Nef des sages ou : des tropes, ma non troppo

ontologie-nef2.1261172141.jpgLes livres sur l’ontologie sont rares. En collection de poche encore plus. A destination des non-philosophes encore, encore plus…. C’est un livre de cette sorte que vient de publier l’ami Fred (qui se désigne parfois lui-même comme « Fred le vagabond »), Frédéric Nef. L’ontologie c’est, dit banalement, l’étude de ce qui est. L’étant. Après tout, se dit-on, ce qui est, la science est là pour nous le dire. Si elle décide qu’il y a des quarks pour expliquer la matière, eh bien il y a des quarks. Nul doute aussi qu’il y a des neurones, des synapses et peut-être aussi la glie qui les entoure. Et alors, c’est tout ?

Ce petit livre fait la distinction entre la réalité scientifique et la réalité manifeste. Certes une table, comme tous les objets physiques, est faite pour la plus grande part de vide, un vide parcouru par des charges électriques à toute vitesse dont la masse combinée est infime, et pourtant comme disait Eddington, en m’appuyant dessus, je ne passe pas au travers. Ma table à moi est un objet solide et consistant, tout ce qu’il y a de plus substantiel. Deux réalités ? Deux mondes ? Certainement non, mais encore faut-il dire le passage de l’un à l’autre.

Plus grave encore : la douleur. Tous les traités de physiologie l’affirment, elle consiste en une excitation de certaines fibres nerveuses. Mais est-ce tout ? Comment savoir si ma douleur est distincte de la votre ? comment savoir si ma douleur est distincte de celle du chien qui passe, peut-on parler de la douleur du homard au moment de la cuisson ? La douleur existe, et pourtant elle n’est pas réductible à des observables physiques. C’est ce que les anciens ont appelé les qualias. Les qualias réfèrent à tout ce qui est strictement phénoménal, ce qui est perçu en première personne, ce qui constitue donc le concret des choses. Or la science n’étudie pas les qualias. La science évacue donc le concret ? Pourtant elle est à la source du physicalisme, la doctrine qui veut qu’il n’y ait que des phénomènes physiques et quoi de plus concret que les phénomènes physiques ? En choisissant le physicalisme, la science, « matérialiste » par nature, s’assure un lien avec un sol stable, or que sont ces entités concrètes si on en a éliminé les qualias ?

Autre chose, à l’autre bout du spectre ; les objets « abstraits ». Difficiles à accepter dans une ontologie réductionniste, et pourtant, devons-nous refuser toute existence aux nombres ? au langage lui-même qui permet justement d’exprimer ce questionnement ? est-ce que je n’ai jamais perçu le nombre « trois » ? Une doctrine de l’étant basée trop uniquement sur la science nous fait ainsi rater les objets de tous les bords : concrets parce qu’on en ignore le qualitatif, abstraits parce qu’on ne sait où les mettre

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quarks

Quine a bien essayé de résoudre ces questions en voyant lucidement qu’il fallait se déprendre des illusions du langage. En cela il n’était que l’élève de Russell d’ailleurs qui, le premier, essayait de dissoudre les fausses évidences des termes de la langue dans un langage le plus possible dénué d’import ontologique. Ce langage ? La logique des prédicats du premier ordre. D’où le célèbre aphorisme de Quine : « être, c’est être la valeur d’une variable ». En sous-main, cela veut dire : puisqu’on n’accepte que la logique où l’on quantifie sur les objets du premier ordre (les individus), il n’existe que des individus. Nous voilà en plein nominalisme. Mais Quine, pas dupe, voit tout de suite qu’il faut aussi des classes, d’où son platonisme dit « minimal ». Adopter ainsi la théorie des ensembles comme soubassement de l’ontologie, c’est prétendre évacuer les présupposés métaphysiques, mais est-ce bien vrai ? Ne faut-il pas présupposer ce type de langage comme faisant partie lui-même du mobilier du monde ? Horreur : un objet abstrait, et même des plus abstraits, et qui surtout relève d’un arbitraire. Car on aurait pu choisir un autre langage, une autre théorie. La méréologie par exemple. Celle de Lesniewski, ou celle de Whitehead. Qui par bien des aspects sont mieux adaptées à notre perception de l’étant que ne l’est la théorie classique des ensembles. Vous n’acceptez pas si bien que cela que le singleton consistant en un objet a soit irréductiblement distinct de a lui-même… Seule la méréologie ne fait pas cette différence.

L’ami Nef, lui, est du côté d’une ontologie des propriétés. Plus précisément, il est tropiste. Et dans la dernière partie du livre (celle que je trouve la plus intéressante) il tente de nous convaincre. Premier pas, nous convaincre que si l’on est réaliste concernant les objets concrets, on doit l’être vis-à-vis des propriétés, car ce sont les propriétés, du moins les « naturelles » qui sont seules susceptibles de démonter l’articulation du monde. Par exemple, « avoir le sang froid » est une bonne division des animaux, « être à poils ou à écailles » aussi. En revanche bien sûr, Borges s’amuse : « être aimé de l’empereur », non, ça n’est pas une propriété naturelle. Les propriétés remplissent un rôle explicatif : encore une preuve de leur existence. Ainsi d’un objet friable qui tombe en poussière après avoir été heurté : c’est sa friabilité qui est cause de son effondrement.

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trope

Deuxième pas, nous convaincre qu’il est possible de concilier une ontologie des propriétés avec l’assurance qu’il n’y a que des choses particulières…. Pas facile : c’est là que l’on rencontre les tropes. Qu’est qu’un trope ? Un particulier abstrait. Soit par exemple le sourire de Juliette Binoche (je choisis au hasard, vous pouvez mettre aussi Fanny Ardant) : il est à nul autre pareil, il appartient en propre à Juliette Binoche et pourtant vous pouvez l’en abstraire, de sorte qu’il peut être considéré indépendamment de la personne Juliette Binoche qui le porte. Mais il ne s’appliquera ensuite qu’à une seule personne, à savoir Juliette Binoche elle –même. Ce n’est donc pas une propriété, car une propriété (être beige), si on l’abstrait, on peut ensuite l’appliquer à un objet quelconque, et cela sera directement susceptible d’une valeur de vérité. L’idée de Nef est que les tropes sont les briques de base de notre monde. Bien bel et bon… mais qu’en faire ensuite et comment reconstruire le monde à partir des tropes ? quelle relation y a-t-il entre tropes ? comment les compose-t-on entre eux ? A quel moment surgit quelque chose comme un universel ? Comment expliquer le lien avec la réalité scientifique, physique ? Y a-t-il des structures de tropes, structures ontologiques s’il en était.

Pour la relation, Russell avait inventé la « comprésence », mais si on comprend bien l’association de deux tropes dans le même objet (l’odeur et la saveur de la pomme…), en revanche on voit mal comment une simple présence simultanée dans le même point d’espace-temps serait suffisante pour en rendre compte. Une fois la substance écartée, qui était bien commode pour assurer le lien, que reste-t-il ? Une connexion, un « nexus », laissés à l’attention des recherches futures ?

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Comment concilier aussi contingence et nécessité ? Le sourire de Juliette Binoche est contingent car elle aurait très bien pu ne pas sourire, ne pas avoir de sourire du tout même (improbable, mais pas impossible), mais pourtant une fois qu’elle l’a, ce sourire, on ne peut que constater son caractère nécessaire, sa nécessité « post-hoc » : il fait désormais partie de son essence.

Ces questions ne sont pas gratuites, l’ami Nef ne se torture pas l’esprit pour nous mener en bateau et il ne cherche pas les solutions les plus improbables : ne pas oublier après tout que c’est notre ontologie naïve (des objets, des points matériels dotés d’une masse dans des localisations précises) qui se trouve mise en défaut par la science moderne et particulièrement par la physique quantique. Chercher une autre ontologie, c’est se mettre en position de mieux accueillir les futures certitudes : « L’être double des tropes – à la fois abstrait et concret, dépendant et indépendant, propriété détachée par l’esprit et morceau de réalité – qui nous apparaît comme un défaut, ou au moins une énigme irritante, apparaîtra peut-être comme un avantage décisif, quand on essaiera d’y verser, pour lui donner un peu de corps, ce que la mécanique quantique et la théorie des cordes nous disent de la réalité dans ses rapports à l’esprit ». (p. 296).

Il y aurait encore beaucoup à dire… retenons l’extrait du texte de présentation en dernière de couverture : un petit traité explicatif qui « ouvre la syntaxe élémentaire aux profondeurs du raisonnement philosophique, à des questions qui ne donnent le vertige qu’à ceux qui se refusent à penser ce qu’ils disent ». On identifie bien là la malignité de Nef.

Mais dira-t-on et l’ontologie des personnes ? du sujet ? Quid de ma subjectivité ? Ne suis-je que fictionnel ? Encore un pas, encore un saut. Après nos préjugés géocentristes et cosmocentristes, faudra-t-il abandonner nos préjugés biocentristes ?

Allez, comme le dirait un autre de mes amis, plutôt spécialiste, lui, de l’ontologie du contrepet que des tropes : salut Fred !

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3 commentaires pour Nef des sages ou : des tropes, ma non troppo

  1. Carole dit :

    j’ai lu mais je suis bien incapable de commenter 🙂 je me sens comme embarquée sur la nef des fous dans un monde que nous sommes bien en peine de faire notre

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  2. Alain L dit :

    merci Carole de vous essayer quand même à commenter. Ce livre est parfois un peu difficile, mais ce qui me plait par dessus tout et que j’essaie d’exprimer tant bien que mal, c’est qu’il ne se départit jamais d’un certain humour!

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  3. jmph dit :

    Tu pourrais peut-être conseiller à Eric Besson et à son mentor d’acheter ce livre : cela ne les ruinerait pas. Et il verrait que « ce qui est » ne se réduit pas à une identité, quelle qu’elle soit. Ce commentaire est « au ras des pâquerettes », faut de mieux. Mais j’ai au moins compris une chose, c’est qu’il faut « se mettre en position de mieux accueillir les futures certitudes ». Qui, elles, sont encore fugaces et déjà provisoires.
    Mais peut-on voir un rapport entre l’ontologie et la politique ?

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