Narration et politique : à propos du dernier film de Polanski

Certains voient l’origine du langage dans le souci de raconter, le vrai et le faux auraient même leur origine dans la narration : serait vrai le récit qui correspondrait aux faits qui se sont déroulés. Seulement voilà : comment, en toute occasion, procéder pour connaître cette correspondance ? L’histoire passée ne se rejoue pas, et nous n’y étions pas nécessairement et même si nous y étions… pouvons-nous nous fier à l’objectivité de nos sens ? De là découle l’idée, défendue entre autres par l’historien Paul Veyne, que l’histoire n’est qu’un vaste récit. Jusqu’au XVIème siècle environ, les Français ont cru dur comme fer qu’ils étaient des descendants… des Troyens ! Filiation autorisée par l’appellation du fils d’Hector : Francion. Ainsi Francion aurait été le premier roi de France… Mythe bien sûr. Mais ce qu’on installe à sa place sort-il du récit ? Jean-Pierre Faye, auteur dans les années soixante-dix d’un volumineux ouvrage sur « Les langages totalitaires », dont on a récemment réédité l’introduction en livre de poche (Biblio essais, n°31466), faye.1268210063.jpgdonne à lire ces évidences : que l’histoire est d’abord une narration, qu’elle ne se fait qu’en se racontant et que donc « une critique de l’histoire ne peut être exercée qu’en racontant comment l’histoire, en se narrant se produit ». On en déduit bien sûr que ces objets qu’on nomme « nations » sont tous constitutivement de l’ordre du mythe. On ne peut s’offusquer par exemple de la théorie récente de Shlomo Sand sur la genèse d’Israël : il n’y a pas de raison en effet que la nation d’Israël échappe à cette règle. Dans cette trame dense de récits et d’histoires racontés par des hommes, les évènements qui se produisent sont eux-mêmes narratifs. Nous le voyons et l’écoutons chaque jour, il suffit d’écouter France Inter (ou votre radio préférée), le fait n’existe pas tant qu’il n’a pas été énoncé. Le filet de l’information retient dans ses mailles au hasard quelques poissons dont on fait un ragoût de paroles. Mais la vérité ? On ne va pas jusqu’à dire qu’elle n’existe pas, mais que loin d’être donnée a priori (une prétendue transparence du récit par rapport aux faits), elle se construit elle-même dans les outils mêmes qui ont conduit à l’élaboration de ce à quoi elle s’applique ou ne s’applique pas. Autrement dit, elle est procédure, et nul ne saurait garantir que cette procédure puisse s’arrêter en un temps fini. Elle se fraye un chemin entre les évènements narratifs.

Long préambule… pour arriver à parler d’un film, le dernier Polanski, « The Ghost Writer ».

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Tout le monde est au courant des grandes lignes du scénario, qui répond aux canons d’un bon thriller : un ex-premier ministre anglais s’est retiré sur une île américaine avec tout son « staff » et embauche des « nègres » pour écrire ses mémoires. Qui est mieux placé qu’un biographe pour connaître les détails biographiques de son sujet ? Lorsque le personnage principal (the « Ghost ») arrive dans l’histoire, le corps de son prédécesseur, « tombé » du ferry, s’est échoué sur une plage sauvage. Cela ne va pas le décourager d’entreprendre des démarches pour élucider quelques contradictions dans le parcours de l’homme politique. Ce dernier, par épouse interposée, s’avère être un agent de la CIA. La phrase clé du film est « tout ce qu’il avait fait en dix ans de pouvoir était toujours allé directement dans le sens des intérêts directs des Etats-Unis, qu’il s’agisse de l’entrée en guerre contre l’Irak, de l’éviction de certains ministres etc. ». Voilà un sacré évènement narratif ! L’allusion à Tony Blair est évidemment transparente. Que d’aucuns pensent, mais sans le dire, que Blair ait été un agent de la CIA est une chose. Vrai ? Faux ? C’est probablement dans cinquante ans que nos descendants connaîtront la réponse. Mais la chose forte ici, n’est pas le soupçon informulé d’une telle appartenance, c’est bien évidemment qu’ON LE DISE !blair_bullied.1268210045.jpg

Un évènement narratif a ceci de particulier qu’une fois qu’il s’est produit, les lignes de force de la narration de l’histoire (ou de l’Histoire) sont modifiées : une chose a été dite (même par un langage artistique ou cinématographique), qu’on le veuille ou non. Et c’est là d’ailleurs qu’on peut situer le rôle actif de l’art et de la littérature.

Je trouve pathétiques les efforts actuellement faits dans les médias pour taire cet évènement, le refouler. J’ai lu les articles consacrées à ce film dans « le Monde », « le Nouvel Obs » et j’ai même feuilleté hier soir « Télérama » au kiosque de la gare pour en avoir le cœur net. Quand les médias aujourd’hui parlent de ce film… ils s’épanchent sur un prétendu aspect autobiographique ( !), alors que le rapprochement possible entre l’ex-premier ministre reclus dans sa demeure de luxe (de sa propre volonté) et le réalisateur en résidence surveillée à Gstaad est plutôt tiré par les cheveux. Ou bien on se complait dans l’observation du « style Polanski » : la plage où l’on repêche le malheureux premier « nègre » ne rappelle-t-elle pas celle de « Répulsion » ? En général, l’allusion à Toni Blair ne tient… qu’une ligne !

Alors que bien évidemment, c’est là, « the point » comme disent les anglo-saxons…

Lorsque je suis sorti du cinéma, je n’avais qu’une idée en tête : « et l’on s’étonne, après ça que Polanski ait eu les ennuis que l’on sait ! ».

Reste évidemment à savoir pourquoi les principaux médias d’information ne parlent pas davantage de « l’hypothèse Polanski », pourquoi pendant des semaines il n’a été question que des détails plus ou moins sordides d’une liaison sexuelle (il est vrai peu reluisante) qui s’était déroulée trente ans auparavant, alors que la plupart des journalistes traitant du dossier devaient bien savoir que le cinéaste préparait un film dont le contenu était si sulfureux que des intérêts puissants ne pouvaient qu’exister pour viser à faire en sorte que ce film ne sorte jamais… Comprenne qui pourra.

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Qu’aurait dit Aristote du débat sur le réchauffement climatique ?

Il est en général admis que les arguments « idéologiques » sont ceux qui ne renvoient pas à une possibilité d’évaluation scientifique rigoureuse. On dira que telle ou telle affirmation est « idéologique » parce qu’elle n’est pas prouvée et que donc elle ne peut provenir que d’un parti-pris, de quelque chose que l’on a posé comme postulat et que l’on ne souhaite pas remettre en cause. Le débat politique est ainsi admis être riche en formulations idéologiques, qu’il s’agisse de dire que  « le libéralisme, c’est la confiance en l’Homme et en ses étonnantes capacités » (Guy Sorman), ou bien, dans un autre sens, que « le capitalisme, c’est la mort de l’Homme »….

En somme, « l’ idéologie » est vue comme un masque qui nous trompe, et quand notre interlocuteur y fait recours, c’est afin de mieux nous entortiller, nous prendre dans ses rets, bref nous « persuader », et cela il le fait avec des moyens qui ne sont pas ceux de la logique du vrai, mais plutôt de celle de la vraisemblance.

baillargeon.1267697558.jpegDéjouer l’idéologie reviendrait donc à démonter les trucs et les méthodes par lesquels une relation de persuasion s’établit. On a vu paraître il y a quelques années un essai de l’universitaire québécois Normand Baillargeon, qui se présente comme un cours (« petit cours d’autodéfense intellectuelle  », chez l’éditeur Lux), excellent traité qui essaie de passer en revue les trucs et les sophismes échangés au cours des discussions (voir ci-dessous le sophisme du hareng fumé).

Sans rien enlever à la valeur de ce livre (salué entre autres par Noam Chomsky), il faut tout de même signaler qu’il a un ancêtre de taille, difficilement surpassable, qui n’est autre que le IXème livre de l’Organon, le Grand Traité de Logique établi par Aristote il y a environ deux mille cinq cents ans, « Les réfutations sophistiques », ou, pour faire savant : De Sophisticis Elenchis, qui commence par ces mots (trad. J. Tricot) :organon.1267697592.jpg

Parlons maintenant des réfutations sophistiques, c’est-à-dire des réfutations qui n’en ont que l’apparence, mais qui sont en réalité des paralogismes et non des réfutations. […] Que certains raisonnements soient des raisonnements véritables, tandis que d’autres paraissent l’être tout en ne l’étant pas, c’est là une chose manifeste. Cette confusion se produit dans les arguments, comme elle se produit aussi ailleurs, en vertu d’une certaine ressemblance.

Le grand Aristote avait déjà au préalable, dans les Topiques (livre V de l’Organon), jeté les bases de ce qu’il nommait la dialectique, et il devait ensuite compléter l’entreprise avec la Rhétorique, qui inaugure les recherches sur, d’un côté, l’argumentation, et, de l’autre, la théorie littéraire. Définir la dialectique comme topique, c’est en faire une affaire de « lieux », qu’on verra comme des « emplacements mémoire », c’est-à-dire les endroits où sont matériellement rangés, dans notre mémoire, les maillons obligés de nos raisonnements, qu’il s’agisse d’établir le propre d’une chose ou sa différence par rapport à une autre chose. Seulement, ce qu’ils contiennent n’a rien à voir avec la vérité, c’est plutôt le reflet de la doxa, ce sur quoi nous nous entendons, les points par lesquels nous adhérons les uns aux autres. Et comme de ces lieux il en est un nombre immense, nous ne pouvons jamais parvenir à les contrôler de manière ferme comme le ferait par exemple une doctrine logique élaborée sur une base binaire et avec comme points de départ uniquement des certitudes.

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Il n’est pas du tout évident qu’Aristote aurait partagé le point de vue par lequel j’ai commencé selon lequel « l’idéologie » serait un masque sur la réalité, car c’est un point de vue qui suppose que dans toute circonstance, il y ait une réalité que l‘on puisse aborder d’une manière entièrement rigoureuse, conduisant à « établir la vérité ». Or, l’un des leitmotiv du Stagyrite est que dialectique et rhétorique sont les méthodes qui s’imposent lorsque justement nous ne sommes pas dans le débat scientifique (ou « dans la Philosophie ») et que nous devons, par tous les moyens, emporter la décision sur quelque point qui est l’objet d’opinions contraires. Il va jusqu’à dire (scandale !) :

En Philosophie, il faut traiter de ces choses selon la vérité, mais en Dialectique, il suffit de s’attacher à l’opinion. (Topiques, Livre I, 14)

S’il en est ainsi, nous sommes simplement condamnés à descendre dans l’arène, en étant persuadé que nous défendons nos propres thèses avec des armes qui ne valent pas mieux que celles de nos adversaires. Cela n’empêche pas pourtant de vouloir développer la connaissance de ces armes (et certes, comme dit Chomsky, « si nous avions un vrai système d’éducation, on y donnerait des cours d’autodéfense intellectuelle »).

La position d’Aristote est donc sans fard. Récemment, les étudiants avec qui je débattais de ces sujets se déclaraient même choqués d’un tel cynisme. « Ca n’a rien à voir avec la vérité » disait T. « il nous apprend à tricher, en tout cas à dissimuler pour mieux arriver à nos fins, qui sont de convaincre autrui alors que c’est peut-être autrui qui a raison ». En effet, Aristote dit, tout de go, par exemple :

Les propositions tendant à dissimuler la conclusion ne sont employées que pour les besoins de la discussion, mais étant donné qu’une entreprise de cette nature est toujours dirigée contre un adversaire, nous sommes obligés de nous en servir aussi. (Livre VIII, 1)

C’est dire que dans le débat, il est de bonne guerre de dissimuler le plus longtemps possible nos intentions (voire de les dissimuler complètement).

Le hareng fumé. (d’après N. Baillargeon)

Les prisonniers en fuite, paraît-il, laissaient des harengs fumés derrière eux pour distraire les chiens pisteurs et les détourner de leur piste. C’est le principe qu’on applique ici : le but de ce stratagème est de vous amener à traiter d’un autre sujet que de celui qui est discuté. Les enfants sont parfois champions à ce jeu: “Ne joue pas avec ce bâton pointu” dit papa; “Ce n’est pas un bâton, c’est un laser bionique”, répond Camille. “Range ta chambre”, dit papa; “Tu ne l’as pas demandé à Camille”, répond Marie.
À un autre niveau, on pourrait être tenté de voir dans un certain travail médiatique une sorte de méga-hareng-fumé. “Avez-vous une idée de tout ce qu’on nous cache à propos de la Guerre en Afghanistan?”, demande Le Couac. “Avez-vous entendu parler de cet enfant né avec deux têtes?”, répond Debilo Inquirer. “Voyez comme c’est inquiétant la privatisation des soins de santé”, insiste Recto-Verso. “Saviez-vous que Machin Radio-Télé a rompu avec Truc Bien-Connu?”, répond Nécro Vedettes. Et ainsi de suite.

Une variante très efficace de cette forme de diversion est d’évoquer un mal supposé pire que celui qu’on veut faire discuter et de laisser entendre que l’existence du deuxième dispense de traiter du premier. “Brûler de l’essence pour satisfaire des besoins en énergie pollue? Essayez avec le charbon: c’est bien pire!”.
On se prémunit contre tout cela en demandant qu’on revienne au sujet.

 

Tout cela devrait être appliqué aux débats actuels, ainsi de celui qui existe entre écologistes et « climato-sceptiques », débat exemplaire où les coups fourrés et les sophismes foisonnent. J’ai ainsi entendu dire par V. Courtillot, un matin sur France Inter que « de toutes façons, étant donné qu’il ne serait pas possible d’obtenir des grands pays et particulièrement de la Chine, de l’Inde et des USA, qu’ils se plient à des normes contre le rejet de CO2, il valait mieux se concentrer sur un autre problème », argument similaire à la plaisanterie courante selon laquelle il vaut mieux chercher là où il y a de la lumière que là où il n’y en a pas, même si on sait que ce que l’on cherche se trouve du côté de l’obscurité ! (je ne sais pas dans quelle case Baillargeon, ou Aristote, rangerait ce sophisme car c’en est bien un).

L’un des arguments  « sophistiques » les plus répandus est bien sûr « l’appel à l’autorité », il se traduit dans le cas de querelles pseudo-scientifiques par l’appel à des déclarations de personnalités prestigieuses du domaine, dans le cas extrême, on n’hésitera pas à en inventer ! (Allègre a ainsi trouvé un monsieur Tech, haute sommité en climatologie).

Le sophisme du « hareng fumé » (voir ci-dessus) est également abondamment employé : à propos du rassemblement sur le changement climatique, on s’étonnera par exemple que l’on ne fasse rien à propos de l’eau ( !), comme si l’un était exclusif de l’autre et comme s’il ne fallait pas « traiter chaque chose en son temps » (voici un exemple de « lieu commun » au sens aristotélicien).

Le débat contemporain se nourrit d’intervention de « la Science » : on veillera donc à amener les us et coutumes des scientifiques dans le débat public pour en faire des garants de vérité. On sait que l’autorité scientifique vient des publications, donc on publiera. Or, la publication n’est pas toujours une garantie de qualité scientifique : pour peu qu’on ait un nom déjà acquis par ailleurs, on doit bien pouvoir arriver à publier, même dans des grandes revues. L’argument deviendra alors « regardez le nombre de publications que mon équipe et moi avons publiées sur le sujet ».

Quant à l’argument ad hominem (qui aurait pu être classé par Aristote dans ses ignoratio elenchi, c’est-à-dire les cas où le locuteur croit qu’il a prouvé une chose alors qu’il en a prouvé une autre, par exemple ici les défauts de l’orateur plutôt que la non validité de ce qu’il dit), bien sûr il est employé, et de tous les côtés, par exemple c’est celui que j’utiliserais si j’éveillais la méfiance contre les déclarations d’Allègre sur la climatologie à partir des positions qu’il a tenues sur l’amiante (niant sa dangerosité et s’opposant résolument au désamiantage de Jussieu)….

Quant à savoir les conclusions dissimulées dont je parlais plus haut… chi lo sa ?

Dans certains débats, apparaît l’argument du « à qui cela profite ? » qui consiste finalement à questionner de telles conclusions. Il est parfois curieusement détourné. Ainsi Elisabeth Badinter (une autre climato-sceptique en son genre) présente-t-elle comme argument contre cette sorte « d’obligation (morale) à allaiter » qu’elle dénonce, le fait que celle-ci serait l’effet de groupes de pression (« Leche League » etc.), alors même que, comme lui objectait une pédiatre sur France Inter, les pressions pour encourager la consommation de laits « artificiels » sont beaucoup plus vraisemblables du fait du poids des multinationales (Nestlé…) qui les produisent. De même, dans le cas d’Allègre, il est étonnant de le voir brandir le spectre des pressions exercées par les écologistes alors que la force de pression de l’économie est vraisemblablement bien plus forte.

Comme quoi, (autre « lieu »…) « à trop vouloir prouver…. » on peut contre son gré apporter de l’eau au moulin de l’adversaire.

Evidemment ce billet (long, j’en conviens…) a l’air de ne dénoncer que les sophismes d’un seul camp, comme si les tenants du réchauffement climatique causé par l’homme étaient vierges de tout reproche. Mais que leur est-il reproché au juste ? D’avoir voulu présenter leurs données d’une manière plus lisible, plus accrocheuse (c’est le sens des fameux emails interceptés par un obscur opérateur basé du côté de la Sibérie), mais ils ne faisaient que se plier à la demande constante qui est adressée par les politiques aux scientifiques (n’est-ce pas, madame Pécresse ?), celle d’améliorer « leur communication ». Peu importe la rigueur, pourvu qu’on ait l’ivresse… On notera que, de ce point de vue, le développement énorme qu’ont connu les outils de présentation (Power Point et consorts) dans le cadre de l’informatisation de la société n’est qu’un prolongement de la rhétorique. Et c’est une autre manière de constater la prééminence de l’opinion sur la vérité, mais cette fois, à titre de volonté clairement affichée par les gouvernants.

Quant à la fonte des glaciers de l’Himalaya, prévue dès 2035 au lieu de… 2350 ( !), on peut évidemment tabler sur une erreur, regrettable certes, mais une erreur, or une erreur n’a rien à voir avec une intention délibérée d’induire en erreur….

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La passion-Bourbaki – 1

)weil_2.1267114332.jpegJe discutais récemment avec un spécialiste de l’œuvre de Simone Weil (le même que celui évoqué dans un billet de l’an dernier ), il me rappelait que le frère de la philosophe n’était autre qu’André Weil, grand mathématicien et un des fondateurs du collectif Bourbaki. Cela me rappelait inévitablement ma jeunesse estudiantine, tout comme cela m’a fait acheter et lire un petit livre pour me rafraîchir la mémoire : « Nicolas Bourbaki, histoire d’un génie des mathématiques qui bourbaki-livre.1267114270.jpgn’a jamais existé » par Amir D. Aczel. Ce n’est pas que cet ouvrage (édité chez J.C. Lattès) soit un chef d’œuvre sur le plan de la vulgarisation scientifique (les mathématiciens trouveront les évocations des recherches mathématiques du groupe bien superficielles, et les non-mathématiciens n’y comprendront rien, justement peut-être à cause de cette superficialité extrême qui conduit au constat qu’à s’en tenir à des idées trop générales, souvent, il vaut mieux ne rien dire !), mais il est intéressant sur le plan factuel et à cause de cela se lit comme un vrai polar.

Pour les non-initiés, « Bourbaki » est le nom que se donna un groupe de mathématiciens français autour des années 1935 dans le but de rénover entièrement l’approche des mathématiques. Le plus actif d’entre eux à ce moment là fut André Weil, qui réunit autour de lui Henri Cartan, Claude Chevalley, Jean Delsarte, Jean Dieudonné et René de Possel (il devait s’y adjoindre d’autres membres par la suite). Le constat était qu’en ces années, les mathématiques surtout françaises avaient tendance à végéter : on apprenait les maths à l’Université sur de vieux manuels où l’on ne s’embarrassait pas de beaucoup de rigueur quand il s’agissait par exemple de présenter les notions de l’analyse (fonctions de variables réelles, continuité, dérivabilité, notion de limite etc.). Surtout, le savoir mathématique était parcellaire, fait de cantons du savoir manquant de relations. La géométrie avait peu à voir avec les nombres et l’algèbre s’empêtrait dans des techniques compliquées de résolution d’équations. Ces chercheurs décidèrent de tout reprendre à zéro, de faire en quelque sorte ce qu’Euclide avait fait à propos de la géométrie, qui nous est resté depuis comme un impérissable chef d’œuvre. Eux aussi d’ailleurs pensaient bien que leur œuvre en aurait pour au moins deux mille ans de respect et reconnaissance. Pourquoi « Bourbaki » ? c’était l’idée d’un canular : reprendre le nom de ce fameux général qui dut capituler devant Metz et tenter de récupérer ses forces à la frontière suisse, et qui avait laissé un nom dans l’histoire, pour en affubler un personnage fictif auquel on attribuerait néanmoins une biographie (même une vie de famille, une fille etc.). Nicolas Bourbaki est donc né en 1934 dans ce café à l’angle de la rue Soufflot qui autrefois s’appelait Capoulade, mais il n’a jamais existé autrement que sous la forme d’une hydre à plusieurs têtes. La comparaison est d’ailleurs bien choisie puisque chaque fois qu’une tête tombait, elle pouvait repousser (un autre membre arrivait). Une règle interne au groupe stipulait d’ailleurs qu’on ne pouvait pas être membre au-delà de cinquante ans.

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(pris sur le site
http://abcmaths.free.fr/blog/2007/03/nicolas-bourbaki.html)

 

J’ai eu la chance de recevoir l’enseignement de deux au moins des plus brillants bourbakistes : Jacques Dixmier et Roger Godement. Savais-je seulement que j’avais cette chance ? Non hélas. Jeune potache débarquant d’un lycée de banlieue sans beaucoup de culture, je tombais simplement sur des cours qui me semblaient avoir existé là depuis des éternités. Et pourtant c’était un choc. D’abord l’abstraction. Je n’y comprenais pas grand-chose à vrai dire : on me parlait de « voisinages » et de « topologie », mais je ne me rendais peut-être même pas compte que cela servait à fonder l’analyse. Mais je me mis à aimer ces abstractions. Comme en art, on se met à se passionner pour l’art abstrait. La topologie générale était l’équivalent intellectuel des œuvres de Soulages ou d’Estève. C’est dire la force esthétique de cet enseignement. Celui qui en a parlé le mieux est certainement (encore) Jacques Roubaud, dans le volet « Mathématique » de son grand œuvre récemment édité sous le titre « le grand incendie de Londres ».

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(détail d’un tableau d’Estève)

queneau.1267114313.jpgMais avant lui un autre poète en avait parlé : Raymond Queneau. On peut peut-être encore chez quelque bouquiniste mathophile trouver un exemplaire de ce petit livre noir paru chez Hermann (le même éditeur que pour le « traité » – le seul, l’unique, en une trentaine de volumes et qui se nomme « Eléménts de mathématique », noter le singulier, jamais de « s » à « mathématiques »… car avec Bourbaki, elles sont devenues une) qui s’intitulait « Bords » et dans lequel l’auteur de « Zazie » avait réuni quelques articles qu’il avait écrits en rapport avec la science (où ai-je mis ce livre ?).  Il disait – repris par Roubaud – :

Il est généralement admis à l’heure actuelle (en France et ailleurs) que le plus important traité de mathématique contemporain est signé d’un nom de fantaisie, pis même : hérité d’une plaisanterie de normaliens.

Sur quoi reposait le « bourbakisme » ? Sur la notion de structure. Qu’est-ce qu’une structure ? je ne connais pas de caractérisation plus belle que celle qu’en donna un non-mathématicien, un linguiste, le danois Louis Hjelmslev : « une unité autonome de dépendances internes ». Chez Bourbaki il y avait trois types de structures : structures d’ordre, structures algébriques et structures topologiques. Les dernières surtout me fascinaient : une topologie sur E est définie par une famille O de sous-ensembles que l’on appelle des « ouverts », vérifiant :

         toute intersection finie d’éléments de O est encore un élément de O

         toute union d’éléments de O est un élément de O

         E et le vide sont éléments de O

On aura noté la subtilité : pour l’intersection, on dit « finie », mais pas pour l’union (on peut donc prendre une union infinie). Tout est là. Dans cette dissymétrie. Ça suffit à définir ensuite les notions de voisinage, limite, de convergence, d’intérieur, de fermeture etc. Car évidemment, un fermé est le complémentaire d’un ouvert. Un voisinage d’un point est n’importe quel ensemble qui contient un ouvert contenant ce point. Etc. etc.

C’est beau comme du Bach, comme du Ravel, comme un Soulages, comme un Hartung.

Mais (hélas ?) cela eut une fin…
(à suivre…)

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(Hartung)

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Cinéma

Un grand film . Quand nos voisins nous ont dit qu’ils iraient peut-être le voir, cela m’est venu à l’oreille, ah bon, c’est bien ? Je n’en avais pas entendu parler car je ne lis pas assidûment la chronique cinématographique des journaux. Celui là était passé à l’as. Inaperçu. D’ailleurs je ne sais même pas qui est le réalisateur, Sheridan, on va me dire que décidément je ne sais rien. Eh bien oui, je ne sais rien. Alors nous avons fait la queue, C. et moi, l’autre dimanche en fin d’après-midi, devant la porte du plus petit et du plus décrépit cinéma de la ville : une seule caisse pour cinq films qui passaient en même temps. Obligation de se ranger selon le film désiré. Heureusement, la plus grosse file n’était pas pour nous. Nous avons vite déchanté : elle n’était pas pour nous, n’empêche que la plus longue file devait entièrement se vider AVANT nous ! Le film était prévu à 17h55, étions arrivés à 17h30 (pour avoir de bonnes places, tiens, pardi !) et à 18h20 nous étions toujours à battre la semelle dans cette ruelle immonde où il y a même des automobilistes qui s’entêtent à passer, menaçant de nous écrabouiller les pieds. Bref, nous n’étions pas heureux. L’avons signifié au monsieur de la caisse, qui n’en pouvait mais. « J’sais bien »,  qu’il a dit, le monsieur. Salle 2, Premier étage. Le film a donc commencé drôlement en retard.

 

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Tout de suite l’ambiance petite ville américaine, le mec en uniforme de soldat, pardon de capitaine, défilant avec ses hommes. La femme plus qu’adorable, pomponnée, maquillée, une vraie américaine, allez : une Lindsay Vonn. Et tout à coup un voyou qui sort de tôle, un tatouage dans le coup, en sortant il dit aux autres « à bientôt », on se dit qu’il est pas clair, celui-là. Se retrouve en famille. Le soldat est venu le chercher à la sortie de la prison. Ils sont frères. A table, le voyou retrouve ses parents, la mère le sert dans ses bras, mais le père lui réserve un accueil plutôt froid. « Son ! », « father ! » c’est tout ce qu’ils se disent, jusqu’à ce que la tension entre eux n’explose.

Le père donne en exemple le « bon », le soldat, à l’autre, le mauvais : « ton frère est un héros ! ». Gêne dans la famille. Le soldat doit partir dès le lendemain pour l’Afghanistan, y faire ce que son président lui intime de faire. A savoir la guerre. Du coup, le voyou va rester avec la jolie poupée et les deux petites filles. Dans un thriller, cela donnerait : le voyou terrorise les trois personnes de sexe féminin, car un voyou reste un voyou en toutes circonstances. Mais heureusement, nous ne sommes pas dans un film classique. Que va-t-il se passer au contraire ? Eh bien vous ne vous en doutez peut-être pas, mais le héros va être annoncé comme mort dans un crash d’hélicoptère, le frère va se responsabiliser, la jeune femme va éprouver de l’attrait pour ce jeune frère mais sans y succomber.

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(Jake Gyllenhaal, Natalie Portman, Tobey Maguire)

Pendant ce temps, le capitaine, qui n’est pas mort, va être amené par la situation guerrière à commettre l’action la plus horrible. A son retour en Amérique, le blanc et le noir auront été échangés, c’est du frère soldat qu’on aura peur, alors que l’ex-braqueur de banque fera tout pour sauver la situation. A la scène finale, l’homme, cassé, s’effondrera en sanglot en avouant la vérité. « On dit qu’il n’y a que les morts qui vont au fond de la guerre, moi j’y suis allé, mais je ne sais pas si je revivrai un jour ». Vous l’avez compris, ce film, qui s’appelle Brothers, s’inscrit dans la grande tradition du cinéma antimilitariste américain. Les rôles (mêmes les seconds) sont joués à la perfection par Jake Gyllenhaal, Natalie Portman, Tobey Maguire etc. A voir d’urgence, pendant qu’on nous annonce justement des combats d’envergure dans le sud de l’Afghanistan…

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Magie d’une écriture

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(illustration de Karl Walser pour le livre de poèmes « au bureau » de son frère Robert, ed. Zoé, 2009)

robert_walser_01.1266481914.jpgIl y a  longtemps que je ne suis pas revenu sur Robert Walser. La dernière fois que j’en avais parlé, cela m’avait valu une invitation à répondre (par téléphone) à une interview sur France Culture (évidemment ils n’avaient gardé pour l’émission qu’un tout petit bout). Depuis quelques années il est devenu célèbre : exposition, nombreux livres, et même un livre sur son écriture : « Robert Walser, l’écriture miniature », un titre qui convient bien à l’auteur suisse.

Car oui, Walser est un écrivain suisse, et il ne me déplaît pas, en en parlant, de répondre ainsi indirectement à cet autre « écrivain », ou « scripteur », plutôt un histrion, qui a cru pouvoir faire parler de lui en déversant un tombereau d’injures sur les habitants de l’Helvétie, tous confondus dans la même exécration, au prétexte de Polanski et de l’affaire des minarets. On pourrait pourtant objecter à ce monsieur que c’est de Suisse même que sont venues certaines des protestations les plus fortes contre l’internement du réalisateur, puisque, même, un écrivain suisse, et non des moindres (Jacques Chessex) en est mort, dans ce qu’on appelait autrefois une « attaque d’apoplexie ».

J’aime Walser à cause de son style, à cause de la modestie apparente de son propos et aussi pour ce qu’il incarne pour moi d’une certaine Suisse. De la même façon que j’aime Alain Tanner, le cinéaste.

Amis suisses, défendez-vous. Dites que votre pays n’est pas tout entier résumé dans Gstaad. Qu’il y a des vallées isolées et encore pauvres loin des bords de la Limat. Que les villes suisses n’ont pas toutes l’éclat des cartes postales montrant des géraniums. Que ceux qui croient cela n’ont jamais débarqué du train à dix heures du soir en gare de Bienne, n’ont jamais pataugé dans la neige sale sur les trottoirs du Pod (c’est à la Chaux-de-Fonds), ni écouté un ouvrier de chez Longines évoquer ses souvenirs de misère. Qu’ils ne sont jamais passé de l’autre côté de la voie ferrée à Genève. Qu’ils ne savent rien de la présence de Bakounine dans les rues de Renan et ne savent pas pourquoi dans tel bourg du vallon de Saint-Imier il y a des cafés qui s’appellent encore « cercle ouvrier ». Qu’ils ne savent même pas qu’à Saint-Imier, justement s’était tenue en 1872 le congrès de l’Association Internationale des Travailleurs , regroupant « les fédérations de l’Internationale qui refusaient de reconnaître la politique autoritaire menée par Marx et le Conseil Général de Londres ».

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Saint-Imier, canton de Berne, janvier 2009

Et puis si l’on vous objecte quelques « votations » ayant eu des résultats malheureux, pensez à dire que vous au moins n’avez pas inventé cette drôle de politique pratiquée en Sarkozie, exaltant « l’identité nationale » et utilisant en sous-main la police pour terroriser sa population.

Mais revenons à Walser, né à Bienne, en 1878 (six ans après le fameux congrès, donc). Ce livre, « Robert Walser, l’écriture miniature » est une merveille. Il reproduit les manuscrits de celui qui, à partir de 1918 inaugura une technique assez unique dans le monde de la littérature : une écriture en deux temps. D’abord écrire au crayon, explorer avec la mine les moindres recoins de la feuille, faire de la ligne un long serpentin qui circule en passant par le plus grand nombre de points (on croirait un problème mathématique : connaissant un ensemble de points dans un rectangle, trouver la courbure qui passe par tous), et une fois qu’on a terminé cette œuvre (la critique a appelé ça un « microgramme »), si on est satisfait, repasser au stylo. Walser a couvert des kilomètres par ce procédé et on n’est pas encore parvenu à tout déchiffrer. De ce déchiffrage s’est révélé un jour l’un des meilleurs romans : « le Brigand ».

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Un grand connaisseur de l’œuvre de Walser, Peter Utz, écrit :

Quiconque s’efforce de les lire [les microgrammes] devine comment Walser, en réduisant et abrégeant à l’extrême l’écriture scolaire habituelle de son temps s’obligeait à se concentrer exclusivement sur le geste d’écrire. Au moyen du crayon, il prolonge ce geste, sans l’interrompre, jusqu’à la fin du paragraphe que lui-même définit. Cette concentration, garante de lenteur et d’intensité, qui inscrirait presque Walser au nombre des adeptes de la méditation calligraphique, lui laisse une liberté d’autant plus grande sur le plan du contenu. Plus le champ dans lequel se pressent les caractères se resserre, plus l’horizon thématique vers lequel ils peuvent tendre s’élargit. Resserrement du procédé d’écriture et débordement du plaisir d’écrire se ressemblent dans leur linéarité, en tant que mouvement créatif qui ne saurait tolérer d’interruption sous peine de voir tarir avant terme les ressources de la langue et de l’imagination. Ils se rejoignent en outre dans la sollicitude attentive de Walser à l’égard de ce qu’il ya  de plus petit, dans le monde et dans les mots.

En même temps que ce très bel ouvrage (qui comporte entre autres une biographie année par année de l’écrivain, en fin de volume, sur laquelle je reviendrai dans un billet futur tellement elle révèle la personnalité étrange et attachante de cet homme), paraît aussi aux mêmes éditions Zoé (une maison d’éditions suisse qui publie des trésors) les premiers poèmes écrits par Walser, à l’âge de vingt ans, illustrés par son propre frère, Karl, poèmes doux et beaux comme des haïkus.

La lune est la blessure de la nuit,
Les étoiles sont des gouttes de sang.
Même éloigné du bonheur florissant,
A modestie, du moins, suis réduit.
La lune est la blessure de la nuit.

Célèbres chez les walsériens, sont les « Promenades avec Robert Walser » , le récit des entretiens qu’eut un mécène suisse des années trente et quarante, Carl Seelig, avec Walser lorsque celui-ci était interné à l’Hôpital Psychiatrique d’Herisau, où il resta durant les vingt dernières années de sa vie (il est mort en 1956), n’écrivant plus rien (il déclarait à Seelig qu’on ne peut écrire que dans la liberté), ce qui pour lui était synonyme de mort. N’avait-il pas écrit en 1900 cette belle et étrange phrase :

Les sensations sont des pointes de flèches qui me meurtrissent… Que faire des sentiments, sinon les laisser frétiller et crever comme des poissons dans le sable de la langue. C’en sera fini de moi aussitôt que j’aurai cessé d’écrire, et cela me fait plaisir. Bonne nuit !

Il y a aussi un numéro spécial passionnant de la revue « Intervalles  », qui est la revue culturelle du Jura bernois et de Bienne, sur Walser, n° 19bis, datée de 1987 et rééditée en 2006, qui expose notamment les problèmes de traduction de l’œuvre de Walser par sa principale traductrice en français, Marion Graf.


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Chomsky on Human Rights

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(cliquer sur l’image)

Noam Chomsky a donné une interview en juin 2009 à deux membres de l’Université Paul Valéry à Montpellier sur les Droits de l’Homme dans le monde. L’intérêt majeur de cette interview réside surtout à mes yeux dans sa première partie. On connaît la volonté des Etats-Unis (et par extension des nations occidentales) d’apparaître comme les « civilisateurs », ceux qui apportent le droit et la démocratie à des peuples qui prétendument les ignorent, en général dans des états du tiers-monde. Ainsi furent justifiées de nombreuses interventions dont celle en Irak. Mais ni les Etats-Unis ni les autres nations occidentales (et en particulier la France) ne respectent ces droits. Noam Chomsky montre ici que les Etats-Unis ne respectent pas les deux tiers de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme. Ils ne respectent ni les droits sociaux et économiques, ni les droits culturels. Les interventions « humanitaires » sont motivées par des volontés de main mise sur des états. Chomsky fait abondamment référence à Haïti (plusieurs mois avant la catastrophe que cette demi-île vient de connaître) et au rôle qu’ont eu la France et les Etats-Unis dans sa situation économique misérable. Il rappelle aussi le droit inaliénable des réfugiés, qui n’est respecté dans aucun pays occidental actuellement et en particulier évidemment pas par la France.

 

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Les aimants

Un soir où je zappais devant l’écran de télévision, je suis tombé sur une émission littéraire sur France 5, où il était question d’amour. Etaient là pour dialoguer quelques auteurs à succès qui badinaient gaiement en ne disant rien qui vaille vraiment la peine d’être dit, il y avait le Bruckner explosant de fatuité, une Laure Adler roucoulante et quelques autres. Au milieu de  ce marivaudage inconsistant, une phrase tout à coup : un homme faisant l’éloge de la femme qu’il avait aimée (et qui était décédée) disait qu’en une vingtaine d’années de vie près d’elle, il ne l’avait jamais entendue dire une connerie. J’ai aussitôt pensé qu’un homme glorifiant l’intelligence de son aimée ne pouvait être mauvais et je me suis empressé de lire son livre. les-aimants.1263661060.jpgIl s’agissait de Jean-Marc Parisis et le livre s’intitule « les aimants ». Déjà le titre : « les aimants » et pas, banalement, « les amants ».
Les aimants, ce sont des pièces métalliques qui s’attirent mutuellement, ou bien deux personnes qui s’aiment (les premiers physiciens qui ont nommé ces choses ont usé d’une belle métaphore). Le parti pris (une sacrée gageure) est de faire un livre d’amour, tout entier dédié à une seule femme, sans que jamais n’apparaisse une scène d’amour physique ou alors par allusion. Le livre commence ainsi :

Ava était-elle si exceptionnelle ? N’ai-je pas croisé pendant toutes ces années d’autres femmes comme elle, essentiellement disposées à la beauté, à la vérité ? Je ne le pense pas, Ava était vraiment incomparable. Mais, admettons. Il faut alors croire que j’aurai tenu ces autres femmes à distance. Car ce n’était plus l’heure ; j’avais déjà rencontré Ava, j’étais dans son orbite. Toute vie est soumise aux lois de l’attraction. Ava aura polarisé la mienne très tôt, à un âge où certains corps sont très sensibles à la lumière.

Puis le récit de leur rencontre, de leurs visites réciproques, d’un essai de vie commune, de leur éloignement aussi à un certain moment, hélas (c’est moi qui l’ajoute) (« Les jours heureux avaient fini par se ressembler. Cette décoloration m’inquiétait. L’inquiétude réveilla des démons longtemps assoupis»). Ils lisent, ils vont au cinéma, ils regardent Nick’s Movie et parlent de la mort. Ils couchent ensemble mais la description est plus que pudique :

Coucher tard. Mes pieds enserrent les siens, toujours froids, malgré le bain coulé juste avant. Nous lisions ou pas. Nous nous endormions en chien de fusil, l’un contre l’autre, paisibles dans nos rêves différents.

Des rêves différents… belle expression de la part d’incommunicable. Ils sont épris tous deux de cet informulable qui transcende les efforts de vie commune, dépasse l’effusion des corps. On lit parfois l’expression attristée de cette in-communication, comme si l’amour finalement nous rejetait, telle la mer qui refuse les galets et les condamne au rivage, avec nos impossibilités à tout comprendre de l’autre. Mais pouvons-nous « tout » comprendre ? Comme s’il y avait une place en nous pour ce « tout ».
Il n’y a qu’en mathématiques qu’on s’autorise à appréhender d’un seul geste un infini actuel.
Ca doit être pour ça qu’on en fait, d’ailleurs.
Un autre nom d’infini serait : « inépuisable ».

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(Picasso)

Presque simultanément, je lis le nouveau « best-seller » d’Alain Badiou : Eloge de l’amour . Je dis « best-seller », ça a l’air ironique. Oui, un peu, avec un titre pareil on est assuré d’un franc succès et les libraires, qui ne s’y trompent pas, mettent l’ouvrage à côté de la caisse, comme les supermarchés exposent les paquets de bonbons à la convoitise des files d’attente. Mais ceci mis à part, le livre est sympathique, même s’il ne nous révèle pas des vérités profondes et insoupçonnées. Valoriser l’amour, en faire une vérité alors que tant d’auteurs (ou d’amuseurs, il n’y a pas longtemps j’entendais P. Bouvard sur la radio publique !) visent à le rabaisser au niveau d’histoires de cul et de mensonge permanent, voilà qui est hautement louable. « Et pourtant je vous dis que l’amour existe » chantait Aragon, « ailleurs que dans les cieux ». Pour le philosophe, l’amour est la vérité de l’être Deux. L’Un c’est le fusionnel, le religieux. Le Deux, c’est l’accord terrestre, la dyade instable et qui à cause de cette instabilité nous condamne chaque jour à réinventer. C’est une expérience extraordinaire de parvenir à voir le monde à deux et c’est ce qui nous le fait découvrir sans cesse. Il y a une condition pour que vive cet amour là bien entendu, et Badiou ne s’y trompe pas, c’est la durée, ou si l’on veut, la fidélité. Vieille vertu volontiers décriée à partir d’une philosophie de la jouissance bien commode, et qui est devenue pourtant en ces temps, une bien belle affirmation de résistance à la marchandisation régnante. L’être Deux, la différence vécue au jour le jour, s’opposent au réflexe identitaire qui est toujours là, lui, embusqué, exploité par les politiques de droite à des fins martiales.

marzano.1263661317.JPGUn autre ouvrage parle de l’amour en des termes philosophiquement riches, c’est le petit livre de la brillante philosophe italienne Michela Marzano  : « La fidélité ou l’amour à vif ». Michela Marzano repousse d’emblée une acception de la fidélité qui en fait simplement l’adhésion à une valeur, à une norme. Que vaut la fidélité sur le plan de l’amour si elle n’est qu’un devoir qu’on s’est fixé ? Pourquoi glorifier la Princesse de Clèves si ses tourments ne sont causés que par le devoir qui la lie à monsieur de Clèves ? La fidélité ne vaut que comme preuve d’amour.

C’est la répétition qui la fonde, mais cette répétition n’est pas celle, mécanique et obligatoire qui conduit à faire et refaire toujours les mêmes gestes, à dire et redire toujours les mêmes mots. Seule la recherche sans fin de la nouveauté épuise, car dans ce genre de quête, on ne fait que reproduire, avec des gens différents, les mêmes gestes, sans se rendre compte que ce n’est qu’avec les mêmes personnes que les gestes peuvent être toujours différents.

(M. Marzano, La fidélité ou l’amour à vif, Hachette Littérature, p. 139).

Parisis, disant n’avoir jamais entendu la femme qu’il aimait dire des conneries en vingt ans, met ainsi l’accent sur la durée, cette répétition de gestes du corps autant que d’attitudes de l’esprit marquant le plaisir à voir dans l’autre cette expérience de la dualité.

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Amour et Psyché, tableau de Lagrenée

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Mathématiques et schizophrénie

john_nash.1265131963.jpgJohn Forbes Nash est un grand mathématicien à qui on doit en particulier les développements de la théorie des jeux de von Neumann. Il a formulé des théorèmes devenus célèbres concernant les situations d’équilibre . Ses travaux ont inspiré les économistes, les politiciens et les stratèges internationaux. Ils lui ont valu le Prix Nobel d’Economie (improprement appelé car créé longtemps après les autres Prix Nobel et ne pouvant avoir ce label officiel) en 1994. Mais Nash était un schizophrène paranoïde : il avait des visions, entendait des voix et souffrait le martyr. A cause de cela, il a du interrompre ses recherches pendant une bonne trentaine d’années. Sa biographie, « A Beautiful Mind », a été écrite par Sylvia Nasar, en 1999. Le réalisateur Ron Howard en a tiré un film dont le titre français est « Un homme d’exception ». Le mathématicien de génie y est magnifiquement interprété par Russell Crowe . Ce film passait sur France 2 ce dimanche et je dois dire que je suis resté scotché devant mon écran. Ce n’est pas que ce soit un film que l’on sent fidèle à la réalité historique. C’est d’abord un film américain. Cela signifie que bien entendu, il se doit d’avoir un happy end, qu’il doit glorifier la famille et mettre au pinacle la patrie, mais une fois qu’on a mis de côté ces contraintes obligées, il reste un film qui malgré tout dit quelque chose. Entre autres que l’on peut finir par vivre avec ce type de maladie, même en se passant de drogues, au prix d’un sens critique toujours en éveil, mais que cela ne vient pas sans un extraordinaire soutien de la part de l’entourage (notamment l’amour, qui joue un grand rôle, probablement dans toutes les manières de soigner les maladies mentales d’ailleurs). On trouve sur le net des interviews de Nash instructives, et même une séquence vidéo où il est avec son fils, qui a hérité de la maladie du père (et lui aussi brillant PhD en maths).

pierre-vaneck.1265132293.jpgDe fil en aiguille, ma pensée m’a porté vers la disparition de Pierre Vaneck. Non qu’il fût un schizophrène paranoïde, du moins je ne crois pas, mais parce que le rôle le plus étonnant que je lui ai vu tenir fut celui de Ludwig Wittgenstein dans la pièce « Déjeuner chez Wittgenstein » de Thomas Bernhard (il y avait aussi Edith Scob, et Catherine Rich, c’était merveilleux). Il savait rendre la folie de celui-ci de façon tragique (car entre nous, Ludwig W. n’était pas tellement bien portant non plus, à ce qu’il semble).affiche.1265132484.jpg

Nous sommes toujours bouleversés par le spectacle de la folie, encore plus lorsqu’elle survient chez de grands esprits, des gens, des philosophes, des scientifiques, qui ont révolutionné la pensée de leur temps. Comme si un esprit brillant ne pouvait être un esprit malade, ce qu’il est parfois. Contrairement à ce qu’on pourrait croire, la vie intellectuelle intense fragilise : elle fait sombrer dans des abîmes où celui qui s’aventure se sent bien seul et de cette solitude peut naître le pire. J’ai été frappé par un article de Jean Birnbaum dans « le Monde Magazine » du 16/01/10, où il défend l’idée que ces grands intellectuels sont même plus exposés que les esprits moyens aux dérives telles que le fanatisme ou le sectarisme. Il explique cela en citant le sociologue Gérald Bronner, pour qui « le fanatique est plus rationnel que l’homme ordinaire, il met son action tout entière au service d’un système de valeurs sévèrement hiérarchisé et cohérent, une fois qu’on en a admis les prémisses » (La Pensée extrême. Comment des hommes ordinaires deviennent des fanatiques, Denoël ed.).

A première vue, cela entre en contradiction avec le fait que Nash ait pu surmonter sa maladie mentale grâce à un esprit critique vigilant lui permettant d’apprendre à distinguer les hallucinations du réel. Dans ce cas particulier, c’est bien ce même esprit qui se retourne sur lui-même et parvient à se guider soi-même. Peut-être faut-il y voir le rôle d’une forme d’entraînement de l’esprit. C’est sans cet entraînement que l’esprit peut errer, sombrer dans le délire ou le fanatisme. Et l’entourage, là encore, joue un rôle fondamental.

Evidemment, la relation inverse ne marche pas : être fou ne prédispose pas au génie… Il faut éviter de se trouver dans la situation de ce collègue, qui me disait pour rire : « Cantor est mort fou, Gödel délirait dans son désert, Nash était schizophrène…. Et moi-même, je ne me sens pas très bien » !

On peut aussi être stupéfait, bien entendu, que le grand spécialiste de l’équilibre soit justement l’homme le plus fragile du point de vue de son équilibre mental….

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Marseille, Sarko et la psychanalyse

 

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L’autre jour, à Marseille, dans un petit hôtel refait à neuf au fond d’une ruelle bien noire, là-bas en haut de la rue de Paradis – j’étais là pour le travail – je rentrai assez tôt le soir, après une trop copieuse bouillabaisse qui avait aligné un rouget grondin, une dorade et un loup, rien que ça, et me laissai tomber sur le lit à peine défait. Las de fatigue – le voyage, la journée de travail – je me laissai aller à allumer la télé. C’était le jour où Sarko causait dans le poste. J’avais raté le début, mais j’ai tout de suite pensé que ce n’était pas grave. C’était le moment où il commençait à « s’entretenir avec les Français », bref, où il débutait son auto-justification face à un « panel ». Il répondait d’abord à la jeune chômeuse de 26 ans et bac +5, qui avait fait des études de marketing et de communication. « Mais que voulez-vous, mademoiselle, dans les temps de crise, sur quoi rognent en premier les entreprises, hein, je vous le demande ?  eh bien sur le marketing et la communication ». Pas de chance, elle, elle avait suivi les conseils de tous ceux probablement qui lui avaient dit d’aller faire des études qui ont de vrais débouchés, qui peuvent rapporter ensuite, et le marketing c’est du sérieux. « Et dans quelle université ? » demande l’autre, perfide. Manque de bol ce n’était pas dans une de ces universités gauchistes comme il en reste encore (trop, moi je vous le dis) mais dans une école du groupe ESG, Ecole Supérieure de Gestion, ça l’a interrompu un moment, le Sarko. Ah bon, ces écoles là-aussi… « mais prenez bien note mademoiselle – j’ai pas de crayon – mais c’est une façon de parler… bien sûr. Vous allez sûrement vous en sortir ».

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Après venait le fameux syndicaliste, celui dont on ne fait plus qu’entendre parler, avec ses boucles d’oreille et, paraît-il, son pin’s du Che. Il a beaucoup plu, à l’évidence, c’t homme là, même à Sarko je suis sûr : ça permettait tellement de le poser en homme prêt à tout entendre. « Mais vous serez étonné, monsieur ***, je suis d’accord avec vous sur presque tout ». Bien sûr, d’autant que loin de lui savonner la planche, à Sarko, le syndicaliste avait plutôt tendance, objectivement, à lui faciliter les choses, notamment en faisant référence lui-même aux années d’avant 2000, trop facile pour l’autre à ce moment là de se défiler : c’était pas moi ! Tout de la faute du gouvernement d’alors (« c’est m’sieur Jospin qui a dit qu’il y pouvait rien ! ») et à l’ancien PDG de Renault, vous vous souvenez ? « un homme de sensibilité de gauche, qui était même pour le SMIC à 1500 euros ». Voyant la tournure que prenaient les choses, je décidai que le plus sage était de fermer la télé et de m’endormir.

Tôt. Trop tôt. Me voici réveillé vers 23 heures, je rallume la télé. Sarko était fini (enfin, façon de parler), mais à la place ça discutait à n’en plus finir sur les conclusions à tirer de la prestation présidentielle.

Je pris donc la direction d’Arte. Et là, c’était une merveille : un petit film réussi qui mettait en scène Sigmund Freud et Gustav Mahler sur un fond de Symphonie n°5, dont je n’ai vu malheureusement que la fin. Onfray a beau dire, (le philosophe « du peuple » qui a juré de régler définitivement son compte à l’inventeur de la psychanalyse) Freud a apporté à notre temps une technique d’analyse, par la parole, ayant ouvert un champ infini. Rien n’effacera cela.

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Gustav et AlmaMahler dans le film-documentaire dePierre-Henri Salfati
diffusé sur Arte (Eric Frey, Marianne Anska)

Il n’y eut semble-t-il qu’une seule rencontre entre Freud et Mahler, elle tournait beaucoup autour du rapport à la mère, puis à la femme du musicien, Alma. Un amour tumultueux, tragique, endeuillé par la mort de leur petite fille de cinq ans. Mahler devait mourir quelques mois après cette rencontre. La psychanalyse l’avait juste aidé, disait le film, « à s’accepter lui-même ».

Je pouvais me rendormir, jusqu’au matin.

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Le langage et ses « technologies » – II

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Quels risques pèsent sur la langue du fait des technologies ? Pourquoi s’alarmer de risques pesant sur la langue ? Comment pourrait-on compenser ces risques ? Y a-t-il un « bon » emploi des technologies ?

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se rendre vers la Villette…

Du 7 au 9 janvier, s’est tenu à la Cité des Sciences de la Villette , un grand colloque « quel avenir pour les STIC ? », sous les auspices de l’ANR (« Agence Nationale de la Recherche », je rappelle ici qu’il s’agit de l’agence, créée en 2005, destinée à répartir les crédits de recherche des laboratoires sur la base de projets d’une durée limitée (3 ou 4 ans), je rappelle aussi que STIC est l’acronyme pour « Sciences et Technologies de l’Information et de la Communication », et que cela remplace ce qu’autrefois on appelait simplement « Informatique » – ce qui était d’ailleurs une jolie trouvaille terminologique). Evidemment, les questions posées ci-dessus n’étaient pas à l’ordre du jour d’un tel colloque, entièrement tourné vers la prospective « positive », autrement dit celle qui présuppose qu’on avance droit dans ses bottes et qu’il n’y a plus qu’à trouver de nouvelles « innovations », lesquelles bien entendu, auront un impact économique et permettront à la France de rebondir après la crise. On connaît le discours , un discours peu compatible avec des questions sur l’impact environnemental, surtout quand celui-ci ne vise pas ce qui est désormais admis sous ce terme (ressources physiques du globe, réchauffement climatique, pollution des éléments…), mais une forme d’environnement qui existe aussi : notre environnement « humain et culturel ».

Ces deux formes d’environnement sont-elles pourtant si opposées ? Il semble exister aujourd’hui un rapprochement toujours plus grand entre « nature » et « culture » (on en est à se demander par exemple si les grands singes n’ont pas eux aussi, une « culture ») qui pourrait nous amener à poser la question de la diversité des cultures (et des langues) dans les mêmes termes que celle des espèces biologiques. Or, dans ce colloque, la part destinée aux technologies du langage était très modeste (environ 10%) et, de plus, en général orientée vers une seule direction : la possibilité d’usage immédiat dans le secteur commercial (marketing, e-commerce etc.). Rien à voir avec ce que j’avais vu en Inde il y a quelques années (en 2003) en visitant un Centre « d’Indian Studies » dévolu à la préservation et à l’enseignement des multiples langues de ce pays (y compris les moins connues, parlées par les peuples dits « tribaux »).

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(CIIL – Mysore)

Les industriels sont intéressés principalement par des questions d’évaluation d’images au travers des mots, et aussi, il faut en convenir, avec la sempiternelle  question de la traduction automatique, vieux monstre qui hante nos fantasmes : faire enfin un jour que la différence des langues s’abolisse pour le grand bien de « la communication » (entendons en fait : de la globalisation). Comme toujours, lorsque la demande socio-économique est plus forte que ce que permettent nos connaissances, la science se mue en tours de magie. L’essentiel, c’est que « ça marche ». Ce qui devrait être un colloque scientifique devient une sorte de Concours Lépine évolué où le vendeur a bien du mal à vous expliquer pourquoi « ça marche »…

Ainsi de ce stand où un fringant et jeune chercheur bien sapé expliquait avec conviction qu’il avait, avec son labo, inventé un logiciel permettant de dresser un baromètre des opinions positives et négatives de personnalités rien qu’en analysant les textes diffusés sur les blogs. L’idée était de tenter d’étiqueter les phrases selon leur tonalité positive, ou négative. Ce n’est pas une mince affaire et notre vaillant technologue du langage montrait que si par exemple, vous avez une phrase comme « n’est-il pas intéressant que… », il pouvait s’y cacher une opinion positive alors même qu’elle se présente comme une négation. Certes. Le problème était qu’au résultat, il y avait toujours plus d’opinions positives que négatives…

Dans une présentation orale, cette fois, un autre chercheur exposait sa solution à la traduction automatique : solution, il est vrai, pratiquée par la plupart des spécialistes actuels et qui consiste à recourir massivement aux statistiques. Au lieu d’analyser les phrases (syntaxiquement, morphologiquement, lexicalement), ce qui s’avère une technique fort complexe et… fort chère, on stocke des masses de plus en plus grandes de corpus bilingues que l’on dit « alignés » : autrement dit, les phrases en deux langues différentes sont appariées. Cela permet ensuite lorsque vous entrez une phrase dans la langue L, d’obtenir une phrase correspondante en langue L’. L’algorithme consiste à rechercher la phrase la plus proche de celle qu’on a entrée. Si vous avez un immense corpus (à la limite, c’est l’ensemble de toutes les phrases d’une langue, corpus infini), vous pouvez obtenir parfois de bons résultats. L’ennuyeux est que d’éventuelles aspérités (augmentant la distance entre des phrases proches) sont gommées. Le traducteur de Google travaille comme cela : il n’est pas rare qu’une phrase entrée avec une négation (ne … pas) ressorte en anglais… sans la négation ! Ce qui, vous avouerez, est fâcheux.

Dans le cas de la présentation orale dont il est ici question, l’orateur était fier de montrer des traductions assez bonnes dans le domaine juridique. Elles avaient l’inconvénient de ne pas faire la différence entre les mots « inculpé » et « accusé ». Bah, disait notre chercheur, est-ce si important ? Et si dans le fond, on pouvait aboutir grâce à ces techniques à des lissages de vocabulaire. Toutes les distinctions entre les mots valent-elles la peine d’être gardées ?

Ce genre de réflexion fait bien sûr froid dans le dos, nous sommes presque dans la caricature… mais combien de « techniciens » du langage entretiennent ce rêve secret : parvenir finalement à simplifier la langue ? Faire en somme qu’il devienne bien plus facile de repérer les opinions positives ou négatives dans les discours parce que les scripteurs auraient accepté docilement de s’exprimer dans un « langage simple » ?

Tant que des langues sont libres, elles vivent et évoluent (et il est hors question dans ce blog d’adopter des attitudes puristes à la Finkielkraut qui sont des non-sens absolus), des distinctions de vocabulaire peuvent mourir, et avec elles des mots : on se console en pensant que sans arrêt des néologismes sont inventés. Le langage à l’état libre (et bien portant !) est un processus sans sujet et sans fin. L’asservir à des finalités hors langage (comme l’exploitation économique des techniques qu’il permet ou laisse entrevoir) c’est le lier, et à partir de là s’exposer à ce que son évolution n’aille que dans une seule direction : la disparition des mots, le lissage des vocabulaires.

Encore une raison, donc, de défendre la poésie.

Noter cependant qu’il y a des outils technologiques que le défenseur des langues peut utiliser en tant qu’alliés. Est-ce un hasard si, la plupart du temps, ils sont basés sur des connaissances scientifiques authentiques ? Je pense à ces programmes savants mis au point par un informaticien ami (et membre de l’Académie des Sciences), dans le but de faciliter l’apprentissage de la morphologie du sanskrit . Mais qui s’intéresse au sanskrit, me direz-vous ?

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(yantra produit par un programme en CaML écrit par G. Huet)

Eh bien, justement… c’est peut-être aussi le moment de s’y intéresser !

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