Un article de l’Obs rappelle opportunément qu’il y a cinquante ans, juste cinquante ans, aux présidentielles où Valéry Giscard d’Estaing fut élu, le représentant du Front National, Jean-Marie Le Pen faisait… 0,75 % des voix. Nous en sommes aujourd’hui à admettre de façon résignée sa prochaine arrivée au pouvoir. Comment cela a-t-il été possible ? Les chroniqueurs habituels incrimineront comme d’habitude les petits jeux tactiques, toujours jeux dangereux, comme lorsque Mitterrand trouvait malin de porter en avant la voix du Front National parce que cela permettait de diviser la droite et ainsi, de pouvoir à bon compte assurer une majorité au second tour des législatives à la gauche de gouvernement, grâce à des triangulaires, ou bien, plus récemment, quand l’actuel président pensait qu’avec un tel adversaire il serait toujours facile de l’emporter, vue l’aisance avec laquelle il avait triomphé en apparence de MLP lors des débats télévisés. « Ils sont si nuls ». Bêtise de qui croit l’autre éternellement plus bête que soi. Ces stratagèmes et ces calculs à deux balles ne sont cependant que des causes superficielles, la traduction du fait que la politique se révèle à jamais comme un jeu de masques, qui amuse la galerie pendant qu’en dessous s’agitent des mécanismes autrement plus déterminants. Les historiens, à la différence des journalistes, ont souvent dégagé les grandes tendances sous-jacentes à ce qui peut sembler n’être que les remous de l’histoire. Les recherches sur l’histoire du capitalisme montrent que les courants politiques sont pour l’essentiel l’expression de visions en apparence distinctes mais qui finissent par se rejoindre de la lutte pour la survie d’un système qui les a vu naître et dont ils sont les enveloppes plus ou moins trompeuses. En posant la question « Quand commence le capitalisme ?», l’historien Jérôme Baschet met à jour un espace de temps, situé entre 1450 et 1750, où les choses se sont faites progressivement pour aboutir à un basculement à la deuxième de ces dates : il avait beau y avoir avant des sommes d’argent colossales (provenant notamment de l’extraction d’argent dans les mines de Bolivie, mais aussi du commerce international), il fallut attendre les alentours du milieu du XVIIIème siècle pour qu’apparaisse réellement le capital en tant que tel, c’est-à-dire en tant que rapport social, avec la construction des fabriques, l’apparition du salariat et le passage de la production par la forme marchandise. Parmi les facteurs décisifs qui ont conduit à cette « révolution », Baschet en indique un qui paraît fondamental et doit nous faire réfléchir : l’abolition des lois qui, en Angleterre, jusqu’à cette date, régissaient encore la charité publique et faisaient que la valeur « solidarité » était un impératif qu’il n’était pas question de remettre en cause. En supprimant l’Edit de Speenhamland(*), les gouvernants anglais, suivant en cela les recommandations de Burke et de Bentham, voulaient obliger les pauvres à entrer dans le régime du salariat, à se joindre ainsi à la grande armée des ouvriers qui allaient bâtir notre monde, fait uniquement de production, de commerce, d’égoïsme et de cynisme. Le règne de l’individualisme s’instaurait. La réalisation de profit et les gains de valeurs étaient plus fondamentaux que la cohésion sociale. Les guerres les plus atroces pouvaient bien avoir lieu, opposant les impérialismes les uns aux autres, elles ne faisaient qu’alimenter la machine de guerre en accroissant les bénéfices de l’industrie. Les formes religieuses antérieures, qui avaient maintenu, il faut bien le reconnaître, une idée globale de charité profitable à la cohésion sociale, laissaient la place à des visions fétichistes du réel momentanément utiles pour assurer la part subjective du fonctionnement du capitalisme : antisémitisme, racisme, xénophobie. Une idéologie dite « libérale » se mettait ainsi en place, prétendant apporter le bonheur individuel essentiellement par la consommation des biens, elle pouvait avoir un aspect chatoyant mais gardait toujours sous le coude sa variante terrifiante : le recours brutal aux idéologies que nous venons de mentionner. Nous sommes aujourd’hui dans une phase qui correspond à ce dévoilement brutal. Les philosophes et historiens Robert Kurz et Roswitha Scholz, à la suite d’Horkheimer, ont plusieurs fois affirmé que libéralisme et fascisme constituaient les deux faces d’un même processus visant à « la socialisation par la valeur ».
L’individu que je suis, qui essaie modestement de penser mais n’y arrive pas toujours, n’en croyait pas ses yeux et ne voulait pas le croire : ces théoriciens exagéraient. Eh bien non, puisqu’aujourd’hui nous avons sous les yeux la preuve que cela existe : un agent de l’idéologie libérale qui donne en public et en direct le pouvoir à l’aile fascisante du système. Comment caractériser autrement le geste de Macron dissolvant l’Assemblée Nationale, en réponse à la demande formulée par le RN, en sachant très bien que son soi-disant « adversaire » est en ordre de marche et prêt à ravir la majorité des circonscriptions françaises, alors que ceux qui seraient théoriquemzent à même de lui damer le pion, à savoir les partis de la gauche parlementaire sont, eux, au contraire, empêtrés dans des contradictions insurmontables ?
(*) Au dire de Jérôme Baschet, l’édit de Speenhamland de 1795 était une loi qui « manifestait la permanence d’une ancienne logique (féodale) de fixation locale des populations et la persistance d’une économie morale traditionnelle selon laquelle tout être humain doit être aidé à ne pas mourir de faim ». Il fut aboli en 1834 et cette abolition « a joué un rôle décisif dans l’accélération de l’exode rural et la formation d’un véritable marché du travail. De fait, les penseurs libéraux qui militaient contre Speenhamland avaient parfaitement conscience que le nouveau monde qui se mettait alors en place, et notamment la généralisation de la discipline du salariat industriel, passait par la destruction du principe de charité, soit ce qui, sous le nom de caritas, avait été le principe constitutif du monde social dans le système féodo-ecclésial. In Quand commence le capitalisme ? De la société féodale au monde de l’Economie, ed. Crise et Critique. p. 56
L’annonce du décès de Paul Auster ce 30 avril (annonce faite, au dire du Monde, par une amie de la famille sans, semble-t-il, le consentement de ses proches et notamment de son épouse Siri Hustvedt, ce qui est mal comme l’a dit cette dernière) m’a causé de la tristesse. Non que ce fût mon auteur préféré, j’avais lu en effet bien peu de choses de lui jusqu’ici, si ce n’est, il y a plus de trente ans, sa trilogie new-yorkaise, bien plus récemment, son livre écrit avec son gendre photographe sur les crimes de masse perpétrés aux Etats-Unis et, plus récemment encore, son dernier roman, Baumgartner, dont j’avais dit ici tout le bien que je pensais, mais, peut-être justement à cause de ce dernier livre, en raison du fait qu’il venait d’entrer dans ma vie.
France, Paris, octobre 1998 Portrait de Paul Auster, écrivain américain.
Ludovic Carème / Agence VU
Curieuse coïncidence que quelqu’un entre dans votre vie au moment où il va mourir, d’autant que tous les deux, lui et toi, aviez le même âge et que donc vous auriez pu vous rencontrer bien avant (je dis ici « rencontrer » au sens virtuel car je n’irai pas jusqu’à croire que j’aurais pu le rencontrer dans la vie réelle, et j’emploie la seconde personne du singulier pour me désigner à dessein afin de me conformer à l’usage du dernier livre que je viens de lire de lui). Pas étonnant donc que, passant récemment à Arles devant la librairie de Actes-Sud qui fut sa maison d’édition française, tu te rues sur le rayon de ses livres, dont évidemment, la plupart sont actuellement en réimpression. Tu jetais donc ton dévolu sur Chronique d’hiver, que tu avais ignoré au moment de sa parution (en 2012 aux Etats-Unis, en 2013 en France). C’est un livre où Auster se penche sur son passé à partir du point de vue conféré par un âge qui, à l’époque, lui semble canonique alors qu’il paraîtrait aujourd’hui à lui comme à toi la prime jeunesse : soixante-quatre ans. A ce moment, il lui reste donc encore treize années à vivre et nous ne saurons sans doute jamais les événements et les sentiments qui auront jalonné cette fin d’existence, en tout cas nous ne les saurons jamais racontés par lui. 251 pages pour raconter sa vie, c’est bien peu. Il faut y introduire des tours de magie et des lueurs d’intelligence en permanence qui vont permettre de pratiquer l’ellipse en ne montrant de soi qu’une partie, certes, mais la plus significative.
Plus que la chronologie de ses souvenirs, ce sur quoi se penche Auster est l’histoire de son corps, des souffrances qu’il a endurées, des marques qu’il a subies. Et oui, quel meilleur guide à travers soi que son propre corps ? N’est-il pas l’éternel compagnon, le témoin ultime de nos souffrances comme de nos joies ? Il s’agit peut-être d’une constante d’ailleurs, le long de son œuvre, en tout cas de la plus récente, puisque dans Baumgartner encore, le personnage central faisait irruption dans notre conscience au travers de ses douleurs, brûlure à la main (ayant saisi une casserole surchauffée car il l’avait oubliée sur le feu), puis au genou suite à une chute dans l’escalier de sa cave (comme sa main lui faisait mal, il n’avait pas pu tenir la rampe). Ici, dans cette Chronique, cela commence dès l’âge de trois ans et demi quand, accompagnant sa mère dans les rayons d’un supermarché de Newark et y ayant rencontré un petit camarade, il entreprend en sa compagnie de faire de longues glissades sur la surface lisse du sol, jusqu’à, évidemment, atterrir sur un établi de menuisier en bois et se faire très mal à cause d’un clou qui dépasse et lui déchire la joue. Première cicatrice. Plus tard, à douze ans, ce fut, au cours des premiers jeux de balle, la percussion par un gros balourd de ses copains fonçant sur lui, qui le laissa au sol, inconscient et transporté à l’hôpital où un certain docteur Kohn lui fit les points de suture indispensables. Nouvelles cicatrices.
A plusieurs étapes de sa vie, son corps a traduit les émotions qu’il a vécues, comme lorsqu’il a cru souffrir d’un infarctus et qu’il n’avait qu’une irritation de l’œsophage (après s’être bourré d’un sandwich au thon!), lorsqu’il a souffert des yeux (déchirement de la cornée gauche, puis droite) ou qu’il a eu un caillot de sang dans la jambe à la suite d’un voyage New-York Copenhague en classe économique, ce qui l’a contraint à rester immobilisé pendant plusieurs semaines puis à marcher avec une canne pendant plusieurs mois, ou bien lorsqu’il a fait de terribles crises de panique, notamment après le décès de sa mère. Il raconte aussi l’accident qu’il a eu en rentrant chez lui avec sa femme et sa fille. Pendant tout le trajet en voiture il n’était pas très bien, sa femme le mettait en garde sans arrêt mais finalement, tout allait bien se terminer, ils allaient enfin être chez eux, lui était un peu impatient (il avait envie de pisser), alors au moment de tourner à gauche dans une grande avenue, tout près de leur maison, il a estimé qu’il avait le temps de passer avant qu’un fourgon n’arrive au carrefour, mauvaise appréciation, le fourgon allait beaucoup plus vite que la normale et il y eut une forte collision. Sa femme Siri restait immobile, on craignait qu’elle ne se fût briser la nuque, fort heureusement, il n’en fut rien. Mais depuis, il avait cessé de conduire. Il raconte la mort de ses parents, qui avaient divorcé, le père crise cardiaque en faisant l’amour, ce qui, contrairement à ce que l’on pense souvent, n’est pas une belle mort… en tout cas pas pour le ou la partenaire, la mère morte à 77 ans, ce qui s’avérera justement être l’âge de la mort de Paul en 2024. Il parle beaucoup de son enfance et du rôle joué par le sport (base ball, football américain).
Il raconte aussi ses souvenirs sexuels, très tôt son réconfort d’avoir un compagnon en la personne de son sexe qui lui apparaît alors ressemblant, de par cette sorte de casque qui le domine, à un petit pompier. Puis un beau jour, le petit pompier se montre lieu de béatitude et alors, toute son adolescence est mobilisée par une seule chose. Au début, des flirts innocents avec plein de filles de son lycée, on n’ose pas trop toucher la chair, juste effleurer les seins au travers des pulls et des chemisiers, on a connu ça nous aussi, puis l’amour avec des prostituées, dont une à Paris, qui lui dira des vers de Baudelaire.
Un corps, malheureusement ou heureusement, cela demande à être casé, mis à l’abri, protégé, hébergé sous un toit, alors à un moment du récit, il décide de prendre comme cadre de narration la liste des divers logis qu’il aura occupés dans sa vie, en tout vingt et un au moment où il écrit, dont plusieurs en France dans les années 71-74, à Paris (3 rue Jacques Mawas, 29 rue Descartes etc.) mais aussi en Provence, près d’Aups, où il vit avec sa compagne d’alors (relation difficile, faite d’aller-retours. Il épousera celle-ci à son retour aux Etats-Unis, un moment en Californie, et ils auront un premier fils, né en 1977. mais très vite ils divorceront, en 1978).
Il fait à Paris la rencontre des Français, et ce n’est pas triste à lire ! Paul Auster détaille avec lucidité nombre de nos défauts, à nous Français, de quoi nous rendre pas si fiers de l’être. Son premier logis parisien sera situé au 3 de la rue Jacques Mawas, dans le quinzième arrondissement, où il fait venir un accordeur de piano aveugle qui lui dit, avec une sorte de satisfaction, qu’il a lui-même habité dans cette rue pendant la guerre car, lui dit-il, il y était facile de trouver un appartement. Pourquoi ? Parce que les Juifs (il dit « israëlites ») qui habitaient là « étaient partis ». Ah bon, et où étaient-ils partis ?Ca je ne sais pas, mais en tout cas presque aucun n’est revenu. Auster est stupéfait. Au début, il ne comprend pas très bien, ou bien il refuse de croire ce que l’autre lui dit. Puis il se rend à l’évidence. Telle a été écrit Auster la première d’une série de leçons sur la vie à la française qui t’ont été inculquées à la dure dans cet immeuble. La deuxième viendra d’un épisode de la Guerre des Tuyaux. Il n’a pas fait attention au fait que la chasse d’eau coulait au grand dam des voisins ; il reçoit un mot de la voisine du dessous qui lui annonce qu’elle a écrit au propriétaire et que si celui-ci ne l’expulse pas, elle sera prête à le dénoncer à la police. Auster voit là une caractéristique des Français qui, plutôt que chercher un accord à l’amiable sont toujours prêts à passer d’abord par la loi et les autorités. Une foi illimitée en la hiérarchie du pouvoir, une croyance aveugle dans les voies de la bureaucratie pour redresser les torts et rectifier la plus petite injustice. La même dame fulmine quand la compagne de Paul, venue à Paris, joue du piano l’après-midi, alors il va tenter de s’expliquer avec elle et ainsi fait sa connaissance, elle s’appelle madame Rubinstein. Alors qu’ils s’invectivent, il a la lumineuse idée de lui dire qu’il est bien triste que deux Juifs soient en train de se disputer de la sorte, et cela réussit… à l’avenir elle le saluera et cessera de l’importuner.
Rue Jacques Mawas dans le XVème arrondissement
Ces Chroniques sont aussi parcourues par la mort. Pas étonnant quand il s’agit du corps et de ses aspérités. Auster passe en revue toutes ses rencontres avec elle, depuis la fois où, lorsqu’il avait 14 ans, il a vu un de ses copains à 30cm de lui se faire foudroyer. Et du côté familial l’apprentissage tardif que sa grand-mère paternelle avait tué son grand-père un soir de dispute. En mai 2002, il a au bout du fil sa mère qui lui semble plus heureuse qu’elle n’a jamais été. Il reçoit un coup de téléphone le lendemain qui lui annonce qu’elle est morte. Il part alors dans le New Jersey où elle habite et là, il est complètement perdu, il reçoit l’aide d’une cousine et de sa fille, il est titubant et va très mal. Il boit plus que de raison et s’endort, il est réveillé par la voix d’une autre cousine qui lui glapit le pire mal de sa mère défunte. Le voilà ramené à ce qu’il a à peine soupçonné lorsqu’il était enfant, la mésentente entre ses parents, les vagabondages de sa mère, un échange téléphonique surpris où la voix d’un homme disait au revoir et où sa mère répondait au revoir chéri.
Dans un passage en revue des parties du corps, il s’arrête sur la main, raison de citer un poème de Keats (« Cette main vivante, à présent chaude et capable / D’une étreinte fervente, ne manquerait, serait-elle froide / Et dans le silence glacial de la tombe,. De hanter tant tes jours et tant transir les rêves de tes nuits / Que tu souhaiterais ton coeur tari de sang / Pour qu’en mes veines à nouveau puisse la vie rouge affluer, / Et toi calmer ta conscience. Regarde la voici / Vers toi, vers toi, je la tends… »), mais aussi d’évoquer Joyce répondant à une femme se déclarant tellement honorée de serrer la main qui a écrit Ulysse : « Permettez moi de vous rappeler que cette main a fait aussi bien d’autres choses ».
Keats
Et puis les fois où il s’est vraiment fâché où il a été prêt à cogner, comme lorsqu’il a pris le train un 1er septembre en France, venant d’Avignon, dans une terrible cohue comme seuls les connaissent les moments de départ ou de retour de vacances en France, et qu’à l’arrivée à Paris, pris avec sa femme et sa fille dans la bousculade au moment de prendre le taxi, il essaie de prendre ses bagages pour aller à une autre station où là, un chauffeur de taxi refuse de les emmener parce qu’ils vont trop près ! Il jette de rage un sac contre la voiture, le chauffeur en sort furieux pour lui casser la gueule, mais lui est encore plus furieux et prêt à en découdre, si bien que le chauffeur bat en retraite. Auster excelle dans la manière d’établir des contrastes, ici entre ces deux hommes qui fulminent et une femme noire qui passe, nonchalamment, en charriant sans efforts ses bagages sur sa tête.
Mais surtout, ce court récit de vie est parcouru d’une lumière, d’une providence, celle qu’irradie la femme de sa vie, Siri Hustvedt, qu’il a rencontrée, il s’en souvient bien, le 23 février 1981, « vingt jours après ton trente-quatrième anniversaire et seulement quatre jours après son vingt-sixième, tu l’as rencontrée, l’Unique t’a été présentée, la femme qui est avec toi depuis ce soir-là il y a trente ans, ta femme, le grand amour qui t’a pris par surprise au moment où tu t’y attendais le moins ». Quel duo magnifique ils auront ainsi formé pendant plus de quarante ans, tous deux aussi grands écrivains l’un que l’autre, lui avec cette œuvre qu’on lui connaît, elle avec ses multiples talents qui la font autant romancière qu’essayiste, et qui ont commencé leur vie de couple en se lisant des histoires.
Au moment où est écrit cette Chronique, Paul Auster traduit des poètes français pour établir une anthologie. Parmi eux figure Joseph Joubert, poète et moraliste mort en 1824. Joubert avait écrit : « La fin de la vie est amère ». Et Paul ajoute : « Neuf mois après avoir écrit ces mots à soixante et un ans, il note, à propos de la fin de vie, une formule non seulement différente mais bien plus exigeante : il faut mourir aimable (si on le peut). Si on le peut. Il n’est probablement pas d’accomplissement humain plus grand que d’être aimable à la fin, que cette fin soit amère ou pas ». Voilà bien en somme le message qu’Auster aura voulu nous laisser. Essayer d’être aimable, même à la fin, c’est sans doute le programme le plus ambitieux que nous puissions avoir, plus ambitieux que toutes les résolutions de premier janvier ou que toute promesse faite à soi-même de combattre les injustices. Il a l’avantage d’impliquer peu de monde, n’engageant que nous-mêmes.
Joseph Joubert
Sur la fin, il entendra la voix des morts : il se rappelle un voyage fait à Hambourg avec son éditeur allemand, ils ont l’idée d’aller à Bergen Belsen, et là, surplombant un endroit où il est dit que 50 000 soldats soviétiques sont enterrés, il a une hallucination : il entend les morts hurler.
La Terre hurlait…
Auster fait partie de ces grands romanciers (beaucoup sont américains, mais certains ne le sont pas, comme Rushdie ou Murakami, ou bien, parmi les Français, Le Clézio ou Modiano) qui réussissent à créer un monde hors duquel, dès que nous y avons pénétré, nous avons peine à sortir, ils ont usé toute leur vie, toute leur énergie, à le faire vivre, souvent ce monde emprunte à leur vie propre, comme ici, d’autres fois aux récits et aux histoires qu’ils ont entendus dans leur jeunesse. Les personnages qui le peuplent sont nos voisins, nos amis. Lire leurs romans c’est comme entreprendre un voyage, et de ce point de vue, je ne vois guère de différence entre le fait de décrire l’un de mes périples (comme celui, récent au Japon et en Corée) et celui de décrire le contenu d’un livre que j’ai aimé. C’est pourquoi aussi la littérature nous apprend tant, nous montrant ce que nous ne pouvons percevoir par nous-mêmes car nous n’avons que le temps d’une seule vie, et pourquoi aussi elle est souvent plus forte que la théorie.
Nous ne pouvons mieux vérifier à quel point la société fabrique l’individu, comme le fait une machine, qu’en regardant fonctionner une autre société que la nôtre. La nôtre, nous y sommes trop immergés, nous voyons à travers ses propres yeux, nous sentons avec ses propres sens et même, nous la pensons avec ses propres structures intellectuelles, nous n’arrivons donc pas à l’objectiver, tandis que l’autre, nous ne la voyons ni ne la sentons ni ne la pensons avec ses structures mentales ou perceptives à elle, mais avec les nôtres, et cela introduit un décalage propice à la réflexion. Et la fameuse impression d’« incompréhension » entre les cultures, bien entendu. Mais cette incompréhension est un mythe, elle n’est que l’effet du décalage de nos structures. Elle ne fait que reprendre l’idée que nous ne pourrions jamais comprendre les comportements d’autrui parce que nous ne sommes pas lui, ou comme si seules nos structures étaient les structures valides, les autres renvoyant à quelques bizarreries inaccessibles à nos sens et à notre pensée. Et bien non, il faut reprendre ici sans doute le chemin des réflexions d’un Levi-Strauss qui a voulu nous montrer que l’on était capable de « comprendre » pour peu que nous adoptions un point de vue décentré, ne consistant pas dans le point de vue unique d’un « je » qui s’estime tout puissant. Il faut pour cela faire l’effort (parfois presque surhumain) de s’abstraire, de regarder du plus haut possible comment s’agencent les pièces d’un puzzle, de ce puzzle qui forme une société ou une culture. J’ai le sentiment souvent que nous y parvenons bien mal, que Levi-Strauss à force de patience y est parvenu peut-être pour les sociétés qu’il a étudiées, en Amazonie ou en Australie, à partir de la confrontation des mythes et des pratiques culturelles (en particulier culinaires), mais que cela ne s’est guère étendu à d’autres. Ce voyage au Japon remet ces considérations au devant de ma pensée, d’autant que Lévi-Strauss, au Japon, il y est allé et qu’il en a même tiré un livre, qui est un recueil de conférences : L’autre face de la Lune, écrits sur le Japon, publié dans la collection dirigée au Seuil par Maurice Olender. Certes, il y confesse son ignorance (Claude Levi-Strauss n’a jamais à proprement parler « travaillé » sur le Japon), mais il dit avec ravissement que le voyage qu’il a fait et qui n’a pas excédé six semaines a opéré « un véritable tournant dans [sa] pensée et dans [sa] vie ».
Il est commun de dire, parmi les Européens, que « le Japon nous dépasse », que nous n’y comprenons rien, que nos schèmes d’interprétation sont inopérants. De fait, ça ne fonctionne pas comme chez nous. L’ordre, le respect, la distance sociale, tout cela nous surprend, nous ne comprenons pas comment cela est possible. Il est courant d’entendre exprimé un agacement : nous ne pourrions jamais savoir ce qu’ils pensent vraiment, leur courtoisie et leurs courbettes cacheraient, paraît-il, une extrême hypocrisie, ils nous souriraient mais derrière le sourire, il faudrait entendre un « va te faire voir ! ». Dans ma naïveté d’autrefois, j’avais photographié dans les rues de Kyôto, quartier de Gion, une geïsha qui, par pur hasard, avançait à ma rencontre et souriait. J’avais rendu publique cette photographie en prétendant que cette jeune femme me souriait, suscitant la moquerie d’un correspondant que je connaissais un peu, vivant au Japon depuis longtemps, qui m’avait répondu : elle ne vous sourit pas, elle exprime son agacement à votre égard. Et cela sans doute était vrai. Mais cela nous renvoie-t-il nécessairement, de façon simpliste, à une pseudo incompréhension voire pire à une hypocrisie supposée des mœurs ? N’est-ce pas plutôt que les signes s’agencent autrement et que dans la syntaxe d’un langage difficile à apprendre – comme le sont tous les langages – un acte qui nous paraît simple, comme celui de sourire, revêt structurellement une signification distincte que celle que nous lui attribuons communément ? Il faut apprendre à parler. Il faut apprendre que par exemple, le verbe « oser » dans le parler de Suisse romande n’a pas la même signification que dans celui du centre de la France. « Au Japon, la coutume veut que… » et on croit avoir tout dit, comme si la notion de coutume, à nous devait être étrangère. Alors que nous aussi avons nos coutumes mais que nous ne les voyons plus, celle de nous chamailler, celle de nous croire les plus forts, tout en acceptant la servitude, comme le font tous les peuples de la Terre, à un semblant de Loi, à une constitution ou à ce qu’on appelle un « système de valeurs ». Ou à des mythes nationaux (comme le montre la soi-disant affaire Depardieu qu’on expliquerait par l’esprit « naturellement » rabelaisien que partageraient les « bons Français »). Vues de loin, les pratiques d’une autre culture, par exemple japonaise, peuvent nous paraître sublimes ou ridicules, où est la différence ? Le soin mis par le personnage de Wim Wenders à nettoyer les toilettes de Tokyo nous émeut et nous semble être symbolique d’un style de vie doté d’une grande poésie, mais à côté de cela, le conformisme et la passivité dont on dit qu’ont témoigné les agents de l’industrie nucléaire au moment de l’accident de Fukushima nous révoltent (comme si dans des cas semblables, nous n’aurions pas d’attitudes similaires, le comportement visant à s’en remettre à un supérieur hiérarchique en cas de difficulté non prévue étant chose du monde la mieux partagée).
Epilogue à Perfect Days, le film de Wim Wenders
L’aspect machinique de la société, de toute société, se montre le mieux quand il y a un bug. On aura fait un geste inattendu. La carte magnétique se sera toute seule démagnétisée dans notre poche et nous aura laissés dans un profond embarras à l’entrée de la ligne de métro parce que nous pensons dans un premier temps que nous n’avons pas su la recharger. Un retard se sera produit là où il ne s’en produit jamais. Un passager se sera trompé de place dans un Shinkansen. Il aura pris celui de 10h18 au lieu du 10h22. Un homme aura regardé une femme droit dans les yeux. On aura fait attention à un détail qui aurait du être ignoré, un chien qui se sera échappé, une femme de statut précaire cherchant un peu de monnaie au fond des rendus des automates. On se sera trompé de sens dans l’ordre des salles du temple que l’on visite. On aura mis la carte d’abonnement dans la fente destinée aux billets à l’unité. On aura mal compris la direction de la file d’attente. Incidents qui génèrent des moments de panique furtifs, de brusques arrêts de la machine, qui nous la révèlent tout à coup pour ce qu’elle est, une machine. La mise sur le même plan des aspects techniques (la carte démagnétisée) et socio-culturels (avoir regardé quelqu’un dans les yeux) est à dessein car ils sont tous les ingrédients d’une machine. Une machine est ainsi la somme de ses pannes et de ses modes de survie à celles-ci. Venue d’une autre machine, notre perception s’attache aux pannes de celle que nous avons sous les yeux comme si nous pensions avec fierté que « chez nous, cela ne se passerait pas comme ça, nous ne sommes pas aussi « compliqués » ». C’est à voir, bien sûr.
Et que reste-t-il à l’individu dans tout cela ? Peu de choses même s’il n’est pas rien. Les structuralistes avaient raison – tel est mon point de vue – de dire qu’il n’était jamais que l’effet dans une structure. C’est pour cela qu’on peut tendre à l’excuser d’être ce qu’il est (souvent lâche, passif, servile…) et qu’en même temps on peut lui en vouloir tellement (il est si aisé d’en faire un bouc-émissaire, si aisé d’en faire un fétiche propice à l’expression de tous nos mécontentements).
Mais l’effet dans une structure, c’est déjà quelque chose, c’est entendre comme une suggestion que d’un effet pourrait naître une transformation. D’où surgirait tout à coup comme une idée de liberté. Le pas de côté, l’invention d’une écriture (voir au musée national de Corée son moment de surgissement dans le royaume de Silla), la création musicale, le subreptice changement dans un rythme. Toutes les sociétés, toutes les cultures connaissent cela, en quoi elles sont toutes dotées d’histoire.
Gare de Kyoto
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La structure qui émerge le plus peut-être dans le monde asiatique centré sur la Chine, le Japon et la Corée, est celle de l’emboîtement de carrés, tous limités par des enceintes. Cette structure physique est en même temps une structure mentale. Chaque fois que je reviens du Japon, pendant ces jours confus où la fatigue accumulée et le décalage horaire nous font dormir à des moments décalés, je fais des rêves qui restent en moi par la suite. Une fois dans le passé, c’était le rêve blanc, celui de devoir affronter une blancheur absolue, laquelle m’avait épouvanté : était-ce signe de mort, d’effacement total du disque dur ? Cette fois-ci je me réveille avec ces mots : « We are the Meaning », Nous sommes le Sens, complétés par (approximativement) : nous devons nous aider nous-mêmes à nous en sortir. Aussitôt, je vois les enceintes, celles des monastères et des châteaux, des capitales aussi, dont le plan provint presque toujours de celui de Ch’ang, la capitale des Tang, qui inspira les capitales coréennes (Gheongju par exemple), puis japonaises, comme Heijio-kyô et Heian-kyô. Mon rêve me dit que notre esprit est structuré comme elles, sous forme d’enceintes successives et que ce que nous devons faire, mais nous avons en nous les ressources pour cela, c’est de les franchir toutes, depuis le centre jusque vers l’extérieur. Ceci fait, nous serons toujours le Sens mais enrichi des épreuves subies, libéré en quelque sorte. C’est là où l’expérience du voyage nous conduit vers nous-mêmes. Et aucune autre ne nous fournit cela, car aucune autre ne nous donnerait autant de difficultés éprouvées dans notre corps certes, mais aussi et surtout dans notre esprit, qui a dû s’adapter à ce dont il n’avait pas l’habitude. Notre voyage agit à ces moments comme une sorte de psychanalyse, qui ne mettrait pas au premier plan nos fantasmes ni nos failles individuels mais nos représentations collectives, afin d’opérer face à elles enfin un pas de côté, même minime.
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Lorsque je raconte mes voyages, comme je viens de le faire plusieurs semaines de suite, je tends à adopter un point de vue non critique. Voilà bien, diront certains, le plus parfait esprit bourgeois qui se satisfait de ce qui lui semble une aventure mais est loin d’en être une et qui s’émerveille d’un rien. En somme une adhésion à une forme qui serait purement dictée par l’idéologie régnante.
Je l’ai dit plus haut, concernant mon voyage à Seoul : en voyageant, nous cherchons à fuir quelque chose, une réalité que nous ne voulons pas voir, ou que nous ne voulons plus voir (elle nous assaille tous les jours, nous ne savons plus comment la gérer etc. nous sommes dans la position de ce couple d’Israëliens dont j’ai parlé, rencontré à Naoshima, qui, selon ses propres dires, voyageait pour fuir la situation actuelle). Je veux bien concéder cet aspect des choses. Et pourtant, il y a, dans le voyage, tout ce que je viens de dire plus haut, ces moments de dépossession de soi, ces écarts à notre norme vécue qui nous obligent à réfléchir, à comprendre qu’il y a d’autres visions du monde que la nôtre.
Un auteur que je lisais récemment, qui se veut très critique envers la société et va chercher jusque dans l’idéologie des Lumières la cause de ce dont elle souffre, remettait en cause, à juste titre, le faux universalisme, mais ce faisant, il ne faisait que partir de la vision occidentale du monde (car les Lumières, qu’est-ce donc d’autre qu’une formation idéologique propre à l’Occident?). De façon générale, l’histoire du capitalisme n’est perçue en général que sous l’angle occidentaliste. Or, il existe aussi un capitalisme ailleurs, en Orient, en Extrême-Orient, au Japon, en Corée, en Chine. Il n’a pas les mêmes racines. D’autres systèmes l’ont précédé. Je ne sais pas du tout si le terme d’idéologie bourgeoise convient à la description de la société japonaise, par exemple, si là-bas, il y a une notion de sujet qui lui correspond, il me semble même qu’au contraire, l’individu-sujet dominant de l’Occident n’y est pas présent. Se rendre compte de cela devrait élargir nos perspectives, nous permettre de relativiser l’importance de l’Occident dans nos réflexions, d’éviter peut-être de nous enrager à l’égard de nous-mêmes dans des élans passionnels qui ont parfois quelque chose de mortifère.
Seoul possède l’un des plus beaux musées du monde, si ce n’est le plus beau. Le Musée Nationalde Corée. Beau d’abord par son architecture, long rectangle avec des ouvertures vers le ciel, hall central large comme une avenue et de part et d’autre, sur trois étages, des salles où sont exposées trouvailles archéologiques et œuvres splendides, suivant, au premier étage, le cours de l’histoire, depuis le paléolithique jusqu’aux années 1910, époque où la Corée que ses habitants appelaient alors Chôson du nom de la dynastie régnante, perdit son indépendance et tomba sous l’occupation japonaise. C’est l’occasion de retrouver le bout d’histoire que nous avons observé au Japon, à Asuka, lieu où s’était implantée la première capitale, Fujiwara-kyô, en plein VIIème siècle, dont le plan et toute la tradition culturelle venaient justement de Silla, l’un des anciens royaumes composant la péninsule, avec Koguryo et Paekche. C’est comme si deux bouts de notre voyage se recollaient. Avec en amont le paléolithique symbolisé par une pièce rare, un biface de l’âge de pierre récolté là où l’on pensait que l’on n’en trouverait pas, car on croyait en une dichotomie de l’espace préhistorique qui aurait séparé (c’est le carton d’exposition qui le dit) les cultures de l’âge de pierre d’Europe et d’Afrique de celles de l’Asie du Sud et de l’Est, les premières étant celles du biface (handaxe) et les secondes du galet aménagé (chopping tool). Ce genre de détail me fait toujours jubiler, il ne sert pas à grand chose de les connaître, mais ils ont ceci de particulier de nous plonger en une fraction de seconde dans un univers de recherche. Le temps, le plus de cent mille ans, et jusqu’à trois millions d’années, s’annule et nous devient proche, nous pourrions pour un peu tenir entre nos mains ces témoignages de nos origines communes. Ces trouvailles qui renversent les fausses certitudes m’enchantent aussi, montrant que toute classification, toute séparation est destinée un jour à être subvertie.
Avec les premiers temps historiques, viennent les premières grottes. Les parois de l’une sont reproduites, peintures d’une grande finesse et d’une grande expressivité, reliées à des légendes et des croyances religieuses, ici les Dragons protecteurs des tombeaux, gardiens des quatre points cardinaux, assurant à l’espace l’harmonie du yin et du yang, à l’heure où s’implante l’antique royaume de Koguryo. Le royaume de Paekche (ou Baekje, selon les translittérations) n’est pas en reste, il est le siège d’un important développement artistique et artisanal à partir du premier siècle. Silla vient un peu après, et a ceci de notable qu’outre le fait d’avoir été baptisé le « pays de l’or » en raison de ses ressources et de sa spécialisation dans le travail du métal précieux, on voit s’y répandre l’écriture, donnant naissance à une vraie « littérature », consistant au début dans des inscriptions sur des stèles, avant de déboucher sur des feuillets manuscrits quelque peu analogues à ceux que nous avons vus à Asuka, au musée de la Man.yôshû. Les conflits entre les royaumes sont nombreux au cours de cette période, certains disparaissent, d’autres prennent leur place, comme Palhae (entre 700 et 926), baptisé « le Pays de l’Est Florissant» qui se place sous l’autorité conjointe du confucianisme et du bouddhisme, avant d’ouvrir la voie à une première unification des royaumes (Silla unifié), au cours de laquelle l’art combine les styles de Paekche, de Koguryo et des Tang chinois pour donner lieu à de colossales images de Bouddha parfois ensevelis sous des dômes au sommet de montagnes (près de Gyeongju, grotte de Seokguram).
En 1392, un général aventureux, du nom de Yi Seonggye, renverse le pouvoir et repousse les conquérants japonais, s’installe en maître sur la péninsule, entre temps devenue Goryeo (d’où viendra le nom donné en Occident de Corée) et fonde la dynastie de Joseon (ou Chôson)(nom dérivé de la dénomination donnée au tout premier peuple ayant vécu sur la presqu’île, de Gojeoson) qui va se perpétuer au pouvoir jusqu’en 1910 (et aura des descendants encore bien après, qui vivront dans le palais de Seoul de Changdeokgung jusque vers les années 1960), date à laquelle l’empereur capitulera face aux forces japonaises.
Le Musée National de Corée ne se contente pas de retracer toute l’histoire d’un pays, mais il la situe en contexte : le troisième étage est consacré à toutes les autres cultures du monde, Mésopotamie, Grèce antique, Rome, Inde, Amérique centrale, toutes représentées par des œuvres ou des reproductions d’oeuvres de premier plan. On rêve d’un équivalent pour nos propres cultures, qui exposerait en un seul lieu les vestiges de la Gaule, la colonisation romaine, les Francs, Clovis, Hugues Capet, le Grand Siècle et la Révolution, unis dans un parcours didactique qui nous montrerait aussi bien les premiers textes de loi que les sceptres des rois, les reliques du Moyen-Âge, ou l’uniforme des sans-culotte, mais il est vrai que telle entreprise donnerait lieu à tant de querelles d’historiens que sans doute vaut-il mieux ne pas y songer.
Nous sommes encore au coeur de la société coréenne et de ses croyances, avec ses rites funéraires, ses cérémonies de mariage et ses rites de passage à l’âge adulte dans le Folk National Museum, tout près du palais Gyeonbokgung. C’est là que regardant avec étonnement un film sur les rites encore actuels sur l’île de Jeju, de glorification de la nature, inspirés du shamanisme, je rencontre ce coréen âgé qui me parle de ses craintes pour l’avenir de son pays.
Lee HyeinJung Jaeho
L’art contemporain coréen s’expose au MMCA, on y trouve notamment The More The Better, de Paik Nam June (1988), première œuvre video jamais réalisée : Paik Nam June, dit-on sur l’affiche, a créé l’art communiquant avec le monde à travers la télévision à une époque où Internet n’existait pas encore. The More The Better est une installation video à grande échelle basée sur 1003 moniteurs conçue comme faisant partie de la célébration des JO 1988, le système, arrêté entre 2018 et 2022 a été restauré. En faisant cette opération, les conservateurs ont réalisé que « toutes les œuvres ne pouvaient durer éternellement, la technologie et l’environnement changeant sans cesse ». On conclut sur l’affiche que cette œuvre est « l’épitome d’une collection variable ». Amusant, ce moment d’une prise de conscience d’une caractéristique fondamentale de l’art qui est d’être, quoiqu’on en pense, voué à disparaître (combien de chef d’œuvres de la Renaissance ont péri dans les flammes). Gim Hongsok réfléchit sur les conditions de production et de réception de l’art au moyen d’une installation qui comprend divers environnements pour les mêmes objets. Mais Lee Hyein me touche davantage. Elle est résolue à partir sac au dos, équipée d’une tente bivouac et de son matériel de peintre pour saisir sur le vif des fragments de nature en faisant ressentir sur la toile tous les inconforts, toutes les imperfections dues à sa situation. Cela donne des séries de petites toiles dont l’ensemble s’intitule La Seconde Vie, j’aime cette peinture modeste, de fruits tombés sur le sol parmi des feuilles séchées, de bêches et de brouettes abandonnées contre les murs de cabanes de jardiniers, de poteaux électriques qui surgissent au milieu d’un champ de betteraves. On peut aussi parler de Jung Jaeho qui se concentre sur la période où la Corée se reconstruisait et vivait une sorte de période des trente glorieuses un peu décalée, toile gigantesque qui pourrait sembler triomphante si une menace ne planait dans l’air, celle d’une rocket immobilisée dans le ciel. Et puis de Jung Youngsun, pionnière de l’art paysagiste, à qui l’on consacre une retrospective. En photographie, je rêve de voir un jour une exposition consacrée à Han Youngsoo dont les photos noir et blanc dignes de Doisneau et de Cartier-Bresson nous plongent dans la Corée des années soixante.
porte de NamdaemunDongdaemun Design Plaza architecte Zaha Hadid
Arrive un moment où il faut quitter Seoul, il faut savoir terminer un voyage. Un 16 avril, le bus 6002 nous prend de bon matin au coin de la sortie 4 de la station de métro, fonce dans le brouillard et la pluie vers Incheon, laissant dans l’inconnu tout ce que nous n’avons pas vu, que nous ne verrons peut-être jamais, les lieux que nous n’avons pas parcourus s’empilant dans nos têtes comme les contre-images de ceux que nous avons visités, les bousculant, les compressant, leur conférant finalement l’éclat furtif des visions que nous n’aurons su fixer ni sur la pellicule ni en notre mémoire. Nous partons toujours en nous disant que nous ne reverrons jamais ce que nous avons vu une fois, résignés à penser que rien ne demeure fixe et que quand bien même nous reviendrions, nous ne retrouverions jamais la même impression ni la même joie, mais peut-être une autre impression, une autre joie, tout dans ce peut-être nous incitant à rêver de nouveaux départs, le voyage étant la seule chose en ce monde qui nous libère des attaches matérielles et nous rende à ce point légers que nous oublierions presque notre corps et les douleurs qui l’assaillent par le fait des ans qui s’accumulent.
Partis à midi de Busan, nous atteignons Seoul en TGV vers 15h. Quand je dis « TGV » ce n’est pas une expression métaphorique car c’est bien LE TGV que nous prenons, avec les mêmes wagons, la même motrice, les mêmes sièges, le même écartement entre les sièges, les mêmes cryptogrammes, les mêmes toilettes que celui que nous prenons en France. Le TGV que nous prenons pour aller de Busan à Seoul est exactement le même que celui que nous prenons pour aller de Grenoble à Paris. Rien à voir avec le train à grande vitesse de l’autre côté de la mer, le Shinkansen, qui, lui, diffère en tout, et en tout premier lieu… par le confort ! Coin de France isolé en Asie du Nord-Est, c’est véritablement le seul point commun avec nos habitudes que j’aurai observé de tout notre voyage… J’espérais pouvoir découvrir la campagne coréenne et les villes secondaires, mais nous n’en aurons vu que les furtifs aspects que laisse entrevoir un train à grande vitesse. La Corée est un pays de collines et de moyenne montagne, avec de ci de là un Bouddha géant doré qui se dresse dans la verdure, ou bien une flèche d’église (puisque de nombreux coréens sont chrétiens et même catholiques). Pour connaître les villes, c’est comme si on pouvait connaître quelque chose de Valence ou d’Avignon en parcourant la ligne Paris Marseille, de gare TGV en gare TGV, sauf qu’ici, en pire, on ne voit des villes que les rideaux de barres d’immeubles et de tours hautes de 30 à 40 étages qui les enserrent.
vue sur Seoul depuis le parc Namsan
L’arrivée en gare de Seoul marque le moment d’une grande perplexité. Absence de repères. Difficulté à lire les indications, à trouver le métro. Sur ma confirmation d’hôtel, il est bien dit que c’est le quartier de Hongdae qu’il faut viser, plus précisément peut-être la station Sinchon. Où la trouver dans cette constellation de petites étoiles reliées entre elles par des tas de cercles, d’ovales et de lignes droites, verticales ou horizontales qui partent dans tous les sens ? Une fois saisie, calculer le billet qu’il nous faut. Voir où il nous faudra changer. Ligne 1. Ligne 2. Charrier les gros sacs dans les escaliers roulants, ou pas roulants d’ailleurs. Se caler dans un wagon bondé. A la station Sinchon, quelle sortie ? Prendre au hasard. S’aider du smartphone. Il nous indique un chemin jusqu’à notre « hostel », imprécis car il semble être plus fait pour un automobiliste que pour un piéton. Yonsei-ro. Yonsei est le nom d’une université du quartier. Oui, nous sommes dans le quartier des universités, c’est la raison pour laquelle nous allons dans une auberge de jeunesse. Ehwa university. Hongik university, tout cela est dans la même zone. C’est pourquoi aussi nous nous retrouvons immergés dans un océan de jeunesse. Il y a longtemps que cela ne nous était pas arrivé. Tant de jeunes autour de nous. AUCUNE tête blanche. A croire que les grands-parents ont été éliminés de la civilisation coréenne. Mais en même temps, nous ressentons une grande joie à nous retrouver là.
Notre auberge est une petite maison adossée à un grand immeuble, elle est dirigée par un grand gaillard qui nous accueille, casquette visière en arrière, masque anti-covid ne couvrant que la bouche et le menton. Il s’appelle Richard et nous prend en photo. Il fait la collection des photos de ses clients, qu’il suspend à des ficelles le long de son couloir d’entrée. Il ne faut pas être grand devin pour prévoir que presque toutes sont des photos de jeunes filles. L’hôtel OPPA accueille en effet surtout dames et demoiselles. « Oppa » signifie « grand frère », c’est le rôle que veut tenir notre hôte vis-à-vis d’elles. Sortant mon téléphone sur l’écran duquel me sourit ma petite fille, Richard en tire la conclusion que nous sommes des parents venus voir notre fille étudiante. Nous lui expliquons que non, ce n’est pas ça, nous sommes juste des touristes de passage. Cela a l’air de l’amuser. Beaucoup de jeunes français.es viennent à Seoul pour se former, les masters sont renommés, on peut y faire de l’informatique et toutes sortes de sciences, ou des disciplines artistiques comme nulle part ailleurs, mais il faut beaucoup travailler… et les pauvres, souvent, souffrent beaucoup. Nous allons voir dans les cafétérias du quartier sur plusieurs étages à longueur de nuit et de jours de week-end, se concentrer toute une jeunesse studieuse, ne dispensant aucun bruit, tous penchés sur leurs ordinateurs, essayant de résoudre des problèmes de mathématiques pendant que dehors, il est vrai, s’agitent d’autres jeunes qui, eux, cherchent leur voie dans la K-pop.
Hongdae
Le quartier Hongdae pétille de vie et de jeunesse. Il pétille aussi d’enseignes de restaurants où les menus ne sont pas sous-titrés. Pas de « english menu » sur quoi se rabattre. Ma connaissance naissante de l’alphabet ne me sert pas à grand-chose si je ne sait pas comment se dit « légume », « poisson » ou « viande »… Il y aurait bien l’application papago sur nos smartphones, très utile, mais savoir que tel plat s’intitule « deux fois plus fort que fort » ne nous renseigne guère sur sa substance… Nous sommes donc dans un délicieux brouillard de signes. C’est fantastique et c’est toute la magie du voyage. Nous entrons dans un restaurant parce qu’il offre de belles photos de ses plats, et il s’avère être spécialisé dans la tripe, grillée sur plaque chaude, ailleurs nous entrons dans un autre, il sert des raviolis magnifiques, ou bien au marché de Namdaemun, vite fait sur le pouce, un bimbimbap ou un bulgogi, sorte de ragoût, au Ziozzang Sea Food BBQ des clams et des pétoncles sur grill chauffé au brasero, avec un peu de fromage sur les coquilles saint-jacques, quoi rêver de mieux, à Busan nous eûmes de fines tranches de bœuf à faire griller, toujours sur ces plaques chauffées au gaz, et le soir de mon anniversaire, mais ce n’est pas de jeu : un restaurant italien qui servait des spaghettis aux gambas et un tendre steak découpé en fines tranches accompagné de chou, ce légume omniprésent sur toutes les tables. Passer quelques jours à Séoul, c’est la joie pour nous en ce printemps 2024, la joie et l’insouciance. Nous ne voyons pas la misère, probablement refoulée vers la périphérie de la ville, vers ces grands ensembles qui sont toujours là autour des villes, entre deux tours de quarante étages, vers ces lointains que l’on ne pourrait atteindre qu’après des heures de métro, au-delà du fleuve, au-delà d’un deuxième fleuve. Le dernier jour, nous étions curieux de voir le plus grand magasin de Corée, un Lotte world quelque chose, nous sommes donc restés dans le train, longtemps, et nous avons vu des gens monter et descendre, rentrer chez eux, s’éloigner, des jeunes aller au parc d’attraction, nous sommes descendus là où le guide nous conseillait de descendre, avons fait des centaines de mètres dans le sous-terrain, avons vu des foules se presser aux portes de ce temple de la consommation, puis avons fait demi-tour, nous n’avions pas le courage de les affronter. C’était comme un rappel de la réalité, celle que nous fuyons toujours, quoiqu’on dise, quand on s’en va ailleurs.
marché de Namdaemun
L’inquiétude, on ne la sent pas directement, juste un vieil homme qui, dans le musée d’ethnographie s’est rapproché de moi pour entamer une conversation, au départ sur les rites chamaniques, à l’arrivée sur la comparaison avec le Japon, comme je lui disais que les rapports avaient été conflictuels, il m’assurait que les relations avec la Chine et le Japon s’ils ont connu des conflits ont surtout laissé de grandes plages de temps où s’épanouissait la paix, alors, lui disais-je vous êtes en paix en ce moment, et c’est bien, mais son front s’est obscurci, c’est qu’il y a la Corée du Nord, aussi, et là on ne sait ce qui peut advenir. Pourtant me dit-il, malgré la rupture totale de relations, c’est un miracle que la même culture subsiste des deux côtés de la frontière, du moins en est-il convaincu, et cela suffit pour nourrir l’espoir que jamais le Nord n’attaquera le Sud, ils demeurent trop proches. Dans un journal en anglais, je lisais que des sondages avaient attribué plus de points d’impopularité au premier ministre japonais qu’à Kim Jung eun.
hanoks à BukcheonGyeongbokgung
Un matin, nous décidons de nous rendre à pied au célèbre palais de Gyeongbokgung, au Nord de la ville. Théoriquement la distance n’est que de 5kms. Mais visiblement Google map ne connaît que les itinéraires automobiles. Nous voilà partis sur de grandes avenues qui au bout d’un certain temps se transforment en autoroutes, il faudrait passer à pied sous des tunnels… Nous voilà donc coincés. Un chauffeur de bus nous indique l’autre côté de la rue afin de prendre celui qu’il nous faut. Le 272 nous emmène par tunnels et par ponts vers notre destination. Le même jour nous visitons Bukcheon, le quartier traditionnel où s’accumulent des hanoks, les habitations classiques avec leurs toits de tuiles ourlées. A vrai dire, je suis à la recherche des lieux de tournage des films de Hong Sang Soo, on y voit des jeunes étudiant.e.s tourmenté.e.s se chercher, se trouver, se perdre et se retrouver dans des cafés blottis au sein des ruelles de ce quartier, mais dans les films, on a rendu les quartiers presque vides alors qu’en temps ordinaire les foules s’y pressent. Du haut d’une plateforme on domine toute la ville, le long de la crête en surplomb, on rencontre artisans et artistes, cela ressemble un peu à Montmartre.
La nuit d’avant notre embarquement pour la Corée, j’ai mal dormi. J’ai dit que lorsque j’allais dans un pays, je l’avais en partie étudié au préalable, mais ce n’était pas le cas, cette fois-là. Les films de Hong-Sang-Soo et le roman de Han Kang (Impossibles adieux), ce n’était certainement pas suffisant. Qu’allions-nous trouver ? Pourquoi aller en Corée? Je voyais en rêve des formes et des ombres évoquant tous les drames dont j’avais entendu parler, qui avaient accompagné l’occupation japonaise, la guerre fratricide et les régimes dictatoriaux qui s’étaient succédé.
Arrivée au port de BusanBeettlela devise du capitalismeMusée du cinémaBusanBusan
Il avait fallu changer notre date de départ, était-ce prémonitoire ? La compagnie avait annoncé par mail un avis de tempête pour le jour prévu de notre traversée, nous suggérant d’en changer la date, de l’avancer peut-être. Pourtant l’appli météo de mon smartphone annonçait un grand soleil. A qui se fier ? Au port, le guichet était encore ouvert jusqu’à 15 heures, nous étions un dimanche, heureusement il était moins dix. J’ai donc sonné pour qu’une élégante préposée à l’uniforme stricte vînt à notre rencontre. Evidemment elle ne savait rien du temps qu’il allait faire dans deux jours mais puisque la compagnie le disait, il valait mieux en effet que nous changions nos dates. Elle prit donc nos noms et nous remit un ticket pour le lendemain matin, avec cette jolie courbette dont les gens d’ici sont familiers, et le lendemain nous nous levâmes tôt afin d’être dès sept heures à l’embarquement (dommage, l’hôtel était bien). Tout se passa comme prévu. Franchissement de douane étonnamment léger, pas de fouille, ça n’existe pas les explosifs là-bas. Bateau impeccable qui, tel un TGV ou un Shinkansen, prend de la vitesse aussitôt parti et se met à planer au-dessus des vagues, en trois heures nous étions à Busan. Mer grise. A l’approche du port, nous sommes impressionnés par le gigantisme des installations portuaires, les tours de quarante étages qui dominent la mer, nous vivons exactement ce que Elisa Shua Dusapin décrit dans son roman Les billes du Pachinko :
Lorsqu’on entre « port de Busan » dans le moteur de recherche, des images de pont apparaissent. Apparemment ils sont nombreux dans la baie. Le plus grand est photographié sous des angles divers. Les bateaux passent en-dessous. Un grand pont. C’est ce que l’on voit en premier de la Corée lorsqu’on arrive du Japon par la mer. On le voit de loin, éclairé la nuit comme un arc bandé, la flèche pointée vers la lune.
L’arrivée se passe aussi bien que le départ, contrôles légers. Nous ne savons pas très bien où se trouve l’Hotel Soyu. Par chance, il est au pied de la tour de Busan. Il sera donc facile de le retrouver. Tout près du Musée du Cinéma (la ville héberge un festival annuel presque aussi connu que celui de Berlin). Nous visiterons le Musée du Cinéma mais ne comprendrons pas grand-chose aux explications. Quartier d’hôtels, de restaurants. Nous irons à pied le lendemain jusqu’au village dit « artistique et culturel » de Gamcheon. Marche sous le soleil, colline à gravir un peu raide. Petit temple à flanc de colline dominant la baie avec prêtresse vêtue de blanc sûrement pour une cérémonie funèbre. Gamcheon est joli : c’est plaisant toutes ces petites maisons de toutes les couleurs qui s’entassent les unes contre les autres et toutes ces terrasses, mais c’est plus un lieu de commerce et de marchandises qu’un lieu d’art, et ce lieu est plus émouvant par son histoire, celle d’une concentration de cabanes précaires pour des réfugiés vivant dans la pauvreté que par son actualité. Mais qu’importe, il règne une atmosphère de vacances. Les Coréens rencontrés dans les rues piétonnes du centre nous paraissent joyeux. Mes sombres prémonitions se sont effacées. Quand nous irons visiter les sites de Gyeongju (emplacement de la première capitale, celle des rois de Silla aux alentours des années cinq cents), nous retrouverons cette ambiance de fête autour des tumulus royaux et parmi la foule qui visitera le temple de Bulguksa, comme si l’histoire ici était moins lieu de recueillement que d’insouciance, voire d’indifférence. Ce jour-là, 10 avril, était jour des élections générales, les gens avaient congé pour l’occasion, raison pour laquelle il y avait tant de monde partout. L’enjeu était de taille : l’actuel premier ministre voulait se lancer dans une politique du style « illibéral ». Les électeurs ont rejeté cette politique avec une forte majorité (et un taux de participation élevé), ce qui a entraîné la démission immédiate du premier ministre. Le peuple coréen s’est battu avec courage contre les dictatures, il en garde le souvenir, malgré cette impression d’insouciance qu’il peut donner. Prenons-en de la graine. Gageons que l’on aura peu parlé en France de cette nouvelle victoire contre l’autoritarisme, attaché que l’on est à souligner au contraire la progression des droites partout dans le monde.
Gamcheon dans les années 50Gamcheon aujourd’huitemple de Bulguksatemple de Bulguksatemple de BulguksaGamcheonGamcheon
L’île de Naoshima est un petit paradis artistique. On y accède en prenant le shinkansen jusqu’à Okayama, puis, de là, un petit train régional qui conduit au port d’Uno, à condition de changer à Chamayachi (je le dis car on ne sait jamais, vous voudriez peut-être y aller et en général ce détail ne figure pas sur les guides), agréable parcours ferroviaire ponctué d’étapes fleuries avec des publicités pour un train touristique qui s’intitule (en français dans le texte) La Malle de bois (circule entre Okayama et Onomichi tous les dimanche, on peut y mettre son vélo). De gros ferrys font la navette entre Uno et Miyanoura, le port principal de Naoshima, le trajet met vingt minutes, c’est dire comme l’île est proche de la côte de l’île principale, ici, c’est encore Honshu, mais si on poursuit la traversée, de l’autre côté, on sera à Shikoku, dont on aperçoit au loin les villes côtières, telle Takamatsu. L’arrivée se fait dans un petit port qu’on ne se lasse pas de regarder, avec ses boutiques basses, ses filets de pêcheur, sa nonchalance exposée montrant un Japon d’un autre âge, qui n’aurait pas évolué, pas connu la guerre, ni l’explosion industrielle. Pas étonnant que de grands artistes aient désiré y vivre et y produire. La jetée qui nous accueille est ornée en son extrémité de l’une des fameuses citrouilles de Yayoi Kusama, the Red Pumpkin. Cela annonce la tonalité : nous serons immergés dans l’art contemporain et particulièrement le Land Art, celui qui cherche à s’harmoniser avec les paysages. Le coup d’envoi de la tradition artistique fut donné par le grand architecte Tadao Ando qui a déposé son empreinte un peu partout en ces lieux. Les bâtiments du musée Chichu sont enterrés et les salles sous-terraines. Des œuvres parfois sombres, toujours magiques, s’incarnent au sein de maisons traditionnelles ou d’anciens temples rénovés. L’autre grand artiste du cru est Lee Ufan, qui transforme une vallée en œuvre d’art. Et comme dit précédemment, la grande Kusama est venue par là, elle aussi, y installant ses miroirs de Narcisse et autres citrouilles jaunes ou rouges.
On peut réfléchir à l’art en soi, à sa raison d’être. Certain.e.s penseront qu’il est inutile de chercher à ajouter de la beauté à la beauté, le paysage se suffisant à lui-même. On peut le penser. Mais l’art existe avec l’humanité. Dès l’âge de pierre apparaît un premier biface, qui nous surprend parce qu’il n’est pas comme les autres cailloux que nous pourrions ramasser, nous y avons reconnu un signe, une modification. Bien sûr, on le sait, avec l’apparition de l’agriculture, de l’industrie, avec le capitalisme ayant prétention à régir toute entreprise humaine, l’ajoût se fait destructeur, on a perdu la possibilité de se faire tout petits, à l’échelle de la nature, dissimulés même si présents, puisqu’il faut bien que nous existions et que pour cela, nous mettions nos œuvres aux côtés de celles des animaux, des plantes et des autres êtres vivants. C’est ainsi que je vois la place de certains architectes et de certains artistes. Ils essaient surtout de ne pas bousculer l’existant. Voir à ce propos le beau film de Ryûsuke Hamaguchi, Le Mal n’existe pas. C’est ce qu’il montre, à mon avis, ce film, l’existant contient aussi bien la nature que la culture, le seul souhait à avoir c’est qu’elles s’harmonisent, ce qui suppose un grand savoir. Dans le film, celui qui se présente comme un homme à tout faire (faute d’autre mot pour se désigner aux yeux de l’émissaire de la ville) possède justement beaucoup de savoir, le spectateur du film n’aura pas le temps d’en mesurer l’étendue, mais ce savoir est tel que celui ou celle qui ne s’en soucie pas risque le pire : il ou elle perturbera à tout jamais les équilibres et créera une catastrophe. L’âme japonaise, dans ce qu’elle a de mieux, semble familière de ces idées. Peut-être le doit-elle au bouddhisme zen. En tout cas, le film est pessimiste parce que bien évidemment, la machine (le Capital) n’en a cure, et avance telle un automate ignorant tout des rapprochements bizarres et des coïncidences de l’espace-temps réel. Au moment où elle se rend compte que « ça ne va pas », elle croit pouvoir intervenir pour éviter le pire, mais il advient pire encore. (Noter le titre Le mal n’existe pas, qui signifie à mon avis que le mal en soi ne fait pas partie de l’existant, initialement. C’est donc une invention contemporaine, liée au développement indéfini des forces productives). Fin de la digression.
L’île de Naoshima est l’exemple d’une recherche d’harmonie entre Nature et Culture. Montagneuse, ses creux sont transformés en galeries artistiques et ses villages en terrains de chasse au trésor.
La Valley Gallery expose dans un cadre cristallin une œuvre sur un étang, le jardin de Narcisse, travail monumental de Yayoi Kusama, qui fut exposé à la Biennale de Venise en 1966 et se présente comme un nombre énorme de boules argentées posées sur l’eau, qui renvoient la lumière environnante tout en émettant un murmure constant, celui que font les boules en s’entrechoquant au gré du vent. Juste au-dessus, en bordure d’étang, Les 88 statues de Bouddha créées à partir des scories de production industrielle à Teshima, œuvre créée en 2006 par Tsuyoshi Ozawa, dont le titre en lui-même indique bien ce qu’il faut y voir, la menace toujours existentielle qui pèse aussi bien sur notre environnement, notre monde physique, que sur le monde spirituel. Au-dessus, un petit temple de béton comme les aime Tadao Ando, sans angle droit pour mieux épouser la forme du vallon, filtrant les rayons du soleil et hébergeant sur ses marches quelques-unes des boules-miroirs qui se sont égarées. Vallée plus large et descendant vers une plage, le musée gallerie Lee Ufan mélange aux formes végétales une arche métallique, des rectangles d’un noir profond et un mât qui donne au tout l’aspect d’un navire échoué et disloqué. Plus loin dans la montagne, le musée Benesse qui renferme les David Hockney de l’hotel Acatlan, A Walk around the Hotel Courtyard. Et plus haut, le Chichu Art Museum, le musée enterré. Mais hélas, nos déplacements en bicyclette (électrique) ont pris trop de temps et nous arrivons trop tard : le nombre limite de visiteurs a été déjà atteint et nous ratons ce qui, paraît-il, est le plus beau de l’île…
Hockney – A Walk around the Hotel Courtyard – Beneses House Museum
Nos vélos loués nous auront quand même permis d’atteindre par deux fois le port opposé à celui par lequel nous sommes arrivés, Honmura, avec son Art House Project, là où des maisons traditionnelles ont été transformées chacune pour héberger une œuvre unique. Six musées à visiter, six œuvres à contempler. Kadoya contient un parterre inondé où surnagent des lumières LED multicolores (il y en a 125) qui sont chacune un compteur égrenant les dix premiers nombres, le tout à des rythmes différents, définis par des résidents du village (Tatsuo Miyajima, 1998). Minamidera fait, elle aussi, dans l’obscurité, mais la plus totale. Elle se visite par groupes de spectateurs qui ont rendez-vous à une heure bien précise. Nous entrons guidés, et avançons avec une main posée sur la cloison, dans le noir profond, jusqu’à un point où nous nous immobilisons et finissons après que nos yeux se sont accoutumés à l’obscurité, à percevoir des formes blanchâtres ou colorées (James Turrell & Tadao Ando, 1999). Gokaisho met en comparaison les magnolias naturels d’un jardin zen avec ceux sculptés dans le bois de l’artiste Yoshihiro Suda (2006). Quant à Go’o Shrine, c’est un temple de bois avec un escalier de glace qui se poursuit dans les profondeurs d’une grotte que nous atteignons à la lumière d’une torche (Hiroshi Sugimoto, 2002). Le village héberge également un petit musée Tadao Ando, réceptacle de nombreuses maquettes de ses œuvres, dont l’église de lumière, projet réalisé à Osaka à partir d’une commande où l’on demandait la structure la plus simple possible et la moins onéreuse. Ando eut l’idée d’une sorte de boite à chaussures, coupée obliquement par un mur, avec dans un des plus petits côtés, deux failles rectilignes par où passe la lumière et qui se coupent orthogonalement : c’est la croix divine.
Go o ShrineKadoya
Tadao Ando a construit un magnifique hôtel sur la pente, dominant la mer, mais ce n’est évidemment pas là que nous sommes descendus. Nous, notre hébergement, c’était chez Mrs Marella qui tient une guesthouse au bout d’une rue de Miyanoura, à l’enseigne de Seven Beach. Une maison en bois qui ne paie pas de mine, avec sa porte coulissante donnant sur la rue, ses petites chambres dotées de moustiquaires où l’on dort sur des futons que l’on déplie soi-même, douche partagée mais si on souhaite plus d’eau chaude on peut toujours aller au bain commun qui se trouve à 200 mètres de là, escalier raide mais petit déjeuner compris. Nous y avons rencontré un couple israëlien ayant temporairement fui leur pays en proie au doute et à la tragédie, une Française établie comme orthophoniste en Polynésie sur une île à 200 kms de Tahiti ainsi qu’une jeune Genevoise inscrite en Ecole d’Art venue chercher matière à son travail de fin d’études. Nous avons loué des vélos électriques, meilleur moyen pour parcourir l’île, qui connaît des pentes très fortes lesquelles ont bien failli nous faire mettre pied à terre, et en partant, nous nous sommes dit que nous reviendrions car il restait encore beaucoup de choses à voir (et puis le restaurant Little Plum est tellement sympathique).
Nara est à 45 kms au sud de Kyôto. On la présente souvent comme la première capitale, sous le nom de Heijô-kyô, en fait c’est la deuxième. La première fut Fujiwara-kyô. En général les touristes n’y vont pas, sauf à être motorisés. Le site est dans la commune d’Asuka. On peut arriver en train à proximité mais pour aller plus loin, cela ne doit pas être si facile. Heureusement, notre amie Kozen s’est gentiment proposée pour nous y emmener. Asuka est un village paisible, tout de maisons construites dans le style typiquement japonais, avec leurs toits de grosses tuiles bleutées et leurs faîtages relevés aux extrémités. Temps ce jour-là pluvieux.
Asuka
Nous avons quitté Kyôtô par la ligne Kintetsu, entre les toits avons aperçu le Tôji ou Temple de l’Est qui marquait autrefois l’entrée de la ville, à l’époque où elle pouvait être représentée comme un vaste rectangle avec le plus petit côté au Sud et au Nord, au Nord le palais, descendant de lui la grande avenue de l’oiseau rouge jusqu’à la porte Rashomon au sud et de part et d’autre de l’avenue, la capitale de gauche (Sakyô) et la capitale de droite (Ukyô), division encore visible aujourd’hui, au quart de la longueur, venant du Sud, le marché dont il reste trace (marché Nishiki) et que nous avons visité, et où nous avons goûté les grosses huîtres chaudes, les anguilles en brochettes et les « scalops » elles aussi chauffées sur une plaque, et même un verre de saké pour voir le goût que ça avait, mais la ville est si grande que nous n’avons pas eu le temps de voir tout ce que nous aurions aimé, et la pagode du Tôji nous n’avons fait que la voir du train.
Toji – Kyoto, photo Kanpai
Ligne de banlieue, qui dessert les bourgades discrètes jusqu’à notre lieu de rendez-vous, Yamato-Yagi. « Yamato » était déjà le nom de la région à l’époque où le nom « Japon » n’avait pas été donné à l’empire, ou plutôt le nom « Nihon », qui est la même chose quand on regarde simplement les deux caractères dont les deux noms sont faits : ce sont les mêmes, mais avec une prononciation différente, nous avons repris en Occident le nom prononcé en chinois mandarin (je-pen). C’est dire qu’en arrivant à Yamato, nous touchons déjà un fondement sérieux de l’histoire japonaise. Ayant retrouvé notre guide improvisée, elle nous conduit directement à Asuka. Contournant le petit village, elle nous emmène au musée de Man’yo qui est, en fait, un vaste complexe culturel, avec films, video, cafeteria ouverte par de grandes baies vitrées sur la nature, construit autour de vestiges de la vieille cité. Ensemble entièrement consacré à la poésie du huitième siècle, recueillie par un fonctionnaire de la cour impériale, Ôtomo no Yakamochi (718 – 785) dans une anthologie dénommée Man.yôshû, ce qu’on peut traduire par « recueil des dix-mille feuilles ». Recueil fascinant car il marque le début de la transcription littérale des chants et poèmes qui n’existaient jusque là que sous forme orale. Comme cela date d’une époque où hiragana et katakana n’existaient pas encore, le scribe devait adapter les caractères chinois à la langue japonaise, ce qui fournit un temps une écriture curieuse, mêlant le sens des idéogrammes à leur interprétation phonétique, la Man.yogama. Ce musée s’adresse donc à des spécialistes de la calligraphie, ce qui ne nous empêche pas d’être intéressés à la fois par les feuilles détachées de l’arbre des dix-mille, et par les mises en scène de la vie quotidienne en milieu populaire de cette époque, qui comprennent assemblées de musiciens et danses collectives (qu’on essaie de faire reproduire par les enfants des écoles). Quant au sens des poèmes, nous ne le percevrons qu’au travers des ouvrages historiques en français qui abordent cette période (par exemple le beau livre paru récemment de Laurent Nespoulous et Pierre-François Souyri sous le titre « Des chasseurs-cueilleurs à Heian, -36000 à l’an mille » aux éditions Belin). Ce que l’on nous dit dans tous ces poèmes, ce sont les misères de la vie, les sentiments amoureux, les amours déçus, les deuils et les chagrins. La poétesse Kasa no Iratsume dit ainsi sa mélancolie :
Brume du matin, Rencontre aux vagues contours Ainsi est cet homme Et voilà pourquoi je l’aime D’un amour à en mourir.
Un autre poète dira :
A quoi comparer notre vie en ce monde ? A la barque partie De bon matin qui ne laisse pas de sillage.
Ces poètes sont autant des nobles et des aristocrates que des pêcheurs, des artisans ou des garde-côtes. Des femmes semble-t-il aussi bien que des hommes.
Dans un halo de cerisiers en fleurs, surgit, au sommet d’un tumulus, le kofun d’Ishibitei, tombe d’un important aristocrate mort en 626, étonnant assemblage de blocs de pierres (d’une masse totale estimée à 2500 tonnes) surmontant une chambre funéraire en forme de tunnel, puis, plus loin, et vu de loin, le champ qui reste du palais de Fugiwara.
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TodaijiAuberge de jeunesse Narapot-au-feu japonaisRestaurant traditionnel Oden
Le Shoku Nihonji nous apprend que pendant la deuxième lune de l’an 707 commencent les discussions à propos d’un changement de capitale. Pendant la troisième lune, un responsable de projet est nommé, et pendant la neuvième lune Genmei-tennô [l’empereur] procède à une inspection du site retenu ; les travaux débutent à la douzième lune ; le transfert de la capitale, désormais appelée Heijô-kyô, est véritablement achevé pendant la troisième lune de l’an 710. Voici ce que dit notre livre de référence déjà cité. Nous suivons approximativement ce chemin lorsque nous nous rendons d’Asuka à Nara, empruntant, au retour comme à l’allée, la ligne Kintetsu. La ville moderne de Nara, contrairement à celle de Kyôtô, ne se mélange pas avec la ville ancienne, ce sont deux parties séparées. Notre auberge de jeunesse est près de la gare JR, sorte de boîte à chaussures toute noire, en bois, avec de nombreux vélos à louer accrochés près de la porte d’entrée. L’intérieur, comme c’est souvent le cas au Japon, paie plus de mine que l’extérieur : il s’agit de remplir un espace réduit de manière optimale et de se doter de toutes sortes d’objets qui facilitent la vie. Les chambres ressemblent à des coquilles rembourées où l’on se tient bien au chaud. Au restaurant traditionnel près de la gare, un délicieux pot-au-feu à la japonaise. Cela s’appelle oden. On y met des okomase (littéralement : selon votre gré, ou je m’en remets à votre bon plaisir) et des ochazuke (litt. trempés dans du thé).
Sanjo-dori, la rue centrale, conduit tout droit au parc qui ensère la vieille ville. Sur la gauche en arrivant, on a tout de suite la plateforme du Kôfuku-ji, temple bouddhiste des premiers temps, déplacé de Fujiwara-kyô à Nara lors de l’édification de la nouvelle capitale et qui a souvent brûlé au cours de l’histoire. Mais c’est une habitude, tous les temples brûlent un jour ou l’autre (même le fameux Temple d’Or en a subi la triste expérience) et ils sont reconstruits au fil du temps, ce que nous avons sous les yeux est donc rarement « l’original ». Fin, en conséquence, de l’illusion d’authenticité liée à une permanence d’identité matérielle, c’est l’esprit de l’édifice que nous contemplons et nous oublions complètement qu’il date de 1240, du XVIIIème siècle, des années trente, voire même de 2018. Des temples furent détruits au début de l’ère Meiji, époque de rebellion anti-cléricale, mais ils furent reconstruits. Le kondo central, détruit en 1717, n’a été réouvert qu’en 2018 ! On fit à cette occasion une grande cérémonie bouddhique que l’on peut encore voir sur YouTube. L’ensemble contient aussi une pagode à trois et une pagode à cinq étages.
parc de Nara
Daibutsu
Daibutsu et boddhisatva
L’instauration de la capitale Nara a en gros coïncidé avec le triomphe du bouddhisme : le moment où celui-ci est devenu religion d’État et où les empereurs ont voulu le diffuser à travers le pays en implantant partout de grands temples d’État (kokubunji), un au moins par province, dont le plus imposant devait bien sûr être celui de la capitale. D’où le fantastique édifice du Todaiji. On ne peut rien dire sans doute ici qui n’ait été déjà dit. Juste saluer les dimensions impressionnantes, l’émotion qui prend à voir l’un des plus hauts bouddha (assis) qui soit (18m, plus que le Grand Bouddha de Kamakura), que l’on appelle Daibutsu, entouré de ses boddhisattvas et des guerriers aux regards terribles qui sont chargés de les protéger, au sein de la plus grande structure en bois existante. L’inauguration eut lieu en 752 au cours d’une fête immense présidée par un moine indien du nom de Bodhi, en présence de la monarque d’alors, l’impératrice Kôken-tennô et de son père l’ex-Shômu-tennô, de sa mère et de tous les dignitaires de la cour. Les noms des participants figurent dans l’ensemble d’instruments et d’objets contenus dans la réserve du Shôsô-in. On dit qu’un tel grand chantier entraîna une véritable ruine économique.
On se promène dans le grand parc sur le pourtour d’un lac, sous les cerisiers en fleurs, escortés par des cerfs et des biches, trait caractéristique de ce lieu où les cervidés sont sacrés (comme à Miyajima d’ailleurs), pauvres animaux harcelés par la foule des touristes invités à acheter pour eux des biscuits spéciaux. Un passage de nuages fait se brouiller un peu le reflet dans l’eau des grands cerisiers dont les fleurs s’envolent au gré du vent.
Dans les musées, nous sommes touchés par la grâce des statues (que l’on ne peut malheureusement ni photographier ni dessiner, et dont on trouvera rarement des reproductions, comme si toute forme de reproduction était interdite… par qui ? Par la religion ? Par l’État ? Par les confréries de moines ?). Toutes faites d’une matière qui paraît vivante, qu’elles soient en terre cuite ou en bronze, personnages à taille humaine, guerriers grimaçant, généraux aux visages parfois drôles, comme celui dont la tête a été remplacée par celle d’un oiseau, cela devait sûrement signifier quelque chose… Les bouddhas silencieux aux visages ouverts vers ceux qui les regardent. Mains ouvertes aussi, ou bien dirigées vers le sol, ou encore relevées en un mouvement qui dit « arrête-toi », ou bien « stop à toute violence ». Cette épreuve de la beauté renvoie à des expériences semblables vécues ailleurs, Venise, qui nous fait penser au personnage central de Thomas Mann, que la beauté du cadre renvoie à sa propre mort et finit par se cristalliser dans l’apparence physique du jeune homme. J’y pense lorsque, dans le petit restaurant où nous tentons de nous nourrir de crevettes enrobées de friture et de morceaux d’anguilles un peu trop grasses à mon goût, je perçois au loin les figures animées d’une jeunesse qui se divertit à coups d’éclats de rire et de tapes sur l’épaule, l’une d’elles séduisant par sa grâce, à l’instar des statues du musée, sans qu’on puisse dire s’il s’agit de celle d’un garçon ou d’une fille. Il suffira bien sûr d’un mouvement, d’un rapprochement, pour que le charme se brise.
Satsuki a huit ans. Elle est venue avec ses parents et ses deux petites sœurs ce jour-là, à Koyasan, parce que sa professeur de calligraphie, notre amie Kozen (ou Mitsue selon les usages) lui a annoncé notre visite et qu’elle voulait nous rencontrer afin notamment de perfectionner son anglais. Nous sommes arrivés le matin même, pleins de fatigue du voyage qui a duré treize heures et de l’envie de dormir due à notre manque de sommeil et au décalage horaire. Kozen/Mitsue est venue nous chercher à l’aéroport Kansaï International, l’aéroport d’Osaka, et nous a amenés en voiture jusque là, ce village sacré de moyenne altitude (environ mille mètres). Nous avions un peu faim. Nous sommes allés ensemble dans une sorte de petite cafétéria flanquée d’un musée digital, prenant notre premier repas japonais, tout de légumes, de tofu et d’algues. Notre amie nous l’avait présentée comme « her student », nous ne nous attendions pas à ce que ce soit une petite fille. Cette petite fille avait gagné déjà des prix de calligraphie. Cette discipline est extrêmement populaire, il n’est pas rare, comme nous le verrons par la suite, que des expositions soient consacrées aux jeunes enfants et aux amateurs passionnés. Cela va nous poursuivre tout le voyage. Au Japon comme en Chine, le poème est autant dans les mots et leur musique que dans leur forme calligraphiée. Nous le verrons notamment lors de la visite que nous ferons avec Mitsue d’un musée entièrement consacré à la poésie ancienne de l’époque Asuka, contenue dans une anthologie datant des années 760, le Man.yôshû. En attendant, Satsuki reste enfermée dans la voiture de ses parents car elle révise, elle ne veut pas nous sembler ridicule. Enfin elle se libère. Accueil à l’extérieur sur le perron du restaurant. Nous allons visiter ensemble les temples et monastères de Koya. Satsuki a un cahier de notes en anglais qu’elle nous lit avec application. Nous nous demandons si une petite fille de huit ans existe en France qui nous lirait ainsi du japonais qu’elle aurait appris à l’école.
Danjo-GaranKonpon Daito
Le mont Koya est le lieu par excellence du bouddhisme ésotérique1 (celui qui promet l’éveil à qui s’engage auprès d’un Maître). Le village est construit entre deux pôles qui sont, l’un, l’ensemble de temples et de monastères regroupés autour du plus imposant et du plus ancien d’entre eux, le Kongobu-ji, inauguré en 832 par le Grand Maître Kobo Daishi (nom qui fut donné de manière posthume au moine Kukai), et l’autre le célèbre cimetière d’Okuno-in. Nous nous dirigeons donc vers le premier temple, mais auparavant nous bifurquons pour aller admirer ensemble les édifices du complexe de Danjo-Garan. Et avec l’aide des explications fournies par notre jeune écolière, nous suivons les étapes de l’édification de ce lieu doté de mystère et de traditions ésotériques. La légende veut que le moine Kukai, rentrant de Chine après son initiation, ait décidé de jeter son dévolu pour la construction de son monastère là où atterrirait son vajra. Celui-ci atterrit fort loin mais deux chiens, l’un noir l’autre blanc (que l’on voit représentés sur un des panneaux du Kongobu-ji) le guidèrent jusqu’à l’endroit (Un arc et des flèches à la main, il conduisait deux chiens, un noir et un blanc. Kobo Daishi fut guidé par ces deux chiens. Traversant la rivière Kinokawa et s’engageant sur les pentes abruptes de la montagne, il croisa alors une femme qui lui dit : « Je suis la déesse de cette montagne. Je vais t’aider. » Ils poursuivirent leur route, suivant un chemin moins raide et arrivèrent soudain dans un vaste lieu dégagé et calme). Aujourd’hui la coutume veut que l’on ramasse les aiguilles de pins en trois brins, comme le vajra, qui sont tombées au pied des arbres, afin d’obtenir sûrement parmi moult avantages, la chance, la santé ou la prospérité.
Le centre du complexe est occupé par la grande pagode rouge, toute en majesté, du Konpon Daito, et tout autour, des annexes, comme le charmant pavillon blanc désigné comme dépôt hexagonal des écritures, témoignage d’affection d’une impératrice consort envers feu son mari, l’empereur Toba. Une remarque incidente : en tous ces lieux, marqués de religion, où un moine a implanté l’origine d’un culte, il est toujours la règle que les Grands du monde se précipitent pour y avoir leur maison, leurs accès, leurs temples. La plupart des merveilles que nous avons déjà admirées et que nous admirerons à Kyoto, à Nara ou ailleurs proviennent des empereurs, des princes et des princesses, de toutes les grandes familles qui ont voulu laisser leur marque. Décidément, les lieux du politique s’incarnent dans ceux du « spirituel », à moins qu’à l’inverse, la religion témoigne de peu de foi si ce n’est dans l’argent et le pouvoir.
Ayant parcouru ces magnifiques endroits, nous atteignons le Kongobu-ji dont le nom est une référence au « Kongobu-rokaku-issai-yuga-yugi kyo », ou « Soutra de tous les Yogas et Yogis du Pavillon à la Couronne de Diamant » que nous visitons pieds nus comme il se doit, ou bien chaussés de savates qui n’en finissent pas de se dégager de nos orteils qui courent après elles, en vain, pour les rattraper, sur un plancher glissant, astiqué par les millions de pieds qui déjà, dans le passé ont patiné sur lui. Satsuki a donné tout ce qu’elle a pu, ses deux petites sœurs avec leur père se sont amusées à pousser les bras du grand moulin à prières. Au moment de se séparer je trouve au fond de nos bagages un paquet de chocolats Lindor que nous avons apportés de France des fois qu’il faille faire un cadeau, eh bien cela tombe bien, car elle les mérite ces chocolats qui sont, en plus, emprunts d’un cachet « made in Switzerland » qui fait toujours plaisir… Nous invitons la famille à venir nous rendre visite en France si jamais ils en avaient l’envie… et je devine que le soir même, la petite fille va seriner auprès de ses parents, dis, quand est-ce qu’on y va ?
Kongobu-ji
Alors, Mitsue nous emmène dans la dernière étape de la journée, et non la moindre : notre hébergement dans un shukubo. Koya a cette particularité que toute la montagne est sacrée, autrement dit l’enceinte du temple principal l’englobe entièrement, donnant la possibilité de multiplier les temples secondaires, il en est cent dix sept dont une bonne soixantaine sont ouverts au public et peuvent servir d’hébergements. On les nomme shukubo. Et c’est dans l’un d’eux, le plus renommé peut-être, le Rengejo-in, que nous allons dormir une nuit et prendre nos repas (comme il n’a de chambre que pour une nuit, nous devrons déménager le lendemain et nous rendre dans un autre, plus petit, moins prestigieux mais plus cher (!), le Daien-in, au bord de la route, près du centre du village). Le Rengejo-in est un vaste domaine. Il contient bien sûr une sorte de chapelle pour la prière, celle du matin dès 6 heures et celle du soir. Il renferme un très beau jardin sec ombragé d’un érable vénérable. Un prêtre en chef règne sur ce domaine, que j’aurai d’ailleurs à rencontrer, puisque Mitsue en a fait la demande pour moi. C’est lui qui anime la prière du matin. Les couchages consistent en des futons étalés par terre, entre des cloisons fragiles nommées fusuma ornées de panneaux portant des textes calligraphiés. Les repas sont pris en commun dans la grande salle, les convives étant alignés de manière à se faire face deux à deux, accroupis ou agenouillés (selon la souplesse des membres) face à un ensemble de petites coupes et de bols contenant des ingrédients non clairement identifiables ou encore seulement par la négative : ce ne sont ni viande, ni poisson, ni racine de plante, non plus que de légumes ou de fruits ayant trop de goût comme l’ail ou l’oignon. Le bouddhisme ésotérique les interdit pour raison compréhensible de préservation de la vie, de toute vie et même de celle des plantes, mais en ce qui concerne les légumes à trop de goût, je ne sais pas… peut-être serait-ce simplement une… faute de goût. Que reste-t-il ? Beaucoup de tofu dont le village s’est fait une spécialité, des champignons trempant dans un liquide, des choses d’apparence plutôt molle avec évidemment peu de goût. Et bien sûr du riz. Et du thé. L’estomac sera peu rempli, mais qu’importe n’est-ce pas aussi afin de nous défaire de nos pesanteurs inutiles que nous sommes là ?
Mr Soba, Gd Prêtre de REngejo-in
Dès six heures, sonne le gong de la salle des prières. J’y trouve surtout des voyageurs européens, américains, peut-être australiens rassemblés là dans un semblant de ferveur. Les chants répétitifs sont prenants, envoûtants. Ils s’interrompent par des silences et des bruits de cloche avant de reprendre, graves, à plusieurs voix. Le grand prêtre dit ensuite une sorte de sermon, en anglais pour que « tout le monde comprenne »… mais personnellement, je ne comprends pas grand-chose. Remonté du fond des prières, il reste à prendre le petit-déjeuner dans les mêmes conditions que le repas du soir de la veille. Je reçois ensuite l’invitation à me rendre chez le prêtre en chef, qui me reçoit fort aimablement, assis en tailleur au fond de son office. De quoi allons-nous parler ? Il me raconte que la fonction qu’il occupe est héréditaire, je comprends donc qu’il est descendant d’une longue lignée dont l’origine peut-être se perd vers les contemporains de la construction du temple (vers 1200, début de l’ère Kamakura). Il a commencé ses études à Koya mais les a continuées à Kyôtô. Je lui avoue ne pas avoir très bien suivi son oraison. Il me raconte alors les dessous de l’histoire, de l’ésotérisme auquel il adhère : croyance en la résurrection, compagnonnage des morts avec les vivants. Les drames n’ont fait qu’emplir l’histoire du Japon, tremblements de terre, explosions atomiques. Les morts lors de ces événements ont réapparu, dit-il, en maintes occasions. Lors du tsunami, par exemple, deux fiancés dans une maison ont essayé d’échapper à la fureur de l’eau, seule la fille s’en est extraite, alors que le fiancé, lui, a été noyé, elle a transporté son corps mais a du se rendre à l’évidence, il était mort. Elle a alors voulu refaire sa vie, mais elle était hantée par la présence du mort. Ayant reçu un peu d’argent elle l’a utilisé pour se construire une maison mais un jour, dans un train, elle a reconnu la personne en face d’elle, c’était le fiancé, qui lui reprochait de ne pas avoir reconstruit la maison qu’ils habitaient autrefois à l’identique. Puis il a disparu. Plus tard elle l’a retrouvé etc. Ces histoires légendaires rappellent celles qui peuplent les légendes du monde entier. On pourrait y voir celle du Dibbouk, que mon excellent ami Jean a joliment raconté dans un roman à paraître bientôt. Le Dibbouk appartient au folklore juif, comme cette histoire de revenant du tsunami appartient à la tradition bouddhiste.
Repas shojin ryori
Notre amie Mitsue nous reprend vers 9 heures avec sa voiture et nous emmène visiter le musée, plein de grandes statues de Bouddha et de guerriers menaçants sensés s’opposer aux divinités malfaisantes, ainsi que de mandalas impressionnants par leur taille, dont un a été coloré du sang de son auteur, puis nous conduit au cimetière Okuno-in, lieu sacré entre tous les lieux sacrés, où toute famille souhaite faire enterrer les restes de ses défunts, pour l’éternité. On y côtoie alors les plus grandes célébrités japonaises, comme toutes les grandes marques de l’industrie et de l’économie financière. Comme les stands d’une grande foire, on passe devant les carrés consacrés aux morts de chez Nissan, de chez Komatsu ou de la Fuji Bank, ou du clan Tokugawa. Cet espace funèbre se prête paraît-il à des atmosphères brumeuses quand on le parcourt dans la solitude, mais c’est loin d’être le cas aujourd’hui, où au contraire, les foules japonaises emplissent le lieu comme une foule parisienne allant pique niquer auprès des tombes du Père-Lachaise.
Mais quand arrive le petit pont sur la rivière Kinokawa c’est autre chose, le mystère et le silence reprennent leurs droits. Vient l’enclos où le moine médite perpétuellement. On raconte en effet que lorsque le moine Kukai eut fini son œuvre, il se mit entre les parois d’un cercueil et décida d’entrer en méditation. Des années plus tard, on ouvrit le cercueil : les cheveux et les ongles avaient poussé mais il était encore vivant, alors on referma le couvercle et on se dit qu’il continuait sa méditation pour l’éternité. On l’alimente encore. Nous avons vu en visitant le Kongobu-ji, les cuisines où sont confectionnés chaque jour les repas qui lui sont amenés (sans doute les mêmes que ceux dont nous nous sommes nous-mêmes nourris). Bien sûr, on n’accède pas à la tombe. Elle est quelque part par là, au milieu des fleurs de lotus dorées qui s’élèvent sur un promontoire ombragé. En sous-sol de l’endroit, en regardant bien, on voit, paraît-il, la trace laissée par Kobo Daïshi quand il s’est assis là, mais je n’ai rien vu, même en plissant les yeux. Au retour, nous croisons des pélerins vêtus de blanc.
Le lendemain nous partirons de Koya par nos propres moyens. C’est-à-dire le funiculaire qui part de la petite gare assez loin de notre shubuko (nous y allons en bus), descend jusqu’à la base du mont Koya au lieu dit Gokurakubashi où nous devons prendre le petit train de montagne jusqu’à Hashimoto. Moment délicieux de déplacement printanier dans un tortillard qui s’arrête à toutes les gares, parfois pour une dizaine de minutes ce qui nous permet de descendre afin de faire des photos, dont celles de chalets, au loin sur le flan de montagne opposé qui ressemblent furieusement à ceux de Suisse. Hashimoto c’est déjà la plaine. Il faut poursuivre par un train qui, déjà, n’est que le métro d’Osaka.
(1) le bouddhisme ésotérique est une variante du bouddhisme rapportée de Chine par les moines Saicho et Kûkai vers 800, la doctrine est aussi appelée mikkyô, elle appartient au mahayana. Selon elle, l’univers entier n’est qu’une manifestation d’énergies émanant de la divinité centrale, le Bouddha Dainichi (Vairocana), lequel est présent partout, dans chaque pensée, dans chaque action, dans chaque parole. Le mikkyô doit son nom au fait que sa doctrine n’est révélée qu’aux fidèles convenablement initiés à ses nombreux secrets. L’état de Bouddha est accessible ici-bas, autrement dit le monde pourrait être le paradis de Bouddha. Afin d’atteindre cet état suprême, l’individu se soumet à des rites élaborés et rigoureusement ordonnancés qui se déroulent dans de petites salles à moitié plongées dans l’obscurité (d’après l’Art du Japon, de Miyeko Murase).
Par où commencer ? Cela, je pense, a été toujours la première question du voyageur s’en revenant d’une expédition lointaine où il a été le parcoureur de tant de lieux nouveaux (pour lui), le témoin de tant de scènes d’interaction inattendues, le visionneur de tant d’inscriptions, d’enseignes, de noms de rues et de gares, le goûteur de tant de mets nouveaux, le visiteur de palaces, de musées, de temples, l’expérimentateur de modes de vie et de pratiques, l’emprunteur de moyens de transport dont les itinéraires et les cartes lui posaient tant de problèmes d’interprétation. Programmer un voyage pour soi, puis réaliser ce programme en devant parfois l’adapter n’ont jamais été tâches faciles. Il y faut du temps, de l’énergie. De la passion. Ces denrées, nous en avons encore même si l’âge en nous progresse. Au cours de ce voyage, j’aurai atteint l’âge au-delà duquel, selon la fameuse devise d’Hergé, on a fini d’être un lecteur de Tintin. J’éprouve cela comme paradoxal au moment même où je me sentais peut-être plus que jamais Tintin dans une de ses nouvelles aventures qui aurait pu s’appeler, Tintin au Pays du soleil levant.
Oui, par où commencer ? Pas nécessairement par le début. Ne pas suivre forcément la chronologie, même si parfois elle explique bien des choses, notamment que l’on ait été troublé par des situations parce que nous ne les connaissions pas encore, alors que plus tard dans le voyage elles ne nous troubleraient plus, habitués que nous serions devenus à certains faits qui sonnaient pour nous comme des étrangetés, comme cette chose si banale que dans certains pays du monde, on ne numérote pas les étages de la même façon que chez nous, ou bien que nous devions faire attention à ne pas laisser nos baguettes posées n’importe comment autour de l’assiette ou du bol de riz. Commencer par ce qui nous reste de plus beau dans notre souvenir. Pour moi, ce fut la promenade de ce premier samedi, jour de fête pour les Japonais, le long du Tetsugaku No Michi, dit aussi Chemin de la philosophie, à Kyôtô, qui relie, en gros, le temple d’Eikan-do au Ginkaku-ji (Temple d’Argent), avec un détour si on le souhaite avant de le commencer à suivre, par le Nanzen-ji. Son nom vient d’un philosophe zen qui l’empruntait chaque jour pour se rendre à son lieu d’enseignement, Kitarô Nishida. On peut supposer qu’à l’époque (il est mort en 1945) il y avait moins de monde qu’aujourd’hui à se presser le long des berges de ce petit canal aux eaux pures où vivent encore de grosses carpes (qui peut-être existaient déjà, elles?). Mais on ne saurait toujours se plaindre de la présence des foules, elles sont composées de gens comme nous, qui éprouvent comme bien naturel le désir de se promener, voire de pique niquer sous les frondaisons des cerisiers en fleurs, ce qu’au Japon, on appelle hanami. Il y avait donc du monde, ce samedi-là, qui était le début du premier week-end où les cerisiers avaient atteint l’aube de leur floraison, et parmi ce monde, beaucoup de femmes qui, pour l’occasion avaient tenu à revêtir leur plus beau kimono, et de couples aussi, où l’homme, comme la dame, s’était paré de vêtements traditionnels. C’est dire la beauté de l’ensemble, la fraîcheur, l’enthousiasme d’un printemps frais éclos. Les cerisiers du Japon sont de diverses sortes1, certains sont pleureurs, certains sont roses, leurs fleurs peuvent être petites comme des poussières d’étoiles ou grosses comme des papillons, dans tous les cas, elles font penser à de la neige, qu’elle soit fine ou tombant en patouillards comme on dit dans les montagnes valaisannes. Et tout cet étalage de blancheur parfois teintée de rose nous porte en silence d’un temple à un autre.
J’étais déjà venu en ces lieux, mais en plein été, j’avais même déjà visité le Nanzen-ji même si je ne m’en souvenais plus, mais la révélation m’en fut faite lorsque je vis ces panneaux muraux de l’école Kano et ces statuettes en bois que cette fois-là, j’avais photographiés (ce que je ne pourrais plus faire aujourd’hui, le droit à la photographie ayant été supprimé). La première fois qu’on entre dans un de ces grands édifices en bois comme la porte Sanmon dont la première construction date des alentours du XIIIème siècle (époque de Kamamura), on est violemment impressionné par la hauteur du bâtiment, par sa masse, toute en bois et qui nous semble même être faite sans un clou, juste par assemblage de pièces savamment découpées. Il y eut sûrement beaucoup de guerres et de conflits entre les clans à ces époques lointaines, et peut-être même aussi entre les écoles zen qui s’épanouissaient à foison au point que chaque temple marque son appartenance à l’une d’elles (ici à la branche Rinzai, et la guerre à laquelle il est fait allusion est celle du siège d’Osaka en 1614, entre le shôgun Tokugawa et le clan Toyotomi). C’est dans le bâtiment central, dit le Grand Hojo, un peu plus loin, que l’on peut voir les œuvres classiques de la période Momoyama, environ le XVIème siècle, marquée par les débuts de l’école Kano, famille de peintres experts dans l’art de la représentation animale. Leurs tigres sont prêts à nous dévorer et le plumage de leurs aigles brille d’une encre intense. Mais ils ont aussi représenté leurs contemporains, notamment ceux qui s’installent sous un arbre en fleurs pour se livrer paisiblement à une partie de go. Qui étudiera en détails les œuvres des peintres de cette famille reconnaîtra parait-il deux styles, mais qui ne diffèrent l’un de l’autre que par des détails infimes, la finesse des moustaches du tigre peut-être, à moins que ce ne soit la forme des plumes du rapace. On devine les querelles entre les branches familiales sur la meilleure façon de représenter.
Intérieur du Nanzen-ji, Grand Hojo, photo prise en 2017
Le chemin commence vraiment près du temple Eikan-do, où j’étais déjà venu, aussi, mais dont je me souvenais fort bien, car c’est toujours une émotion que de retrouver ce petit bouddha Amithaba dans sa niche qui tourne la tête vers l’arrière afin, dit la légende, d’encourager un peu son disciple, le moine Eikan, qui s’est semble-t-il endormi à le suivre. Le geste est naturel, il exprime comme une semonce, un ordre, un « mais qu’est-ce que tu lambines ? Réveille-toi donc au lieu de rêvasser sur la cime des arbres ». Le Genkaku-ji, quelques kilomètres plus loin, dit aussi Temple d’Argent nous offre surtout un dédale de sentiers dans une nature somptueuse, un chemin serpentant au milieu des étangs, des grands pins et des jardins secs au milieu desquels se dresse le petit temple de bois à la silhouette si élégante, se mirant dans une eau limpide où vivent quelques poissons. Je ne sais pourquoi, la joliesse du bâtiment et son reflet dans l’eau, tout comme la façon dont se presse la foule, manifestement séduite par tant de beauté me rappellent… le petit château d’Azay-le-Rideau, lui aussi bénéficiant des mêmes atoûts et plus connu par son aspect extérieur que par ce que l’on y trouverait à l’intérieur.
Le Chemin de la philosophie est ponctué de petites échoppes pour le repos du philosophe bien entendu, ce sont pour l’essentiel des échoppes artisanales, petites maisons de bois où une cuisinière avisée a su planter trois ou quatre tables, maisons un peu plus vastes avec des intérieurs en salles séparées par des fusuma (cloisons de papier), terrasses offertes au promeneur par un vieil homme qui propose aux passants les gâteaux confectionnés par son épouse, cake au citron ou cake à la canelle, « made by my wife ». Une musique étrange en ces lieux sourd d’un vieux lecteur de cassettes pendant que nous buvons notre thé : des chansons réalistes françaises des années trente… un couple âgé allemand s’arrête à son tour et nous questionne sur l’origine de ces chansons, mais nous ne saurons rien de plus sur la raison d’être de ces choix avant de repartir sur le chemin, passant d’une rive à l’autre, et finissant par nous asseoir à nouveau au bord du canal, dégustant cette fois une glace au thé macha (il fait déjà chaud en ce premier jour d’avril), et moi commençant ma série de dessins à l’encre sur le carnet que j’ai pris avec moi à cet effet. Quand le soleil décline, les fleurs des cerisiers se teintent d’orangé, l’eau devient plus bleue, lentement descend le froid de la nuit.
(Retour par le bus. Le 17. Les touristes étant guidés par de jeunes employés pour qu’ils se mettent en rang comme il faut et qu’ils ne se trompent pas de numéro).
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Un autre jour à Kyoto. Entre les deux, il y eut une nuit dans une auberge de jeunesse (notre choix d’hébergement, autant que cela est possible, au cours du voyage), petite tour au sud-ouest de la gare, à l’enseigne bien venue d’une chouette avisée, petite chambre à lits superposés, voisinage avec de jeunes élèves qui sont là comme dans un pensionnat de jeunes filles. Nous sommes souvent guidés par nos souvenirs, parfois pour notre bonheur, d’autre fois avec le risque de ne pas retrouver ce que nous avons connu. Ce matin-là, nous avons pris notre bus 215 sur le parvis de la gare, direction un autre temple, le Daitoku, qui nous reste en mémoire comme un lieu de soleil et de grâce, un grand parc de pins soigneusement taillés, « éduqués » par des tuteurs, avec de place en place de nombreux temples « secondaires » (24 au total, dont seuls 4 sont ouverts au visiteur) dont le plus connu est le Daisen-in. Le Daisen-in est un bijou caché, une petite bâtisse construite autour des jardins secs les mieux réussis, et propices à la méditation. Un chef d’œuvre de la période Muromachi. Las, les ordres religieux sont parfois des ordres marchands. Ici la direction du temple a compris le parti à tirer de l’afflux des visiteurs. Contributions financières, interdictions nombreuses (de photographier au prétexte que les touristes feraient le commerce des vues qu’ils prennent, ne serait-il pas plus judicieux de dire simplement que l’on peut mettre entre parenthèses son appareil photo afin d’atteindre un meilleur niveau de concentration). Dommage. Mais le lieu est toujours-là. La galerie de bois court autour des paysages de fiction. L’émotion serait intacte si l’on n’accrochait aussitôt à nos basques une brave dame qui serait là pour nous aider mais nous hurle des mots incompréhensibles en un prétendu français. Nous l’éloignons. On peut enfin respirer avec le rythme des vagues tracées sur le gravier.
jardin sec de Daisen-in, photo prise en 2017
Plus modeste mais plus accueillant, le Korin-in, qui, lui aussi, enserre un jardin de gravier et de rocs voulant exprimer un paradis ancien, avec un buisson d’azalées et des pierres qui seraient le symbole du mont Elysium. Quant au grand parc, il est plein d’interdictions nouvelles et nos pas ne peuvent s’éloigner longtemps des chemins convenus.
1- le cerisier japonais est de l’espèce prunus serrulata et connaît de nombreuses variétés, parmi lesquelles Hisakura, Kanzan, Shirotae… voir wikipedia https://fr.wikipedia.org/wiki/Prunus_serrulata