Il y a des livres qui nous tombent des mains, du moins lorsqu’on les lit à certain moment de notre vie, et puis qui, à d’autres moments, ne nous tombent plus des mains, et même auxquels on s’accroche.
La première fois que j’ai voulu lire un roman de Christine Angot, il m’est tombé des mains, je ne suis pas allé plus loin que les toutes premières pages. Cela ne m’intéressait pas. Christine Angot a écrit plusieurs livres depuis, a même écrit pour le théâtre et son œuvre « Un amour impossible » a été portée au cinéma (par Catherine Corsini, avec Virginie Efira, Niels Schneider et Iliana Zabeth). Son tout dernier livre, « Le voyage dans l’Est », vient de paraître. Il reprend l’ensemble des récits précédents et notamment la trame de « Un amour impossible ». Pour moi, désormais, difficile de cacher mon intérêt, mon attrait, je suis « accro », je lis les mots d’Angot à toute allure, ils m’emportent comme s’ils devaient me conduire vers une vérité qui m’importe. Et j’ai du mal à m’expliquer pourquoi je n’ai pas eu cette attitude autrefois. Ou plutôt, non, je me l’explique, de la façon dont elle-même le dit : la plupart des critiques ont négligé et moqué ses premiers romans, nous nous sommes laissés influencer. Ces choses-là ne se disaient pas. Les scènes où Christine Angot exposait crûment les actes sexuels de son père, dont elle était victime, étaient ridiculisées, on affectait de prendre ça pour des facilités destinées à attraper le chaland. On se gaussait de ces scènes qui apparaissaient dès le début du roman. Mais pourtant, merde, c’est comme ça que ça se passe… et si c’est comme ça que ça se passe, il n’y a pas de raison de le cacher, bien au contraire. Il faut dire ces choses, pour que les gens au moins sachent.
On a, jusqu’à il y a peu, maintenu un voile pour cacher les faits d’inceste. Je me souviens qu’autrefois, je pensais même que ces faits n’existaient pas, prenant à la lettre les lectures que j’avais faites d’ethnologues qui faisaient de l’inceste l’interdit majeur de toute société. La théorie de Levi-Strauss était que la prohibition de l’inceste était nécessaire parce qu’elle assurait le maintien de la structure sociale par le biais de l’échange des femmes entre clans (j’aurais dû me méfier, déjà la notion de circulation des femmes au même titre que celle des paroles ou de la monnaie me mettait mal à l’aise). La découverte du fait que cela existait, et même pas comme cas pathologique extrêmement rare, mais comme réalité presque quotidienne, si on en croit aujourd’hui maints témoignages, a suscité la stupéfaction, en tout cas la mienne. L’un des mérites de Christine Angot aura été et est toujours d’insister sur cette banalité de l’inceste, sur la manière dont elle opère dans les familles, parfois au vu de tous ou du moins de tous ceux qui peuvent savoir (et ce n’est pas tout le monde qui veut savoir, la preuve : mon refus passé de lire les livres de madame Angot).
Le récit de ce « voyage » (« dans l’est » car la plupart des événements cruciaux se déroulent du côté de Strasbourg, le père ayant été traducteur au Conseil de l’Europe) est extrêmement clair, il ne saurait souffrir d’interprétation ambiguë, du genre de celles que parfois certains critiques ou commentateurs (y compris télé) ont voulu opposer à l’auteure, lui balançant au travers de la figure qu’elle devait bien y être pour quelque chose, qu’elle avait bien dû y trouver du plaisir (!) etc. etc.
Bien sûr que le rapport de la fille au père est compliqué, bien sûr qu’une petite fille ne veut pas décevoir son père, et qu’elle veut toujours obtenir son amour. On ne saurait le nier. Mais prétendre qu’elle désire ce que lui fait son père dans les mauvais cas est une monstruosité absolue.
Et le père dans tout ça ? Le père, il dit qu’il aime sa fille, et que c’est pour cela qu’il veut avoir des relations sexuelles avec elle, allant chercher des prétextes fallacieux chez les pharaons ou d’autres cultures soi-disant très évoluées, mais il ne l’écoute jamais, il n’est jamais à l’écoute de son désir à elle, or on sait bien que l’amour c’est justement être à l’écoute de l’autre, et de respecter son désir.
Je lisais il y a peu un article du Monde signé par la spécialiste dans ce journal des chroniques ayant trait à la sexualité, dans lequel elle se faisait l’écho d’articles parus dans la presse étrangère concernant des recherches qui auraient paraît-il montré que la très grande majorité des femmes n’étaient attiré que par une petite minorité d’hommes. On n’ira pas chercher ici le bien fondé de ces « résultats » présentés comme « scientifiques »… on ne demandera pas s’il y a eu enquête rigoureuse, si, à supposer qu’il y en ait eu une, elle concernait toutes les cultures et toutes les populations du monde ou seulement notre société occidentale (on pourra objecter qu’il y a sûrement de très grandes différences compte tenu en particulier de l’évolution des corps dans les diverses sociétés, qui aboutit entre autres dans la notre à l’existence d’un grand nombre de corps qu’on dira « non désirables », résultats souvent d’une mauvaise hygiène de vie, de la malbouffe et des différents stigmates de la misère sociale). Mais cela en tout cas était présenté comme entraînant chez les hommes une compétition, une rivalité profonde sur le « marché des femmes », et qu’ainsi, si certains hommes se pliaient à l’injonction (souvent d’origine religieuse) d’une femme pour un homme, d’autres recherchaient avant tout la maximisation du nombre de femmes en leur possession. Je ne sais pas, encore une fois, ce que valent ces travaux, toujours est-il que cette conclusion nous importe : oui, la rivalité intra-masculine est féroce, oui, cela entraîne que les moins scrupuleux des hommes cherchent avant tout cette possession, par tous les moyens possibles, y compris en s’en prenant à leurs propres enfants. Quoi de plus facile que de s’en prendre à une fille de quatorze ans, et quelle meilleure assurance que son âge et son statut peut-on avoir qu’elle nous appartiendra, d’une certaine façon, toujours ? C’est ce qu’explique et montre très bien Christine Angot. L’acte incestueux est tel qu’il s’imprimera pour toujours dans l’inconscient et le conscient de la victime, au point que même lorsqu’elle aura un compagnon (ou une compagne), il continuera d’insister, et peut-être même, comme cela est le cas dans le récit de ce « voyage », au point de revenir se produire.

Les métaphores souvent employées (notamment par les ethnologues) de « marché des femmes » ou de « circulation des femmes » sont extrêmement choquantes si on les prend comme dénotant des réalités objectives au même titre que la circulation de l’argent ou celle des marchandises, elles ne le sont plus si on les pense comme reflets de ce qui se passe dans la tête de beaucoup d’hommes (peut-être dans l’inconscient de tous? Ça, je ne sais pas, je suis incapable de le dire) qui ressentent les choses de cette façon, souvent parce qu’on leur a inculqué ces représentations, qu’ils auront été éduqués dans la perception de la femme comme objet sexuel, et qu’il leur est conseillé de mettre de côté de tels « objets », comme on met de côté une somme d’argent afin de se prémunir contre les périodes de disette.
Mais Christine Angot ne cherche pas encore d’explication anthropologique à ces comportements, elle dit qu’elle a d’abord à les décrire, à bien mettre dans la tête de ses interlocuteurs et interlocutrices qu’ils existent bel et bien, et si c’est nécessaire, elle le répétera autant qu’il le faudra, jusqu’à ce que plus personne n’ose hausser les épaules ou sourire d’un air gêné. Un passage central est celui où elle dit clairement son projet d’aujourd’hui:
J’hésite à ce stade. Assembler les pièces éparses, avec le secours de la trame romanesque, et présenter un tissu reconstitué et logique? Ou, poser les pièces les unes à côté des autres, comme celles d’un vase retrouvé dans des fouilles, pour permettre aux autres de savoir ce qui s’est passé? Et qu’ils puissent reconstituer l’ensemble? Dans mes livres précédents, j’ai utilisé les deux options. Ce que je n’ai jamais fait, que je n’ai jamais pu, ou voulu faire, ou cru utile, c’est faire reposer toute l’architecture romanesque sur la solidité de mes points de vue, successifs, leur évolution, leur coexistence. Chaque fois que ce serait possible, ajouter une parole, un mouvement, un paysage. Comme une vie normale, linéaire, pas morcelée, pas non plus imaginée. Il pourrait y avoir un paysage à Nice et ce qui s’y est passé. ce qui a été dit, ce qui a été pensé. A cet endroit-là. Je m’en souviens. Je le sais. Les points de vue sont tous là. (p. 37)
Autrement dit, exposer tous les points de vue que l’on a pu avoir sur cette histoire. La littérature, pour Angot, est une collection de points de vue: un tel objet se définit par ses circonstances, son lieu, son temps, ce qu’on pensait à ce moment-là, quelle voiture est passée dans la rue, quelle femme en imperméable a traversé la rue. Je viens de voir Christine Angot dans un festival littéraire (j’y reviendrai la semaine prochaine, il s’agit de la manifestation « Le livre sur les quais » qui a lieu à Morges chaque année) bien interviewée par un journaliste suisse, celui-ci lui disait qu’elle procédait à une « archéologie de la parole ». En tout cas, ce qui me reste (et sur quoi je reviendrai) c’est l’extraordinaire force d’une parole, laquelle s’oppose au banal « discours » tel qu’on peut l’entendre sans arrêt ici ou là, sur tel ou tel sujet « d’actualité », du réchauffement climatique au viol des femmes. Le discours, oui, c’est quelques mots clés toujours les mêmes (Christine Angot cite : « omerta », « témoignage », « souffrance »…) et on brode autour. La parole c’est dire les faits. Crûment s’il le faut.
























