Dignité de la peinture

poliakoff-6Les toiles de Serge Poliakoff exposées en ce moment au Musée d’Art Moderne de la ville de Paris, irradient d’une lumière sourde, ce sont des concentrés de matière lumineuse, des blocs d’une énergie douce qui se répand lentement et diffuse une harmonie toute musicale. Serge Poliakoff est venu de sa Russie natale dans les années vingt, il en a gardé le goût des rouges, des ocres et des jaunes dorés qui baignaient les icônes des églises qu’il fréquentait. Serge Poliakoff faisait lui-même ses couleurs. Il ne cédait jamais à la facilité des couleurs en tube. Il broyait les pigments purs pour en faire sortir l’éclat d’un rouge dense, ou d’un bleu plus léger que les nuages. Au début, Serge Poliakoff ne vivait que de sa guitare : il écumait les tavernes tenues par des Russes blancs et touchait les maigres cachets qui suffisaient à peine pour faire vivre lui, sa femme et son fils. C’est dans un cabaret russe qu’il rencontra Dina Vierny avant qu’elle ne devienne la grande galeriste qui l’exposa aussitôt. Tout de suite après la guerre, il demanda à sa femme, d’origine anglaise, de se rendre chez le célèbre Kahnweiler pour lui montrer un tableau, Kahnweiler répondit qu’il n’aimait pas beaucoup l’art abstrait mais que c’était la première fois qu’il voyait quelque chose de si intéressant. Cela suffit au peintre pour le conforter, le faire continuer à peindre, ce qu’il fit toute sa vie, s’éloignant assez peu de son thème pictural initial, qui consistait dans l’exploration du mystère des formes et de leur interaction avec les couleurs. Certes, à la fin des années cinquante s’observe un changement dans son art : l’architecture autour d’un axe central se dissout, laisse place à une mosaïque. La substance aussi peut changer : passant d’une pâte épaisse à une couleur plus fluide pour donner libre cours à la transparence, jusqu’à ouvrir sur le vitrail. Vers la fin de sa vie, il expérimente encore. Des toiles deviennent plus « impressionnistes », un critique parle même de nymphéas, puis tout revient dans l’ordre, ou plutôt à la forme. Les dernières toiles sont de grandes formes monumentales, comme des symboles ou des totems, immobiles sur de grands murs blancs. La peinture de Poliakoff est dite « silencieuse ». Paradoxe pour un musicien. Mais c’est que toute la musique est passée dans la matière.

???????????????????????????????On l’a compris : superbe exposition. A quand Manessier ? A quand Estève ? A quand Bram van Velde ? Tous ces peintres abstraits qui ont fait la seconde Ecole de Paris. Dans le film remarquable qui termine l’exposition, une critique d’art anglaise fait remarquer ce qu’on doit à la peinture russe à la sortie de la seconde guerre mondiale. Trois expositions importantes eurent lieu vers ces années-là : de Staël, Poliakoff et Rothko, tous trois d’origine russe, tous trois tellement proches dans la façon de faire résonner les couleurs entre elles. On a dit à l’époque qu’ils avaient permis à la peinture de retrouver sa dignité.

???????????????????????????????

Publié dans Art | Tagué , , | 5 commentaires

Il n’aurait pas dû

Non, tu n’aurais pas dû. Ça ne se fait pas. On ne fait pas ça. Tu aurais dû le savoir. Tes chaussures t’ont trahi. Tu n’aurais pas dû venir la nuit en douce, sur un scooter en plus, même que tu n’étais pas seul sur ton scooter, vous étiez deux, l’autre te protégeait paraît-il, mais de quoi ? Hein, de quoi pouvait-il te protéger puisque ça, il n’a pas pu l’éviter. Te protéger de toi-même ? Tu en as bien besoin. Tu me déçois. Je te pardonne pas ce coup-là. Quoi ? Tu dis que les autres te pardonnent déjà ? Mais si c’est vrai alors, ils sont pire que toi, bien prompts à pardonner, mais plutôt à ce que je crois, prompts à se gausser, tu sais, tu devrais te méfier. Tu n’aurais pas dû. Partir à la quête de ton petit plaisir, à la petite semaine. Te borner à cela, ton plaisir, alors que tu avais à faire, que tu n’étais pas n’importe qui. Et as-tu pensé à celle que l’on nomme Valérie ? Quoi ? Tu voulais t’en débarrasser ? Mais tu n’as pas honte ? Crois-tu que l’on se « débarrasse » des gens ? N’as-tu pas le sentiment, là, d’être allé un peu loin, non pas dans la démesure, non, parce que, entre nous, ton affaire est banale. Petite. Toute petite. Non, allé loin dans la grossièreté, la désinvolture, le laissez aller. Ne serais-tu pas particulièrement inélégant ? Quand ils ont dit ça à propos de tes cravates, de tes costumes tire-bouchonnés, j’ai souri, je t’ai soutenu, l’habit ne fait pas le moine, hein ? mais il n’y a pas que l’(in)élégance vestimentaire. Il y a celle des mœurs et des comportements. C’est la plus importante. Et si j’en reviens à celle que l’on nomme Valérie, c’est pour te dire encore que là, tu as été très inélégant. Pire. Te rends-tu compte de son infortune ? De son humiliation ? Tu t’en fiches ? Ca arrive tous les jours, des conjoints bafoués, dis-tu ? Mais as-tu conscience de ce que c’est qu’être bafouée à la face du monde ? Du monde entier ? Même le roi Louis n’en faisait pas autant, dont les maîtresses n’étaient jamais humiliées qu’aux yeux de la Cour, c’est-à-dire d’un petit nombre de personnes somme toute. Mais là, as-tu pensé que non seulement sont au courant tes intimes, tes flagorneurs, tes obligés, tes ministres et conseillers, le concierge de ton palais même, je te concède, mais les vendeurs de légumes sur le marché, mais les chauffeurs de taxi, qui sont en grève aujourd’hui, mais les buralistes, les marchands de chaussures, les quincaillers, les écailleurs d’huîtres, les boulangers, les agents de la RATP, les enfouisseurs de linge dans les machines électriques, les accrocheurs de guirlandes aux mats des réverbères, les touilleurs de sauce aux fins fonds des cuisines d’hôtel, les maraudeurs, les malfrats, petits et gros, les écraseurs de mégots, les tapeurs sur le ventre et les tousseurs occasionnels comme les réguliers, bref, tout le monde. Et même pas qu’en notre pays, dans les autres aussi, là où il y a du soleil clignotant entre les palmes, là où les sommets blanchissent dès les mois d’automne, là où la mer se retire avec un bruit de succion mille fois refait qu’on en dirait des baisers baveux faits sur des lèvres de sable. Quelle inconséquence. Je suis atterré. Tu n’aurais pas du. Tu n’as pas pu te retenir ? Une pulsion, tu dis ? Mais va, va chez un psychanalyste, allonge-toi sur un fauteuil ; dis-lui ce qui ne va pas, demande-lui de t’aider à mieux être toi-même sans céder aux pulsions misérables du corps. Tu y es déjà allé ? Retournes-y, ne parle pas comme ces gens à qui on propose d’offrir un livre et qui répondent, étonnés : « mais j’en ai déjà un ! », non une autre cure, c’est une autre cure, ce n’est pas la même, tu peux en ressortir bien. Peut-être tu sauras qui tu es. Tu as biffé l’autre jour une phrase dans un entretien avec ton confrère d’un autre pays où tu avais dit : « je suis social-démocrate », tu l’as censurée, cette phrase, preuve que tu ne sais pas qui tu es. Peut-être tu es social libéral, d’ailleurs, peut-être tu as sauté l’étape « social-démocrate » sans t’en rendre compte. Non ? Pourquoi tu dis non ? Il n’y a pas de honte à s’assumer. Mais bon, c’est peut-être un peu tard, maintenant.

francoishollandeafp

Publié dans Actualité | Tagué , | 8 commentaires

Nous semblons vivre une triste époque de régression dans la pensée

Les personnes de ma génération, celle née juste après la seconde guerre mondiale, autrement dit les « baby-boomers », auront eu la chance de connaître durant leur jeunesse un mouvement d’ouverture vers l’autre ou vers les autres qui semblait n’avoir aucune fin. Chaque année était celle d’une conquête, de la reconnaissance d’une situation, d’un statut, d’un droit. Face à la réaction conservatrice qui, certes, était pesante, et s’opérait au travers des gouvernements, des institutions de l’Etat, armée, police, les masses se sont levées pour exiger. Exiger que l’on accorde un statut d’égalité aux femmes dans la société, qu’on leur reconnaisse la maîtrise de leur corps. Exiger que l’on arrête les absurdes guerres coloniales et que l’on reconnaisse les peuples colonisés comme des vrais peuples, ayant leurs droits, leur culture et leur langue propres. Plus tard, exiger que la diversité des orientations sexuelles soit reconnue, que les homosexuel(le)s en particulier aient les mêmes droits que les hétéros etc. Cette ouverture à la reconnaissance du droit des autres a un nom : LIBERTE.

Parallèlement, les intellectuels de cette période n’avaient de cesse de remettre en question les schémas trop simples adoptés spontanément par l’idéologie commune. On a parlé alors, avec quelque abus de langage, de « fin de l’homme » (à propos de Foucault) parce que la philosophie et la sociologie tentaient de comprendre, au-delà du sujet individuel posé en absolu, les structures qui, par leur action, déterminaient sa position, et grâce à cela, pouvaient éclairer les comportements humains. Certains ont voulu voir entre ces deux mouvements menés en parallèle une contradiction : affirmation d’une liberté d’un côté, pour sapement des fondements de celle-ci de l’autre. Il fallait voir là au contraire, en reprenant le vieux mot qui était en l’honneur à l’époque, mais ne l’est plus guère aujourd’hui, une dialectique : nous ne sommes vraiment libres que de connaître nos déterminations. Bref, lire Freud et Marx puis leurs exégètes, Lacan, Althusser, si cela ne nous apprenait pas toujours la rigueur, nous apportait du moins la perspective d’un idéal, l’élan vers plus de liberté. Quoi de plus exaltant en effet que de percevoir la possibilité de se libérer de ses névroses ou de briser ses chaînes sociales ? Epoque hélas d’un trop grand idéalisme, où l’ombre était trop tôt saisie pendant que l’objet réel se dérobait. Nous avions du merveilleux sable dans les mains, de ce sable chaud qu’on aimait fouler au sein des déserts – puisque nombreux de cette génération furent, comme moi, coopérants en Afrique, amoureux du Sahara, avides de cette pureté et de cette solitude qu’on y éprouvait. Et nous n’avons pas pu, pas su, retenir ce sable, qui s’est écoulé entre nos doigts sans même que nous ne nous en soyons rendu compte. Oui, le temps a passé. Nous avons cru que la relève fonctionnerait toute seule, qu’il n’y aurait jamais de retour en arrière. Que la pensée allait s’approfondir. Les analyses étaient approximatives ? Mais d’autres allaient les reprendre, les polir et en donner une forme achevée.

220px-Foucault5

Il faut croire hélas que les pas qu’il nous semblait avoir accomplis n’étaient pas si décisifs.

claude_levi_strauss

Que dirait aujourd’hui un Claude Lévi-Strauss face à cela, déclaration infâme d’un journaliste du Figaro, se prenant pour un « intellectuel » et commentant le récent rapport sur l’intégration remis au premier ministre : « Ce rapport, écrit-il, « prévoyait notamment – excusez du peu – d’« assumer la dimension arabe-orientale de la France » et de considérer les borborygmes des patois africains sur le même plan que la langue française ». Que dirais-tu, toi, Lévi-Strauss, qui m’a appris – en particulier dans ce fameux petit opuscule qui reprenait des conférences tenues à l’UNESCO sous le titre « Race et histoire » – à quel point les cultures sont toutes des inventions des sociétés humaines qui rivalisent d’ingéniosité et de complication. Que diriez-vous, les linguistes descendant de Saussure, comme Jakobson, mais que continuez-vous à dire, les autres, qu’ils soient chomskyens, fonctionnalistes ou je ne sais quoi, face à ça : traiter une langue de borborygme, alors que tous vos travaux montrent la richesse de chaque langue, sa complexité, ses pouvoirs phénoménaux quant à l’expression non seulement de la réalité mais de la fiction, des rêves et de la pensée la plus abstraite ?

Cela se dit aujourd’hui.

(Heureusement qu’il y a encore des gens pour le relever, comme l’historien Jean-Pierre Cavaillé, sur le blog de Mediapart).

Tout comme se dit d’ailleurs en toute tranquillité – mais toujours dans le même journal ! – et par la voix d’un de nos plus éminents spécialistes de littérature, j’ai nomme monsieur Compagnon soi-même, que, si le métier de professeur est aujourd’hui dévalorisé… c’est à cause de sa féminisation !

On croit bien sûr être ailleurs, n’avoir rien vu, rien entendu…

Retour aux schémas les plus grossiers, les plus simples, ceux qui s’adaptent le mieux à l’idéologie commune, qui contentent un ego sourd et aveugle aux autres.

Voltaire se moquait du suisse allemand en disant : « ce n’est pas une langue, c’est un raclement de la gorge ». C’était de l’humour. (Enfin, je crois). Les passagers du Beagle, croyant trouver chez les autochtones de la côte fuégienne le fameux « chaînon manquant », affirmaient que les sons qu’ils émettaient n’étaient que cris inarticulés, avant que le révérend Bridges, après de longues années en solitaire là-bas tout près d’Ushuaïa, n’établisse le lexique et la grammaire de leur langue. Mais c’était dans les années 1830.

300px-HMS_Beagle_by_Conrad_Martens « Toujours la faute des femmes » entend-on dire parfois… mais c’est dans la bouche de gens peu éduqués, que nous plaignons pour cela. Pas en général dans celle d’un professeur au Collège de France…

PS: dans un dialogue avec Jacques Attali, à la radio, aujourd’hui 17 janvier, Antoine Compagnon revient sur ses déclarations en prenant soin de dire que le lien entre dévalorisation (Attali dit: « prolétarisation ») et féminisation dont il parlait n’était en aucun cas un lien de causalité, mais relevait simplement d’une corrélation objectivement observable. Le texte de son interview dans « le Figaro » n’était pas clair à ce sujet. Dont acte. L’analyse d’Attali (parlant de prolétarisation plutôt que de dévaluation) me paraît toutefois plus juste et plus nuancée, plus objective aussi.

Publié dans Billevesées, Racisme | Tagué , , , | 11 commentaires

Un hélicoptère dans la nuit

(du 30 décembre)

avalanche_vuibeHier, drame de la montagne face au chalet. La Dotse est cette montagne un peu plus basse, un peu arrondie au sommet, où l’on va volontiers en été cueillir les edelweiss, mais en hiver, en ce temps-ci, la neige là-haut se soulève et tourbillonne emportée par le vent. Les skieurs chevronnés la gravissent puis empruntent ses flancs pour la glisse. Hier donc, cela a mal tourné pour l’un d’eux. Vers 20 heures, un hélicoptère de la compagnie de sauvetage locale, Air Glaciers, est venu s’obstiner en ce bout de vallée, rotor vrombissant, projecteur dirigé vers les sombres pentes, comme un bulldozer aérien qui sans cesse s’attaquerait aux ombres pour les faire reculer et sans cesse reculerait pour mieux repartir à l’assaut. Inlassable. De temps en temps prenant du répit, s’éloignant, montant dans le ciel jusqu’à ne plus être qu’un point rouge, puis redescendant, restant en vol stationnaire, une ou deux minutes, repartant à l’assaut, enfin localisant, déposant alors des hommes, des sauveteurs, des guides, un par un, à chacun se posant presque puis remontant dans les airs à la façon d’un ascenseur, pour aller cherche un autre homme et à nouveau le déposant et ainsi de suite exécutant ces navettes avec le sérieux, l’abnégation d’un chien d’avalanche. Vers 21 heures, il a retraversé le ciel noir comme une flèche, soutenant par un câble un paquet allongé que l’on devinait renfermant un corps, puis se posant deux kilomètres plus bas pour transmettre son butin. Revenant alors chercher les hommes (ou peut-être aussi des femmes, de si loin, comment savoir ?) qu’il avait déposés et qui, à ce que l’on pouvait déduire de ce premier passage aérien, avaient terminé leur tache. L’exploration avait eu lieu dans un couloir très avalancheux, on pouvait voir d’ailleurs, au bas, un amoncellement de neige en forme de cône. Puis la nuit s’est refermée sur son silence. Peut-être certains habitants du hameau, plus religieux que d’autres, ont prié pour que le corps enlevé à la neige soit encore en vie. D’autres ont spéculé sur les circonstances qui ont pu amener quelqu’un à se trouver dans ce couloir précisément, alors que tout laissait penser qu’il y avait danger. M. nous dit qu’il avait vu l’avalanche se produire vers 16h30. Le lendemain matin, les nouvelles devaient arriver. Elles n’étaient pas bonnes. L’homme que l’on avait sorti des neiges était mort à son entrée à l’hôpital de Sion. L’homme n’était pas un novice. Il était même le garde chasse de la contrée. Le plus jeune garde-chasse de Suisse. Il n’avait que 31 ans. Un reportage de la télé suisse romande, il y a peu, avait été réalisé sur lui. En descendant de la Dotse, il s’était retrouvé trop bas. Avait jugé peut-être qu’il était inutile de remonter. Qu’il était possible de couper pour rejoindre le chemin normal. Il fut emporté par l’avalanche à vingt mètres de cette trajectoire normale, à cent mètres à vol d’oiseau de chez nous, nous au coin du feu, attendant les invités, débouchant le vin blanc. Comme on dit dans les ballades de Paul Fort chantées par Brassens : « allez, pleurez, les Anges ».

(photo: Le nouvelliste)

Publié dans Montagne, Suisse | Tagué , | Un commentaire

Jours d’hiver

???????????????????????????????Durant trois jours, nous sommes en altitude, à deux, C. et moi, à 1700 mètres. Le chalet n’est pas accessible par la route. A un point déterminé, le lieudit « le Clou », le déneigement s’arrête et il vous faut continuer à pieds jusqu’au hameau, encore est-ce une piste tracée, juste bordée de piquets pour moitié badigeonnés de rouge afin d’indiquer le chemin en cas de forte neige, mais après le hameau, il faut encore monter la colline raide, la pente jusqu’au chalet de pierres qui domine la vallée. Le jour de notre arrivée, un soleil pâle faisait luire la neige poudreuse encore assez haute par endroits, suffisamment haute pour que l’on s’enfonce jusqu’aux cuisses. Puis dans la soirée, le foehn s’est levé. Vent redoutable qui soulève la blancheur et la plaque parfois sur les roches de granit, dégarnit les mélèzes de leur fourrure, laisse à nue les fruits des sorbiers, derniers restes de l’automne et seule touche de rouge dans un paysage plutôt blanc, plutôt gris, plutôt noir et blanc, bien que de plus en plus par endroits se dégagent des touffes d’herbe sèche, des plaques brunes de terre. La montagne se strie de traînées marron, coulées d’herbes où l’on s’attendrait à voir paraître des bêtes descendues de haut pour cueillir un peu de nourriture. Ces temps de grand vent, de bourrasques, apportent une atmosphère dont on ne saurait dire si elle est triste, si elle est gaie. Il fait grand froid, signe que le foehn tourne en réalité au vent glacial. Je me demande souvent ce que les gens en général viennent chercher en montagne l’hiver, dans la neige et le froid. On me dit que c’est la grandeur du paysage. Moi je sais ce que je cherche si haut : c’est la chaleur du feu, quand, après trois heures de grelottement, la température enfin passe de 0°C à 15°C, voire au-delà. Alors on peut s’assoupir sur un fauteuil d’osier. Boire un verre de blanc. Je sais aussi que le soir sous les édredons, on va blottir nos corps l’un contre l’autre. La nuit sera agitée de volets qui claquent, de rafales qui hurlent et à plus d’un instant sourdra en nous la soif qui naît des atmosphères trop sèches.

Au matin, la bise souffle encore. Durant la nuit, une fenêtre du bas s’est ouverte. Sans doute l’avais-je mal fermée. La neige s’est engouffrée dans la pièce. Il faut balayer, déneiger sous la table. On voit au loin par la vitre passer des silhouettes qui accèdent à leur chalet malgré la tempête. Ils ont le corps brisé en avant. Quand une rafale les attaque de face, ils se protègent de leur avant-bras ou bien tournent carrément la tête tout en continuant de progresser. Ils disparaissent derrière un mélèze. Plus tard, à notre tour, nous décidons de nous armer de courage et de prendre le chemin jusqu’à la station de ski qui est à deux kilomètres. Ces deux kilomètres séparent deux univers : en haut, le hameau, la solitude, de rares vacanciers en villégiature, comme nous, qui viennent chercher l’isolement, en bas, la foule, les voitures, beaucoup de 4×4, rangées tout le long de la petite route, le télésiège insatiable qui fourgue les silhouettes encapuchonnées en haut des pistes, dans des bruits métalliques de perches qui se heurtent. Deux mondes. En atteignant le deuxième, nous avons au moins la conviction de trouver une soupe chaude au bistrot du bas des pistes. On y fait de la bonne nourriture, à la différence de maints restaurants d’altitude en ces périodes de vacances hivernales. Le fendant coule à flot, les enfants entrent dans la salle avec encore leurs chaussures de ski aux pieds, ils demandent à ce que leur mère leur ôte leur casque. Ils ont les joues rouges. Les grands-parents regardent les jeunes et les moins jeunes dévaler la pente. Ce bistrot ressemble à une marmite qui bout dans la neige. Quand nous remontons, à nous de briser notre corps en avant, de nous barrer la bouche d’une solide écharpe, capuchon du K-way rabattu sur les yeux. Comme le vent a beaucoup balayé la neige, on peut marcher sans risquer de trop s’enfoncer, mais arrivés au sommet de la pente, face au chalet, le zéphyr redouble, nous nous hissons jusqu’au replat dans des tourbillons de vapeur blanche.

PS: Meilleurs voeux à toi, lecteur ou lectrice, pour 2014!

Publié dans Montagne, Suisse | 5 commentaires

La stupidité du mal

arendt_hannah_(c)fred-steinViennent de paraître des lettres échangées entre Hannah Arendt et Joachim Fest, ainsi que la retranscription d’une conversation radiophonique entre les deux historiens / philosophes, le tout sous le titre : « Eichmann était d’une bêtise révoltante ». Ce livre corrige l’impression que laisse une approche superficielle de la philosophe allemande, comme celle offerte par le film sorti l’an dernier. Notamment au sujet de ce slogan mille fois rebattu : « la banalité du mal ». On sait que la critique (et elle fut vive) a eu tendance à résumer le volumineux ouvrage d’Arendt, « Eichmann in Jerusalem » à deux idées parfois vécues comme révoltantes : celle-ci, et la culpabilité des Conseils Juifs qui eurent à gérer, sous festl’injonction nazie, les ghettos et les déportations. Dans ces lettres, bien que clamant haut et fort qu’elle n’a nulle envie de « se défendre » puisque selon elle ce sont ses contradicteurs qui l’ont mal lue, Hannah Arendt en vient à s’expliquer davantage sur ces deux idées et la manière fâcheuse selon elle dont elles ont été interprétées. Comme beaucoup d’autres, je n’ai jamais bien assimilé cette notion de « banalité du mal ». Je n’ai jamais ressenti l’impression que le mal absolu pouvait  surgir du plus banal d’entre nous (donc de moi, entre autres !) en raison même de cette « banalité ». Et l’Histoire même, notamment les récits que d’anciens ou anciennes déporté(e)s nous ont livrés, comme ceux de Charlotte Delbo, nous a montré que de cette banalité pouvait surgir aussi le plus grand bien, des gestes de générosité non prévus ni prévisibles. Le « mal » en tout cas n’est pas banal, surtout lorsqu’on on peut le qualifier « d’absolu ». A la question de Joachim Fest concernant les nombreux malentendus associés à la notion de « banalité du mal », Hannah Arendt répond :

« L’un des malentendus est le suivant : on a cru que ce qui est banal est également quelque chose qui se produit dans la vie de tous les jours (alltäglich). Et je pensais… Ce n’est pas ce que j’ai voulu dire. Je n’ai absolument pas voulu dire : il y a un Eichmann en chacun de nous, chacun de nous porte en lui un Eichmann ou le diable sait quoi. Rien de tel ! Je peux fort bien me représenter une situation où je parle avec quelqu’un qui me dit quelque chose que je n’ai jamais entendu auparavant, quelque chose  qui n’appartient nullement au registre de la vie quotidienne. Et je dis alors : « c’est extrêmement banal. ». Ou bien : « c’est médiocre ». C’est en ce sens là que j’ai voulu dire que c’était banal »

Elle enchaîne sur un exemple, tiré des Journaux de guerre de Ernst Jünger. Celui-ci s’était rendu chez des paysans de Poméranie, qui avaient reçu des prisonniers russes pour les faire travailler dans leurs champs. Ils sortaient des camps. Un paysan dit à Jünger : «  On voit bien que ce sont des sous-hommes – ils se comportent comme du bétail ! Il n’y a qu’à voir : ils prennent la pâtée des chiens pour la bouffer. » Jünger remarque à propos de cette histoire : « Il semble parfois que le peuple allemand soit monté par le diable ». Mais, dit Arendt, ce n’est pas qu’il attribue une sorte de caractère démoniaque à ces gens ou à ce peuple, mais simplement qu’il est révolté par la bêtise manifestée dans ces propos. « L’homme ne voit pas que ceux qui se comportent de cette manière sont affamés, et que chacun peut en faire autant. Mais cette bêtise a quelque chose de vraiment révoltant… Eichmann était tout à fait intelligent, mais il avait cette bêtise en partage. C’est cette bêtise qui était si révoltante. Et c’est précisément ce que j’ai voulu dire par le terme de banalité. Il n’y a là aucune profondeur, rien de démoniaque. Il s’agit simplement du refus de se représenter ce qu’il en est véritablement de l’autre ». Ceci est éclairant. Je suis toutefois frappé par l’insistance d’Arendt à dire que « Eichmann était tout à fait intelligent », comme si on pouvait être intelligent et stupide en même temps. Il serait certes plus simple de dire qu’Eichmann était tout simplement… bête, ce qu’il était d’ailleurs, très probablement. Pourquoi donc ce « intelligent » ? Sans doute Arendt a-t-elle voulu employer ce mot dans un sens très général, celui où, biologiquement parlant, on parle « d’êtres intelligents » pour désigner celles parmi les espèces, qui ont une certaine autonomie de comportement, voire qui possèdent le langage et la possibilité de réflexion. Elle veut sûrement dire qu’il n’était pas privé des principales capacités qui font de l’humain un être capable de penser : il savait évidemment lire, écrire, compter et comprenait les ordres qu’on lui donnait. En parlant de bêtise, elle fait donc référence, en négatif, à une autre sorte d’intelligence, dont Eichmann, et hélas beaucoup de ses contemporains et de nos contemporains semblent dépourvus. Celle qui réside dans la possibilité de se représenter « ce qu’il en est véritablement de l’autre ». Les humains naissent avec une qualité qui est très tôt repérée chez les bébés : l’empathie. Très jeunes, ils ressentent dans leur propre corps les douleurs et blessures qui affectent autrui. Ensuite se développe ce que les philosophes de la cognition ont appelé une « théorie de l’esprit », c’est-à-dire la faculté à se mettre au point de vue de l’autre pour juger d’une situation. Qu’est-ce qui perturbe le développement de telles capacités ? Charles Juliet, dans son Journal, raconte les souffrances d’un enfant trop tôt séparé de sa mère, ou qui ne reçoit pas suffisamment d’amour de la part de celle-ci. Sans doute cela a-t-il une grande part d’influence, mais n’explique probablement pas tout. Il y aurait finalement des êtres dénués de la possibilité de se mettre à la place de l’autre et c’est là la vraie bêtise. Ce qui est troublant cependant est que cette absence ne reste pas cantonné chez certains êtres seulement, mais semble hélas être contagieuse, se répandre à des populations entières. Comment la combattre ? L’éducation doit jouer un rôle important bien sûr. On remarque ainsi souvent que les sympathisants de partis d’extrême-droite se recrutent principalement dans les couches les moins éduquées de la population. Mais l’éducation n’est probablement pas suffisante : on trouve aussi des gens raisonnablement instruits du côté des forces les plus obscures. Le fait est que la bêtise semble bien être le fléau social n°1. On a pu lire récemment dans la presse qu’un soi-disant « humoriste » avait osé regretter en public la disparition des chambres à gaz (parce qu’il en avait après un journaliste de France-Inter) et que – le pire – cela avait fait bien rire l’audience compacte qui assistait à son show, lequel se déroule semble-t-il chaque soir dans un cabaret parisien. Que dire de cela, si ce n’est, comme pour les paysans dont parle Jünger, que cet « humoriste » et ses adorateurs sont d’une bêtise révoltante ? et même pas « démoniaques » ou « méchants » ou « véhiculant une idéologie »… non, juste bêtes.

Mais la discussion sur l’intelligence comparée à la bêtise ne s’arrête pas là, ainsi qu’y insiste en postface la traductrice de ces lettres, Sylvie Courtine-Denamy. Eichmann, comme d’autres, aurait la faculté de penser, comme tout le monde, mais rechignerait à l’utiliser car elle l’éloignerait du confort (Arendt parle de « plaisir ») qu’il y a à recevoir des ordres et à les exécuter, ce qui montre qu’une organisation dont on est un simple rouage peut fonctionner. Le fonctionnement prime sur la visée à atteindre, celle-ci pouvant être de n’importe quel ordre. « L’idiot » (le stultus) ne s’arrête pas pour réfléchir. Il fonce.

En ce sens, il me semble que Hannah Arendt se serait bien mieux fait comprendre si au lieu de « banalité du mal », elle avait parlé de « stupidité du mal ».

Publié dans Livres, Philosophie | 3 commentaires

Noël 2013

24 décembre au clocher de Cormoret (BE),

attendant que les petits enfants déchirent

les papiers à bulles

des cadeaux

qui ne sont jamais assez nombreux à leurs doux yeux candides.

 clocher-de-cormoret

Bonnes fêtes de Noël et du Jour de l’An

à tous

Publié dans Enfance | Un commentaire

De nouveau… « l’élitisme républicain »

Il y a trois ans même constat, même débat : la France en échec scolaire (voir ce billet écrit le 8 décembre… 2010!). On parlait déjà du rapport PISA en des termes alarmants. Les 29944sociologues Baudelot et Establet, grands spécialistes de l’analyse du système scolaire français, sortaient leurs chiffres, leurs statistiques et martelaient ce constat qui déjà faisait mal : le système scolaire français, rigide et élitiste, était l’un des plus reproducteurs d’inégalités dans le monde, l’un de ceux où, si l’on est fils ou fille d’ouvrier ou de migrant, on est à peu près assuré de ne jamais atteindre les meilleures filières de formation. De plus, ils montraient que même ce vers quoi, en principe, le système français était dirigé, à savoir la sélection d’une élite, n’était plus assuré : l’élite se tarit si le vivier devient mauvais.  Ils amorçaient une tentative de recherche des causes : le système scolaire français était trop et trop tôt sélectif, basé sur une représentation hiérarchique et élitiste de la transmission du savoir. Rien n’a changé depuis. Au contraire, les choses ont empiré. Evidemment, ce n’était pas les ministres Darcos ou Chapel qui risquaient d’améliorer la situation…

Il est bien que des travaux statistiques apportent des éléments de preuve de la gravité d’une situation mais, on le sait, analyser un système à l’aide de statistiques, c’est le considérer comme une boîte noire, dont on ne peut deviner les propriétés internes qu’en la bombardant de questions pour ensuite voir comment elle réagit. Ce n’est pas ouvrir cette boîte, tâche plus complexe et minutieuse, qui nécessiterait des approches plus microscopiques que macroscopiques et donc des outils affutés en conséquence. En l’absence d’outillage permettant l’exploration exhaustive d’un système, on peut seulement, à partir de la position que l’on occupe, tenter de soulever le voile, pour entrevoir l’intérieur de la boîte noire.

Hiérarchie, élitisme et sélection. Hiérarchie ? Il faut avoir vu vivre une communauté enseignante pour se rendre compte du rôle que joue le sentiment hiérarchique entre les différentes catégories de personnels. Sans doute n’est-ce qu’en France que certains, sous le prétexte qu’ils ont passé un jour « un concours difficile » (j’ai entendu prononcer ces mots) peuvent  considérer qu’ils n’auront  jamais à se remettre en cause. Lorsque j’étais directeur de composante universitaire (une « UFR ») (pendant cinq ans), le plus clair de mon temps consistait à gérer les frictions entre catégories, dont celle des agrégés était la plus remuante. Pensez : j’avais décidé de traiter tout le monde au même plan. Pire, à l’université, la culture n’étant pas tout à fait la même qu’au lycée, personne ne pensait à s’incliner révérencieusement devant ce corps particulier… Une professeure agrégée de lettres (recrutée pour faire des « techniques d’expression ») pensant que je la mésestimais, me fit sèchement cadeau de sa thèse en deux volumes, pour me prouver « ce qu’elle valait ». Je me souviens très bien : sa thèse portait sur l’onanisme en littérature au XVIIème siècle. Je n’ai jamais douté qu’un tel travail fût un viatique idéal pour participer à la formation de jeunes entrants à l’Université… Car ce sentiment de la hiérarchie va de pair aussi avec une certaine représentation du savoir. Un savoir externe. Où compte d’abord l’érudition, là où ce qu’on voudrait, ce sont des personnes engagées dans un réel souci de connaissance – englobant la connaissance de soi-même, éventuellement. Un autre de ces professeurs m’impressionnait lorsqu’il est arrivé car il avait fait une thèse sur Henri Michaux. En tant que  passionné de poésie, je m’imaginais que j’allais apprendre par lui des aspects approfondis de l’œuvre du poète, qu’il allait être en quelque sorte un témoin passionné de sa création littéraire. Las, il me désillusionna bien vite en me disant que pour lui, cela avait été une corvée et un sujet de thèse comme un autre. Il avait fait son pensum. Il pouvait maintenant en administrer lui-même de semblables aux apprenants dont il avait la charge. Ces exemples peuvent être multipliés : ils nous montrent trop souvent des personnes figées dans une représentation du savoir, peu capables de s’en libérer et donc vite acculés à des impasses dans leur pratique pédagogique.

De tels « corps » constituent un obstacle à toute évolution d’un système. On l’a vu encore récemment lorsque le ministre Vincent Peillon a eu des velléités de toucher un tant soit peu au statut des professeurs de classe préparatoire. Que n’a-t-on pas entendu. Ceux-ci ont immédiatement menacé de faire grève, et l’ont faite, semble-t-il, le 6 décembre (il faudrait s’interroger sur la signification de telles actions : vers qui sont-elles dirigées ? sur quel ressort s’appuient-elles ? sur quelle couche de la population ? pourquoi peuvent-elles avoir, finalement, un effet sur un ministre ? toutes questions dont la réponse m’est inconnue). Est parue une tribune dans « Le Monde » écrite par deux d’entre eux, qui se réclamaient de « la gauche » tout en campant avec fermeté sur leur immobilisme et la préservation de leurs avantages acquis. Or, ces personnes sont les principaux acteurs du système de sélection. Ils sont les agents d’un processus qui fonctionne à l’élimination des représentants des classes les plus défavorisées des Grandes Ecoles… et notamment des descendants d’émigrants récents. On notera au passage que s’ils sont fermes sur le principe de non-admission d’élèves voilées au nom de leurs valeurs « républicaines », ils ne manifestent pas pour autant un grand enthousiasme à les accueillir non voilées, toujours probablement au nom de ces mêmes valeurs…

On me dira que je ne parle ici que de l’enseignement supérieur. Mais le maintien d’un système aussi hiérarchisé, qui élimine si efficacement les enfants d’ouvriers et d’autres classes défavorisés (enfants de migrants etc.) des filières les plus prestigieuses ne peut avoir que des effets délétères sur les autres niveaux de notre système d’éducation. Celui-ci souffre notamment, dès le primaire, du peu de confiance que désormais non seulement les élèves, mais leurs familles, placent en lui. Et comment pourrait-il en être autrement si tous savent que, d’avance, les jeux sont faits, les places distribuées ?

Publié dans Actualité, Ecole | Tagué , | Un commentaire

Balades dans S.F. (3)

Cinquième jour. Je prends le 38, qui passe juste devant l’hôtel. Ai le projet d’aller jusqu’au bout de la ligne. Point Lobos. L’avenue est censée se jeter dans le Pacifique. C’est d’une grande beauté. A cet emplacement furent des Bains (« Sutro baths ») dont il ne reste que des ruines, mais au large, des petites îles et surtout les vagues énormes qui attirent les surfeurs.

suthrobathsUn sentier côtier conduit vers Land’s end, un bout du monde à ma portée. Les nuages ont envahi la Porte d’Or : les cornes de brume se sont éveillées. C’est une longue plainte sur deux notes : deux longues aigues, deux longues graves (quelque chose comme : « tuuuut, tuuuut » suivi de « paaaan, paaaan »). En marchant un peu, j’atteins un point où le Golden Gate Bridge se révèle : seul le haut des piles du pont sort du nuage. Image classique mais que je suis enchanté de voir en grandeur nature… curieuse sensation que celle de me retrouver ainsi au cœur de l’une des plus grandes villes des Etats-Unis, mais pourtant en pleine nature, face au pont le plus prestigieux du monde, qui enjambe la plus belle entrée dans un port, celle par où arrivaient les émigrants du dix-neuvième siècle (dont certains périrent dans des naufrages à cet endroit précis), et pourtant seul, ne croisant de loin en loin que quelques joggeurs et joggeuses, sous de grands pins qui gardent l’humidité du matin.

GGB3Retour vers The Cliff House, restaurant de luxe qui surplombe la côte, et au-delà, la plage, l’immense plage, Ocean Beach, que je longe pour rejoindre Fulton street. Descendant jusque là où les vagues viennent mourir sur le sable je tente de filmer des surfeurs quand, tout à coup, dans le champ de mon petit appareil, surgissent deux formes blanches et élancées, courant vers la mer : un garçon et une fille, nus, se tenant par la main et courant dans les vagues. Beauté de cet instant fragile et trop court. Ils remontent sur la plage, se rhabillent et s’en vont en se tenant toujours par la main… sur ma petite video, on ne les verra presque pas car j’étais vraiment trop loin, mais qu’importe. Je les ai vus et immortalisés. S’ils n’étaient partis dans une direction opposée à la mienne, je leur aurais demandé leur adresse email pour leur envoyer la video.

OceanBeachA Fulton street, je peux prendre le bus n°5, qui va m’emmener à proximité du musée de l’académie des sciences californienne, dans Golden Gate Park. Lieu splendide pour apprendre, plein de familles comme il se doit. L’expo sur les tremblements de terre donne les conseils essentiels à suivre en cas de séisme, fait la démonstration de la dérive des continents en montrant les espèces animales et végétales qui se sont trouvées séparées par les déchirures mais qui conservent un ADN commun de part et d’autre des océans (par exemple entre l’Amérique du sud et l’Australie). Surtout cette exposition donne l’occasion de vivre un tremblement de terre simulé dans une petite maison factice… quelques secondes de vibration. Le musée abrite aussi un dôme où sont enfermés des spécimens de forêts tropicales, de Madagascar et de Bornéo. Animaux étranges, grenouilles rouges minuscules, serpents et papillons voletant de branches en branches et se posant parfois sur les têtes des gens. En sous-sol : l’Amazonie et ses espèces géantes, anacondas et poissons énormes (pirarucu ou païche) qui passent au-dessus de nous comme des fantômes inquiétants.

???????????????????????????????Retour à l’hôtel. Le soir, Nous voulons faire réserver dans un restaurant japonais de Japantown par l’homme de la réception. Nous ne nous comprenons pas… et nous nous retrouvons avec une réservation pour le restaurant de l’hôtel à 8 heures… au nom de monsieur Sushi ! alors que dans le billet que j’avais donné, « Sushi » faisait évidemment partie du nom du restaurant où nous voulions aller ! Finalement, pas de réservation, ce n’était pas nécessaire. Nous arrivons dans JPtown, sélectionnons au hasard le restaurant Ibahana… car c’est le plus original : les convives sont assis autour d’une plaque chauffante et les cuisiniers viennent devant eux leur cuire les plats choisis, avec force numéros d’adresse avec les aliments ! Bruit effroyable. La plupart des gens sont là pour commémorer une fête, un anniversaire, une promotion. A notre table, un monsieur rougeaud, casquette vissée sur la tête vient nous saluer, « My name is Mike ! », vigoureuse poignée de main. Il est avec sa femme et sa fille, laquelle vient de réussir son concours d’infirmière. Quelques mots sont échangés avec elle, toute jeune fille ornée de piercings. Les convives de chaque table mangeant de façon synchrone, nous partons tous en même temps… les serveurs apportent des doggy-bags pour ceux et celles qui n’ont pas tout mangé. Dernier soir. Demain il faudra reprendre le chemin de la vieille Europe.

Publié dans Etats-Unis, Villes, Voyages | 2 commentaires

Balades dans S.F. (2)

Le troisième jour, je mets le cap sur Pacific Heights, haut lieu des riches demeures de la bourgeoisie, mais en faisant d’abord un passage par la ville japonaise, Japantown, entre Sutter street et Geary boulevard.  JapantownCe rectangle, petit à l’échelle de la ville, provoque une immersion dans un Japon miniature, avec ses temples de tous les cultes, ses magasins, échoppes, bars à sushis et salons de thé.  Le quartier japonais de S.F. fut autrefois beaucoup plus peuplé qu’aujourd’hui. La Seconde Guerre l’a ravagé : ses habitants furent déportés, internés dans des camps comme celui de Topaz parce qu’ils étaient suspectés d’être traitres à la patrie. Là, comme dans tous les camps de par le monde, ils furent maltraités, humiliés. « Whether we ate, argued, cried, laughed or defecated, we did it in the company of others. There was no privacy whatsoever, … I understood than, as clearly as I do now, that the government meant for our surroundings to humiliate and degrade us » (Birth of an Activist : The Sox Kitashima Story), peut-on lire sur une des plaques commémoratives posées autour du périmètre du quartier. A la fin de la guerre, beaucoup décidèrent de rentrer dans leur pays d’origine, d’autres comprirent qu’ils n’y seraient pas si bien accueillis que cela et préférèrent rester, en dépit de la rancœur qu’ils éprouvaient pour la nation américaine. Parmi ceux-ci ont survécu ces nombreuses personnes âgées qui se pressent au centre commercial ou dans la maison familiale à proximité. Dans le grand complexe entièrement couvert dont une arche enjambe la rue Webster, on est comme à Tokyo. Dans un petit salon de thé de bois clair décoré à l’ancienne, je mange une salade de fruits de mer. La grande librairie Kinokuniya vend tout ce qui se fait de mangas et de tomogachis pour les petits enfants, mais on y trouve aussi toute la littérature japonaise, traduite et non traduite.

Quelques pas, et ce sont les superbes maisons victoriennes, comme la maison Haas-Lilienthal qui fait l’objet d’un tour guidé. Elle a été construite en 1886 par une famille qui immigrait de Bavière, les Haas, spécialisés dans le commerce alimentaire. Les affaires allaient bien. Selon la mode prévalant en cette fin de XIXème siècle, la maison se devait d’avoir un style italianisant et une tourelle, qui n’était, comme dans les villages Renaissance de Toscane, qu’un symbole de prestige. Ma guide est une très vieille et toute petite dame. Elle a des yeux bleus clairs perçants derrière des lunettes rondes, et parle avec vivacité et force détails – je ne comprends pas tout – à la fois de la vie de cette famille et de l’histoire de cette maison. Sombre rez-de-chaussée, mais au premier, tout s’éclaire, ce sont les chambres, avec des tapisseries claires et de larges fenêtres. Les enfants de ce temps avaient des jouets sublimes : maisons de poupées de la hauteur d’un adulte, trains métalliques électrifiés sur des rails parcourant une pièce entière.

Haas-Lilinethalmaison Haas-Lilienthal

Swedenborgintérieur de l'église schwedenborgienne de Lyon street

Sur Lyon street, à l’angle de Washington, on peut voir la petite église schwedenborgienne, du nom du mystique suédois dont parle Gérard de Nerval (peut-être au début d’Aurélia…) et qui pensait que Dieu était en toute chose. Petite église en bois hors du temps, ornée avec austérité, et qui ne contient aucune image du Christ, ni d’aucun de ses disciples. Il paraît que cette église fait fureur pour les mariages de la haute bourgeoisie locale…

Aperçu du Presidio, vue superbe sur la baie.

Bus 43 pour rejoindre le carrefour de Haight et de Ashbury, autre haut-lieu de culture hippie. Maison des Grateful Deads, rue Waller avec ses extraordinaires maisons à pignon. Plus bas, sur Haight, ô le joli magasin vert… de plantes et de graines… toutes pour un usage corporel ou spirituel. La jeune femme charmante qui m’accueille me demande si c’est ma première fois en ce lieu… oui bien sûr. Alors elle me guide. Herbes pour rire entre amis, herbes pour reprendre de l’énergie, pour se délasser, herbes pour l’amour, herbes pour décupler ses visions extra-lucides. J’en prendrais volontiers si j’étais sûr qu’à la douane, en rentrant, on n’allait pas me faire d’histoires…

IMG_1820boutique d'herbes sur Haight street
Wallerstreetles maisons à pignon de Waller street

Retour par le 6 vers Market. Arrêt quatrième rue. Retrouve C. à Moscone. Bière dans un café du centre… où l’on nous demande notre carte d’identité pour vérifier que nous avons bien…  plus de 21 ans ! c’est une blague ?… le soir où aller ? Retourner à North Beach. Spaghettis au « e Tutto Qua », juste en face de la librairie. A la sortie du restau, passage à City Lights où a lieu une petite cérémonie. On fête l’anniversaire du poète Jack Hirschmann (cf. également ici), élu poète lauréat de la ville de San Francisco en 2006. J’achète son dernier livre et je me le fais dédicacer. Court échange avec un homme à l’air bon, cheveux et moustache blancs et écharpe rouge sous le chapeau noir. Sa dédicace : « For Alain, comradely ». C’est ce « comradely » qui surprend, et me touche. Au début de ce petit livre (« All that’s left »), figure l’adresse du poète au moment de la remise de son titre de lauréat. On y apprend qu’Hirschmann est un poète militant, qu’il s’est démené dans de multiples programmes d’aide aux sans logement, aux plus pauvres, ceux qui parsèment les rues de cette belle ville et sur qui on tombe invariablement, à chaque station de métro, ou au coin des rues, tendant leur sébile sans conviction puisque la majorité des passants ne les remarquent même pas, chacun ici regardant droit devant soi, évitant tant que faire se peut de croiser le regard d’autrui. Hirschmann a poussé le militantisme jusqu’à adhérer à un petit Parti Communiste local (le CLP – Communist Labour Party – ), et se déclare « marxist, as a poet »… (je reviendrai à lui dans un billet futur).

HirshmannLe poète Jack Hirschmann, dédicaçant à la librairie "City Lights"

Quatrième jour. Embarquement pour Castro. Unfortunately, I loose my MUNI-pass… (qui me sert à prendre le bus où je veux quand je veux… désormais, il faudra sortir deux billets de 1$ de ma poche pour payer chaque trajet). 18ème rue facile à trouver… elle est perpendiculaire à Castro. Au 3841, s’élève… « c’est une maison bleue, au sommet de la colline… ». Et j’y viens à pieds. Le consulat a payé la plaque en cuivre où l’on voit Maxime dans sa jeunesse, tel qu’en lui-même sur sa pochette de disque célèbre… La 18ème fait la jonction entre Castro et Dolores mission. Encore un beau parc d’où l’on domine la ville, avec un petit tramway qui s’enfonce vers le lointain. Statue en hommage à Miguel Hidalgo, libérateur du Mexique, occasion de me souvenir que je suis sur une terre qui fut mexicaine, et que la Californie se prolonge en une étroite bande de terre, plus au sud, qui demeure toujours partie du Mexique (et qu’il serait intéressant d’aller visiter, une fois). Au retour, ???????????????????????????????joli salon de thé (Samovar) à l’angle de Sanchez. Là où boire un délicieux… ecstasy green tea, vert et crémeux, translucide (« a chlorophyll hit of matcha-infused first flush Asamushi sencha« ), servi dans  une tasse en porcelaine, moi le dos contre la vitre, le soleil me chauffant les omoplates. J’enchaîne sur une petite salade au Wasabi et saumon fumé. Je repars à l’aventure pour aller au moins jusqu’à la 24ème rue, c’est là que je me rends compte que j’ai perdu mon pass… alors ce sera à pieds. Par monts et par vaux. Descentes vertigineuses, remontées où le corps est oblique par rapport au trottoir… Noe valley, désert des habitations dans le cœur des après-midis ouvrées. On retrouve la vie à l’angle de Noé et 24ème. Retour vers Castro, Harvey Milk plazza en souvenir du conseiller municipal assassiné, qui avait tant fait pour la culture gay. Café au Twin Peaks, un lieu d’habitués probablement, où je me sens un peu en décalage. Il faut dire que, de façon générale, on croise peu le regard des gens… Nous  voient-ils seulement ? rentrée « en ville » par le tramway F. Arrêt à Powell. Yerba Buena Gardens. Le SFMoma est fermé… jusqu’en 2016 ! mais le YB Art Center, lui, est ouvert, et pour des manifestations artistiques plus audacieuses, ainsi de ces Dissident Futures : de jeunes créateurs exposent leur vision du futur, qu’elle soit utopique, radieuse ou sinistre. La science (la big science) entre par la fenêtre de l’art. Se côtoient des messages artistiques et des alertes à propos de la Science en train de se faire. Sur la biologie par exemple, sous son aspect nano qui va transformer notre vie sans pourtant qu’il n’y ait de réel débat sur les enjeux éthiques. Ou bien l’éternelle question de l’espionnage de nos vies, via les trajectoires des satellites d’observation omniprésents… C. de son côté à suivi une conférence passionnante sur « Les marchands de doute », ces « communicants » cher payés par les grands groupes industriels (industries du pétrole…) pour faire pression sur les chercheurs en climatologie afin qu’ils réforment leurs données et infléchissent leurs travaux dans un sens plus favorable aux profits colossaux de ces entreprises… En fait de pression, tout semble y passer… jusqu’aux pires intimidations et jusqu’au meurtre. C’est l’envers du décor de l’Amérique.
L’Empire dans sa grande férocité, qui s’accommode volontiers de libertés superficielles pour peu qu’elles n’entament pas le profit de ses entreprises.
PS: C. (commentaire) indique que la principale auteure de l’étude sur les « Les marchands de doute » est Naomi Oreskes, historienne des sciences bien connue, qui a en particulier relevé la similitude des stratégies employées par les géants industriels dans le cas du changement climatique et dans celui de la lutte contre le tabagisme.

???????????????????????????????trajectoires de satellites d'espionnage
Publié dans Etats-Unis, Villes, Voyages | Tagué , , , , | 2 commentaires