Le débat Fabius-Finkielkraut au Forum de Libé

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Deux discours en parallèle se faisant par moments écho plutôt que débat à proprement parler. Finkielkraut rappelle la phrase de Camus lors de son discours de réception du Nobel : « jusqu’à maintenant chaque génération avait à cœur de refaire le monde, maintenant les générations futures devront surtout s’attacher à ce que le monde ne se défasse pas ». Finkielkraut, en héritier proclamé de Mai 68, mais Mai 68 côté Prague plutôt que Paris, et se référant à Karel Kosic, oppose la nécessité qui est désormais la notre de « sauvegarder le monde » à celle, considérée comme étant la tâche de la gauche, de le « changer ».

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Fabius dit qu’il est d’accord tout en faisant néanmoins un peu la sourde oreille… ou en admettant qu’il faut en effet sauvegarder le monde, mais que pour cela justement… il faut le changer ! Finkielkraut repasse à l’attaque. Et d’insister sur la conservation de la langue (thème de la beauté, référence à Simone Weil). Non seulement il faut sauvegarder et pour sauvegarder peut-être changer mais en tout cas pour sauvegarder : « aimer » le monde. Aimer le monde, vaste programme… que veut-il dire ? Eh bien que de nos jours la tendance est forte à négliger la proie pour l’ombre, le réel pour l’image. Dès les premiers vagissements, nous sommes dans un univers qui nous attire vers les images, images de plus en plus belles, plutôt que vers la réalité. Cela découragerait d’aimer le monde.

Fabius en reste à une vision plus classique de la gauche mais a le mérite de réaffirmer les valeurs fondamentales de cette dernière : l’égalité en tout premier, puis la liberté et la solidarité, et c’est aussi la laïcité. C’est au niveau des propositions qu’on peut varier.

A des questions venant de la salle portant surtout sur ses propos antérieurs concernant l’opposition entre « républicains « et « pédagos » dans la querelle scolaire, Finkielkraut répond que son problème aujourd’hui n’est plus tant à l’égard des pédagos qu’à l’égard des… sociologues ! On rejoint ici une tendance toujours présente à gauche qui consiste, dans l’analyse de phénomènes sociaux (cas des banlieues par exemple) à remonter aux causes situées dans un rapport de dominant à dominé. Certes, il existe une critique légitime des rapports dominant/ dominé mais elle n’est pas seule : l’analyse critique de la démocratie, qui lui est en un sens orthogonale, doit intervenir à égalité, cela éviterait d’excuser par avance toute délinquance sous prétexte qu’elle serait légitimée par un rapport de domination, analyse qui a souvent été celle de la gauche et qui lui nuit aujourd’hui.

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Fabius comme Finkiel est meurtri de voir à quel point la capacité d’indignation se réduit. Que dit « la gauche » face à la proposition de loi de Mariani concernant les analyses ADN des candidats au regroupement familial ? Sur la question de la laïcité : que fait la gauche aujourd’hui, renchérit Finkielkraut, quand l’ONU prépare un grand sommet du genre Durban, où la France sera mise en accusation sur la question du voile à l’école ? Il y a des expressions, dit-il, qui sont devenues confuses, ambiguës : personne n’ose se dire contre la laïcité (on parle plutôt d’un conflit entre laïcité « fermée » et laïcité « ouverte ») et personne n’ose se dire contre les Droits de l’Homme, mais si ces derniers sont vidés de la substance que leur ont donné les révolutions française et américaine, alors que signifient-ils ?

Finkielkraut défend encore les politiques et cerne la responsabilité de la gauche intellectuelle et de la gauche médiatique dans les défaites successives : les Rancière, Onfray etc. ou bien se retirent avec dédain dans leur isolement sous prétexte qu’eux « n’appartiennent pas à la catégorie des dominants » (Rancière) ou bien s’égarent à des jeux de portraits ridicules sur le site du Nouvel Obs (Onfray). Les deux orateurs s’entendent enfin sur l’analyse des échecs passés. Fabius : en 2002, la gauche a eu la maladresse de parler de l’impuissance du politique, résultat : les électeurs facétieux ont dit : « puisque vous pensez que vous n’y pouvez rien, eh bien nous allons vraiment vous donner l’occasion de n’y pouvoir rien ! ». Finkielkraut : le slogan « la France présidente » ou les appels pathétiques de la candidate (« mon équipe présidentielle, c’est vous ») n’ont fait que donner l’apparence de dissoudre la nécessaire volonté politique dans une totalité indifférenciée, alors que le rôle du politique est de faire la preuve de sa volonté. De ce point de vue, NS a gagné parce qu’il incarnait une volonté.

Fabius termine sur ce thème et en se montrant raisonnablement optimiste, dit que si le président actuel mise sur son énergie, il arrivera un moment où un rapport devra être établi entre cette énergie montrée et les résultats obtenus.

Commentaire personnel : au départ, je n’éprouvais de grande sympathie ni pour l’un ni pour l’autre, voyant en Fabius un opportuniste peu crédible dans sa défense d’une vraie gauche (au regard notamment de ce qu’il fut en tant que premier ministre sous Mitterrand) et en Finkielkraut, un réac. Je dois avouer que ce débat a corrigé ces images. Parce que tout d’abord les deux orateurs se sont vraiment impliqués… ont mouillé leur chemise, comme on dit, en montrant de réelles convictions et que les idées des deux, notamment celles de Finkielkraut m’ont paru apporter de vrais éléments de réflexion à la question de la reconstruction de la gauche. Notamment la filiation qu’il suggère avec le Printemps de Prague (dernière et unique tentative de proposer un « socialisme au visage humain » ai-je entendu récemment sur France-Culture dans la bouche d’un intellectuel tchèque émigré) et cette idée de ne pas toujours vouloir penser à tout prix les problèmes sociaux sous l’empire du rapport dominant-dominé, ce que l’héritier du marxisme que je suis a tendance à faire. Cette dimension, si elle existe, n’est pas la seule. Le croire laisserait supposer qu’aucun changement ne pourrait se produire sans un renversement ou une abolition de ce rapport, ce qui, comme on le sait, n’est pas pour demain, et est sans doute pour jamais. Il faut à la fois critiquer le rapport de domination et assurer à la démocratie les meilleures conditions d’exercice, notamment sur le plan de la liberté réelle d’expression : dans un autre débat auquel j’ai assisté, comme on demandait à Claude Lefort pourquoi, à son avis, les exclus aujourd’hui n’arrivaient pas à se faire entendre, il répondait que tout simplement aucun médium ne leur était ouvert. Ce serait la tâche d’un service public de leur donner la parole librement.

Ceci dit, Finkielkraut est faible sur « la défense de la pureté de la langue »… il ne peut pas ne pas savoir que cette notion est vide de sens. J’en parlerai sur ce blog une autre fois.

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3 commentaires pour Le débat Fabius-Finkielkraut au Forum de Libé

  1. Posuto dit :

    Ah ben, merci, cher envoyé spécial.
    J’ai une question : que dit Finkiel de la lettre de Guy Moquet et de sa lecture obligatoire dans les écoles ? (au cas où il en aurait touché deux mots)
    Sinon, je vais relire ce compte rendu une 2ème fois, parce que c’est fort intéressant tout ça.
    Kiki

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  2. A! La pureté de la langue! On ouvre la boîte de Pandore…

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  3. michèle dit :

    Sur la parole donnée aux exclus je suis sceptique ; en tout cas pas par l’écriture car le « déficit » en orthographe (ne parlons pas de la grammaire) fait que les dits exclus n’osent pas s’exprimer car ils ont honte. J’ai un projet à ce sujet mais du mal à le concrétiser avec l’éthique qui s’y rattacherait.
    Je trouve intéressante votre capacité à remettre en cause les a priori que vous pouviez avoir sur l’un et sur l’autre des intervenants.

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