Marseille, Sarko et la psychanalyse

 

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L’autre jour, à Marseille, dans un petit hôtel refait à neuf au fond d’une ruelle bien noire, là-bas en haut de la rue de Paradis – j’étais là pour le travail – je rentrai assez tôt le soir, après une trop copieuse bouillabaisse qui avait aligné un rouget grondin, une dorade et un loup, rien que ça, et me laissai tomber sur le lit à peine défait. Las de fatigue – le voyage, la journée de travail – je me laissai aller à allumer la télé. C’était le jour où Sarko causait dans le poste. J’avais raté le début, mais j’ai tout de suite pensé que ce n’était pas grave. C’était le moment où il commençait à « s’entretenir avec les Français », bref, où il débutait son auto-justification face à un « panel ». Il répondait d’abord à la jeune chômeuse de 26 ans et bac +5, qui avait fait des études de marketing et de communication. « Mais que voulez-vous, mademoiselle, dans les temps de crise, sur quoi rognent en premier les entreprises, hein, je vous le demande ?  eh bien sur le marketing et la communication ». Pas de chance, elle, elle avait suivi les conseils de tous ceux probablement qui lui avaient dit d’aller faire des études qui ont de vrais débouchés, qui peuvent rapporter ensuite, et le marketing c’est du sérieux. « Et dans quelle université ? » demande l’autre, perfide. Manque de bol ce n’était pas dans une de ces universités gauchistes comme il en reste encore (trop, moi je vous le dis) mais dans une école du groupe ESG, Ecole Supérieure de Gestion, ça l’a interrompu un moment, le Sarko. Ah bon, ces écoles là-aussi… « mais prenez bien note mademoiselle – j’ai pas de crayon – mais c’est une façon de parler… bien sûr. Vous allez sûrement vous en sortir ».

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Après venait le fameux syndicaliste, celui dont on ne fait plus qu’entendre parler, avec ses boucles d’oreille et, paraît-il, son pin’s du Che. Il a beaucoup plu, à l’évidence, c’t homme là, même à Sarko je suis sûr : ça permettait tellement de le poser en homme prêt à tout entendre. « Mais vous serez étonné, monsieur ***, je suis d’accord avec vous sur presque tout ». Bien sûr, d’autant que loin de lui savonner la planche, à Sarko, le syndicaliste avait plutôt tendance, objectivement, à lui faciliter les choses, notamment en faisant référence lui-même aux années d’avant 2000, trop facile pour l’autre à ce moment là de se défiler : c’était pas moi ! Tout de la faute du gouvernement d’alors (« c’est m’sieur Jospin qui a dit qu’il y pouvait rien ! ») et à l’ancien PDG de Renault, vous vous souvenez ? « un homme de sensibilité de gauche, qui était même pour le SMIC à 1500 euros ». Voyant la tournure que prenaient les choses, je décidai que le plus sage était de fermer la télé et de m’endormir.

Tôt. Trop tôt. Me voici réveillé vers 23 heures, je rallume la télé. Sarko était fini (enfin, façon de parler), mais à la place ça discutait à n’en plus finir sur les conclusions à tirer de la prestation présidentielle.

Je pris donc la direction d’Arte. Et là, c’était une merveille : un petit film réussi qui mettait en scène Sigmund Freud et Gustav Mahler sur un fond de Symphonie n°5, dont je n’ai vu malheureusement que la fin. Onfray a beau dire, (le philosophe « du peuple » qui a juré de régler définitivement son compte à l’inventeur de la psychanalyse) Freud a apporté à notre temps une technique d’analyse, par la parole, ayant ouvert un champ infini. Rien n’effacera cela.

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Gustav et AlmaMahler dans le film-documentaire dePierre-Henri Salfati
diffusé sur Arte (Eric Frey, Marianne Anska)

Il n’y eut semble-t-il qu’une seule rencontre entre Freud et Mahler, elle tournait beaucoup autour du rapport à la mère, puis à la femme du musicien, Alma. Un amour tumultueux, tragique, endeuillé par la mort de leur petite fille de cinq ans. Mahler devait mourir quelques mois après cette rencontre. La psychanalyse l’avait juste aidé, disait le film, « à s’accepter lui-même ».

Je pouvais me rendormir, jusqu’au matin.

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8 commentaires pour Marseille, Sarko et la psychanalyse

  1. K. dit :

    C’est absolument terrible. Ces deux moments de vie que vous juxtaposez dans votre billet disent la tragédie dans laquelle nous sommes désormais nombreux à être enfermés. Nous sommes dépossédés. Dépossédés du politique. nous nous réfugions dans l’esthétique et la pensée parce que voilà encore un lieu, un espace temps qu’on ne nous a pas complétement volé. Moi non plus je ne peux plus écouter un homme politique actuellement à l’écran, surtout celui là et toute sa famille, mais pas seulement. Je trouve ça effrayant, vraiment. Comme si faute de pouvoir inventer mieux, on se détournait. Et je pense à tous ceux qui n’ont pas le choix de détourner le regard parce que la musique de Malher ne leur a pas été léguée ou transmise. A tous ceux qui ne changeront pas de chaine et dont on façonne les représentations en investissant toutes les sphères de la vie quotidienne… quelle société pour demain? Vivrons nous les uns à côté des autres sans jamais plus se comprendre, sans jamais plus partager en aménageant chacun notre peine et notre manière de subir moins…Tellement urgent que la pensée informe et nourisse à nouveau l’espace politique et qu’on ne le laisse pas en des mains qui l’abiment et nous abiment tous ..

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  2. Quel dommage d’avoir raté ce film ce soir-là!

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  3. jmph dit :

    Joli billet… et cruel aussi !
    Je n’ai vu ni Sarko, ni Freud et Malher. La confrontation de Michel Onfray et de Jacques-Alain Miller dans « Philosophie magazine » (que tu n’aimes pas..) est affligeante pour Onfray. Miller le balade de bout en bout, démontrant l’ignorance crasse d’Onfray sur le sujet. Il ferait mieux de continuer à butiner le plaisir…

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  4. J’ai regardé Sarkozy, je n’ai pas vu Malher : erreur sans doute (mais on ne peut s’abstraire de voir et d’analyser la manipulation qui est à la tête de l’Etat).

    Sarkozy n’a pas fait de psychanalyse, Freud n’est sûrement pas sa tasse de thé (l’homosexualité est génétique, pour lui). Pourtant, le divan lui ferait du bien : l’amour qu’il trimballe en public pour une chanteuse mollassonne et italienne est sûrement révélateur d’un manque ou d’un trop-plein.

    A Marseille, il n’y avait aucun « déferlement » répréhensible sur la Canebière ?

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  5. Alain L dit :

    @J-M et D. H : Un truc drôle: dans le film, Freud faisait remarquer à Mahler que son nom voulait dire « peintre » et que justement Alma était la fille d’un grand peintre autrichien, cela ouvrait au musicien des perspectives sur le signifiant et répondait à Freud que lorsqu’il était venu donner un concert à Paris, il avait été choqué de ce que les affiches orthographiaient son nom Malher, soit, presque « malheur »… Même lapsus dans vos deux mails… comme quoi, l’interprétation analytique… c’est contagieux!

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  6. jmph dit :

    A quelque chose « Malher » est bon …. !

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  7. Le Mahler des uns fait assurément le bonheur des autres (ceux qui l’écoutent)…

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  8. Sylvaine dit :

    Rien à voir avec Alma et encore moins Freud…mais votre biographie !
    « Où est contenue la confrontation avec la réalité dans l’état intermédiaire : la grande délivrance par l’entendement pendant le stage suivant la mort, venant de la profonde doctrine de l’émancipation du conscient par la méditation sur les divinités paisibles et irritées. » Livre I Le Chikhai Bardo et le Chönyid Bardo.
    Livre des morts Tibétain (1977)
    Bonus :
    http://vodpod.com/watch/652151-mahler-abbado-adagietto-symphonie-5-v1

    Quoique…mes respects à votre femme et aux vaches d’Herens.

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