Comment Simone Weil est entrée dans mon existence

sweil.1236927495.jpgSimone Weil, dont on fête en ce moment le centenaire, avec renfort d’émissions sur France-Culture et de parutions en librairie, est entrée dans mon existence d’une bizarre façon : par le plafond de la chambre ouest de notre appartement. Cela a commencé par une auréole brune qui a commencé à s’étaler sur notre beau plafond blanc presque neuf. Puis elle a atteint le mur. Lorsque nous avons cru que la cause des dégâts avait été circonscrite, cela est reparti de plus belle. Cette fois en longs ruisselets qui se sont mis à serpenter du haut en bas de la tapisserie en ingrain. Le papier s’est mis à gonfler par endroits et quand nous appuyions sur ces renflements, l’eau jaillissait. Notre mur s’était transformé en fontaine. Plus tard encore, cela se mit à faire ploc-ploc : des gouttes se formaient au plafond des toilettes et tombaient lourdement sur le carrelage. Il fallut mettre un sceau quand nous partîmes voir nos amis pour le premier janvier. Au retour, la voisine du dessous, peu amène, ayant reçu elle-même quelques gouttes sur la tête (à ce qu’elle dit) avait trouvé malin, alors qu’elle savait d’où venait la fuite (de l’appartement du sixième), de faire forcer notre porte par un serrurier spécialisé, sous le contrôle d’un huissier de justice, ce qui coûta fort cher à la co-propriété. Pendant ce temps-là, la dame âgée, qui vit juste au-dessus de chez nous avec son fils, se rongeait les sangs, car elle savait que c’était de chez elle que cela venait, mais le plombier, cet abruti (je ne dis pas que tous les plombiers sont des abrutis, mais celui-là oui), était incapable de localiser l’endroit de la fuite. Comme elle était désespérée, nous avons essayé de lui remonter le moral et de ce fait, nous avons été amenés à faire plus ample connaissance avec sa fille et son gendre, qui étaient accourus pour lui porter secours. Et là, il s’avéra que le gendre était président de l’Association pour l’étude de la pensée de Simone Weil, et qu’il venait de faire paraître aux éditions Michalon, un court ouvrage (de Robert Chenavier : Simone Weil ou l’attention au réel). Il arriva plus tard qu’il fut interviewé sur France Culture par Raphaël Enthoven. Je ne pouvais donc faire moins qu’acheter son livre et (éventuellement !) le lire.

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C’est donc ainsi que je rencontrai Simone Weil, que je n’avais autrefois sans doute croisé que sans y faire attention. Pensez… une écrivaine catholique ! moi qui me voulais marxiste pur et dur. Je me trompais sans doute (pas la seule fois où je me suis trompé, pensez bien !). Car cette personne était à mille lieux de ce que j’aurais craint (quelque catho nunuche par exemple, comme il y en a tant, même parmi les gens qui se défendent d’être cathos).

La philosophie n’est intéressante que lorsqu’elle engage et que l’auteur n’hésite pas à s’affronter aux énigmes les plus ardues, quitte à y perdre sa raison (Nietszche) ou bien même sa vie. Simone Weil, sur ce plan, donne l’exemple de quelqu’un d’exceptionnel, qui, envoyée comme professeur de philosophie dans un lycée de Saint-Etienne, loin de nouer des relations au sein du monde bourgeois de la ville (comme il était assez d’usage autrefois, avant que la condition des profs du second degré ne se « prolétarise »), ne cherche qu’à vivre au milieu des ouvriers et mineurs en faisant fi de toutes convenances (par exemple vestimentaires). Bien plus tard, en 1941, engagée aux côtés des résistants (elle s’était liée d’amitié avec Jean Cavaillès, peut-être le seul grand philosophe – logicien que la France ait connu, mort fusillé par les Allemands en janvier 44), elle préféra se laisser mourir de la maladie qui l’avait atteinte plutôt que de jouir d’un traitement privilégié. Avant cette mort qui la frappa si jeune (elle n’avait que 34 ans), elle avait eu le temps d’écrire une œuvre authentique de philosophe.

La question qui me touche le plus, dans cette œuvre, est bien sûr la critique qu’elle fait du marxisme orthodoxe. Pour elle (qui deviendra une grande mystique !), le reproche essentiel que l’on peut faire à Marx est qu’il n’est tout simplement pas allé jusqu’au bout de son matérialisme. Un vrai matérialisme conséquent (qui anime de part en part la réflexion scientifique) se développe sans aucune attention portée à des jugements de valeurs (ce qui est Bien, ce qui est Juste). Ainsi Marx se contredisait quand il prétendait être matérialiste et en même temps, décrire comme une chose objective le fait que l’histoire allait déboucher sur un avenir radieux. De même, et en cela, on ne peut que s’étonner de voir en elle une préfiguratrice de la pensée écologique moderne (on pense à un André Gorz par exemple), dénonce-t-elle chez Marx le fait d’avoir situé la contradiction majeure du capitalisme dans le conflit qui existerait entre le développement des forces productives et l’état des rapports de production. Comme si une fois les forces productives délivrées de leur corset inapproprié, elles allaient pouvoir poursuivre sans limite leur développement, alors qu’en ce cas, elles s’affronteraient aux limites objectives constituées par le montant nécessairement fini des ressources naturelles.

Afin de vivre dans sa chair, au plus près, la réalité du travail, Simone Weil fit l’expérience du travail en usine pendant de longs mois (de décembre 1934 à août 1935). Il ne lui fallut pas plus pour comprendre que la seule réforme du mode de propriété des moyens de production ne serait jamais suffisante pour abolir l’horreur des tâches répétitives et de l’abrutissement ressenti lorsqu’on est à la chaîne une journée pleine. De là résulte une analyse du travail, y compris d’ailleurs de l’automatisation (qui crée l’illusion d’un monde magique, là où le sujet devrait au contraire percevoir et maîtriser les processus du début jusqu’à la fin) qui tranche par sa modernité.

Enfin, bien sûr cette problématique étrange et intrigante : faire dériver Marx de Platon et vouloir à tout prix, pour redonner à la pensée du premier toute sa force, lui restituer son contenu platonicien implicite, bref réconcilier Marx et Platon. Entreprise qu’on pourrait juger anecdotique ou dépassée si ce n’était qu’en plein vingt-et-unième siècle, on trouve une autre pensée qui tente exactement la même chose (j’y reviendrai dans un prochain billet) : celle d’Alain Badiou.

Eh oui, il y aurait donc un lien souterrain entre la jeune philosophe mystique des années quarante et le vieux maoïste des années deux-mille…

Je ne suis pas complètement surpris. Encore une fois : la philosophie intéressante est celle qui engage, ou dit autrement : celle qui dérange (à la différence de la philosophie gnan-gnan qui se répand comme un mince filet d’eau tiède y compris dans certains blogs du « Monde »). Et à coup sûr, Simone Weil a été, voire est, dérangeante, comme Badiou l’est aussi.

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En Patagonie avec Chatwin

bruce-chatwin.1236334471.jpgQuiconque voudrait voyager en Patagonie par la lecture, devrait le faire au moyen du récit de Bruce Chatwin, l’écrivain-voyageur type, ce baladin aventurier qui décida de partir, un  jour, de Londres, où il exerçait le métier d’expert chez Sotheby (en tableaux impressionnistes), en suivant le conseil de son ophtalmologiste, qui pour tout remède à ses problèmes de vue, ne voyait qu’une solution : « partez contempler les plus vastes étendues ».

Chatwin commença par l’Afrique. Tout de suite il se mit à écrire (« Anatomie de l’errance ») et fut convaincu de la nécessité d’une vie pérégrine. Chatwin eut une vie trop courte : décès du sida à quarante-huit ans dans un coin de Provence. Les derniers temps, il ne pouvait plus marcher. Il se mit à travailler à un opéra sur Rimbaud. Ca tombait bien : les deux avaient eu une vie aventureuse, les deux sont morts à peu près au même âge, les deux avaient des problèmes de jambes.

C’était en allant rendre visite à l’architecte et « designer » Eileen Gray, qu’il avait découvert la Patagonie, sous forme d’une carte épinglée à un mur. « Allez-y pour moi » lui dit la vieille dame. Il prit aussitôt le premier avion pour Buenos-Aires. Il en ramena le livre, publié en 1977.

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La Patagonie d’autrefois était évidemment moins touristique qu’aujourd’hui. Elle était habitée d’hommes (et vraisemblablement de femmes) rudes, occupés à l’entretien des immenses troupeaux, avec parmi eux des originaux, des individus traqués qui venaient chercher refuge au bout du monde. Chatwin parle beaucoup de ces êtres hors normes : les Antoine de Tounens, les Thomas Bridges, les Radowitzky, les Soto… sans compter l’éternelle résurgence de ce couple qui visiblement hante encore tout le continent américain : Butch Cassidy et The Kid, ni l’inattendue histoire de Jemmy Button, l’indien capturé par les Anglais lorsqu’il était enfant, qui s’adapta à la société anglaise, puis revint au pays pour abandonner totalement ses habitudes « civilisées » et commit un meurtre horrible en tuant au moins huit fidèles blancs dans une église anglicane d’Ushuaïa. Je trouve drôle, sachant cela, que la boutique de souvenirs pour enfants (tee-shirts pour deux ans et pingouins en peluche), près de la librairie, dans la rue du 25 mai, porte justement le nom de Jemmy Button… A propos de pingouins, Chatwin raconte l’affreuse histoire de l’expédition de Cavendish, en 1593 (à bord du navire « Desire ») qui à bout de vivres et après des mutineries accosta à ce qui est aujourd’hui Port Desire (Puerto Deseado). Les hommes se livrèrent à un massacre de manchots (les pauvres bêtes n’avaient jamais connu d’ennemis naturels et ne se méfièrent pas), qu’ils transformèrent en conserves à bord du bateau. Las, mal leur en prit : des milliers de vers se répandirent au cours du voyage, qui s’en prirent évidemment aux chairs mais aussi au bois, au flan du bateau. Vengeance des manchots.

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(Parc Torres del Paine, camping Grande Paine)

Je crois que je pourrais aimer Chatwin pour cette seule phrase :

« Les albatros et les manchots sont les derniers oiseaux que je voudrais tuer ».

A la fin, cette défense du voyage :

 » L’acte de voyager contribue à apporter une sensation de bien-être physique et mental, alors que la monotonie d’une sédentarité prolongée ou d’un travail régulier engendre la fatigue et une sensation d’inadaptation personnelle. Les bébés pleurent souvent pour la seule raison qu’ils ne supportent pas de rester immobiles. Il est rare d’entendre un enfant pleurer dans une caravane de nomades. (…) « Notre nature, écrivait Pascal, est dans le mouvement. La seule chose qui nous console de nos misères est le divertissement. » Divertissement. Distraction. Fantaisie. Changement de mode, de nourriture, d’amour, de paysage. Sans changement notre cerveau et notre corps s’étiolent. L’homme qui reste tranquillement assis dans une pièce aux volets clos sombrera vraisemblablement dans la folie, en proie à des hallucinations et à l’introspection. Des neurologues américains ont étudié des électroencéphalogrammes de voyageurs. Ils y ont constaté que les changements d’environnement et la prise de conscience du passage des saisons au cours de l’année stimulaient les rythmes du cerveau, ce qui apportait une sensation de bien-être et incitait à mener une existence plus active. Un cadre de vie monotone, des activités régulières et ennuyeuses entraînaient des types de comportement produisant fatigue, désordres nerveux, apathie, dégoût de soi-même et réactions violentes.  »

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Le Fitz Roy

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De l’accueil des étrangers et de l’usage des bancs publics au beau pays de Carla et Nicolas

Ça commence avec une histoire de tous les jours comme on en entend trop par les temps qui courent. Une histoire de bancs publics, d’arrêté de reconduction aux frontières, de juge et de préfecture.

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On embarque de plus en plus souvent les sans-papiers suite à un simple contrôle dit de routine auprès de gens qui benoîtement prennent le soleil dans un square ou un jardin public. Les policiers en principe n’ont pas le droit de procéder ainsi. Cela s’appelle délit de facies. Mais ils peuvent toujours inventer. Inventer qu’ils ont cru sentir une odeur de cannabis par exemple et qu’ils ont soupçonné la personne de fumer un joint.

Il s’avère alors qu’elle n’a pas de papiers, alors ouste !, on l’emmène au centre de rétention le plus proche.

Ou bien, l’étranger dépourvu de titre de séjour est en attente d’un recours formulé auprès du Tribunal Administratif suite à un refus de statut de réfugié : en principe, il a le droit de rester sur le territoire, mais comme tous ces recours encombrent les tribunaux, le Conseil d’Etat a cru bon d’autoriser les préfets à agir en urgence, au gré de leur pouvoir discrétionnaire : ils peuvent désormais prendre un arrêté de reconduite immédiate aux frontières, même sans attendre le résultat du recours.

Les aides aux associations se tarissent : une association locale, La Pause, qui jusqu’ici se débrouillait pour loger les ni expulsables ni régularisés (par exemple ceux en attente de recours) vient de perdre 95% de son financement par la DDASS, autrement dit tout.

Dans deux semaines, quarante deux logements sur l’agglomération grenobloise seront vidés, et cent quarante personnes (avec enfants, parfois en très bas âge) vont se retrouver à la rue (outre le licenciement de huit salariés).

Parmi eux mes « filleuls républicains ».

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cérémonie de parrainage républicain, commune de La Terrasse (38), juin 2008

Comment, quand on a entre vingt-cinq et trente ans, l’âge où l’on met en place ce qui sera notre vie d’adulte, peut-on vivre traqué, sans ressources et condamné à l’inaction des journées entières ? Comment sans développer des angoisses, puis des maladies ? On est là, dans un pays que l’on a cru accueillant, parce que lui est kosovar et elle serbe et que nul dans le pays d’origine ne veut entendre cela, qui sonne comme un crime de mésalliance, comme une trahison. On a déjà essayé de vivre au Kosovo, cela s’est mal passé, on s’est fait rosser, on a reçu des menaces de mort. Impossible de songer à une vie décente. Pas de moyen d’exercer une activité au grand jour. Et puis les bandes, ces résidus de la vieille armée de libération, aujourd’hui « sans travail » vous guettent et vous rançonnent. L’Etat français ne prend pas en compte cela : le Kosovo est officiellement en paix. Leurs histoires de couples mixtes, ce sont leurs histoires, on ne veut pas se mêler de ça.

Or qui parmi nous accepterait un tel sort ? N’avons-nous pas érigé en liberté première celle d’aimer qui nous voulons et de vivre avec la personne aimée en toute quiétude ?

Les politiques, et l’ignoble Besson en premier, vont ici à nouveau brandir l’affreux adage jadis promulgué par Michel Rocard : « la France ne peut pas etc. » (quel cadeau il leur a fait ce jour-là). Parole vide : bien sûr que la France ne peut pas accueillir toute la misère du monde, mais c’est justement parce que c’est tellement évident (comme si quelqu’un avait dit un jour : eh ! tiens, au fait, la France pourrait bien accueillir TOUTE la misère du monde ! hein, pourquoi pas ?) que nous sommes amenés à penser que cette phrase signifie autre chose que ce qu’elle dit, et dans un tel cas, les lois de la pragmatique (dites aussi « maximes de Grice ») nous disent qu’il faut chercher la signification la plus proche et la plus plausible compte tenu du contexte. En l’occurrence : « la France ne doit plus du tout accueillir de misère extérieure ». Politique mise en œuvre de façon cruelle par le présent Guignol à la tête de l’Etat, et ses sbires d’Hortefeux en Besson.

Car que l’on examine au cas par cas les demandes d’asile ou de titre de séjour, soit. Mais alors tous les doutes doivent bénéficier aux demandeurs, et en tout cas, on ne se donnera pas de chiffre a priori. Tel devrait être la seule politique généreuse et cohérente.

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La Blanquita

 

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De retour à Puerto Natales, après la virée chilienne dans le Parc de Torres del Paine, nous descendîmes à l’hôtel que Y. nous avait indiqué : la pension Blanquita, au bout de la calle Esmeralda. La maison avait une façade de bois peinte en blanc et le toit habituel, fait de tôle ondulée. Elle était proche du terrain de camping où nous avions rencontré, à l’aller, un couple de motards japonais qui effectuait le tour du monde, ayant déjà traversé la Sibérie, puis l’Europe, et qui descendait maintenant le cône fin de l’Amérique du sud en direction d’Ushuaïa. A deux cuadras, on pouvait trouver un bistrot faisant l’angle (autrement dit « la Esquina ») et un autre hôtel, rose celui-ci, portant le nom de « casa Teresa ».casateresa.1235493878.JPG En suivant la rue principale, qui était elle aussi à deux cuadras, mais dans la direction perpendiculaire, on tombait sur le quai, au bord du fjord Ultima Esperanza, avec sa grande bâtisse jaune, dont j’ai déjà parlé, et qui a dû être autrefois le fameux « hôtel colonial » dont parle Bruce Chatwin, et juste à côté le petit restaurant de Los Pioneros, dont j’ai aussi déjà parlé, avec sa patronne fière de son fils (lequel était devenu historien et auteur de ce best-seller, vendu à au moins deux personnes, Lula et moi, et qui trônait sur le comptoir, contant ce que fut, dans les années vingt, une authentique révolution magellanienne), et sa jeune serveuse aux yeux mélancoliques, à qui, le dernier soir, j’omis de remettre le pourboire symbolique mais indispensable, alors qu’elle le méritait tant (mais je réparai en demandant à Y. de lui remettre, la fois suivante où il viendrait, un bon billet de pesos chilenos).

La pension Blanquita était tenue par une femme forte et énergique, dotée d’une voix ayant des stridences modulées. Son accueil commençait par un cri de joie et d’étonnement, sa face s’illuminait, comme transfigurée qu’elle était par l’arrivée de voyageurs, et qui plus est, de voyageurs qui lui étaient recommandés par quelqu’un qu’elle connaissait – vous vous rendez compte, los padres de Y ! – Si elle ne s’était retenue, sans doute vous aurait-elle pris dans ses bras en vous broyant le torse, Què merveille ! Elle avait aussi un mari, une fille, probablement un gendre, car aussi des petits enfants qui  jouaient dans l’escalier : c’était encore les vacances scolaires. Les chambres de la pension sont paraît-il toutes différentes et dans des couleurs pimpantes : nous héritâmes de la bleue d’outremer, avec le matrimonio. La fenêtre donnait sur les terrains vagues environnants, qui allaient jusqu’au fjord, qu’on devinait au loin, d’un bleu turquoise : aussitôt je pris mes pinceaux, mon carnet et, bien au chaud, je dessinai ce paysage sur lequel passait un vent froid, de solitude, sur des hangars et des maisons bariolés.

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Le car, le lendemain, pour El Calafate, partait à sept heures. Mais Blanquita veillait : nous pouvions avoir le petit déjeuner avant de partir, et faire couler à nouveau le dulce de leche sur les croutons chauds sortis du gril.

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Retour à Puerto Natales

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Frontières

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Lieux frontières, lieux indécis, pertes de sens, dépouillement de vie : les villes s’espacent et les corps se méfient. Surtout quand les pays se regardent comme chiens en bisbille. Une route entre des champs, des terrains vagues, parfois des restes de conflits anciens, des camions qui rouillent, ailleurs j’ai vu des vieux rails de chemin de fer tordus et abandonnés que personne ne songeait à enlever comme si un jour peut-être la communication allait reprendre. Il me souvient d’une frontière un jour de 1973 entre Roumanie et URSS, route droite avec plus aucune ferme alentour, Kiev était indiqué à plus de 500 kms, inutile de dire que je n’avais pas l’intention d’y aller, c’était juste « pour voir », pour aller le plus loin possible, avant qu’un militaire ne m’intime l’ordre comminatoire de faire demi-tour. Ou bien cette frontière entre Vietnam et Chine qui avait été violée il n’y avait pas si longtemps par les Chinois et qui depuis était devenue zone de contrebande intense, ou bien encore en Argentine justement, il y a deux ans, autre frontière encore, assez unique (dont a parlé il y a environ une semaine un reportage de Libération), qui sépare une ville en deux : La Quiaca d’un côté et Villazon de l’autre, avec la Bolivie. Unique parce que, d’abord, on roule pendant longtemps en plein désert avant d’apercevoir à l’horizon la masse brune d’une grosse ville et plus on se rapproche plus on discerne la particularité de cette zone urbaine : au milieu se creuse un ravin, franchi par un pont, et ce pont est le lieu de parcours incessants dans les deux sens, d’innombrables humains écrasés par leur fardeau : ils font passer les marchandises d’un pays à l’autre par voie pédestre afin de ne pas payer de droit de douane, pas pour leur compte propre bien sûr, la marchandise n’est pas à eux mais aux transporteurs officiels qui les emploient, eux sont payés un salaire de misère, et supportent tous les risques. Angoisse des zones de frontière, où l’on sait que les gardes-frontière s’estiment avoir tous les droits et disposer de vous comme ils le souhaitent (le pouvoir central est souvent loin). Les regards inquiets se croisent et se scrutent : va-t-il me laisser passer ? va-t-il m’emmerder ? Parfois « il » vous emmerde. Pour une broutille, votre tête ne lui revient pas, vous avez oublié un papier, que vous ne saviez pas si précieux, pour justifier que vous rouliez avec le véhicule qu’on vous a prêté. Le policier vous a vu entrer avec deux personnes, il vous voit sortir sans elles. Avec un 4×4, et vous n’êtes plus avec. Sur votre passeport est écrit que vous vous appelez Jules Sébastien Dupont et vous avez déclaré vous nommer simplement Jules Dupont, vous n’êtes donc pas la même personne.

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La Quiaca et Villazon

Me revient alors en mémoire aussi ce passage de frontière entre Canada et USA dans les années quatre-vingt, avec trois enfants, dont deux étaient avec leur mère mais pas avec leur père, et une avec son père mais pas avec sa mère… Interrogatoire, soupçons…

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Rio Turbio

La frontière dont je parle ici est celle qui existe entre Argentine et Chili, du côté du détroit de Magellan, dans la montagne, avant le Parc Torres del Paine, juste après la petite ville minière de Rio Turbio, au lieu dit Dorotea. On tremble. Un fruit oublié dans vos bagages peut vous envoyer aux oubliettes… Ce n’est pas tant le touriste moyen qui est menacé, bien entendu (le tourisme est une ressource économique dans le monde entier), mais plutôt votre accompagnateur, votre accompagnatrice, le guide argentin qui vous escorte et que les Chiliens tatillons vont soupçonner de travailler « illégalement » (et dans l’autre sens, bien entendu, le guide chilien).

Bêtement tout à coup tout est suspendu à un bras qui s’abaisse et vous délivre un tampon.

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L’Autre : un film, une actrice

 

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Une femme, Anne-Marie Meyer (Dominique Blanc) a souhaité se retrouver seule afin de récupérer sa vie. Elle s’est donc séparée d’Alex, un jeune homme timide (Cyril Gueï). Celui-ci lui demeure attaché. Ils se voient en amis. Elle lui conseille de trouver quelqu’un d’autre. Il hésite, il cherche. Finalement il trouve. Là, tout bascule. Elle qui clamait sa normalité (« je suis une femme normale, je n’ai rien d’extraordinaire… »), elle qui était sereine, elle qui se voulait libre, se retrouve folle, aliénée. Elle est obsédée par l’autre. Et l’Autre, cela devient le miroir d’elle-même. Elle casse donc les miroirs. Avec le même marteau, elle tente de se casser elle-même. Voilà en peu de mots le récit de ce beau film (de Patrick Mario Bernard et Pierre Trividic), tiré d’un roman d’Annie Ernaux (« l’Occupation »), auquel, me semble-t-il, le cinéma ajoute une dimension. Car la voix off coule sur le film, telle un univers de mots sur un flux continu de signifiés potentiels, avec le hasard, ici et là, d’une rencontre. C’est cela que permet le cinéma, quand c’est réussi. Et lui seul. On peut voir autre chose que ce qui est dit. Pourquoi un « ça » par exemple s’arrête-t-il à la fin sur un masque de mode ? que veut-on dire ? une critique des apparences ? Beaucoup de choses sont suggérées dans ce film plutôt que montrées et même que dites, c’est en cela qu’il tranche avec la production ordinaire (qui serait plutôt… « pédagogique »), ainsi de la soirée avec Max, un vieil ami, dont on sent bien qu’elle tourne au fiasco. Un naufrage. En contrepoint, des personnages secondaires surgissent, à moitié muets. Entre le pauvre chômeur qui fabrique des étoiles dorées et en offre, et la dame alcoolique qu’Anne-Marie envoie à l’hôpital psychiatrique (elle est assistante sociale, c’est son rôle), celle à qui elle dira plus tard, quand elle sera « guérie » : « je vous préférais quand vous étiez folle, maintenant… vous avez l’air foutue », c’est l’humanité extérieure qui frappe aux volets de notre enfermement mental.

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L’expert

Francisco Moreno était né en 1852, à Buenos-Aires. Curieux dès l’enfance (il découvrit un os d’animal inconnu dans un coin de campagne durant ses vacances), il s’était orienté vers les sciences naturelles, et du coup, selon cette manie propre aux Argentins de donner des surnoms à tout le monde (qui commencent par « El … ») on l’avait appelé « El Perito », c’est-à-dire « l’Expert ».

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Voilà, et c’est ce nom-là que nous retrouvons aujourd’hui attribué au plus grand glacier hors du Groenland et de l’Antarctique, qui prend naissance dans la Calotte glaciaire patagonne  et qui s’écoule à raison de 1,9 mètres par jour sur un front de 4kms, mesure 30 kms de long et s’étend sur 257 km2. Ses « ruptures » sont bien connues, la légende veut qu’elles aient lieu tous les quatre ans, mais pourtant entre 1988 et 2004, il fallut attendre 16 ans… mais il est vrai qu’en 2008, l’évènement eut lieu, filmé et diffusé dans le monde entier, mais pour la première fois en hiver. Cela provient tout simplement des tensions que la glace exerce sur les côtés rocheux.

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Beautés de la planète, comme dit Céleste (dans son commentaire du précédent billet), et qui devraient d’autant plus nous convaincre de la nécessité de la préserver…

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Carnets patagoniens, suite : les tours du Paine

 

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Tours du Paine… ou tours de ma peine ?

Le dernier raidillon dans les éboulis est à vrai dire bien pénible. Vous avez marché longtemps dans les nothofagus parsemés des grosses fleurs de feu appelées « notros »patagonie-3-notros.1234889290.JPG, puis tout à coup, vous devez vous hisser dans un chaos de rochers instables pour arriver enfin à la découverte du sublime lac ancien sous ses trois sentinelles… celles que déjà vous voyiez de loin dans le soir tombant depuis votre camping des bords de la laguna Azul patagonie-2.1234889321.JPG alors que, le lendemain, c’étaient les Cornes du Paine que vous regardiez de cet autre camping, sis au bord du lac Pehoe, avec les reflets du soleil couchant, quand il fallait planter sa tente aux limites du Parc, dans une vaste prairie au milieu des chevaux en liberté.

 

 

 

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Le Paine est chilien (carte ). De l’autre côté du lac Nordenskjöld, qu’on traverse en catamaran rapide, se trouve un terrain de camping, plein d’une jeunesse qui s’initie aux joies de la montagne, et entre autres, de jeunes israéliens qui viennent oublier les horreurs de la guerre. De là partent les sentiers vers la vallée du Français ou vers le glacier Grey, à la conquête duquel nous sommes partis, un peu trop tard dans l’après-midi. Le chemin longe le lac qui se termine, au bout, par cette chevauchée terrible de glaces dont l’origine se perd dans le lointain des nuages. Le vent déchire les k-ways et la peau des visages. En contrebas, un radeau de glace vous nargue comme s’il vous proposait de le suivre.

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Terre de fin du monde

Nous entendions sur France-Inter, en voiture, revenant d’une réunion familiale près de Lausanne, une émission sur les « fins du monde » .

Entendus non comme fins des temps mais comme « bouts du monde », là où, semble-t-il, on ne peut aller plus loin. L’écrivaine-voyageuse avait recensé vingt-deux de ces bouts du monde, avec, en tout premier, évidemment, Ushuaïa, où nous étions voici quelques semaines. Je n’ai pas assez dit la beauté, l’harmonie, ni la pureté. Ushuaïa est certes une ville très habitée où les touristes débarquent en cohortes (il faut les voir, nos retraités en bandes de joyeux drilles à l’assaut des parillas, dès l’heure du dîner venue), mais si on s’éloigne un peu de la maison du tourisme et des embarcadères pour les îlots du canal de Beagle, un peu à l’ouest, on entre dans le domaine du Parque Nacional de Tierra del Fuego, territoire de forêts battues par le vent austral où des bagnards étaient autrefois employés à extraire l’antimoine. Quelques centaines de mètres après la frontière du Parc, un sentier monte à droite, longeant d’abord la petite voie ferrée qui servait à convoyer le minerai et qui transporte aujourd’hui les touristes, puis, obliquant sur la gauche, on escalade une colline boisée culminant à trois cent mètres, où l’on croise quelques lapins. Les arbres se balancent. Ce sont des lengas, sorte de hêtres (nothofagus antarctica) qui peuvent atteindre dix mètres, et qui s’entrechoquent en émettant des grincements sinistres.

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De lourdes protubérances enserrent leurs branches, champignons qui s’amoncellent et contre lesquels lutte l’arbre en développant une excroissance qui les enferme. Parmi les buissons d’épineux, on parvient au sommet qui domine la baie de Zariategui, face au Chili et à l’île Rotonda. Plus bas, des barrages de castors (importés, qui se sont multipliés) donnent à la forêt l’aspect d’un champ dévasté par la tempête.terre-de-feu-4.1234722881.JPG

Revenus au niveau de la mer, il ne reste qu’à suivre le sentier côtier, un peu plus fréquenté. Les arbres toujours zèbrent le ciel de leurs branches en ligne brisée. Peut-être quelques ressemblances avec d’autres sentiers côtiers, comme celui du cap Larguier, si ce n’étaient ces grands glaciers, qui bordent le canal. Ici vivaient donc les Yamanas. On foule au pied des petits tas de coquilles vides : ce sont les restes de leurs repas de coquillages. Ainsi, par delà leur disparition, ils nous font signe encore. Eux que Darwin dédaigna car il pensait que leurs « cris inarticulés » n’étaient pas un langage, il fallut toute la persévérance d’un pasteur anglais, Thomas Bridges, pour prouver qu’ils avaient une langue aussi complexe que la notre. Etabli en ce bout du monde avec la seule compagnie des Indiens, il établit un dictionnaire de leur vocabulaire, gros volume qu’on voit encore en vente dans les musées.

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PS : tout ce voyage bien sûr grâce à Road-to-Patagonia (merci Y. et A., merci… El Flaco !)

 

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aquarelle, face à l’isla Rotonda

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