Au berceau de l’histoire japonaise

Nara est à 45 kms au sud de Kyôto. On la présente souvent comme la première capitale, sous le nom de Heijô-kyô, en fait c’est la deuxième. La première fut Fujiwara-kyô. En général les touristes n’y vont pas, sauf à être motorisés. Le site est dans la commune d’Asuka. On peut arriver en train à proximité mais pour aller plus loin, cela ne doit pas être si facile. Heureusement, notre amie Kozen s’est gentiment proposée pour nous y emmener. Asuka est un village paisible, tout de maisons construites dans le style typiquement japonais, avec leurs toits de grosses tuiles bleutées et leurs faîtages relevés aux extrémités. Temps ce jour-là pluvieux.

Asuka

Nous avons quitté Kyôtô par la ligne Kintetsu, entre les toits avons aperçu le Tôji ou Temple de l’Est qui marquait autrefois l’entrée de la ville, à l’époque où elle pouvait être représentée comme un vaste rectangle avec le plus petit côté au Sud et au Nord, au Nord le palais, descendant de lui la grande avenue de l’oiseau rouge jusqu’à la porte Rashomon au sud et de part et d’autre de l’avenue, la capitale de gauche (Sakyô) et la capitale de droite (Ukyô), division encore visible aujourd’hui, au quart de la longueur, venant du Sud, le marché dont il reste trace (marché Nishiki) et que nous avons visité, et où nous avons goûté les grosses huîtres chaudes, les anguilles en brochettes et les « scalops » elles aussi chauffées sur une plaque, et même un verre de saké pour voir le goût que ça avait, mais la ville est si grande que nous n’avons pas eu le temps de voir tout ce que nous aurions aimé, et la pagode du Tôji nous n’avons fait que la voir du train.

Toji – Kyoto, photo Kanpai

Ligne de banlieue, qui dessert les bourgades discrètes jusqu’à notre lieu de rendez-vous, Yamato-Yagi. « Yamato » était déjà le nom de la région à l’époque où le nom « Japon » n’avait pas été donné à l’empire, ou plutôt le nom « Nihon », qui est la même chose quand on regarde simplement les deux caractères dont les deux noms sont faits : ce sont les mêmes, mais avec une prononciation différente, nous avons repris en Occident le nom prononcé en chinois mandarin (je-pen). C’est dire qu’en arrivant à Yamato, nous touchons déjà un fondement sérieux de l’histoire japonaise. Ayant retrouvé notre guide improvisée, elle nous conduit directement à Asuka. Contournant le petit village, elle nous emmène au musée de Man’yo qui est, en fait, un vaste complexe culturel, avec films, video, cafeteria ouverte par de grandes baies vitrées sur la nature, construit autour de vestiges de la vieille cité. Ensemble entièrement consacré à la poésie du huitième siècle, recueillie par un fonctionnaire de la cour impériale, Ôtomo no Yakamochi (718 – 785) dans une anthologie dénommée Man.yôshû, ce qu’on peut traduire par « recueil des dix-mille feuilles ». Recueil fascinant car il marque le début de la transcription littérale des chants et poèmes qui n’existaient jusque là que sous forme orale. Comme cela date d’une époque où hiragana et katakana n’existaient pas encore, le scribe devait adapter les caractères chinois à la langue japonaise, ce qui fournit un temps une écriture curieuse, mêlant le sens des idéogrammes à leur interprétation phonétique, la Man.yogama. Ce musée s’adresse donc à des spécialistes de la calligraphie, ce qui ne nous empêche pas d’être intéressés à la fois par les feuilles détachées de l’arbre des dix-mille, et par les mises en scène de la vie quotidienne en milieu populaire de cette époque, qui comprennent assemblées de musiciens et danses collectives (qu’on essaie de faire reproduire par les enfants des écoles). Quant au sens des poèmes, nous ne le percevrons qu’au travers des ouvrages historiques en français qui abordent cette période (par exemple le beau livre paru récemment de Laurent Nespoulous et Pierre-François Souyri sous le titre « Des chasseurs-cueilleurs à Heian, -36000 à l’an mille » aux éditions Belin). Ce que l’on nous dit dans tous ces poèmes, ce sont les misères de la vie, les sentiments amoureux, les amours déçus, les deuils et les chagrins. La poétesse Kasa no Iratsume dit ainsi sa mélancolie :

Brume du matin,
Rencontre aux vagues contours
Ainsi est cet homme
Et voilà pourquoi je l’aime
D’un amour à en mourir.

Un autre poète dira :

A quoi comparer notre vie en ce monde ? A la barque partie
De bon matin qui ne laisse pas de sillage.

Ces poètes sont autant des nobles et des aristocrates que des pêcheurs, des artisans ou des garde-côtes. Des femmes semble-t-il aussi bien que des hommes.

Dans un halo de cerisiers en fleurs, surgit, au sommet d’un tumulus, le kofun d’Ishibitei, tombe d’un important aristocrate mort en 626, étonnant assemblage de blocs de pierres (d’une masse totale estimée à 2500 tonnes) surmontant une chambre funéraire en forme de tunnel, puis, plus loin, et vu de loin, le champ qui reste du palais de Fugiwara.

*

Le Shoku Nihonji nous apprend que pendant la deuxième lune de l’an 707 commencent les discussions à propos d’un changement de capitale. Pendant la troisième lune, un responsable de projet est nommé, et pendant la neuvième lune Genmei-tennô [l’empereur] procède à une inspection du site retenu ; les travaux débutent à la douzième lune ; le transfert de la capitale, désormais appelée Heijô-kyô, est véritablement achevé pendant la troisième lune de l’an 710. Voici ce que dit notre livre de référence déjà cité. Nous suivons approximativement ce chemin lorsque nous nous rendons d’Asuka à Nara, empruntant, au retour comme à l’allée, la ligne Kintetsu. La ville moderne de Nara, contrairement à celle de Kyôtô, ne se mélange pas avec la ville ancienne, ce sont deux parties séparées. Notre auberge de jeunesse est près de la gare JR, sorte de boîte à chaussures toute noire, en bois, avec de nombreux vélos à louer accrochés près de la porte d’entrée. L’intérieur, comme c’est souvent le cas au Japon, paie plus de mine que l’extérieur : il s’agit de remplir un espace réduit de manière optimale et de se doter de toutes sortes d’objets qui facilitent la vie. Les chambres ressemblent à des coquilles rembourées où l’on se tient bien au chaud. Au restaurant traditionnel près de la gare, un délicieux pot-au-feu à la japonaise. Cela s’appelle oden. On y met des okomase (littéralement : selon votre gré, ou je m’en remets à votre bon plaisir) et des ochazuke (litt. trempés dans du thé).

Sanjo-dori, la rue centrale, conduit tout droit au parc qui ensère la vieille ville. Sur la gauche en arrivant, on a tout de suite la plateforme du Kôfuku-ji, temple bouddhiste des premiers temps, déplacé de Fujiwara-kyô à Nara lors de l’édification de la nouvelle capitale et qui a souvent brûlé au cours de l’histoire. Mais c’est une habitude, tous les temples brûlent un jour ou l’autre (même le fameux Temple d’Or en a subi la triste expérience) et ils sont reconstruits au fil du temps, ce que nous avons sous les yeux est donc rarement « l’original ». Fin, en conséquence, de l’illusion d’authenticité liée à une permanence d’identité matérielle, c’est l’esprit de l’édifice que nous contemplons et nous oublions complètement qu’il date de 1240, du XVIIIème siècle, des années trente, voire même de 2018. Des temples furent détruits au début de l’ère Meiji, époque de rebellion anti-cléricale, mais ils furent reconstruits. Le kondo central, détruit en 1717, n’a été réouvert qu’en 2018 ! On fit à cette occasion une grande cérémonie bouddhique que l’on peut encore voir sur YouTube. L’ensemble contient aussi une pagode à trois et une pagode à cinq étages.

parc de Nara
Daibutsu
Daibutsu et boddhisatva

L’instauration de la capitale Nara a en gros coïncidé avec le triomphe du bouddhisme : le moment où celui-ci est devenu religion d’État et où les empereurs ont voulu le diffuser à travers le pays en implantant partout de grands temples d’État (kokubunji), un au moins par province, dont le plus imposant devait bien sûr être celui de la capitale. D’où le fantastique édifice du Todaiji. On ne peut rien dire sans doute ici qui n’ait été déjà dit. Juste saluer les dimensions impressionnantes, l’émotion qui prend à voir l’un des plus hauts bouddha (assis) qui soit (18m, plus que le Grand Bouddha de Kamakura), que l’on appelle Daibutsu, entouré de ses boddhisattvas et des guerriers aux regards terribles qui sont chargés de les protéger, au sein de la plus grande structure en bois existante. L’inauguration eut lieu en 752 au cours d’une fête immense présidée par un moine indien du nom de Bodhi, en présence de la monarque d’alors, l’impératrice Kôken-tennô et de son père l’ex-Shômu-tennô, de sa mère et de tous les dignitaires de la cour. Les noms des participants figurent dans l’ensemble d’instruments et d’objets contenus dans la réserve du Shôsô-in. On dit qu’un tel grand chantier entraîna une véritable ruine économique.

On se promène dans le grand parc sur le pourtour d’un lac, sous les cerisiers en fleurs, escortés par des cerfs et des biches, trait caractéristique de ce lieu où les cervidés sont sacrés (comme à Miyajima d’ailleurs), pauvres animaux harcelés par la foule des touristes invités à acheter pour eux des biscuits spéciaux. Un passage de nuages fait se brouiller un peu le reflet dans l’eau des grands cerisiers dont les fleurs s’envolent au gré du vent.

Dans les musées, nous sommes touchés par la grâce des statues (que l’on ne peut malheureusement ni photographier ni dessiner, et dont on trouvera rarement des reproductions, comme si toute forme de reproduction était interdite… par qui ? Par la religion ? Par l’État ? Par les confréries de moines ?). Toutes faites d’une matière qui paraît vivante, qu’elles soient en terre cuite ou en bronze, personnages à taille humaine, guerriers grimaçant, généraux aux visages parfois drôles, comme celui dont la tête a été remplacée par celle d’un oiseau, cela devait sûrement signifier quelque chose… Les bouddhas silencieux aux visages ouverts vers ceux qui les regardent. Mains ouvertes aussi, ou bien dirigées vers le sol, ou encore relevées en un mouvement qui dit « arrête-toi », ou bien « stop à toute violence ». Cette épreuve de la beauté renvoie à des expériences semblables vécues ailleurs, Venise, qui nous fait penser au personnage central de Thomas Mann, que la beauté du cadre renvoie à sa propre mort et finit par se cristalliser dans l’apparence physique du jeune homme. J’y pense lorsque, dans le petit restaurant où nous tentons de nous nourrir de crevettes enrobées de friture et de morceaux d’anguilles un peu trop grasses à mon goût, je perçois au loin les figures animées d’une jeunesse qui se divertit à coups d’éclats de rire et de tapes sur l’épaule, l’une d’elles séduisant par sa grâce, à l’instar des statues du musée, sans qu’on puisse dire s’il s’agit de celle d’un garçon ou d’une fille. Il suffira bien sûr d’un mouvement, d’un rapprochement, pour que le charme se brise.

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Au coeur du bouddhisme ésotérique

Satsuki a huit ans. Elle est venue avec ses parents et ses deux petites sœurs ce jour-là, à Koyasan, parce que sa professeur de calligraphie, notre amie Kozen (ou Mitsue selon les usages) lui a annoncé notre visite et qu’elle voulait nous rencontrer afin notamment de perfectionner son anglais. Nous sommes arrivés le matin même, pleins de fatigue du voyage qui a duré treize heures et de l’envie de dormir due à notre manque de sommeil et au décalage horaire. Kozen/Mitsue est venue nous chercher à l’aéroport Kansaï International, l’aéroport d’Osaka, et nous a amenés en voiture jusque là, ce village sacré de moyenne altitude (environ mille mètres). Nous avions un peu faim. Nous sommes allés ensemble dans une sorte de petite cafétéria flanquée d’un musée digital, prenant notre premier repas japonais, tout de légumes, de tofu et d’algues. Notre amie nous l’avait présentée comme « her student », nous ne nous attendions pas à ce que ce soit une petite fille. Cette petite fille avait gagné déjà des prix de calligraphie. Cette discipline est extrêmement populaire, il n’est pas rare, comme nous le verrons par la suite, que des expositions soient consacrées aux jeunes enfants et aux amateurs passionnés. Cela va nous poursuivre tout le voyage. Au Japon comme en Chine, le poème est autant dans les mots et leur musique que dans leur forme calligraphiée. Nous le verrons notamment lors de la visite que nous ferons avec Mitsue d’un musée entièrement consacré à la poésie ancienne de l’époque Asuka, contenue dans une anthologie datant des années 760, le Man.yôshû. En attendant, Satsuki reste enfermée dans la voiture de ses parents car elle révise, elle ne veut pas nous sembler ridicule. Enfin elle se libère. Accueil à l’extérieur sur le perron du restaurant. Nous allons visiter ensemble les temples et monastères de Koya. Satsuki a un cahier de notes en anglais qu’elle nous lit avec application. Nous nous demandons si une petite fille de huit ans existe en France qui nous lirait ainsi du japonais qu’elle aurait appris à l’école.

Le mont Koya est le lieu par excellence du bouddhisme ésotérique1 (celui qui promet l’éveil à qui s’engage auprès d’un Maître). Le village est construit entre deux pôles qui sont, l’un, l’ensemble de temples et de monastères regroupés autour du plus imposant et du plus ancien d’entre eux, le Kongobu-ji, inauguré en 832 par le Grand Maître Kobo Daishi (nom qui fut donné de manière posthume au moine Kukai), et l’autre le célèbre cimetière d’Okuno-in. Nous nous dirigeons donc vers le premier temple, mais auparavant nous bifurquons pour aller admirer ensemble les édifices du complexe de Danjo-Garan. Et avec l’aide des explications fournies par notre jeune écolière, nous suivons les étapes de l’édification de ce lieu doté de mystère et de traditions ésotériques. La légende veut que le moine Kukai, rentrant de Chine après son initiation, ait décidé de jeter son dévolu pour la construction de son monastère là où atterrirait son vajra. Celui-ci atterrit fort loin mais deux chiens, l’un noir l’autre blanc (que l’on voit représentés sur un des panneaux du Kongobu-ji) le guidèrent jusqu’à l’endroit (Un arc et des flèches à la main, il conduisait deux chiens, un noir et un blanc. Kobo Daishi fut guidé par ces deux chiens. Traversant la rivière Kinokawa et s’engageant sur les pentes abruptes de la montagne, il croisa alors une femme qui lui dit : « Je suis la déesse de cette montagne. Je vais t’aider. » Ils poursuivirent leur route, suivant un chemin moins raide et arrivèrent soudain dans un vaste lieu dégagé et calme). Aujourd’hui la coutume veut que l’on ramasse les aiguilles de pins en trois brins, comme le vajra, qui sont tombées au pied des arbres, afin d’obtenir sûrement parmi moult avantages, la chance, la santé ou la prospérité.

Le centre du complexe est occupé par la grande pagode rouge, toute en majesté, du Konpon Daito, et tout autour, des annexes, comme le charmant pavillon blanc désigné comme dépôt hexagonal des écritures, témoignage d’affection d’une impératrice consort envers feu son mari, l’empereur Toba. Une remarque incidente : en tous ces lieux, marqués de religion, où un moine a implanté l’origine d’un culte, il est toujours la règle que les Grands du monde se précipitent pour y avoir leur maison, leurs accès, leurs temples. La plupart des merveilles que nous avons déjà admirées et que nous admirerons à Kyoto, à Nara ou ailleurs proviennent des empereurs, des princes et des princesses, de toutes les grandes familles qui ont voulu laisser leur marque. Décidément, les lieux du politique s’incarnent dans ceux du « spirituel », à moins qu’à l’inverse, la religion témoigne de peu de foi si ce n’est dans l’argent et le pouvoir.

Ayant parcouru ces magnifiques endroits, nous atteignons le Kongobu-ji dont le nom est une référence au « Kongobu-rokaku-issai-yuga-yugi kyo », ou « Soutra de tous les Yogas et Yogis du Pavillon à la Couronne de Diamant » que nous visitons pieds nus comme il se doit, ou bien chaussés de savates qui n’en finissent pas de se dégager de nos orteils qui courent après elles, en vain, pour les rattraper, sur un plancher glissant, astiqué par les millions de pieds qui déjà, dans le passé ont patiné sur lui. Satsuki a donné tout ce qu’elle a pu, ses deux petites sœurs avec leur père se sont amusées à pousser les bras du grand moulin à prières. Au moment de se séparer je trouve au fond de nos bagages un paquet de chocolats Lindor que nous avons apportés de France des fois qu’il faille faire un cadeau, eh bien cela tombe bien, car elle les mérite ces chocolats qui sont, en plus, emprunts d’un cachet « made in Switzerland » qui fait toujours plaisir… Nous invitons la famille à venir nous rendre visite en France si jamais ils en avaient l’envie… et je devine que le soir même, la petite fille va seriner auprès de ses parents, dis, quand est-ce qu’on y va ?

Kongobu-ji

Alors, Mitsue nous emmène dans la dernière étape de la journée, et non la moindre : notre hébergement dans un shukubo. Koya a cette particularité que toute la montagne est sacrée, autrement dit l’enceinte du temple principal l’englobe entièrement, donnant la possibilité de multiplier les temples secondaires, il en est cent dix sept dont une bonne soixantaine sont ouverts au public et peuvent servir d’hébergements. On les nomme shukubo. Et c’est dans l’un d’eux, le plus renommé peut-être, le Rengejo-in, que nous allons dormir une nuit et prendre nos repas (comme il n’a de chambre que pour une nuit, nous devrons déménager le lendemain et nous rendre dans un autre, plus petit, moins prestigieux mais plus cher (!), le Daien-in, au bord de la route, près du centre du village). Le Rengejo-in est un vaste domaine. Il contient bien sûr une sorte de chapelle pour la prière, celle du matin dès 6 heures et celle du soir. Il renferme un très beau jardin sec ombragé d’un érable vénérable. Un prêtre en chef règne sur ce domaine, que j’aurai d’ailleurs à rencontrer, puisque Mitsue en a fait la demande pour moi. C’est lui qui anime la prière du matin. Les couchages consistent en des futons étalés par terre, entre des cloisons fragiles nommées fusuma ornées de panneaux portant des textes calligraphiés. Les repas sont pris en commun dans la grande salle, les convives étant alignés de manière à se faire face deux à deux, accroupis ou agenouillés (selon la souplesse des membres) face à un ensemble de petites coupes et de bols contenant des ingrédients non clairement identifiables ou encore seulement par la négative : ce ne sont ni viande, ni poisson, ni racine de plante, non plus que de légumes ou de fruits ayant trop de goût comme l’ail ou l’oignon. Le bouddhisme ésotérique les interdit pour raison compréhensible de préservation de la vie, de toute vie et même de celle des plantes, mais en ce qui concerne les légumes à trop de goût, je ne sais pas… peut-être serait-ce simplement une… faute de goût. Que reste-t-il ? Beaucoup de tofu dont le village s’est fait une spécialité, des champignons trempant dans un liquide, des choses d’apparence plutôt molle avec évidemment peu de goût. Et bien sûr du riz. Et du thé. L’estomac sera peu rempli, mais qu’importe n’est-ce pas aussi afin de nous défaire de nos pesanteurs inutiles que nous sommes là ?

Mr Soba, Gd Prêtre de REngejo-in

Dès six heures, sonne le gong de la salle des prières. J’y trouve surtout des voyageurs européens, américains, peut-être australiens rassemblés là dans un semblant de ferveur. Les chants répétitifs sont prenants, envoûtants. Ils s’interrompent par des silences et des bruits de cloche avant de reprendre, graves, à plusieurs voix. Le grand prêtre dit ensuite une sorte de sermon, en anglais pour que « tout le monde comprenne »… mais personnellement, je ne comprends pas grand-chose. Remonté du fond des prières, il reste à prendre le petit-déjeuner dans les mêmes conditions que le repas du soir de la veille. Je reçois ensuite l’invitation à me rendre chez le prêtre en chef, qui me reçoit fort aimablement, assis en tailleur au fond de son office. De quoi allons-nous parler ? Il me raconte que la fonction qu’il occupe est héréditaire, je comprends donc qu’il est descendant d’une longue lignée dont l’origine peut-être se perd vers les contemporains de la construction du temple (vers 1200, début de l’ère Kamakura). Il a commencé ses études à Koya mais les a continuées à Kyôtô. Je lui avoue ne pas avoir très bien suivi son oraison. Il me raconte alors les dessous de l’histoire, de l’ésotérisme auquel il adhère : croyance en la résurrection, compagnonnage des morts avec les vivants. Les drames n’ont fait qu’emplir l’histoire du Japon, tremblements de terre, explosions atomiques. Les morts lors de ces événements ont réapparu, dit-il, en maintes occasions. Lors du tsunami, par exemple, deux fiancés dans une maison ont essayé d’échapper à la fureur de l’eau, seule la fille s’en est extraite, alors que le fiancé, lui, a été noyé, elle a transporté son corps mais a du se rendre à l’évidence, il était mort. Elle a alors voulu refaire sa vie, mais elle était hantée par la présence du mort. Ayant reçu un peu d’argent elle l’a utilisé pour se construire une maison mais un jour, dans un train, elle a reconnu la personne en face d’elle, c’était le fiancé, qui lui reprochait de ne pas avoir reconstruit la maison qu’ils habitaient autrefois à l’identique. Puis il a disparu. Plus tard elle l’a retrouvé etc. Ces histoires légendaires rappellent celles qui peuplent les légendes du monde entier. On pourrait y voir celle du Dibbouk, que mon excellent ami Jean a joliment raconté dans un roman à paraître bientôt. Le Dibbouk appartient au folklore juif, comme cette histoire de revenant du tsunami appartient à la tradition bouddhiste.

Repas shojin ryori

Notre amie Mitsue nous reprend vers 9 heures avec sa voiture et nous emmène visiter le musée, plein de grandes statues de Bouddha et de guerriers menaçants sensés s’opposer aux divinités malfaisantes, ainsi que de mandalas impressionnants par leur taille, dont un a été coloré du sang de son auteur, puis nous conduit au cimetière Okuno-in, lieu sacré entre tous les lieux sacrés, où toute famille souhaite faire enterrer les restes de ses défunts, pour l’éternité. On y côtoie alors les plus grandes célébrités japonaises, comme toutes les grandes marques de l’industrie et de l’économie financière. Comme les stands d’une grande foire, on passe devant les carrés consacrés aux morts de chez Nissan, de chez Komatsu ou de la Fuji Bank, ou du clan Tokugawa. Cet espace funèbre se prête paraît-il à des atmosphères brumeuses quand on le parcourt dans la solitude, mais c’est loin d’être le cas aujourd’hui, où au contraire, les foules japonaises emplissent le lieu comme une foule parisienne allant pique niquer auprès des tombes du Père-Lachaise.

Mais quand arrive le petit pont sur la rivière Kinokawa c’est autre chose, le mystère et le silence reprennent leurs droits. Vient l’enclos où le moine médite perpétuellement. On raconte en effet que lorsque le moine Kukai eut fini son œuvre, il se mit entre les parois d’un cercueil et décida d’entrer en méditation. Des années plus tard, on ouvrit le cercueil : les cheveux et les ongles avaient poussé mais il était encore vivant, alors on referma le couvercle et on se dit qu’il continuait sa méditation pour l’éternité. On l’alimente encore. Nous avons vu en visitant le Kongobu-ji, les cuisines où sont confectionnés chaque jour les repas qui lui sont amenés (sans doute les mêmes que ceux dont nous nous sommes nous-mêmes nourris). Bien sûr, on n’accède pas à la tombe. Elle est quelque part par là, au milieu des fleurs de lotus dorées qui s’élèvent sur un promontoire ombragé. En sous-sol de l’endroit, en regardant bien, on voit, paraît-il, la trace laissée par Kobo Daïshi quand il s’est assis là, mais je n’ai rien vu, même en plissant les yeux. Au retour, nous croisons des pélerins vêtus de blanc.

Le lendemain nous partirons de Koya par nos propres moyens. C’est-à-dire le funiculaire qui part de la petite gare assez loin de notre shubuko (nous y allons en bus), descend jusqu’à la base du mont Koya au lieu dit Gokurakubashi où nous devons prendre le petit train de montagne jusqu’à Hashimoto. Moment délicieux de déplacement printanier dans un tortillard qui s’arrête à toutes les gares, parfois pour une dizaine de minutes ce qui nous permet de descendre afin de faire des photos, dont celles de chalets, au loin sur le flan de montagne opposé qui ressemblent furieusement à ceux de Suisse. Hashimoto c’est déjà la plaine. Il faut poursuivre par un train qui, déjà, n’est que le métro d’Osaka.

(1) le bouddhisme ésotérique est une variante du bouddhisme rapportée de Chine par les moines Saicho et Kûkai vers 800, la doctrine est aussi appelée mikkyô, elle appartient au mahayana. Selon elle, l’univers entier n’est qu’une manifestation d’énergies émanant de la divinité centrale, le Bouddha Dainichi (Vairocana), lequel est présent partout, dans chaque pensée, dans chaque action, dans chaque parole. Le mikkyô doit son nom au fait que sa doctrine n’est révélée qu’aux fidèles convenablement initiés à ses nombreux secrets. L’état de Bouddha est accessible ici-bas, autrement dit le monde pourrait être le paradis de Bouddha. Afin d’atteindre cet état suprême, l’individu se soumet à des rites élaborés et rigoureusement ordonnancés qui se déroulent dans de petites salles à moitié plongées dans l’obscurité (d’après l’Art du Japon, de Miyeko Murase).

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Chemin de la Philosophie au premier jour d’avril

Par où commencer ? Cela, je pense, a été toujours la première question du voyageur s’en revenant d’une expédition lointaine où il a été le parcoureur de tant de lieux nouveaux (pour lui), le témoin de tant de scènes d’interaction inattendues, le visionneur de tant d’inscriptions, d’enseignes, de noms de rues et de gares, le goûteur de tant de mets nouveaux, le visiteur de palaces, de musées, de temples, l’expérimentateur de modes de vie et de pratiques, l’emprunteur de moyens de transport dont les itinéraires et les cartes lui posaient tant de problèmes d’interprétation. Programmer un voyage pour soi, puis réaliser ce programme en devant parfois l’adapter n’ont jamais été tâches faciles. Il y faut du temps, de l’énergie. De la passion. Ces denrées, nous en avons encore même si l’âge en nous progresse. Au cours de ce voyage, j’aurai atteint l’âge au-delà duquel, selon la fameuse devise d’Hergé, on a fini d’être un lecteur de Tintin. J’éprouve cela comme paradoxal au moment même où je me sentais peut-être plus que jamais Tintin dans une de ses nouvelles aventures qui aurait pu s’appeler, Tintin au Pays du soleil levant.

Oui, par où commencer ? Pas nécessairement par le début. Ne pas suivre forcément la chronologie, même si parfois elle explique bien des choses, notamment que l’on ait été troublé par des situations parce que nous ne les connaissions pas encore, alors que plus tard dans le voyage elles ne nous troubleraient plus, habitués que nous serions devenus à certains faits qui sonnaient pour nous comme des étrangetés, comme cette chose si banale que dans certains pays du monde, on ne numérote pas les étages de la même façon que chez nous, ou bien que nous devions faire attention à ne pas laisser nos baguettes posées n’importe comment autour de l’assiette ou du bol de riz. Commencer par ce qui nous reste de plus beau dans notre souvenir. Pour moi, ce fut la promenade de ce premier samedi, jour de fête pour les Japonais, le long du Tetsugaku No Michi, dit aussi Chemin de la philosophie, à Kyôtô, qui relie, en gros, le temple d’Eikan-do au Ginkaku-ji (Temple d’Argent), avec un détour si on le souhaite avant de le commencer à suivre, par le Nanzen-ji. Son nom vient d’un philosophe zen qui l’empruntait chaque jour pour se rendre à son lieu d’enseignement, Kitarô Nishida. On peut supposer qu’à l’époque (il est mort en 1945) il y avait moins de monde qu’aujourd’hui à se presser le long des berges de ce petit canal aux eaux pures où vivent encore de grosses carpes (qui peut-être existaient déjà, elles?). Mais on ne saurait toujours se plaindre de la présence des foules, elles sont composées de gens comme nous, qui éprouvent comme bien naturel le désir de se promener, voire de pique niquer sous les frondaisons des cerisiers en fleurs, ce qu’au Japon, on appelle hanami. Il y avait donc du monde, ce samedi-là, qui était le début du premier week-end où les cerisiers avaient atteint l’aube de leur floraison, et parmi ce monde, beaucoup de femmes qui, pour l’occasion avaient tenu à revêtir leur plus beau kimono, et de couples aussi, où l’homme, comme la dame, s’était paré de vêtements traditionnels. C’est dire la beauté de l’ensemble, la fraîcheur, l’enthousiasme d’un printemps frais éclos. Les cerisiers du Japon sont de diverses sortes1, certains sont pleureurs, certains sont roses, leurs fleurs peuvent être petites comme des poussières d’étoiles ou grosses comme des papillons, dans tous les cas, elles font penser à de la neige, qu’elle soit fine ou tombant en patouillards comme on dit dans les montagnes valaisannes. Et tout cet étalage de blancheur parfois teintée de rose nous porte en silence d’un temple à un autre.

J’étais déjà venu en ces lieux, mais en plein été, j’avais même déjà visité le Nanzen-ji même si je ne m’en souvenais plus, mais la révélation m’en fut faite lorsque je vis ces panneaux muraux de l’école Kano et ces statuettes en bois que cette fois-là, j’avais photographiés (ce que je ne pourrais plus faire aujourd’hui, le droit à la photographie ayant été supprimé). La première fois qu’on entre dans un de ces grands édifices en bois comme la porte Sanmon dont la première construction date des alentours du XIIIème siècle (époque de Kamamura), on est violemment impressionné par la hauteur du bâtiment, par sa masse, toute en bois et qui nous semble même être faite sans un clou, juste par assemblage de pièces savamment découpées. Il y eut sûrement beaucoup de guerres et de conflits entre les clans à ces époques lointaines, et peut-être même aussi entre les écoles zen qui s’épanouissaient à foison au point que chaque temple marque son appartenance à l’une d’elles (ici à la branche Rinzai, et la guerre à laquelle il est fait allusion est celle du siège d’Osaka en 1614, entre le shôgun Tokugawa et le clan Toyotomi). C’est dans le bâtiment central, dit le Grand Hojo, un peu plus loin, que l’on peut voir les œuvres classiques de la période Momoyama, environ le XVIème siècle, marquée par les débuts de l’école Kano, famille de peintres experts dans l’art de la représentation animale. Leurs tigres sont prêts à nous dévorer et le plumage de leurs aigles brille d’une encre intense. Mais ils ont aussi représenté leurs contemporains, notamment ceux qui s’installent sous un arbre en fleurs pour se livrer paisiblement à une partie de go. Qui étudiera en détails les œuvres des peintres de cette famille reconnaîtra parait-il deux styles, mais qui ne diffèrent l’un de l’autre que par des détails infimes, la finesse des moustaches du tigre peut-être, à moins que ce ne soit la forme des plumes du rapace. On devine les querelles entre les branches familiales sur la meilleure façon de représenter.

Intérieur du Nanzen-ji, Grand Hojo, photo prise en 2017

Le chemin commence vraiment près du temple Eikan-do, où j’étais déjà venu, aussi, mais dont je me souvenais fort bien, car c’est toujours une émotion que de retrouver ce petit bouddha Amithaba dans sa niche qui tourne la tête vers l’arrière afin, dit la légende, d’encourager un peu son disciple, le moine Eikan, qui s’est semble-t-il endormi à le suivre. Le geste est naturel, il exprime comme une semonce, un ordre, un « mais qu’est-ce que tu lambines ? Réveille-toi donc au lieu de rêvasser sur la cime des arbres ». Le Genkaku-ji, quelques kilomètres plus loin, dit aussi Temple d’Argent nous offre surtout un dédale de sentiers dans une nature somptueuse, un chemin serpentant au milieu des étangs, des grands pins et des jardins secs au milieu desquels se dresse le petit temple de bois à la silhouette si élégante, se mirant dans une eau limpide où vivent quelques poissons. Je ne sais pourquoi, la joliesse du bâtiment et son reflet dans l’eau, tout comme la façon dont se presse la foule, manifestement séduite par tant de beauté me rappellent… le petit château d’Azay-le-Rideau, lui aussi bénéficiant des mêmes atoûts et plus connu par son aspect extérieur que par ce que l’on y trouverait à l’intérieur.

Le Chemin de la philosophie est ponctué de petites échoppes pour le repos du philosophe bien entendu, ce sont pour l’essentiel des échoppes artisanales, petites maisons de bois où une cuisinière avisée a su planter trois ou quatre tables, maisons un peu plus vastes avec des intérieurs en salles séparées par des fusuma (cloisons de papier), terrasses offertes au promeneur par un vieil homme qui propose aux passants les gâteaux confectionnés par son épouse, cake au citron ou cake à la canelle, « made by my wife ». Une musique étrange en ces lieux sourd d’un vieux lecteur de cassettes pendant que nous buvons notre thé : des chansons réalistes françaises des années trente… un couple âgé allemand s’arrête à son tour et nous questionne sur l’origine de ces chansons, mais nous ne saurons rien de plus sur la raison d’être de ces choix avant de repartir sur le chemin, passant d’une rive à l’autre, et finissant par nous asseoir à nouveau au bord du canal, dégustant cette fois une glace au thé macha (il fait déjà chaud en ce premier jour d’avril), et moi commençant ma série de dessins à l’encre sur le carnet que j’ai pris avec moi à cet effet. Quand le soleil décline, les fleurs des cerisiers se teintent d’orangé, l’eau devient plus bleue, lentement descend le froid de la nuit.

(Retour par le bus. Le 17. Les touristes étant guidés par de jeunes employés pour qu’ils se mettent en rang comme il faut et qu’ils ne se trompent pas de numéro).

*

Un autre jour à Kyoto. Entre les deux, il y eut une nuit dans une auberge de jeunesse (notre choix d’hébergement, autant que cela est possible, au cours du voyage), petite tour au sud-ouest de la gare, à l’enseigne bien venue d’une chouette avisée, petite chambre à lits superposés, voisinage avec de jeunes élèves qui sont là comme dans un pensionnat de jeunes filles. Nous sommes souvent guidés par nos souvenirs, parfois pour notre bonheur, d’autre fois avec le risque de ne pas retrouver ce que nous avons connu. Ce matin-là, nous avons pris notre bus 215 sur le parvis de la gare, direction un autre temple, le Daitoku, qui nous reste en mémoire comme un lieu de soleil et de grâce, un grand parc de pins soigneusement taillés, « éduqués » par des tuteurs, avec de place en place de nombreux temples « secondaires » (24 au total, dont seuls 4 sont ouverts au visiteur) dont le plus connu est le Daisen-in. Le Daisen-in est un bijou caché, une petite bâtisse construite autour des jardins secs les mieux réussis, et propices à la méditation. Un chef d’œuvre de la période Muromachi. Las, les ordres religieux sont parfois des ordres marchands. Ici la direction du temple a compris le parti à tirer de l’afflux des visiteurs. Contributions financières, interdictions nombreuses (de photographier au prétexte que les touristes feraient le commerce des vues qu’ils prennent, ne serait-il pas plus judicieux de dire simplement que l’on peut mettre entre parenthèses son appareil photo afin d’atteindre un meilleur niveau de concentration). Dommage. Mais le lieu est toujours-là. La galerie de bois court autour des paysages de fiction. L’émotion serait intacte si l’on n’accrochait aussitôt à nos basques une brave dame qui serait là pour nous aider mais nous hurle des mots incompréhensibles en un prétendu français. Nous l’éloignons. On peut enfin respirer avec le rythme des vagues tracées sur le gravier.

jardin sec de Daisen-in, photo prise en 2017

Plus modeste mais plus accueillant, le Korin-in, qui, lui aussi, enserre un jardin de gravier et de rocs voulant exprimer un paradis ancien, avec un buisson d’azalées et des pierres qui seraient le symbole du mont Elysium. Quant au grand parc, il est plein d’interdictions nouvelles et nos pas ne peuvent s’éloigner longtemps des chemins convenus.

1- le cerisier japonais est de l’espèce prunus serrulata et connaît de nombreuses variétés, parmi lesquelles Hisakura, Kanzan, Shirotae… voir wikipedia https://fr.wikipedia.org/wiki/Prunus_serrulata

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Sakura

Sans commentaires. Kyoto et Nara

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Vers le Japon et la Corée

Nous avons eu la chance de pouvoir être passagers invités, nous avons eu la chance d’être reçus à notre arrivée à l’aéroport Kansai International par notre amie Kozen, grande calligraphe qui nous emmène ensuite dans son village de Koya.

Le voyage fait partie de nos vies.

Le Japon est un objectif permanent.

Je comprends que continuer à voyager, de nos jours, contribue à en maintenir l’envie, c’est en cela que nous sommes coupables et pas tant en terme d’empreinte puisque nous ne sommes que pièce rapportée dans un vol qui de toutes manières, que nous l’empruntions ou pas, aura lieu. Mais sans doute pour les générations futures, faudra-t-il que l’envie en diminue.

Aussitôt que l’on dit cela, on est conscient d’avoir dit une énormité. Ne plus voyager sera définitivement couper tout contact avec l’autre, accepter le repli sur soi, en venir à considérer que seules nos pensées ont une valeur, ignorer pour toujours qu’il est d’autres façons de voir, de sentir, de réfléchir. Etre prêt en ce cas à entrer en conflit avec l’autre, le différent, au nom du fait que nous verrions peut-être en lui un monstre, voire un non humain. Les guerres et les conflits ont existé depuis toujours au sein de l’Humanité, et pourtant le fait qu’il y ait eu des rencontres pacifiques entre les peuples a sûrement diminué la tendance à l’affrontement direct. Après la seconde guerre mondiale, des efforts louables ont été faits entre la France et l’Allemagne afin qu’en finisse cette propension à se faire la guerre, qui n’avait que trop duré, depuis 1870 (ou plutôt 71 puisque auparavant l’Allemagne n’existait pas proprement dite), on a voulu pour cela créer des relations entre les jeunesses des deux pays, et ça a marché, du moins pour ma génération.

Aujourd’hui le danger vient de la Corée du Nord, car on n’imagine pas pays plus isolé. Où la haine de l’autre soit à ce point professée à chaque instant. Notre frayeur s’étend à la Russie voisine dont la plus grande partie de la population est volontairement laissée dans la même ignorance et à qui il est facile de faire avaler que nous sommes de dangereux pervers qu’il faut combattre jusqu’au dernier.

La première chose à laquelle pensent les dictateurs c’est à restreindre voire empêcher les voyages de leurs ressortissants à l’extérieur de leur pays. Les gens qui peuvent voyager voient que les autres sont comme eux, ils essaient de vivre, ils cultivent des plantes, ils élèvent des animaux, ils font la cuisine, ils élèvent leurs enfants, et même ils les aiment. Comme eux. Ils pensent, ils lisent, ils enseignent, ils écoutent de la musique et ont une haute idée de l’art. Ils aiment se promener sous les arbres en fleurs, ils aspirent à la paix. Comme eux.

J’ai un peu perdu de vue mon amie chinoise Fan Ping, et je le regrette. Elle vit à Grenoble avec sa femme, venue on ne sait comment de Chine. Elle n’a plus vu ses parents depuis longtemps, je ne pense pas qu’elle prenne le risque de retourner les voir – une fois elle avait pris ce risque et avait bien failli ne pas pouvoir revenir en France – elle attendait beaucoup de la possibilité de leur visite qui semblait acquise il y a cinq ou six ans, mais c’était avant le durcissement du régime de Xi. Sa mère ne pouvait alors venir la voir car elle avait travaillé pour l’État (mais tout le monde travaille pour l’État) et il fallait attendre au moins cinq ans après sa cessation d’activité car sinon elle aurait pu divulguer des secrets (!). Il est probable qu’aujourd’hui le régime aura trouvé d’autres arguments. Et non, ce n’est pas pour limiter l’empreinte CO2 des citoyens chinois…

Mes premiers voyages au Japon m’ont fait aimé ce pays et sa population, je garde un souvenir si ému de cette femme rencontrée à Hiroshima, qui tenait un petit bistrot en bordure du fleuve qui traverse la ville, et qui, malgré les difficultés de langue, nous racontait comment ses parents, en vacances ce jour-là, avaient échappé à l’explosion atomique.

Du reste, notre visite à Hiroshima demeure l’un des moments les plus forts de notre vie.

Je souhaite que le plus possible de gens aient la possibilité de s’y rendre. Soixante quinze ans après l’explosion fatale, les foules continuaient à défiler devant le catafalque pour y déposer des fleurs.

Je souhaite que le plus grand nombre possible de gens s’inspirent des pensées de quelques militants anti-nucléaires japonais, comme le grand écrivain Ôé Kenzaburô (mort récemment), qui s’est tellement opposé à l’arme nucléaire partout dans le monde (il avait renoncé à un voyage en France, lui, le francophile passionné, après l’obtention de son prix Nobel, afin de dénoncer la décision du président Chirac de relancer les essais nucléaires dans le Pacifique).

Ôé Kenzabûrô

Nous allons voir Koya. Kyoto. Nara. Osaka. Puis Naoshima, et le port de Fukuoka. De là nous prendrons le bâteau pour Busan, en Corée du Sud, et finirons notre voyage par quelques jours passés à Séoul.

Avant de partir, il me faut me replonger dans mes livres qui décrivent l’histoire et la culture japonaises. Notamment ceux sur l’Antiquité japonaise, cette période qui s’étend sur peu de siècles (du 6ème au 8ème à peu près) et qui est tellement fondamentale pour la suite et qui voit l’installation des premières capitales, Heijô-kyô (Nara) puis Heian-kyô (Kyôtô).

Je vais dans un pays parce que je le connais d’avant, soit par la littérature ou le cinéma soit pour y être allé déjà à l’occasion d’une rencontre (la plupart du temps scientifique comme ce fut le cas pour moi en 1999 et en 2014, pour C. en 2017). il faut que ce pays soit déjà entré en moi, je n’irais pas quelque part sans avoir acquis de solides connaissances sur le lieu où je vais. Surtout sur l’histoire, et sur les gens, autrement dit sur la culture. La géomorphologie joue aussi un rôle, mais je me rends compte qu’il est un peu secondaire.

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Merci, madame Salvayre

Le dernier livre de Lydie Salvayre est joyeux, et devrait être mis entre toutes les mains, et peut-être surtout dans celles des retraité.e.s comme moi qui sont souvent sièges de cette pensée lancinante du que faire pour sentir son existence la mieux remplie. Ils ou elles se rendraient mieux compte peut-être du point où ce sentiment qui parfois les étreint de ne plus être si utiles qu’auparavant à la société, aux autres etc. n’est que le résultat d’un héritage de la valeur-travail. Après tout, d’abord, l’étaient-ils si utiles que cela, à la société ? Ne les en avait-on pas un peu persuadés, ne leur avait-on pas forcé la main pour qu’ils croient et même déclarent que leur position était importante, centrale même et que peut-être après eux, la situation du monde ne serait plus tout à fait la même. « Ne travaillez jamais » disaient les situationistes, « ne travaillez jamais » répète-t-on sur le bandeau du livre de Salvayre qui a pour titre : « Depuis toujours nous aimons les dimanches ». Aimions-nous les dimanches ? Oui, bien sûr, sauf parfois à leur préférer les samedis qui, eux, sont pleins de promesse pour le lendemain, car le dimanche était toujours hypothéqué, surtout en soirée, par l’anticipation du retour au travail, ce qui n’allait pas d’ailleurs sans quelque préparation inévitable. Le cours du lendemain, les dernières copies à corriger. Juliette Gréco, elle, chantait « je hais les dimanches », ce jour vide et qui sonne creux. Mais il fallait avoir une âme aristocratique pour penser cela, ou bien celle d’un artiste, car les dimanches sont tristes, il est vrai, en ce qu’ils révèlent surtout de détresse chez les ouvriers et les employés qui baguenaudent sans but entre des vitrines closes pour cause de magasins fermés. Le dimanche est alors le révélateur, en négatif, de la misère de la semaine. Avec en plus, allez donc savoir pourquoi, cette odeur de messe à laquelle autrefois même les ouvriers étaient convaincus de devoir aller. Il faut être libéré du travail pour finalement les apprécier pleinement, les dimanches, ou bien être un.e écrivain.e.

Lydie Salvayre n’y va pas par quatre chemins. Pour elle, c’est une affaire entendue, nous ne devrions pas attacher une telle valeur au travail, nous ne devrions pas croire tous ceux et toutes celles qui, à longueur de temps nous distillent la petite musique du travail indispensable pour la réalisation de soi ou du travail constituant la matrice essentielle de nos rapports sociaux. Moishe Postone, que madame Salvayre ne connaît peut-être pas, a abondamment analysé la fonction du travail (il dit souvent « travail abstrait ») dans notre formation sociale (et je me suis fait l’écho de ses réflexions ici et ici), il entre avant tout dans la composition de la marchandise, qui est, pour résumer, concentration de ce travail, et devient le lien unique entre les membres de la société. Ce qui forme société à l’époque du capitalisme, c’est l’échange de travail abstrait qui se produit lors de l’achat- vente. Autrement dit, il n’y a plus que la consommation qui crée lien (il suffit d’écouter les conversations dans les lieux où les gens souvent se rencontrent, comme les salons de coiffure, où les échanges se résument à ceux d’adresses et de bons coups pour acheter moins cher). Lydie Salvayre, sans nécessairement connaître ces analyses ni se reporter aux mannes de l’auguste barbu, fait un constat en accord avec elles. Elle s’en prend à ceux qu’elle appelle « les apologistes du travail des autres ». Car oui, cela va bien, de glorifier le travail quand ce sont d’autres qui s’y livrent, dans le seul but de faire tourner la roue de l’augmentation des rentes et des profits qui ne sont pas perdus pour tout le monde. Aussi avons-nous décidé, dans une très serviable intention de nous adresser directement à ces apologistes-du-travail-des-autres, lesquels s’échauffent, depuis quelques années, au sujet de la « valeur-travail » qu’ils ont hissée au rang de dogme, dit-elle. Car oui, en effet, les apologistes-du-travail-des-autres, tout obnubilés qu’ils sont par le désir d’accroître leur pactole, craignent que notre attrait immodéré pour les dimanches ne fasse vaciller leur modèle qu’ils pensaient jusqu’ici indiscutable.

Ainsi, ce livre complète idéalement le fameux Manifeste contre le travail du groupe Krisis, sauf que bien sûr il est d’un autre registre, si le Manifeste, comme son nom l’indique, était politique, déployant une approche théorique de critique de la valeur (-travail), le texte de la romancière est avant tout lyrique. Amoureuse de la paresse au point même qu’elle ne se donnerait pas la peine d’organiser une pensée, de convaincre un groupe, de fabriquer un discours théorique justifiant le constat. Preuve que la vérité vient toute seule, sans effort, elle en vient aux mêmes conclusions que celles du groupe allemand en se laissant simplement bercer par ses propres inclinations. Les concepts marxiens peuvent être ignorés, semble-t-elle dire, si tant qu’elle se soit posée la question, du moment que l’on trouve sans eux les mêmes enchaînements de constats et de conséquences : le travail est une arnaque, la grande question d’un système global qui ne nous a pas demandé notre avis à la naissance et qui compte bien exploiter au maximum nos dispositions afin de faire accroître une quantité aussi abstraite qu’envahissante : la valeur, autrement dit l’argent.

Creusant tout ce que le travail nous ôte et tout ce en quoi la paresse pourrait s’avérer être sagesse, elle montre en quoi nous sommes conditionnés depuis l’aube du capitalisme par cette valeur-travail qui, loin d’être le pôle structurant de notre être, comme voudraient le voir certains économistes voire philosophes utilitaristes, s’avère en être plutôt la fossoyeuse.

Ce travail nous a façonnés, nous a pétris jusqu’à nous rendre addicts, jusqu’à ce que nous soyons persuadés que nous ne valons rien hors de lui. On a inventé pour cela toutes sortes de stimulations et de promesses, jusqu’à nous convaincre que peut-être nous atteindrions une certaine gloire, en tout cas une forme de reconnaissance après laquelle nous courons tous, comme après un hochet inatteignable qui finira bien un jour par tomber dans un triste ruisseau. Et après le travail, nous continuons à espérer, nous continuons à nous dire que peut-être nous allons faire aussi bien, et même mieux que lorsque nous avions « la chance » de travailler… Evidemment ici, je ne parle pas des activités que nous avons eues et que nous avons encore pour notre plaisir, le plaisir de chercher, par exemple, ou le plaisir de transmettre. Il faut séparer ces aspects là, qui ont été présents en nous, faut-il y insister, les séparer de la part contrainte, celle du travail que nous avons dû faire parce que nous étions payés pour cela, parce que « c’était notre job », parce que s’il nous avait pris tout d’un coup l’idée d’aller voir ailleurs, de lire par exemple des choses qui n’avaient rien à voir avec notre projet de recherche, juste pour le plaisir, juste pour le dynamisme de la pensée, laquelle a besoin aussi, souvent, de s’égarer, de migrer vers d’autres horizons que ceux auxquels l’institution voudrait qu’on se cramponne, alors nous nous serions sentis coupables. Oui, coupables.

Lydie Salvayre n’est ni la seule ni la première à livrer un plaidoyer pour la paresse, elle l’avoue elle-même, ayant eu vent bien sûr de Paul Lafargue autant que de Bertrand Russell écrivant un éloge de l’oisiveté où il assure solidement, campé sur ses deux jambes, qu’il suffirait de seulement quelques heures par jour pour produire ce dont on a vraiment besoin et que s’il existe une telle obsession du travail c’est à cause d’une bourgeoisie qui ne supporterait jamais que les classes laborieuses puissent un jour bénéficier des mêmes temps et de la même qualité de loisir qu’elle.

Mais les temps ont changé me dira-t-on, et comme il est dit dans le Manifeste contre le travail, il advient que les choses ne sont pas si simples, que la séparation entre bourgeoisie et classe laborieuse (pour ne plus dire prolétariat, mot désormais plutôt désuet) ne soit plus si claire, évidente qu’autrefois, puisque parmi les patrons ou les possédants, il en est beaucoup qui travaillent vraiment, eux aussi, ne se contentant plus seulement du « travail-des-autres » mais s’étant convaincu qu’ils devaient travailler eux-mêmes afin de subvenir à des besoins sans cesse croissants, déterminés par la société dans son ensemble (ce n’est pas eux qui en décident), où se révèle que le Capital (cette machine abstraite broyeuse de corps et d’âmes) avale tout le monde, aussi bien les travailleurs exécutants que ceux qu’en France on appelle « les cadres » et même les « cadres supérieurs », aboutissant à cette situation où l’absurde se mêle au tragique : un système qui tourne tout seul, broyant c’est-à-dire aliénant les agents qui en actionnent les rouages. Lydie ne va pas jusque là, elle le pourrait pourtant.

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Sy proche

L’inconvénient des bons romans c’est qu’ils arrivent à nous convaincre, à nous faire nous identifier avec au moins l’un des personnages. Comment pourrais-je par exemple ne pas m’identifier avec ce Sy, diminutif de Seymour, qui a juste mon âge, et sans doute nombre de mes inclinations, tel que nous le fait vivre Paul Auster en son dernier livre ? Pourtant, nous n’irons pas jusque là. Allons, quand même, nous n’en sommes pas encore à oublier notre casserole sur le feu, à l’en retirer sans réfléchir, quitte à se faire de grosses brûlures aux mains, ou à être incapables de descendre un escalier sans rater une marche. Encore moins en sommes-nous à oublier quatre fois par semaine (oui, quatre!) de fermer notre braguette après être allé pisser. Ce qui nous attire vers le personnage de Sy, c’est d’abord son chagrin, son immense tristesse, celle d’avoir perdu l’être qu’il aimait, Anna, poétesse de dix ans plus jeune que lui, qui, un jour sur une plage où un vent mauvais commençait à souffler, générateur de vagues et de sales remous, a voulu se tremper dans l’eau une fois de plus, et n’en est pas revenue vivante. Après cela, Sy s’est senti comme amputé de ses quatre membres. L’image est belle : de même qu’un membre amputé continue de nous faire souffrir, phénomène connu sous le nom de douleur fantôme, la disparition d’un être cher crée en nous une douleur analogue, comme si nous avions été détachés l’un de l’autre d’un seul coup et qu’il en reste à tout jamais la souffrance du déchirement. Il y a quelques temps, j’écrivais un billet sur l’amour en prétendant que oui, l’amour existait, en effet : si la présence de cette douleur fantôme n’en est pas une preuve, qu’est-ce que c’est ? On le devine : ce roman est celui de la fin d’une vie. Cette vie fut traversée d’un amour qui a duré quarante ans. Lesquels succèdent, comme pour tout être humain, à une enfance et une adolescence et par-delà, aux vies des parents, aux héritages de l’histoire. Paul Auster est un expert, comme l’était aussi Philip Roth, pour ce genre d’évocation du passé. En contrepoint des journées tristes que Seymour Baumgartner passe à attendre le passage d’une factrice qui lui apportera quelques livres qu’il ne lira jamais (il ne les a commandés que pour avoir sa visite régulière, c’est dire sa solitude), ou à accueillir la première belle journée de printemps dans son petit jardin de Princeton, bien qu’il ait oublié ses lunettes de soleil, se déroulent donc ses souvenirs et l’évocation de sa famille. Les deux côtés de la famille : un père, né en 1905, autrefois révolutionnaire venu en Amérique avec ses parents depuis la lointaine Galicie, buveur de Slivovitz, tailleur de métier et ayant ouvert un magasin à Newark, une mère plus jeune, Ruth née Auster elle aussi travailleuse du fil et de l’aiguille qui s’était retrouvée veuve très tôt et une sœur cadette qu’il trouve particulièrement emmerdante qui, inévitablement, l’engueulera la prochaine fois qu’ils se verront parce qu’il n’a encore pas pensé à lui téléphoner. L’intérêt d’écrire sur un couple d’écrivains réside dans les mises en abîme que cela permet : l’auteur racontant la vie d’un personnage qui lui-même se raconte au travers de ce que lui ou sa compagne a écrit, et ce qu’ils ont écrit l’un sur l’autre. Façon intelligente de placer un regard au-dessus ou à côté de l’histoire proprement dite, ou de dire ce que le narrateur n’aurait pas osé dire. Par exemple, Anna, qui est décédée, s’exprime au travers des papiers qu’elle a laissés, elle raconte comment ils en sont venus au mariage alors qu’ils n’en avaient pas parlé jusque là et qu’elle souhaitait « garder sa liberté ». Il a fallu pour cela une histoire de vie et de mort, déjà.

Anna est morte en 2008. C’est en 2018 qu’elle lui vient en rêve pour le convaincre de se déprendre d’elle et lui donner en quelque sorte l’autorisation de demander en mariage une Judith qui court un peu autour de lui. Allons, les feux ne sont jamais définitivement éteints. Et pourtant… il n’aura pas ce qu’il désire. Alors on suit notre Sy… il nous passionne à vrai dire de moins en moins. Le livre, Les Mystères de la Roue, qu’il termine (j’ai oublié de dire qu’il est un digne professeur de philosophie de Princeton) nous semble suspect. Livre en quatre chapitres : introduction à l’Auto-Mécanique, Panne à Motor-City, Derby de la démolition, Le mythe de la voiture qui se conduit toute seule. Similarité entre conduite de soi et code de la route (?), corps humains en divers états de crise, excès de la liberté individuelle, Belfast, Sarajevo, Rwanda, tout y passe (un florilège de foutaises, se laisse-t-il aller à penser). Drôle d’idée, associer les époques de notre vie à des comportements d’automobile… Peut-être est-ce pour faire le lien avec la dernière figure féminine qui éclairera son crépuscule : une jeune Bebe (Beatrix) Coen qui vient de Ann Arbor dans le Michigan pour faire une thèse sur les écrits d’Anna Blume, et pour qui il est prêt à tout transformer dans sa maison, mais elle vient de si loin en voiture, et désormais, Sy a peur des accidents, comme il a peur de la mort.

Le livre avant tout, peut-être, mais pas surtout, car Baumgartner sait que la mort d’Anna a quelque chose à voir avec ça, ce dernier jour sur la plage du cap Cod où elle courut à l’eau avant qu’il ne puisse l’arrêter. Anna déjà sur pied quand elle avait annoncé qu’elle allait piquer une tête, et Baumgartner lisait, vautré sur un drap de bain, mais bien qu’il lui eût fait remarquer qu’il se faisait tard et qu’ils devraient rentrer, elle lui avait ri au nez et courait déjà quand il parvint à se mettre debout, si loin devant lui qu’il n’y avait aucun moyen humain de la rattraper. Pas assez de temps. Mais avec Bebe il y a eu tout le temps, plus d’un mois pour la persuader de laisser sa voiture dans le Michigan et de venir en train, mais malgré tous ses efforts il n’est parvenu à rien, et à présent, il est trop tard, et s’il devait lui arriver quoique ce soit sur la route entre là-bas et ici, Baumgartner sent qu’il en mourra. (p. 195)

Je ne dis pas la fin, un peu en forme de pirouette. Ou juste ceci : qu’elle appelle une suite !

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La guerre, l’impensable et la logique

Nous ne pensons jamais que sous la détermination plus ou moins médiate du contexte historique où nous avons vécu. Je suis un enfant de la fin de la guerre, mon esprit a été façonné par ce climat là. Au sortir de la seconde guerre mondiale. C’était une guerre qui s’était bien terminée : le pays où je suis né en est sorti du côté des vainqueurs. Pourtant, cela avait mal commencé. L’attaque allemande, la débâcle, l’occupation, les rafles anti-sémites, l’envoi des jeunes en Allemagne pour participer à l’effort de guerre. Les massacres. Les arrestations. Les exécutions. J’ai encore du mal à imaginer tout ça, malgré les films, malgré les livres et les témoignages. Moi, je suis, comme tant d’autres, sorti de là tout frais, tout neuf, n’ayant rien vécu. Même s’ils étaient pauvres, mes parents étaient heureux, ils savaient que leur situation allait s’améliorer. Mon père était revenu d’Allemagne où il avait travaillé, d’abord chez Messerschmidt en Poméranie puis dans les raffineries de Chemnitz. Maintenant, il venait de trouver un petit boulot de mécanicien qui allait devenir l’affaire de sa vie, une vraie profession, un rêve exaucé : il allait travailler dans les avions. D’abord à l’aéroport du Bourget, d’où ma naissance là. A deux pas des pistes d’envol et des hangars de l’Aéropostale. Quelle chance, j’observais durant tout mon temps libre (c’est-à-dire non scolaire) les avions qui partaient vers toutes les destinations d’Europe, j’allais voir depuis la terrasse de l’aérogare ceux qui revenaient d’un peu partout, y compris de Prague et de Moscou. J’observais avec admiration dans le ciel les nouveaux appareils à réaction qui évoluaient aux alentours des Fêtes aériennes, en juin tous les deux ans, les Vautour, les Trident, les Griffon et autres Météor. Je croyais au progrès indéfini et à l’absence de guerre dans le futur.

Le Bourget

Je le disais à l’instant : cette guerre s’était bien terminée. Les Alliés avaient représenté le camp du Bien, il n’en fallait d’ailleurs pas beaucoup pour être le Bien, face au nazisme et au fascisme. Ils avaient assuré, en quelque sorte. Une Angleterre était là, prête à accueillir ceux qui avaient refusé la défaite. Un homme providentiel était là qui avait réussi à force d’intelligence à faire paraître le pays où je suis né comme appartenant au camp des vainqueurs alors qu’à un moment, il avait bel et bien capitulé. Une Amérique était là pour débarquer sur les plages normandes et réussir à faire se replier l’armée ennemie. Bref, ça n’avait duré que cinq ans. Cinq années terribles mais cinq années seulement. Et après ça, la floraison, les trente années que l’on a dit glorieuses, l’essor des arts et des spectacles, le bonheur de vivre, les repas champêtres, les réunions de famille au son des chansons de Gilbert Bécaud et de Sacha Distel, le Tour de France en juillet, les 24 heures du Mans en juin, les dimanche chez les tantes et cousins à regarder tout l’après-midi Léon Zitrone à la télé, car nous nous réunissions chez ceux qui l’avaient, la télé. Le monde continuait de tourner, certes, avec ses avanies, les guerres coloniales, mais, se disait-on, elles n’étaient que coloniales, c’est-à-dire localisées, les coups de Prague et le Mur de Berlin, Budapest et la peur d’une guerre à propos de Suez. Mais dans notre petit monde protégé et en pleine expansion, ce n’étaient que des vaguelettes. Rien ne pouvait nous détourner d’un destin tracé et, somme toute, plutôt heureux. Et c’est comme cela que se forge une mentalité, un état d’esprit, comme cela que se fabriquent des tréteaux de théâtre et des écrans où se déroulent nos vies. Comme cela que se fabriquent le pensable, et du même coup, l’impensable. Les livres qu’on lisait, les films qu’on aimait, les chansons qu’on fredonnait, c’était une merveille de consolation pour tout ce qui pouvait de temps en temps nous angoisser. Les écrits théoriques des plus grands contribuaient à donner un sens à nos vies. Marx, Freud, Sartre, Camus, Lévi-Strauss, Lacan, la linguistique générative structuraient nos représentations du monde.

Stéphane Audoin-Rouzeau à l’émission C ce soir sur la 5
Guerre en Ukraine, oeuvre personnelle

Pourrons-nous en dire autant d’ici quelques années quand les doutes qui nous assaillent auront pris à nouveau la tournure de la guerre, de la guerre la plus vile, la plus sale, et qui risque, elle, de durer longtemps car on ne verra pas à l’horizon de pôle vertueux susceptible d’en venir à bout ? Récemment, sur un plateau télé (C ce soir, sur la 5) un historien de l’EHESS, Stéphane Audoin-Rouzeau, tentait de nous secouer, de nous réveiller de cette vieille torpeur qui a duré, disait-il, quatre-vingts années. Cela avait été une aberration, de croire que l’on pouvait vivre à jamais dans un monde sans guerre. Lèvres serrées, visage d’oiseau, corps ascétique, il nous balançait à la figure que cela n’allait pas durer. L’Europe avait bâti une eschatologie, la parousie d’une Europe sans guerre, termes bizarrement choisis dans le langage de la théologie, l’eschatologie étant le discours sur la fin des temps, et la parousie désignant le moment où le Christ est revenu parmi nous et où nous vivons désormais dans la paix et la concorde. Il est vrai qu’il fut un temps pas si lointain où un historien américain avait décrété l’avènement de la fin de l’histoire… Il n’en fallut pas plus pour qu’au contraire ladite histoire se déchaînât… Pourquoi dites-vous cela ? Lui demandait-on, et il répondait que nier la guerre c’était nier la politique, se fondant pour cela sur la fameuse éternelle phrase de Clausewitz selon laquelle la guerre est la politique poursuivie par d’autres moyens, et ne voyant pas, bien sûr, que raisonnant ainsi il se livrait à un sophisme. Car qu’entraîne la phrase de Clausewitz ? Certainement pas que la politique implique la guerre, mais la réciproque : la guerre implique toujours la politique (puisque comment une chose pourrait être la continuation d’une autre sans impliquer la présence de cette autre?), mais alors on ne peut plus dire que l’absence de guerre entraîne l’absence de la politique, car la converse est que l’absence de politique implique l’absence de guerre. Croire que de A implique B, on peut déduire non-A implique non-B, c’est commettre cette faute qu’Aristote déjà pointait du doigt dans ses Réfutations sophistiques, en la nommant affirmation du conséquent. Et c’est grave, docteur ? Oui, très. Car confondre « A implique B » et « B implique A » c’est tout simplement abolir la distinction entre les causes et les effets. Je sais, on me dira qu’on n’en est plus là aujourd’hui, au temps des fake news et des informations créées de toutes pièces, mais quand même… Bref, cela pourtant n’abolit pas l’essentiel de l’argumentation, à savoir que croire en un monde définitivement sans guerre relève de l’illusion. Et pourtant cela demeure dans le domaine de l’acte de foi. Il n’y a pas de déduction qui mène à cela. Il n’y a que des faits empiriques qui nous le font redouter. Comme l’attitude belliqueuse de la Russie, la volonté de Poutine d’imprimer son empreinte historique en rétablissant les vieilles colonies de l’empire, et le climat de haine à l’égard de l’Occident qui semble prévaloir en Russie. Et puis notre impréparation totale, le fait d’avoir vécu si longtemps avec la persuasion que nous n’aurions jamais à faire face à une guerre sur notre sol, ni sur celui de nos voisins immédiats. Des propos lénifiants se sont répandus, on allait vers toujours plus « d’humanité », de paix, vers toujours moins de violence. Steven Pinker, le philosophe cognéticien américain, a même prétendu chiffres à l’appui que la violence avait considérablement diminué avec le temps. Finies les armées mongoles ou les hordes de huns qui détruisaient tout sur leur passage, villes et palais, les guerres modernes, s’il y en avait, allaient être infiniment plus soigneuses et soucieuses de la vie des gens. Rien n’est moins sûr aujourd’hui, où des tyrans sont dotés d’armes nucléaires. Le souci louable de quelques vies mis en exergue par quelques armées se disant vertueuses (lesquelles ? Où sont-elles?) sera vite compensé par des catastrophes dont nous ne pouvons hélas aujourd’hui pas imaginer l’ampleur.

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Une expérience neigeuse

J’ai souvent eu peur de la neige, peur, quand elle tombe, qu’elle ne s’arrête plus de tomber. Qu’elle nous ensevelisse. Ce n’est pas le cas quand elle tombe en ville bien sûr : là, on sait bien qu’il y aura toujours quelque chose pour se raccrocher, un poteau, un arbrisseau, une vitrine. On sait bien aussi qu’elle n’arrivera pas à nous recouvrir, surtout lorqu’on habite un cinquième étage… Mais à la montagne oui. Surtout à mille huit cent mètres d’altitude, quand le foyer – d’un poêle en pierre ollaire – a son ronronnement parfois interrompu par une bourrasque de vent soudaine. C’est toujours pareil : le temps s’obscurcit, de fines particules voltigent dans l’air, et, en présence de vent, il se forme des stries qui rayent le paysage, lequel demeure pourtant visible un moment. Ensuite cela se gâte, l’intensité du vent confondu avec les tombées de neige fine donne au paysage l’allure brouillée d’un lavis qui vire au gris. Puis parfois le vent cesse, la neige n’en continue pas moins de tomber. Droite. Mais alors la plupart du temps, les flocons grossissent, ils deviennent des corolles qui s’épanouissent avant de s’écraser sur le sol. La nuit arrive. Les halos de lumière pâle que laissent les rares réverbères, ou les fenêtres restant allumées des chalets voisins, font briller les flocons comme si c’étaient des insectes transparents envahissant la campagne. De lourds paquets de cette ouate blanche s’amoncellent au creux des portes closes. On a le sentiment que les toits s’alourdissent et l’on en arrive à craindre qu’ils ne s’effondrent sous tant de poids. On ferme les yeux puisqu’il n’y a plus rien à voir. Jusqu’au matin. Où la neige a cessé de tomber mais où se révèle l’étendue des congères et des concrétions blanches qui se sont formées au cours de la nuit. Les lumières sont éteintes. Dans le brouillard blanc, se distinguent au moment où le soleil arrive un peu à percer la masse nuageuse, des dentelles d’arbres et de branches. Dessin au crayon fin, non appuyé, qui grise le blanc des flancs montagneux juste ce qu’il faut pour qu’on perçoive quelque chose.

Un flocon de neige se pose sur le dos de mon gant, puis, en fondant, il dévoile une forme hexagonale presque parfaite. Un autre flocon atterrit à côté, brisé d’un tiers, mais la partie restante garde intactes les quatre branches délicates. Plus molles, celles-ci disparaissent en premier. Un minuscule noyau blanc, tel un grain de sel, résiste un moment avant de se changer en goutte d’eau. Léger comme la neige dit-on. Mais la neige a un poids, autant que cette goutelette. Léger comme un oiseau, dit-on. Mais eux aussi ont un poids.

Je descends en raquettes afin de rejoindre la route qui ne sera pas ouverte à la circulation des voitures avant le mois d’avril, maladroit comme un albatros, je me lance à l’assaut du vide comme si je plongeais vers le fond de la vallée. Mes raquettes, mon corps et moi, nous nous enfonçons légèrement à chaque pas, laissant derrière nous des empreintes de géant. Les pas émettent un couinement d’oiseau qui sonne d’autant mieux que tout est silence. Lorsque je rejoins la route, elle est pleine d’ornières qu’y ont laissé des skieurs ou autres raquetteurs, les creux et les bosses ont déjà gelé. Je trébuche et me casse la figure tête la première. Ma pommette et ma lèvre me font mal. Je perçois au loin la veste rouge de ma compagne.

Aucun son n’arrive à transpercer cette matière liquide et nuageuse.

Enfant, j’avais lu qu’un flocon de neige avait besoin d’une fine particule de poussière ou de cendre pour naître. Que les nuages n’étaient pas constitués uniquement de molécules d’eau, mais aussi de particules de poussière et de cendre montées lors de l’évaporation de l’eau. Lorsque deux molécules d’eau se combinent dans un nuage pour former le premier cristal de neige, c’est autour d’une particule de poussière ou de cendre qui en constitue le noyau. Le premier cristal à six branches se combine avec d’autres qu’il rencontre durant sa chute. Si la distance entre le nuage et le sol était infinie, le volume du flocon serait également infini. Mais en réalité la descente n’excède pas une heure. Les flocons demeurent légers du fait des espaces vides entre les combinaisons de branches des cristaux. Ces espaces vides piègent les sons, les y enferment, de sorte que la neige impose son silence à l’environnement. Quant aux branches, elles réfléchissent la lumière dans toutes les directions, donnant à la neige sa couleur blanche.

Neige au dehors, neige au dedans, mon sentiment de la neige rencontre ma lecture. Car je lis le très beau roman de Han Kang, Impossibles adieux, qui se passe en Corée, et plus précisément en grande partie dans l’île de Jeju, qui est tout au sud, que l’on peut joindre par avion à partir de Séoul. Une jeune femme, Gyeongha, malade et perclue de douleurs, dont le sommeil est traversé de cauchemars évoquant des êtres morts, raides comme des troncs noirs, est appelée au chevet de son amie Inseon, évacuée de Jeju vers un hopital de Séoul après un grave accident domestique – elle s’est tranchée deux phalanges avec une scie électrique pendant qu’elle taillait des troncs d’arbre pour en faire l’oeuvre que lui avait suggéré Gyeongha suite à son rêve. L’amie la prie d’aller dans son île afin de donner à boire à l’oiseau Ama, perroquet blanc qui ne peut subsister sans eau au-delà de trois jours. Se posant à l’aéroport de Jeju, elle apprend que c’est le dernier vol qui se pose. La tempête est trop forte. Il lui faut alors prendre un bus, puis un autre, avant d’arriver au plus près de la maison d’Inseon, mais il lui reste au moins encore trente minutes à marcher dans la neige dans un relief incertain, sur un chemin plein de bifurcations où elle sera bientôt atteinte par la nuit. Sa maladie se rappelle à elle par de violents maux de tête. Elle rêve d’un lit bien chaud où elle pourrait s’oublier. Le chemin est plus long que prévu. La neige tombera toute la nuit et bien plus longtemps encore. Arrivera-t-elle pour sauver l’oiseau ? Au point nodal de ce récit, les bifurcations cessent d’être des alternatives dont une seule serait poursuivie, pour devenir des voies multiples qui se superposent. Où est le rêve ? Où est la réalité ? Passons-nous sans cesse d’un monde à l’autre ? Que faut-il croire ? Que faut-il entendre ? Ne surnage qu’une seule réalité. Historique. Bien réelle. Celle des massacres quis se déroulèrent ici dans les années quarante huit, quarante neuf, quand l’armée traquait de soi-disant rebelles vivant dans les montagnes centrales de l’île. On découvre ainsi à qui et à quoi renvoient les mystérieux troncs noirs de ses rêves.

Dans la neige, j’attends
Qu’Inseon poursuive son récit.

Inseon chuchote faiblement, laissant sa tête reposer dans la neige, la bougie entre ses deux mains.
J’ai l’impression d’être dans du coton.

Les textes en italiques sont des extraits de Impossibles adieux, roman de Han Kang, traduit du coréen par Kyungran Choi et Pierre Bisiou (éditions Grasset)

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Critique de la critique: la science est-elle une construction fétiche?

Après « comment agir dans un monde dominé par ce qui a un prix », inpiré des philosophes de la tendance critique, Adorno, Kurz ou Postone, mon lecteur ou ma lectrice pourrait penser que je m’arrêterai là, validant toutes les thèses de ce courant. Ce n’est pas si simple. Nul n’a la vérité entièrement pour soi, même si elle est délivrée de manière négative. C’est un pas que nous franchissons quand nous comprenons que toute vérité présentée de manière positive nous enferme, que toute totalité affirmative conduit au totalitarisme. Seulement la négation ne peut s’exercer que s’il y a déjà des éléments positifs. Dans la langue ordinaire, la négation n’est jamais première. Dire que le ciel n’est pas bleu, c’est toujours répondre à un locuteur qui a prétendu qu’il l’était, bleu.

Affiche annonçant une conférence de Grothendieck en 1972 au CERN

Ainsi, après avoir suivi l’exposition de la démarche de Robert Kurz, partisan d’une pensée critique qui s’attaquerait aux catégories mêmes du capitalisme et donc au fondement de ce que notre volonté d’interpréter le monde érige comme tentative de solution naïve à la contradiction fondamentale, il nous faut marquer un temps d’arrêt, nous reposer en quelque sorte (d’une prose le plus souvent indigeste surtout quand elle réside dans une laborieuse traduction de l’allemand au français, épousant les longues tournures à base de nominalisations qu’affectionne la langue de Goethe quand elle tombe aux mains des philosophes) et ce faisant nous demander si nous sommes prêts à accepter en bloc l’ensemble des critiques kurziennes, y compris quand elles prétendent s’appliquer à la science. J’ai déjà exprimé une forme de doute en insinuant qu’à voir partout des rapports-fétiches, on risquait de sombrer dans le nihilisme. Mon doute devient plus fort encore quand la théorie, décidément très ambitieuse, veut s’en prendre à la science. Ainsi, Kurz dans Gris est l’arbre de la vie… après un passage où il voue toute théorie sociale au domaine pur et simple de l’idéologie (car reposant sur une distinction structure / action qui ne peut être que ramenée à un effet du patriarcat producteur de marchandises moderne) ajoute : Même les sciences de la nature sont elles-mêmes finalement soumises à ce caractère idéologique, en ceci qu’elles aussi sont liées à la constitution-fétiche sociale et ne peuvent de ce fait qu’être aussi peu « impartiales » que la théorie sociale. Il va de soi que ce genre d’affirmation doit être prouvée avant d’être assénée. Selon Kurz, Marx aurait distingué (à tort semble-t-il) idéologie et scientificité, en se contentant de comprendre celle-ci comme simple réflexion « impartiale »… cela est bien pauvre comme pensée épistémologique. Si la science se définit comme simplement impartiale, encore faudrait-il définir qui sont les partis… La conception ressemble ici à cette vision médiatique selon laquelle on serait dans la science à partir du moment où on équilibre la présence des pour et des contre. Evidemment, il n’en est pas ainsi. Et si la science se distingue de l’idéologie ce n’est pas en vertu d’une « impartialité » voire même d’une « objectivité » qui reste un concept vague mais en vertu de l’existence de montages expérimentaux extrêmement complexes qui permettent de décentrer les observables par rapport au point de vue d’un observateur (ceci s’applique même aux mathématiques comme l’avait montré en son temps un certain Pierre Raymond qui avait écrit un livre intitulé Le passage au matérialisme, paru chez Maspéro dans les années 70. Les théories mathématiques, les théorèmes etc. sont aussi les produits d’une pratique qu’on peut qualifier « d’expérimentale » en ce qu’ils sont sans arrêt soumis à l’épreuve de tests logiques qui ne dépendent pas de l’écrivant).

La critique de la science n’est pas nouvelle. Elle imprègne le marxisme traditionnel, tout autant que la philosophie spiritualiste ou l’école de Francfort, sans parler bien sûr de Heidegger qui en a fait son fond de commerce. Nous connaissons la malheureuse affaire Lyssenko, triste épisode où Staline avait cru démolir la « théorie bourgeoise » de l’hérédité énoncée par Mendel parce qu’elle était bien peu conforme au dogme marxiste traditionnel. A la place, Staline avait rendu tous les honneurs à un obscur ingénieur qui voulait ensemencer la Sibérie grâce à des méthodes de culture alignées sur le matérialisme dialectique. D’où résultèrent échec désastreux et famine. Il faut croire que ce vieux démon fait régulièrement surface dans les remous causés par la réflexion autour des idées de Marx. Pourtant, nous rappelle bien Kurz, il y eut un Marx qui reconnaissait la valeur de la science. Mais c’était « le mauvais Marx » (!), le Marx « progressiste », celui qui était encore sur le versant de la modernisation, n’ayant pas opté définitivement pour l’analyse du fétichisme. Car bien sûr, on l’a compris, la science n’est que l’hyperdéveloppement d’un aspect de la contradiction capitaliste, celui qui mène aux hausses de productivité et donc à la rentabilité du Capital. Vu comme ça, en effet, on ne voit pas pourquoi on s’agite tant dans les labos. Après tout, à quoi servent les vaccins, à quoi sert la recherche médicale, autant tous crever. En plus ce sera en parfaite conformité avec le slogan kurzien de « grise est la vie », tellement grise qu’elle ne vaut pas le coup d’être vécue. L’avantage du discrédit porté a priori sur la science est bien connu : il permet à bon compte d’éloigner toute objection sérieuse comme émanant d’une vision positive voire positiviste.

Avoir une vision critique authentique de la société c’est aussi en avoir une de la science et de la connaissance, ce n’est pas nier la science comme simple reflet de cette société, car elle ne l’est pas, contrairement à ce qu’aimeraient penser, par souci de simplification, certains philosophes critiques qui n’ont en réalité que peu de connaissances scientifiques et, encore pire, peu de connaissances mathématiques, et donc pas de connaissance authentique de l’histoire des sciences et particulièrement des mathématiques. Ils n’ont pas lu Cavaillès, le grand philosophe-résistant – dommage pour eux car ils percevraient une conception du rapport de la théorie à la pratique qui leur échappe complètement – auteur d’essais d’une grande profondeur sur la logique et sur la science, sur Cantor et les transfinis et qui montre à quel point la Science est plongée dans une histoire, elle aussi, mais une histoire du Concept. Cette histoire-là n’affleure que tendanciellement avec l’histoire globale, elle n’a presque rien à voir avec le Capital (même si par instant, on doit bien reconnaître une influence sous l’emprise d’intérêts extérieurs, mais ce ne sont que des intérêts extérieurs, il n’y a aucune urgence à prouver la conjecture de Goldbach, même si parfois, un peu, il y en aurait une à prouver que P ≠ NP – car cela est vital pour le fonctionnement des banques – mais c’est juste un moment de rencontre tangentielle, savoir que P ≠ NP est vital en soi pour les mathématiques elles-mêmes).

Prenons l’exemple de la logique que je connais (à peu près!) bien. Il y a plusieurs façons de la considérer : un regard lointain et superficiel peut en faire une auxiliaire de la science positiviste et du capitalisme (voire du « libéralisme »), une étude plus serrée verra là au contraire un terrain inévitable de recherche, ouvert à la critique et pas seulement à « l’affirmation », inévitable car, bien sûr, on ne conçoit pas d’avoir quelque discours que ce soit qui ne se fasse avec un souci de cohérence, d’enchaînement des idées, de prévision des objections, ni d’un certain sens de… la contradiction ! Tout le monde sera d’accord, je crois, pour admettre qu’il n’est de connaissance véritable que de démonstration. Il est vrai que la logique dite classique a prétendu s’imposer comme carcan de la pensée, elle a colonisé une certaine philosophie, qu’on a qualifiée d’analytique, et que cette entreprise était lancée sous les auspices du positivisme le plus radical. La bataille des idées est omniprésente : si nous voulons exercer notre puissance de négativité, il faut qu’il y ait eu préalablement quelques affirmations positives. Je ne blâmerai pas de manière brutale les logiciens du XIXème siècle, les Frege et les Russell (qui servent de base à la philosophie analytique), car sans eux, la critique qui s’en est suivie n’aurait pu se faire. Or on sait qu’après eux, un large mouvement de contestation s’est produit, dont les grands noms furent ceux de Gödel et de Turing, surtout connus pour leurs théorèmes montrant que les grands systèmes n’arriveraient jamais à tout couvrir dans l’ordre de la connaissance (Gödel en montrant l’incomplétude de tout système qui prétendrait simplement contenir la théorie des nombres entiers, Turing en montrant les limites de la notion de calculabilité – il est même impossible d’écrire un algorithme qui permettrait de prévoir si un programme informatique va bien s’arrêter!). Si on veut aujourd’hui poursuivre cette avancée théorique, c’est en prenant en compte ces résultats de façon honnête et loyale, ce qui signifie qu’on ne va pas les extrapoler de manière excessive, à la manière de pseudo-épistémologques du genre de Dominique Bourg prétendant que toute connaissance est impossible et qu’aucun théorème n’est prouvé (cf. conversation avec lui à Morges en 2021) etc. Tous les théorèmes que nous connaissons sont réellement prouvés. Il existe seulement des assertions qui demeurent conjecturales, ainsi que des énoncés dont on a pu prouver qu’ils étaient indécidables. Prendre en compte de manière loyale les résultats obtenus par Gödel et Turing signifie simplement que l’on ne doit pas faire comme s’ils n’existaient pas en se retranchant dans le fantasme théorique d’une théorie complète quand on sait qu’elle ne peut pas l’être, fantasme qui accompagne volontiers ce qu’on nous vend comme Intelligence Artificielle, qui n’est en aucun cas une intelligence.

Fac similé de notes prises par Alexandre Grothendieck au cours de son long hermitage dans l’Ariège, dont on se demande bien ce que le capitalisme pourrait faire

La logique et les mathématiques ont fourni à l’esprit contemporain une multitudes d’objets théoriques et de raisonnements qui n’ont rien à voir avec le maintien du capitalisme : ils ne feraient plutôt bien souvent que le menacer car c’est ce dernier qui est incapable d’intégrer les idées produites. Comment peut-il comprendre l’idée de transfini ? Comment peut-il seulement fournir une approche « rentable » d’une C-algèbre ou d’un topos de Groethendieck ? Le capitalisme retire certains aspects « affirmatifs » de la science, comme la possibilité d’écrire des algorithmes facilitant ou remplaçant certaines tâches, mais il n’en avale jamais les éléments critiques. Or, ces élements constituent le réel, ce sont eux en effet qui marquent les bornes, les obstacles infranchissables par une subjectivité avide, ce sont eux qui font sans arrêt retour lorsqu’on croit s’en être débarrassé pour adopter une attitude « libérale » (transiger avec les principes). Qu’il soit impossible d’avoir une théorie complète de l’arithmétique (et donc a fortiori de tout domaine qui la contient) voilà un élement du réel. Une borne. Un obstacle infranchissable. Cette impossibilité est à l’image de celle qui est brandie au-dessus du capitalisme : son impossibilité de fait, à continuer de se reproduire indéfiniment.

En rejetant la science sous la dénonciation globalisante qu’elle serait par essence positive, affirmative et non critique, les adhérents à la pensée de Kurz se privent de son contenu critique.

Et c’est quand même un comble, qu’une théorie se disant critique rejette des contenus authentiquement critiques pour le simple plaisir de se complaire dans les limites d’une théorie qui finirait bien peut-être un jour par devenir… positive.

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