Le langage et ses « technologies » – I

 

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L’accent que j’ai mis il y a deux jours sur la défense de la poésie par Jacques Roubaud est du en grande partie à une certaine sensibilité que j’ai développée à l’égard de ce qui est langage. La plupart des citoyens alertés à juste titre par les dangers qui pèsent sur notre environnement, à cause de développements technologiques dont on connaît encore mal les retombées (je pense aux nanotechnologies et aux biotechnologies) semblent ne pas beaucoup se soucier des dangers qu’encourent la langue et la culture et, plus au fond, nos libertés. Je vois ici déjà froncer les sourcils de certain(e)s qui se demandent tout à coup quelle mouche me pique : va-t-il nous parler des attaques contre la langue française, partir en guerre contre une quelconque corruption de la langue causée par des parlers qui se développent sur les marges de nos villes ? Un nouvel Hagège peut-être ? Eh bien, non, rassurez-vous. Le danger ne vient ni des expressions utilisées dans ce qu’on appelle « le parler djeune », ni « de l’anglais » comme supposée langue universelle. Si danger il y a, il viendrait plutôt des technologies, là encore, dont on ne soupçonne pas les retombées. Il y a deux types de dangers : appauvrissement de la langue d’abord (j’y reviendrai plus tard). Et puis, par traçage de nos discours, débusquage de nos idées, de nos pensées au moyen d’outils qui peuvent devenir sophistiqués (ils ne le sont pas encore) et auxquels nous ne pourrions nous soustraire qu’en développant des formes de langage susceptibles de leur échapper. Après tout, les siècles précédents ont connu de ces formes qui permettaient à certaines communautés et confréries (les bouchers par exemple) d’échanger sans être compris de leur entourage (voir le louchebem, voir l’origine de certains mots comme louf, loufoque, loufdingue, tous dérivés de fou par une règle appliquée avec méthode). Mais leurs recettes étaient pauvres et leurs « secrets » bien vite décodables. Les écouteurs indésirables sont bien plus redoutables aujourd’hui et le seront peut-être encore plus bientôt. Ma position professionnelle me met au courant de travaux dits « scientifiques », de « thèses » qui, quand on en lit le thème prêtent à sourire avant que le sourire ne vire au jaune. Je donne un exemple ci-dessous :

ANNONCE : J’ai le plaisir de vous convier à ma soutenance de thèse de doctorat intitulée « Modeling and Mining of Web Discussions » (Modélisation et fouille de discussions du Web).

*************Résumé**************
Le développement du Web 2.0 a donné lieu à la production d’une grande quantité de discussions en ligne. La fouille et l’extraction de données de qualité de ces discussions en ligne sont importantes dans de nombreux domaines (industrie, marketing) et particulièrement pour toutes les applications de commerce électronique. Les discussions de ce type contiennent des opinions et des croyances de personnes et cela explique l’intérêt de développer des outils d’analyse efficaces pour ces discussions.
L’objectif de cette thèse est de définir un modèle qui représente les discussions en ligne et facilite leur analyse. Nous proposons un modèle basé sur des graphes. Les sommets du graphe représentent les objets de type message. Chaque objet de type message contient des informations comme son contenu, son auteur, l’orientation de l’opinion qui y a été exprimée et la date où il a été posté. Les liens parmi les objets message montrent une relation de type « répondre à ». En d’autres termes, ils montrent quels objets répondent à quoi, conséquence directe de la structure de la discussion en ligne.

Avec ce nouveau modèle, nous proposons un certain nombre de mesures qui guident la fouille au sein de la discussion et permettent d’extraire des informations pertinentes. Les mesures sont définies par la structure de la discussion et la façon dont les objets messages sont liés entre eux. Il existe des mesures centrées sur l’analyse de l’opinion qui traitent de l’évolution de l’opinion au sein de la discussion. Nous définissons également des mesures centrées sur le temps, qui exploitent la dimension temporelle du modèle, alors que les mesures centrées sur le sujet peuvent être utilisées pour mesurer la présence de sujets dans une discussion.

La représentation d’une discussion en ligne de la manière proposée permet à un utilisateur de « zoomer » dans une discussion. Une liste de messages clés est recommandée à l’utilisateur pour permettre une participation plus efficace au sein de la discussion. De plus, un système prototype a été implémenté pour permettre à l’utilisateur de fouiller les discussions en ligne en sélectionnant un sous ensemble d’objets de type message et naviguer à travers ceux-ci de manière efficace.

La « fouille » de discussions est ainsi à la mode, sans aucune suspicion de la part des « pauvres » doctorants, du voisinage que ce terme peut avoir avec celui, plus anciennement utilisé, de « fouille merde », qualifiant quelqu’un qui aime porter son nez en des endroits nauséabonds pour extraire de la fange quelques détails croustillants dont on peut faire ses dimanches. La fouille de discussion promet à nos dirigeants, publicitaires, commerciaux, dictateurs en herbe en effet de beaux dimanches, ce ne seront peut-être pas pour tout le monde les beaux dimanches de la vie. Alors pratiquons la poésie, car la langue des poètes a au moins ce mérite-ci : de ne pouvoir être traquée, d’être intraçable en quelque sorte.

L’un des promoteurs de cette thèse est J. G. Ganascia, « philosophe » et « spécialiste de l’Intelligence Artificielle et des sciences cognitives », auteur d’un ouvrage récent sur la « sousveillance »….  On peut voir à cette adresse une vidéo où l’auteur roule des yeux gourmands en parlant de sa « découverte » : celle selon laquelle, selon lui, les citoyens auraient conquis le pouvoir grâce aux nouvelles technologies. Le fait qu’il y ait un site « nosdéputés.fr » par exemple, qui permet de cafter les présences et absences de nos élus serait l’un des indices de ce nouveau pouvoir. En gros : faites gaffe monsieur Sarkozy, Dupont, avec son petit portable est en train de vous surveiller… ! Il y a de quoi rire devant tant de naïveté, qui n’est peut-être pas de la naïveté d’ailleurs…

(je reviendrai sur ce thème qui me tient à cœur)

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Défendre la poésie

roubaud.1264007045.JPG« Le Monde Diplomatique » de ce mois consacre une double page à la défense de la poésie, sous la plume d’un de nos meilleurs poètes : Jacques Roubaud. Le fait est suffisamment exceptionnel pour qu’on le souligne et qu’on en parle. J’ai toujours été plein d’admiration pour Jacques Roubaud, à la fois mathématicien et poète (j’ai longtemps gardé dans un coin un exemplaire de sa thèse, sur les catégories appliquées aux arbres), membre de l’Oulipo, compagnon d’Alix Cléo décédée en 1983, grande photographe et dont on a récemment réédité le merveilleux journal. Roubaud est l’auteur de nombreux volumes de poésie dont epsilon, « quelque chose noir », « la pluralité des mondes possibles de Lewis » etc. Il a aussi produit une œuvre romanesque expérimentale gigantesque (« Le grand incendie de Londres »). On trouve dans cette œuvre de nombreux chapitres de souvenirs, notamment dans « Mathématique », où il campe un étudiant de la fin des années soixante auquel j’eus parfois la faiblesse de m’identifier. Je ne l’ai rencontré qu’une fois, à l’occasion d’une conférence qu’il donnait à l’invitation d’étudiants d’une grande école grenobloise. Son dos un peu vouté (mais ses yeux pétillants), ses cheveux qui mordaient sur le col de sa chemise et son pardessus usé donnaient au personnage une allure un peu décalée par rapport aux jeunes gens aux dents longues qui se préparaient un avenir pécuniairement heureux. La poésie existe-t-elle encore, autrement qu’au travers de son fantôme ? alix-cleo-roubaud.1264007103.jpgVoilà la question qu’il pose dans ces pages du MD. Son fantôme c’est-à-dire ce qui reste d’elle à titre d’ectoplasme quand on vante « la poésie » de tel lieu, de tel film ou de tel texte qui pourtant est en prose ? La poésie n’existe plus vraiment parce qu’elle se vend mal. Evidemment, on dit : il existe aujourd’hui d’autres formes de poésie… Le slam par exemple… Roubaud a raison de dire qu’il ne faudrait pas prendre des vers de mirliton, des rimes scolaires pour « de la poésie ». La poésie, la vraie, est savante et difficile. Elle l’a toujours été, même au temps des troubadours, n’en déplaise à ceux qui nous parlent de quelques chansonniers comme des troubadours des temps modernes. C’est dur de faire tenir ensemble les mots d’un poème, en risquant quelque audace et en ne se contentant pas de reproduire à l’infini ce qu’ont fait les grands anciens. Où trouve-t-elle encore refuge ? je ne vois guère que quelques blogs… dont celui de Leila Zhour qu’il faut donc remercier pour son obstination.

noir2.1264007131.jpgMais qu’est-ce que la poésie ? Une forme d’écriture, à n’en pas douter, mais encore ? Une écriture qui cherche (et ne trouve pas forcément) et pour cela invente des écarts par rapport à la norme tout en respectant des règles, mais des règles peut-être dont elle peut jouer, autrement dit les faire varier à l’infini. Rien n’est plus productif qu’une règle quand on se l’est choisie librement. Y a-t-il des règles absolues ? Non, que pourraient-elles bien être ? Mais il y a les règles qu’on se donne pour jouer librement. Ce qu’on recueillera ensuite peut-être tombera dans l’oubli ou bien sera glorifié, peut-être répété, peut-être trop souvent répété, jusqu’à l’ennui, jusqu’à nausée, jusqu’à la nuit. Qui n’a entendu mille fois le vers d’Eluard « La terre est bleue comme une orange » ? La poésie réussie se niche dans cet entre-deux, ni oubliable, ni répétable indéfiniment, juste ce qu’il faut pour qu’on apprivoise un autre langage… Un écart minime peut faire l’affaire, ainsi de ce titre de Jacques Roubaud ; « quelque chose noir », et pas, non, pas « quelque chose DE noir » comme le commanderait notre syntaxe, non, juste « quelque chose noir » et tout à coup on sent mieux que dans tout long discours le désespoir qui s’empare d’un monde.

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Yuki et Jinhee

Il semble qu’à part les Etats-Unis – et l’Inde bien sûr, pour une production essentiellement interne – le nombre de pays développant un cinéma indépendant soit restreint, parmi eux : la France, le Japon, la Corée. Pas étonnant dans ces conditions de voir apparaître des coproductions entre ces pays, qui sont parfois très séduisantes. Ainsi de deux films vus récemment, qui ont beaucoup de liens entre eux d’ailleurs (et que Jean-Marie a déjà commentés sur son blog cinéphile ) : Yuki et Nina , signé par le tandem franco-japonais Hyppolyte Girardot – Nobuhiro Suwa, et Une Vie toute neuve , de la franco-coréenne Ounie Lecomte . Dans ces films sensibles et émouvants, on peut voir les traces, les influences de tendances a priori étrangères les unes aux autres, mais qui se rencontrent pour produire des effets singuliers, sortes de mélanges de l’esprit de Truffaut (pour ce qui est de la justesse de la description d’un monde enfantin) et de celui de Murakami (pour Yuki et Nina), pour le saut soudain, sans avertissement, dans le fantastique, à partir de la quotidienneté la plus banale. Ces deux films semblent se répondre de manière symétrique : il s’agit dans un cas d’une petite fille, Yuki, dont les parents, formant un couple franco-japonais, divorcent, et qui ne veut à aucun prix suivre sa mère au Japon, et dans l’autre cas, d’une autre petite fille, Jinhee, que son père abandonné dans un orphelinat catholique dans le but qu’elle se fasse adopter, et qui ne veut en aucun cas quitter son pays, la Corée.

 

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Yuki et son père

La petite Yuki va développer des trésors d’ingéniosité, aidée en cela par sa copine parisienne Nina, écrivant une lettre « anonyme » à sa mère signée du « dieu de l’amour », pour tenter de la convaincre de rester avec le père ou, tout simplement, fuguant avec Nina vers une forêt qui pourrait être celle de Fontainebleau. Et là se produit l’étrangeté : au cœur de la forêt se trouve un point mystérieux d’échange entre France et Japon. Voilà qu’on sort dans une clairière… côté japonais. Ainsi parti d’un climat bien parisien à la Klapish, nous retrouvons le thème de la forêt si cher aux Japonais (voir par exemple Kenzaburo Oe et ses « Mystères de la forêt »). Le verso de la feuille n’est heureusement pas moins séduisant que son recto : côté Japon, c’est simplement un autre univers enfantin, où les grands-mères font aussi des crêpes à leurs chérubins. Et la technologie Internet est là pour réduire le drame de la séparation, par Skype sans doute, Yuki donne à Nina sa première leçon de langue japonaise.

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la forêt

« Une Vie toute neuve » est plus dramatique. La réalisatrice, qui met ainsi en scène sa propre autobiographie, parvient, pour son premier film, à nous faire ressentir le drame de l’amour filial trahi. La petite Jinhee est longtemps murée dans sa douleur. Ses rages éclatent en refus d’accepter les dons (une scène terrible la montre détruisant rageusement les poupées offertes) et elle va jusqu’à simuler de s’enterrer vivante dans le jardin de l’institution.

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ounie-lecomte_250_250.1263799194.jpgLe film est rythmé par le ballet des limousines noires qui amènent les étrangers faire leur choix de fille adoptée, jusqu’à la fin, lorsque c’est le tour de Jinhee, dont on devine qu’elle prend l’avion pour Paris, avec à l’arrivée un couple Français qui l’accueille. Si c’est autobiographique, ça finit bien, puisque la petite fille est devenue cinéaste et que son film a été invité au dernier Festival de Cannes, hors compétition. Ce film le méritait : outre l’émotion qu’il dégage et l’observation d’un monde de l’orphelinat tout en nuances (où tous les adultes font de leur mieux, on est loin des caricatures et des outrances des « Choristes » !), sa valeur documentaire est importante : nous avons tous eu l’occasion de rencontrer des personnes adoptées d’origine coréenne, mais nous ne connaissions pas « l’autre côté », comment cela se passait en vérité côté coréen. Dans une interview lue dans Libé (je crois) Ounie Lecomte raconte à quel point la situation était culpabilisante : on les persuadait qu’ils avaient beaucoup de chance alors qu’eux souffraient et ne se sentaient pas autorisés à souffrir. (en photo: la réalisatrice)

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Catastrophes naturelles

img-1.1263648088.jpgLisant le titre du Chasse-Clou : « Haïti : une catastrophe « naturelle »  ? », je pense à la Petite métaphysique des tsunamis , de Jean-Pierre Dupuy , livre de mai 2005, donc d’après le 11 septembre et le tsunami en Asie du Sud-Est. C’est une réflexion sur le chassé croisé constant qui s’opère dans les commentaires à propos des évènements catastrophiques que vit l’Humanité, entre « naturalisation » des catastrophes causées par l’homme (la Shoah, Hiroshima…) et « humanisation » des catastrophes naturelles, comme si nous éprouvions le besoin, dans le premier cas, de gommer la responsabilité des humains, et dans le second, de donner malgré tout un sens à ce qui n’en a pas. Dupuy fait commencer la querelle au XVIIIème siècle, avec le tremblement de terre de Lisbonne et les débats qui s’en suivirent entre Leibniz, Voltaire et Rousseau. On connaît l’ironie de Voltaire à l’égard du premier et de son assurance selon laquelle tout ayant un sens voulu par Dieu, un tel cataclysme faisait partie de la nécessaire dose de mal qu’il doit y avoir dans « le meilleur des mondes possibles ». Voltaire à cela rétorque qu’il n’y a pas de sens au mal et « qu’aucun philosophe n’a jamais pu expliquer l’origine du mal moral et du mal physique ». On connaît moins la réaction de Rousseau qui, lui, va dire que c’est dans tous les cas « les hommes qui font leur malheur eux-mêmes » et même que « la plupart de nos maux physiques sont encore notre ouvrage » affirmant pour cela que le tremblement de terre de Lisbonne n’eût pas fait autant de victimes si les humains n’avaient pas eu la malheureuse idée de s’agglutiner en un même lieu. En cela, Rousseau restitue un « sens » au mal, puisque ce sont les humains n’est-ce pas, qui font toujours leur propre malheur, d’où la pensée d’un futur harmonieux où « tout le monde aurait enfin compris », la science et la technique trouvant les bons moyens de nous prémunir et de nous laisser nous endormir sur nos deux oreilles. Dupuy, en philosophe du « catastrophisme éclairé » ne partage évidemment pas ce point de vue puisqu’au contraire il pense que ce n’est que notre attention permanente à la catastrophe future causée, elle, par l’homme (qui ne peut qu’arriver) que nous aurons peut-être la chance d’y échapper et qu’il n’y a donc pas d’espoir mécanique à attendre des découvertes scientifiques (on sait bien que malgré tous leurs efforts, les séismologues, d’ailleurs, sont incapables de prévoir les tremblements de terre et ne semblent pas près de l’être).

 

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Le tremblement de terre de Lisbonne – gravure – 1755

On peut entendre aujourd’hui dans les commentaires à propos de l’effroyable catastrophe haïtienne les mêmes mots, les mêmes insinuations que lors des précédentes catastrophes naturelles, en remontant jusqu’à Lisbonne. Certes le discours selon lequel Dieu a voulu punir les haïtiens n’est sans doute plus l’apanage que de quelques sectes particulièrement nuisibles, mais il y a comme un envers de ce genre d’idée lorsque l’on entend à longueur des bulletins d’information, que « Haîti avait bien besoin de ça ! » ou que le malheur s’abat toujours sur les plus pauvres. J’ai même entendu une journaliste de France Inter demandait à l’écrivain Jean Métellus s’il pensait « qu’il y avait une malédiction sur Haïti » ! Comme s’il fallait qu’on accepte l’insupportable, tet pour cela, tenter désespérément de lui donner un sens, or (c’est du moins ce que tente de nous dire Jean-Pierre Dupuy) le mal, la mort, la douleur, l’effondrement n’ont PAS de sens.

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Un bel exemple d’art brut

 

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Foin de sujets trop sérieux : Gaston Chaissac est à Grenoble jusqu’à la fin du mois (exposition ouverte depuis le 31 octobre). « Chaissac le fumiste » comme il signait certains de ses tableaux. Ou plutôt « Chaissac le génial » ? Car il en faut du génie pour transformer un balai brosse en bonne femme ou pour dire en un mot ce qu’on pense de Dieu et de toutes ces foutaises. Voire de la crucifixion.

 

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Et il fallait du courage, car môssieur Chaissac vivait avec son institutrice de femme (la Camille du haut du bourg, vous savez, en tournant à gauche…) dans un village de Vendée. Hyper-catho donc. Il sentait le roussi Chaissac, comme bien d’autres, mais lui ne se renfermait pas dans un monde d’artistes ou de poètes parisiens. Il connaissait bien Queneau, Paulhan. Il avait rencontré Albert Gleizes, le cubiste, à ses débuts. Et puis il y eut Dubuffet, bien entendu. D’où « l’art brut ». Mais en réalité il ne voulait se faire enrôler par personne, même pas par l’art brut. Et il écrivait des poèmes. Publiés chez Gallimard (eh oui, pour être savetier et paysan, on n’en est pas moins exigeant sur l’éditeur, et on a ses petites entrées) sous le titre « Hippobosque au Bocage ». Le bocage, pour la Vendée bien sûr, mais Hippobosque ? Je vous donne telle quelle l’étymologie, tirée du « Wiktionnaire » : « terme du grec ancien signifiant « celui qui fait paître les chevaux », et qui est dérivé du mot cheval, en grec, et du verbe xx, boskein (« faire paître ») ; la mouche est ainsi appelée parce qu’elle accompagne, comme un pasteur, le cheval dans la prairie ».

C’est la magie des mots d’amour
D’une turbine regret d’un jour,
J’en reste sardine.

Mon estomac est en lambeaux et mon frère
Dagobert m’a dit : restaure-toi d’amour, de mots,
D’une sardine. Et ma petite turbine
Quelle piètre petite combine,
Je l’offre au vent pour un mégot.

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L’exposition montre des œuvres paraît-il peu connues de lui. Et beaucoup de lettres. D’une incroyable écriture de cancre, avec des phrases qui sautent sans arrêt du coq à l’âne.

J’ai un vieil imperméable qui ne l’est plus guère et si usé que je fais clochard comme tout avec eh bien, quand c’est arrivé que Maurice l’a mis sur son dos pour rentrer chez lui à cause d’une pluie subite il n’en était pas moins fort présentable.

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(la belle dame violette)

A qui me fait-il penser, ce bonhomme ? A un autre bonhomme, l’écrivain suisse Robert Walser, dont j’ai déjà abondamment parlé sur ce blog , qui lui aussi s’enflammait d’un rien. Petit, Gaston allait prendre les fleurs jetées sur les tas d’ordure pour les offrir à sa maman car il les trouvait encore belles. Walser avait aussi de ces intentions touchantes. C’est comme c’que disait Felinghetti l’aut’jour : “Be naïve, innocent, non-cynical, as if you had just landed on earth (as indeed you have, as indeed we all have), astonished by what you have fallen upon”.

J’ai visité l’expo en compagnie de C. bien sûr, et de Minie. Cette dernière a bien aimé. Surtout « l’homme chapeauté », elle a adoré ce bleu, et elle voulait tout le temps y revenir. Fallait la voir, trotter sur ses petites jambes.minie-au-musee4.1263481883.jpg

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(mais au retour, par les rues enneigés de Grenoble, dans la poussette, qu’est ce que ça pionçait !)

 

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le beau musée de grenoble par temps de neige

 

(Le Monde a consacré à cette exposition un bel article le 14-11).

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Trop de Camus… (tue Camus)

m1984s.1262635328.jpgImpossible d’allumer la radio ou d’ouvrir un journal sans qu’on nous parle de Camus… Projet de panthéonisation, journées spéciales France Inter, numéros spéciaux de journaux… Camus est le philosophe que le monde entier nous envie !  C’est très sympa cette ferveur autour d’un bon écrivain. On ne dira jamais assez quel beau texte est « Noces », quel roman novateur en son temps fut  « L’étranger »… Très bien tout cela, très bien.

Alors d’où vient la gêne ?
De ce soupçon qu’on n’encenserait Camus que pour mieux éliminer Sartre.
Sartre, l’intello déprimant, l’homme de la remise en question permanente, le pourfendeur de certitudes, l’intellectuel qui s’est (c’est vrai) souvent trompé, celui dont on nous rappelle pour l’occasion les propos malheureux (« tout anti-communiste est un chien »…), Sartre le diviseur doit disparaître sous la gloire du rassembleur Camus !

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N’y aurait-il pas là une offensive programmée, assumée par quelques intellectuels bien en cour, quelque conseiller présidentiel, qui n’ayant pu tout à fait renvoyer Mai 68 aux oubliettes honteuses de l’histoire, se font indirectement les dents sur un penseur qui les a dérangés en son temps,  et qui, à certains égards symbolise la pensée de 68 ?
Sartre s’est trompé ? Oh oui, sûrement, et Foucault aussi, et bien d’autres. Mais sans risque de se tromper y a-t-il seulement une audace de la pensée ?
On fait l’éloge de la « modestie » de Camus au plan théorique. J’ai même lu quelque part que l’écrivain Prix Nobel délaissait les conversations un peu trop conceptuelles dès qu’une femme charmante apparaissait…. Les femmes charmantes apprécieront.
A mon sens, la modestie (et la générosité intellectuelle) de Sartre était d’une autre trempe.

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Trop de neige

 

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Trop de neige, disait une amie. Comme on dirait trop de notes ou trop de mots. Souvent dans les livres, il y a trop de mots, on les prend, ça ruisselle, on en couperait bien la moitié, les trois-quarts, plus encore… Les films sont aussi volontiers bavards, c’est qu’il faut tenir le temps normal d’une projection.

A tous, à toutes, celles et ceux qui me lisez, je souhaite une année sans trop de mots et…. sans trop de neige.

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Lumières de la ville

sf1.1261559059.JPGC. revient de San Francisco, où elle va presque chaque année à la même époque à l’occasion de la rencontre annuelle de l’American Geophysical Union . Elle m’avait demandé : « que veux-tu que je te rapporte ? ». Je lui avais répondu : « va à City Lights – la librairie – et rapporte-moi un livre de poèmes ». Elle est donc revenue avec un petit opuscule du poète Lawrence Ferlinghetti (qui préside aux destinées de cette librairie mythique depuis sa fondation, il doit y avoir une cinquantaine d’années).

Cette plaquette s’intitule « San Francisco Poems » et a été publiée en 2001 à l’occasion de la nomination de Ferlinghetti comme « Poète lauréat » de la ville, par le maire de SF. (J’invite solennellement monsieur Delanoë à faire une manifestation semblable à Paris).

Dans son adresse inaugurale, le poète, un des piliers de la Beat Generation, fait ses récriminations au maire ; « when I arrived in the City in 1950, I came overland by train and took ferry from the Oakland mole to the Ferry Building. And San Francisco looked like some Mediterranean port, a little like Tunis seen from seaward […] I certainly saw North Beach especially as a poetic place, as poetic as some quartiers in Paris […]. But this past weekend North Beach looked like a theme park, literally overrun by tourists, and kitsch was king”.

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Cette plaquette est en même temps un hommage à quelques poètes, ceux qui ont voulu « sortir du ghetto poétique ». Il cite Shakespeare, Yeats, Neruda, Ginsberg et… Prévert, dont il traduit le poème « Quartier libre ». C’est tellement amusant de lire ce poème en anglais que je ne résiste pas à l’envie de le recopier ici:

QUARTIER LIBRE

I put my cap in the cage
and went out with the bird on my head
so
one no longer salutes
asked the commanding officer
no
one no longer salutes
replied the bird
ah good
excuse me I thought one saluted
said the commanding officer
you are fully excused everybody makes mistakes

said the bird

Un peu plus loin, Ferlinghetti donne ses recommandations aux jeunes poètes :

Invent a new language anyone can understand


Be naïve, innocent, non-cynical, as if you had just landed on earth (as indeed you have, as indeed we all have), astonished by what you have fallen upon.

Et cette phrase énigmatique:

Think subjectively, write objectively

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… poetic as some quartiers in Paris….

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Sacré Bhoutan

 [Dédié à Frédéric Nef, qui « pense sans arrêt à l’Himalaya »]

Une grande série de thangkas. A l’entrée deux qui sont extraites d’un ensemble, précieuses et rares : elles racontent des jatakas, c’est-à-dire des vies antérieures de Bouddha, qui concernent les actes de compassion qu’il a commis avant son incarnation en Sakyamuni. Celui par exemple d’offrir sa tête à un brahmane venu pour la lui prendre violemment contre récompense. Celui de l’enfant illégitime né avec une tête d’âne, que sa mère la Princesse cachait aux yeux du monde et qui un jour, entendant sa mère crier, fut bien obligé de sortir de son trou. Stupéfaction, de lui, et des serviteurs du palais. Il s’enfuit dans la montagne, découvre en se mirant dans l’eau sa monstruosité, se retire et médite et devient un grand sage.

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Manjusri

Série des boddhisatvas : ceux qui ont atteint le nirvana, mais qui, juste avant d’y entrer, se tournent vers les autres afin, dans un dernier effort de les aider à les rejoindre. Avalokiteshvara est le plus connu, on le représente souvent avec mille bras. Manjusri fait partie du lot. Souvent sur les thangkas, les déités apparaissent sous leur aspect courroucé, ainsi de Manjusri qui devient alors Vajrabhairava, c’est qu’elles sont là pour combattre. Combattre l’ignorance, combattre la colère, ou plutôt les changer car toute énergie se doit d’être récupérée, mais dans cette récupération, le moins s’est transformé en plus. La colère devient énergie positive.

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Vajrabhairava

Ils ont aussi leur parèdre avec qui ils s’enlacent, elle est sur leurs genoux, intimement liée par le bas-ventre. Les mahasiddhas sont les grands hommes, ceux qui n’ont peur de rien et qu’on respecte. Les grands moines en font partie, comme Tilopa, Naropa etc.. Il en est un (lequel?) qui consommait l’alcool, ce qui en principe est interdit aux moines, mais les grands sont hors des normes, ce qui est faute pour les uns peut être aide à la libération pour les autres. Celui-là, l’aubergiste ne lui voyait qu’un seul défaut : il risquait de ne pas payer tout l’alcool consommé ! Qu’à cela ne tienne, il promit de payer avant que le soleil ne se couche et comme il ne reculait devant rien et trouvait plus facile de faire un miracle que trouver de quoi payer, d’un geste (en général le pouce et l’index qui se touchent), il arrête la course du soleil dans le ciel. Beauté des déités femmes, sans doute héritées des rites pré-bouddhiques, telle Tara la verte, ou bien Yudrönma.

 

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Yudrönma

Deux héros se partagent la gloire au Bhoutan : Padmasambhava bien sûr – l’introducteur du bouddhisme dans tout l’Himalaya – et le grand découvreur de trésors, Pema Lingpa. Lors du repli du bouddhisme (probablement sous la féroce répression de Landarma, vers 800), il fallut cacher les reliques. Seuls quelques esprits éclairés avaient pouvoir par la suite de retrouver les traces des trésors cachés. Exposition rare pour pays étrange, dont on a beaucoup parlé à propos de son « indice du bonheur brut » et de la « sagesse » de son roi mais qui s’est distingué aussi par la dureté avec laquelle il a chassé ses immigrants venus du Népal voisin , ce qui ressemble hélas beaucoup à un nettoyage ethnique

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Avalokiteshvara (le deuxième vient de l’expo « les Bouddhas du Shandong »)

PS : le 6 janvier, à 12h15, un film est projeté au musée Guimet : Kiki Soso, les dieux sont vainqueurs, film de Véra Frossard ! je pense que les lecteurs de ce blog seront touchés !

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Nef des sages ou : des tropes, ma non troppo

ontologie-nef2.1261172141.jpgLes livres sur l’ontologie sont rares. En collection de poche encore plus. A destination des non-philosophes encore, encore plus…. C’est un livre de cette sorte que vient de publier l’ami Fred (qui se désigne parfois lui-même comme « Fred le vagabond »), Frédéric Nef. L’ontologie c’est, dit banalement, l’étude de ce qui est. L’étant. Après tout, se dit-on, ce qui est, la science est là pour nous le dire. Si elle décide qu’il y a des quarks pour expliquer la matière, eh bien il y a des quarks. Nul doute aussi qu’il y a des neurones, des synapses et peut-être aussi la glie qui les entoure. Et alors, c’est tout ?

Ce petit livre fait la distinction entre la réalité scientifique et la réalité manifeste. Certes une table, comme tous les objets physiques, est faite pour la plus grande part de vide, un vide parcouru par des charges électriques à toute vitesse dont la masse combinée est infime, et pourtant comme disait Eddington, en m’appuyant dessus, je ne passe pas au travers. Ma table à moi est un objet solide et consistant, tout ce qu’il y a de plus substantiel. Deux réalités ? Deux mondes ? Certainement non, mais encore faut-il dire le passage de l’un à l’autre.

Plus grave encore : la douleur. Tous les traités de physiologie l’affirment, elle consiste en une excitation de certaines fibres nerveuses. Mais est-ce tout ? Comment savoir si ma douleur est distincte de la votre ? comment savoir si ma douleur est distincte de celle du chien qui passe, peut-on parler de la douleur du homard au moment de la cuisson ? La douleur existe, et pourtant elle n’est pas réductible à des observables physiques. C’est ce que les anciens ont appelé les qualias. Les qualias réfèrent à tout ce qui est strictement phénoménal, ce qui est perçu en première personne, ce qui constitue donc le concret des choses. Or la science n’étudie pas les qualias. La science évacue donc le concret ? Pourtant elle est à la source du physicalisme, la doctrine qui veut qu’il n’y ait que des phénomènes physiques et quoi de plus concret que les phénomènes physiques ? En choisissant le physicalisme, la science, « matérialiste » par nature, s’assure un lien avec un sol stable, or que sont ces entités concrètes si on en a éliminé les qualias ?

Autre chose, à l’autre bout du spectre ; les objets « abstraits ». Difficiles à accepter dans une ontologie réductionniste, et pourtant, devons-nous refuser toute existence aux nombres ? au langage lui-même qui permet justement d’exprimer ce questionnement ? est-ce que je n’ai jamais perçu le nombre « trois » ? Une doctrine de l’étant basée trop uniquement sur la science nous fait ainsi rater les objets de tous les bords : concrets parce qu’on en ignore le qualitatif, abstraits parce qu’on ne sait où les mettre

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Quine a bien essayé de résoudre ces questions en voyant lucidement qu’il fallait se déprendre des illusions du langage. En cela il n’était que l’élève de Russell d’ailleurs qui, le premier, essayait de dissoudre les fausses évidences des termes de la langue dans un langage le plus possible dénué d’import ontologique. Ce langage ? La logique des prédicats du premier ordre. D’où le célèbre aphorisme de Quine : « être, c’est être la valeur d’une variable ». En sous-main, cela veut dire : puisqu’on n’accepte que la logique où l’on quantifie sur les objets du premier ordre (les individus), il n’existe que des individus. Nous voilà en plein nominalisme. Mais Quine, pas dupe, voit tout de suite qu’il faut aussi des classes, d’où son platonisme dit « minimal ». Adopter ainsi la théorie des ensembles comme soubassement de l’ontologie, c’est prétendre évacuer les présupposés métaphysiques, mais est-ce bien vrai ? Ne faut-il pas présupposer ce type de langage comme faisant partie lui-même du mobilier du monde ? Horreur : un objet abstrait, et même des plus abstraits, et qui surtout relève d’un arbitraire. Car on aurait pu choisir un autre langage, une autre théorie. La méréologie par exemple. Celle de Lesniewski, ou celle de Whitehead. Qui par bien des aspects sont mieux adaptées à notre perception de l’étant que ne l’est la théorie classique des ensembles. Vous n’acceptez pas si bien que cela que le singleton consistant en un objet a soit irréductiblement distinct de a lui-même… Seule la méréologie ne fait pas cette différence.

L’ami Nef, lui, est du côté d’une ontologie des propriétés. Plus précisément, il est tropiste. Et dans la dernière partie du livre (celle que je trouve la plus intéressante) il tente de nous convaincre. Premier pas, nous convaincre que si l’on est réaliste concernant les objets concrets, on doit l’être vis-à-vis des propriétés, car ce sont les propriétés, du moins les « naturelles » qui sont seules susceptibles de démonter l’articulation du monde. Par exemple, « avoir le sang froid » est une bonne division des animaux, « être à poils ou à écailles » aussi. En revanche bien sûr, Borges s’amuse : « être aimé de l’empereur », non, ça n’est pas une propriété naturelle. Les propriétés remplissent un rôle explicatif : encore une preuve de leur existence. Ainsi d’un objet friable qui tombe en poussière après avoir été heurté : c’est sa friabilité qui est cause de son effondrement.

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trope

Deuxième pas, nous convaincre qu’il est possible de concilier une ontologie des propriétés avec l’assurance qu’il n’y a que des choses particulières…. Pas facile : c’est là que l’on rencontre les tropes. Qu’est qu’un trope ? Un particulier abstrait. Soit par exemple le sourire de Juliette Binoche (je choisis au hasard, vous pouvez mettre aussi Fanny Ardant) : il est à nul autre pareil, il appartient en propre à Juliette Binoche et pourtant vous pouvez l’en abstraire, de sorte qu’il peut être considéré indépendamment de la personne Juliette Binoche qui le porte. Mais il ne s’appliquera ensuite qu’à une seule personne, à savoir Juliette Binoche elle –même. Ce n’est donc pas une propriété, car une propriété (être beige), si on l’abstrait, on peut ensuite l’appliquer à un objet quelconque, et cela sera directement susceptible d’une valeur de vérité. L’idée de Nef est que les tropes sont les briques de base de notre monde. Bien bel et bon… mais qu’en faire ensuite et comment reconstruire le monde à partir des tropes ? quelle relation y a-t-il entre tropes ? comment les compose-t-on entre eux ? A quel moment surgit quelque chose comme un universel ? Comment expliquer le lien avec la réalité scientifique, physique ? Y a-t-il des structures de tropes, structures ontologiques s’il en était.

Pour la relation, Russell avait inventé la « comprésence », mais si on comprend bien l’association de deux tropes dans le même objet (l’odeur et la saveur de la pomme…), en revanche on voit mal comment une simple présence simultanée dans le même point d’espace-temps serait suffisante pour en rendre compte. Une fois la substance écartée, qui était bien commode pour assurer le lien, que reste-t-il ? Une connexion, un « nexus », laissés à l’attention des recherches futures ?

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Comment concilier aussi contingence et nécessité ? Le sourire de Juliette Binoche est contingent car elle aurait très bien pu ne pas sourire, ne pas avoir de sourire du tout même (improbable, mais pas impossible), mais pourtant une fois qu’elle l’a, ce sourire, on ne peut que constater son caractère nécessaire, sa nécessité « post-hoc » : il fait désormais partie de son essence.

Ces questions ne sont pas gratuites, l’ami Nef ne se torture pas l’esprit pour nous mener en bateau et il ne cherche pas les solutions les plus improbables : ne pas oublier après tout que c’est notre ontologie naïve (des objets, des points matériels dotés d’une masse dans des localisations précises) qui se trouve mise en défaut par la science moderne et particulièrement par la physique quantique. Chercher une autre ontologie, c’est se mettre en position de mieux accueillir les futures certitudes : « L’être double des tropes – à la fois abstrait et concret, dépendant et indépendant, propriété détachée par l’esprit et morceau de réalité – qui nous apparaît comme un défaut, ou au moins une énigme irritante, apparaîtra peut-être comme un avantage décisif, quand on essaiera d’y verser, pour lui donner un peu de corps, ce que la mécanique quantique et la théorie des cordes nous disent de la réalité dans ses rapports à l’esprit ». (p. 296).

Il y aurait encore beaucoup à dire… retenons l’extrait du texte de présentation en dernière de couverture : un petit traité explicatif qui « ouvre la syntaxe élémentaire aux profondeurs du raisonnement philosophique, à des questions qui ne donnent le vertige qu’à ceux qui se refusent à penser ce qu’ils disent ». On identifie bien là la malignité de Nef.

Mais dira-t-on et l’ontologie des personnes ? du sujet ? Quid de ma subjectivité ? Ne suis-je que fictionnel ? Encore un pas, encore un saut. Après nos préjugés géocentristes et cosmocentristes, faudra-t-il abandonner nos préjugés biocentristes ?

Allez, comme le dirait un autre de mes amis, plutôt spécialiste, lui, de l’ontologie du contrepet que des tropes : salut Fred !

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