Commentaires récents
- Debra dans Ecoutant Aurélien Barrau
- Debra dans Un film sur l’argent
- alainlecomte dans Ecoutant Aurélien Barrau
- ChRetoré dans Ecoutant Aurélien Barrau
- Debra dans La fille des montagnes et le yasargumba
- Debra dans Science galiléenne
- Debra dans Des lumières très sombres et des discours très stupides
- Debra dans Des lumières très sombres et des discours très stupides
- Jean Caune dans Le voyage en Egypte – 5 – Louxor/2
- Debra dans Tchékhov par Sivadier au TNP
-
Articles récents
Archives
- mars 2026
- février 2026
- janvier 2026
- décembre 2025
- novembre 2025
- octobre 2025
- septembre 2025
- août 2025
- juillet 2025
- juin 2025
- Mai 2025
- avril 2025
- mars 2025
- février 2025
- janvier 2025
- décembre 2024
- novembre 2024
- octobre 2024
- septembre 2024
- août 2024
- juillet 2024
- juin 2024
- Mai 2024
- avril 2024
- mars 2024
- février 2024
- janvier 2024
- décembre 2023
- novembre 2023
- octobre 2023
- septembre 2023
- août 2023
- juillet 2023
- juin 2023
- Mai 2023
- avril 2023
- mars 2023
- février 2023
- janvier 2023
- décembre 2022
- novembre 2022
- octobre 2022
- septembre 2022
- août 2022
- juillet 2022
- juin 2022
- Mai 2022
- avril 2022
- mars 2022
- février 2022
- janvier 2022
- décembre 2021
- novembre 2021
- octobre 2021
- septembre 2021
- août 2021
- juillet 2021
- juin 2021
- Mai 2021
- avril 2021
- mars 2021
- février 2021
- janvier 2021
- décembre 2020
- novembre 2020
- octobre 2020
- septembre 2020
- août 2020
- juillet 2020
- juin 2020
- Mai 2020
- avril 2020
- mars 2020
- février 2020
- janvier 2020
- décembre 2019
- novembre 2019
- octobre 2019
- septembre 2019
- août 2019
- juillet 2019
- juin 2019
- Mai 2019
- avril 2019
- mars 2019
- février 2019
- janvier 2019
- décembre 2018
- novembre 2018
- octobre 2018
- septembre 2018
- août 2018
- juillet 2018
- juin 2018
- Mai 2018
- avril 2018
- mars 2018
- février 2018
- janvier 2018
- décembre 2017
- novembre 2017
- octobre 2017
- septembre 2017
- août 2017
- juillet 2017
- juin 2017
- Mai 2017
- avril 2017
- mars 2017
- février 2017
- janvier 2017
- décembre 2016
- novembre 2016
- octobre 2016
- septembre 2016
- août 2016
- juillet 2016
- juin 2016
- Mai 2016
- avril 2016
- mars 2016
- février 2016
- janvier 2016
- décembre 2015
- novembre 2015
- octobre 2015
- septembre 2015
- août 2015
- juillet 2015
- juin 2015
- Mai 2015
- avril 2015
- mars 2015
- février 2015
- janvier 2015
- décembre 2014
- novembre 2014
- octobre 2014
- septembre 2014
- août 2014
- juillet 2014
- juin 2014
- Mai 2014
- avril 2014
- mars 2014
- février 2014
- janvier 2014
- décembre 2013
- novembre 2013
- octobre 2013
- septembre 2013
- août 2013
- juillet 2013
- juin 2013
- Mai 2013
- avril 2013
- mars 2013
- février 2013
- janvier 2013
- décembre 2012
- novembre 2012
- octobre 2012
- septembre 2012
- août 2012
- juillet 2012
- juin 2012
- Mai 2012
- avril 2012
- mars 2012
- février 2012
- janvier 2012
- décembre 2011
- novembre 2011
- octobre 2011
- septembre 2011
- août 2011
- juillet 2011
- juin 2011
- Mai 2011
- avril 2011
- mars 2011
- février 2011
- janvier 2011
- décembre 2010
- novembre 2010
- octobre 2010
- septembre 2010
- août 2010
- juillet 2010
- juin 2010
- Mai 2010
- avril 2010
- mars 2010
- février 2010
- janvier 2010
- décembre 2009
- novembre 2009
- octobre 2009
- septembre 2009
- août 2009
- juillet 2009
- juin 2009
- Mai 2009
- avril 2009
- mars 2009
- février 2009
- janvier 2009
- décembre 2008
- novembre 2008
- octobre 2008
- septembre 2008
- août 2008
- juillet 2008
- juin 2008
- Mai 2008
- avril 2008
- mars 2008
- février 2008
- janvier 2008
- décembre 2007
- novembre 2007
- octobre 2007
- septembre 2007
- août 2007
- juillet 2007
- juin 2007
- Mai 2007
- mars 2007
- février 2007
- janvier 2007
- décembre 2006
- octobre 2006
- septembre 2006
- août 2006
Catégories
- Académie
- Actualité
- Afrique
- Amour
- Aquarelle
- Art
- Bavures policières
- Bébés
- BD
- Billevesées
- Catastrophe
- Ce blog
- Chine
- Ciné
- Civilisations
- Contes et nouvelles
- critique de la valeur
- Cyclisme
- Danse
- Débats
- Drôme provençale
- Ecole
- Elles
- Enfance
- Etats-Unis
- Extraits littéraires
- Films
- Fin de l'histoire
- Haïti
- Histoire
- Images
- Immigration
- Inde
- Internet
- Italie
- Japon
- Jeux
- La Ronde
- Ladakh
- Ladakh
- Langage
- Lecture de Badiou
- Lecture de Hegel
- Lecture de Spinoza
- Livres
- Ma vie
- Médias
- Montagne
- Musique
- Nature
- Non classé
- Nouvelle
- Ouessant
- Paris
- Philosophie
- Photographie
- poésie
- Politique
- Promenades
- Racisme
- Religion
- Repentance
- Roms et demandeurs d'asile
- Séminaires
- Science
- Société
- Souvenirs
- Sports
- Suisse
- Télévision
- Terre et environnement
- Théatre
- Tibet
- Uncategorized
- Université
- Utopies
- Vie locale
- Villes
- Voyages
- Voyages en France
- Web/Tech
- Weblogs
Méta
Blogroll
- Aeon
- Affinités électives
- Aquarelles, papiers, pinceaux
- à mi-voix
- des petits riens
- Du texte au texte
- Embrasure
- Escalades, ski, parapentes, expés
- Exploration spatiale: le blog de Pierre Brisson
- Gilbert Pinna, le blog graphique
- Hady Ba's weblog
- Hypothèses
- In the writing garden
- iphilo
- Jean-Philippe Toussaint
- KIKI SOSO LARGYALO – mon ancien blog, sur le site du Monde –
- L'arbre à palabres
- L'intervalle
- La distance au personnage
- La France byzantine
- Lali tout simplement
- Le blog de Guy
- le blog de Paul Jorion
- Le blog de Thomas Piketty
- Le jardin aux chansons qui bifurquent
- Le populaire dans tous ses états
- Le sens des mots
- Le Tiers-Livre
- Learn WordPress.com
- lignes de fuite
- Liminaire – blog de Pierre Ménard
- Lorette Nobécourt
- Métaphysique Ontologie Esprit
- Métronomiques
- même si
- mo(t)saïques
- Mot à maux
- Nervures et entailles
- Patrice Beray
- Paumée
- poezibao
- Polygone-portail
- Promenades en ailleurs
- Recours au poème
- science étonnante
- strass de la philosophie de Jean-Clet Martin
- Sylvano S/B
- terres de femmes
- WordPress Planet
- WordPress.com News
Rubriques de Kiki Soso Largyalo
-
Rejoignez les 289 autres abonnés
Que faisons-nous de nos vies?
Pour l’instant, de toute cette « rentrée littéraire », je n’ai lu qu’un seul roman : « Le quatrième mur », de Sorj Chalandon. Et si c’était l’un des seuls qu’il faille lire ? je veux dire simplement : l’un des meilleurs (car il n’y a bien sûr pas d’obligation en la matière… pas de livre qu’il « faudrait » lire). Qu’est ce que « le quatrième mur » ? c’est ce mur fictif, mais bien réel, qui sépare toujours les acteurs d’une pièce de leurs spectateurs, un mur de verre qu’en dépit de tous les efforts faits (notamment des trucs de mise en scène comme de faire monter les spectateurs sur scène ou, au contraire, de faire circuler les acteurs dans le public) on ne brise jamais. Alors à quoi bon ? A quoi sert le théâtre si on ne parvient pas à faire que ce qui se joue sur scène puisse entrer de plain pied dans le réel ? … si ça n’a pas d’impact, si ça ne change rien aux situations réelles ? comme cela semble être le cas. C’est sans doute ce que s’est dit le personnage central, Georges, du roman de Sorj Chalandon. Avant Georges, il y avait eu Samuel. Le premier. Le premier à avoir pensé que le théâtre pouvait changer les choses. Samuel est un homme de théâtre grec, qui a connu la période des colonels, a participé à de courageuses manifestations contre ce régime : on se souvient notamment de l’occupation de l’Ecole Polytechnique par les étudiants avant que la police ne les déloge. Samuel y était. Ensuite il s’était réfugié à Paris. Nous étions dans les années post-soixante-huit, Georges était gauchiste, il faisait le coup de poing contre les groupes d’Assas (Ordre Nouveau, les fachos de tous poils, entre autres des Longuet et des Madelin…). La faiblesse du livre est de s’étendre un peu trop sur ce passé. Chalandon a beau insister sur le caractère dérisoire de ces guéguerres (après tout, les CRS n’étaient pas des SS… loin s’en faut), il n’empêche qu’il leur accorde un bon quart du livre, ce qui est beaucoup… mais peut-être est-ce exprès, après tout, pour nous faire sentir le contraste qui existe entre une fausse et une vraie guerre… La vraie guerre, on ne va pas tarder à la connaître, même s’il faut attendre la page 107. Cette vraie guerre, c’est celle du Liban, bien entendu. Les Palestiniens se sont installés dans Beyrouth. Le pouvoir libanais vacille. La société libanaise éclate. Phalangistes, chiites, sunnites, palestiniens, druzes s’affrontent, tous à partir de leurs bastions. Samuel a voulu tenter une entreprise de paix : le théâtre pourrait servir à cela. Faire en sorte qu’au moins lors d’une trêve de la durée d’une représentation, les armes se taisent, des membres de toutes les communautés se réunissent dans la magie du spectacle. Et quel spectacle : il s’agirait de leur jouer l’Antigone d’Anouilh. Antigone serait Palestinienne, Créon serait maronite, ses gardes chiites, Hémon, l’amoureux d’Antigone, un Druze etc. Il y aurait aussi une Arménienne et une Chaldéenne. Quelle plus belle pièce qu’Antigone en la circonstance, qui dit la révolte pure d’une sœur face à la violence des hommes, elle qui refuse que le pouvoir (son père, Créon), pour des raisons d’état, n’accorde pas à son frère mort une sépulture honorable. Si Georges est obligé d’entreprendre le voyage du Liban pour tenter de réaliser ce projet, c’est que Samuel se meurt dans une clinique parisienne, et qu’il lui a fait le serment d’accomplir cette mise en scène. Au moment où Georges arrive à Beyrouth, il met le pied dans la fournaise. Son chauffeur de taxi druze est de bonne composition : il l’emmènera où il voudra, affrontera les snipers d’un bord ou de l’autre quand il le faudra. Comme les pièces d’un puzzle, laborieusement, la mise en scène prendra forme et les rôles seront distribués. On trouvera un vieux cinéma, installé à cheval sur la ligne de front, où le jour dit, le 1er octobre 1983, pourra avoir lieu la seule et unique représentation. Evidemment, tout ne s’est pas fait sans mal, il aura un peu fallu trahir Anouilh, mettre un peu d’huile dans les rouages, avoir accepté que l’un dise que le vrai héros était Créon, qu’Antigone, bien fait pour elle, payait de sa vie sa désobéissance etc. mais l’un dans l’autre, cela allait se faire. Georges pouvait retourner un temps chez lui, retrouver Aurore, la femme connue lors de ses interventions féministes dans les amphis de Jussieu, et retrouver la petite Louise, l’enfant qu’ils ont eue ensemble. Puis revenir pour la représentation. Hélas, comme tout un chacun le sait, le 1er octobre 1983 vient après l’intensification de la guerre liée à l’entrée brutale d’Israël au Liban, couronnée par les massacres de Sabra et Chatila, en septembre. Ce qui vient après, dans ce roman, est tout horreur et enfer. Les bombardements d’abord, qui touchent les hôpitaux, où Georges a voulu aider notre Antigone, infirmière, et d’où il ressort les yeux brûlés. Le fracas des bombes résonne dans ces pages comme rarement on a pu l’entendre à la lecture d’un texte. Ensuite, le massacre. Inutile de résumer. Aller lire le livre aux pages 259 à 270 pour savoir. Et puis toutes les horreurs de la guerre, exécutions sommaires, écrasements par les tanks, enfants embrochés, bébés jetés aux chiens, on en passe et des plus horribles. Antigone n’aura jamais lieu. Georges rentrera au pays, traumatisé à jamais. En réalité, Georges est devenu fou. Je ne vous raconte pas la fin…
Ce livre intense pose évidemment de multiples questions. Je sais bien (cf. la discussion avec P. Engel suite à mon billet sur la connaissance littéraire) qu’un roman sera à jamais impuissant à nous rendre réellement « l’effet que ça fait », par exemple ici l’effet que ça fait d’être mêlé à une guerre atroce, de recevoir des bombes sur la tête, d’être témoins de massacres, de perdre des gens que l’on a aimés, je sais bien aussi que, comme le disait crûment L.N. en mai de cette année, « finalement, les autres, on s’en fout », sous-entendu : les malheurs qui arrivent aux autres ne sont jamais les nôtres. Et pourtant… Il faudrait ici expliquer la manière dont on reçoit ce genre de roman. Le quatrième mur n’est pas seulement au théâtre. Il est de façon plus générale dans la littérature. Je lis ces choses affreuses pendant que je suis confortablement installé dans un fauteuil de TGV, ou à la terrasse d’un bistrot parisien devant un café ou une bière. Faut-il croire que les œuvres se consument, chacune dans sa bulle, du fait d’être lues ou regardées, et qu’il n’est pas d’autre destinée pour elles ? Alors, elles seraient vaines, bien sûr, comme est vaine l’entreprise de vouloir monter Antigone sur le théâtre de la guerre réelle. En somme, l’œuvre est aussi étrangère à la réalité qu’elle décrit (une guerre jouée n’est jamais une guerre réelle) que le lecteur demeure à jamais étranger à l’œuvre, et donc à cette réalité. Mais pourquoi lit-on ? Pourquoi va-t-on au théâtre ? Au cinéma ? (dans le même genre, on se souvient du film mémorable de Denis Villeneuve d’après la pièce de Wajdi Mouawad, « Incendies »). Le monde est-il un conglomérat de bulles, qui ne communiqueraient pas entre elles, ou alors seulement par le biais des images ou des rêves ? Qu’apprenons-nous en lisant « le quatrième mur » qui ne soit pas déjà su, au moins par toute personne ayant suivi à peu près l’actualité du Proche-Orient depuis une quarantaine d’années ? Nous ne percevons peut-être que fugitivement des semblants de réponses à ces questions : quand nous le faisons, nous sentons qu’il y a un moment où nous sommes confrontés à nous-mêmes : qu’est-ce que j’aurais fait, moi, à la place de tel ou tel ? Je rejoins ici un peu la position de P. Engel concernant le roman : le personnage de fiction est un exemple, une sorte de prototype dont la présence suffit à elle seule, même couchée dans les pages du livre, à indiquer une direction. L’aurions-nous suivie ou en aurions-nous suivi une autre ? Nous sommes en quelque sorte, un frêle instant, hissés à la hauteur de l’évènement.
En intitulant « La connaissance inutile » l’un des livres qui composent sa trilogie sur Auschwitz, Charlotte Delbo a voulu mettre l’emphase sur le fait que, quoiqu’on dise ou écrive, la connaissance apportée par l’expérience des camps (on pourrait ajouter celles des guerres et des massacres) était inutile, au sens où elle n’allait servir à personne, et c’est en partie pour cela sans doute qu’elle a retardé la publication de son récit pendant vingt ans. A quoi bon ? et pourtant, elle publie le livre, après coup. Et elle l’assortit de cette exhortation :
Je vous en supplie
Faites quelque chose
Apprenez un pas
de danse
quelque chose qui vous justifie
qui vous donne le droit
d’être habillés de votre peau et de votre parole
apprenez à marcher et à rire
parce que ce serait trop bête
à la fin
que tant soient morts
et que vous viviez
sans rien faire de votre vie
Comme si, en fin de compte, tout cela n’était qu’un intense appel à la vie, comme si les meilleurs romans étaient ceux qui ne faisaient rien d’autre que susciter en nous une exigence de vie plus grande, plus ouverte, plus abondante, même (et peut-être surtout) quand ils portent sur le plus tragique de l’Histoire. En somme, la finalité de l’œuvre serait éthique. Nous apprendrions par elles à être plus exigeants au sujet de la qualité de nos vies… Et à quoi riment en effet les mensonges et les compromissions, toutes les petitesses, comparés à tant de souffrance et à tant de morts.
Publié dans Livres
Tagué Antigone, Jean Anouilh, Liban, Sabra et Chatila, Sorj Chalandon
Un commentaire
Supplément au voyage d’Italie
Souvent j’ai entendu parler du marché de la porta Palazzo, à Turin, présenté comme le plus grand d’Europe à ciel ouvert. Des gens de Grenoble, me disait-on, affrétaient des cars pour aller y faire leurs emplettes. En ce samedi de septembre, on aurait pu se sentir ailleurs même qu’en Italie. Les couleurs, les cris et les rires se mélangeaient sous un ciel qui s’alourdissait. Des légumes et des fruits comme rarement on en vit…
Un blogueur nous a quittés
Pendant que j’étais à Milan, un message m’est parvenu, commentaire laissé sur mon dernier billet de blog : on m’annonçait la disparition d’un blogueur et non des moindres, un qui tenait chronique depuis longtemps sous le titre de MO(T)SAIQUES-2 pour donner des revues de films très documentées, des articles sur la toponymie et des billets engagés où il dénonçait l’intolérance, le racisme et la haine, un érudit inconnu comme il en est tant (heureusement) et que l’on n’a de chance de rencontrer que par le hasard des échanges sur le web. JEA, puisque c’est de lui qu’il s’agit, me tendait amicalement la main de temps en temps par l’effet d’un discret commentaire sur ce blog, agissant tel un clin d’œil, pour approuver, ou pour me signaler telle ou telle source où je pouvais approfondir mon savoir (comme sur Camille Claudel récemment). Qui était-il , quel était son visage, quel âge avait-il, de quoi avait-il occupé son temps de vivre jusque là, je ne le saurai jamais. Je sais juste qu’il devait être belge, d’après ses références, et vivre peut-être du côté de Namur. Son blog est une encyclopédie. A lui seul il dément les avis parfois très négatifs proférés à l’encontre de l’activité du blogging, dénoncés avec amertume par ce pourtant autre excellent blogueur qu’est Pascal Engel. Non, le blog n’est pas un déversoir de pensées à peine formulées sans soucis de vérité, un mode d’expression qui n’engagerait pas, en tout cas pas à la recherche du vrai. Le blog n’est pas juste une manière d’échanger dans un esprit fun, avec des commentaires convenus ou bien au contraire haineux quand ils sont anonymes. JEA avait souscrit à un Mouvement contre le Discours de H@ine. Son blog faisait (fait encore ?) partie de cette constellation de sites internet dont un court échantillon figure dans ma blogroll ci-contre qui n’ont d’autre finalité que d’exprimer d’une manière en général des plus modestes et toujours honnête une pensée ou une émotion qu’ils croient utiles à communiquer, afin que se perpétuent les vertus liées à l’écriture et à l’échange.
Plus de souvenirs que si j’avais Milan
Escapade milanese… ne pas confondre avec escalopes, ces dernières étant enrobées d’œuf et de panure, trempées dans l’huile chaude. Milan, c’est la porte à côté. Le 11 septembre 1811, il y a presque deux cent deux ans jour pour jour, Stendhal écrivait : « Aujourd’hui j’ai vu sans plaisir l’Ambrosienne, la Cène de Léonard, Saint-Celse etc. Je n’ai trouvé de bon pour moi qu’une cariatide (celle qui se trouve à droite en entrant à Saint-Celse). Je reverrai la Cène et écrirai mon article dans le réfectoire même ». Sans plaisir ? Probablement parce qu’il est amoureux et que sa dame, une certaine Mme de Pietragua ne répond pas à ses avances (ou pas assez) … Quant à La Cène, il ne la voyait probablement pas comme elle est restaurée aujourd’hui, au Cenaclo Vinciano, qui touche à l’élégant édifice de Santa Maria delle Grazie.

Les durées de visite sont chronométrées, un quart d’heure c’est tout. Avant cela, une guide vous fait une présentation générale, elle théâtralise la chose, en somme, puis elle vous fait entrer, et c’est comme si elle vous dévoilait d’un coup l’une des plus grandes merveilles du monde. La peinture du Vinci, qui n’est pas une fresque (a fresco) mais au contraire une œuvre a secco, – d’où sa fragilité – puisque le maître disposait de peu de temps pour exécuter ce que lui demandait Ludovic Sforza, duc de Milan, est sur le mur à droite en entrant, elle baigne dans une douce pénombre bleutée. Les personnages sont répartis par groupes de trois autour du Christ dont la tempe droite reçoit le point de rencontre des lignes de fuite. Seul Judas est mal éclairé. Leonard s’est beaucoup concentré sur le langage des mains. Tel les pose à plat sur la table en signe de franchise, tel autre les fait virevolter comme des points d’interrogation qui s’élèveraient dans l’air soudainement raréfié, ils sont stupéfaits de ce qu’on leur annonce, que l’un d’eux a trahi. Lorsqu’on recule, se déplaçant vers la fresque assez médiocre qui décore le mur d’en face (d’un peintre lombard de la fin du XVème), on voit l’espace se creuser, les lignes fuir vers le lointain. Le destin de l’Occident part se fixer quelque part, dans un ciel immuable.
A Brera, Raffaello Sanzio nous donnera une toute autre illusion d’espace, là où un grand prêtre consacre le mariage de Marie et de Joseph devant un temple circulaire qui ne ferme pas l’accès à l’horizon, au contraire, puisqu’une porte est ouverte et communique avec l’au-delà de l’édifice : un ciel pur et serein. Les prétendants déçus sont au premier plan. L’un d’eux, de rage, rompt le bâton qui devait servir à son élection par Marie, son bâton à lui, contrairement à celui de Joseph, n’a pas fleuri… (le malheureux…)
Pour Le Caravage, il n’est d’espace que celui créé par les rapports entre personnages. La tête du Christ encore au milieu, puis au premier plan les deux pèlerins d’Emmaüs, qui l’ont reconnu et qui n’en reviennent pas, puis formant l’angle supérieur droit du triangle, le couple d’aubergistes, étonnants de vérisme. Le reste est plongé dans l’obscurité, sauf deux miches de pain et un broc d’eau.
Milan capitale du design. Rossana Orlandi ouvre ses grilles au visiteur au numéro 16 de la via Matteo Bandello pour une visite quasi privée dans les pièces d’un vaste local qui ressemble à une fabrique. Dans la cour, fauteuils en rondins, bancs en tiges de bambou inégales, sièges de jardin faits de plaques métalliques utilisées par le génie militaire, casiers d’usine en fer transformés en armoires. Lampes faites de vieux livres, bureaux d’architecte flottant suspendus à des crochets aériens, assiettes cassées puis recomposées…
FORMA, superbe centre d’expositions photographiques : Martin Parr, Sebastiao Salgado… dans un quartier encore populaire, case di ringhiera c’est-à-dire maisons à balustrades, où l’on sent toutefois un début de gentryfication… C’est à deux pas des canaux : I Navigli, où des petits ponts, moins beaux que ceux du canal Saint-Martin (quand même !) servent toutefois à des rencontres et à de jolies photographies.
Le soir même, on est à Turin. Ses rues tracées au cordeau entre des palais néo-classiques, des places agrémentées de fontaines et des galeries monumentales, cafés du XIXème siècle immortalisés par les grands politiques (Cavour, Mazzini, plus tard Gramsci) les poètes, romanciers et philosophes (Nietszche, Pavese…). L’extraordinaire Mole Antonelliana abrite le Musée du Cinéma… Autant dire palais de l’illusion. On nage en plein rêve pendant des heures, entre alcôves consacrées aux stars, aux techniques de montage et à toutes les facettes de la fabrication d’un film. L’exposition temporaire actuelle
est consacrée à Martin Scorsese, occasion de réviser nos connaissances et de comprendre l’unité d’une œuvre de cinéaste, qui part du thème de la famille, se nourrit de culture catholique et peint des pages d’histoire (Les gangs de New-York, Hugo Cabret ou l’Aviateur). On constate ainsi combien le cinéma, produit industriel, fait pour nous conter des histoires, revêt, quand il est exposé, diffracté en somptueuses photographies bistres, noires ou colorées, une dimension de Grand Art d’une infinie complexité. Ce genre de musée, dont il existe trop peu d’exemple, restitue ainsi au cinéma toute sa grandeur artistique. Godart ou Scorsese, Vischonti ou Truffaut prennent place aux côtés de ceux qui ont fait les fresques de la Sixtine comme les perspectives de la Cène.

Le GAM enfin classe quelques chefs d’œuvre de l’art contemporain selon les thèmes de la nature, de l’éthique, de l’infini et de la vitesse. A la nature ne saurait échapper l’œuvre de Giuseppe Penone, dont on a décidément beaucoup parlé cet été (et auquel Jean-Christophe Bailly consacre une belle analyse dans le dernier numéro du journal « L’impossible »), et dont un tronc couché marque l’entrée du musée sur la rue, de nouveau un de ces fameux arbres qui, cette fois, au lieu de montrer un chemin vertical, marque un moment d’équilibre tendu, l’arbre fétu de paille projeté dans l’espace. A l’intérieur du musée, d’extraordinaires amas de peinture signés Anselm Kiefer (où le paysage de montagne est troué par des explosions de minium), un tableau amusant d’Otto Dix, des pièges tendus par Pistoletto (encore des illusions et des jeux de miroir), une drôle d’installation signée Giuseppe Marianello faite d’un long bout de bois bleu de Klein tenu en équilibre par un oiseau d’un côté et un minuscule personnage de l’autre, d’où pend un fil qui alimente trois petits pots de peinture, un bleu, un orange, un vert. Et en ce moment l’exposition temporaire de Nicola de Maria qui est une féérie de couleurs. On pourra juste méditer longtemps sur les barrières entre l’infini et la vitesse par exemple. Le mouvement circulaire d’un vortex de chaises en mouvement n’est-il pas aussi symbole de l’infini ? Quant aux tables de Pastore, reproduites par Niepolo, machines fictives pour résoudre les problèmes de logique posés par Aristote… est-ce de la vitesse ? Ne faudrait-il pas créer une autre catégorie ? Le nombre et la logique aussi sont dans l’espace.
« Je hais l’indifférence »
En 1917, Antonio Gramsci écrit un texte qui commence par ces mots : « Je hais les indifférents ». Et il développe par ces autres mots : « Ce qui advient, n’advient pas tant parce que quelques-uns veulent que cela advienne, que parce que la masse des hommes abdique sa volonté, laisse faire, laisse s’amasser les nœuds que seule une épée pourra ensuite trancher, laisse promulguer les lois que seule une révolte pourra ensuite abroger, laisse arriver au pouvoir les hommes que seule une mutinerie pourra ensuite renverser […] Il semble que la fatalité emporte les choses et les hommes, il semble que l’histoire ne soit qu’un énorme phénomène naturel, une éruption, un tremblement de terre, duquel tous sont victimes, ceux qui l’ont voulu et ceux qui ne l’ont pas voulu, ceux qui savaient et ceux qui ne savaient pas, ceux qui avaient eu une part active et ceux qui étaient indifférents. Et ces derniers se fâchent, voudraient échapper aux conséquences, ils voudraient qu’il soit clair que non, ils ne voulaient pas cela, que non, ils ne sont pas responsables. Certains se mettent à pleurnicher de manière pathétique, d’autres blasphèment de manière obscène, mais rares sont ceux qui se demandent : et si moi aussi j’avais fait mon devoir, si j’avais tenté de faire valoir ma volonté, mon avis, est-ce que ce qui s’est passé se serait passé ? »
Il est difficile d’endosser totalement ce texte aujourd’hui compte-tenu des désillusions multiples que plusieurs générations ont pu connaître depuis qu’il a été écrit. Que faire ? Le militant de base d’un parti dit « de gouvernement » se sent probablement noyé, dépassé, tant les impératifs qu’on lui renvoie sans cesse contre ses aspirations légitimes semblent commandés par une « raison supérieure ». Il n’est plus guère là que pour manifester sa « foi », et parfois sa mauvaise humeur. Le militant de base d’un parti avant tout contestataire sait que son action n’est tout au plus qu’une piqûre de guêpe administrée aux gouvernants. Il ne se fait pas d’illusion, ou alors s’il s’en fait… cela peut être grave et il s’expose lui-même à d’amères désillusions. Nous sommes renvoyés sans cesse à ce que nous sommes : des spectateurs. Tantôt nous applaudissons, tantôt nous pleurons, voire… nous pleurnichons comme le dit Gramsci. D’où vient que des évènements, comme le résultat d’une élection par exemple, nous mettent dans des états de fièvre ? Si ce résultat nous apparaît favorable, nous devons bien savoir que, même si nous pensons avoir fait le meilleur choix rationnel, la suite ne sera jamais à la hauteur de nos rêves et fantasmes. Evidemment, s’il nous est défavorable, nous pouvons craindre et sentir de la tristesse, comme au cinéma face à la disparition du héros, voire pire : comme au match, devant la défaite de « notre équipe ». Notre « vie citoyenne » est-elle à ce point déconnectée de l’action publique qu’elle ne s’incarne plus que dans des émotions, des hauts et des bas ressentis au gré des annonces qui nous réjouissent ou nous attristent ?
Aujourd’hui, dans le monde, nous sommes témoins, par le truchement des images, des pires atrocités. Nous avons vu des vidéos de ces enfants syriens asphyxiés, dont le corps encore tremblait ou bien qui étaient brandis comme des poupées de chiffon face aux caméras. Nous avons vu des hommes et des femmes écumant de bave en train de mourir. Nous savons que l’usage des armes chimiques est interdit par les conventions internationales. Nous voyons bien qu’il y a une différence entre des guerriers exécutés par d’autres guerriers (comme le montre une image qui circule aujourd’hui dans la presse américaine) et l’extermination gratuite de civils par les gaz, pour rien, ou juste pour réprimer (on dit qu’Assad aurait voulu se venger d’une tentative d’attentat perpétrée contre lui). Dans notre Assemblée Nationale, on parle, on finaude. Tel nargue le président qui, dit-il, « se mettrait à la remorque des Américains », tel autre dit qu’il est urgent de ne rien faire.
Il n’est pas question de jouer les chevaliers vengeurs, ni de faire la guerre à tel ou tel en escomptant sa défaite. Il est juste question de faire en sorte que cela n’aille pas trop loin, qu’on montre son refus de moyens aussi horribles. Un obus sur un palais présidentiel est, dit-on, une façon de faire réfléchir. Mais rien ne se fera, ou alors si tard, si symboliquement… ce qui d’ailleurs détruira l’argumentation de tous ceux qui font semblant de croire qu’une fois de plus, les Américains ont manigancé ce coup-là pour avoir des prétextes d’intervention. Intervenir pour quoi ? C’est justement parce qu’il n’y a pas de raison d’ordre économique à intervenir que les USA n’interviendront (peut-être) pas, et les efforts méritoires et courageux de Hollande se heurteront au mur de l’indifférence.
Nous revoilà donc à l’indifférence. Dans la situation où nous sommes, nous sommes condamnés à déléguer notre capacité d’agir à nos gouvernants, c’est décevant, c’est frustrant, mais au moins… qu’on les approuve lorsque leurs intentions nous semblent bonnes.
Un danseur dans la nuit
Vers 4h du matin, C. a plié son pyjama, revêtu son jeans, son tee-shirt à manches longues, chaussé ses baskets et calé sa lampe frontale : elle partait en expédition, de l’autre côté de la rivière Dranse et ce, dans un but bien précis. J’ai juste émis un grognement du fond de mon sommeil. Shame on me. Quand le jour s’est levé, elle était de retour. Elle avait vu ce qu’elle voulait voir. D’après son récit, elle était montée toute seule dans le terrain boueux à flanc du massif du Dolent, jusqu’à la bifurcation indiquée par de petits panneaux jaunes entre le chemin de Ferret, celui de La Peule et celui de La Fouly, au lieu-dit Planpro. Dans la nuit, elle a rejoint un autre individu matinal, animé par la même fièvre. Vers 5h 15, elle a alors vu, de ses yeux vu, un homme jeune, presqu’un gamin, a-t-elle dit par la suite, qui dévalait la pente à toute allure, en sautillant comme un danseur a-t-elle dit aussi. Un danseur dans la nuit. Qui portait un petit bonnet, tel un lutin. Elle avait l’appareil photo pour saisir un instant de ce passage de feu-follet, mais las, il n’en est sorti qu’un tas d’herbe dans un halo de lumière. L’apparition était, parait-il, irréelle. L’autre individu, près d’elle, s’est précipité aux devants de l’arrivant venu du ciel : « c’est toi, Xav’ ? c’est bien toi ? dis ? », et l’autre lui a répondu en rigolant : « mais oui, c’est bien moi, j’t’avais dit qu’j’étais en forme ! ». C. a applaudi, lui a dit « bravo ! » et Xav’ a répondu, avec le sourire toujours : « merci, super ! », et il s’est enfoncé en contrebas dans la nuit noire. Au poste de contrôle de La Fouly, il avait seize minutes d’avance sur son poursuivant, il venait d’effectuer 108 kilomètres et il lui en restait soixante à parcourir jusqu’à Chamonix. Xav’ a sauté le ravitaillement de Vallorcine. Il est arrivé à Cham’ à 13h04. Il venait d’accomplir le tour du mont Blanc en 20h 34 mn, après être passé par huit cols à plus de 2000 mètres.
D’art en Arles (3) – Davies, Gonin, Hugo, Tillmans
Autre lieu, autre ambiance, la plus grande partie des expositions de ces rencontres internationale d’Arles est installée dans la friche industrielle abandonnée par la SNCF, en marge de la ville, et pompeusement nommée « le Parc des ateliers ». On passe ici des ateliers de chaudronnerie, à ceux de mécanique ou des forges. Locaux souvent en ruine, séparés par des cours cimentées, sans ombre, avec au loin, pour se repérer juste ces petits panneaux bleus munis de numéros.
Au numéro 12, atelier des forges, par exemple, se situent John Davies et Antoine Gonin, le premier, anglais, faisant œuvre de témoignage sur les conséquences sociales de la désindustrialisation, et le second, français, proposant des compositions abstraites à partir de paysages bien réels. L’exposition de Davies ne pourrait mieux tomber qu’en ces lieux, eux-mêmes témoins d’une désindustrialisation… Toutefois l’exposition n’ouvre pas tant sur ce thème que sur d’impressionnantes vues de la Cumbrie, montagnes désertes battues par le vent, parcourues de sentiers à flanc qui vont se perdre dans le lointain, semblables aux mêmes sentiers qu’on voit dans les Andes ou dans l’Himalaya, reliant des alpages ou parcourus seulement pas quelques ermites. Ensuite viennent les villes et les chantiers, Birmingham, Manchester, petites cités minières du Pays de Galles (me rappellent Neath, bourgade noire et perdue où, jeune auto-stoppeur, j’échouai un jour d’été 1967, sous la pluie battante, heureusement recueilli par une famille effrayée de mon état dégoulinant, « Oh ! Gracious Lord ! » disait la femme), les cheminées des maisons, toutes les mêmes, se répétant à l’infini au point qu’on ne sait plus très bien si ce sont des cheminées ou des pierres tombales. Davies a aussi photographié la France, des pans entiers de villes et de villages déserts car abandonnés par la majeure partie de leur population ouvrière, ainsi le cinéma de Côsne-sur-Loire, malgré sa forme accueillante (en arrondi), donne-t-il l’air de ne plus accueillir grand monde… Sisteron est là aussi, telle que je ne l’ai jamais vue (or, pourtant je sais très bien d’où cette photo est prise…) l’éperon montagneux auquel s’adosse un quartier de la ville apparaissant monstrueux, prêt à cisailler les maisons fragiles en bordure de la Durance.


Antoine Gonin, lui, n’a pas cette vocation de témoignage : les paysages sont pour lui des toiles abstraites, qu’il reproduit sans manipulation. Un champ de bouchots devient un dessin à l’encre qui pourrait être signé Michaux, une forêt en hiver est une feuille de papier Canson striée à la plume aiguisée.

Autre atelier, autre perspective sur la photographie contemporaine : Pieter Hugo, artiste sud-africain, s’interroge sur le racisme et l’apartheid en réalisant des portraits obtenus par un procédé très particulier, qui convertit les photos couleur en noir et blanc et manipule les canaux colorés de manière à accentuer les pigments (mélanine). Il n’y a plus guère alors de différence entre un portrait d’une personne de peau « blanche » et une de peau « noire » : tout cela est une question de filtre. Belle illustration de ce que c’est le filtre que nous adoptons dans notre regard qui fait la différence, et non une prétendue objectivité du fait racial (me revient en mémoire une tribune récente de Nancy Huston dans le Monde – encore une fois où elle aurait mieux fait de se taire – où elle prétendait nous ouvrir les yeux sur une réalité incontestable, celle des sexes et des races…).
Et puis de qui faudrait-il parler encore ? de Wolfgang Tillmans, à l’atelier de chaudronnerie, dont on peut se demander ce qu’il fait là, vu qu’il fait principalement de la couleur… mais il faut dire dans des formats gigantesques, avec une netteté envahissante, nous propulsant au cœur d’une rue indienne ou d’un marché africain plus grands que nature, nous imposant phares de voiture et carrosseries luisantes non sans une certaine agressivité.
Et puis tant et tant encore, mais la longueur de la journée nous laisse sur les rotules… Sa fin marque celle de la fournaise, un souffle de vent un peu chaud tombant enfin des hauts platanes. La dernière photo ne sera aucune de celles que l’on peut voir exposées, mais celle-ci, de l’atelier des Forges.
Rencontres foisonnantes, propices à la réflexion, qui devraient être ouvertes au plus grand nombre, ce qui serait le cas si les entrées étaient moins chères : le « pass » journalier est à 28 euros, avec réduction, pour étudiants, chômeurs etc. à 23 euros. La plupart des étudiants et jeunes travailleurs ne peuvent pas se payer ça. En plus, aucune liberté n’est accordée pour éventuellement revenir dans une exposition qu’on a déjà visitée mais pour laquelle nous aurions un petit remord, ou simplement l’envie de revoir ce qui nous a plu. Les cerbères sont impitoyables : votre « pass » sera annoté, ce qui vous empêchera de revenir. Rencontres passionnantes, mais si, d’aventure il nous prenait de lui appliquer la méthode critique prônée par Alfredo Jaar (qui met en parallèle la série des couvertures de Newsweek et la chronologie des évènements au Rwanda : le magazine parle d’autre chose, détourne le regard), ne pourrons-nous pas dire, dans dix ou vingt ans, que bien peu de place y était accordée à la gravité des évènements partageant leur actualité. Quid de Fukushima et de ses trois cent tonnes d’eau radioactive déversées chaque jour dans le Pacifique et de ses trois réacteurs en fusion ? Quid bien sûr de la situation au Moyen Orient et dans les pays arabes ? Quid des décisions d’une gravité exceptionnelle prises par les divers gouvernements occidentaux, abandonnant définitivement tout objectif de lutte contre le réchauffement climatique, envisageant sereinement de mettre un terme aux dernières réserves naturelles pour y exploiter impunément pétrole et gaz de schiste ?
Publié dans Art, Photographie
Tagué Antoine Gonin, John Davies, Nancy Huston, Pieter Hugo, Wolfgang Tillmans
2 commentaires
D’art en Arles (2) – Bourdin, Sugimoto, Larrain
Continuons notre cheminement dans les rues d’Arles, jusqu’à l’espace Van Gogh. Là, se situent deux artistes très différents : le japonais Hiroshi Sugimoto et le français Guy Bourdin. Guy Bourdin est connu pour ses photos de mode, publiées notamment dans le magazine Vogue. Il est supposé être celui qui a révolutionné ce genre de photographie en installant la mode dans des mises en scène choc, expressives et même expressionnistes, avec couleurs saturées et rimes visuelles intéressantes. L’originalité de cette exposition-ci, cependant, est ailleurs, elle réside dans la divulgation d’un trésor découvert par une galeriste folle de Bourdin qui, un jour, eut la permission de fouiller dans le grenier de la famille, d’où elle sortit des dizaines de cartons contenant des petites photos couleur sépia où déjà s’annonçait l’artiste futur, et qui nous restituent tout l’univers des années cinquante.
Plus ambitieux (à mon goût) est Hiroshi Sugimoto, sans doute l’artiste qui domine ces rencontres, avec l’autre chilien : Sergio Larrain.
« Révolution », a pour titre l’exposition présentée en l’église Sainte-Anne. Non au sens politique, mais au sens tout banal que… la Terre tourne et qu’à chaque tour, nous avons bien une révolution. Si les installations d’Alfredo Jaar déroutaient nos habitudes de voir les photographies qui prétendent montrer l’actualité, les grands formats de Sugimoto nous déstabilisent, eux, dans notre rapport à l’univers physique, au cosmos, la lune et les étoiles.
« Longtemps, – dit-il – j’ai aimé grimper sur des falaises et observer l’horizon, là où la mer rencontre le ciel. Un jour, alors que je me trouvais seul au sommet d’une île isolée dans des mers lointaines, l’horizon englobait tout mon champ de vision et j’ai eu un court instant l’impression de flotter au-dessus d’un vide incommensurable. C’est à ce moment-là seulement, lorsque j’ai vu l’horizon m’encercler, que j’ai véritablement ressenti que la terre était un globe saturé d’eau ».
Sugimoto photographie donc l’horizon, depuis un point de vue en général élevé, au-dessus de la mer. Comme il ne veut pas être importuné par le passage d’un bateau, il part s’isoler au bord de mers lointaines, Terre-Neuve, Arctique, Mer rouge, Mer de Chine, et là, il peut tenter de capter cette impression extraordinaire de flotter dans l’espace, hors de la Terre. Et comme il plante ses photographies à la verticale, de sorte que l’horizon devienne un trait droit qui monte vers « notre » ciel, nous sommes encore plus déstabilisés, mis en lévitation, devenus par la magie d’une exposition, astronautes à bord d’un Apollo …

L’autre « grand » de ces rencontres est Sergio Larrain, chilien, mort l’an dernier dans un isolement complet qu’il a sciemment recherché. Sa période de photographie professionnelle fut relativement courte (des années cinquante aux soixante), après quoi, dans une attitude de farouche opposant à tout système et surtout à la commercialisation de l’art, il a fait un choix d’ermite, se retirant dans le désert chilien, passant par des phases de drogue, d’hallucinations, de yoga et de recueillement mystique, jusqu’à, apparemment, connaître la sérénité d’une retraite où personne ne pouvait le joindre. Quelques opiniâtres admirateurs arrivèrent néanmoins à forcer sa porte, à en rapporter des enregistrements et même un petit film, mais ce fut toujours à une condition : qu’on ne photographie jamais son visage. Ainsi est-il mort inconnu, si ce n’est de quelques visiteurs qui en parlent aujourd’hui comme d’un gourou (ceci dit dans un sens non péjoratif). Larrain, visiblement, avait une conception mystique de la photographie, produite selon lui par la conjonction miraculeuse d’un instant, d’un regard et d’une intention. Quand il n’a plus photographié, il a dessiné et colorié des objets ou des moments autour de lui, images qualifiées de « satori » car elles exprimaient la fulgurance d’une vision instantanée. Durant sa période photographique active (pour de grands magazines brésiliens ou pour Magnum), il a rapporté de ses nombreux voyages des vues saisissantes, en noir et blanc, d’un caractère profondément humaniste en même temps que d’une beauté formelle que l’on ne peut arrêter de contempler. La composition des photos, les lignes de force telles qu’elles se combinent, horizontales, verticales, obliques, donnent le sentiment d’un équilibre qui fait de chaque photo un monde en lui-même. Une masure à la vitre brisée et l’ombre d’un arbre déchiqueté, et c’est aussitôt la beauté formelle d’un Mondrian. Une petite fille qui descend un escalier dont la rampe fait un arrondi, sur un fond de tôle ondulée et on croit voir la grâce de l’Art Nouveau. « La danse des démons », à Independencia, Bolivie (1958) vous a des airs d’un Breughel noir et blanc… Cinq marches d’escalier au Macchu Pichu suffisent à rendre la noblesse des monuments incas. Et pour moi, la plus belle de toutes est une photo prise à Pisac (Pérou). Un chemin oblique sur la droite, délimité par un rebord de trottoir qui monte du coin en bas à droite vers le centre de la photo, un trottoir aux pierres rondes et luisantes, un mur blanc occupant la moitié gauche, sur le chemin à droite un chien errant, sur le trottoir à gauche une petite fille assise contre le mur qui tient un écheveau de fils entre ses doigts. Le soleil fait un halo dans l’objectif. Au loin, un paysan courbé monte une côte.


Mais Larrain n’a pas photographié que l’Amérique du Sud. Il a voyagé aussi à Paris ou à Londres d’où il rapporte des photos brumeuses à souhait. Et puis il y a Valparaiso… ses ascenseurs, ses quartiers glauques, les prostituées des bars louches…
Il a laissé ce poéme :
Mon
ombre
entre
et sort
entre l’ombre
des immeubles
et celle des arbres,
sur le trottoir.
En bas sont
les chaussures,
en haut
sont les cheveux ;
entre les deux
ce que j’appelle
« moi »
La monographie (la seule existante) qui est sortie cette année, est le résultat d’un travail acharné d’Agnès Sire, la commissaire de cette exposition, et c’est une merveille.
(à suivre)
D’art en Arles (1) – Giuseppe Penone et Alfredo Jaar
Arles in black, art en noir et blanc, Arles semblant dormir, Arles au coin du Rhône blanc et vert. Arles gitane aux confins des faubourgs gris. Un samedi quand c’est jour de marché et que toutes les places sont prises, que le boulevard des Lices est fermé, qu’il faut aller loin, du côté du musée Arles antique, pour trouver enfin à ranger l’auto rouge. Longer le quai, endroit presque désert, au revers des maisons un peu lépreuses, un peu sales, un peu démolies, mais tellement belles…jusqu’à ce quartier du Méjan (le « milieu »), jusqu’à cette place à laquelle on a donné le nom de Nina Berberova… parce que c’est là que se situe la maison « Actes Sud » et qu’il y a eu une belle histoire entre les éditions du même nom et l’écrivaine russe. Librairie-monde pleine de passages, entre les domaines livresques, comme avec d’autres mondes : le hammam, gardé par une épaisse matrone, donne sur l’intérieur de la librairie, tout comme le petit restau couscous, qui fait terrasse aussi en bordure du quai. Et de l’intérieur de la librairie aussi, on passe directement au lieu d’une chapelle qui expose les photographies de Giuseppe Penone. Première station de notre pérégrination parmi les lieux de ces rencontres internationales. Penone, dont on a parlé récemment parce qu’il a « parsemé Versailles d’arbres, de marbres, et d’autres traces » (et dont Dominique Hasselmann a parlé sur son blog), appartient au mouvement de l’Arte Povera. Il propose un retour à ce qu’il y a de plus simple : l’art, le corps, la nature. Il suffit de peu de choses pour faire naître le sentiment de n’être pas seul : la forme d’une main qui épouse un objet absent, l’empreinte d’un corps ayant dormi sur un lit de feuilles, des bras, des membres perdus dans la forêt. Penone fait le relevé méthodique des empreintes de son corps. Il fait des séries, parfois commentées de phrases manuscrites en italien, comme Alpi Marittime, ou Patate, pommes de terre enfoncées dans le noir de la glaise.
Presque de l’autre côté de la rue, en l’église des Frères-Prêcheurs, nous attend une toute autre expérience, avec les séries et installations du photographe chilien Alfredo Jaar, qui annonce immédiatement la couleur (si on ose dire…) : « La politique des images ». Ou : une exposition critique là où règne plutôt l’éloge de l’image. A exprimer verbalement, la chose pourrait sembler banale : oui, nous savons tous qu’une photo n’est jamais la réalité, qu’elle relève d’un point de vue, d’un choix, qui lui-même résulte d’une multitude de paramètres. Quand il s’agit d’une photographie de famille ou d’un charmant paysage, rien de grave à cela, mais quand il s’agit de la prétendue « actualité », alors ce n’est plus pareil : nous sommes face aux processus primaires par lesquels une idéologie s’empare de nous (« nous interpelle en sujet »… comme disait un philosophe devenu sulfureux). D’abord effet de masse (on pense ici aux écrits politiques de Noam Chomsky, comme « Manufacturing Consent », qui disent qu’il suffit d’évaluer quantitativement les messages qui nous matraquent pour comprendre l’effet qu’ils ont) : Où est l’Afrique ? Si vous étalez sur un mur des dizaines de couvertures d’un magazine comme « Life », combien de fois y est-il question de l’Afrique ? Zéro. Si vous prenez Time, vous aurez neuf couvertures en dix ans, qui, toutes, ne parleront que de famine, de sida, d’animaux sauvages ou de drame guerrier.

Une photo peut aussi s’expliquer par son manque, l’information qui manque sur qui l’a prise, sur sa motivation, mais aussi ce qu’elle tait, ce qu’elle désigne comme existant mais qu’on ne voit pas. La fameuse photo de la « situation room » où l’on voit Barack Obama, Hillary Clinton et quelques officiers de haut rang américains totalement absorbés par ce qu’ils voient sur un écran pour nous invisible, lors de la capture de Ben Laden, est ici reprise. Elle côtoie un écran blanc (comme est blanchi d’ailleurs un document qui figure sur la photo, parce qu’il n’est pas déclassifié) qui symbolise ce que nous sommes privés de voir.
Jaar va loin dans la réflexion sur ce que nous pouvons éprouver face aux photographies. Cela m’évoque la discussion récente que j’ai eue, sur ce blog, avec le philosophe Pascal Engel, autour de la connaissance littéraire. On peut se poser le même genre de question avec la connaissance par la photographie. On sait que l’une des réponses est que nous prenons connaissance de « l’effet que cela fait » (d’être une chauve souris etc.) ou du « comment c’est » (Beckett). Mais, dit assez justement P. Engel, nous ne ressentirons jamais ce que la personne qui a vécu l’évènement a vraiment ressenti, elle, en première personne. Il concède cependant que nous pouvons acquérir une connaissance indirecte de cet « effet ». Jaar nous convoque ainsi à une expérience intéressante. Après avoir montré des photos des lieux d’enfermement de Nelson Mandela et avoir rappelé que, lorsque Mandela est sorti de prison, il pouvait à peine voir tellement il avait été soumis à une clarté intense lorsqu’il travaillait sans protection pour les yeux dans une carrière de calcaire, et avoir signalé qu’aucun photographe n’avait photographié ses larmes, Jaar nous expédie au bout d’un couloir noir qui débouche brusquement sur un écran d’une lumière blanche intense qui fait que, nous-mêmes, pendant quelques instants ensuite sommes plongés dans un relatif aveuglement. Là, nous ressentons. Mais pas parce qu’on nous a « montré » (car on ne nous a rien montré), parce qu’on nous a exposés à un grand blanc.
Mais en même temps, cet aveuglement est significatif d’autre chose : d’un aveuglement permanent cette fois, qui est celui dont nous souffrons face à l’abondance des clichés qui nous sont montrés, et qui nous ont rendu, à la longue, insensibles à ce que nous regardons (ayons une pensée pour ces images affreuses que nous avons vues hier sur nos écrans de télévision, montrant les victimes syriennes d’un bombardement chimique. Qu’on puisse montrer ainsi en plein « vingt heures » ces corps qui se convulsent, en train de mourir, ces enfants brandis à bout de bras comme des poupées de son déjà mortes, en dit long quand on sait que rien n’en résultera sur le plan de l’action salvatrice…).
(photo extraite de ce site)
Cela est illustré par le Rwanda Project. Là, Jaar a mis dans des boites noires (« Real Pictures ») une photographie pour chaque boite, qui a été prise peu de temps après le massacre contre les Tutsis. Ces photos représentent des scènes affreuses de cadavres, de têtes tranchées etc. MAIS ON NE DOIT PAS LES VOIR ! Elles sont enfermées dans ces boites et, du reste, un écriteau indique qu’on ne doit pas toucher les œuvres. Seulement voilà, une dame maline ayant décrété que cette interdiction était un piège et qu’on ne devait pas la suivre… les autres visiteurs, ne tenant aucun compte des écriteaux, ont commencé à ouvrir les boites et moi, bêtement, sans réfléchir, j’en ai fait de même (J’aurais dû me renseigner avant de venir, connaître ce photographe etc. cela m’aurait aidé peut-être à être moins crétin). Je n’avais pas pris le temps de réflexion nécessaire, pas encore senti ce que cette exposition voulait nous communiquer. En réalité, ce que montrent les photos est indiqué sur la boite. Jaar fait le pari que, face à notre insensibilité devant la photographie, nous pouvons encore être touchés par le texte. Et du reste, pourquoi aller voir, alors que nous savons ? Nous sommes ainsi mis en face de notre stupidité à vouloir voir à tout prix. La pulsion scopique annihile la réflexion, comme si, en fin de compte, la photographie d’actualité nous empêchait de penser. Belle leçon.
En sortant de l’église, la lumière – la « vraie » cette fois – nous aveugle. Vraiment. Il reste à suivre la rue Fabre jusqu’au bout. Et à essayer d’être moins bête… (à suivre)
PS: en ouverture de son site (à voir absolument!), Alfredo Jaar donne à lire ce poème de William Carlos Williams:
it is difficult
to get the news
from poems
yet men die miserably
every day
for lack
of what is found
there
Publié dans Actualité, Art, Photographie, Villes
Tagué Alfredo Jaar, Giuseppe Penone, nina Berberova
3 commentaires

















