Cho-Oyu (suite) et vallée du Khumbu

On parle beaucoup maintenant dans la presse de l’information que j’ai citée dans ma note du 7 octobre concernant l’assassinat d’au moins une jeune nonne par les garde-frontières chinois au col de Nangpa La, non loin du camp de base du Cho-Oyu. Je tenais cette information du bulletin WTN (World Tibetan Network), qui la reprenait lui-même de ICT (« International Campaign for Tibet »). On a vu depuis une vidéo, prise par un journaliste d’une télévision roumaine (ProTV), qui permet d’éviter que l’on ait quelque doute que ce soit au sujet de la véracité de l’événement. On peut en ce moment voir cette vidéo sur le site de cette télévision :
http://www.protv.ro/filme/exclusive-footage-of-chinese-soldiers-shooting-at-tibetan-pilgrims.html#4265
Evidemment, ce n’était pas malin de la part des soldats chinois d’opérer à une distance si courte d’une colonie de voyageurs occidentaux, tous alpinistes. Pour une fois, nous avons une marque tangible de l’utilité des voyages… et même de l’utilité des expéditions menées à haute altitude : cela contribue parfois à mettre des observateurs (en grande partie involontaires) aux « bons » endroits (ou aux « mauvais », cela dépend du point de vue auquel on se place…). D’autres nouvelles diffusées dans le bulletin WTN font part d’une véritable « traque » qu’auraient effectuée des diplomates de l’ambassade de Chine au Népal dans les rues de Kathmandu, à la recherche de témoins potentiels, probablement pour essayer de les dissuader de parler. Mais cela est encore sujet à confirmation et on ne sait pas exactement ce que proposent les diplomates en question (ou au contraire ce dont ils menacent les voyageurs : une condamnation à ne jamais avoir de visa d’entrée en Chine ?).

Je n’ai encore jamais parlé dans ce blog du voyage que nous avons fait C. et moi, ce printemps, dans cette région. J’en reparlerai plus longuement un jour sans doute. Nous avions plusieurs angoisses durant ce voyage : d’abord était-ce bien raisonnable de nous rendre au Népal par temps de crise politique? De fait, nous arrivâmes un jour de grève générale.

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L’avenir paraissait sombre tant le roi Gyanendra était attaché à ses prérogatives exorbitantes (faisant de lui un authentique nabab : les taxes atterrissaient tout droit dans ses poches). Et puis, lorsqu’on voyage dans un pays si pauvre, on n’est pas sûr de ne pas augmenter encore la dose d’exploitation des gens, au lieu d’ apporter un surplus de revenu qui pourrait être redistribué harmonieusement. Et puis, plus égoïstement : allions-nous pouvoir rentrer aux dates prévues pour pouvoir reprendre nos activités régulières ? L’absence de moyens de transport autres que les petits avions des compagnies privées qui font à longueur de matinée claire l’aller-retour entre Kathmandu et Lukhla, nous conduisit à élire cette vallée du Khumbu comme lieu de randonnée. C’est la vallée qui conduit au camp de base de l’Everest, et juste à côté, à celui du Cho-Oyu. Le chemin passe par les endroits qui furent autrefois des lieux-dits, ou de simples arrangements de quelques masures de pierre pour les paysans meneurs de yaks, et sont aujourd’hui devenus des « bases » pour le repos des trekkeurs et alpinistes. Il passe aussi, bien sûr, par le plus gros bourg de la région : Namche Bazar.

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Namché, ses maisons alignées en demi-cercle face aux montagnes du Kangtega comme les gradins d’un théâtre de montagne. Namché, avec ses rues montantes qui conduisent à un poste militaire et un petit musée de l’himalayisme d’où, déjà, la vue nous offre, sur un plateau, l’Everest, le Lhotse et l’Ama Dablam. Mais à cause de cette situation troublée, le cœur n’y était pas vraiment, et c’est bien dommage : pour supporter de si suffocantes visions il faut un mental ouvert, disponible.

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Dans ces villages-étapes qui jalonnent la vallée (Lungboche, Pheriche…), de nombreux Tibétains se sont installés pour offrir le gîte et le couvert.
Je me souviens d’être arrivé à Pheriche par temps maussade. On voyait les toits bleus de métal longtemps avant dans la vallée. A l’approche du village, quelques yaks pâturaient auprès de masures qui ressemblaient à des cabanes de bergers des Pyrénées. Le village était quasiment mort. Nous choisîmes un gîte près de l’hôpital (car on a construit à cet endroit un hôpital où l’on peut soigner le mal des montagnes, il a dans sa cour un monument en forme de deux moitiés de cônes qui portent, sur leur face plate, la liste des voyageurs morts, alpinistes ayant dévissé, trekkeurs emportés par le mal d’altitude, victimes d’autres maladies peut-être). Ce gîte était gardé par deux jeunes femmes tibétaines (les hommes étaient probablement partis en expédition ou en reconnaissance dans les sommets d’à côté). Elles s’occupaient à tour de rôle d’un bébé magnifique emmitouflé sous des masses de laine. Un poêle était bien planté au milieu de la pièce mais que pouvait-il apporter comme chaleur vu qu’il n’était approvisionné qu’en de rares bouses de yaks et… en bouteilles de plastique ? Il faisait un froid glacial, nous avions le sentiment d’être dans le coin le plus reculé du monde.
Dans un autre village, le couple tibétain qui tenait le gîte avait un grand fils qui, inévitablement, ne pouvait voir son avenir que comme sherpa, avec tous les risques que cela comporte (durant notre séjour, trois d’entre eux périrent, pour simplement préparer la voie à une colonne de grimpeurs britanniques) et deux petites filles très proches en âge. Elles allaient à l’école à Khumjung, près de Namché, cette école qui fut créée par Sir Edmund Hillary et ne continue d’exister que par les seules contributions financières qu’apportent les parents des élèves, quatre mille roupies par mois pour la scolarité, sans compter les frais de pensionnat, une fortune, et c’est le lendemain de notre passage qu’elles devaient y repartir, après une courte période de vacances, toutes les deux, toutes seules, à pieds bien entendu.
Là aussi, on chauffait avec des bouses de yaks et du plastique.
Pourquoi voyage-t-on ? pourquoi part-on sur ces chemins, qui ne sont même plus une aventure tant déjà ils ont été parcourus, exploités, visités, re-visités par des milliers de gens comme nous qui, tous, ont à un moment ou à un autre, l’impression enivrante d’être uniques ?
Des ouvrages paraissent ces temps sur ces destinations célèbres, faisant la critique de ces « trekkings inutiles ». L’un de ces livres s’appelle « L’Everest », il est écrit par un certain Benoît Heimermann, et il est paru aux éditions Guérin qui, bien sûr ont leur siège à Chamonix. L’auteur décrit la capitale du Népal aujourd’hui :
« Kathmandu respire chaque jour un peu plus mal. Au milieu des embouteillages et des vapeurs d’essence, des bruits continuels et des foules innombrables, les crânes dépolis des moines, le ballet des rickshaws et les trois cent soixante-cinq marches du temple Swayambhunath, censées élever les âmes jusqu’au nirvana, ne parviennent plus à garantir à la capitale du Népal un minimum de sérénité. Partout les coups de klaxon et les panneaux publicitaires, les magasins de vidéo et les ordinateurs en ligne prennent le dessus et désignent les valeurs occidentales comme les seules planches de salut imaginables ».

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A propos du but de notre voyage de ce mois de mai, le Kala Pattar (« petite » montagne de 5600 mètres qui s’offre comme un promontoire idéal pour contempler l’Everest), il écrit :
« Il paraît que Jimmy Roberts, ancien attaché militaire américain et « découvreur », à la fin des années 1950, du Kala Pattar, aujourd’hui lieu de randonnée le plus fréquenté du pays, coule des moments tranquilles du côté de Pokhara. Paix à se retraite ! En incitant, d’entrée de jeu, quelques clients « payants » à lui emboiter le pas et en invitant les populations locales à bâtir des lodges tenus de les héberger, le sage initiateur a fait davantage qu’inventer la notion même de « trekking » : il a également donné le coup d’envoi d’un mouvement migratoire considérable. En 1960, les registres du tourisme népalais recensaient une vingtaine de visiteurs dans la vallée de l’Everest. Entre 1985 et 1995, le livre d’or du parc Sagarmatha, porte d’entrée obligatoire pour qui espère apercevoir la « montagne tellement haute qu’aucun oiseau ne peut voler dessus », accueillait jusqu’à vingt-cinq mille signataires chaque année ! »
Il est certainement juste de hurler contre les dommages occasionnés à l’environnement, et plus encore peut-être à la culture de pays comme le Népal, par une telle invasion de hordes touristiques. J’ai vu des photos prises sur le même parcours il y a trente ans : quelle beauté que celle de ces villages perdus dont les maisons n’avaient pas encore cédé la place aux lodges modernes toutes recouvertes de toits de tôle. J’ai vu aussi des photos prises par Ella Maillart, il y a bien plus longtemps, au début des années cinquante. Sur l’une d’elles, j’ai cru reconnaître à peu près le même angle de prise de vue que celui que j’ai adopté en 2006 pour photographier la place centrale de Bakhtapur (on disait alors Bhagdaon). Sur la photo de 1951, une foule de villageois en dhoti blanc parcourt la diagonale principale. Au premier plan, le châssis d’un char sacré est préparé pour la procession et au fond de la place figure une maison à trois étages et en trois parties qu’aujourd’hui on a transformé… en un « Namaste Cyber Café ».

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Difficile pourtant de rendre responsables de tels changements les seuls voyageurs…
car en inversant les positions du questionneur et du questionné, on pourrait aussi demander : qu’apporterait aujourd’hui de positif pour ces lieux de voyage, le discours de la nostalgie ? c’est-à-dire le discours du repli ?
Si nous voyageons c’est peut-être simplement parce que nous voulons exprimer, certes maladroitement, que d’une certaine façon, la planète Terre nous appartient. « Rien d’humain ne m’est étranger » disait la devise de l’humanisme au XIXème siècle, qu’on pourrait affiner aujourd’hui en une aspiration à ce que tout étranger me soit proche. Cela peut sembler étonnant d’une époque où, paraît-il, les nationalismes, les revendications d’identité sont si vivaces. Mais ce ne sont pas les mêmes gens, ceux qui voyagent et ceux qui visent d’abord à garantir l’authenticité de leurs racines. Les mouvements qui agitent l’esprit des hommes ne vont pas tous dans la même direction. Heureusement.
Aujourd’hui, les évènements tragiques du Tibet nous rappellent que l’ouverture au voyage d’à peu près toutes les régions du monde a rendu le monde transparent. Tant mieux si cette visibilité du monde nous permet de dénoncer sans retard actes barbares et inepties.

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Rentrée universitaire

J’ai déjà évoqué mon arrivée à l’université Paris 8. Le lundi matin, parfois à 8h30, parfois à 11h, je débarque à la Gare de Lyon d’un TGV en général assoupi où chacun médite à ce que sera sa journée ou sa semaine. Avant-hier, mon voisin se révélait être quelqu’un que j’aurais pu avoir autrefois comme étudiant. Il était intrigué par la sémantique formelle. Il avait fait de l’informatique, du prolog me dit-il, est-ce qu’il y a un lien entre les deux ? oui, bien sûr il y a un lien. La logique du langage de programmation n’est pas éloignée de celle de la langue, ou du moins on veut le croire. Notre langue quotidienne pourrait être le langage de programmation particulièrement opérant pour l’effectuation de nos opérations mentales, de nos opérations sociales, de nos comportements. L’hôtel où je vais se situe entre la place de Clichy et Montmartre. A deux doigts du cimetière de Montmartre… chanté par Brassens, à moins que ce ne fût celui du mont Parnasse (à quatre pas de ma maison). Comme ça, je (re)découvre Paris. Il serait temps. Après Bombay, après Rome, après Amsterdam… Paris !
Eh bien oui, comme on dit : c’est une accumulation de petits villages. Entre une avenue et des immeubles modernes : une impasse empierrée où ne vont que les piétons du quartier, un square, de vieux entrepôts qui vendent des spectacles produits en coopérative pour des assemblées de voisins.

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Paris « boboïsé » ? un Paris bourgeois plutôt, doublé encore et heureusement d’un Paris populaire. Les petits vieux sirotent encore leur blanc au soleil de la rue qui escalade la Butte. Ils parlent de leurs amis disparus, de leurs blessures et de leurs maladies, comme autrefois sans doute, sauf qu’aujourd’hui les maladies ont revêtu des noms techniques. Le mardi matin, je sors de mon hôtel, il fait encore nuit. Je débouche à la station « Saint-Denis – Université », le soleil s’étale en nappes rougeoyantes au-dessus des bâtiments revêtus d’écritures.

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Les étudiants sont là à neuf heures, ils ont peu de liens entre eux : on sait ce que c’est la banlieue, un univers atomisé, chacun ou chacune a tout au plus un ami ou une amie qui vient du même coin. J’ai été étonné. Je m’attendais à un public beaucoup plus diversifié, comprenant de nombreux enfants de l’émigration, en cet endroit du nord de Paris, eh bien, non, c’est comme à G. : beaucoup d’étudiantes sages avec leurs habits distingués, juste quelques filles avec des noms d’ailleurs, un petit nombre de garçons sérieux. Public sympathique, mais où sont les autres ? ceux qu’on nous dit être en difficulté dans ces banlieues ? L’université semble-t-il faillit à sa tâche d’intégration de tous les publics…

correctif (9 mai) : après plusieurs mois à Paris 8, je reviens sur ce que  j’ai dit. On ne saurait dire que les étudiants de cette université ne comprennent pas une grande population d’enfants de l’immigration. C’est bien en effet une assemblée très multiculturelle, et je m’en réjouis.

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Assassinats près du Cho Oyu

sans commentaires:

ICT report, October 5 2006

A Tibetan nun in her mid twenties was shot dead by Chinese border patrols and at least one other Tibetan may have been killed while on their way into exile in Nepal on the Nangpa pass five days ago, according to eyewitness reports. Tibetans traveling with the nun were unable to bring her body, with evident wounds from several rounds of bullets, with them because they feared arrest before entering Nepalese territory. There are reports that up to seven more Tibetans may have been killed after the group was fired upon by Chinese armed personnel, but these could not be confirmed.
The incident took place on the glaciated Nangpa Pass at 18,753 ft, just a few kilometres west of Mount Cho Oyu, and was witnessed by a number of international mountaineers at advance base camp, who saw Chinese military personnel kneel down, take aim and open fire on the Tibetans, some of whom were children as young as ten.
One of the climbers summiting Cho Oyu, which is approximately 20 km west of Mount Everest at the border between Tibet and Nepal, said in an email communication by satellite that the shooting happened in the early morning of September 30: « I saw a line of Tibetans heading towards the start of the [Nangpa] pass – a common sight. Then, without warning, shots rang out. Over, and over and over. Then the line of people started to run uphill. Watching the line snake off through the snow, as the shots rang out, we saw two shapes fall. The binoculars confirmed it: two people were down, and they weren’t getting up. »
A second climber, a British mountain guide, told ICT that other climbers had witnessed one of the Tibetans getting up after they had fallen, indicating that one of the two might have survived, although it is not known if the person died later from their injuries. Mountaineers contacted by ICT did not wish to be named until they had left Chinese territory, and the full circumstances of what led up to the incident are not known.
Forty-three Tibetans from a group of more than 70 escaping from Tibet were apparently able to escape from the gun-fire and safely reach Nepalese territory, where they are now en route to the Tibetan Refugees Reception Center in Kathmandu. Most of the group, including children as young as ten as well as Tibetans in their twenties and thirties, are apparently from Kham in eastern Tibet. According to local sources, the Tibetans feared that there might be more than one fatality. The whereabouts of the more than 30 remaining Tibetans from the group is not known. A local Tibetan source said that these Tibetans might have been apprehended by Chinese security forces because Chinese military vehicles, including ambulances, had been seen at a motorable road close to the incident area on the same day. Another local Tibetan source said that members of the group had been forced to abandon the bullet-ridden body of the nun on the pass, because they feared that carrying it out of Tibet might lead to their arrest.
The British mountain guide, who was summiting Cho Oyu at the time, told ICT: « There could have been as many as 60 climbers at Advance Base Camp who witnessed the incident. They could see Chinese soldiers quite close to Advance Base Camp kneeling, taking aim and shooting, again and again, at the group, who were completely defenceless. We didn’t know what the targets were but the climbers could see they were human beings. A couple of hours later, a caravan of yaks came along the pass from Nepal and there was no shooting. Clearly distinctions were made between intended targets. This was a deeply shocking incident for all of us. »

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Zoug et Zouc

Il y a quelques temps (note du 24 août) je parlais de la Suisse (en bien…), et plus particulièrement de sa littérature. Je sais que depuis, on a parlé de la Suisse, dans la presse internationale, à propos de toute autre chose : la « votation » concernant le statut des requérants d’asile. Presque 70% des votants ont accepté un texte (dû principalement au conseiller Blocher, qui dirige actuellement le département « Justice et Police » au sein du Conseil Fédéral et qui représente l’extrême-droite helvétique, malgré son étiquette modérée de « Union Démocratique du Centre » – que d’étrangetés en quelques mots… justice et police dans un même département, imaginons Sarkozy à la fois ministre de l’intérieur et garde des sceaux, « union démocratique du centre » étiquette cache-sexe pour l’extrême droite-), un texte, donc, qui institue la « non entrée en matière » pour toute personne requérante d’asile incapable de fournir des papiers à la première réquisition, et qui supprime toute aide sociale aux requérants déboutés de leur demande dès que la mesure est prononcée. Bon, je sais, on me dit que certaines villes connaissent un afflux d’immigrants (probablement Genève, Lausanne, Bâle …), mais pour d’autres en revanche, je ne suis pas sûr que ce soit le cas (y a-t-il une forte population d’origine étrangère à St Gall ? à Coire – cette charmante petite ville des Grisons, Chur en allemand, ne dites pas « chure » – dans l’Appenzell Rhodes-Intérieures ? Rhodes-Extérieures non plus d’ailleurs, quant à Obwald et Niedwald, je vous dis pas… la vallée du haut et la vallée du bas). Bref, le fédéralisme c’est ça : l’inégalité des territoires. Ne parlons pas de ces cantons, comme Zoug (oui, ça existe, si vous ne le savez pas, les détenteurs de grosse fortune, eux, le savent), qui pratiquent la surenchère fiscale. Plus vous êtes riche, moins vous payez d’impôts ! au détriment inévitablement des cantons pauvres (Jura, Neuchâtel…) qui ne peuvent pas demander d’aide aux cantons plus riches (dans ma note précédente, je parlais de ces cantons pauvres de la Suisse romande).

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Pourquoi je parle de la Suisse aujourd’hui (en moins bien que la fois d’avant) ? Parce que j’ai lu ce chouette petit livre réédité récemment, suite de courts entretiens entre Zouc et Hervé Guibert (« Zouc par Zouc » chez Gallimard). Zouc : rien à voir avec le canton cité plus haut ! Pour les plus jeunes qui ne l’auraient pas connue sur les planches, Zouc était une comédienne extraordinaire dans les années soixante-dix quatre-vingts, qui faisait des « one woman show » au cours desquels on passait sans arrêt du rire aux larmes. Quand elle imitait un bébé de trois ans, elle était un bébé de trois ans, aussi bien que lorsqu’elle mimait une grand-mère, elle était la grand-mère. La satire des habitants d’un village (de Suisse, Zouc est jurassienne) était mordante. Il y avait une « madame von Allmen » en particulier, qui reste dans la mémoire de tous ceux qui ont vu ces sketches, une madame von Allmen que quiconque fréquente un peu ces régions reconnaît (hélas, disons-le !) dans chaque village. Elle le dit, Zouc, dans cette série d’entretiens, dans ces villages, « les gens ne se parl(ai)ent pas ». On pense bien sûr à Brel : « on ne pense pas, monsieur, on prie ». Ici : « Madame Untel, je lui parle pas parce qu’il y a deux ans son chien a mordu le mien. » « On ne va plus dans tel magasin parce que le beurre est baraté à la bernoise. » Mais, dit Zouc, « heureusement qu’il y avait des morts pour rompre la monotonie ». « Tout à coup, ces gens qui ne se disaient plus que « bonjour au revoir, votre mari va bien, les enfants sont guéris, le temps s’est quand même mis sur le beau, tant qu’on a la santé faut pas se plaindre » se mettaient à se parler : « vous n’êtes pas au courant, c’est terrible, Untel est mort. » Tout le monde devenait plus abordable. »
Oui, ça détourne un peu des images idylliques. D’ailleurs : « Quand les Parisiens s’exclament : « Ah, la campagne, la campagne, ça sent bon, on mange des œufs frais !, je pense : « Tiens, en voilà encore qui rêvent la campagne ». »
Autre chose : un agriculteur du Nord-Isère (père d’une amie de notre fils) a reçu récemment des menaces de mort parce qu’il avait vendu quelques arpents de terrain à une famille turque. Ça, c’est en France.

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Journal de lecture – Les Bienveillantes, suite.

J’ai fini la deuxième partie (Allemandes I et II). Dans ce que j’ai pu lire jusqu’à présent à propos de ce livre, on parlait assez peu, finalement, du contenu proprement dit, on parlait plus du contexte historique, de l’auteur etc. et bien sûr des petites histoires qui se greffent immédiatement sur ce genre de parution d’ouvrage exceptionnel. Sur le plan littéraire, c’est une sacrée réussite : il faut bien avouer que l’intérêt ne faiblit jamais, au sens où on a rarement envie de sauter des passages… on est pris par le récit et chaque page se nourrit de rencontres nouvelles. On aurait presque honte d’écrire cela quand on connaît le contexte… mais voilà, c’est le ressort même de l’œuvre de nous faire sentir à quel point les barbares sont gens fins et cultivés. De longues pages passionnantes sont consacrées aux travaux de lettrés enrôlés dans la Wehrmacht, comme ce docteur Voss, éminent linguiste, qui nous fait découvrir l’infinie richesse des langues caucasiennes. J’ai vérifié depuis, tout ce qui est dit semble vrai. Ce docteur Voss est un homme honnête : il sait parfaitement que les théories raciales des nazis sont de la foutaise. Il l’explique à notre narrateur, qui en est d’ailleurs perturbé. A ce propos, cette théorie intéressante : la soi-disant « anthropologie raciale » des nazis se serait nourrie, faute de mieux des théories linguistiques existantes, elle aurait « volé » les idées de la linguistique comparative, notamment celles de Franz Bopp, relativement aux familles de langues, et notamment à l’indo-européen. Ceci confirme que les travaux de linguistes ne sont pas toujours innocents. Si on ajoute à cela que la délimitation de la famille indo-européenne ne semble pas aussi nette que ce que l’on veut bien dire…et qu’on a le sentiment que l’exclusion de cette famille d’autres langues de la péninsule indienne que celles qui seraient d’origine aryenne arrive à point nommé pour valider des thèses raciales…on a l’impression de refermer le cercle infernal des rapports entre science et idéologie.
Mais revenons aux Bienveillantes….
Quand les troupes allemandes, non loin du Daghestan, ont à faire avec certain peuple du Caucase qu’on qualifie de « Juifs des montagnes », les états majors sont perplexes car ce peuple a toutes les apparences et les traditions des autres peuples de la région (les Kabardes, les Ossètes, les Tats…). Se pose à eux la question de savoir si ces Gorski Evreï ne font que pratiquer la religion juive ou bien s’ils sont « intrinsèquement juifs ». On croirait un de ces débats dont l’histoire des religions est remplie (les Indiens ont-ils une âme ?) sauf qu’ici, c’est une question de vie ou de mort immédiate pour tout un peuple… Heureusement, la question sera tranchée dans le sens de l’attente, ruse d’un officier de la Wehrmacht, qui refuse de se mettre à dos les peuples locaux et propose ainsi aux irréductibles de la SS d’attendre que leurs troupes envahissent le Daghestan pour pouvoir reprendre la discussion à la lumière d’éléments nouveaux qui viendront de l’observation de ce peuple in situ, tout en sachant bien que l’armée allemande n’arrivera jamais au Daghestan et que cela ne peut pas être dit… Histoire hallucinante aussi de ce vieux Dagh-Chufuti (juif daghestanais) dont on pourrait estimer l’âge à cent vingt ans, et qui vient comme à confesse trouver le narrateur Maximilien Aue (l’Hauptsturmführer…), et lui raconte d’incroyables extraits du Livre de la création de l’enfant des Petits Midrashims, puis lui demande tout de go de l’emmener sur le lieu de sa propre mort, tel qu’il l’a toujours connu, et là, bien sûr comme on ne s’y attend presque plus, le sens nazi du devoir reprend ses droits, le narrateur accompagné d’un homme avec une pelle, creuse la tombe du Vieux, lequel reste narquois en attendant le coup de revolver final qui va l’envoyer au fond du trou…
Lecture-Cauchemar, lecture à faire pour savoir jusqu’où peut aller la perversion. On ne le sait jamais. Ou jamais assez.
Ceci dit, j’ai ressenti un choc à voir exposés, à la FNAC, tous ces exemplaires du même roman… Et si en plus il remporte un prix, le Goncourt pourquoi pas, j’imagine à l’avance pour Noêl, entre le foie gras et la bûche, les volumes qui vont circuler en cadeaux, « tiens pour ton Noêl, cette confession d’un bourreau nazi », ça fait froid dans le dos.

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Lire « Les Bienveillantes »

Un nouveau débat s’enfle en ce moment. C’est au sujet du fameux roman de Jonathan Littell. Je ne m’intéresse pas aux insinuations sordides (l’a-t-il écrit lui-même ? quel est le rôle de son agent ? etc.) mais seulement au fond. Il y a bientôt trois bonnes semaines que j’ai investi mes vingt-cinq euros dans l’achat de ses neuf cents pages. C’était un bel après-midi d’été, on venait juste d’en parler (la presse, le blog de P. Assouline etc.) et moi, je venais juste de regarder en DVD « La liste de Schindler », j’étais donc motivé. Une petite dame était en même temps que moi au rayon de la librairie où l’ouvrage était exposé. Nous avons échangé un regard complice après avoir ensemble soupesé un exemplaire, « mais comment je vais faire pour le lire au lit » m’a-t-elle dit… J’ai souri. J’ai commencé de lire et évidemment j’ai été capté par cette interpellation du début : « Frères humains, laissez-moi vous raconter comment ça s’est passé » . J’ai un peu hésité avant de l’acheter : il y a tant d’autres romans que j’aurais envie de lire, par exemple un nouveau roman de Nancy Huston. J’aime tant Nancy Huston (sauf quand elle traite certains écrivains – Beckett, Bernhardt… – de « professeurs de désespoir »). Mais bon, j’ai « fait chauffer ma carte bleue », comme dit D. La dame aussi, en même temps que moi, et nous avons encore échangé les quelques informations que nous avions sur le livre et sur l’auteur. Puis je me suis assis à une terrasse de bistrot dans une rue piétonne, j’ai commandé un « Perrier » (tranche !) et j’ai commencé la lecture. Depuis, j’ai avancé dans l’œuvre, mais à un rythme très irrégulier. Il m’arrive de laisser reposer cette lecture pendant plusieurs jours, voire une semaine entière, et puis je reprends. Mes voyages en train désormais assez fréquents m’aident pour cela. Lire ce roman est une épreuve (je ne me souviens avoir ressenti cela, la lecture d’un roman comme une « épreuve », que lorsque j’ai lu – j’étais très jeune, environ dix-huit ans – « Le voyage au bout de la nuit »). Ça se lit pourtant relativement sans effort : ce n’est qu’une narration au jour le jour. Il n’y a pas de « commentaire », pas « d’idée » même, qui demanderait une concentration particulière pour en saisir le sens. Non, le sens est étalé, on le parcourt. Lire n’a jamais été autant « parcourir des yeux ». De ce point de vue, je comprends la critique formulée par C. Lanzmann : « certains passages sur le chaos de la guerre, les massacres sont magnifiques et épouvantables. Mais ils disparaissent aussi vite, emportés dans l’indifférenciation de la logorrhée » (« Le Nouvel Obs » de cette semaine). Et en même temps je comprends cette autre remarque de Lanzmann : « ce livre est d’une lecture très difficile ». Plus exactement je dirais : la lecture est difficile alors qu’elle paraît facile. Là est sans doute « l’erreur ». Pourquoi ? Il ne fait pas de doute que Littell a accumulé un savoir inimaginable sur ce qu’il décrit. Comme on disait sous Napoléon III des toiles de Meissonnier : « pas un bouton de guêtre ne manque ». Tous les grades des soldats de la Wehrmacht, des membres de la SS sont restitués avec une exactitude qu’on sent parfaite. A la fin de l’ouvrage figure d’ailleurs… une table d’équivalence des grades ( !) (entre la SS, la Wehrmacht, la police et l’armée française !). Assouline (note de son blog d’aujourd’hui) dit : « on s’en fiche ». Mais on sent que si on voulait effectivement comprendre ce qui s’est passé dans cette période il faudrait lire en ayant parfaitement en tête ce genre de « détails ». L’accumulation de détails ici fait sens. C’est d’elle que naît l’horreur. Or le lecteur que je suis (et je ne suis peut-être pas le seul) saute par-dessus ces détails, car cela lui donne la nausée, une telle accumulation. Alors on préfère lire au fil des mots, en sautant même parfois quelque passage. Lanzmann dit aussi qu’il y a « déréalisation » : « L’accumulation de sigles, d’épisodes, d’horreurs, l’accumulation de tout, produit un engorgement du cerveau et un effet de déréalisation ». Les premiers massacres de Juifs arrivent tôt dans le livre, les nazis appelaient cela des « actions ». « Un matin, Janssen me proposa de venir assister à une action. Tôt ou tard, cela devait advenir, je le savais et j’y avais pensé » (p. 81). C’est l’horreur insoutenable. Par la suite, ils se multiplient et bien sûr la répétition crée l’accoutumance. Voilà où justement la lecture de ce livre est une épreuve : parce qu’elle nous fait « éprouver » ce qu’il en est sans doute dans la réalité, que la répétition des pires horreurs crée toujours en l’homme un effet d’accoutumance. Il s’habitue. Bien sûr, il lui reste quelques troubles qu’il peut difficilement réprimer, ainsi le narrateur vomit-il périodiquement, mais il continue.
Ce que ce « roman » met particulièrement en lumière, bien entendu, et en ce sens c’est, en dépit des critiques, une réussite, c’est l’extraordinaire tendance à accomplir les pires actions comme « un travail ». Dans le premier chapitre (« Toccata »), celui qui prend le lecteur (« Frères humains… ») au colbac, le narrateur raconte le cas du programme d’extermination des handicapés lourds et des malades mentaux allemands, dit programme « Euthanasie » ou « T-4 ». « ici, les malades sélectionnés dans le cadre d’un dispositif légal étaient accueillis dans un bâtiment par des infirmières professionnelles, qui les enregistraient et les déshabillaient ; des médecins les examinaient et les conduisaient à une chambre close ; un ouvrier administrait le gaz ; d’autres nettoyaient ; un policier établissait le certificat de décès. Interrogée après la guerre, chacune des personnes a dit : Moi, coupable ? » (p. 25). Bien sûr, personne ne se sent coupable car chacun a FAIT SON TRAVAIL.
Que de fois n’entendons-nous pas cette justification dans l’univers quotidien. « Moi, je fais mon travail, un point c’est tout », « je fais ce qu’on me demande », « je fais ce pour quoi je suis payé » etc. éternelles excuses de toutes les démissions, de toutes les indifférences, dont les cas extrêmes comme celui fourni par l’organisation méthodique des assassinats nazis, donnent la mesure de la possible déresponsabilisation humaine.
D’une manière similaire, on est glacé par les manières dont les « ouvriers du massacre » retraduisent sous forme d’excuses (« c’est sal, on n’a pas eu le temps de nettoyer ») l’existence de traces des supplices (on entassait les victimes à l’arrière de camions Saurer et là on leur envoyait les gaz, elles laissaient derrière elles des déjections).
Je ne sais pas si l’auteur a bien fait de dire tout cela sous la forme d’une longue confession d’un participant, ce qui suppose nécessairement d’entrer dans sa « psychologie », de « l’humaniser » en quelque sorte. Je sais que le risque de la lecture de ce genre d’ouvrage est de tomber dans la fascination morbide. Je n’aime pas que, parce que vu par le regard d’un personnage qui dit « je », certains aspects du massacre soient mis en avant par rapport à d’autres, ceux qui sont supposés « émouvoir » davantage le narrateur. On est, par exemple, censé être plus ému par le meurtre d’une jolie et élégante jeune femme que par celui d’un quidam ordinaire.
C’est inévitablement le travers d’un parti pris romanesque qui, en effet, ne devrait peut-être pas pouvoir être pris à propos d’un épisode si grave et unique de notre histoire.
Je reparlerai plus tard de ma lecture comme épreuve… lorsque j’en serai venu à bout.

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Du mode d’existence des objets discursifs

« Il faut réveiller la gauche » a dit Jospin. Comme si « la gauche » était un animal paresseux, assoupi au fond du jardin… je crois que penser de cette manière aujourd’hui, c’est se condamner à l’erreur. C’est là l’héritage de comportements anciens liés à une conjoncture historique où émergeaient des « forces » dans l’histoire. Mais une force, c’est immatériel, on n’en saisit pas « une substance ». Parler de la gauche comme un être qui dort c’est croire encore qu’on peut compter sur une sorte de « capital » qu’on a engrangé et qui un jour apportera ses fruits, mais ce n’est pas comme ça. Ce qu’on appelle « la gauche » est évanescent, friable, peut très bien se dissoudre dans le sable des comportements sociaux, et rien ne sert d’invoquer à coups d’incantations les âmes des ancêtres disparus, les Jaurès, les Blum, voire les Thorez. Il était commode aux temps des années trente à soixante de penser le social en termes d’affrontement de blocs nettement identifiés. Chacun son camp, chacun réduit à une définition principale de son être individuel, « je suis de gauche » vs « je suis de droite ». Les réflexions en sciences sociales, les travaux théoriques (je pense à l’ethnométhodologie, aux économistes modernes comme Armatya Sen, aux philosophes pragmatistes comme Putnam) mettent en avant la complexité de l’individuel. Je ne parle pas ici de « l’individu » comme atome insécable, mais de l’individu comme singularité, laquelle suppose toujours un champ autour d’elle. Je me souviens d’Armatya Sen justement, qui était venu à Grenoble pour recevoir un doctorat honoris causa, dont le discours était entièrement orienté vers cette idée que l’individu ne se réduit jamais à une étiquette. « Le musulman » n’existe pas. Car celui qui est musulman est en même temps un ingénieur, un amateur d’art, un poète, un amoureux, un pakistanais. Bref, il se définit par le croisement d’un nombre indéterminé de lignes de détermination. Savoir laquelle de ces lignes prime sur les autres est être bien malin. Une certaine presse nous présente le Chinois comme « discipliné », à humeur martiale. En même temps elle est obligée de nous parler de ce culte de l’enfant qui apparaît partout (probablement effet de bord des contraintes sur la natalité) et qui n’est rien d’autre qu’une attention exacerbée à l’individu, contradictoire avec le premier aspect. Lacan avait une fois prononcé une conférence dont le thème était que « la Femme » n’existe pas, que le lendemain un journal avait traduit en « pour le docteur Lacan, les femmes n’existent pas »( !!). C’est l’erreur substantialiste classique, issue du présupposé existentiel inévitablement lié à l’emploi d’expressions définies. Sans entrer dans les théories de la présupposition (Frege, Russell, Strawson, Heim, Stalnaker sont ici les théoriciens majeurs) restons en par exemple à Russell et à son fameux exemple « le roi de France est chauve », traduit en « il existe un roi de France », « il est unique », « il est chauve ». Mais quel est le mode d’existence des entités abstraites comme « la gauche » ?
Les hommes politiques liés au passé (eh oui, cher Jospin, tu en fais partie, que tu le veuilles ou non) sont prompts à agiter des termes qui de façon évidente ne dénotent que des fictions. On peut ne pas être contre. Après tout, se dire « de gauche » est une manière simple, rapide, de se dire. Mais à condition de reconnaître lucidement le mode d’être fictionnel des entités dénotées.
Disons que si on parle de « la gauche » alors, on parle d’un faisceau d’idées, de pulsions, de tourbillons dans le maelström du « comment ça pense dans la société » et ça, c’est quelque chose sur quoi on ne saurait capitaliser. C’est un peu comme le sentiment amoureux, qui peut prétendre le maîtriser, le capitaliser, le garantir pour les mois et les années à venir ?
Un candidat (une candidate !) politique moderne doit prendre en compte cette fluidité plutôt que s’en remettre aux mythes. Je sais, ça déconcerte les anciens.

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Haute Route

Récemment sur ARTE, chaque soir, un épisode d’un film tourné par Pierre-Antoine Hiroz sur la Haute-Route : trois cordées de néophytes en montagne faisant l’itinéraire de Chamonix à Zermatt par « les hauteurs ». Cela me donne envie de raconter « ma » Haute Route, celle que j’ai faite en juillet 2004, de Verbier (cabane Montfort) à Zermatt. Mais la raconter avec peu de mots…2vers_la_cabane_monfort
vers la cabane Montfort dans le brouillard
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départ de Monfort au petit matin
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col de la chaux
15grand_desert_et_rosablanche
Rosablanche
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Cabane des Dix
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Plans de Bertol
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Cabane Bertol
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au petit matin vers Tête Blanche
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au sommet
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Cervin et Dent d’Hérens
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Cabane Schönbiehl
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Je connais peu la haute montagne. Sans C. je n’y serais peut-être jamais allé. Il lui faut beaucoup de patience pour m’enseigner à bien m’équiper (crampons, baudrier quand il le faut…) et à correctement utiliser la corde. Quand nous sommes partis de Bertol à 5h30, je n’en menais pas large… Nous n’étions pas seuls… en ce beau mois de juillet, le refuge était plein et se déversait d’un seul coup avant même que le soleil ne se lève. Et nous mettions les crampons à la lueur de nos frontales, juste en bas de l’escalier métallique qui permet l’accès à cet incroyable nid d’aigle. Ensuite c’est la progression méthodique, tous encordés, sur le glacier. Au début le froid, puis très vite l’horizon jaunit et la neige s’irise dans un contre-jour fauve. Elle se fait dure, gaufrée par endroit à cause du vent, et nous atteignons le sommet de Tête Blanche, 3700 mètres, face à la Dent d’Hérens et au Cervin. Nous sommes en compagnie d’un groupe de banlieusards qui découvre la montagne. Leur guide la veille au soir leur en a expliqué les dangers. A l’écouter, j’aurais presque été dissuadé de continuer. Maintenant je suis prudemment leur cordée. Nous passons sur l’endroit du glacier où de véritables gouffres pourraient s’ouvrir sous nos pieds. A 9h30, nous en avons fini avec la glace, pour que le rocher prenne la relève. Le guide de nos compagnons est d’une aide précieuse lorsqu’il s’agit de descendre un étroit goulet. Puis la marche, la longue marche, sous le soleil, parmi les éboulis, jusqu’à Schönbiehl…

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Maladie de l’âme

A Ooty, qui s’appelle aussi, en langue locale, Udhagamandalam, nous logions dans une petite « guest-house » de briques rouges dominant le lac, qui était recommandée par notre guide… surtout pour son prix avantageux. De fait, elle était plutôt crasseuse. Les chambres, en hauteur derrière le bâtiment principal, étaient à peine balayées de temps en temps et ce ne sont probablement que les rigueurs de l’hiver qui empêchaient les cafards de s’y ébattre, les couvertures moisissaient en tas sur un lit épuisé d’avoir connu tant de voyageurs échoués … mais nous avions face à nous un paysage cossu doté d’une église anglicane qui aurait pu se refléter dans le lac si l’eau n’avait été si noire. Sur la terrasse de cette « guest-house »,
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nous rencontrâmes M., une voyageuse italienne d’une cinquantaine d’années. Elle avait reçu des appartements en héritage et vivait des loyers que lui payaient des Américains amoureux de Venise. De ce fait, elle pouvait passer le plus clair de son temps à voyager et elle avait acquis en de nombreuses années une grande connaissance de l’Asie et particulièrement de l’Inde. Elle nous raconta l’histoire suivante.
Au hasard d’un arrêt de bus dans une petite ville du Nord, elle avait rencontré une femme sadhu. C’est rare, mais ça existe. Cette femme l’avait immédiatement identifiée comme ayant été sa sœur dans une autre vie et, de ce fait, il fallait absolument qu’elle la suive, au moins pendant une semaine, faute de quoi la sadhu sans doute aurait été vouée aux pires réincarnations futures. Comme notre amie n’avait rien d’autre à faire, elle l’avait suivie vers un vaste lieu sacré du Nord (vers Joshimath peut-être…) où se rassemblaient des pèlerins venus de toute l’Inde. Les deux femmes furent vite sous la coupe d’un sadhu, homme cette fois, « c’était très beau » dit-elle avec cette erreur que font parfois les gens dont le français n’est pas la langue maternelle… Seulement voilà, sadhu homme et sadhu femme se chamaillaient sans arrêt, butaient l’un contre l’autre comme un vieux couple qui s’adore et se hait à la fois. Au point qu’un jour, la dispute avait été si forte que ni l’homme ni la femme ne furent en mesure d’officier pour la « puja » et qu’ils demandèrent… à l’Italienne de bien vouloir les remplacer ! Celle-ci crut pouvoir y arriver mais évidemment les ouailles n’étaient pas dupes et elle faillit se faire étriper. Agacée par ce climat électrique, elle finit par dire à la femme que tout cela devait cesser, qu’il n’était que trop apparent que c’était le désir sexuel qui les rendait fous et que s’il en était ainsi, eh bien, après tout, ils n’avaient qu’à baiser un bon coup et les tensions disparaîtraient. La femme lui répondit que bien entendu si cela avait été possible, il y a longtemps qu’ils l’auraient fait, mais hélas ce n’était pas possible : à sa naissance, la mère du jeune homme avait offert son sexe à Shiva…
On pourrait prendre cette histoire avec un haussement d’épaule ou comme une moquerie à l’égard de l’Inde. De telles coutumes barbares… Loin de moi une telle pensée. Toutes les religions de la terre sont pleines de dons, d’offrandes et d’ « ex voto » de toutes sortes. Ce qu’il y a de particulier ici, c’est le paroxysme atteint dans ce genre de pratique. De ce point de vue on peut juste dire que l’Inde est un pays d’excès.
Dire aussi qu’il n’est rien d’autre en religion que maladie de l’âme.

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environs d’Ooty

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Nocturne indien

Les grands voyageurs, ceux que je connais en tout cas, nous ont abondamment laissé de témoignages sur leurs traversées des déserts, leurs jonctions par route entre des points mythiques (Venise, Pékin, Istanbul…) et puis souvent leur errance dans les steppes de l’Asie Centrale, leurs marches de forcenés au travers du Taklamakan, du Gobi ou du Tsaïdam. L’un des plus récents, le journaliste Bernard Ollivier, auteur d’une « Longue Marche » a suivi à pieds l’itinéraire de la Route de la Soie, il est passé par Samarcande, le Fergana, la Khyrgizie, Xi’an et enfin Pékin.
Mais l’Inde ? qui a le mieux parlé de l’Inde ? Henri Michaux ? Octavio Paz ? Pier Paolo Pasolini ? Jean-Claude Carrière peut-être ? à moins que ce ne soit Tabucchi dans son « Nocturne Indien », repris au cinéma dans un merveilleux film d’Alain Corneau (1989), avec Jean-Hugues Anglade et, tout à la fin, dans une séquence dont on ne sait trop que penser (sérieux, moquerie, auto-dérision ?), la belle Clémentine Célarié. « Nocturne Indien » c’est ce film, et en même temps cette longue nouvelle de Tabucchi, où un jeune français débarque à Bombay à la recherche d’un ami qui s’est perdu et dont on devine vite qu’il n’est autre que lui-même (d’où la moquerie de Clémentine qui ne prend pas très au sérieux ce charabia pseudo-romantique…). Mais entre l’arrivée sur Marina Drive et la fin du chemin dans un hôtel de luxe goanais, le héros aura trouvé l’Inde et toutes ses occasions de rencontres extra-ordinaires, que ce soit avec une fille muette et aveugle qui lui lit son avenir, ou bien avec les sociétaires d’une Société Théosophique ou encore avec un rescapé des camps nazis qui se fait appeler Peter Schlemihl, amateur d’art indien et collectionneur de sculptures de Kali et qui va à Madras à la rencontre du médecin allemand qui l’a utilisé comme cobaye. Je ne sais pas pourquoi ce film donne autant le sentiment d’un contact intime avec la culture indienne alors qu’il n’émane pas à proprement parler d’un spécialiste de l’Inde et que la musique de fond est tout ce qu’il y a de plus occidental, pensez : un quintette de Franz Schubert, mais justement c’est là le coup de génie de Corneau : loin des clichés et des musiques exotiques raconter un point de vue totalement subjectif, celui d’un être un peu paumé qui reçoit ce pays en pleine face.
Si les grands voyageurs dont je parlais plus haut ont peu parlé de l’Inde (Nicolas Bouvier entre autres, au cours de son voyage des années cinquante qui est la matière de son célèbre « Usage du monde », arrêtera son récit aux frontières de l’Inde, au Khiber Pass plus précisément, avant de le reprendre plus tard, dans « Le Poisson-Scorpion » alors qu’il vient de sortir de l’Inde et se trouve au Sri-Lanka, l’Inde apparaît alors comme un blanc dans la narration et on ne retrouvera de lui que quelques pages qu’il avait publiées dans des journaux suisses, dans son œuvre complète publiée chez Gallimard (Quarto) en 2004) n’est-ce pas que, décidément, il y avait trop à dire et trop à vivre en ce pays pour qu’on puisse distraire ne serait-ce que quelques instants par la tâche de l’écriture les précieux moments que l’on passait à l’observation.
Ce n’est pas comme la Chine, ou bien d’ailleurs n’importe quel autre pays, où le regard est déjà organisé : il sait ce qu’il va voir, ou au moins, il sait comment et dans quel ordre il va balayer l’espace autour de lui pour y remarquer ici un homme tirant un pousse-pousse, là quatre femmes assises et lasses, ployées sous la chaleur de l’été, en train de faire leur partie de Mah-Jong, ailleurs une armée d’employés en rang sur le trottoir qui suivent attentivement les consignes du jour avant d’exercer leur fonction quotidienne. Non en Inde, le regard se désorganise, là où il attend une fleur il voit surgir un monstre, là où il n’espère plus rien de tant de misère, il s’éblouit d’une femme sublime en rouge sari. Il croise dans les rues trépidantes de Dehli des hommes entièrement nus pieusement assemblés qui convergent vers leur temple Jaïn et il s’étonne de rencontrer tout de suite après des femmes en burkhas. L’Inde explose à la figure et cette explosion est filmée à l’extrême ralenti. Il retombe partout des fleurs d’hibiscus et de caféier. Le souffle de l’air s’emplit d’odeurs de muscade et de poivre. Le gingembre ramassé sèche au soleil (Cochin) dans les cours des entrepôts qui l’expédient au-delà de la Mer d’Oman, recouvert, pour sa conservation, d’un produit qui le rend bleu-blanc comme la chaux teintée de bleu des maisons des îles grecques.

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On parle en Inde tant de langues et de dialectes qu’il a fallu installer à Mysore un important Centre d’Etude des Langues Indiennes, où des chercheurs informaticiens ont mis au point les programmes permettant de construire rapidement des dictionnaires et des opérations de traduction de n’importe laquelle de ces langues vers n’importe quelle autre. Le sanskrit lui-même n’est pas oublié (on pourra à ce propos consulter le site de Gérard Huet : http://sanskrit.inria.fr/ ), bien au contraire puisque certains chercheurs songeraient à en faire leur langue-pivot dans les programmes de traduction automatique !
La dernière fois que je suis allé en Inde, je lisais au retour dans une revue distribuée dans l’avion que l’Inde serait le premier pays à établir une carte tri-dimensionnelle complète des ressources minières de la Lune et pourtant, une année auparavant, je gravissais encore la montagne au départ de Siliguri, vers Darjeeling, dans ce fameux petit train (« toy-train ») laissé par les Anglais qui n’avait jamais été modifié depuis sa création, train unique au monde, parfois obligé de rebrousser chemin pour repartir dans l’autre direction quand le virage à négocier est trop aigu, ou bien aussi de boucler sur lui-même, collectionnant ainsi ce que tout bon mathématicien appellerait des points de singularité le long d’une ligne où l’on a parfois intérêt à descendre pour se dégourdir les jambes avant de remonter plus loin – le collègue avec qui j’étais amusait la galerie en descendant du train et en faisant semblant de le pousser – Img025_3
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Autre moyen de locomotion, le bus régional tel que celui qui devait nous emmener, C. et moi, d’Ooty à Cochin, mais où nous fûmes si compressés, écrasés, asphyxiés qu’au premier arrêt dans une ville de quelque importance (Palakkad) nous dûmes fuir en demandant grâce et je partis à la recherche d’un taxi pour les derniers kilomètres, lequel fila, toutes vitres ouvertes dans la plaine retrouvée : qu’il était bon enfin de respirer à pleins poumons un vent qui venait de la mer et agitait d’un indolent mouvement les palmes des cocotiers dont le nombre s’accroissait au fur et à mesure de notre progression joyeuse et klaxonnante.
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Ces bus régionaux réservent toutes les surprises, les douleurs mais aussi les plaisirs, comme celui d’humer durant tout un voyage le bouquet de jasmin dans la coiffure d’une jeune indienne sur la route de Pondichéry ou celui de rire du rire d’un enfant à qui l’on offre sa dernière barre chocolatée à l’arrière du car qui mène de Panjim à Calangute.
Impression d’hallucination lorsqu’on se réveille en pleine nuit au cours d’un long trajet qui passe par un col près de Shimla, où l’on croise de monstrueuses files de camions Tata arrêtés au bord de la route, phares allumés, dont les chauffeurs prennent enfin un peu de répit après cette route harassante qu’ils ont faite, et pleine de dangers, depuis le Cachemire tout proche. J’ai vu alors dans la nuit des soldats frapper les chauffeurs à coup de sticks pour leur commander de se réveiller et repartir pendant que notre bus péniblement était obligé de mordre sur le bas-côté instable pour pouvoir croiser d’autres files de cars et de camions venant d’en face. Une autre fois, descendant de Leh et à l’approche de Manali, une année où l’été avait été particulièrement pluvieux, ce qui avait tiré les torrents de leurs lits et détruit les routes (mais c’est devenu routine depuis) et à cause de cela nous avions dû attendre que les communications routières soient rétablies et nous prenions l’un des premiers bus autorisés à circuler de nouveau, devant nous, le bus qui roulait de concert avec nous avait perdu une roue dans la descente du Rohtang La, et nous nous arrêtâmes au bord de la route pour aider le chauffeur à la re-fixer, au moyen de six boulons repris à notre propre bus, que l’on jugeait dispensables. Il n’est pas rare de rencontrer sur les chemins de ces hautes régions des cars qui attendent, le moteur ouvert et quelques pièces gisant sous le capot, le chauffeur tout en sueur s’escrimant sur un vilebrequin rouillé pendant que les voyageurs, toujours patients, s’éventent assis sur les rochers ou se font un café de fortune avec leur petit réchaud à alcool.
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C’est un cliché que de dire l’Inde « mystérieuse ». « Mystérieuse » elle ne l’est pas plus que tout autre pays, pas plus que toute autre réalité humaine, mais ce qui frappe ici c’est la complexité. Semblablement à ce que Rilke disait du Beau, qu’il n’était « jamais que le degré du Terrible qu’à jamais nous supportons », sans doute pourrions-nous dire que le « mystère » n’est jamais que le degré du complexe que nous ne pouvons plus maîtriser, comme le trop-plein d’agitations contradictoires ressenti en mer ou en voiture nous cause malaise et nausée parce que nos organes sensoriels s’affolent.

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