En voyage par le train, de Lyon à Rennes, de Rennes à Brest

En TGV jusqu’à Brest, pour aller ensuite à Ouessant. Changements à Lyon puis à Rennes. Mais hélas, à Massy – TGV, arrêt prolongé en gare. Annonce terrifiante : arrêt dû à « accident de personne ». On sait ce que cela veut dire. Accident, suicide, corps projeté sur la voie. Gendarmes, gyrophare, pompiers… Les lignes de chemin de fer sont les sinistres endroits où surviennent des drames. J’ai pensé aux consignes données par l’armée israélienne au peuple iranien, qu’il valait mieux ne pas prendre le train tel jour pour cause de bombardement planifié. Je me suis dit que nous avions peut-être un peu de marge avant d’en arriver là, mais quand même. Ma mère me racontait ses voyages pendant la guerre pour aller voir ses futurs beaux-parents. La peur des bombes, les longs arrêts, les attentes en gare. A Massy-TGV, nous avons dû attendre une heure peut-être, puis le chef de train – quel beau titre que « chef de train » – a annoncé que nous allions repartir dans l’autre sens, que nous passerions par Paris-Montparnasse et qu’ensuite vraisemblablement nous irions vers notre destination par la voie ordinaire, ce qui nous ferait prendre beaucoup de retard. En effet, nous nous sommes retrouvés à Montparnasse et là, nous avons attendu. En tout, y compris l’attente à Massy, quatre heures. Toutes les lignes vers la Bretagne étaient affectées. Nous sommes repartis, quand les voies étaient toutes libres, par celle du TGV, ce qui permettait de ne pas prendre de retard supplémentaire. Les contrôleurs étaient affables, distribuaient des petits colis, avec de la nourriture dedans, salade de taboulé, et surtout, plus que nécessaire : de l’eau en petites bouteilles de carton. Ils s’affairaient pour nous renseigner à propos de nos correspondances. Comme tous les trains avaient été affectés, nous prendrions à Rennes le train que nous devions prendre pour Brest puisqu’il avait eu le même retard. Mais nous arriverions vers minuit. Je lisais le petit texte de Michèle Lesbre, « Naufrage(s) », où elle raconte son dernier voyage à l’île de Sein, je pensais que c’était une bonne préparation pour le nôtre. Sein / Ouessant, c’est presque pareil. Ouessant est beaucoup plus grande, certes. Mais question vagues, vent et oiseaux c’est assez semblable. Je me disais que nous verrions peut-être les oiseaux tourne-pierre dont elle parle, connus pour déplacer de leur bec des cailloux très lourds pour dénicher des bouts de nourriture. De fait, je ne crois pas les avoir vus, une fois installés sur l’île. Peut-être n’était-ce pas la saison, ou peut-être ne sont-ils concentrés que sur une seule île. En tout cas, comme elle, nous sentirions le vent nous avaler. On venait pour cela.

Le train est donc reparti, traversant cette partie nord de la France qui nous étonne toujours par sa platitude quand nous arrivons de nos montagnes du sud-est, une platitude qui nous révèle ce qui, pourtant doit constituer l’essentiel de l’imaginaire des habitants de ces latitudes, à savoir le ciel, dominant la terre de tout son poids, de tout son espace, traversé de nuages qui accumulent toute la luminosité restante du soir. La terre, elle, sous lui, faisant alterner le vert des prairies et le jaune des colzas, réduite à une bande horizontale, au bas de la vitre, qui n’ondule que légèrement, au gré des collines et des monticules coiffés de forêts.

J’ai pensé aussi au documentaire que j’avais vu la veille, sur la catastrophe de Tchernobyl, quarante ans après, film fait d’entretiens avec les rescapés de cette époque. On voyait de vieux films, un peu flous, qui montraient la ville de Prypiat, présentée avant la catastrophe comme ville du futur, avec appartements conçus pour accueillir les ingénieurs et les techniciens de la glorieuse Union soviétique, avec des espaces de jeux pour les enfants et de grandes avenues pour organiser les défilés commémorant les fêtes par lesquelles le pouvoir conviait les « gens heureux », forcément « heureux », à communier avec le communisme enfin réalisé. Puis le réacteur n°4 avait explosé. Les pompiers s’étaient précipités, ils tentaient de dégager les débris à mains nus, et tombèrent comme des mouches, viscères en bouillie, mourant en quelques heures dans des souffrances extrêmes. Quelques semaines plus tard, il avait fallu intervenir sur le toit du réacteur d’à côté pour le déblayer des morceaux de graphite qu’il avait reçus. On avait essayé des robots, dont certains prévus pour l’exploration lunaire, mais ils étaient tombés en panne au bout de quelques heures, si bien qu’il avait fallu encore avoir recours à des hommes, des centaines de milliers d’hommes, chacun ne pouvant rester que quelques secondes sur ce toit, mais cela était encore trop puisque beaucoup moururent. Un opérateur survivant parlait de ses copains brûlés dont la peau ressemblait à de la viande rôtie. J’ai encore pensé que, voyant ces images, on ne pouvait être que rempli de honte et de dégoût devant tant de souffrance infligée à des humains, des humains comme nous, pour la simple volonté insensée de maîtriser une énergie soi-disant nécessaire pour étendre le « progrès » technique et l’expansion économique. L’URSS en ce temps-là, voulait encore « rattraper son retard ».

équipe de liquidateurs

Je suis retourné au livre de Michèle Lesbres, ça valait mieux pour mon propre équilibre. Ce qui rend ce livre particulièrement touchant est que l’autrice y décrit un voyage en un lieu où elle pense ne plus retourner par la suite. Elle a 85 ans. Si elle intitule son texte « Naufrage(s) », c’est sûrement qu’elle a besoin de se recueillir sur les centaines de naufrages qui se sont déroulés sur ces côtes, mais aussi probablement parce qu’elle pense qu’il est d’autres types de naufrages. Elle ne se fait pas faute d’évoquer les naufrages de notre époque, mais on ne peut s’empêcher de penser qu’il est aussi question des petits naufrages individuels, ceux dus à l’âge, lorsqu’on se prépare au grand saut vers l’inconnu. D’ailleurs, elle le dit en exergue :

Naufrage : se dit d’un bateau qui coule, d’un couple qui se déchire, d’un système économique calamiteux, d’un régime politique en panne, d’une nation…
Il y a des grands et des petits naufrages…

Parmi ses compagnons imaginaires : Anita Conti. Ecrivaine, photographe. Océanographe aussi. Devenue spécialiste de la pêche en haute mer. Pionnière de l’aquaculture. S’étant embarquée sur les bateaux de pêche qui partaient du port de Fécamp.

Anita Conti

Parmi ses compagnons réels : un chien. Qui l’attend fidèlement sur le chemin côtier quand elle s’éloigne. « Nous avons marché comme deux amis et quand je lui parlais il levait son museau vers moi tout en tirant la langue ». Elle dit qu’elle peut « rester de longs moments immobile, à scruter la surface moirée de l’eau, le jeu de lumière entre elle et le ciel changeant ». Elle pense à tous les écrivains et créateurs qu’elle a aimé, il y a même un mot sur Haruki Murakami. Elle accorde une place importante à Maurice Ravel et au roman que lui a consacré Jean Echenoz, ainsi qu’au texte de Vladimir Jankélévitch où il en parle. Je ne savais pas que l’on pouvait visiter encore aujourd’hui (mais sur rendez-vous) la maison où le compositeur a vécu, à Montfort-l’Amaury.

Pour parler de son âge, elle dit : « C’est le désir qui me manque, parfois, et de plus en plus souvent, le désir d’être dans un élan ». Oui, ce doit être bien éprouvant, de perdre le désir. J’ai pensé qu’heureusement je n’en étais pas encore là. Les nombreux désirs de la vie m’assaillent encore aujourd’hui, c’est une chance. Mais quand on n’en a plus ou presque plus, que faire ? peut-être se dire, comme elle le fait encore : « c’est beau aussi, les défaites ».

Elle retourne une dernière fois au phare, et là, le chien l’attend encore. Mais elle pense soudainement qu’elle ne refera sûrement jamais plus ces voyages lointains qu’elle avait tant aimés. « Il commençait à se faire tard dans ma vie et depuis quelques années, les singularités de certains pays se gommaient au profit d’une uniformisation qui défigurait les villes et faisait du voyage une banale aventure ».

Moi, je ne ressentais pas tout à fait cela, je me disais au contraire que je retournerais bien en certains endroits qui m’ont comblé de bonheur quand je les ai parcourus : Ladakh, Népal, Tamil Nadu, cordillère andine. Non sans me faire trop d’illusions : oui, c’est vrai, Leh, de nos jours, n’est plus ce qu’elle était et l’on doit s’y faire bousculer par les touristes occidentaux mais aussi indiens qui ont découvert ce qui fut autrefois un paradis. Alors, faut-il y retourner ? C’est probablement le genre de question qui assaille ma désormais (pseudo) amie lorsqu’elle se décide un jour à repartir pour Sein et qu’elle rebrousse chemin au moment où elle atteint la gare Montparnasse, se disant tout à coup qu’il valait peut-être mieux refaire les voyages en rêve et se limiter à des voyages immobiles plutôt que de les (re)faire en vrai.

C’est sans doute parce qu’elle en fait menstion, qu’au retour de notre séjour, passant une journée à Brest, j’ai acheté à la librairie Dialogues, le roman de Henri Quéffelec, Un recteur de l’île de Sein. Ce n’est ni « jeune » ni « actuel », mais je pourrais reprendre ici l’extrait qu’elle cite de La Ballade de l’impossible :

Quels sont les auteurs que tu aimes ? Lui demandai-je.
– Balzac, Dante, Conrad, Dickens, me répondit-il aussitôt.
– On ne peut pas dire que ce soient des auteurs d’actualité.
– C’est justement pour cela que je les lis. Quand on lit la même chose que tout le monde, on ne peut penser que comme tout le monde.

Et puis nous sommes arrivés en gare de Brest, après avoir changé à Rennes. A Rennes, j’ai croisé sur le quai une tête qui ne m’était pas inconnue, c’était Jean-Yves Le Drian, l’ancien ministre des Armées, et ancien ministre des Affaires Etrangères, comme il souriait et que je ne le connais pas assez pour avoir à son égard une quelconque prévention, je lui ai souri aussi. Je l’ai trouvé bien bronzé et en pleine forme. A Brest, il faisait nuit. Nous ne connaissions pas bien la ville, nous avions réservé une chambre à l’Hôtel de la Gare… Dans chaque ville, il y a un hôtel de la Gare. En général, il n’en est pas bien loin ! En effet, il fallait juste monter quelques escaliers. C’est fou le nombre d’escaliers qu’il y a dans cette ville, construite sur de multiples niveaux. Il y a même un endroit où l’on franchit un vrai gouffre (c’est la vallée de la rivière Penfeld) au moyen d’un téléphérique.

Brest autrefois
Brest maintenant

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