Trop de Camus… (tue Camus)

m1984s.1262635328.jpgImpossible d’allumer la radio ou d’ouvrir un journal sans qu’on nous parle de Camus… Projet de panthéonisation, journées spéciales France Inter, numéros spéciaux de journaux… Camus est le philosophe que le monde entier nous envie !  C’est très sympa cette ferveur autour d’un bon écrivain. On ne dira jamais assez quel beau texte est « Noces », quel roman novateur en son temps fut  « L’étranger »… Très bien tout cela, très bien.

Alors d’où vient la gêne ?
De ce soupçon qu’on n’encenserait Camus que pour mieux éliminer Sartre.
Sartre, l’intello déprimant, l’homme de la remise en question permanente, le pourfendeur de certitudes, l’intellectuel qui s’est (c’est vrai) souvent trompé, celui dont on nous rappelle pour l’occasion les propos malheureux (« tout anti-communiste est un chien »…), Sartre le diviseur doit disparaître sous la gloire du rassembleur Camus !

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N’y aurait-il pas là une offensive programmée, assumée par quelques intellectuels bien en cour, quelque conseiller présidentiel, qui n’ayant pu tout à fait renvoyer Mai 68 aux oubliettes honteuses de l’histoire, se font indirectement les dents sur un penseur qui les a dérangés en son temps,  et qui, à certains égards symbolise la pensée de 68 ?
Sartre s’est trompé ? Oh oui, sûrement, et Foucault aussi, et bien d’autres. Mais sans risque de se tromper y a-t-il seulement une audace de la pensée ?
On fait l’éloge de la « modestie » de Camus au plan théorique. J’ai même lu quelque part que l’écrivain Prix Nobel délaissait les conversations un peu trop conceptuelles dès qu’une femme charmante apparaissait…. Les femmes charmantes apprécieront.
A mon sens, la modestie (et la générosité intellectuelle) de Sartre était d’une autre trempe.

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12 commentaires pour Trop de Camus… (tue Camus)

  1. K. dit :

    Assez d’accord sur le fond de votre billet mais peut être pas sur le choix. On utilise aujourd’hui la figure de Camus comme on en spolie bien d’autres depuis…mai 2007, passons… Sartre est bien plus âpre et son oeuvre est surtout celle d’un philosophe engagé. Camus est un littéraire. Beaucoup plus dans le compromis, dans le reflet des contradictions humaines. Ce qui est interessant, c’est justement la manière dont chacun d’eux éclaire le positionnement de l’autre. Deux rapports au monde tellement différents. Je me demande quand même si la radicalité sartrienne n’est pas plus simple au fond. C’est terriblement difficile de s’admettre déchiré, pétri de contradictions, humain trop humain…

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  2. michèle dit :

    Et pourtant, lorsque j’ai entendu parler d’eux deux sur France Culture en les mettant en parallèle, justement, les positions de Camus semblaient être à coudées franches, bien plus que celles de Sartre. Pour dénoncer le stalinisme Sartre disait il ne faut pas démoraliser « BILLANCOURT » les ouvriers de chez Renault. CAMUS lui disait faut qu’ils sachent eux aussi.
    Je crois (mais je connais mal les deux, très mal, même) qu’il y a la même dichotomie entre Sartre et le peuple que ce qu’a connu Jospin en 2002, un vrai gouffre, un schisme ; mais sans doute aussi parce que son discours n’est pas accessible au commun des mortels alors que les livres de Camus le sont eux. Petite tentative d’explication pour la proximité de l’un et la distance de l’autre.

    Alain L. ai à vous transmettre une carte à bientôt.

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  3. Alain L dit :

    Tous les médias n’ont pas la même rigueur intellectuelle. L’émission du matin sur France Inter m’a hérissé le poil. Il est naturel que le pouvoir tente de favoriser des figures « rassembleuses », comme il essaie de valoriser des mythes rassembleurs comme la nation, mais si on cherche un peu de rigueur, on sait bien qu’elle ne se trouve pas dans ces discours.
    Merci pour la carte!

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  4. Carole dit :

    En fait, les médias adorent les dates et les célébrations, quand ce sera l’anniversaire de la mort de Sartre, celui-ci prendra le pas sur Camus…. vous espérez encore quelque rigueur intellectuelle de la part des médias, Alain, vous m’étonnez !

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  5. Armelle dit :

    Je suis assez d’accord avec Carole. C’est l’anniversaire du décès de Camus et on s’en gargarise… Je suis assez d’accord avec vous quand je lis que trop de Camus tue Camus… Mais vous même ? En écrivant ce billet vous vous associez à cette « Camus mania », un peu tout de même… J’ai délaissé depuis quelques jours la lecture de blogs que j’aime lire en temps ordinaire parce qu’on y parle plus que de Camus ! C’est à vous en dégoûter plutôt que de vous inciter à y goûter, croyez moi.
    En revanche, je ne sais pas si je suis une femme charmante mais ayant une profonde admiration pour Simone de Beauvoir, je délaisse Camus et je garde Sartre… C’est, comment ai-je lu quelque part ? « Le Syndrome Joffrey de Peyrac », ce goût des hommes fort laids …

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  6. argoul dit :

    Qu’il y ai des excès d’idolâtrie médiatique sur Camus, vous avez raison. L’opposer à Sartre, c’est évident puisque c’est Sartre qui l’a voulu. De là à en faire un complot de la droite gouvernementale, je ne marche pas.
    Sartre n’avait rien de 68tard, il était l’élitiste potache de Normal Sup, germanopratin et intello. Camus aimait le corps, les noces avec la mer, le concret de la fraternité plutôt que les idées sur les hommes.
    Les histrions médiatiques de la gauche à la mode « re »découvrent Camus (je mets à part Julliard qui connaissait personnellement Camus et qui en parle vrai). mais s’ils le font, c’est qu’un tabou idéologique est tombé avec le Mur de la honte; ils ont redécouvert aussi Aron (bien que juif) en son temps.
    Le goulag est définitivement passé de mode, si vous permettez l’expression; la raison d’avoir eu tort avec raison de Bensaïd aussi. Camus, c’est la jeunesse, l’humanisme, la morale simple des gens entre eux – pas ceux qui ratiocinent.
    Il est sain que la société redécouvre Camus. Et qu’elle oublie un peu Sartre (comme Gide ou Mauriac).

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  7. jmph dit :

    Alain, tu ne tomberais pas dans la paranoïa ? Voir un complot politico-médiatique fomenté par le pouvoir pour faire pâlir l’étoile de Sartre dans cette hyper-célébration de Camus… ? Alors qu’elle n’est que le reflet du fonctionnement médiatique actuel, dont nous sommes partie prenante de façon infime comme bloggeurs…
    Au prochain anniversaire qui concernera Sartre, si Sarko est toujours au pouvoir, il trouvera bien une façon de dire son « respect » et son « admiration » pour ce grand penseur. Il n’est pas à une contradiction près.
    Quant à Sartre, son autorité d’intellectuel majeur du 20ème siècle est-elle en péril ?

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  8. Alain L dit :

    Merci les ami(e)s de ces commentaires (je suis toujours touché par le fait que des lecteurs prennent la peine de répondre par leurs commentaires à mes billets) et merci de tenter ainsi d’atténuer la radicalité de ce billet. Je veux bien me ranger à vos arguments, MAIS je n’oublie pas que quand même c’est Sarko qui a voulu panthéoniser Camus. Je ne pense pas qu’il le ferait pour Sartre. Il n’est en effet pas à une contradiction apparente près, néanmoins, je crois qu’il y a une cohérence interne à ses projets (dont on se rendra compte a posteriori). En gros: tenter de liquider les pensées de gauche en faisant semblant d’y adhérer. A l’intention d’Argoul: je pense quand même que Sartre incarne beaucoup 68: l’existentialisme, ainsi que les positions de Simone de Beauvoir ont préparé le terrain à un grand nombre de thèmes qui ont changé la société dans les années soixante dix. La conversion de Sartre à « la cause du peuple » représente bien aussi le climat qui régnait en 68, pas toujours pour le meilleur, et qui poussait nombre de gens vers l’autocritique et l’adoption de positions radicales (maoïstes, trotskystes ou autres).
    S’il peut y avoir tentation de la part du pouvoir à récupérer Camus comme « écrivain national » c’est bien sûr parce qu’il ne s’est jamais engagé de cette manière, il ne s’est pas brûlé les ailes (peut-être parce qu’il est mort avant de le faire), il incarne un « juste milieu » en quoi on voit en général le bon sens. Son refus de prendre position pendant la Guerre d’Algérie est évidemment emblématique de cela.
    Qu’est-ce qui est « le plus simple » (pour répondre à K)? C’est une affaire très subjective. On peut en un sens trouver la position de Camus refusant de prendre partie confortable.
    D’autre part, pour répondre à Armelle, et concernant la position de ces deux hommes vis-à-vis des femmes, certes ce furent tous les deux de grands séducteurs, mais alors que Sartre respecte sa partenaire en tant qu’interlocutrice légitime, Camus semble faire bien peu de cas de l’intelligence de sa compagne…

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  9. @ Alain L : entièrement d’accord avec vous.

    On assiste à la récupération permanente : voir les obsèques et le discours obséquieux de Sarkozy concernant Séguin qui, en tant que président de la Cour des comptes, n’avais pourtant pas ménagé le président de la République actuel.

    Camus est une figure du consensus politique instrumentalisé (avec sa phrase déformée sur sa mère et la justice, mais utilisée dans un contexte dont on n’oublie de rappeler le déroulement exact), un symbole qu’il faut brandir à l’encontre de tous ces « intellectuels » (lui, un « écrivain » avant tout, nous serine-t-on…) engagés aux côté des « gauchistes » et de « la cause du peuple »…

    Je me souviens, Alain L, de votre beau billet sur Mai 68 : Sartre était aux premières loges.

    Quand le centième anniversaire de sa naissance fut venu (en 2005), la BnF effaça sans complexe (avant d’être suivie ensuite par la RATP et autres maquilleurs et révisionnistes de l’Histoire « sanitairement correcte » !) la cigarette – ou le mégot – que Sartre avait à la main.

    http://remue.net/spip.php?article606

    Albert Camus au Panthéon : encore une récupération qui ne marchera pas, on l’espère (le fils Camus n’a pas un livre de souvenirs à vendre comme sa soeur).

    Laissons donc les penseurs, intellectuels, philosophes ou romanciers, reposer (ou nous poser des questions) sans les enfouir dans des tombeaux gouvernementaux, politiciens et glacés.

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  10. Carole dit :

    La position des intellectuels sur la femme et la féminité est toujours étrange ainsi un extrait de l’être et le néant de Sartre : « Par son sexe même, la femme ne peut prétendre atteindre la plénitude que par l’action valorisante du sexe masculin. »

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  11. alainlecomte dit :

    aïe, aîe, aïe, les plus grands philosophes ont dit des conneries insondables… en particulier sur les femmes, hélas.

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  12. Carole dit :

    je vous recommande cet article sur l’attitude « masculiniste » de Jean-Paul Sartre : ici : http://www.sens-public.org/spip.php?article427

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