Un an déjà…

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un an déjà que tu paraissais
petit être aux yeux encore fermés
comme s’ils étaient tournés
seulement vers l’envers
et depuis autour de nous
s’est mis à tournoyer
un monde à ta petite taille
nos vies se sont trouvées changées
comme après la neige la campagne
et désormais les comble
l’attente de te voir grandir

 

 

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Un gros PDG au style poussif, suant et maladroit. Une société de télécommunications. Que dit le gros PDG poussif ? qu’il faut mettre fin à « ce phénomène de contagion ». Non, ce n’est pas de la grippe A H1N1 qu’il s’agit, mais d’une vingtaine de suicides dans son entreprise. Qu’il faut enrayer cette « mode » du suicide. Allons tu viens pour un petit suicide ? c’est tendance en ce moment.

La honte.

Mais attention, on vous l’a assez dit et on vous le répète sans arrêt (« en boucle » comme ils disent, à la radio) : il y a toujours des causes multiples à un suicide. Pardi, telle défenestrée avait sûrement aussi un chagrin d’amour et tel poignardé des problèmes avec sa conjointe… Voyons c’est tellement plus simple. Quant au gros PDG, lui, qu’est-ce qu’il dit ? que malheureusement, ces gens étaient fragiles, pensez : ils avaient encore une « culture administrative » !!! On croit à un cauchemar. Le gros PDG vit, lui.

Des causes toujours multiples à un suicide ? Bien sûr, comme pour tout comportement humain, toute action, toute décision… mais parmi toutes ces causes, parfois il y en a une, une seule, qui est déclenchante. Les conditions inhumaines de travail sont des causes « déclenchantes »… ça vous va mieux ? ça change quelque chose au fait de dire simplement que ce sont des causes ?

Etrange télescopage : le même soir, sur France 2, une fresque spectaculaire sur la seconde guerre mondiale. Hitler reprochait à ses généraux de « ne rien connaître à la guerre économique ». Le général Krouchtchev n’hésitait pas à faire fusiller 15 000 de ses hommes parce qu’il les jugeait trop mous, afin de servir d’exemple et de renforcer la détermination des troupes de l’Armée rouge face aux nazis. Mais c’était la guerre. La guerre. D’où me vient un tel rapprochement (sans doute « indécent »), l’aurais-je fait si les « capitaines » d’industrie et les gros PDG suants n’avaient eux-mêmes sans cesse à la bouche un vocabulaire guerrier ?

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poésie – 2

sorbier035.1252491815.jpgdouceur du sorbier
combien te faut-il de baies
pour te glorifier

d’où te venait cette ardeur
et ce calme à colorer l’arbre

ces mots longtemps refoulés
tu les ressortais sans doute
dans la solitude des jardins

vert buisson d’éclats
avant que le givre
ne t’endorme et te fige

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Mont Dolent (Suisse, Valais, septembre 2009)

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Violence du macadam

Hier, 09/09/09 (mais quelle idée de sortir un jour pareil ?), vers 16 heures, un quidam rentrant chez lui qui circulait à vélo sur l’avenue où il habite, suite à sa roue avant prise dans un rail du tramway, s’est fait violemment agressé par le macadam qui jusqu’ici l’avait toléré pacifiquement. Le quidam, relevé par des passants obligeants, a révélé par la suite qu’il n’avait pas vu venir le coup et que la noirceur du goudron a paru se précipiter sur lui comme une nuée de corbeaux sauvages dans un film de Hitchcock. Les riverains, dont en particulier de paisibles consommateurs installés en terrasse du café « le Touquet », ont déclaré avoir été choqués par la violence de l’agression de la part d’un macadam qui pourtant jusque là avait été l’objet d’une attention soutenue de la part des pouvoirs publics. Compatissants, ils ont allongé la victime dans un bac de fleurs odoriférantes en attendant l’arrivée des pompiers, lesquels ont mis à l’abri l’autre responsable de l’incident, qui était le vélo lui-même dont la roue avant était vêtue d’un pneu ridiculement mince pour un parcours en ville. Quant au quidam, il fut gentiment réprimandé pour son absence de casque, et pour la peine, dut faire un petit séjour à la clinique la plus proche afin de se faire recoudre une arcade béante qui l’avait jusqu’ici empêché de froncer les sourcils face à un si navrant spectacle. Quant au rail du tram, impavide, il reste en place.

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Le rail

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(post?) – matérialisme

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C’est toujours une question qui taraude la philosophie. Depuis le début. Nizan (cf. ce billet antérieur) parlait des « matérialistes de l’Antiquité ». C’était Démocrite, Epicure, Lucrèce. A vrai dire plus justement qualifiés « d’atomistes » : des particules insécables par leurs combinaisons multiples devaient expliquer le monde.
Martine Aubry a remis au goût du jour, récemment, le mot même de « matérialisme », paradoxalement en se prononçant pour un… « post-matérialisme ». Peu de temps après, dans une tribune de « Libé », un sénateur socialiste , Jean-Pierre Sueur, reprenait le fil tenu par sa chef de parti. Plus « philosophe » qu’elle, il n’envisageait pas seulement le matérialisme sous l’angle assez vulgaire de la doctrine selon laquelle « plus on en a, plus on en veut » (variante du « travailler plus pour gagner plus » – mais qu’est-ce qu’on a à gagner ? se demande, angoissé l’apprenti travailleur), mais aussi sous celui de la tendance philosophique qui veut que l’on explique les phénomènes à partir de la Matière. Inévitablement, il s’en démarquait, voulant sans doute montrer que Martine Aubry avait doublement raison de prôner un post-matérialisme puisque sous le premier angle, on ne pouvait pas légitimer un monde ne cherchant « le bonheur » que par l’amoncellement des biens matériels, et sous le second, le matérialisme avait partie liée avec le déterminisme, lequel était, c’est bien connu, … l’ennemi de la liberté !
Comme si, chaque fois qu’une avancée scientifique vous prouve les déterminations biologiques que vous subissez… votre liberté en prenait un coup ! Votre cerveau désapprend au fur et à mesure qu’il apprend ? Mince… nous ne sommes donc pas libres d’apprendre et de savoir ce que nous voulons. C’est donc que la science a tort.
A suivre ce mode de raisonnement, à fuir les vérités scientifiques sous prétexte qu’elles dérangent, on sait où l’on va : vers l’obscurantisme.
Le matérialisme est, de fait, la philosophie implicite du scientifique, c’est l’attitude qui résulte d’un renoncement à faire intervenir en un point de la démarche d’explication le surgissement d’une réalité surnaturelle, d’un esprit. Le philosophe cogniticien Daniel Dennett, dans « La Conscience expliquée » illustre sa pensée au moyen d’un gentil fantôme qui se nomme Casper. casper-le-fantome2.1252483929.jpgParce que Casper est un fantôme, il passe à travers les cloisons, mais parce que Casper est gentil, il rattrape avec ses mains de fantôme le linge qu’une bourrasque de vent emporte. Or, on ne peut pas jouer sur les deux tableaux à la fois : être à ce point immatériel qu’on ignore la matière des murs et pourtant suffisamment matériel pour se saisir d’une étoffe. Pour Dennett, ceci illustre une aporie de la pensée dualiste, qui tente d’expliquer l’humain à partir d’une interaction entre Matière et Esprit. Descartes est ici visé bien entendu, lui qui croyait même pouvoir loger précisément le point de rencontre entre les deux en un organe précis. Expliquer, comprendre nos attitudes, nos pensées, notre action, cela ne se peut que dans le cadre d’un monisme. Etrangement, une partie de la philosophie indienne arrivait déjà à ce type de conclusion, du moins à ce qu’on a nommé un « non-dualisme ».
Le problème ardu pour moi et non résolu, est la nature de ce monisme. En Occident, nous le qualifions volontiers de « matérialiste ». Dans les philosophies indiennes et bouddhistes, on aurait plutôt tendance à y voir un « monisme de l’esprit ». Mais à ce point… cela fait-il vraiment une différence ? Les mots de matière et d’esprit ne sont-ils pas alors interchangeables ? Et si, dans le fond, l’être et la pensée c’était tout un, selon l’axiome de Parménide?

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Il y a beau temps que l’on ne se fie plus à une conception de la matière inerte, substance amorphe qui emplirait l’espace, ou myriade d’atomes présents dans nos corps, nos pensées et les étoiles : cette substance et ces atomes, il faudrait dire d’où ils viennent eux-mêmes. Alors quoi ? Deleuze et Guattari, dont on reparle en ce moment (joli livre illustré sur leur pensée par Jerôme Rosanvallon et Benoît Preteseille) se réclamaient plus d’un « naturalisme » que d’un « matérialisme », mais on peut y voir la même chose quand ils défendent l’idée d’un socle constitué d’une variation infinie : on ne tente pas d’expliquer la variation à partir du postulat d’une substance en se demandant : mais pourquoi cela varie ? Au contraire : on part de la variation pour se poser la question du pourquoi de la stabilité locale. Mais alors qu’est-ce qui varierait ? Rien. Ou plutôt : il faudrait imaginer quelque chose dont la seule substantialité serait la variation pure. Etrange.
Autrement dit, il faudrait partir d’un vide, mais à partir duquel il y aurait une structure et donc des changements de structure. A quoi cela fait-il penser ? Aux mathématiques bien entendu. Car il n’y a qu’en mathématiques que l’on connaît une multitude infinie d’objets qui sont tous sous-tendus par du vide : il n’y a rien, à la lettre, sous une structure de groupe. L’analyse différentielle se développe sans faire l’hypothèse de la moindre substance (le fait qu’on l’applique ensuite à du « donné physique » n’est pas une preuve de la nécessité de ce dernier).
On rejoint ici le point de vue d’Alain Badiou dont le texte philosophique regorge de passages mathématiques (et dont on lira le récent « Second manifeste pour la philosophie« ). Une sorte de paradoxe de cette démarche : explorer le matérialisme vient à le fonder sur de l’immatériel, mais en même temps : quoi de plus « réel » que des structures mathématiques, au sens où il n’est nul manière de transiger avec elles, d’en inventer « librement », à sa convenance. L’ordre du mathématique, comme celui du « Réel » de la psychanalyse, ne souffre aucun à peu près, et pourtant en même temps il est insaisissable. Ici un paradoxe encore, qui devrait faire réfléchir notre sénateur socialiste de tout à l’heure : pas d’activité plus libre pourtant que celle du mathématicien !
Cette question de la liberté du mathématicien devrait nous faire réfléchir car elle peut servir de modèle à une théorie de « la liberté, tout court », dans la mesure où bien entendu « être libre » ne signifie pas laisser libre cours à nos impulsions… Le geste du mathématicien est libre au sens où rien d’autre ne le contraint que l’ordre du mathématique.
On peut certes ici objecter à partir d’une connaissance empirique des conditions de production de la science, que tel ou tel mathématicien agit dans un programme de recherche qui lui est plus ou moins dicté par l’ordre économique et politique. Si cela est, il n’est plus libre, bien entendu. Mais le mathématicien qui n’a qu’à répondre d’une énigme ou d’une urgence à approfondir une théorie nouvelle n’entre pas dans ce cas. Son geste est libre dans la mesure où il engage et où le mathématicien le sait : en l’accomplissant, il assume par avance les conséquences de ce qu’il aura posé, notamment des interdits quant à la possibilité d’existence d’autres gestes.
Jean Cavaillès , le grand philosophe mort trop jeune sous les balles des nazis l’avait vu dans un petit livre fulgurant qui fut publié à titre posthume en 1947 (« Sur la logique et la théorie de la science ») : même le signe (le signe mathématique) ne fait que renvoyer aux actes et son aboutissement n’est que l’engendrement d’autres actes. C’est dans un tel enchaînement qu’on peut situer une liberté. C’est un modèle pour la liberté au cours d’une vie : il n’est d’acte libre que respectant une cohérence interne avec d’autres actes. Si une personne ne se sent pas engagée par ce qu’elle commet, c’est tout simplement qu’il n’y pas eu d’acte au sens propre, mais seulement un vague mouvement : en ce cas, elle n’a pas utilisé sa liberté, elle n’était donc pas « libre ». Nous connaissons trop de gens qui n’auront jamais utilisé cette liberté tout au long de leur vie. Slavoj Zizek, dans « La parallaxe », oppose à tous ces cas l’exemple de Don Giovanni. Celui-ci est un casse-tête pour la morale classique, celle qui s’accommoderait bien d’un calcul d’utilités avant de définir quelle est la « bonne voie » à suivre. Car enfin, lorsqu’il se trouve face à la statut du Commandeur, que ne se repent-il pas de ses pêchés, lui qui y aurait tout à gagner ? pourtant il ne le fait pas : ce n’est ni par profit, ni par plaisir à venir, mais simplement (ici est ce que me semble vouloir dire Zizek même si ce n’est pas exprimé de cette manière) par soucis d’éclairer rétrospectivement la suite de ses actes au sein d’une vie dissolue comme émanant d’une authentique liberté.

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Don Juan et le Commandeur

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Agra Hotel

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Un dessin s’efface. Celui-ci date de juste douze ans. C’était un 1er septembre et c’était à Agra, India. Les gros lézards verts escaladaient les murs de notre chambre sans fenêtre et nous venions de Delhi emmenés par un chauffeur qui se prénommait Lashkar : il nous conduisait dans tous les aspects, prétendant nous faire aller dans les hôtels où il avait un intérêt. Sa lourde Ambassador tanguait sur la route trop étroite où il fallait slalomer entre les vaches, les buffles et les montreurs d’ours. L’un de nos premiers voyages en Inde… nous étions étonnés de cette faune parcourant les routes. « Pourquoi, vous n’avez pas ça chez vous ? D’animaux sur les routes ? – vous les avez tous mangés ? ». On rigolait jaune avec Lashkar. Il n’aimait pas Gandhi. Il n’aimait qu’Ambedkar, dont on voit souvent la statue sur les places des villages, car lui seul au moins voulait combattre le système des castes et libérer les dalits. Il se moquait de nous aussi. Quand nous parvenions à lui arracher la possibilité de dormir là où nous le voulions (comme à Jaipur et plus tard à Pushkar), il nous faisait culpabiliser toute la journée car, disait-il, à cause de nous, il avait dû passer la nuit dans la voiture… A Agra, il y eut un incident. Nous étions entrés dans une auberge et pendant que nous sirotions un lassi, il y avait eu un coup de feu dehors. En sortant nous vîmes un attroupement autour… d’un énorme serpent mort. Il était dans les arbres et aurait pu se jeter sur n’importe qui. Un de ces serpents qui vous tue un cheval en moins de temps qu’il n’en faut pour hennir de douleur. Agra, c’était bien sûr le Taj Mahal, pour y accéder il fallait négocier avec des conducteurs de bus attitrés, toujours prêts à nous soutirer le maximum.

Au matin du premier septembre, dans cet hôtel déglingué aux Ambassador fatigués, les rares touristes et les préposés au petit déjeuner s’agitaient autour du récepteur télé. Dans une image glauque, style aquarium sale, on distinguait vaguement des vues de Paris… Qu’est-ce qui pouvait comme ça tant les intéresser qui s’était passé à Paris ? Puis une carcasse d’automobile de luxe. C’était la mort de Diana qui les absorbait autant.

Et moi j’avais un petit haut le cœur en voyant tomber sur ma tartine de beurre fondant un gros cafard noir venu du plafond.

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An American way of seeing

An American way of seeing… le titre d’une exposition actuelle au musée de Grenoble , auteur : Alexander Katz. En compagnie de Duncan Wylie et de Gregory Forstner.

Duncan Wylie, né en 1975, diplômé de l’Ecole Supérieure des Beaux Arts de Paris, réalise des grands formats d’images de villes et de villas ravagées par des cataclysmes : on sent que le typhon, le tremblement de terre, l’explosion viennent de passer. Il n’y a plus de présence humaine. Et pourtant, rien n’est sombre : le ciel est d’un bleu pur, le soleil luit et tous ces gravats et autres lambeaux de tapisseries sur les murs sont prétextes à feux d’artifices de couleurs, étalées sur la toile en touches fluides et fort élégantes…

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Gregory Forstner est aussi né en 1975, il est d’origine allemande. Son grand père était dans les SS. Il en tire une vision de satire du monde où les humains sont transformés en chiens. L’animalité a refoulé l’humain, d’ailleurs c’est littéral : on voit sur une toile deux canins occupés à balancer le dernier humain dans un puits. Il faut bien dire que la gueule du bouledogue est ce qui convient le mieux sous un casque ou un képi. Le peintre expose aussi des gravures qui rappellent l’expressionnisme allemand d’avant guerre, Grosz par exemple. C. me fait remarquer que cela rappelle aussi la fameuse bande dessinée « Maus », de Spiegelman, parue il y a une vingtaine d’années.

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Katz, maintenant, le plus en vue de l’exposition, est beaucoup plus âgé, étant né en 1927. Il fait essentiellement des portraits, plats, agençant des couleurs vives et des formes lisses. Une esthétique, là encore, de bande dessinée, mais d’un autre style, réaliste, style « relève du roman-photo ».

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Silhouettes découpées, ambiances mondaines réalisées en contre-plaqué, et d’immenses formats colorés pour les paysages, ainsi de ces magnifiques forsythia, sur une toile bicolore gigantesque. Peinture extrêmement décorative. C’est très joli bien sûr. Mais plat. Plat. Désespérément plat. On finit par s’ennuyer au bout de quelques dizaines de visages. Mais peut-être est-ce cela l’effet recherché. Est-ce ainsi que « voient » les Américains aujourd’hui ? L’humanité renvoyée à sa platitude ?

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Provence – 1

J’ai lu sans peine en cette fin d’été les cahiers de l’eau
Ils étaient silencieux et fragiles comme l’herbe fraîche
De celle qu’on désire les matins de printemps

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Les champs étaient desséchés pourtant
Car c’était moisson; en haut des mâts, le soleil
Noire pupille intimait à la nuit le droit de se taire

La Provence en été se déchire aux rondes d’oubli :
Je vois souvent rougir le sang des renards qu’on a tués
Ou des chiens qui fuient avec une grive dans la gueule

 

 

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Sombre éclat craintif quand vient la soirée
Et que nous n’avons pas encore bu la limonade des songes
Au comptoir de la taverne en bas de l’escalier

Ô château, ô maison abandonnée qu’un châtelain
Aux souliers vernis un soir de mai n’a pas enfouie
Au creux de sa besace trop vaste ou de son chapeau usé,

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Tu vas à la fontaine car tu crois y trouver un cresson divin,
Tu me mors la cheville comme une fouine apeurée
D’où te vient cette envie soudaine de fuir et de parcourir la forêt ?

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Extraits littéraires, V : Char

A cette ronde d’écrivains ravageurs (Mishima, Dazaï, Zorn, Nizan), par hasard il a fallu que se rattachât René Char, à qui nous rendîmes visite en ce dimanche du mois d’août, depuis La Roque d’Anthéron où, le soir d’avant s’éveillaient les trilles d’un autre poète, mais celui-ci du piano, Alexandre Tharaud. Les notes noires et blanches s’élevaient en bouquet, comme dans un dessin de Sempé, dans une nuit qui avait du mal à étancher les soifs du jour.

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Une vieille demeure très bourgeoise au coin de la Sorgue [Rivière trop tôt partie, d’une traite, sans compagnon / Donne aux enfants de mon pays le visage de ta passion], à Campredon, c’est là qu’on honore l’écrivain.

maison-rene-char.1251192336.JPGOn y voit sa veste de jardinier, son chapeau de paille et sa fronde, prête à lancer des cailloux pour atteindre les bartavelles. Nombreux poèmes illustrés par les plus grands, de Braque à de Staêl et de Brauner à Picasso, et maintes traces de combats et de  luttes. Résistance aux Allemands comme aux missiles d’Albion. Après qu’on a relu quelques unes de ses pages, on perçoit que toute la campagne alentour est cahier ouvert où il posait ses notes. Lacoste, Bonnieux, Ménerbes.. le vieil Oppède d’où sourd encore la ténacité des vieux résistants (ceux qu’on disait hérétiques) et bien plus loin, Céreste et les gorges d’Oppédette : tous ces lieux de mémoire que l’on retrouve au long de l’œuvre, comme signets entre les pages.

[Rivière où l’éclair finit et où commence ma maison,
Qui roule aux marches d’oubli la rocaille de ma raison.

Rivière, en toi terre est frisson, soleil anxiété.
Que chaque pauvre dans sa nuit fasse son pain de ta moisson.
]

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Le samedi, passage par Grambois, un petit village près de la Tour d’Aigues, l’un des seuls où le château est demeuré intact après la Révolution. Comme il est près de midi et que le Syndicat d’Initiative a pris l’habitude d’offrir l’apéritif tous les samedis du mois d’août, nous sommes invités, une dame érudite nous raconte que le château dut sa survie à l’amour que le représentant local du pouvoir révolutionnaire éprouva pour la fille du châtelain. Il y eut épousailles, mais la belle était-elle amoureuse ou se sacrifiait-elle pour le bien familial ?

Martinet aux ailes trop larges, qui vire et crie sa joie autour de la maison. Tel est le cœur.
….
Il n’est pas d’yeux pour le tenir. Il crie, c’est toute sa présence. Un mince fusil va l’abattre. Tel est le cœur.

Extraits de La Sorgue (Chanson pour Yvonne) et de La Fontaine narrative

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(L’isle sur la Sorgue)

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Extraits de roman, IV : Nizan

aden-arabiemaspero.1250512894.JPGMon quizz n’a pas eu beaucoup de succès… hum. Voici la réponse (tout le monde avait trouvé, bien sûr !), il s’agissait de Paul Nizan, dont l’existence est d’ailleurs rappelée dans mon billet ci-dessous, à propos de son pamphlet contre les « chiens de garde », qui reste ô combien d’actualité.De petites phrases en petites phrases… La sienne, tellement connue :

J’avais vingt ans. Je ne laisserai personne dire que c’est le plus bel âge de la vie.

Je devais en avoir dix-sept la première fois que je l’ai lue, en tête de son récit, « Aden-Arabie ». Trois ans encore à tirer et j’étais déjà persuadé qu’en effet, vingt ans n’était pas, ne serait pas le plus bel âge de la vie. Ce dont je suis encore convaincu… je suis plus heureux à soixante qu’à vingt ans.

Mais connaît-on la suite ?

Tout menace de ruine un jeune homme : l’amour, les idées, la perte de sa famille, l’entrée parmi les grandes personnes. Il est dur à apprendre sa partie dans le monde.

Rappelons où et quand cela se situe : Nizan était né en 1905. Il mourut en 1940, pendant l’offensive allemande contre Dunkerque. Philosophe, s’étant lié d’amitié avec Sartre, il était entré au Parti Communiste en 1927, parti qu’il quitta en 1939, en réaction à la signature du pacte germano-soviétique. Sartre écrit dans sa préface : « C’était la faute inexpiable, ce péché de désespérance que le Dieu des chrétiens punit par la damnation. Les communistes ne croient pas à l’Enfer : ils croient au néant. L’anéantissement du camarade Nizan fut décidé ».

nizan-paul.1250512873.jpgEn 1931, fuyant une société bourgeoise oppressante, il partit pour le plus loin qu’il pût imaginer : ce fut Aden, afin d’y vivre comme précepteur. Mais partout où l’on aille à cet âge, l’angoisse de l’avenir et le poids de la société vous talonnent.

Que contenait encore le nom du voyage ? Qu’y avait-il dans cette boîte de Pandore ?
La liberté, le désintéressement, l’aventure, la plénitude, tout ce qui faisait défaut à tant de malheureux et n’était possédé qu’en rêve, comme les femmes par les adolescents catholiques.

Après la scène d’adieux (« La porte s’ouvre. On parle autour de moi du départ, on me fait des recommandations, je respire dans un vertige que je devrais trouver agréable. On me dit adieu, je file comme un mort. »), après la traversée (« les poissons volants filent sous l’étrave comme des grenouilles. A l’approche de certaines côtes volent dans la mâture des oiseaux singuliers »), le jeune Paul arrive à bon port :

Je suis arrivé. Il n’y a pas de quoi être fier.

(comme si l’on pouvait être fier d’être « arrivé » où que ce soit, d’ailleurs…)

Mais fuyez, fuyez, et tout est pareil :

A Aden il y a des clubs fermés, on ne peut jamais voir par les fenêtres ce qui s’y passe. A Djibouti, il y a des cafés, la belote détrône le bridge, les hommes parlent des femmes. Quelle surprise pour un Français d’y retrouver les détails qui font que la France est la France et porte sur le même corps d’autres vêtements que l’Angleterre. Je suis chez moi place Ménélik assis à une terrasse de café dans le style de Montélimar, d’Avignon, devant une station de fiacres avec des tentes à franges comme à Périgueux.

Aden-Arabie fut un livre-culte pour la jeunesse des années soixante en grande partie à cause de la préface que lui avait consacrée Jean-Paul Sartre, où l’on peut (encore) lire ceci en parlant de la génération de la juste après guerre (ceux qui ne songèrent pas, à l’époque, à réhabiliter Nizan) :sartre.1250512915.gif

Enfin Marshall vint : cette génération de danseurs et de féaux reçut la guerre froide en plein cœur. […] Les rats de la cave devinrent de vieux jeunes gens stupéfaits. Les uns grisonnent, d’autres ont un genou, d’autres la brioche. Figée, leur décompression n’est plus qu’une inerte cavité. Ils font ce qu’il faut, modestement, gagnent leur pain, possèdent une 403, une maison de campagne, une femme, des enfants. Mais d’un même coup d’aile, espoir et désespoir les ont quittés. Ces garçons s’apprêtaient à vivre, ils « partaient » : leur train s’est arrêté en pleins champs. Ils n’iront nulle part et ne feront rien. Quelquefois, un souvenir brouillé leur revient de leur superbe turbulence ; alors ils se demandent : « mais qu’est-ce que nous voulions ? » et ils ne se rappellent pas.

[…]

Mais ils ont des fils de vingt ans, nos petits-fils, qui font le constat de leurs défaites et des nôtres. Jusqu’à ces derniers temps, les enfants prodigues disaient merde à leurs pères et passaient à la gauche, avec armes et bagages ; le révolté, c’était classique, se changeait en militant. Mais si les pères sont à gauche ? Que faire ? Un jeune homme est venu me voir : il aimait ses parents mais, dit-il avec sévérité : « ce sont des réactionnaires ! ». J’ai vieilli et les mots avec moi : dans ma tête ils ont mon âge : je m’égarai, je crus avoir affaire au rejeton d’une famille aisée, un peu bigote, libérale peut-être et votant pour Pinay. Il me détrompa : « mon père est communiste depuis le Congrès de Tours. » Un autre, fils de socialiste, condamnait à la fois la S.F.I.O. et le P.C. : « les uns trahissent, les autres s’encroûtent ». Et quand les pères seraient conservateurs, quand ils soutiendraient Bidault ? Croit-on qu’elle puisse attirer les fils, la Gauche, ce grand cadavre à la renverse, où les vers se sont mis ? Elle pue, cette charogne ; les pouvoirs des militaires, la dictature et le fascisme naissent ou naîtront de sa décomposition ; pour ne pas se détourner d’elle, il faut avoir le cœur bien accroché. Nous les grands-pères, elle nous a faits : nous avons vécu par elle ; c’est en elle et par elle que nous allons décéder. Mais nous n’avons plus rien à dire aux jeunes gens : cinquante ans de vie en cette province attardée qu’est devenue la France, c’est dégradant. Nous avons crié, protesté, signé, contresigné : nous avons, selon nos habitudes de pensée, déclaré : « Il n’est pas admissible… » ou « le prolétariat n’admettra pas… ». Et puis finalement nous sommes là : donc nous avons tout accepté.

Et ce fut écrit en mars 1960.

C’est beau ? ben oui : c’est du Sartre…. C’est pas du BHL !!!

Cela s’applique à la situation d’aujourd’hui ? J’ose répondre : pour la plus grande partie, oui. Pas tout peut-être, une certaine notion de fascisme et de pouvoir des militaires semble un peu datée (nous étions sous de Gaulle). Une autre sorte de fascisme donc est apparue, (de pétainisme dirions-nous, imitant en cela Badiou ?), le fascisme de l’argent, des médias contrôlés par l’argent, de l’idéologie guidée par l’argent, à laquelle la Gauche paraît aussi incapable de s’opposer que ne l’était celle de 60 au pouvoir du « bon père de Gaulle ».

[Toujours se souvenir à propos de de Gaulle que ce « grand homme » n’a pu revenir au pouvoir en 58 que par le chantage au coup d’état militaire, qu’il a pratiqué sciemment, jusqu’au 30 mai 1958].

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