Pourquoi j’ai retenu mon souffle en visitant l’exposition sur le Pérugin qui se tient en ce moment au musée Jaquemart-André… Ce n’était pas seulement parce que tant de beauté asphyxie, c’est aussi parce qu’en entrant dans cette période artistique unique (fin du XVème siècle), on accède, en un instant, à la force d’une conception du monde : celle du christianisme. Formé comme je l’ai été à l’école du matérialisme dialectique, il me faut un temps très long pour comprendre quelque chose des élans mystiques, de la foi religieuse et surtout, de ce fameux mystère « de l’incarnation » dont on nous rebat les oreilles : qu’est-ce au juste que cela ? que le divin s’est fait homme ? ou bien plutôt, et plus précisément : s’est fait chair, c’est-à-dire corps. Cela n’aura été que par l’art que j’aurai réussi à percevoir un brin de ce qui est tellement en dehors, a priori, de la rationalité. Le Pérugin tient une place de choix dans l’art : issu de l’Ecole de Florence, il se coltine avec les fresques de la Sixtine puis avec les peintres vénitiens, avant d’ouvrir la voie à Raphaël. Mais c’est sa première période qui m’impressionne le plus, celle pendant laquelle, d’abord inondé par la magie de l’architecture, il met en scène des drames chrétiens en se servant de l’espace pour faire surgir au premier plan des corps. Et quels corps… d’abord celui du Christ mort. Je remercie Nancy Huston d’avoir un jour (dans « Infrarouge », page 40) attiré mon attention sur celui qui figure en la National Gallery de Dublin : (voir https://rumeurdespace.wordpress.com/2011/06/25/mort-grace-et-disgrace-a-la-national-gallery-de-dublin/) mais là où elle voyait un Christ guilleret et affriolant, on verra plutôt la froideur du cadavre. Le Pérugin est peut-être le premier à avoir osé si bien étaler la raideur cadavérique en travers du premier plan d’un tableau. Comme s’il fallait rappeler le poids qu’a le corps, vivant ou mort, mais encore plus peut-être mort que vivant, dans la tradition chrétienne. Le Musée n’a pas fait venir La Pieta de Dublin, mais à la place, il donne à voir une Pieta datée d’environ 1473, avec Saint Jerôme et Marie-Madeleine, tempera sur toile figurant sur une bannière (gonfalon) qui servait aux processions.
La manière est plus fruste que celle des Pieta futures, il y a moins de douceur et de modelés, davantage d’aigus, qui font penser à une persistance du gothique, mais on est touché par la pâleur, presque la verdeur de ce corps dont on sent que la mort l’a désarticulé. Curieusement, il semble petit, mettant ainsi en évidence la stature imposante de la Vierge, qui le tient presque comme elle a dû le bercer lorsqu’il était enfant. Mais le corps n’est pas seulement destiné à être montré nu, livide, il est aussi le réceptacle des inscriptions, des blessures, des offenses qui lui sont faites, comme s’il fallait rappeler qu’après l’incarnation, il y a toujours dans ce que nous disons ou écrivons une part de lutte avec la chair. D’où ces saints suppliciés, ces gisants et ces ressuscités. Une fresque extraordinaire prêtée par la Pinacothèque Communale de Deruta (petite ville non loin de Pérouse) montre deux saints : Saint Romain et saint Roch, l’un est richement vêtu, avec un pourpoint pourpre et des bas rouges, mais l’autre est plutôt vêtu comme un mendiant, ses hordes brunes cachent mal la culotte blanche (on dirait aujourd’hui un simple slip), et surtout il nous montre de sa main droite sa blessure, qui saigne encore, une blessure qui n’est pas très belle et pourrait s’infecter. Cette douleur contraste évidemment avec son visage, plutôt rubicond, plutôt satisfait, séduisant probablement, sous son canotier jaune. Que veut-il nous dire ainsi ? que la chair est faite pour les souffrances comme pour le plaisir ?
On notera incidemment le rôle que Le Pérugin fait jouer ici à l’architecture (reproduction d’un petit village en bas de la toile, Deruta au XVème siècle) et à ses éléments, ainsi la brique mise de travers où le saint a déposé son pied, qui achève de détacher réellement ces deux personnages du fond rouge devant lequel ils sont situés.
Plus tard, Le Pérugin connaît un immense succès : la chapelle Sixtine entre autres (la période romaine) puis il découvre d’autres manières de mettre en valeur les corps, lorsque ceux-ci sont nimbés de lumière ou bien lorsqu’ils sont richement parés et que le peintre alors doit s’appliquer à rendre la somptuosité des étoffes et des fourrures. De cette époque date cette éblouissante Marie-Madeleine dont le nom est brodé en lettres d’or sur le haut de sa robe (le plaisantin de passage, se trompant sur l’auréole finement ciselée, se demandera peut-être comment il se fait qu’elle a un casque audio sur les oreilles).
Plus tard encore, et toujours dans la bonne tradition chrétienne, le thème des tourments que subit la chair réapparaîtra, mais sous un jour profane, quand la marquise de Mantoue lui demandera un tableau sur le thème de l’affrontement entre le désir amoureux et le devoir de chasteté, ce qui donnera, de la part du peintre ombrien ce fameux « combat de l’Amour et de la Chasteté », qui finit par embellir les collections du duc de Richelieu, mais que la marquise, elle, n’apprécia pas tant que cela. Elle aurait préféré une peinture à l’huile plutôt qu’une tempera, certes, mais peut-être aussi était-elle déçue de cet ensemble un peu fade, aux traits convenus. De cette période dite « profane » (vers 1490), on aimera mieux, peut-être Apollon et Daphnis, tout en suavité et finesse. On dit que l’on y voit Apollon enseignant à Daphnis à jouer de la flûte… c’est évidemment d’un esprit assez coquin, comme quoi l’obsession à représenter l’incarnation n’empêche pas la légèreté et la distraction…
Puis, on le sait, Raphaël prit le relais et il semble qu’on ne sache plus très bien qui influence qui, en tout cas le Pérugin des dernières années semble satisfait des recettes trouvées au début du XVIème siècle et qui firent la gloire de Sanzio, et qu’il applique d’une manière peut-être schématique. Il meurt de la peste en 1523, à l’âge d’à peu près 75 ans.
Je retrouve en feuilletant un livre que Georges Didi-Huberman consacra à Fra Angelico (« Fra Angelico – Dissemblance et Figuration », réédité en collection Champs-arts chez Flammarion) ce texte, qui va dans le sens de mes réflexions :
Le mystère de l’Incarnation définit, depuis les Pères grecs et Tertullien en Occident, le lieu ambigu et fascinant dans lequel le christianisme a dû poser, ou plutôt reposer le problème de l’image, en sons sens concret comme en son sens théologique, face au judaïsme biblique et face au paganisme antique. Il s’agissait, face au judaïsme biblique, d’affirmer la visibilité de Dieu en tant que Christ, qui est à la fois Dieu en personne et image de Dieu ; il s’agissait, face au paganisme antique, d’affirmer une image qui pût échapper aux malfaisantes séductions de l’idolâtrie. Entre les deux, la problématique de l’Incarnation ouvrait l’image à un fonctionnement que l’on a ici nommé le visuel – quelque chose qui tentait de tirer le regard au-delà de l’œil, le visible au-delà de lui-même, dans les régions terribles ou admirables de l’imaginaire et du fantasme. (présentation, p. 14)

































