Le priapisme de Ponge

[Chronique littéraire de fin de semaine]

lievrepatagon.1240156269.jpgLes Mémoires sont un genre littéraire qui émeut mais peut aussi agacer. Celles de Claude Lanzmann sont ainsi. Le titre en lui-même est magnifique. Moi qui reviens d’un voyage en Patagonie (en février) j’aurais presque pris ce livre pour un récit de voyage. Le lièvre de Patagonie n’apparaît en réalité qu’à la page 192. Lanzmann y réfléchit à la saveur unique qu’il y a à se fondre dans un lieu, à vivre intensément sa rencontre avec l’instant, telle qu’il put la ressentir lorsqu’il avait vingt ans la première fois qu’il fut à Milan, mais telle aussi qu’il la ressentit bien plus tard, à soixante-dix ans (comme quoi, l’âge ne fait rien à l’affaire) lorsqu’il traversa la Patagonie au volant d’une voiture de location. Le passage est intéressant, je le cite :

Remontant seul il n’y a pas si longtemps, à partir de Rio Gallegos, aux confins de la Terre de Feu et au volant d’une voiture de location, la plaine immense de la Patagonie argentine vers la frontière du Chili et le fabuleux glacier du Perito Moreno, je me répétais, joyeux comme dans ce premier train vers Milan : « je suis en Patagonie, je suis en Patagonie. » Mais ce n’était pas vrai, j’avais beau avoir aperçu quelques troupeaux de lamas blancs, la Patagonie ne s’incarnait pas en moi. Elle s’incarna tout à coup, au crépuscule, sur le dernier tronçon de route non asphalté après le village d’El Calafate, dans le balayement de mes phares, quand un lièvre haut sur pattes bondit comme une flèche et traversa la route devant moi. Je venais de voir un lièvre patagon, animal magique, et la Patagonie tout entière me transperçait soudain le cœur de la certitude de notre commune présence.

 

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(ici, un lapin photographié en Terre de Feu)

Mémoires : livres de méditation mais aussi d’anecdotes. C’est sans doute ce qui fait leur attrait, voire leur succès commercial, surtout quand l’auteur a traversé plusieurs décennies en compagnie de célébrités « des arts et des lettres », comme on a coutume de le dire. Lire les mémoires de Lanzmann, c’est s’assurer à coup sûr d’apprendre quelques histoires sur Simone de Beauvoir et sur Sartre, mais pas seulement : embrouilles avec Deleuze, fâcheries et réconciliations avec Rezvani, Claude Roy ou Chris Marker font l’ordinaire de ces 550 pages, tout comme les escapades aventureuses sur le glacier du Théodule (pas brillants les alpinistes du Boulevard Saint-Germain !) ou l’assaut des dunes du Sahara dans la Simca Aronde de Simone.

Or, les anecdotes, il en est de toutes sortes. Dans mon précédent billet, j’évoquais les amours méconnues du poète Reverdy et de Coco Chanel : histoire intéressante parce qu’elle nous donne un éclairage positif sur deux personnages que tout semble opposer. La couturière en est moins frivole à nos yeux, et le poète moins austère (Bizarrement, cette passion passagère semble n’avoir inspiré jusqu’à présent aucun réalisateur de cinéma, certainement pas en tout cas, semble-t-il, la réalisatrice du dernier film sur Chanel qui sort en ce moment…). Imagine-t-on aujourd’hui une top model amoureuse du dernier prix Abel de Mathématiques ? C’est ça qui serait drôle, un mannequin qui ne délaisserait pas l’esprit avec un savant qui révèlerait qu’il y a encore une chair au-delà des équations.

ponge_seghers_1963.1240156356.jpgMais que nous apporte le fait de savoir que le poète Francis Ponge souffrait… de priapisme ! ( p. 149). Paul Eluard et Aragon se faisaient quelques sous en recopiant leurs poèmes pour les vendre à des marchands d’autographes. Eluard avait une femme sensuelle et magnifique, Nush (« elle avait des lèvres ciselées et peintes dont le rouge sang soulignait la voracité »). Un jour que Lanzmann débarque à l’improviste chez le poète, il a « le temps d’apercevoir dans un miroir biseauté le pompon rouge d’un marin militaire »…. Ah bon. Que veut dire ce pompon rouge…. Des Mémoires ne résistent donc jamais à la tentation des alcôves ?

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Poètes de chez Seghers

supervielle.1239370061.jpgreverdy-seghers.1239370013.jpgJ’avais vingt ans et je lisais tous les volumes de la série « Poètes d’aujourd’hui » publiée chez Seghers. On y trouvait Eluard, Aragon, Max Jacob, Cocteau, Michaux, Lorca, Apollinaire, Whitman, Claudel, Cendrars, Rimbaud, Carco, Rilke, Supervielle, Desnos, Breton, Fargue, Nerval, Char, et bien d’autres encore (plus d’une centaine je crois, que sont devenus tous ces volumes ? pourquoi ne sont-ils pas tous réédités ?). J’avais deux poètes préférés. Le premier était Jules Supervielle, et cela explique mon rêve encore présent aujourd’hui d’aller un jour me promener dans les rues de Montevideo. Supervielle était le poète « doux » par excellence, celui dont la voix trainante et grave (sur un disque trente-trois tours que j’avais aussi et qui faisait entendre les poèmes dits par leurs auteurs) conférait à ses textes une allure solaire. Rappelons cette magnifique strophe, où se trouve évoqué un sentiment cosmique d’appartenance au monde :

Il vous naît un ami, et voilà qu’il vous cherche
Il ne connaîtra pas votre nom ni vos yeux
Mais il faudra qu’il soit touché comme les autres
Et loge dans son cœur d’étranges battements
Qui lui viennent de jours qu’il n’aura pas vécus.

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L’autre était Pierre Reverdy. C’était le poète rugueux : sa voix rocailleuse sur le même disque 33 tours ne permettait pas de s’y méprendre. C’était le poète aride de mots, qui de trois chaises, une table et quelques nuages vous composait un tableau métaphysique à la Chirico, où les vides semblent parcourus d’un vent sidéral.

Sur le seuil personne
Ou ton ombre
Un souvenir qui resterait
La route passe
Et les arbres parlent plus près
Qu’y a-t-il derrière
Un mur
Des voix
Les nuages qui s’élevèrent
Au moment où je passais là
Et tout le long une barrière
Où sont ceux qui n’entreront pas

Reverdy plaisait à mes états d’âme qui inclinaient à l’austérité. L’un des auteurs de l’introduction au recueil Seghers, un certain Michel Manoll, écrivait : « Pierre Reverdy gratte de l’ongle la peau du monde – ce tissus friable derrière lequel se dissimulent les racines de l’âme ». Austère Reverdy ? Sa biographie montre qu’il ne le fut pas tant que ça. L’amant de Coco Chanel ne se laisse pas imaginer en robe de bure. C’est dans un livre de poche écorné que C. avait trouvé au bazar de livres près de la mosquée Beziktas à Istanbul que j’appris cet épisode de la vie du poète, c’était un roman d’Edmonde Charles-Roux sur la vie de la célèbre modiste, on peut lire aussi ceci sur un blog consacré aux tendances de la mode reverdy-chanel.1239369991.jpg

Elle [Coco Chanel] y redécouvre l’amour en la personne du poète Pierre Reverdy, ce dernier lui fait découvrir le plaisir de la lecture. Mais la guerre la rattrape et elle part en Suisse.

Quant à Supervielle, j’y reviens : il a connu le déshonneur d’être campé en écrivain collabo dans « les Bienveillantes », de Jonathan Littell, ce qui constitue une grave erreur historique. Supervielle écrivit de beaux poèmes sur « la France malheureuse » au contraire, et il vécut la sombre période de l’Occupation en Uruguay.
Ces poètes semblent parfois appartenir à un autre temps : qui se soucie encore de leurs œuvres ? Je lis dans un blog :

Pierre Reverdy, l’ermite de Solesmes, est un poète passé de mode, lui qui fut longtemps considéré comme le plus grand. On préfère maintenant des liqueurs plus fortes comme les éclats de silex de René Char, ou les jongleries verbales de Gherasim Luca ou Jacques Roubaud. Mais il est tant de poèmes de Reverdy pour lesquels je donnerai les oeuvres complètes de ceux-là.

Dépassés ? Si nous reprenons ces deux derniers vers :

Et tout le long une barrière
Où sont ceux qui n’entreront pas

n’y éprouvons-nous pas quelque chose de l’angoisse bien actuelle qui nous étreint à la pensée de tous ceux et toutes celles qui resteront à jamais rejetés hors de nos frontières ?

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Parallèles à 220 ans d’intervalle

Un bien bel article publié aujourd’hui dans « le Monde » par l’historienne Sophie Wahnich, établissant un parallèle saisissant entre la situation pré-révolutionnaire de 1788 et la situation que nous connaissons aujourd’hui. Elle réfléchit entre autres à la signification des nouvelles formes de lutte qui apparaissent ici ou là : cercles de silence, rondes des obstinés, pique-nique populaires et y voit la même tendance qu’à la fin du XVIIIème à tout faire « pour retenir la violence » :

Retenir la violence, c’est là l’exercice même du maintien de l’ordre. Or il n’appartient pas aux seules « forces de l’ordre ». Les révolutionnaires conscients des dangers de la fureur cherchent constamment des procédures d’apaisement. Lorsque les Parisiens, le 17 juillet 1791, réclament le jugement du roi, ils sont venus pétitionner au Champ-de-Mars sans armes et sans bâtons. L’épreuve de force est un pique-nique, un symbole dans l’art de la politique démocratique.

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Ces manifestations non-violentes peuvent être réprimées par la violence policière (cf. mon billet précédent). Des comportements absurdes peuvent s’observer, comme dans le cas de cet enseignant empêché de faire cours au Jardin des Plantes ( !). J’ajoute aussi qu’elles peuvent être contre carrées par des manifestations violentes comme on en vit ce week-end à Strasbourg, menées, comme par hasard par « des gens mystérieux »

La situation objective que nous connaissons, et qui se caractérise par le mot d’ordre « nous ne paierons pas votre crise » atteint une grande tension quand les écarts de traitement de la part du pouvoir, entre les riches et les pauvres, sont si importants :

Le pacte de la juste répartition des richesses prélevées par l’Etat semble avoir volé en éclats quand les montants des chèques donnés aux nouveaux bénéficiaires du paquet fiscal ont été connus : les 834 contribuables les plus riches (patrimoine de plus de 15,5 millions d’euros) ont touché chacun un chèque moyen de 368 261 euros du fisc, « soit l’équivalent de trente années de smic ». Une dette de vies.

 Et la conclusion :

Certains, même à droite, semblent en avoir une conscience claire quand ils réclament, effectivement, qu’on légifère contre les bonus, les stock-options et les parachutes dorés. Ils ressemblent à un Roederer qui, le 20 juin 1792, rappelle que le bon représentant doit savoir retenir la violence plutôt que l’attiser. Si le gouvernement est un « M. Veto » face à ces lois attendues, s’il poursuit des politiques publiques déstabilisatrices, alors la configuration sera celle d’une demande de justice dans une société divisée, la justice s’appelle alors vengeance publique « qui vise à épurer cette dette d’honneur et de vie. Malheureuse et terrible situation que celle où le caractère d’un peuple naturellement bon et généreux est contraint de se livrer à de pareilles vengeances ».

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Encore des nouvelles inquiétantes en provenance du Sarkoland

Dans un lointain pays, baptisé Sarkoland , il s’est passé ceci :

Hier après-midi, dans une ville appelée « Tours » (oui, je sais, comme en France), une centaine d’enseignants et d’étudiants manifestaient. Ils entamaient une « ronde » sur une des places de la ville (sur le modèle de ce qui se passe à Paris en ce moment, place de l’Hôtel de Ville, oui, je sais encore une coïncidence), interrompant la circulation.
Les argousins sont arrivés et s’en sont pris brutalement à une personne. Le crime de celle-ci avait été de toucher le capot d’une voiture de police. Deux pédagos qui manifestaient ont demandé aux dits représentants de l’ordre de se calmer un peu et l’un d’eux (ah ! le sot !) a sorti son appareil photo.
Les argousins ont immédiatement réagi avec fermeté en demandant à cet imprudent photographe, qui n’avait pourtant encore rien photographié, de leur donner l’appareil sur le champ. L’intrépide citoyen a refusé. Il a été immédiatement tabassé salement. Les manifestants ont été aspergés à la bombe lacrymogène, et une enseignante en a reçu une en plein visage.
Quelque temps après, les pompiers ont emmené le photographe à l’hôpital (3 jours d’arrêt). Que pensez-vous que faisaient les argousins ? Eh ben, ils l’attendaient à sa sortie, pardi, pour l’emmener au poste: il est en garde à vue pour au moins 24h, n’a pas eu le droit de parler à son épouse ou à quiconque, et aux dernières nouvelles, personne ne sait ce qu’il est advenu de lui.

(rajout du 3 avril : suite de l’affaire et article du journal « la Nouvelle République » qui en parle )

Il se trouve que ce pays est régulièrement désigné du doigt par les organisations internationales, comme Amnesty , qui relève le nombre important de bavures policières et l’insuffisance des sanctions. Le ministère de l’Intérieur de ce pays, le ministère de la Justice et les syndicats de police ont aujourd’hui en cœur démenti : pensez-vous ! chez nous ? des trucs comme ça, allons vous plaisantez. J’en ai même entendu un ce matin, à la radio, qui disait : « si Amnesty International nous traite de cette façon, quels mots peuvent-ils avoir pour les pays qui sont des vraies dictatures ? ».

Bon, hein, heureusement qu’on est en France !

PS : il y en a un qui ferait bien de faire gaffe, c’est le chasse-clou qui :

1) se balade toujours avec son appareil photo, ce qui, parfois, lui attire des ennuis , et qui
2) fait du mauvais esprit sur ce qui risque d’advenir chez nous à l’horizon 2018 .

Pour vous détendre, je vous offre cette photo d’une ruelle de ma ville, en fleurs (ben oui, c’est le printemps, z’avez pas vu ?).

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Ah! c’est quand même bien clivant

Lu dans Libé (du 31 mars, page 12): commentaires sur les sondages. « Leur » cote se stabilise (43% pour le petit, 48% pour le sérieux), pourquoi le Premier Ministre s’en tire-t-il mieux que l’autre ? Réponse : c’est parce qu’il est moins clivant. Ah, c’était donc ça… Je me disais bien aussi qu’il y avait quelque chose.

C’est vrai qu’une politique qui d’un côté, donne tout aux plus riches, évite soigneusement de trop sanctionner les patrons du CAC 40 pour leurs turpitudes, et qui, de l’autre, refuse d’aider les plus pauvres au prétexte que (sic) ils iraient dépenser leurs gains à acheter des babioles produites à l’étranger (les irresponsables !), c’est…. un tantinet clivant, non ?

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Amant et obstinés

Après-midi au Musée du Luxembourg… après quelques ronds obstinés sur la place de l’Hôtel de Ville.

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(171ème heure de Ronde des Obstinés)

Pécresse en avalerait ses lunettes.
http://www.rtl.fr/fiche/4113952/valerie-pecresse-malgre-les-perturbations-l-annee-universitaire-est-recuperable-video.html
Elle bosse, elle. Sinon, elle ne pourrait pas en même temps « gérer » les dossiers de son ministère, se préparer à remplacer Rachida à la Justice et commencer à battre campagne pour les régionales… et moi, pendant ce temps, je vais au Musée du Luxembourg.

Quelle affaire m’y amène donc ? Vous l’avez deviné : je suis un fan de Lippi. Le père. Le frère. L’amant (on s’y reconnaît plus). Oui, c’est celui que je préfère : sortant du Moyen-Âge, donc encore innocent des trucs et des maniérismes qui viendront plus tard, et ouvrant la voie à la peinture des corps. L’exposition actuelle regroupe des œuvres exposées d’habitude à Prato. Parmi elles : la Vierge de la Ceinture. Elle est en train d’embarquer pour l’au-delà (l’assomption) mais avant de partir, elle dénoue sa ceinture et l’offre à ses admirateurs. On sent les plis de la robe se détendre. On perçoit le corps souple et tranquille. Le coup d’après, c’est sûr, elle aurait quitté la robe. Carrément. Pour s’offrir à nous dans sa nudité charmante. Mais ne rêvons pas, nous ne sommes qu’en plein XVème siècle et Lippi est un moine.

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Et pourtant… il profite de toutes les occasions, de toutes les saintes et de toutes les Vierges à représenter pour nous suggérer la beauté corporelle. Du reste, c’est bien simple et l’affaire est connu : il est tombé follement amoureux d’une nonne, la Frabrizia, et il lui a même fait un enfant, puis deux. Scandale. Cosme de Médicis heureusement veille sur les tourtereaux (cela est très bien raconté par Sophie Chauveau, dans « la passion Lippi »). Ce temps était quand même un temps de liberté (vous imaginez avec la Boutin ?). Et voilà notre Filippo qui n’a en réalité qu’une envie : peindre sa belle (puis leur bébé) sous les traits de Marie, de Marguerite… peu importe.

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Bref, peindre et faire l’amour.

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Emancipons-nous!

L’un de mes billets antérieurs évoquait fugitivement Jacques Rancière. Je ne pouvais pas en rester à cette seule interview dans Siné-Hebdo . Il me fallait aller voir plus loin dans l’œuvre, riche et féconde, de ce philosophe qui commença son travail aux côtés d’Althusser et fut professeur dans cette université que j’affectionne (parce que je l’ai choisie et que j’ai quitté pour elle la petite université de province où je m’étiolais, dirigée par une bande d’économistes plus intéressés par la pseudo-« rentabilité du savoir » que par le savoir lui-même), cette université du Nord de Paris, qui fait en ce moment les titres de l’actualité (et notamment du 7-9 de France-Inter ) depuis qu’elle a lancé l’initiative de la « Ronde des obstinés ».

lemaitreignorant.1238345086.jpgLe premier ouvrage de Rancière dont je me sois emparé est « Le maître ignorant » qu’il publia en 1987, qu’on trouve aujourd’hui en 10-18, et qui est sous-titré : « Cinq leçons sur l’émancipation intellectuelle ». Beau titre n’est-ce pas, nous qui sommes entraînés le plus souvent de force vers le contraire de l’émancipation, ce que Rancière nomme à juste titre « l’abrutissement » ?maitreignorant-2.1238345107.jpg

Ce livre prend appui sur une aventure intellectuelle extraordinaire, celle qui advint à un certain Joseph Jacotot , lecteur de littérature française à l’université de Louvain au tout début du XIXème siècle. Jacotot avait fêté ses dix-neuf ans en 1789 et avait été élu député en 1815. Las, le retour des Bourbons le contraignit à l’exil aux Pays-Bas où lui fut offert généreusement un poste de lecteur. Il ne connaissait pas le hollandais. Ses étudiants ne connaissaient pas le français. Heureusement, en ce temps-là, on trouvait dans les librairies de Bruxelles, un texte bilingue de Télémaque, œuvre de Fénelon. Jacotot demanda donc à ses étudiants d’apprendre le français à travers ce texte. Puis il leur demanda d’écrire en français ce qu’ils pensaient de tout ce qu’ils avaient lu. « Il s’attendait à d’affreux barbarismes, à une impuissance absolue peut-être […] Combien ne fut-il pas surpris de découvrir que ces élèves, livrés à eux-mêmes, s’étaient tirés de ce pas difficile aussi bien que l’auraient fait beaucoup de Français ? Ne fallait-il donc plus que vouloir pour pouvoir ? Tous les hommes étaient-ils donc virtuellement capables de comprendre ce que d’autres avaient fait et compris ? ».

Voilà donc ce que découvre cet esprit curieux et révolutionnaire : qu’il n’y a pas vraiment besoin « d’explications », qu’il n’y a pas « le maître savant » d’un côté et les élèves ignorants de l’autre. Si les élèves ont la volonté ou le désir d’apprendre, alors leur intelligence suivra. Alors à quoi bon un maître ? Le maître n’est pas complètement inutile : dans le cas présent, c’est lui qui a déclenché un processus, il a agi sur la volonté des élèves. Il leur a dit : tenez, prenez ce même livre, et essayez d’apprendre de lui par vous-mêmes. Le fait que ce soit le même livre vous fera peut-être vous entraider plus facilement, et moi, je me contenterai de vous poser des questions pour vous faire à vous-mêmes poser ces mêmes questions.

Pour Rancière, un maître qui agirait ainsi serait un maître émancipateur. Il y a deux facultés en jeu dans l’acte d’apprendre : l’intelligence et la volonté. « Il y a – dit-il – abrutissement là où une intelligence est subordonnée à une autre intelligence. L’homme – et l’enfant en particulier -peut avoir besoin d’un maître quand sa volonté n’est pas assez forte pour le mettre et le tenir sur sa voie. Mais cette sujétion est purement de volonté à volonté ».

« Dans l’acte d’enseigner et d’apprendre, dit encore le philosophe, il y a deux volontés et deux intelligences. On appellera abrutissement leur coïncidence. Dans la situation expérimentale créée par Jacotot, l’élève était lié à une volonté, celle de Jacotot, et à une intelligence, celle du livre, entièrement distinctes. On appellera émancipation la différence connue et maintenue des deux rapports, l’acte d’une intelligence qui n’obéit qu’à elle-même, lors même que la volonté obéit à une autre volonté ».

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Jacques Rancière

Et il ajoute : « cette expérience pédagogique ouvrait sur une rupture avec la logique de toutes les pédagogies. La pratique des pédagogues s’appuie sur l’opposition de la science et de l’ignorance ».

Toutes les pédagogies sont en effet des « méthodes », oserais-je dire des ruses, faites pour contraindre un sujet, qui est supposé ne rien savoir, à la guidance, au chemin que lui indique un maître, qu’il s’agisse d’agir par l’ordre ou par la douceur, par la sévérité ou la technique des petits groupes (on voit ici se profiler l’ombre de Freinet, que des commentatrices de mon précédent billet ont mis en avant : oui, bien sûr Freinet, j’en sors d’ailleurs, moi qui fus élève d’une classe (en CM2) qui pratiquait la méthode, mais sortait-on pour autant de l’idéologie élitiste ?). Tu ne sais pas encore, bientôt tu sauras, grâce à moi, mais bien sûr tu ne m’égaleras jamais : j’aurai toujours un temps d’avance sur toi, je te serai toujours supérieur.

C’est l’ordre que ce Jacotot a fait voler en éclat. jacotot-joseph.1238345048.jpgCar il est allé plus loin encore : et si le rôle du maître pouvait s’effacer jusqu’à faire qu’il enseigne…. quelque chose qu’il ne connaît pas ? C’est ce qu’il tenta plus tard en enseignant des matières où il était incompétent, et là il put se formuler à lui-même ceci : qu’on peut enseigner ce qu’on ignore si l’on émancipe l’élève, c’est-à-dire si on le contraint à user de sa propre intelligence.

De telles découvertes sont évidemment destinées à être cachées aux yeux du peuple : il ferait beau voir que tout un chacun se dise qu’il ou elle a une intelligence égale à celle de tout autre, y compris (et surtout !) à celle de ceux qui nous gouvernent ! Tout notre système d’enseignement (ce que Baudelot et Establet dans les années soixante-dix appelaient « l’école capitaliste ») est fait pour combattre ce genre d’affirmation et faire en sorte que, définitivement, certaines intelligences soient asservies à d’autres, selon le règne du Grand Abrutissement. L’idéologie capitaliste, les médias grand public, la télévision se nourrissent de l’axiome contraire, celui selon lequel il y a des élites et des inférieurs, d’où résulte qu’il faut combler le vide des esprits inférieurs avec des spectacles vulgaires, des chansons de deux sous ou des rêves de millions faciles. Or, on s’aperçoit qu’il suffit de peu pour que des êtres prennent tout à coup conscience qu’ils ne sont pas ces esprits inférieurs qu’on a voulu leur faire croire qu’ils étaient. Il suffit juste un peu de leur donner confiance en eux-mêmes !

Cela déjà s’est passé dans l’histoire à propos des filles : elles n’étaient pas faites pour les études pouvait-on dire dans l’Ancien régime (sauf peut-être quelques femmes exceptionnelles qui surent s’affranchir de la tutelle masculine, comme cette Emilie du Chatelet , emilie_du_chatelet.1238345684.jpgqui traduisit Newton à l’époque de Voltaire), mais leur pression fut si forte qu’il fallut bien se rendre à l’évidence du contraire, jusqu’à ce fameux livre encore de Baudelot et Establet , « Allez les filles » qui mettait en évidence leur « supériorité » sur les garçons (au sens où elles obtenaient des résultats égaux ou supérieurs selon des systèmes de notation qui n’avaient d’autre but que prouver la supériorité de ceux pour qui l’Ecole avait été conçue). Alors qu’est-ce qui leur manquait, aux filles, et qui leur manque encore aujourd’hui ? Juste ça : un peu de confiance en elles-mêmes, ce que tous les éducateurs devraient être capables de leur donner.

Ce qu’il en est des filles à l’école, ce pourrait aussi bien être le cas pour tous les individus des classes populaires à qui l’on a dit que, par destination, leur intelligence était moindre que celle des grands de ce monde, comme ce baron Seillière qui déclare aujourd’hui dans le JDD :

« Etes-vous capable de me dire ce que « vaut » quelqu’un qui a une bonne structure mentale, un sens juridique et financier, qui sait s’adapter aux cultures du monde, a du charisme et la capacité de jauger les hommes? »

Eh bien oui, nous sommes capables de le lui dire, à ce Seillière, ce que vaut ce type d’homme : PAS PLUS que n’importe QUI ! Tout simplement parce que tout humain sur cette Terre a « une bonne structure mentale », peut se doter, s’il en a envie, ou s’il en a la volonté « d’un sens juridique et financier », est capable de « s’adapter aux cultures du monde », peut avoir du charisme – si on lui donne confiance en lui – et pourrait être capable de faire cette « activité » désignée par une expression qui ne veut rien dire : « jauger les hommes » (d’autant plus capable qu’en l’espèce, il suffit de faire semblant !).

Peu nombreux sont les penseurs de notre époque qui sont prêts à remettre les choses du savoir et de l’esprit à leur place c’est-à-dire : dans le bien commun. Trop de discours fumeux sont là en réalité uniquement pour défendre une soi-disant spécialisation philosophique qui rendrait hors d’atteinte des gens du peuple les réflexions sur les questions que tout le monde peut se poser clairement

NB: ici un blog entièrement consacré à Joseph Jacotot

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Vous avez dit « républicain » ?

restablet.1237482486.JPGbaudelot.1237482464.jpgChristian Baudelot et Roger Establet sont deux sociologues spécialistes de l’école qui font mouche à chacun de leurs ouvrages, depuis le premier, « L’Ecole Capitaliste en France », ecole_capitaliste_france_c_baudelot.1237482534.JPGqui assénait un bon coup aux idéalistes qui s’imaginaient encore que l’école française était celle de l’égalité des chances, jusqu’au dernier, « L’élitisme républicain » , portant en sous-titre « L’école française à l’épreuve des comparaisons internationales », paru très récemment dans la collection « La République des Idées » au Seuil, et qui enfonce le clou : non, malgré toutes les proclamations de républicanisme, notre école n’est pas égalitaire, loin s’en faut et… disons-le carrément : elle est une des plus mauvaises parmi les pays comparables de l’OCDE.

Entre temps, il y avait eu « Le niveau monte », livre écrit afin de démentir cette antienne qui court toujours concernant un « niveau » qui n’en finirait pas de descendre, et surtout « Allez les filles ! » écrit en forme d’encouragement aux élèves de sexe féminin dont le taux de réussite scolaire est meilleur, dans l’ensemble, que celui des garçons (même à l’Université) et qui pourtant… se trouvent toujours destinées aux mêmes orientations (occupation des enfants, école primaire, métiers du social) alors que leurs compétences allez-les-filles.1237482552.pngdevraient leur ouvrir les portes de toutes les branches où sont censés s’illustrer leurs camarades masculins.elitisme.1237482506.jpg

Le dernier ouvrage des deux compères sociologues remet quelques idées à leur place :

il est faux de croire qu’il est possible de dégager « une élite » en laissant à leur triste sort la masse des rejetés du système : les chiffres de l’enquête PISA le montrent, « l’élite est bonne quand la masse n’est pas mauvaise ». Les courbes sont parlantes : dans un graphique représentant chaque pays par deux coordonnées, l’une, verticale, portant la proportion d’élèves très forts, l’autre horizontale, portant le pourcentage d’élèves très faibles, on a, en haut à gauche : Corée du Sud, Finlande, Suisse, Belgique, Pays-Bas (proportion d’élèves très forts élevée, mais proportion d’élèves très faibles basse), en bas à droite : Italie, Grèce, Turquie, Mexique. La France est au milieu (donc : peut mieux faire…).

Il est vain de croire dans les vertus du redoublement. En ce domaine, la France détient le record. Or, les pays qui ont les meilleurs résultats à l’enquête (Corée, Japon, Islande) n’ont quasiment pas de redoublement. C’est le redoublement à haute dose qui, semble-t-il, plombe le système français du point de vue de ses résultats globaux : les redoublants s’améliorent en effet très peu, en général.

La France n’est pas le pays de l’égalité réalisée par l’école, où celle-ci compenserait les inégalités de départ dues aux inévitables différences de « capital culturel » familial. Au contraire, il y a moins d’écart de réussite scolaire entre un fils d’ouvrier et un fils de cadre japonais, suédois ou sud-coréen, qu’en France entre un enfant de cadre intellectuel et un enfant d’ouvrier. La France serait ainsi « le paradis de la prédestination sociale ».

Il est faux que « les enfants d’immigrés feraient baisser le niveau ». « Il n’existe pas de corrélation positive entre les proportions d’élèves issus de l’immigration et l’ampleur des écarts de performance entre eux et les élèves autochtones ». « pas de relation statistique significative entre le pourcentage d’autochtones et les performances moyennes de chaque pays en compréhension de l’écrit, en mathématiques ou en culture scientifique ».

« L’école française, concluent Baudelot et Establet, est trop et trop tôt sélective. Elle demeure au XXIème siècle otage des idées qui l’ont vue naître à la fin du XIXème : distinguer une petite élite sans se soucier d’élever significativement le niveau des autres. Pour certains, peu nombreux, la méritocratie scolaire est une course aux meilleures positions ; pour d’autres, très nombreux, elle se traduit par une relégation rapide et désormais particulièrement coûteuse sur le marché du travail ».

Or, cette manière de penser s’est vue affublée d’un nom : « élitisme républicain », comme si la seule vertu d’un qualificatif allait métamorphoser une idéologie néfaste en quelque chose de bon !
La brochure des deux sociologues rejoint dans sa conclusion l’article publié dans « le Monde » du 10 mars (« les 16-25 ans, génération qui a perdu foi en l’avenir ») qui faisait état d’un rapport fourni par un autre sociologue, Olivier Galland, selon qui :

« Toutes les enquêtes montrent que la jeunesse française va mal. Les jeunes Français sont les plus pessimistes de tous les Européens. Ils n’ont confiance ni dans les autres, ni dans la société. Ils apparaissent repliés sur leur classe d’âge et fatalistes. ».

Dans les deux cas, les causes du malaise sont identifiées :

« le modèle méritocratique ne fonctionne plus dans une école de masse qui doit gérer des talents et des aspirations scolaires de plus en plus diverses. L’obsession du classement scolaire, qui est à la base de l’élitisme républicain, la vision dichotomique de la réussite qui sépare les vainqueurs et les vaincus de la sélection scolaire, mais également la faillite de l’orientation, aboutissent à un système qui élimine plutôt que de promouvoir le plus grand nombre », dit O. Galland.

« Disons-le d’emblée, disent Baudelot et Establet, la plupart des problèmes identifiés par cet exercice de comparaison à grande échelle pointent un même ensemble de causes : l’élitisme républicain de notre école, sa culture du classement et de l’élimination précoce, sa tolérance aux inégalités et à leur reproduction. »

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70 000 à Grenoble

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Chirac nous avait promis la pomme, il nous a laissé le trognon

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Lu dans Siné Hebdo

De Jacques Rancière (dans Siné-Hebdo n°27 ):

à la question : »Que pensez-vous des projets gouvernementaux concernant l’université et la recherche?« , la réponse:

Il est bon qu’on défende l’université contre les attaques gouvernementales. Mais n’oublions pas que ni l’université ni l’école ne sont émancipatrices en elles-mêmes, à la différence des luttes pour les porter au-delà de leur logique actuelle en créant des formes de pensée et de savoir qui excèdent les limites de leurs mécanismes.

et, sur un autre sujet:

Le pire des maux est que le pouvoir soit occupé par ceux qui l’ont voulu.

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Jacques Rancière

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