Littérature en Suisse romande – Arditi, Laferrière, Mabanckou, Assouline

Je n’ai pas épuisé, la semaine dernière, le sujet de la manifestation littéraire qui avait lieu du 31 août au 2 septembre à Morges, dans le canton de Vaud, au bord du Léman. Il faudrait encore parler des auteurs africains, de Dany Laferrière, de Metin Arditi, de Pierre Assouline.

Metin Arditi

J’ai eu grand plaisir à retrouver Metin Arditi même si je ne suis pas allé écouter le débat où il figurait. Certes, il avait un peu froid, le vent soufflait un peu fort et il semblait faire plus grise mine qu’à Grenoble en 2016 (au Printemps du Livre), mais il me « remettait », surtout quand je lui rappelai qu’il m’avait trouvé une ressemblance avec son grand oncle Elias Canetti. « Vous n’avez pas changé ! ». Cette fois, il publie chez Grasset une sorte de polar où des crimes commis à Venise en 2016 répondent à d’autres, mais commis il y a bien plus longtemps (en 1575)… Auteur d’un savoureux « Dictionnaire amoureux de la Suisse » dont je lui dis que certains articles nous ont bien amusés, il m’annonce (c’est un scoop!) en préparer un autre. Sur la France, cette fois !

A « La Coquette », joli nom pour une petite guinguette, en plein air donc, avec la ressource d’écouter parler en buvant des bières, Dany Laferrière et Alain Mabanckou font un étourdissant numéro de duettistes, comme deux frères jumeaux en littérature se montrant l’un à l’autre les secrets de leurs réussites respectives. L’un siège à l’Académie, l’autre eut droit à un cours au Collège de France et enseigne maintenant à Los Angeles. Laferrière raconte son entrevue avec Hollande au lendemain de son élection au siège de… Montesquieu. Hollande revient d’un voyage aux Etats-Unis où il a rencontré Barack Obama, en plein scandale du scooter, il expose nonchalemment sur son bureau l’oeuvre de Laferrière : « Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer ». Hollande, sensible au destin des mères (la sienne venait de mourir) voudrait inviter celle de Dany, mais celui-ci craint que cela ne soit impossible. Ils parlent en chemin des voyages que fit La Joconde aux Etats-Unis à la demande de Malraux, et de la peur gaullienne que celle-ci ne revînt jamais. Sur le perron de l’Elysée, dernière parole du Président, où l’Académicien voit une infinie délicatesse : « ne vous en faîtes pas, votre mère-Joconde retournera en Haïti ».

Mabanckou (auteur en 2018 de Les cigognes sont immortelles) raconte que le jour de sa leçon inaugurale, celle-ci fut retransmise en direct à la radio de Brazzaville, mais que des gens s’étonnèrent : quand on sait le niveau d’études atteint par le prodige congolais, qu’on lui propose une simple entrée au collège… voilà qui était un peu fort, et qu’il accepte avec reconnaissance, en plus !

Les deux s’entendent sur un point fort, mais peut-être n’est-ce qu’une flatterie pour le public, que le lecteur est la pièce centrale dans la littérature. Laferrière verrait bien qu’on décerne un prix Goncourt du Lecteur… il évoque du reste cette époque où « être un grand lecteur » était un compliment, que ce soit en France ou à Haïti, sa grand-mère ne lui disait-elle pas, sur la place du marché de Port-aux-Princes, croisant un homme chenu : « ah ! Untel est un grand lecteur ». Oui, dans le fond, remettre des prix aux lecteurs ne serait pas mal, cela aurait le mérite d’encourager à lire, partout sur le territoire, des grandes villes aux petits villages. La meneuse de jeu, discrète et efficace, leur demande leurs auteurs préférés, et on voit là défiler tout un panthéon : Borges, Garcia-Marquez, Diderot (pour Laferrière), Céline (pour Mabanckou), Oê Kenzaburo (Mabanckou), Bashô (Laferrière), et les Russes (mais là, il faut vraiment habiter un pays très froid, où les hivers sont très longs, pour écrire et lire des choses pareilles…!). Dans cette série, les conteurs jouent un grand rôle, c’est-à-dire l’oralité, la manière dont l’oral peut pénétrer l’écrit, ce qui n’est pas étonnant de leur part à eux, les écrivains d’une tradition où les griots ont tant de place.

Pierre Assouline, lui, en conversation avec un certain Raphaël Jerusalmi, retrace l’expérience qu’il a connue après que le roi d’Espagne Felipe VI ait reconnu les fautes commises par les rois très catholiques du XVème siècle en expulsant les Juifs. « Vous nous avez manqués » a dit le Roi. Belle et noble parole, et juste : que serait devenue l’Espagne si elle avait gardé cette population de gens instruits et ouvrieux, au lieu de se renfermer pendant des siècles (jusqu’à la mort de Franco) ? En tout cas, cela ouvrait la porte à une reconnaissance de nationalité pour tous les Sépharades qui pourraient prouver leur attachement à l’Espagne. Pierre Assouline se reconnut parmi eux. Et quoi ? la lignée de sa mère faisait bien remonter son ascendance à cette Espagne de quatorze cent et quelques. Et à force de ténacité, il réussit à obtenir son dû : le passeport qui le fait tout à coup espagnol, lui qui aurait pu s’en passer puisqu’il disposait d’un passeport européen. Mais c’était pour le symbole. Occasion de s’attarder pour réfléchir sur la notion d’identité, tellement mise en avant de nos jours. Identité ou appartenance ? Avec raison, Assouline réfute la notion « d’identité nationale » : nous avons bien d’autres identités que celle qui nous rattache à une nation, à un sol. L’appartenance est également un concept trop fort, il sent son communautarisme à plein nez. Alors, il propose « provenance ». Oui, dans le fond, nous provenons de quelque part ou de quelque temps. (On affiche bien la provenance d’une viande à la devanture d’un restaurant).

Il est d’autant mieux fondé à défendre cette thèse qu’il fait face à un auditoire helvétique… qu’est-ce que l’identité nationale en Suisse ? Des tas de vallées, vingt-trois cantons, quatre langues officielles… C’est l’identité cantonale qui prévaut ici. Et encore. Car certains cantons (Argovie) eurent une constitution artificielle. Qu’est-on quand on est argovien ? me demande mon amie Eva, assise à côté de moi. La Suisse est un patchwork bizarrement fait : O. le mari d’Eva, m’enseigne que lors du Congrès de Vienne, les Suisses refusèrent qu’on leur adjoignît des territoires, tant du côté des Grisons (donc vers l’Italie) que de celui de Genève – alors qu’il était dommage de laisser Genève comme cela, en bout de lac, sans rien autour. Mais c’est que les Protestants craignaient d’être mis en minorité par les Catholiques… Art de cultiver l’entente, au détriment de la richesse (qui n’est pas ici que foncière et financière mais aussi intellectuelle, créative).

Finalement, retour à la France, avec sa déplorable manie du centralisme, faisant converger tous les pouvoirs au sein d’une ville et d’un Roi-président, où les « identitaires » n’en ont que plus de poids. Non sans remercier chaudement E. et O. pour leur accueil dans la petite commune d’Apples (à quinze kilomètres de Morges), leur hébergement, leurs repas et leurs délicieux vins blancs.

Cet article, publié dans Livres, Suisse, est tagué , , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

4 commentaires pour Littérature en Suisse romande – Arditi, Laferrière, Mabanckou, Assouline

  1. Debra dit :

    Vous qui connaissez sans doute votre histoire européenne bien mieux que moi… transfuge…, est-ce que la Suisse a eu des colonies ? Il me semble que non, mais je ne mettrai pas ma main au feu.

    Une pensée pour la nostalgie de la Grande Guerre, qui a laissé perplexe les médecins militaires, devant l’hécatombe des soldats suisses après avoir entendu la Rance des Vaches…(orthographe ?)
    Voilà une identité bien enracinée, on dirait, canton ou pas. Peut-être même plutôt vallée, ou cime, que canton ?
    Lire, ou relire « Heidi », avec un oeil, et un coeur d’adulte/enfant pour mieux comprendre l’identité enracinée, me semble-t-il. (En version pas édulcorée, bien entendu.)
    Ceux d’entre nous qui n’en ont pas en languissent…de nostalgie.

    Merci pour ces jolies anecdotes sur les littéraires…

    J'aime

    • alainlecomte dit :

      non, bien sûr, la Suisse n’a jamais eu de colonies. La Suisse n’a jamais été un empire (!).
      quant au Ranz des vaches (et pas rance… quand même) c’est un vieux chant des montagnards fribourgeois. Il est vrai qu’il fut interdit dans les armées napoléoniennes (époque où les Suisses étaient enrôles de force) car occasionnant trop de nostalgie… Encore aujourd’hui, rares sont les fêtes familiales qui ne se terminent pas par le célèbre « Lyoba »… Identité liée au canton, à la vallée, certainement, mais qui n’a jamais débouché sur des « désirs de conquête », ce n’est donc pas une identité « nationale ».

      J'aime

  2. Debra dit :

    Et oui.. je me disais bien que l’orthographe n’était pas la bonne, et le pire, mea culpa, c’est que j’aurais pu trouver la bonne SI J’AVAIS REFLECHI… (comme quoi cette came ne nous pousse pas beaucoup à la réflexion…)
    Songer qu’une identité de VALLEE se trouve forcément entre deux montagnes, et il faut bien plus d’effort, et de préparatifs, pour franchir la montagne que de s’engouffrer sur le plat.
    Au commencement fut la géographie..

    Vous imaginez un monde où les soldats meurent d’entendre une chanson, loin de chez eux ?
    Et bien, ce monde… n’EST PLUS LE NOTRE.
    (Les modernes diraient que ce n’est pas… vraisemblable ? réaliste ? de mourir d’avoir entendu une chanson de chez soi, loin de chez soi, mais nous savons que les modernes manquent cruellement d’imagination, de toute façon, CE QUI NE LES AGRANDIT PAS.)

    Pour la conquête…être conquis(e) n’est pas forcément le désastre que vous croyez.
    De toute façon, le pouvoir, c’est comme l’être, ça ne dure pas.
    « Denn wir haben hie keine bleibende Zeit ». Cela le résume très bien, je trouve.
    « Alors, nous avons ici-bas aucun état permanent. »
    Ceux qui ne le comprennent pas sont naïfs, et d’une naïveté qui ne fait pas forcément.. honneur.
    Certaines naïvetés sont plus vivifiantes que d’autres.

    Ah… la belle camaraderie des choeurs d’hommes.

    J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s