur qu’aujourd’hui, nous errions librement dans les rues de Lhassa et choisissions nous-mêmes, d’après le guide Lonely Planet, l’hôtel dans la vieille ville où nous souhaitions dormir. C’est librement aussi que nous traversâmes la moitié du plateau tibétain pour rejoindre Golmud (prononcer Guermou) puis, au-delà, Dunhuang, à travers un pays habité par des musulmans Hui aujourd’hui persécutés et internés dans des camps. Ma Jian avait fait le chemin inverse, de Dunhuang à Golmud. A Golmud, il avait cherché du travail pour avoir assez d’argent afin de poursuivre son périple et d’aller au Tibet. Il avait acheté une tondeuse, des ciseaux, un peigne et un mètre d’étoffe, puis s’était installé près d’un cinéma en proposant des coupes de cheveux, à deux mao la coupe (le mao est un dixième de yuan, on dit aussi jiao). Au cours de ce voyage, Ma Jian écrivait des poèmes qu’il envoyait à un ami pour qu’il les publie, il avait avec lui pour seul livre Feuilles d’herbe de Walt Whitman. Chemins de poussière rouge est le meilleur livre de voyage que j’aie jamais lu, il ne cherche pas à faire du lyrisme, ne possède pas de fioritures, il avance simplement parsemé de courts dialogues savoureux qui font vivre les gens du peuple rencontrés en cours de route. Ce voyage de Ma Jian datait des années quatre-vingt mais je ne doute pas que les rencontres qu’il évoque pourraient avoir lieu encore aujourd’hui.
Plus tard, Ma Jian écrivit Beijing Coma, le premier grand roman sur les événements de la place Tian An Men : le récit heure par heure du drame vu par un étudiant qui est dans le coma sur un lit d’hôpital et qui voit au travers des vitres les slogans qui continuent à s’étaler, comme BRANDISSONS LE GLORIEUX DRAPEAU ROUGE DU MARXISME ET ALLONS HARDIMENT DE L’AVANT. D’une manière drôle, Ma Jian se met en scène dans le roman : « Quelques jours après, le magazine La littérature du peuple publia La Mendiante de Shigatze, une novella d’avant-garde écrite par un certain Ma Jian. Le Département central de propagande la dénonça immédiatement comme une œuvre nihiliste et décadente et ordonna la destruction de tous les exemplaires, avant de se lancer dans une campagne nationale contre le libéralisme bourgeois ». La Mendiante de Shigatze est en effet le premier livre de Ma Jian, publié en 1987. Shigatze est la deuxième ville du Tibet, elle abrite le fameux temple du Tashilumpo qui, en principe, est le lieu de résidence du panchen lama (on sait que le dernier a été enlevé par le régime chinois) mais le livre de Ma Jian ne se passe pas seulement en ce lieu, qui ne donne son titre qu’à une seule nouvelle parmi les cinq qu’il contient. La première de celles-ci est centrée sur les rites funèbres. Une jeune fille est morte et le narrateur assiste à ses funérailles. On sait que le rite bouddhiste tibétain consiste à dépecer le cadavre en offrant les morceaux en pâture aux vautours, ce qui s’explique en partie par l’absence de bois pour brûler les cadavres et la dureté du sol qui ne permettrait pas de les enterrer (mais je mets un bémol à ce genre d’explication « fonctionnaliste » dont les ethnologues ont toujours su montrer les limites, il est probable que cela correspond aussi à un choix en cohérence avec l’ensemble des croyances véhiculées par le bouddhisme tantrique). Au cours de la cérémonie, le narrateur apprend qui était la morte, une très jeune femme de 17 ans qui avait été achetée dans une autre vallée, violée par son père adoptif et aimée par deux frères ainsi que par le soldat qui garde l’accès au village. La dernière nouvelle est l’histoire terrible d’une jeune toulkou (supposée réincarnation d’un grand lama) qui va subir le dernier rite avant consécration, rien moins qu’une pénétration par un maître, suivie d’une longue exposition dans un lac gelé où elle perd la vie. Les autorités chinoises condamnèrent ce livre probablement à cause de ce qu’il révélait des mœurs violentes de peuples qui étaient censés avoir adopté le mode de vie des hans (l’ethnie majoritaire en Chine). Le régime chinois tolère ses minorités à condition de les réduire à d’aimables coutumes folkloriques qui donnent lieu à des présentations dans les musées de l’État et, inutile de le cacher, la majorité Han a peur de ses minorités, tout simplement peur, pas seulement la volonté de les mettre aux pas pour des raisons de conformité au dogme (pseudo)-communiste. Le livre est époustouflant. Peut-être un tibétain n’aurait pas osé l’écrire. Ma Jian l’a fait au prix d’un courage héroïque. Mais après ce coup de maître, il n’eut pas d’autre ressource que de s’exiler en Europe. Mon amie Fan Ping, ma prof de chinois préférée, ironise : il y a beaucoup d’écrivains comme Ma Jian en occident dit-elle… Oui, mais celui-ci est exceptionnel.
La période Xi Jinping est l’objet du dernier livre paru de Ma Jian, celui qu’il présentait à Saint-Malo, China Dream. Il s’agit plutôt d’une fable où se mêlent réalité et fiction, avec même une goutte de fantastique. Le livre est à la fois drôle et tragique. C’est l’histoire d’un haut fonctionnaire, Ma Daode, qui est passé d’un obscur poste dans un département local au poste prestigieux de directeur du Bureau du Rêve Chinois ! Rien que cela ! Ma Jian explique en avant-propos qu’en novembre 2012, Xi Jinping s’est rendu au Musée national de Chine, sur la place Tian An Men – ce musée où sont occultés tous les événements gênants pour l’orthodoxie du pouvoir – et y a prononcé un discours où il a fait part de son « rêve chinois de renouveau national ». A la suite de cela, les dignitaires du régime ont rivalisé d’inventivité pour donner substance au rêve. Les compagnons de Ma Daode se creusent la tête pour inventer des fêtes toutes plus incongrues les unes que les autres, passant de la fête du ravioli à celle des couples de nonagénaires, mais Ma Daode, lui, a un projet bien plus ambitieux, celui de réaliser une puce électronique que l’on utiliserait comme implant chez chaque citoyen dans le but de faire disparaître ses rêves et désirs individuels (qui ne peuvent être que néfastes et contre-productifs) pour les remplacer par le grand rêve chinois collectif. Il veut évidemment commencer par lui-même, être son propre cobaye. Seulement voilà, plus il essaie d’éliminer ses souvenirs plus ceux-ci remontent à la surface, jusqu’à lui rendre la vie impossible. Il en perdra son poste, puis la vie dans un suicide spectaculaire. C’est que les souvenirs en question, en plus, ne sont guère roses, ce sont là encore ceux d’une période pas si lointaine et qu’il a connue dans sa jeunesse, époque de la Révolution Culturelle. Et Ma Jian retourne à ses évocations terribles de massacres dans les campagnes chinoises, quand les fractions de Gardes Rouges s’organisaient en bandes dont chacune, prétendait refléter la vraie orthodoxie, la vraie fidélité au président Mao. Il avait ainsi intégré un Régiment de Gardes Rouges mais après qu’on ait dévoilé le passé « droitiste » de son père, il en fut exclu et avec d’autres exclus comme lui, ils formèrent une bande rivale qu’ils avaient nommée l’Orient Rouge, et qui faisait face au Million de Guerriers Courageux. L’Orient Rouge n’avait que quelques fusils alors que les Guerriers Courageux étaient carrément dotés de mitrailleuses… Rien n’empêchera de faire resurgir le souvenir des parents humiliés acculés au suicide que l’on va enterrer la nuit en cachette afin de ne pas être surpris et condamné à son tour, ou bien celui de la petite amie dont on est amoureux et qui périra d’une balle dans la nuque. Ma Daode est lucide cependant : « il sent les souvenirs pousser dans sa mémoire comme des champignons après la pluie. Si mon passé continue de resurgir comme ça, se dit-il, je vais finir par craquer ». Et quand il rendra visite à un vieux maître de qi gong pour qu’il lui fournisse la recette de l’oubli, celui-ci lui dira que lorsqu’on déconnecte la vie du passé, elle perd tout son sens. « L’histoire, c’est le bouillon de poulet de l’âme », après tout.



Ce livre-ci plaira-t-il aux critiques patentés dont j’ai cru observer dans le passé proche qu’ils tendaient un peu à mésestimer désormais Le Clézio au nom de ce qui serait, paraît-il à leurs yeux, un style devenu endormant voire un peu trop simple ? Ces « quinze causeries » me semblent, quant à moi, comme des paroles d’or (on se souvient du Chercheur d’or...) sorties d’un vieux sage qui a eu tout le temps d’une carrière littéraire (presque soixante ans) pour les élaborer et finalement les énoncer à l’occasion de nombreuses conférences faites en Chine dans ces dix dernières années. On notera cependant que le vieux sage n’évoque pas les sujets qui fâchent car ni la place Tian An Men ni l’ascension de M. Xi ne figureront dans ces pages, ni même les écrivains dissidents comme Ma Jian auquel il aura préféré Mo Yan. J’interpréterai cette attitude comme celle d’un sage qui, plutôt que de critiquer âprement l’inclination néfaste d’un régime préfère maintenir le dialogue et converser avec ceux et celles qui forment encore l’ossature d’une vie intellectuelle chinoise dont fait partie au premier chef son ami et traducteur Xu Jun, auteur de la préface. On aurait pourtant aimé que J. M. G. Le Clézio se promène un peu du côté du Tibet… Il y aurait rencontré une littérature et, s’il avait pu les approcher, des hommes et des femmes intègres qui se battent pour la survie de leur culture autant que le font ou l’ont fait « Aimé Césaire le Martiniquais, Raharimanana le Malgache, Rita Mestokosho l’Indienne Montagnaise du Québec, Soyinka le Nigérian, Déwé Gorodé la Kanake, Ananda Devi la Mauricienne, Scott Momaday l’Indien Kiowa du Nouveau-Mexique ou Sherman Alexie, le Sioux Lakota », tous cités dans ces conférences. A cette liste auraient pu s’ajouter Chogyam Trungpa, le poète de Mudra, Paden Gyatso, le moine, Jigme Doutche, le poète de Shabkar ou Thondrupgyal, l’auteur de la Fleur vaincue par le gel.























Une pièce de théâtre vraiment passionnante et actuelle, dans une mise en scène à la hauteur d’un texte et de ce dont il parle : notre situation contemporaine d’homme ou de femme d’après le nazisme, d’après la fondation de l’Etat d’Israël et des guerres qui en ont résulté au Moyen-Orient, d’après les massacres de Sabra et Chatila, à l’heure des fausses réconciliations et des haines recuites, et posant la question des identités. C’est ce qu’est « 



















