Chronique d’un été, Loches : l’Aragne et la ribaude

Aimez-vous Loches ? Azay-le-Rideau ? Chaumont ? Votre cœur bat-il à l’évocation de la belle Agnès Sorel ? Avez-vous en mémoire ce qu’on disait, à l’école, de « l’Universelle Aragne », autrement dit Louis le onzième du nom ? Et de ses « fillettes », cages exiguës où il aimait à enfermer ses opposants, des membres du clergé souvent ? Du moins à ce que dit l’histoire… car était-ce bien vrai, cette cruauté ? Je n’en sais rien. Sachant surtout à quel point l’histoire est recouverte par le récit national, ce fameux récit en forme de légende qui voudrait nous faire prendre Louis IX pour un saint roi, Jeanne pour une pucelle et Henri IV pour un boute en train. Tout cela est charmant, apaisant, on ne voudrait faire de peine à personne en ne le croyant pas.

Roi de France de 1461 à 1483, Louis XI était surnommé le Prudent. Pour parvenir à ses fins et vaincre ses adversaires politiques, il privilégiait en effet l’emploi de la ruse et d’un efficace réseau d’informateurs. Une ligne de conduite qui lui vaudra également de la part de ses détracteurs le surnom à consonance péjorative d’Universelle Aragne. C’est l’un d’entre eux, Thomas Basin, évêque de Lisieux, qui fondera la légende noire autour du roi et parlera le premier des fameuses fillettes. Il les décrit comme des cages de fer et de bois si basses et si étroites qu’un homme ne pouvait y tenir debout, et les situe dans les geôles du château de Loches. De telles cages s’y trouvent toujours. Ce sont cependant des reconstitutions modernes destinées aux touristes venant visiter le château, la dernière cage datant de l’Ancien Régime ayant été détruite pendant la Révolution française.

Ces cages, je les ai vues, elles n’étaient pas larges, en effet, mais comme le dit la notice de Wikipedia, elles ne sont pas d’origine, tout juste des attrape-touristes sans doute… et dans le logis royal, les pièces m’ont semblé bien modestes, où ont vécu Charles le septième et sa belle compagne Agnès. Le corps de cette dernière gît juste à côté dans la collégiale Saint-Ours, surmontée de deux étranges cônes qui lui font comme un bonnet d’âne (on appelle ça des « dubes »). Du haut de la terrasse, juste au-dessus d’une barbacane (on appelle ainsi les avancées fortifiées destinées à supporter un siège) on découvre au loin les coteaux de Touraine, les charmants bocages et la basilique de Beaulieu. Agnès Sorel aimait son Roi à ce que dit l’histoire, et savait visiblement le mettre en émoi :

Elle invente le décolleté épaules nues, qualifié de « ribaudise et dissolution » par quelques chroniqueurs religieux de l’époque. De vertigineuses pyramides surmontent sa coiffure. Des traînes allant jusqu’à huit mètres de long allongent ses robes bordées de fourrures précieuses : martre ou zibeline. Elle met à la mode chemises en toile fine, colliers de perles. Elle traite sa peau avec des onguents faisant office de peeling, une crème contre les rides tous les matins et des masques au miel pour la nuit. Elle se maquille avec un fard à base de farine et d’os de seiche pilés qui lui donne un teint d’albâtre très prisé à l’époque, se met du rouge à lèvres à base de pétales de coquelicots, ce qui est condamné par les prédicateurs du Moyen Âge. Elle se fait épiler les sourcils et les cheveux sur le haut du front, ce dernier étant devenu le pôle érotique du corps de la femme à cette époque. Il ne s’agit pas de la « mode florentine » pour se donner un front plus bombé, mais pour équilibrer ses traits car elle a de très grands yeux disproportionnés par rapport à son visage. Rien qu’en 1444, le roi lui offre vingt mille six cents écus de bijoux dont des diamants taillés dont elle est la première à parer sa coiffure si l’on en croit les chroniqueurs de l’époque.

Si elle séjourne enfin en son siège lochois de prédilection, ce n’est pas depuis longtemps : ce n’est qu’en 2005 que cette justice lui fut rendue (là aussi probablement pour quelque motif touristique). Jusque là, son tombeau avait été déplacé sur ordre de Louis XVI et son squelette avait été dispersé et son tombeau ravagé :

En 1794, après que son tombeau porté au-dehors eut été saccagé par les « volontaires » de l’Indre croyant que son gisant est celui d’une sainte, ses restes composés uniquement de dents, de chevelure et d’une tête sont mis dans une urne et déposés dans l’ancien cimetière du chapitre. En 1795 (le 21 prairial an III), un soldat rouvre l’urne, dérobe des dents et cheveux. En 1801, le vase funéraire est retrouvé et remis dans le tombeau restauré en 1806 par le préfet Pomereul qui décide sa mise en place dans la tourelle ou Logis royal. On l’a déplacé en 1970 dans une autre salle du château. Le 2 avril 2005, le tombeau d’Agnès Sorel a réintégré la collégiale Saint-Ours.

Gisant d’Agnès Sorel en la collégiale Saint-Ours

On peut bien sûr se demander ce qui reste d’elle sous ce gisant de marbre. Comme un parfum d’onguent peut-être ? En tout cas, je reste un inconditionnel de sa beauté telle qu’elle est représentée sur les tableaux du Moyen-Âge, où on nous la montre presque toujours avec un sein d’albâtre, rond et gonflé sortant de sa chemise.

Son amant, donc, était Charles VII, celui-là même à qui la pucelle d’Orléans vint rendre visite en ce château de Loches pour le convaincre de revendiquer la couronne. Charles était peu sûr de lui, étant le fils d’un père fou. Louis XI fut son fils aîné, qui regardait la maîtresse de son père d’un sale œil, car elle n’était pas sa mère, bien sûr, celle-ci étant Marie d’Anjou. Quant à Jeanne… ne cherchons pas de liaison de ce côté-là, du moins je ne crois pas. Pour moi, elle est surtout celle dont on entend le nom en écho dans la prose de Blaise Cendrars, « du transsibérien et de la petite Jehanne de France »…

Lorsque j’étais enfant, je passais nombre de mes vacances non loin de là, dans un charmant village du nom de Chédigny, à l’époque très peu connu. Une rue traversait le village avant d’en ressortir par une côte qui conduisait vers un manoir à la tour pointue évoquant le château du Grand Meaulnes, elle passait devant un lavoir aménagé sur un ruisseau d’eau claire. Avec mon cousin, nous y péchions des vairons. Le lavoir était près du portail de la maison qui appartenait à la famille de mon oncle, baptisée « La chaumine ». Aujourd’hui ce village est devenu très touristique, on y expose des roses aux variétés multiples et soigneusement étiquetées et des boutiques ont ouvert, telle une librairie de livres anciens. Les abords de l’église ont été modifiés, on y a planté de vieilles croix pour faire croire à un cimetière abandonné, étouffées par des plantes grimpantes et des roses trémières. La place centrale est occupée par une guinguette, « Chez Jeanne ». Le maire a fait supprimer les trottoirs pour laisser toute la place aux rosiers, et on ne circule plus qu’à pieds. La population a changé, aux paysans d’autrefois, ont succédé des personnes en villégiature, parisiennes ou anglaises. Il n’est plus question de refaire avec mon cousin les étapes du Tour de France sur un tas de sable, avec une bille qui propulsait les coureurs en laiton.

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5 commentaires pour Chronique d’un été, Loches : l’Aragne et la ribaude

  1. leffront dit :

    Charmante balade avec cette évocation de souvenirs d’enfance mêlés à la grande Histoire de France…

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  2. Debra dit :

    Merci pour la balade.
    En lisant Tocqueville, je crois avoir appris que c’est sous Louis XI que la taille était généralisée comme impôt. Les rois de France étaient toujours avides d’extraire le maximum de revenus des gens les moins aptes à pouvoir payer…

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  3. David Violet dit :

    Belle flânerie et beau sujet, Alain, que cette Agnès Sorel rattrapée par ces coureurs en laiton filant dans la poussière.
    En vous lisant, je me demandais justement ce qui rendait cette « dame de beauté » si attirante, si irrésistible : ses bijoux ou son teint d’albâtre, ses décolletés plongeants ou ses seins qu’elle avait, dit-on, très beaux ? On a envie de dire un peu de tout cela à la fois pour autant que ses attraits naturels fussent indissociables des effets dont elle se parait et se servait, et qu’il devient à peu près inextricable de démêler les uns des autres. Car, comment réussir à démêler dans cet enchantement enchevêtré ce qui précisément relève de la nature et commence avec elle de ce qui n’en relève plus ? C’est là, à mes yeux, un merveilleux exemple où l’on ne saurait plus dire, un peu comme l’œuf précédant la poule qui elle-même précède l’œuf, etc.
    On dit qu’elle fut celle par qui s’introduit à la cour l’importance et la consécration des apparences et des apparats ; des atours, de l’ornementation, du décor, de l’euphémisation et du genre d’esthétique qui annoncent au plus haut niveau de l’état un art de vivre et de gouverner « à la française » construit sur la rhétorique et l’emphase, sur les slogans et la bonne formule qui claque et fait mouche, sur la pompe et la grandiloquence, sur les dépenses fastueuses et l’ostentation qui balisent et banalisent les lieux de pouvoir. C’est également l’officialisation d’un titre qui n’existait pas jusque-là, celui de favorite et de maîtresse du roi, de sorte que c’est l’infidélité elle-même qui sort de l’ombre et s’étale désormais au grand jour avec les honneurs, et bien entendu les convoitises.
    Une infidélité qui, notons-le, n’empêcha pas, dans leur cas, l’irruption et la consommation d’un amour fou, authentiquement vécu avec passion et progéniture, entre elle et le roi de France, au détriment d’une épouse délaissée et d’un dauphin hostile et rancunier.
    Ne perdons pas de vue, tout de même, que de l’infidélité à la tricherie il n’y a souvent qu’un pas, si couramment franchi.
    Permettez-moi d’y voir également une manière d’interroger le charme, et par là même, le charisme dont usent et abusent aujourd’hui nos hommes (et femmes) de pouvoir. « Dons » et autres faveurs qui confèrent à ceux-là mêmes qui en sont gracieusement pourvus un rayonnement et une autorité hors normes ; un pouvoir de séduction qui atteint quelque fois à la démesure auprès des foules, des flagorneurs, des courtisans ; un pouvoir symbolique dont Bourdieu (s’il ne récuse pas l’hypothèse d’une inégalité naturelle au fondement de ces aptitudes) nous exhorte à conclure à la nature qu’en dernier ressort, « en désespoir de cause » comme il dit, c’est-à-dire après avoir épuisé toutes les ressources de l’explication sociologique, historique et culturelle à même d’en révéler les conditions sociales de possibilité et l’efficace ensorceleuse. (Comment ne pas s’interroger, dans les cas de cette sorte, sur ce qui revient à l’homme ou la femme (i.e à sa nature proprement dit) par opposition à ce qui revient à son habit, à sa fonction sociale (i.e. à la culture) ?)
    On retrouve là le phénomène de séduction et d’érotisation que j’évoquais dans notre dernier échange et à propos duquel je vous confiais tout le malaise et l’inquiétude que j’éprouve à ce sujet, quelque chose auquel la phraséologie politicienne donne aujourd’hui sa véritable dimension et sa forme sans doute la plus aboutie et la plus sournoise en renouvelant ainsi, à chaque époque, le tour de force de persuader l’opinion elle-même de se montrer, comme on dit, « plus royaliste que le roi », de sorte que « les rois de France […] toujours avides d’extraire le maximum de revenus des gens les moins aptes à pouvoir payer » (Debra qui commente) parviennent effectivement à leur fin avec leurs beaux discours et leur violence fardée en usant à peu près des mêmes stratagèmes que le « décolleté épaules nues » et le « rouge à lèvre à base de pétales de coquelicots » !
    Encore une fois, un grand plaisir à vous lire.

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    • alainlecomte dit :

      Nous sommes des êtres de désir, à ça aussi nous devons nous faire! Nos rapports sociaux sont, pour la plupart, guidés par le désir, mais on fait comme si ce n’était pas le cas. Et nous nous demandons sans cesse ce qui déclenche ce désir. Qu’est-ce qui nous fait être amoureux d’une femme (ou d’un homme) ? Ce n’est pas seulement la « beauté naturelle », que nous ne saurions définir par aucun canon, c’est le plus souvent une intonation, un geste, un type de regard, la subtile forme d’un visage que nous sommes incapables au premier abord d’analyser (j’observe qu’en dessinant, et en faisant notamment du portrait, il arrive que ce « détail » tout à coup saute aux yeux). Alors évidemment, on ne peut pas empêcher l’humain de vouloir séduire et, pour cela, s’il le faut, d’inventer des stratagèmes (en notant d’ailleurs que l’absence de stratagème est déjà un stratagème) dont font partie la mode, le maquillage et toutes sortes de choses (le chant, la voix). Fidélité et tricherie ? Je ne crois pas que la fidélité soit de l’ordre de la morale, ou si elle l’est, elle se trompe elle-même. Qu’est-ce qu’un couple qui continue de vivre ensemble par simple fidélité, sans que le désir s’y montre ? Deux personnes qui se trompent elles-mêmes sur leur désir et qui vivent donc une forme de tricherie (Il y eut il y a quelques années un livre très intéressant sur ce sujet, dû à la,philosophe italienne Michaela Marzano). Maintenant, dans le domaine du politique c’est légèrement différent, évidemment là, la raison doit être à l’œuvre, examiner les causes de notre « enchantement » et s’en départir quand il en est besoin, ce n’est pas si simple. Lorsqu’on a voté pour une personne, en général, on a le soucis de ne point se dédire et la tendance à continuer à la soutenir en dépit de ses erreurs, sauf dans le cas où les manquements sont par trop manifestes (par exemple, j’ai voté Piolle dans ma ville aux deux municipales récentes, je ne le referais pas si c’était à refaire!).

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  4. Debra dit :

    J’ai lu les deux commentaires plus haut avec intérêt. Je suis flattée que David Violet me cite dans mon commentaire sur les rois de France, mais je lui rappellerai que, toute critique que je suis envers l’avidité des rois de France, le gris industriel de la République reflète en même temps son propre désir de… séduction (le gris industriel de la République ne me séduit pas du tout, pas plus que le gris industriel ? de la démocratie directe planétaire ?…).
    A chacun ses objets de séduction, et cet été je me plonge dans l’énorme travail biographique sous forme de fiction que Mary Renault a consacré à… Alexandre le Grand à la fin des années ’70 ? début ’80 ? Je me régale. Je suis totalement séduite par Alexandre le Grand (bien plus que par Agnès Sorel et ses beaux seins, son teint d’albâtre… mais c’est probablement normal, même si je sais apprécier une très belle femme).
    Plus, je crois que je suis tombée amoureuse d’Alexandre le Grand….
    Son dévouement envers ses troupes (surtout Macédoniens), les soins qu’il a eus envers ses hommes, son sens… noble de l’art de la guerre (et de la politique de conquête hellénisante), sa capacité d’enthousiasmer ses troupes, en allant jusqu’à se mettre grandement en danger dans les batailles, à côté de ses hommes, cela me fait regretter… « le bon vieux temps » quand nous étions moins confortables, et confits dans notre perception de nos êtres « civilisés ». Cela me fait regretter des époques où nous n’étions pas sous la pression permanente de la politique mondiale et universelle du 0 risque. (Pour Alain, qui sait que le zéro.. est une abstraction, et un postulat théorique mathématique qui n’a pas son équivalent dans le monde réel.)
    En me documentant sur Alexandre, je m’aperçois à quel point les élites françaises (de la République ET AVANT) ont de fâcheuses étoiles dans les yeux au sujet d’Athènes, qui… ne mérite pas tant d’adulation, de mon point de vue. L’âge d’or d’Athènes fut très court, et sa terrible décadence… si longue. Je crains que nous l’ayons oublié, et que cela nous fasse beaucoup de tort maintenant. Je me suis réveillée brutalement cet été en réalisant que l’engouement français pour l’Antiquité est en réalité un paganisme déguisé. Cela est logique, dans la mesure où un des héritiers de Constantin fut rappelé d’une école de philosophie à… Athènes pour régner, qu’il s’est établi… à Paris pour conquérir, et qu’il a imposé un retour aux cultes païens… à Paris. Il s’appelait Julien.
    Comme quoi, oui, les personnes singulières ont une influence capitale sur l’Histoire. Qui serions-nous sans… Alexandre ? ou Julien ? C’est un peu vertigineux quand on aimerait croire dur comme fer aux vertus de la fourmilière.
    Je préfère Alexandre le Grand…

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