Lectures de week end

mondediploaout09.1250492545.jpgEn lisant « le Monde Diplomatique », j’ai découvert un incroyable reportage sur des croisières « philosophiques » (sic) organisées par un grand magazine : cap sur la Sicile, avec passage en chemin par Grèce, Lybie et Tunisie, présents à bord : des « phares de la pensée française » (l’auteur du reportage, Sébastien Fontenelle, dit, lui : « des astres »), à disposition pendant dix jours d’un public très aisé et plutôt âgé. C’était au mois de mai, joli mois de mai, on ne craignait pas la révolution… Il y avait à bord Jacques Julliard, Luc Ferry et Pascal Bruckner. Lisez cet article très révélateur de ce que sont aujourd’hui devenus les fameux « chiens de garde » dénoncés en son temps par Nizan, autrement dit les idéologues du pouvoir. Ou : jusqu’où le mot de « philosophie » peut tomber bas lorsqu’il ne sert qu’à vendre un enrobage de mots autour de lieux communs assénés dans le seul but de caresser un auditoire dans le sens du poil. Pardi ! ils payent ! Ferry leur dit : pourquoi s’inquiéter ? et de rire grassement des délégations syndicales qu’il recevait au temps où il était ministre : « pas une dont les premiers mots n’aient été « Nous sommes inquiets » ! ». Ouaf, ouaf, sont-ils timorés ces syndicalistes… Quels bons moments quand il s’agit de brocarder ceux qui essaient encore, malgré les circonstances, de faire quelque honneur à la pensée : « Tous ces Badiou, ces Rancière – pardon, pour moi, c’est des guignols – quelle vie privée doivent-ils avoir pour avoir besoin d’une telle compensation dans leur vie publique ? » (Ferry). Comble de l’abjection : ces gens se prétendent « philosophes » et n’ont comme argument que se gausser de ceux qui travaillent. Bruckner, lui, surfe sur le succès de son « sanglot de l’homme blanc », son leitmotiv : honte à la repentance ! Imaginons le contraire : qu’un « intellectuel patenté » vienne expliquer qu’on a de bonnes raisons , en tant qu’occidental aujourd’hui, d’exercer quelque autocritique… après la poire et le fromage, comme ça, quand on est bien repu (poire et fromage, une image: il s’agit plutôt de caviar et Pouilly-Fuissé). Impossible ! Allons voyons, messieurs mesdames, tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles. Enfin, si, il y a juste un petit caillou dans la chaussette, ce bât qui blesse : l’islam radical. Ah oui, c’est ça, comment faire pour vaincre l’islam radical….

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Sicile en mai

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Kiki soso largyalo! au match de foot

(Décidément, on parle de tout, dans ce blog)

Une première : Y. est passionné de foot, il aimerait communiquer un peu de sa passion à ses parents… alors, il a eu cette idée géniale : m’offrir un billet, à moi qui n’ai jamais mis les pieds dans une enceinte footballistique. « Tu vas voir, ça va te plaire ! ». Soyons honnête : cela ne m’a pas déplu. Soyons magnanime, moi qui ai grincé des dents quand notre municipalité a voulu à tout prix abattre des arbres dans le grand parc Paul Mistral pour construire… un stade ( !), je reconnais aujourd’hui que ce bâtiment est architecturalement beau et s’intègre bien dans son environnement (encore) boisé. Et puis, c’est une expérience, n’est-ce pas ?

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Alors, nous voilà arrivant au stade bien trois quart d’heure en avance. Nos vélos sont rangés à l’abri, bien en amont du flot de spectateurs qui progresse. Beaucoup de familles, des petits qui nagent dans les maillots bleus trop grands aux couleurs du GF38 (oui, c’est comme ça « qu’on » s’appelle…), des mères qui rameutent la troupe, des pères qui commentent à l’avance les chances des deux équipes. A vrai dire, c’est vite vu : Grenoble n’a aucune chance. Il me l’a bien dit, Y. c’est l’équipe qui a le plus faible budget du championnat de Ligue 1. Peuvent pas se payer des vedettes. Achètent le plus souvent des vieux brisquards sur le retour, des rebuts partis ailleurs se faire oublier un temps, comme ce Ljuboja viré du PSG qui revient se faire une santé sur les bords de l’Isère. Mais c’est un bon, à ce qu’il paraît… on va voir ce qu’on va voir.

Déjà en arrivant je vois. Ou plutôt j’entends. Mazette, ils y vont déjà de la voix ! qui donc ? les supporters pardi. Déjà là, à ce qu’il semble, depuis longtemps. J’apprendrai par la suite qu’ils se sont déjà frictionnés avec ceux d’en face sur le coup de 19h. Les « nôtres » occupent le côté gauche du stade, quand on regarde la dent de Crolles (pour ceux qui connaissent…), ils ont des bras, beaucoup de bras ! Qui se tendent. Déjà j’aime pas ça, ces allures de signes nazis. Enfin bon… ils gueulent quand arrivent les joueurs grenoblois sur le terrain. Ceux-ci sont en blanc. Tiens, c’est nouveau. Non, me dit Y. c’est leur tenue d’entraînement. De fait, ils s’entraînent : font plein de petits exercices, d’étirements, de courses sur le bas côté avec démarrage sur les chapeaux de roue, freinage brusque, retour en arrière, sauts, extensions. Le goal dans son coin ramasse les boulets que lui assène un entraîneur nonchalant. Arrivent les Marseillais pour faire la même chose sur leur bout de terrain. Si j’écris ici ce que les ultras de la tribune de gauche leur assènent comme horreurs, je crois que le petit bouton Alerter en bas à droite va être cliqué… alors je me tais, mais c’est dans le genre, vous voyez, comme si les autres, ceux d’en face, n’étaient pas tout à fait des hommes. Vous l’avez compris : nous sommes plutôt près du petit côté des supporteurs grenoblois. Ceux de Marseille sont loin, là-bas, à droite. Tiens, ils ont l’air moins nombreux. Mais ont de chouettes drapeaux. Curieusement, nous sommes entourés de gens de Marseille. Ca ne me gêne pas, que ce soit Grenoble ou Marseille qui gagne… qu’est-ce que j’en ai à faire ? hein ? et comme je sais en plus que c’est Marseille… on va essayer d’en rire, c’est tout.

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(entraînement grenoblois)

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(du côté des supporteurs)

C’est pas tout ça, mais l’heure approche. 21 heures, on n’a pas vu le temps passer. Déjà le match est commencé, j’ai de la peine à voir quelque chose, je n’ai même pas encore compris qui joue de quel côté… je jette un œil sur le programme des fois que ça m’aide. Ah ! juste devant, un grand balaise africain qui déboule, et que je te déborde tout le monde, et que voilà nos Grenoblois qui paniquent, coup de pied dans le ballon. Paf ! BUT ! Ben dis donc, ça fait pas deux minutes qu’ils ont commencé. Maintenant, j’ai compris, là devant nous c’est le but de Grenoble. Et ils viennent déjà de s’en faire mettre un. Ah les Marseillais autour, ils sont contents. Mais les petits mecs de la tribune des supporteurs grenoblois alors eux, pas du tout contents ! mais vraiment pas… voilà qu’un petit commando se forme, avec l’air très buté, pas raisonnable, mais alors pas raisonnable du tout (au sens propre, je veux dire par là qu’on aurait du mal à les raisonner) qui nous montre du doigt avec haine, ils veulent en découdre et disent encore des Marseillais de fort vilaines choses. Heureusement, il y a un cordon de sécurité pour les maintenir. Encore une minute et hop ! corner. Je me tourne vers Y. : « ben, à ce rythme, ça va être du 6-0 »…

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(première mi-temps, au fond: la Dent de Crolles)

Mais ouf, c’était parce que les Grenoblois n’étaient pas encore bien entrés dans le match. Je les comprends. Moi-même, j’ai mis longtemps à y entrer, dans ce match…

Je n’y connais pas grand-chose mais j’ai l’impression « qu’on » a pas mal été bousculés durant la première mi-temps. Mais finalement, la défense a tenu, cahin-caha jusqu’à la mi-temps. Seconde mi-temps : ça allait être sympa car désormais nous aurions le but marseillais devant nous, donc si jamais les grenoblois… eh bien on serait au premier rang. Et justement, les Grenoblois se sont ressaisis en seconde mi-temps. Ca n’a pas été sans mal du côté de nos amis les supporteurs, remarquez. Car les voilà qui jettent tout ce qui leur tombe sous la main sur la cage et le petit espace défendus par… par…. (attendez que je relise) Steve Mandanda, le gardien de l’équipe de France soi-même ! Tout de rouge vêtu.

En route pour la seconde mi-temps. Déboule un petit japonais (tout le monde vous le dira : ils sont tous petits, les Japonais, forcément petits) il courait vite et bien, juste dans la direction du but défendu par Steve Mandanda – le – gardien – de – l’équipe – de – France – soi-même, mais hop, un arrière robuste a tôt fait de le faire voltiger en l’air. Aïe, il se tord de douleur, l’ami Daisuke Matsui. Carton jaune ! Ah ! que je me dis, il y a donc une justice. Y. me dit : « oui mais c’est un carton pour Matsui », « ben, pourquoi ? », « simulation ! ». Mince, j’avais pas vu qu’il simulait, le Matsui. Mais peut-être que dans le fond, ils sont tous en train de simuler. Moi-même d’ailleurs, à des moments, je me demande si je ne suis pas un peu simulateur. Un petit carton me ferait du bien.

On repart. Belle attaque d’Akrour, l’avant-centre grenoblois (international algérien s’il vous plaît, d’ailleurs il y a des drapeaux algériens dans la tribune, je trouve ça plutôt sympathique). Moi, je suis souvent dans mon programme, en train de chercher les noms des joueurs que je remarque de temps en temps. Le 10 grenoblois, par exemple, c’est Battles qu’il s’appelle, le 19 marseillais c’est Heinze. On apprend, on fait connaissance. Mais si on reste le nez dans son programme, on rate des évènements, forcément. Tiens, un coup par exemple, j’ai rien compris. C’est allé si vite. Le rouge, Mandanda-le-gardien etc. s’avance beaucoup trop (enfin, à mon avis) pour stopper une attaque grenobloise, il tape dans le ballon mais icelui revient ayant ricoché sur le dos d’un joueur et voilà la balle qui se dirige toute seule vers les filets et le pauvre Mandanda qui court après… et…. et…. mince, la balle passe à côté. Mais pour un peu, c’était l’égalisation ! A quoi ça tient, quand même. C’est un peu un jeu de chance, le foot.

Une autre fois où je relevais le nez de mon programme, je les vois tous marcher sur le terrain, délaissant le ballon, comme s’ils s’entendaient entre eux pour faire un bon coup à l’arbitre. Espiègles, va ! Je demande à Y. : « qu’est-ce qu’ils font ? » « ils vont au vestiaire ». Voilà autre chose. Mais c’est pas l’heure ! Y : « y a un pétard qui a atterri sur la pelouse, alors c’est comme ça, dans un tel cas, maintenant, les équipes se retirent ». Je n’ai pas vu le pétard, mais si c’est vrai, ils ont bien raison. On n’est pas là pour jouer les arbres de Noël après la mise à feu des bougies. Finalement, les chose s’arrangent… le capitaine grenoblois est allé voir les supporteurs et leur a dit « faites pas les cons » (sic). Il n’a pas peur le capitaine, parce que dire des trucs comme ça à ces gens là c’est un peu comme aller demander à un pingouin de ne pas se tremper dans l’eau.

Le temps passe, le temps passe et nos grenoblois n’ont toujours pas égalisé dans l’histoire. Et même que… 81ème minute, là-bas loin du côté droit, j’ai bien vu que ça chauffait… deuxième but Marseillais ! Argh, les carottes sont cuites. Comme tout à l’heure, les Marseillais autour de nous sont contents, la fille un peu enveloppée qui est devant moi appelle sur son portable, son regard un peu bovin s’est illuminé, tout va bien pour elle. Et revoilà ces imbéciles de supporteurs grenoblois qui font leurs mines vociférantes dans notre direction, le doigt en avant, là, le doigt… ils nous veulent du mal c’est sûr. Mais le cordon de sécurité les retient. Y. me dit : « bon, faut qu’on bouge », « ah bon, tu veux pas rester jusqu’à la fin ? », « non, c’est plié, il ne va plus rien se passer ». On attend quand même le coup de sifflet. Là, tout le monde se sauve, comme si la Terre allait trembler sous le stade… A la sortie, nous croisons les gendarmes, déjà vus en arrivant, qui nous couvent des yeux, comme c’est beau cette sollicitude. Allez hop, on reprend les bicyclettes.

Le 23 août, « on » accueille le RC. Lens. Vous venez ?

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Quizz de l’été

Allez, jouons un peu. Mishima, Dazaï, Zorn… dans les extraits littéraires que j’égrène depuis quelques temps, il y a une sorte de logique, une logique d’association d’idées. Le Japon: Mishima, Japon encore: Dazaï, puis de « petite phrase en petite phrase », de « j’ai vécu une vie remplie de honte » à « je suis malheureux, névrosé et seul », on est passé à Fritz Zorn. Question : dans la lancée, qui sera le prochain?

Indice: un écrivain français, cette fois, dont l’oeuvre maîtresse a été magnifiquement préfacée par Jean-Paul Sartre.

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Extraits de roman, III : Zorn

mars-zorn.1249805369.jpgLisant Dazaï et son « J’ai vécu une vie remplie de honte », on ne peut pas ne pas penser à cet autre écrivain, lui aussi issu d’une riche famille, mais suisse celui-là, je veux parler de Fritz Zorn , et de son fameux « Mars », qui fit beaucoup de remous lors de sa parution en 1979 (en France ; il était paru déjà en Allemagne en 1977). Ce roman commençait par :

Je suis jeune et riche et cultivé ; et je suis malheureux, névrosé et seul.

Il continuait par :

Je descends d’une des meilleures familles de la rive droite du lac de Zürich, qu’on appelle la Rive dorée. J’ai eu une éducation bourgeoise et j’ai été sage toute ma vie. Ma famille est passablement dégénérée, c’est pourquoi j’ai sans doute une lourde hérédité et je suis abimé par mon milieu. Naturellement, j’ai aussi le cancer, ce qui va de soi si l’on en juge par ce que je viens de dire. […] La chose la plus intelligente que j’aie jamais faite, c’est d’attraper le cancer. Je ne veux pas prétendre ainsi que le cancer soit une maladie qui vous apporte beaucoup de joie. Cependant, du fait que la joie n’est pas une des principales caractéristiques de ma vie, une comparaison attentive m’amène à conclure que, depuis que je suis malade, je vais beaucoup mieux qu’autrefois, avant de tomber malade.

Dazaï – Zorn, Japon – Suisse, on peut s’étonner d’un tel rapprochement. Pourtant, il ne paraît pas complètement absurde, c’est une des choses qui m’ont frappé lors de ce court voyage récent au Japon. Le sens de l’ordre bien entendu, aussi celui du travail bien fait, cela saute aux yeux. Comme si la rigueur protestante des uns répondait au sens de l’honneur des autres. Mais il y a aussi des détails, comme cette attention portée à l’économie domestique, à l’art et la manière d’optimiser ses ressources. Les deux peuples sont pour leur majorité issus d’un monde rural où l’on a vécu chichement avant de connaître un confort relatif. Et puis, plus drôle : ce que L. D. nomme la « ferroviarité » du Japon, et qui est un autre apanage de la Suisse. Les trains robustes et confortables sont omniprésents, et partent et arrivent à l’heure. Prends en de la graine, SNCF, et encore plus… RATP !

Mais revenons à Zorn, de son vrai nom… Angst ( !), ce qui veut dire Angoisse en allemand. Son roman eut un énorme retentissement (le magazine Lire lui décerna le titre de meilleur livre de l’année en 1979). Probablement beaucoup de jeunes « aisés », et pas seulement Suisses, se retrouvaient dans ce cri de détresse. Ils identifiaient cette famille étouffante, pleine de conventions et de préjugés, comme la leur. Une expression typique était pointée comme revenant souvent dans les conversations en cercle clos à l’abri des murs cossus des villas bourgeoises : « cela n’est pas comparable », dit à propos de tout et de n’importe quoi et ce d’autant plus qu’il y a comparaison possible. Ainsi cela allait de soi « qu’il était impossible de comparer la justice espagnole à la justice russe pour la bonne raison que les Russes étaient des communistes et c’était d’ailleurs pour cela que c’était mal de leur part de massacrer leurs compatriotes ; mais le gouvernement espagnol, lui, était contre les communistes, c’est pourquoi ce n’était pas mal à lui de persécuter ses compatriotes ».
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On a bien sûr vu dans Mars une métaphore du mal dont nous souffrons tous à plus ou moins d’égards, au sein d’une société qui étouffe en imposant ses choix, ou bien encore une leçon d’exemplarité en face de ce qui devrait nous faire peur avant toute chose. Un metteur en scène belge, Denis Laujol, écrit d’ailleurs ceci en commentaire de son travail réalisé dans un théâtre bruxellois en 2009 :

J’ai découvert Mars en juin 2002, interprété par Jean-Quentin Châtelain, au Centre Culturel Suisse, à Paris. Depuis lors, l’envie de monter ce texte ne m’a pas quittée. Ce qui m’a frappé tout d’abord, c’est l’actualité du propos ; même si Zorn se refuse à écrire un traité politique, son texte résonnait comme une réponse cinglante à l’air du temps. En cette période de trouille généralisée, post-11 septembre, juste après des élections qui avaient vu l’extrême- droite au second tour en France, on ne parlait plus que d’insécurité, de retour à l’ordre moral, de repli sur des valeurs tout à fait bourgeoises, même si le mot n’est plus à la mode ; on ne peut pas vraiment dire que la situation ait aujourd’hui beaucoup évolué…

C’est de cet aspect politique, sociétal, du texte qu’est venue ma première idée de mise en scène. Et si, pour souligner le fait que Zorn est atteint du mal dont tout le monde souffre plus ou moins dans notre société actuelle, sa parole était portée non par un seul acteur, mais comme chez les Grecs, lorsque le théâtre servait à débattre des problèmes de la cité, par un chœur, dans un rapport très simple et très frontal au public, en évacuant toute incarnation, naturalisme et pathos ?

Denis Laujol (Théâtre Océan Nord, Bruxelles)

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Extraits de roman, II : Dazaï

 

dazai.1249541066.jpgContinuons quelques temps la veine japonaise. Dazaï Osamu est cet écrivain dont Nicolas Bouvier écrit dans « Le vide et le plein » (Carnets du Japon 1964 – 1970) :
A côté d’un écrivain comme Osamu DazaÏ, Kafka fait presque figure de luron. Son univers n’est pas désespéré, il est durement châtié par une autorité insaisissable, mais légitime. Dans Kafka, on est puni pour délit de prométhéisme, puni pour vagabondage mental. Même Beckett, son désespoir est encore plein de terre, de mottes, de boue féconde. Ramper dans la boue, voilà, pour bien des personnages de romans japonais, une situation encore enviable par la densité qu’elle présente. Au moins on touche quelque chose, au moins on a les mains occupées. Dans Dazaï, le processus morbide lui-même est abstrait. On grelotte sous le regard des autres, cependant qu’on travaille et qu’on assiste dans l’épouvante à la destruction de soi.

Ce joyeux drille, donc, était né en 1909 dans une riche et puissante famille. Voici le texte de présentation du roman « La déchéance d’un homme aux éditions Gallimard (« Connaissance de l’Orient ») :
Morphinomane, tuberculeux et alcoolique, il tenta plusieurs fois de se suicider. En 1948, il réussit enfin à se tuer en se jetant dans les eaux débordantes du barrage Tamagawa, à Tokyo. Par une sorte d’ironie, son cadavre fut découvert le jour de son trente-neuvième anniversaire, le 19 juin
1948.
(Note personnelle : le « par une sorte d’ironie » surprend, n’est-ce pas ?).

dazai-decheance.1249541042.jpgVoici le début de « La déchéance d’un homme », dans la traduction faite par Georges Renondeau :

J’ai vécu une vie remplie de honte.
Pour moi, la vie humaine est sans but. Je suis né dans un village du nord-est et j’étais déjà grand lorsque j’ai vu un train pour la première fois. En voyant, au-dessus de la gare, le pont où des gens montaient, descendaient, je ne comprenais pas qu’il était fait pour franchir les voies et je pensais que l’enceinte de la station était un lieu d’amusement à la mode étrangère, arrangé uniquement pour les personnes élégantes. Qui plus est, j’ai pensé ainsi assez longtemps. Monter, descendre le pont, c’était pour moi un sport distingué ; parmi les emplois du chemin de fer, c’était l’un des plus spirituels. Mes yeux se sont ouverts subitement quand, plus tard, j’ai découvert que cela n’avait pas d’autre but que de traverser les voies.
De même, lorsque au temps de mon enfance je vis dans un livre illustré un chemin de fer souterrain, l’utilité de ce dernier ne m’apparut pas ; je pensai qu’aller en voiture sous terre au lieu d’aller en voiture sur terre était simplement un amusement original.
Depuis mon enfance, j’ai été faible de constitution. Je restais souvent au lit et j’étais persuadé que les draps, les taies d’oreiller, les protège-couvre-pieds étaient des ornements inutiles ; c’est à l’âge de près de vingt ans que j’ai compris que, contrairement à ce que je pensais, ils étaient des objets d’utilité, et alors je fus saisi de mélancolie à la pensée que la vie humaine dépend de ces mesquineries.
De plus, je ne savais pas ce que c’est que d’avoir faim. Cela ne veut pas dire que j’aie été élevé dans une maison où l’on ne se préoccupait ni du logis, ni de la nourriture, ni du vêtement, ce serait stupide ; mais j’ignorais complètement la sensation de la faim. Cela peut paraître bizarre de parler ainsi, mais je pouvais avoir faim : cela n’avait pour moi aucune importance. Quand je revenais de l’école ou du collège, les personnes qui m’entouraient me disaient : « Tu dois avoir faim ; nous nous en souvenons bien : en rentrant de l’école nous mourrions de faim ; veux-tu de la pâte de haricots sucrés ? Veux-tu du biscuit ? du pain ? » et ils s’agitaient autour de moi. Enjôleur-né, je murmurais : « J’ai faim » et je remplissais ma bouche d’une dizaine de haricots sucrés. En réalité, je n’avais pas la moindre idée de la sensation d’avoir le ventre vide.
Le héros de Dazaï (c’est-à-dire Dazaï lui-même) trompe son monde. Deux fois au moins. La première fois, c’est en faisant croire qu’il a chuté lors d’un exercice de gymnastique : « c’est de la frime, il l’a fait exprès ! » dit Takeishi, la deuxième fois c’est pour échapper à la police en teintant habilement son mouchoir d’un sang venu d’un bouton près de son oreille, pour faire croire qu’il crache le sang. Ces deux fois l’obsèdent et causeront en partie sa déchéance.

PS: En mourant, Osamu Dazaï laissait une petite fille de un an, qui allait devenir elle-même une romancière appréciée (je ne l’ai pas encore lue), sous le nom de Yuko Tsushima

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Français de Suisse Romande (2) : le verbe « tarauder à sec »

Continuons cette série commencée il y a deux semaines avec le verbe « cupesser ». Cette fois, examinons l’expression « tarauder à sec ». Se dit quand, à table, on n’a plus rien dans son verre (cf. « au secours ! je taraude à sec ! »). Evidemment, cette expression vient de la terminologie de la métallurgie de précision (filetage, taraudage) qui a fait une partie de la richesse des vallées du Jura. Tarauder s’est « percer en spirale une pièce de bois ou de métal, de manière qu’elle reçoive les filets d’une vis ». On conçoit qu’il faille huiler ou bien humidifier la pièce au cours de l’opération si on veut que le contact du taraud et de la matière à tarauder ne crée pas trop d’échauffement… Il n’est donc pas bon de tarauder à sec…

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A la votre! (deux verres d’Humagne rouge)

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Anna Moï, le rêve et la logique

anna_moi1.1248776616.jpgLa romancière Anna Moï (lire d’elle : « L’écho des rizières ») écrit dans « le Monde » d’aujourd’hui , à l’adresse de Richard Descoing, auteur d’un rapport sur l’enseignement secondaire visant à « revaloriser » les sections L : « un enseignement accru des mathématiques dans la filière L signifierait une plus grande coercition à l’encontre des esprits rétifs à la logique. Une telle pratique pourrait s’assimiler à du lavage de cerveau […]. Il n’y a pas lieu de désavantager les rêveurs ».echo-des-rizieres.1248776659.jpg

De telles phrases m’interpellent… forcément. Moi qui fais profession d’un peu de logique (dans un bouillon de beaucoup d’autres choses). On s’attendrait évidemment à ce que je bondisse, furieux, hors de moi, « quoi, enseigner de la logique s’assimilerait à un lavage de cerveau ? ». De quoi faire s’étrangler plus d’un collègue… Et pourtant… pourtant je reste de marbre et cela m’amuse même. La seule chose intelligente que je trouve à répondre à Anna Moï, c’est que… rassurez-vous : faire des mathématiques ou de la logique n’a jamais empêché de rêver… Ainsi moi, par exemple (quelle odieuse fatuité de ma part à me mettre ainsi en avant, oui je sais. Je sais… mais quand même), eh bien moi qui trempe de temps en temps mon esprit dans la logique, eh bien, je suis aussi un intarissable rêveur. De toutes les activités que je pratique (qui comprennent évidemment la lecture, l’écriture, le voyage et même la course à pied), rêver est sûrement et de loin celle qui me prend le plus de temps. Et c’est comme ça depuis très, très longtemps. Déjà tout petit… bon, et ça ne s’est pas arrangé par la suite. Et le pire c’est que je ne le regrette pas. « Tout ce temps à rêver… là où on pourrait être productif… », eh bien non, pas de regret. J’ai même tendance à penser, comme madame Moï, que rêver est l’activité la plus féconde, la plus créative que sais-je… la plus vitale. Je pense même que l’aptitude au rêve, que, bien entendu, on doit développer chez l’enfant, est la qualité essentielle qui nous fait survivre aux moments les plus pénibles de notre existence.
De quoi se nourrissent nos rêves ? de nos pensées d’un jour, des réactions que nous avons face à un spectacle inattendu, un visage, une passante, une inscription insolite sur les murs d’une ville. Un titre de journal, un sourire échangé. Un livre qui s’ouvre. Nos rêves sont faits de mots qui errent en attente d’un accrochage, que dis-je, d’un harponnage. Ce sont bien sûr les mots de la littérature, et madame Moï a encore raison, car si l’on doit former un rêveur c’est par la lecture, c’est-à-dire la posture solitaire, sans maître et sans discipline, sans horaire et sans assignation à résidence, car la lecture se fait partout, sur un banc, dans la rue, à la terrasse d’un bistrot. Après beaucoup de lecture, les mots se mettent à parler. Tout seuls. Donc vous voyez, tout (modeste) logicien que je sois, je rêve quand même. Paradoxe ? Contradiction ?
Non, et c’est là que je me sépare de Anna Moï
,
car après tout si je me suis intéressé à la logique, c’était pour prolonger mon rêve. Oh bien sûr, il y a logique et logique (et de ce point de vue, j’apprécie l’opposition que fait la romancière entre la logique et « les logiques individuelles », sans probablement se rendre compte elle-même de la profondeur de sa distinction). S’il s’agit d’enseigner la logique aux enfants ou aux adolescents comme un dogme… s’il s’agit de leur faire entrer dans la tête qu’une proposition est soit vraie soit fausse et que dire que « A et B » est vrai c’est dire que « A est vrai » et que « B est vrai »…. Les ravages risquent d’être garantis. Le philosophe Alain Badiou appelle « canaillerie philosophique » l’attitude qui consiste à faire croire que dire « quel beau temps ! » revient à asserter que « « il fait beau » est vrai ». Et la canaille… hélas foisonne en ces temps de triomphe de la « pensée » positiviste. Il me souvient que lorsque l’un de nos enfants était en terminale (« scientifique » s’il vous plaît !), je m’étais étonné du temps passé par les élèves sur des exercices de calcul sur les nombres complexes, mortellement ennuyeux, qui ont de quoi dégouter des mathématiques pour toute une vie. La professeure (agrégée) m’avait répondu « hélas, mon bon monsieur, c’est bien la seule chose qu’ils sont capables de faire ». Evidemment avec de telles idées en tête, vous allez détruire à tout jamais aussi bien le sens de la rêverie que le goût pour la réflexion et les mathématiques…
Pourtant, la logique n’est-elle pas aussi au moins un peu, partie de la littérature ?
Quelle saveur que lire Lewis Carroll et de dénicher les petits pièges logiques qu’il parsème de ci de là (peut-on décapiter le chat qui ne possède pas de corps, mais qu’une seule tête ?). Quant à Borges, n’en parlons pas… n’oublions jamais le rêveur qui rêve qu’on le rêve dans une de ses merveilleuses nouvelles… n’y a-t-il pas là en filigrane, l’argument même du théorème de Gödel ?

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Jose Luis Borges

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Extraits de roman, I : Mishima

Depuis que Ecritures du Monde nous a filé entre les doigts, il reste à combler le vide des énigmes du samedi. Mon idée de départ était de donner un extrait de roman et de faire deviner la source, mais à quoi bon l’énigme, c’est tout de suite qu’on veut savoir et il faut s’effacer devant la beauté des textes, donc en cet été studieux, je vais de temps en temps, pour le plaisir, le mien et peut-être celui d’éventuels lecteurs, recopier ici quelques passages de roman qui m’ont particulièrement impressionné récemment ou… il y a plus longtemps. Souvenir encore frais du Japon oblige, nous commencerons par un extrait fulgurant du roman de Yukio Mishima « le Pavillon d’Or ».

mishima-couverture.1248675914.jpgC’est alors que l’incroyable se produisit. Sans rien changer à sa pose parfaitement protocolaire, la femme, tout à coup, ouvrit le col de son kimono. Mon oreille percevait presque le crissement de la soie frottée par l’envers raide de la ceinture. Deux seins de neige apparurent. Je retins mon souffle. Elle prit dans ses mains l’une des blanches et opulentes mamelles et je crus voir qu’elle se mettait à la pétrir. L’officier, toujours agenouillé devant sa compagne, tendit la tasse d’un noir profond.
Sans prétendre l’avoir, à la lettre, vu, j’eus du moins la sensation nette, comme si cela se fût déroulé sous mes yeux, du lait blanc et tiède giclant dans le thé dont l’écume verdâtre emplissait la tasse sombre – s’y apaisant bientôt en ne laissant plus traîner à la surface que de petites taches – ,de la face tranquille du breuvage troublé par la mousse laiteuse. L’homme éleva la tasse et but jusqu’à la dernière goutte cet étrange thé. La femme replaça ses seins dans le kimono.
Le dos raidi, nous regardions, fascinés. Plus tard, à repenser méthodiquement la chose, il nous parut qu’il devait s’agir de la cérémonie d’adieux d’un officier sur le point de partir au front et de la femme qui lui avait donné un enfant. Mais sur le moment, nous étions trop bouleversés pour trouver une explication quelconque. Si tendus étaient nos regards, nous n’eûmes pas le loisir de remarquer que le couple avait disparu de la pièce où ne restait plus que le grand tapis rouge.

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pour un été studieux, ESSLLI 2009

 

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Ainsi pendant quinze jours d’été encore, a lieu ESSLLI … la « European Summer School of Logic, Language, Information », et cette année à Bordeaux, du 20 au 31 juillet, place segalen.1248366077.gifde la Victoire, là où se trouve l’entrée de cette université dotée du beau nom de Victor Segalen (personne n’y fait attention, là où les autres université se nomment Montaigne ou Montesquieu, pourtant, Segalen, quel art, quelle grâce de poète, quel talent de voyageur… )

ESSLLI est la plus grande école d’été au monde dans les domaines conjoints de la logique, de l’informatique fondamentale et de la linguistique. Elle en est à sa vingt et unième édition (après une naissance en 1989 aux Pays-Bas et une histoire qui l’a fait se dérouler tour à tour dans de nombreux pays d’Europe, de Belgique en Italie, de France au Danemark, de Finlande en Espagne etc.).
Les plus grands chercheurs de ces domaines viennent chaque année dispenser une partie de leur savoir à des étudiants, à de jeunes chercheurs ou chercheuses ainsi qu’à des collègues eux-mêmes confirmés qui prennent allègrement de leur temps de vacances pour continuer à se former. Ces enseignants – mathématiciens, informaticiens, linguistes, philosophes, cogniticiens – venus du monde entier ne touchent eux-mêmes aucun salaire pour cette activité : c’est la passion de la recherche et du partage du savoir qui les unit.

Une telle ferveur, cela suppose évidemment l’existence d’un champ d’investigation qui passionne, même si cela peut sembler mystérieux aux yeux du grand public. Qu’ont en effet à faire ensemble toutes ces disciplines, en quoi par exemple la linguistique, c’est-à-dire l’étude systématique des propriétés des langues humaines, a-t-elle à voir avec la façon dont fonctionnent nos ordinateurs ? Et la logique, en principe simple étude du raisonnement, que vient-elle faire dans ce panorama ? Les éminents théoriciens qui planchent devant plus de 500 étudiants venus des quatre coins de la planète répondraient que la familiarité avec la logique est une condition sine qua non de la compréhension des processus complexes qui se produisent dans nos machines. Ecrire un programme après tout, c’est comme écrire la preuve d’un théorème. Et l’exécuter, c’est comme transformer cette preuve jusqu’à obtenir des formes plus simples. Ce voisinage de l’informatique et de la logique existe depuis les travaux originaux de ce génie que fut Alan Turing (dont la mort fut encore plus romantique que la vie puisqu’on présume qu’il s’est suicidé en croquant dans une pomme empoisonnée, image depuis popularisée dans le logo d’Apple) et se poursuit de nos jours avec encore plus d’importance à l’âge d’Internet. D’ailleurs, on notera cette année un accent particulier mis sur le traitement des problèmes délicats posés par l’extension des réseaux sociaux : ce ne sont plus tellement nos machines particulières qui demandent explications, mais une trame gigantesque de machines interconnectées dans le monde. La logique donne des outils pour démêler ces brins d’un gigantesque tissage qui risquerait sans elle de ne pouvoir être maîtrisé. Et le langage ? Il est le pivot, bien entendu, de toutes les communications. Avant que nous en soyons à échanger nos messages sur le web, la langue nous avait servi depuis longtemps à mettre en place des réseaux qui, pour primitifs qu’ils paraissent aujourd’hui, n’en étaient pas moins efficaces, ayant suffit aux besoins de l’humanité depuis son apparition sur Terre… Si l’informatique théorique peut renouveler le regard posé sur le langage c’est parce qu’en traitant avec rigueur les échanges d’information au sein de systèmes artificiels, on est arrivé à avoir des idées sur la manière dont s’effectuent ces échanges dans des systèmes naturels. Ainsi arrive-t-on à concevoir ce qu’il y a de commun entre toutes les langues, au-delà de leur apparente extrême diversité. Le linguiste américain Noam Chomsky a même fait l’hypothèse de l’existence d’une partie abstraite commune à toutes les langues, complétée simplement par des sortes de réglages particuliers qui conduisent à parler le Basque plutôt que le Swahili par exemple. Cette idée fondamentale est reprise de multiples façons par des chercheurs qui proposent des modèles mathématiques pour en rendre compte. Ces modèles sont supposés s’appliquer à toutes les langues et visent à découvrir des propriétés insoupçonnées. Ne seriez-vous pas par exemple surpris d’apprendre que dans toutes les langues, si l’on classe les expressions d’après leur longueur, la différence entre deux expressions consécutives ne peut pas être arbitrairement grande ? ou bien que pour être plus aisément « apprenable », la grammaire d’une langue a besoin de contraintes particulières ? Que les « règles » de nos grammaires ne sont donc pas des bizarreries ennuyeuses que l’on apprend dans la douleur, mais au contraire des régularités et des contraintes qui nous facilitent l’apprentissage ? Ces recherches débouchent évidemment sur des applications : traduction automatique, amélioration des moteurs de recherche sur le web (le fameux « web sémantique »), meilleure maîtrise de la gestion des réseaux, voire même meilleure compréhension des interactions socio-économiques (appréciable surtout en période de « crise » !)  etc.
Ceci n’est pourtant pas directement l’objet de cette école d’été qui vise avant tout au développement de la recherche fondamentale. Autrement dit, à une recherche théorique qui, si l’on en croit le succès des vingt précédentes éditions comme de la dernière de cette année… attire encore beaucoup de jeunes chercheurs et chercheuses enthousiastes, malgré la mauvaise presse que nos gouvernants font à la recherche fondamentale un peu partout dans le monde…

 

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Bordeaux

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Chaque année sa peine…

Il y a presque une année , nous gravissions les pentes des hauts cols du Nord de l’Inde. Comme c’était beau d’atteindre le Lasermo-la, à 5200 mètres, dans la neige de septembre et sous un soleil de plomb. Bâtons bien en main, lunettes de glaciers sur le nez. La descente se faisait dans une longue trace qu’avaient faite les caravanes de petits chevaux en avant de nous, et en fin d’après-midi, on mangeait la tsampa avec le berger sur son alpage, mélangée à du petit lait de brebis. Nuit sous la tente à 4700 mètres. Le lendemain, la marche se faisait dans un contexte aérien. Les petits drapeaux autour des chortens murmuraient leurs mantras aux quatre coins des vents.

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Nous avons choisi une autre option cet été : le travail… C’est pourquoi ce blog va rester un certain temps austère et peu alimenté. Mon ami jmph, dans son récent billet , se demande pourquoi on compare toujours philosophie et escalade. Plus généralement, l’effort intellectuel et une marche en montagne. C’est sans doute que tout travail de l’esprit appelle sa métaphore corporelle. Mais le résultat est souvent loin d’être le même…

Je me suis engagé à écrire un livre pour un éditeur universitaire anglais, qui parlera de logique , de langage et… de ludique (!). Ecrire un livre : s’assurer à chaque mot écrit qu’on ne sort pas du sentier qu’on s’est tracé. Voyez : tout de suite la métaphore de la marche et de la voie qu’on trace.

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C’est aussi une organisation de la mémoire : maîtriser son champ d’études, ne rien oublier de ce dont l’absence pourrait apparaître comme une grave lacune, comme en montagne, au moment de partir la nécessité d’avoir sous la main tout ce dont nous aurons besoin dans la journée, et de remettre au soir chaque chose en un emplacement précis où l’on est sûr qu’on le retrouvera le lendemain.

Le but atteint donnera-t-il la même satisfaction ? Rien n’est moins sûr… il faudrait être drôlement prétentieux pour affirmer que le travail réalisé nous donnera le même sentiment d’ivresse des altitudes que la cime atteinte….

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Un qui atteignait à la fois les cimes de l’esprit et celles de nos Alpes était Jacques Herbrand, jeune mathématicien mort en 1931 dans un accident à la Bérarde. On lui doit beaucoup en logique, et en particulier les bases théoriques de la programmation logique.

Extrait du journal Le Temps du 29 juillet 1931, Dernières nouvelles (p.6), les accidents de montagne, Grenoble, 28 juillet : « On vient d’être avisé de la Bérarde, qu’un nouvel accident s’est produit dans le massif du Pelvoux : un jeune homme, faisant partie d’une caravane lyonnaise de trois personnes, a fait une chute mortelle ».
Extrait du journal Le Temps du 30 juillet 1931, (p.4), Les accidents de montagne : « Nous avons signalé hier qu’un jeune homme, faisant partie d’une caravane d’alpinistes, excursionnant dans la région de la Bérarde, a fait une chute mortelle. Il s’agit de M. Jacques Herbrand, demeurant à Paris, 10 rue Viollet-le-Duc. M. Herbrand était parti dimanche avec trois camarades, MM. Jean Brille, Pierre Delair et Henri Guigner, pour faire l’ascension des Bans. A la descente, un piton de rocher auquel était attachée la corde céda, entraînant une petite plate-forme sur laquelle se trouvait M. Herbrand, qui fut précipité dans le vide. Une caravane de secours est partie pour rechercher le cadavre, qu’elle espère atteindre aujourd’hui ».

(extrait de l’article de Wikipedia sur Herbrand )

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