Du mode d’existence des objets discursifs

« Il faut réveiller la gauche » a dit Jospin. Comme si « la gauche » était un animal paresseux, assoupi au fond du jardin… je crois que penser de cette manière aujourd’hui, c’est se condamner à l’erreur. C’est là l’héritage de comportements anciens liés à une conjoncture historique où émergeaient des « forces » dans l’histoire. Mais une force, c’est immatériel, on n’en saisit pas « une substance ». Parler de la gauche comme un être qui dort c’est croire encore qu’on peut compter sur une sorte de « capital » qu’on a engrangé et qui un jour apportera ses fruits, mais ce n’est pas comme ça. Ce qu’on appelle « la gauche » est évanescent, friable, peut très bien se dissoudre dans le sable des comportements sociaux, et rien ne sert d’invoquer à coups d’incantations les âmes des ancêtres disparus, les Jaurès, les Blum, voire les Thorez. Il était commode aux temps des années trente à soixante de penser le social en termes d’affrontement de blocs nettement identifiés. Chacun son camp, chacun réduit à une définition principale de son être individuel, « je suis de gauche » vs « je suis de droite ». Les réflexions en sciences sociales, les travaux théoriques (je pense à l’ethnométhodologie, aux économistes modernes comme Armatya Sen, aux philosophes pragmatistes comme Putnam) mettent en avant la complexité de l’individuel. Je ne parle pas ici de « l’individu » comme atome insécable, mais de l’individu comme singularité, laquelle suppose toujours un champ autour d’elle. Je me souviens d’Armatya Sen justement, qui était venu à Grenoble pour recevoir un doctorat honoris causa, dont le discours était entièrement orienté vers cette idée que l’individu ne se réduit jamais à une étiquette. « Le musulman » n’existe pas. Car celui qui est musulman est en même temps un ingénieur, un amateur d’art, un poète, un amoureux, un pakistanais. Bref, il se définit par le croisement d’un nombre indéterminé de lignes de détermination. Savoir laquelle de ces lignes prime sur les autres est être bien malin. Une certaine presse nous présente le Chinois comme « discipliné », à humeur martiale. En même temps elle est obligée de nous parler de ce culte de l’enfant qui apparaît partout (probablement effet de bord des contraintes sur la natalité) et qui n’est rien d’autre qu’une attention exacerbée à l’individu, contradictoire avec le premier aspect. Lacan avait une fois prononcé une conférence dont le thème était que « la Femme » n’existe pas, que le lendemain un journal avait traduit en « pour le docteur Lacan, les femmes n’existent pas »( !!). C’est l’erreur substantialiste classique, issue du présupposé existentiel inévitablement lié à l’emploi d’expressions définies. Sans entrer dans les théories de la présupposition (Frege, Russell, Strawson, Heim, Stalnaker sont ici les théoriciens majeurs) restons en par exemple à Russell et à son fameux exemple « le roi de France est chauve », traduit en « il existe un roi de France », « il est unique », « il est chauve ». Mais quel est le mode d’existence des entités abstraites comme « la gauche » ?
Les hommes politiques liés au passé (eh oui, cher Jospin, tu en fais partie, que tu le veuilles ou non) sont prompts à agiter des termes qui de façon évidente ne dénotent que des fictions. On peut ne pas être contre. Après tout, se dire « de gauche » est une manière simple, rapide, de se dire. Mais à condition de reconnaître lucidement le mode d’être fictionnel des entités dénotées.
Disons que si on parle de « la gauche » alors, on parle d’un faisceau d’idées, de pulsions, de tourbillons dans le maelström du « comment ça pense dans la société » et ça, c’est quelque chose sur quoi on ne saurait capitaliser. C’est un peu comme le sentiment amoureux, qui peut prétendre le maîtriser, le capitaliser, le garantir pour les mois et les années à venir ?
Un candidat (une candidate !) politique moderne doit prendre en compte cette fluidité plutôt que s’en remettre aux mythes. Je sais, ça déconcerte les anciens.

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