Peut-on vivre l’invivable?

C’est un intéressant petit livre de Frédéric Worms et Judith Butler, émanant d’un dialogue qui eut lieu dans le cadre de l’Ecole Normale Supérieure de Paris.

Nous oublions le sens des mots, nous réagissons épidermiquement à ceux qui sont trop souvent prononcés et sont devenus des clichés, des étiquettes confortables, comme libéralisme, néo-libéralisme, capitalisme etc. Nous avons l’impression que l’on nous jette ces mots à la figure, sans jamais revenir sur leur origine, leur mode d’emploi, leur définition, comme si nos convictions étaient toutes faites, acquises définitivement à un moment de notre vie et que nous ne pouvions plus jamais en changer, ni nous interroger sur elles, alors qu’elles reviennent sans arrêt et sont sans arrêt remises en doute.

La question d’où partent les deux philosophes est celle de ce que l’on entend par « invivable ». Elle touche évidemment à notre interrogation, car l’essentiel est bien de savoir ce qui fait en sorte de rendre une vie « vivable » et d’empêcher « l’invivable ». C’est bien à cela que doit servir la politique et c’est au nom d’un critère qui délimite les deux propriétés que nous devrions décider ce qui est bon ou mauvais en matière d’ordre social et de politique.

Y a-t-il des vies qui sont, littéralement, « invivables » ? Il semble que oui. La réponse vient de l’observation de campements de migrants aux frontières de l’Europe, ou bien, plus proches de nous, du camp de Calais ou de ceux du boulevard de La Chapelle. Elle pourrait venir tout aussi bien du constat des enfants morts de faim au Sahel ou des intouchables de l’Inde dont je vis autrefois, lorsque je voyageais encore, certains qui essayaient de survivre sur des tas d’immondices. Elle peut venir chaque jour encore de ce qu’on appelle les « fins de vie », séquences plus ou moins longues que la plupart d’entre nous sommes destinés à endurer, lorsque s’en vont les capacités physiques et mentales de notre corps et de notre esprit. L’invivable ici caractérise une situation où la survie demeure, mais pas la vie, encore faudrait-il que nous définissions cette dernière et que nous répondions à la question de ce que nous entendons par une « vraie vie ». Ce n’est pas si simple, évidemment. Frédéric Worms voit dans l’invivable ce qui ne peut être la vie de quelqu’un, autrement dit cette existence où aucun sujet ne peut se manifester et donc aucune reconnaissance avoir lieu. L’invivable, c’est la mort dans la vie, autrement dit ce qui se passe quand tout est mort en soi mais que l’existence continue quand même. En un sens, l’invivable caractérise le pire que la mort puisque, dans celle-ci, un sujet peut encore s’affirmer (Worms oppose ainsi le suicide à l’esclavage).

Ceci pose une autre question : s’il y a pire que la mort, alors il devrait, par symétrie, y avoir plus que la vie, autrement dit mieux que le simple vivable. Worms s’appuie sur Winnicott : le lieu où nous vivons vraiment est celui de la création ordinaire, « cet espace intermédiaire où notre subjectivité transforme tant soit peu le monde », mais l’invivable n’est pas qu’individuel, le monde peut être invivable, tout comme il pourrait être aussi entièrement vivable, ce qui n’est pas le cas.

Si Worms part de l’opposition vivable / invivable comme première, il n’en va pas tout à fait de même pour Judith Butler. On comprend le point de vue de Worms : c’est un point de vue vitaliste, où l’on ramène donc tout au concept de vie (il se réclame de Bergson) et à l’opposition qualitative entre les états de vie et de mort, et la position politique ou sociale doit dériver de ce qui est au fondement de nos vies, qui se rapporte toujours en dernière instance au biologique. Est-ce trop caricaturer que dire que chez Worms, le politique doit naître du biologique ?

Pour Butler, il n’y a pas en premier lieu l’opposition entre vivable et invivable, car si cette opposition était primitive il n’y aurait pas de superposition d’états : l’un exclurait l’autre, c’est d’ailleurs ce que Worms veut dire en insistant sur le fait qu’aucune description de l’invivable ne saurait avoir lieu puisque le décrire serait déjà le reconnaître comme vivable. Or, les choses ne sont pas aussi nettes, il est de nombreux exemples où des personnes ont décrit leurs conditions de vie à un moment de leur existence comme « invivables » et ont continué à vivre, ou du moins à survivre… jusqu’à ce que parfois, une brusque bifurcation ne les conduise à se donner la mort… songeons à Primo Levi, à Paul Celan… à tous ceux et toutes celles qui ont connu les camps de la mort et en sont revenus (mais pour survivre combien de temps encore?), songeons aux esclaves encore et aux descendants d’esclaves, songeons aussi aux autochtones d’Amérique (et au taux hallucinant de suicides dans les réserves indiennes). Judith Butler s’en prend à la notion de résilience, ce qui dans un premier temps m’a étonné, tellement nous sommes abreuvés de discours sur cette idée, qui fait comme si tout être humain était suffisamment élastique, souple, pour rebondir et rebondir encore quel que soit le malheur qu’il a subi. Peut-être la résilience s’est-elle manifestée parfois chez certains êtres, et c’est tant mieux, mais selon Butler… ce n’est pas si souvent le cas. Et ce serait selon elle juste une invention nous permettant de tolérer le libéralisme économique (!) (ce dont bien sûr nous pouvons douter).

Judith Butler part donc d’un point de vue distinct de celui de Frédéric Worms : alors qu’il part du vital (Canguilhem, Bergson), elle part des structures de pouvoir, en héritière de Foucault qu’elle est, faisant l’hypothèse que notre vie est immédiatement façonnée par les rapports sociaux, culturels et politiques dans lesquels elle apparaît (ce qui, me semble-t-il, est un peu fausser l’abord de la question, le physique et le biologique pourraient-ils à ce point être niés que l’on pourrait faire de l’humain un pur produit de ses structures mentales? Foucault, dans son opposition à Chomsky, avait défendu ce point de vue, à tort, me semble-t-il). L’opposition vivable / invivable ne peut donc qu’en résulter car invivable sera par exemple la vie de qui se trouve contraint d’échapper aux normes (elle pense évidemment à tous ceux et toutes celles qui sont en dehors de la norme hétérosexuelle). Façon d’indiquer tout de suite que les conditions dans lesquelles opère cette distinction sont déjà là, si des êtres ont pu souffrir et souffrent encore c’est parce qu’ils sont perçus comme déviants par rapport au faisceau de normes qui fait le social et le politique.

Ces deux points de vue semblent incompatibles à première vue et pourtant ils se rejoignent, à moins simplement qu’ils se croisent, Worms élargissant son champ à partir de l’individu, du sujet, et allant vers le soin (dont on a tant parlé à propos de ce qu’on a appelé l’idéologie du care qui a, en son temps, un peu agité la réflexion au sein de la vie politique française, au temps où Martine Aubry s’était emparée de l’idée pour faire bouger le PS) tout en ne le limitant pas à une sphère privée et/ou familiale, Butler partant, elle, directement des relations qui se tissent entre les êtres, qui font de ceux-ci des nœuds dans un maillage, de sorte qu’il ne soit jamais possible de poser la question de l’invivabilité d’une vie sans poser celle des vies qui lui sont reliées. Si Butler s’écarte du soin au sens de Worms c’est que la notion a trop souvent, trop longtemps, était liée à celle des compétences spécifiquement féminines, c’est aussi parce qu’une certaine charité chrétienne demeure sous-jacente là où la nécessité de l’attention réciproque devrait être la base même d’une politique.

Frédéric Worms se distingue par l’insistance qu’il met sur les polarités au sein de la vie, il veut dire par là que tout n’est pas univoque, que le soin par exemple n’est pas universellement bon, car il cache en lui d’autres valeurs, négatives celles-ci, comme la tendance à profiter de la dépendance qu’il autorise, permettant l’abus de pouvoir, l’agression. C’est à une pensée de l’ambivalence qu’il nous invite, et certes en cela, son chemin rejoint aussi celui de Judith Butler.

Si je disais plus haut que ce petit livre remet les choses en place à l’intérieur de notre pensée politique, c’est bien parce que les deux auteurs se rencontrent sur un impératif de base, qui est celui d’assurer un « minimum de vivabilité » à la fois des structures et des personnes, qui ne peut être issu que de choix politiques. Si la critique du libéralisme a un sens, c’est ici, lorsqu’elle montre que l’idéologie en question à aucun moment ne part de ce besoin vital qui serait qu’aucun être humain ne tombe dans des conditions lui rendant la vie invivable. Cette critique n’est donc pas une question d’indices statistiques, de plus ou moins grande redistribution des richesses ou de fluctuation du taux de chômage, tous paramètres relatifs qui s’inscrivent dans le quantitatif, mais elle est du ressort du qualitatif, comme le souligne Frédéric Worms, c’est-à-dire de l’opposition tranchée entre catégories qui sont prédisposés à demeurer contradictoires. Seule une politique visant la vivabilité de toutes vies est digne de soutien. Là-dessus, Worms et Butler sont sûrement d’accord, même si Worms semble être un optimiste (il croit en la démocratie) et Butler… un peu moins (la fin du libéralisme n’est pas pour demain).

Cet article, publié dans Philosophie, est tagué , , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s