Le Bouddha de Kamakura – 2

D’autres photos du Daibutsu… (on ne s’en lasse pas)

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… et du petit port sur l’océan, juste à proximité (quartier de Hase, dans Kamakura, préfecture de Kanagawa)

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???????????????????????????????et du temple Hasedera

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Le Bouddha de Kamakura

???????????????????????????????Il est lourd et léger à la fois, ses 121 tonnes flottent dans l’air comme un reflet, il est haut (plus de 13 mètres) mais si haut… nous donnant si fort le sentiment du peu que nous avons accompli, son visage de deux mètres, ses oreilles (1m 90), sa bouche de 0m 80, la façon dont il fut assemblé, si ingénieuse en des temps si anciens (mille deux cent cinquante…) nous parlent d’un autre monde, de la sérénité et de l’abandon à soi-même. A l’observer encore, même en reproduction sur une photographie, ne finissons-nous pas par nous y voir, adoptant cette moue typique du détachement, de l’éloignement, les yeux mi-clos ne laissant passer des lumières du jour que la part adoucie, qui rend les contours mouvants, sortant de ce monde-ci pour aller vers un ailleurs où l’espace enfin serait franchi.

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Demain à Yokohama

 Avant que l’année ne se termine, j’ai encore un long voyage à faire. Le septième en une année, entre décembre et décembre. Chacun de ces longs voyages m’apparaît comme l’ultime, et pourtant il en vient d’autres, l’enchantement du monde ne se réduit pas. J’ai beaucoup de chance, ma profession m’a permis d’aller de place en place à l’occasion de colloques, conférences, séminaires, et malgré ma peur souvent (l’angoisse de la conférence à prononcer, des questions auxquelles je dois répondre), je me suis lancé chaque fois tête baissée. Ainsi demain : Tokyo, plus précisément Yokohama, le grand port. Je pars seul, avec des livres. Murakami, Oé. Je voudrais relire Kafka sur le rivage et lire le dernier Kenzaburô Oé (Adieu mon livre), le premier parce qu’il exalte l’innocence, et le second parce qu’il tente de percer à jour le mystère de la vieillesse… quand enfin l’homme vieillissant se dédouble entre un moi qui vit encore et un autre qui l’observe. Les longues heures d’avion ne seront sans doute pas de trop pour que j’apprenne un peu de cette sagesse.

kenzaburo-oeLendemain. En effet, j’ai lu Oé avec avidité, comme s’il allait me dévoiler quelque chose de nouveau. C’est un roman puissant, d’une facture très classique, on pourrait penser à Thomas Mann (je ne sais pas trop à vrai dire pourquoi ce nom me vient immédiatement à l’esprit, il doit y avoir des raisons). Le Prix Nobel japonais s’y met en scène dialoguant, après un accident qui demeure mystérieux au point où j’en suis de ma lecture, avec un vieil ami, qui pourrait être son « double ». La trame du roman s’organise d’ailleurs autour de cette notion de double, d’autre soi-même (avec des « côtés étranges »), voire de gémellité. Dans leur enfance, à tous deux, la mère de l’un lui a dit : « toi, tu as un double, un kagemusha, un enfant prêt à mourir pour toi. Lorsque tu traverses un moment douloureux, ça te donnera du courage de penser à cela, alors ne l’oublie pas ! ». Et de nombreuses années plus tard, alors que chacun a fait sa vie, l’un comme romancier illustre, l’autre comme architecte exilé aux Etats-Unis, ils se retrouvent et décident d’habiter proches l’un de l’autre dans une maison dite « maison-Gérontion » en hommage à un grand poème de T. S. Elliott, dont Oé s’avère être un grand admirateur, au point que toute son œuvre, peut-être, aurait dérivé de ce poème, qui commence ainsi : « Me voici, un vieillard dans un mois de sécheresse, / Ecoutant ce garçon me lire, attendant la pluie. » Et qui se poursuit par un regret exprimé de « ne pas avoir combattu », où l’on comprend que le ressort de l’œuvre de l’écrivain japonais, c’est bien cela : ne pas avoir combattu avec les autres quand il était plus jeune et que c’était la guerre, ou bien ne pas avoir combattu avec les étudiants révoltés des années soixante-dix. Regret d’un manque d’engagement, de la part d’un grand admirateur, aussi, de Jean-Paul Sartre.

??????????????????????Arrivée à Yokohama. Un Narita Express y conduit. Mais comme j’ai réservé dans un Best Western qui se trouve dans le quartier de Tsurumi, il me faut dénicher le train qui me fera progresser de Yokohama central à la gare de Tsurumi. Je vous le dis, au cas où vous iriez : il faut prendre la ligne bleue. Après… trouvez l’hôtel par vous-même, il est très proche de la gare, sur une avenue irriguée de petites rues adjacentes où l’on peut trouver des autels discrets au coin des rues et de petites gargotes – mais les menus sont écrits exclusivement en japonais, alors on tire au sort. Je suis pas mal tombé. Le soir, je ressors. Près de la gare, je déniche un restaurant qui fait angle et s’est spécialisé dans la viande, surtout de bœuf. J’ai envie d’essayer. Vous choisissez une assiette de viande fraîche, on vous l’apporte et vous exposez tour à tour les petites tranches roses, au travers d’une grille, à la flamme d’un réchaud. C’est délicieux. Viande très tendre. A côté de moi (nous sommes au comptoir) un très jeune couple. La fille, cheveux courts et regard vif comme une héroïne de manga, rit en me voyant faire mes expériences gastronomiques, alors je ris aussi. Elle veut bien sûr savoir d’où je viens. L’évocation de la France suscite en elle immédiatement et curieusement, l’association d’idées avec le football (comme quoi finalement, la France serait bel et bien une nation footballistique…), mais c’est que son mec est un joueur de foot et qui a, sur son smartphone, toute une collection de photos de joueurs célèbres… Thierry Henry, Trézéguet, Zidane… Nous sympathisons. Ils me font goûter des plats qu’ils ont choisi (foie et poulet, toujours à cuire selon la même méthode). Je sens que je ne peux faire mieux que leur payer une tournée de bière… ils sont ravis. Continuant sur le foot et ne voulant pas être en reste, je leur dis que le Japon compte aussi de grands joueurs. Je leur fais l’étalage de mes faibles connaissances (mais assez pour les impressionner !) en leur disant qu’il fut un temps où ma ville possédait une équipe de foot pas si mauvaise qui possédait en son sein un international japonais célèbre. Quelle joie je leur fais, aussitôt, il me sort la photo du joueur en question, un certain Matsui, je crois, qu’effectivement j’avais vu jouer la seule fois où j’ai assisté « en vrai » à un match de foot. C’était au stade de Grenoble, et l’équipe locale avait été dévorée par l’ogre marseillais qui lui avait mis un but dès la première minute de jeu… Je me résous finalement à quitter mes deux jeunes nouveaux amis. Les quartiers de gare sont toujours agités. On dirait que les gens vont et viennent de manière affairée comme s’ils allaient rater leur dernier train.

??????????????????????????????????????????????????????????????rue et autel à Yokohama, quartier de Tsurumi

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En toute… Bonnefoy (poésie et politique)

BONNEFOY YvesSans vouloir aucunement porter ombrage à Patrick Modiano, qui mérite amplement son Nobel, il reste que deux grands poètes contemporains francophones en méritent un depuis longtemps, Philippe Jacottet et Yves Bonnefoy. Ayant souvent déjà parlé du premier sur ce blog, je voudrais aujourd’hui parler du second. D’abord, ce qui m’a mis en tête la pensée d’Yves Bonnefoy, c’est le rappel, aperçu sur FB (je dis bien « aperçu » car hélas les réseaux sociaux sont tous à la fois parents et enfants de l’éphémère… ce que vous saisissez à une heure de la journée, pas sûr que vous arriviez à le retrouver quelques heures plus tard, enfoui que c’est devenu sous un flot constant de « nouvelles », d’alertes diverses, de protestations de vos « amis » sur tel ou tel fait qui se déroule au Québec, en Equateur, en Mongolie… quand ce ne sont pas les photos du petit dernier ou bien l’annonce captivante qu’Untel a mangé fort bien dans un restaurant de Stockholm…), rappel donc d’une conférence qu’il prononça en 2000 à « l’Université de tous les savoirs » sur le thème de la parole poétique. Que peut-elle ? Que signifie-t-elle ? Quel type de connaissance apporte-t-elle (puisqu’il faut bien de temps en temps adopter le point de vue des philosophes analytiques) ? Ensuite… oui, bien sûr, j’ai glané de ci de là (chez les bouquinistes du bord de la Seine notamment) quelques œuvres éparses du poète sous la forme de plaquettes discrètes aux titres hiératiques : « Rue traversière », « Immobilité de Douve », « Le lieu d’herbes », « Les planches courbes », « Ce qui fut sans lumière »… Ajoutons que je fus marqué pour la vie par la lecture, vers l’âge de mes vingt ans, du magnifique volume sur Rimbaud, publié dans la collection « écrivains de toujours ». Où il est dit d’ailleurs, préfigurant une réponse possible à la question du type de connaissance apportée :

Quel ouvrage de poésie a jamais été entrepris pour « communiquer » un sentiment, une connaissance, une pensée ? Un poète a pour souci d’inventer, de vérifier, c’est là vivre et ce n’est pas dire – il ne dira que conséquemment […] Et si le poème achevé peut valoir pour tous les hommes et femmes, c’est parce que son auteur n’a rien voulu qu’être soi, dans une expérience privée. (p. 112)

A13U89onZwLLa question que pose Yves Bonnefoy, on l’a compris, est celle de l’existence possible d’un « autre savoir », à côté de celui qui prévaut en général et s’illustre principalement dans la méthode scientifique, un savoir que l’on pourrait qualifier de « poétique ». Une question qui n’est pas nouvelle, ayant surgi aussi dans la philosophie, à propos notamment de la possibilité d’un « savoir phénoménologique ». Beaucoup d’auteurs qu’on peut rattacher au courant positiviste (sans qu’il y ait là d’intention péjorative), de Piaget à Bouveresse par exemple, ont répondu par la négative. Il faut lire entre autres le réquisitoire de ce dernier contre ce qu’il appelle une « bigoterie littéraire », dans son livre de 2008, « La connaissance de l’écrivain », en stigmatisant une conception « qui voit dans la littérature une forme de connaissance supérieure de la réalité, qu’il ne faut surtout pas essayer de discuter et d’analyser réellement, et autour de laquelle il convient d’entretenir au contraire une atmosphère de mystère indispensable à la préservation de sa valeur et de son autorité particulières ». Or, il me semble justement que ce n’est pas quelque chose que l’on peut reprocher à Yves Bonnefoy, qui ne dédaigne nullement entrer sur le terrain de la discussion avec des outils de la connaissance rationnelle, des concepts linguistiques notamment. De plus, il ne prétend pas que la forme de connaissance à laquelle il en appelle soit nécessairement « supérieure » à l’autre. Il dit simplement que les deux se partagent le travail, en quelque sorte… Réfléchissant à ce qui peut bien faire l’essence de la poésie, et à pourquoi on attribue la qualité du « poétique » à des œuvres si dissemblables les unes des autres (de Villon à Artaud, de Ronsard à Chateaubriand et même à Proust), il s’arrête à la façon dont un type de parole a affaire directement avec la « matière sonore », alors que le « discours » en général traite du conceptuel. Il est un fait que dans notre usage quotidien de la langue, le concept l’emporte : il s’agit, grosso modo, d’utiliser des mots qui codent les différents aspects d’un objet, de manière à en reconstituer une image, une représentation pour notre esprit. L’usage du concept culmine dans la science où la « représentation » se fait « modèle ». On a souvent décrit, à juste titre, l’activité scientifique comme visant à « modéliser la réalité », c’est-à-dire à mettre à la place de l’objet une sorte de « maquette », souvent virtuelle, qui en restitue les aspects essentiels, du moins, ceux parmi ses aspects qui nous concernent au moment de l’étude. Cette démarche, qui va de pair avec une mise entre parenthèses du sujet observant, et qui vise à fabriquer un monde objectif, parfait reflet de la réalité, a parfois été remise en cause par des scientifiques : on schrodingercitera en particulier Erwin Schrödinger, sur qui le philosophe Michel Bitbol avait écrit, dans les années quatre-vingt-dix, une passionnante étude, intitulée « L’élision » pour indiquer justement que la condition pour faire apparaître un monde objectif parfaitement analysable au moyen de la connaissance était l’évacuation du sujet, opération qui ne se fait jamais sans un reste (au même titre que l’élision d’une lettre dans un mot, qui demeure marquée par un accent circonflexe, par exemple en français), ce reste étant alors l’insistance de certaines apories du savoir qu’on dira « conceptuel ». Yves Bonnefoy note ainsi que le savoir conceptuel est impuissant à saisir le temps. Nous savons en effet que les physiciens n’intègrent le temps dans leurs équations que comme simple variable t (supposée varier continument sur la droite réelle) et que pour beaucoup d’entre eux, il s’agit d’une nécessité technique mais qu’en fait le temps n’existe pas réellement en physique (voir ici le billet que j’avais rédigé autrefois sur un petit livre de Carlo Rovelli). Le temps n’existerait que comme produit de l’interaction entre le sujet humain et le monde physique, et donc, dès lors qu’on a chassé le sujet du monde pour favoriser la pensée conceptuelle, deviendrait hors d’atteinte, du moins pour cette dernière. Comment donc « connaître le temps », au sens où l’on dit aussi « se connaître soi-même » ? Il faudrait pour cela revenir en pensée à un moment précédant « l’élision », ou bien aussi, comme le disent des penseurs ou des méditants relevant de traditions plutôt orientales (bouddhisme…), au moment précédant « la séparation » (celle par laquelle s’est institué un sujet, justement). Bonnefoy voit dans la poésie une telle tentative, autrement dit l’essai d’en revenir à un moment préliminaire au logos, où la parole est encore toute empreinte de sa matière sonore, où les mots sont utilisés non pas d’une manière représentationaliste et conventionnelle, mais dans un rapport direct à la sensation (le voir, l’entendre, le toucher même) et à l’intuition du temps, et où « la forme, c’est le son comme autre chose que ce qu’il est dans le discours de la signification, le son comme présence pleine ». La poésie est ainsi ce qui nous permet d’être plus présents, plus attentifs, de cette attention, de cette vigilance, dont nous avons tellement besoin dans nos rapports avec les autres (et avec nous-mêmes !) si nous voulons peser un minimum sur la qualité de notre vie, et surtout celle des vies, vies des êtres qui nous entourent.

619ewPKICGLIl y aurait ainsi un lien entre poésie et… politique, mais pas bien sûr au sens où l’on entend ce mot trop souvent (il ne s’agit évidemment pas de celle qu’on dit « politicienne », mais même pas de cette politique qui se croirait rationnelle en pesant le pour et le contre de telle décision, attribuant à tous les critères le même poids, et de ce fait même réduisant à néant le choix fondamental qui serait celui de la vie avant tout), au sens où la vraie « révolution », ce serait celle où chacun(e) porte attention au bonheur de l’autre. Un petit livre circule en ce moment… il est signé d’un « comité invisible » (aïe, je vais me faire taxer de dangereux anarchiste) et il tente de tracer des pistes pour ceux qui en ont assez des « procédures », des « assemblées parlementaires », assez d’une conception de la démocratie limitée à ces dernières et qui s’avère finalement bien peu démocratique, et qui aboutit à ce que l’on voit autour de nous (récupération de nos peurs par les fascistes, affrontements sanglants, totale surdité des gouvernants…). Curieusement, ce petit livre retrouve les accents du poète, là où il dit, notamment : « Seul un déploiement omnilatéral d’attention – attention non seulement à ce qui est dit, mais surtout à ce qui ne l’est pas, attention à la façon dont les choses sont dites, à ce qui se lit sur les visages comme dans les silences – peut nous délivrer de l’attachement aux procédures démocratiques. Il s’agit de submerger le vide que la démocratie entretient entre les atomes individuels par un plein d’attention les uns pour les autres, par une attention inédite au monde commun ». Il dit aussi : « au XIIème siècle, lorsque Tristan et Yseult se retrouvent nuitamment et conversent, c’est un « parlement » ; lorsque des gens, au hasard de la rue et des circonstances, s’ameutent et se mettent à discuter, c’est une « assemblée ». Voilà ce qu’il faut opposer à la « souveraineté » des assemblées générales, aux bavardages des parlements : la redécouverte de la charge affective liée à la parole, à la parole vraie ». Alors, Bonnefoy : penseur politique, aussi ? cela ne serait pas étonnant tant nous sentons bien que le politique est avant tout affaire de langage et qu’au premier rang des « réformes » à effectuer… devrait figurer une action sur le langage, sur notre usage de la langue en tant que c’est lui qui fait lien entre les « atomes individuels ».

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Geneviève Brisac : la littérature et la vie

x28a9hyIl faut écouter l’interview que Geneviève Brisac donne sur le site de Médiapart, assez longue (38 minutes), et passionnante. Je n’avais jusqu’ici guère entendu parler d’elle, ou bien ne m’y étais-je pas intéressé. Je l’ignorais, je n’avais aucune idée de ce qu’elle avait à dire. Dommage. Maintenant j’en sais un peu plus, de quoi aller bien vite en librairie pour me procurer son dernier roman, que je vous conseille : Dans les yeux des autres (éditions de l’Olivier).

Couv Dans les yeux des autres

Dans ses romans, Geneviève Brisac reprend sans s’en cacher des méthodes romanesques éprouvées par d’autres, ici notamment celle de Doris Lessing dans « Le carnet d’or ». Il s’agit en effet d’une femme, Anna Jacob – mais l’héroïne de Lessing s’appelait aussi Anna – ex-écrivaine, qui s’est autrefois vivement investie dans les mouvements de libération des années soixante-dix, et qui remet le nez dans ses carnets : prétexte pour une grande remontée vers ces temps anciens où le mot « Liberté » s’écrivait un peu partout : dans les mœurs, dans la politique, à propos des femmes, de la famille, des homosexuels, dans les rapports entre les peuples aussi (que n’a-t-on parlé de luttes de libération nationale…) et même dans l’éducation. C’est dire combien les temps ont changé. Roman d’amertume, alors ? où l’on étalerait ses désillusions ? Non, justement. Geneviève Brisac a ce beau projet qui consiste, loin de nous faire pleurer sur nous-mêmes, à revivifier ces temps anciens, à les faire revivre pour tenter d’en assurer la transmission.

Dans son interview, elle revient notamment sur les luttes féministes de ces années-là, ce qu’elles ont permis de conquérir, et qui est toujours susceptible d’être remis en question, toujours attaqué d’ailleurs (par les mouvements d’extrême-droite autant que par des chroniqueurs haineux). Etonnamment, la haine des femmes se porte bien de nos jours (Zemmour…), comme si toute une frange (une fange) de la masculinité dévoilait son vrai visage, celui de n’avoir fait que semblant d’aimer les femmes (afin d’assouvir leurs besoins sexuels de mecs et surtout, de tenir leur place dans le jeu des rivalités inter-masculines) mais en réalité d’avoir toujours voulu les contraindre et les humilier. Horreur d’une lutte ancestrale qui se meut en guerre dès que se présentent enfin des opportunités pour elles d’affirmer leur rôle au sein de la société.

Rien qu’à propos de la littérature, Geneviève Brisac indique à quel point le poids des hommes est écrasant, comme si on ne laissait guère aux femmes le droit de s’exprimer, comme s’il y avait une littérature propre aux femmes que les hommes dignes de ce nom ne sauraient lire (elle parle de ces hommes qui sont prêts à faire cadeau de livres écrits par des femmes à leur mère, leur belle-mère, leur femme, leur sœur mais qui jamais, au grand jamais ne liraient ces livres – là, j’avoue, je suis un peu estomaqué). Elle parle aussi de l’horrible Nabokov qui refusait de faire une conférence sur Jane Austen parce qu’il ne voulait pas s’abaisser à parler d’une femme écrivaine (et moi toujours de me demander ce que l’on trouve à Nabokov et surtout à son Lolita, encensé dans tout l’Occident, ce qui m’a toujours paru paradoxal de la part de pays si pointilleux sur les marques d’affection que l’on peut porter en public à des enfants…). Ce qu’elle dit là n’est bien sûr pas nouveau. Nécessiterait d’être réfléchi et nuancé. Je suis surpris de son propos qui affirme que lorsqu’on cherche des écrivaines « acceptées », on tombe toujours sur Marguerite Duras et Nathalie Sarraute et c’est à peu près tout… surpris car à un moment de ma vie, je m’étais mis au contraire à penser que la littérature était devenue une affaire de femmes, et de quelles femmes ! Je ne lisais plus que Nancy Huston, Annie Ernaux, Marie N’Diaye, Lorette Nobécourt, Danielle Sallenave, Jeanne Benameur et j’aurais pu lire aussi Véronique Olmi, Brigitte Giraud, Lydie Salvaire voire même… Amélie Nothomb (bon, là, je sais, je pousse un peu question vraie littérature). Et maintenant je lis Geneviève Brisac. Et puis, je me suis repris bien sûr et j’ai vu qu’il y avait des hommes que je lisais, et quels hommes aussi, comme Jean-Marie Le Clézio, Olivier Rolin, Jean-Philippe Toussaint, Laurent Mauvignier, Sorj Chalandon et… Patrick Modiano. Donc, sur le plan strictement littéraire, ce serait plutôt fifty-fifty… Reste le plan commercial, et ceci est une autre histoire. Par exemple, Je n’ai jamais compris comment il se faisait qu’un aussi beau roman que « Grâce leur soit rendue », de Lorette Nobécourt, ne soit encore jamais sorti en livre de poche, (alors que sortent plein d’oeuvrettes de seconde zone, à la Foenkinos) et ne parlons pas de son dernier opus, « La clôture des merveilles »… et je ne sais pas très bien comment les listes pour les fameux prix sont établies, par des jurés évidemment en majorité masculins… et qui décide, dans les maisons d’édition, de la date de parution d’un livre, qui sera plus ou moins propice à son inscription sur les fameuses listes de l’automne…

AVT_Lorette-Nobecourt_2902Lorette Nobécourt

Nul ne saurait nier qu’il y a encore un ordre masculin régnant dans la société. Mais pour combien de temps ? Il se murmure dans certains milieux (recherche, éducation…) que les femmes ont déjà gagné la partie : les profs d’université sincères (même des hommes !) témoignent que leurs étudiantes sont meilleures que leurs étudiants : plus sérieuses, mieux concentrées, soucieuses de réussir (entre autre bien sûr parce qu’elles savent qu’elles ne peuvent compter que sur elles-mêmes). Si des domaines-clés de nos sociétés : éducation, santé, justice sont de plus en plus investis par des femmes, ce n’est pas, comme l’affirmait ce mandarin benêt d’Antoine Compagnon, « parce que ces domaines sont dévalués socialement » (quelle ânerie !), mais bien parce que les candidates sont meilleures que les candidats et loin de nuire à la valeur sociale de ces métiers, c’est au contraire leur valeur intrinsèque reconnue par tous (quoi de plus noble que soigner ? éduquer ? rendre la justice ?) qui rejaillit sur les femmes dans leur ensemble. Et si, après tout, il ne fallait voir dans les sordides zemourrades que des réflexes d’arrière-garde d’une gent masculine prise dans le désarroi face à une situation qui lui échappe ?

Mais revenons à Geneviève Brisac et à ce par quoi elle alimente notre réflexion. Sa conception de la littérature, qui s’illustre dans cette volonté de tissage : tissage de son œuvre avec celle des autres, de ceux et celles qui l’ont précédée (Doris Lessing, Marina Tsvetaïeva, Rosa Luxemburg, Virginia Woolf… en qui elle se reconnaît), prise en compte d’une vie propre de la littérature : les livres nous parlent. Nous prenons un livre au hasard dans notre bibliothèque, ou mieux : un livre tombe, s’échappant d’un rayonnage, et nous l’ouvrons à une page apparemment au hasard, mais aussitôt nous saute aux yeux ce que nous voulions lire, ce qui peut-être va éclairer notre journée. Dans « Dans les yeux des autres », un passage des lettres de Kafka à Milena jaillit ainsi sous le regard d’Anna : « Ecrire des lettres, c’est se mettre nu devant les fantômes ; ils attendent ce moment avidement ». Est-ce elle alors qui ajoute cette phrase magnifique : « Les baisers écrits ne parviennent pas à destination, les fantômes les boivent en route » ? Il y a ainsi un monde littéraire. Il ne faut pas croire que les romans obéissent à une épistémologie réaliste, celle qui pose qu’il y a un réel brut et que le meilleur livre est celui qui se contente de l’observer. Comme en science, d’ailleurs, il faut des hypothèses. Les théories sont des créations de l’esprit qui sont mises en contact avec la réalité (par le biais d’appareillages sophistiqués qui n’ont rien à voir avec l’observation brute, mais qui sont eux-mêmes, comme le disait Gaston Bachelard, des « théories matérialisées »). Les œuvres de littérature aussi, même si, là, les « appareillages » ne sont pas des machines mais des lecteurs. Vous, moi, tout le monde. Il est dommage que les philosophes – surtout les philosophes… « analytiques » ! -qui s’intéressent à la « connaissance littéraire », comme Jacques Bouveresse ou Pascal Engel (des mecs, bien sûr…) ne se mettent pas à l’écoute des écrivain(e)s plus souvent – mais il est vrai, ils les considèrent de haut, avec condescendance, comme souvent les épistémologues ont considéré les scientifiques, aux uns les tâches astreignantes, aux autres les réflexions d’ordre général – au lieu d’aller ressortir des visions archaïques à la Renan, et de condamner au « thaumaturgique » ( !) les théoriciens de la littérature qui n’auraient pas une vision très terre à terre de leur objet…

laurent-mauvignier-accueilLaurent Mauvignier

Si Geneviève Brisac peut être qualifiée d’écrivaine « engagée », c’est bien parce qu’elle s’engage corps et âme dans son écriture : pas question ici d’écrire un livre qui ne correspondrait pas à ce qui l’habite, parfois depuis longtemps, et cela sans considération de « ce qui se fait » (pour être vendu…) ni obligation de publier deux ou trois livres par an. On reconnaît tout de suite les écrivains qui s’engagent ainsi dans leur œuvre, sans concession « au marché », et on reconnaît aussi chez les meilleurs, des moments où il leur arrive de faillir à cette règle. Ainsi de Laurent Mauvignier, justement, que je mentionnais tout à l’heure, que j’ai tant admiré dans ses premiers romans (et surtout dans « Des hommes ») et qui vient de nous infliger un ouvrage qui, manifestement, est sur commande (même s’il ne relève pas d’une commande explicite faite par son éditeur) tellement il correspond à l’air du temps, aux destinations obligées, aux thèmes à la mode, déjà mille fois ressassés (la vacuité des voyages, l’ennui du tourisme, l’angoisse d’être pris dans une attaque terroriste, le Chili qui a servi de terre d’accueil aux anciens Nazis, la peur de se retrouver avec un grand père nazi – thème déjà travaillé par Lorette Nobécourt, justement, dans « Grâce leur soit rendue »…, le Ngorongoro, réserve keynianne où les touristes vont en 4×4 observer les lions, avec la bêtise mâle d’un des hommes qui veut aller au-devant du danger… et puis Rome, évidemment, comme destination obligée, La Trinité des Monts, la piazza di Spagna… ce n’est plus un roman, c’est le Guide du Routard !), s’inscrivant presque dans la foulée de cet autre auteur très à la mode, qui promène sa moue désenchantée sur les plateaux télé et même sur les scènes de spectacle, moue qui lui sert en quelque sorte de marque commerciale… [et quelle écriture sans surprise : « Très vite ils tournent sur la gauche pour remonter vers la piazza di Spagna, dont il espère trouver les fameuses marches recouvertes de fleurs rouges ou fuchsia, comme il avait vu une fois à Pâques » (p. 223)… « ils se sont arrêtés pour manger une glace. Peter a fait son petit discours sur Marco Polo rapportant les sorbets et la glace de ses lointains périples » (p 225) et quand ils en sont à Saint Louis des Français, on sait, on sait qu’ils vont parler du Caravage ! – comme si toujours, il fallait que l’écrivain fasse du poids, rajoute des lignes en faisant étalage de sa culture, laquelle en l’occurrence et une nouvelle fois, ne dépasse pas celle d’un guide touristique standard…]. J’aime la charge menée par Geneviève Brisac contre la littérature de divertissement, qui s’avère tellement ennuyeuse parce que remplie de conventions et que surtout, surtout, elle ne veut pas déranger le lecteur, ou bien contre cet autre défaut des livres (de ceux surtout qu’on retrouve aux kiosques des gares), et aussi, ajouterai-je, du cinéma contemporain, qui est le sentimentalisme. Plus facile de le voir d’ailleurs dans les sorties de films (puisqu’on nous parle beaucoup plus encore des sorties de films que des sorties de livres), comme par exemple le récent « Samba » (suite aux « Intouchables », je précise ici que je n’en ai vu que la bande-annonce) qui noie le drame des sans papiers dans le mélodrame niais, comme si les militants de la cause des sans papiers n’étaient participants à ce juste combat que par manque affectif, désir de rencontre etc. Façon habile de déplacer le problème, qui est d’abord politique, en donnant au spectateur moyen la bonne conscience de s’émouvoir de situations individuelles, toujours tristes, bien sûr, sans pour autant lui offrir les moyens d’une analyse des causes et des systèmes. Geneviève Brisac dit, à juste titre, me semble-t-il, que plus les perspectives sociétales et politiques sont sombres, plus se répand ce sentimentalisme, comme simple échappatoire, soupape de sûreté qui évite aux âmes sensibles de se heurter trop frontalement aux réalités.

Reste que bien sûr, le roman de Geneviève Brisac (comme d’ailleurs celui que j’ai tellement aimé, de Lorette N.) ne manque pas de quelques défauts (du moins, à mes yeux). Personnages emblématiques, fascinants, auxquels on se trouve attaché comme s’ils étaient réels, mais qui demeurent en même temps idéaux, comme des figurines de papier qu’ils sont toujours en dernière instance, trop beaux, parfois trop caricaturaux pour être vrais. Anna est une écrivaine torturée, Molly, sa sœur, une médecin engagée de toute son âme dans le soulagement à donner aux autres, deux femmes extrêmement généreuses. Elles ont eu, ont encore des amants. Comme ce Boris (Boris Yankel), homme doux et idéaliste qui s’engage aussi (justement !) dans la cause des sans papier. C’est un homme étrange, Boris, quoiqu’un homme dans lequel je me reconnaîtrais volontiers, un de ces hommes qui n’a pas perdu son enfance, qui trouve que, souvent, la conversation entre adultes ne vaut pas les mots que l’on peut échanger avec un enfant. Amateur de poésie. Issu d’Arménie. Fou des poètes de la Bucovine et de Cernowitz (là, Geneviève Brisac nous apprend beaucoup) comme cette Rose Ausländer. Mais que va-t-il faire en manifestant autant d’attention aux enfants des sans papier qu’il en vient à les re-baptiser du nom de ces poètes (Ilana Shmueli, Immanuel Weissglas, Heinz Kehlmann… )(*)? (n’est-ce pas un peu invraisemblable, aussi ?). Actions et attitudes qui ne seront pas comprises, et vont lui coûter cher d’ailleurs. Mais pourquoi ? Est-il nécessaire de camper des personnages qui vont si loin dans l’excès ? Liberté du romancier, de la romancière en l’occurrence, dira-t-on, prétexte aussi à toujours faire entrer davantage de littérature dans la littérature même. Tout comme Lorette N. baptisait tous ses personnages avec les prénoms de ses écrivains de prédilection (Alejandra, Virginia, Roberto…). Encore une marque de ce que la littérature, pour mieux nous parler du monde qui nous entoure, doit d’abord renvoyer à elle-même.

roseRose Ausländer

Post-scriptum : Boris leur a enseigné (aux enfants) des poèmes de cette Rose Ausländer :
Nous sommes devenus des épines dans les yeux des autres.
« Les enfants comprenaient parfaitement le sens de ce vers. Il était devenu un Opinel pour dépiauter la réalité. Un couteau à mille lames pour ouvrir, effiler, râper, creuser, sculpter la réalité ». On ne saurait mieux dire le rôle attendu des œuvres littéraires qui, loin d’être des « études de cas » relevant d’observations d’une réalité statique, sont des armes, des instruments pour faire apparaître une réalité qui nous échappe.

(*) Il va sans dire que, jusqu’ici, je n’avais jamais lu ces noms. De rapides recherches sur Internet m’ont révélé un pan entier de la poésie contemporaine que j’ignorais totalement. Celles et ceux qu’on appelle « les poètes juifs de Czernowitz » ont tous été en relation avec le grand poète allemand Paul Celan. Rose Ausländer lui est souvent comparée, mais on ajoute aussitôt en général que sa poésie est moins impénétrable, plus fluide, translucide en quelque sorte. « Rose elle fut et tenta d’être dans ce monde où « l’on avait mis les morts à table », et elle frêle femme, portera le MOT au plus haut » est-il écrit sur ce site dans un beau texte sur elle d’un certain Gil Pressnitzer.

Merci à Geneviève Brisac d’attirer notre attention vers ces poètes et de combler ainsi le trou béant de notre inculture.

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Le fond des mers et l’inconscient

Ce jour-là, j’étais un peu tendu, anxieux, bref : pas très dans mon assiette, alors je me suis dit va au cinéma, va voir ce film dont on parle comme d’un chef d’œuvre et que tu as tellement envie de voir car, en plus, tu as rarement été déçu jusqu’ici par les films japonais, qu’ils soient de Kitano, de Kurazawa, de Kore-Eda ou – justement ! – de Naomi Kawaze. Va voir ce film au titre liquide et dont les images que tu as déjà vues (bande-annonce !) montraient le calme d’une île et la souplesse de deux corps jeunes nageant au fond des mers. C’était un début d’après-midi, il n’y avait que trois autres spectateurs dans le cinéma, j’ai pu donc choisir la meilleure place et je me suis immergé pendant deux heures, dans ce silence reposant, légèrement empli par la douceur du vent et les éclats des vagues. Au début du film, après une brebis blanche que l’on égorge, la nuit tombe et la tempête fait déferler les vagues sur une plage déserte – et sur une petite jetée aussi, vite recouverte. Tout à coup on voit un corps inerte entre deux eaux, la face tournée vers les algues, le dos vers le ciel. Un gros tatouage. Nous ne sommes pas seuls à regarder. Un enfant, ou plutôt un ado, aussi est là. C’est le garçon. La fille, elle, on la verra bientôt, avec son père qui lui prépare des jus de fruits. On devine déjà que la mère est malade. On murmure autour de cette absence. La mort est évoquée. Pourtant c’est une chamane, autrement dit presque une déesse… comment les dieux peuvent-ils mourir ? Mais « Papy Tortue », le vieillard qui pêche assis sur son rocher, lui, il sait bien que les chamanes ne sont que des intermédiaires. Le film se déroule au rythme des vagues. Bientôt on saura que l’homme retrouvé noyé était l’amant de la mère du garçon. Bientôt, on verra la mère de la fille, dont les forces s’amenuisent… les trois personnes, la fille, la mère, le père feront reposer leur tête chacun sur les genoux de l’autre, sauf le père qui, bien sûr, lui n’aura personne pour se reposer.

stiilthewaterLa scène où la mère est à fin de vie, allongée, souffrante, mais entourée par les siens et par des hommes et femmes de l’île, tous respectueux envers leur chamane, et qui lui chantent des mélodies anciennes est l’une des plus belles scènes que j’ai jamais vues au cinéma. Ces chants et cette musique sortent du fond des âges. Les cadrages font de chaque plan un trésor d’émotion. Les gens de cette île pensent que les humains sont d’abord des esprits éternels, qui ne font qu’un petit séjour sur terre de manière incarnée, et que mourir c’est retourner chez soi. Bienheureux peuples aux traditions chamaniques… j’aimerais aussi penser cela.

En parallèle à cette mort annoncée, ou plutôt à cet effacement d’un être dans le brouillard de l’au-delà, la vie, elle, s’éveille. La fille a réussi à calmer la rébellion du garçon, contre sa propre mère, à qui il reproche de ne plus vivre avec son père (parti à Tokyo) et elle l’a emmené dans l’élément liquide, lui qui déclarait avoir peur de l’océan (car il est vivant), d’où les longues brasses sous-marines. Suivies de la rencontre de leurs corps sur une plage déserte.

034099Je suis ressorti de ce film incroyablement détendu, je ne savais pas que la vision d’un film pouvait apporter autant de bien être. D’où cela venait-il ? Nul doute que la place prise par la mer / mère y est pour quelque chose. Voir s’agiter des corps au fond de l’eau a quelque chose à voir avec notre inconscient qui, lui-même, est comme un abîme océanique traversé par les formes fugitives qui hantent nos rêves, la nuit. Et le tableau, autour de la mère qui meurt (en contraste avec la mer qui, elle, vit, comme le dit le garçon) est là comme pour compenser le chagrin de la perte que nous éprouvons tous au soir de notre vie, surtout quand la fin de vie d’une mère ou d’un parent proche ne se passe pas tout à fait comme on aurait pu le souhaiter, en tout cas pas dans cette belle sérénité. Ce film, sans nul doute, donc, parle à l’inconscient. Mais n’est-ce pas la fonction du cinéma en général, que de nous montrer sur écran nos aspirations, nos craintes et nos fantasmes ?

Water

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Un petit homme, face à l’immonde

Modiano-Foto-JF Robert-modds-183x228Il y a ce qu’on n’aurait jamais imaginé : l’entreprise de réhabilitation du régime de Vichy, l’affirmation que le Maréchal, après tout, ce n’était pas si mal, que Vichy a sauvé des Juifs, il y a comme une nostalgie, il y a pour la première fois depuis 1945 ce coup de force idéologique visant à re-légitimer la droite, toute la droite, extrême comprise, pour qu’on en finisse paraît-il avec ces accusations soi-disant calomnieuses selon laquelle elle aurait collaboré, trahissant le peuple et la nation… et puis il y a en face de cela, de cette entreprise immonde, un petit homme qui, à l’oral, ne sait pas aligner trois mots, qui bafouille tout le temps, mais qui a écrit, et qui écrit encore sur ces années là, avec minutie, avec documents et c’est à lui que les jurés de Stockholm viennent de remettre le Prix Nobel de littérature. Quelle opposition, quel contraste, entre d’un côté ce retour de la haine, ces meetings (à Béziers ces jours-ci) et de l’autre, un Prix Nobel. Certains commentateurs d’outre Atlantique auraient attiré l’attention sur ce fait-là : que le Prix Nobel va à un écrivain qui a évoqué la mémoire des millions de Juifs morts en camp et qui vit, dans un pays, la France, où l’on craint toujours une recrudescence de l’antisémitisme, et que cela n’est sûrement pas dû au hasard. Un roman exemplaire de Modiano, que je viens de relire, est Dora Bruder (1997). Les tentatives, par l’auteur, de retrouver les traces d’une jeune fille à propos de qui il avait vu dans la presse un avis de recherche lui donnent le prétexte à digressions et réminiscences sur une époque pas si éloignée :

Parmi les femmes que Dora a pu connaître aux Tourelles se trouvaient celles que les Allemands appelaient « amies des juifs » : une dizaine de Françaises « aryennes » qui eurent le courage, en juin, le premier jour où les juifs devaient porter l’étoile jaune, de la porter, elles aussi, en signe de solidarité, mais de manière fantaisiste et insolente pour les autorités d’occupation. L’une avait attaché une étoile au cou de son chien. Une autre y avait brodé : PAPOU. Une autre : JENNY. Une autre avait accroché huit étoiles à sa ceinture et sur chacune figurait une lettre de VICTOIRE. Toutes furent appréhendées dans la rue et conduites au commissariat le plus proche. Puis au dépôt de la Préfecture de police. Puis aux Tourelles. Puis, le 13 août, au camp de Drancy. Ces « amies des juifs » exerçaient les professions suivantes : dactylos. Papetière. Marchande de journaux. Femme de ménage. Employée des PTT. Etudiantes. (Dora Bruder, p. 140 édition Folio).

Une parmi d’autres des dizaines d’histoires évoquées dans ce petit livre de 145 pages que tout le monde peut lire avant de se prononcer sur les « bontés » du régime de Vichy…

dora-bruder-138747-250-400Drancy_-_dec_1942Le camp de Drancy, en 1942

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La fin de Santorin – 2

Deuxième épisode: où Björk s’envole dans les airs

Björk revint le lendemain, il avait du mal à s’arracher à la vision de cette petite mer intérieure, entre îles et paquebots de croisière, qui semblait abriter dans sa masse liquide des secrets venus des millénaires engloutis. Il était de nouveau à la terrasse du café où, la veille, il avait découvert le paysage et il regardait défiler la foule des touristes au sein desquels parfois il reconnaissait quelques silhouettes qu’il avait aperçues sur le ferry, lors de la traversée, comme cette fille élancée à qui il avait tout de suite trouvé des airs de danseuse, qui attendait, la nuit, à ses côtés, que le bateau accoste, et qui portait une légère jupette se retroussant au gré du vent, dévoilant alors le doux galbe de ses fesses dorées. Il voyait aussi des groupes débarqués de leur navire de croisière, un de ces « Costa – quelque chose », dont chaque membre arborait un insigne afin qu’il reconnaisse ses semblables, au cas où ils se perdraient, ce qui demeurait fort improbable étant donné l’ardeur qu’ils mettaient à se maintenir ensemble. Et au milieu de tout ça, des marcheurs, sac sur le dos, emboitant le pas de leur guide et qui discutaient entre eux matériel de haute technologie, chaussures et ampoules aux pieds. Drôle de petit monde se disait Björk, juste au moment où une bizarre secousse se fit ressentir et où comme un frisson d’angoisse se mit à parcourir les gens. Oui, on avait bien entendu une explosion. Et tous les regards inquiets de se tourner dans tous les sens. D’où provenait-elle. En se penchant un peu, et en regardant vers le sud de l’île, vers Akrotiri et l’endroit où des plages multicolores se succèdent, Björk vit un panache de fumée noire qui s’élevait dans le ciel paisible. Un entrepôt aurait explosé ? mais un entrepôt de quoi, au juste, pouvait-on s’enquérir dans une île manquant si manifestement d’industrie ? C’est alors qu’un nouveau tremblement se fit ressentir, plus fort que le précédent, comme une nouvelle explosion, mais bien plus proche, immédiatement suivie d’un nouveau panache de fumée noire.

thera_eruption_1950-300x198Les gens se levèrent précipitamment de la terrasse, et sans prendre la précaution de régler leur consommations, ils étaient déjà dans la rue, ayant rejoint les autres, les groupes et les marcheurs, la danseuse aussi peut-être, dans une bousculade inquiète. Les femmes appelaient leur mari, les parents leurs enfants. Björk restait un peu en retrait, cherchant le recul mais inquiet tout de même, quand son téléphone mobile se mit à retentir. Le numéro qui s’affichait était bien connu de lui : c’était son lien au Département des Affaires Etrangères, le DAE suisse, analogue au ministère du même nom, en France. Nous n’avons pas pris le temps de présenter Björk, un citoyen helvète en déplacement pour le compte de son administration, entretenant des liens assez amicaux avec Rudolf Rohrer, le conseiller fédéral actuellement en charge de ce département. Rien d’étonnant à ce « qu’ ils » lui envoient un message. Björk n’était peut-être pas un innocent touriste comme on a pu le croire initialement. Après tout, s’il était là, c’était peut-être aussi pour autre chose, peut-être pour glaner quelques renseignements, ou plutôt des confirmations de ce que l’on savait déjà dans les chancelleries et sur quoi on échangeait à mi-mots : l’île de Santorin était devenue stratégique depuis quelques années déjà. On parlait d’un centre de commandement de l’OTAN installé dans le cratère, et d’autres installations sous-marines. Son contact au DAE lui avait laissé un message : il devait se méfier et partir très vite car, contre toute attente, après le récent bombardement de Donetsk par l’OTAN, la Russie avait décidé de se rebeller en s’en prenant au commandement de l’organisation transatlantique en mer Egée. A peine avait-il pris connaissance du message qu’effectivement, les vibrations et les sourdes explosions recommençaient. Il vit un obus, à moins que ce soit carrément un missile, emporter le clocher d’une chapelle byzantine. L’odeur commençait à devenir âcre et les gens commençaient à descendre par n’importe quels moyens vers la mer, se laissant glisser le long des falaises, souvent tombant et roulant jusqu’en bas sans plus se relever, essayant de prendre d’assaut le petit funiculaire qui permettait de rejoindre le port, lequel bien vite fut saturé, puis en panne. D’autres couraient vers Oia en pensant qu’ils seraient plus à l’abri, mais tous voyaient bien que des bombardiers sillonnaient le ciel et que des missiles étaient lancés dont certains s’abîmaient en mer soulevant des geysers incroyables qui retombaient ensuite sur les paquebots croisières qui commençaient à prendre du gite. Désespérément, Björk tentait de rappeler son correspondant (« Vas-tu répondre, oui ? »). Mais rien, comme si toute communication était désormais coupée. Le ciel s’obscurcissait, c’était comme si ces bombes, ces explosions avaient fait se lever le vent, qui soufflait maintenant en rafales, emportant avec lui des nuages de granules volcaniques de couleur noire, de ces granules qu’on qualifiait de grains de sable lorsque la paix régnait et que les gens n’avaient pour seul soucis que d’aller sur la plage, et qui maintenant révélaient tout leur pouvoir de nuisance abrasive. Björk eut peur pour l’île toute entière, qu’il imaginait bien tout à coup basculer vers l’abîme, avec son chargement de luxe, ses ivoires, ses ambres et ses lauriers d’or et de diamants. Il eut un dernier coup d’œil vers l’écran de son smartphone. Miracle ! on lui parlait ! « tenez-vous prêt devant l’église orthodoxe, un hélico va venir vous chercher ». Il poussa un énorme soupir de soulagement tout en se demandant comment ils allaient faire pour l’extraire, lui seul, au milieu de cette cohue… mais déjà il percevait le point rouge grossir dans le ciel et malgré la bourrasque et le bruit des bombes, il entendait celui des palmes qui s’amplifiait, une échelle de corde se déroulait dont il n’avait plus qu’à saisir l’extrémité. Un rétablissement et ça y était. A ce moment, il vit tout près de lui la danseuse affolée : hors de question de l’abandonner. Alors qu’il avait déjà franchi quelques degrés de l’échelle, il l’agrippa de toutes ses forces pendant que l’hélicoptère prenait déjà de l’altitude. Il était temps. Il comprit au grondement intense qui parcourait l’île que la catastrophe était imminente. « les cons, ils ont réussi à déclencher un tremblement de terre »… c’était bien le cas en effet. On voyait maintenant, de là-haut, l’île s’ouvrir en deux, parcourue en son centre par une gigantesque faille dans laquelle s’écroulaient les maisons, les temples et les palais. Les derniers habitants ne purent, en guise de consolation, que voir en leurs derniers instants, cette scène magique : une danseuse en tutu qui s’élevait dans les airs, brassant l’air de ses longues jambes, comme sautant dans les galaxies et faisant du trapèze avec les étoiles, suspendue au filin d’un gros bourdon rouge doté d’une croix blanche et qui allait en diminuant dans le dernier bout de ciel qui fût d’un bleu intense.

photo: éruption à Fira (ou Thera) vers 1950

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Modeste hommage à un Prix Nobel surpris

Touché (et amusé) par l’attribution du Prix Nobel à Patrick Modiano, je reprends simplement le billet que je lui consacrai lors de la sortie de l’un de ses derniers romans « L’horizon ». J’étais à Lisbonne, en accompagnateur de C. et j’avais acheté le livre juste avant de monter dans l’avion. C’était le 20 mars 2010.

Quel primesautier ce Modiano, quel style fluide, enlevé, qui vous donne envie d’écrire comme lui. «Depuis quelques temps, Bosmans pensait à certains épisodes de sa jeunesse, des épisodes sans suite, coupés net, des visages sans noms, des rencontres fugitives». Autrement dit des personnes évanescentes, des fantômes qui passeraient, associés à des lieux bien réels, mais qui seraient improbables, car n’ayant pas de psychologie, d’état d’âme, ni de moi profond. Leur histoire elle-même serait vague, floue, imprécise. Quand sommes-nous ? Par quelques indices on peut deviner un léger aujourd’hui, et que le gros de l’histoire a eu lieu quarante ans avant. Mais il y a quarante ans, c’était quoi ? Bon, allez, mai 68, mais n’y comptez pas. Et cette manifestation, cette charge de CRS près de l’Opéra, quand les passants étaient obligés de refluer vers la bouche de métro, quand lui, Bosmans, crut se faire étouffer, quand il rencontra pour la première fois la petite Margaret Le Coz, qui fut blessée à l’arcade sourcilière et qu’il emmena à la pharmacie, c’était pour quoi, pour quelle cause ? Et ce Boyaval qui persécute Margaret, qui est-il ? Existe-t-il seulement ? Il la poursuivait depuis Annecy, curieux personnage, un psycho-rigide sans doute. Pour s’en débarrasser, elle avait accepté d’aller au cinéma avec lui, mais il était resté raide sur son siège, juste légèrement penché en avant lorsque l’intrigue devenait violente. Et ce couple menaçant, elle le menton en avant, altière, et lui en faux torero, qui vont au devant de Bosmans, tendant la main, exigeant un dû mystérieux, sont-ce vraiment ses parents, comme il le dit ? Rien n’est sûr, tout se complique comme eût dit Sempé. Il y a des rapports entre Modiano et Sempé d’ailleurs, tous ces petits personnages qui viennent de nulle part pour retourner vers nulle part mais qui dans l’entre deux nous entretiennent d’un instant. Le temps chez Modiano n’est qu’un vaste présent, d’ailleurs il n’est pas rare que le « il » de la narration se mue en « je », même si c’est du passé dont il s’agit. Qu’importe ? Quant à l’avenir, n’en parlons pas. «Et vous, comment vous envisagez l’avenir ?» avait demandé brusquement le docteur Poutrel à Bosmans et à Margaret. Yvonne Gaucher avait souri de cette question. L’avenir… Un mot dont la sonorité semblait aujourd’hui à Bosmans poignante et mystérieuse. ». Quelle est la force qui anime les personnages ? Il semble n’y en avoir qu’une, c’est peut-être la force la plus authentique (en cela, Modiano est très moderne) : le hasard. Le doux, le merveilleux hasard.

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La fin de Santorin – 1

Premier épisode : Björk à la rencontre des anciens minoens

???????????????????????????????Plus loin que Naxos, Paros, toutes ces îles en « os »… Björk s’embarqua pour l’île de Santorin, dont on lui avait dit le plus grand bien, elle contrastait avec les autres, ayant surgi de la mer par l’effet de secousses telluriques. Un volcan était apparu, qui, au cours des âges s’était effondré comme un pauvre soufflé, ne restait que la caldeira c’est-à-dire le bord du cratère, tel un chapelet d’îles en rond enfermant en son sein le vieux souvenir d’un cratère éteint, mais, qui sait ? qui peut-être un jour se réveillerait. C’était un soir de septembre, la traversée s’était faite dans des conditions idéales. Il n’y avait plus qu’à débarquer. La foule des touristes s’était donc concentrée dans les énormes calles qui contenaient les motos, les voitures, les camions, de gros semi-remorques qui portaient sur leur flanc, écrit en caractères grecs, le mot « métaphore », mis ici pour déplacement, transport, déménagement, pas du tout pour une figure littéraire, car si cela avait été le cas, nous aurions depuis longtemps quitté le réel, errant parmi les tropes et les figures de style. Ce qui peut-être n’allait pas tarder, d’ailleurs. Mais à ce moment-là, rien ne laissait deviner la suite. Bien que les regards des passagers attendant que s’ouvrent les gigantesques portes animées par des vérins hydrauliques, fussent, il est vrai, des plus anxieux. Ils étaient ces regards, tous dirigés vers ces portes, il régnait un silence d’angoisse et on voyait même certains vacanciers trépigner et se tordre d’impatience, mais en silence, certains même se rongeant les poings.

???????????????????????????????Enfin les portes s’ouvrirent et ce fut la ruée vers l’extérieur, une ruée pathétique vers des quais déjà encombrés par les taxis, les camionnettes, les minibus qui attendaient, dont les conducteurs s’étaient détachés pour un temps afin, simplement, d’agiter des petites pancartes à destination des nouveaux arrivants, où l’on pouvait lire : « hôtel Périssa », « hôtel Caldeira », « pension Georgios » etc. et les bergers des troupeaux touristiques parquaient leurs ouailles momentanées dans des enclos de fortune en leur disant : « mettez-vous là, on va venir vous chercher » et quand « le groupe » était complet, effectivement, ils venaient nous chercher et nous faisaient monter dans leurs carrioles pour des destinations que la plupart des touristes ignoraient, alors vous pensez, Björk… Il atterrit loin du centre urbain et esthétique de l’île, en bordure d’une plage de sable noir, dans un bloc de béton qu’on venait de construire et où l’on n’avait pas encore eu le temps de mettre les serviettes, les verres à dent, les bouts de savon, un bloc de béton vaguement rehaussé de marbre pour améliorer les abords de la piscine, mais le marbre, s’il enjolivait ces bords les rendait dangereux aussi, car « slippery », comme indiquait une pancarte jaune et rouge, les couleurs du danger. Björk était un peu déçu car ce qu’il voyait autour de lui ne changeait en rien par rapport à n’importe quelle plage lambda du pourtour de la Méditerranée, les parasols en paille étaient tous pareils, les estivants traînaient leurs grolles avec la même nonchalance qu’ils auraient eu à Boujan-plage. Sauf que le sable était noir. Sinistre pressentiment. Mais se dit-il, demain ce serait mieux : à nous la promenade sur la corniche, de Fira, la capitale, à Oia, la bourgade à l’autre bout de l’île, la fameuse promenade dont il avait lu dans son guide qu’un jour des années trente, Sartre et Simone de Beauvoir avaient dû la faire à rebours, leur bateau les ayant déposés à Oia et eux ayant leur hôtel à Fira. En pleine nuit, avec les valises à bout de bras, ça n’avait pas dû être drôle, ni pour Jean-Paul, ni pour Simone, qui avait bien dû le houspiller un peu, en lui disant : « je te l’avais bien dit, pourquoi tu t’es pas renseigné avant ? » et lui de lui répondre que c’était ça la liberté. Sa liberté. Mais en attendant, ça retardait le moment de se mettre au lit. Après une traversée qui n’avait pas été si facile, en tout cas longue, car plus longue que de nos jours, les navires n’ayant pas alors toutes les ressources de célérité offertes par la technique moderne. Bref. Ces temps-là sont enfuis. Années trente… si proches et si lointaines. Et après une nuit où le vent avait soufflé en rafales, faisant claquer portes et volets, courbant les roseaux et les bambous qui ne faisaient qu’un timide obstacle au déferlement des bourrasques, Björk se présenta à l’arrêt du bus local à destination de Fira, bus qui entrait d’abord dans le bourg de Perissa, entre les hôtels un peu cheap, les magasins de tubas et autres outils de plongée, les cafés déserts et les restaurants qui offraient tous les mêmes mets à consommer, salades évidemment grecques, souvlakis et gyros ainsi appelés probablement parce qu’ils venaient de la découpe d’une viande embrochées sur un axe rotatif, puis qui après un demi-tour – le bus – , attaquait la côte par une route moderne, juste un peu sinueuse, traversant le bourg commercial où habitaient les gens, les vrais gens comme disent les politologues et les chercheurs d’authentique dans ce monde factice, mais où aucun touriste ne s’arrêtait car tous n’avaient qu’une idée en tête : voir Fira et son prolongement sur la crête : les villages de Firostefani et d’Imerovigli, voire au-delà Oia dont on a déjà dit qu’il serait la destination finale de Björk. En route, notre héros songeait à ce qu’avait été autrefois cette île, à l’époque de la civilisation minoenne, souvent encore considérée ici comme « préhistorique » car coïncidant en partie avec le néolithique. La Crète était si proche et les échanges si intenses entre elle et les Cyclades. Proximité telle, pensait Björk, qu’il avait fallu que quelqu’un attribuât à l’explosion volcanique de Santorin (14ème siècle avant JC) la responsabilité de la disparition des minoens. Mais non quand même, on en est revenu de cette idée depuis, car les dates ne collaient pas, mais en tout cas, ladite explosion et ses cendres avaient englouti des villes et des villages dont on ne retrouva la trace qu’au siècle dernier au cours de fouilles effectuées plus au sud dans l’île, faisant émerger Akrotiri, Pompéi de poche, mais riche aussi en peintures murales, bijoux et restes d’une population qui s’était enfuie, elle, à la différence de celle des abords du Vésuve, à bord de barques et d’embarcations de fortune pour se réfugier peut-être justement sur l’île de Crète… On peut s’arrêter un moment ici. Après tout, il n’y a pas le feu : on peut bien stopper cinq minutes, le temps de lire ce qu’en dit Wikipedia, toujours instructif :

Vers 1450 av. J.-C., les palais sont de nouveaux détruits, ce qui marque le début du déclin de la civilisation minoenne. Pendant longtemps, la fin de la civilisation minoenne fut associée à l’explosion du volcan de Santorin, qui aurait entrainé une série de séismes dévastateurs, une couche de cendres volcaniques et un puissant raz-de-marée qui balaya toute la côte nord de la Crète, anéantissant la flotte minoenne29. Cette théorie fut mise en avant dans les années 1930 par Spyridon Marinatos qui attribua la destruction de la villa des lys à Amnisos à l’explosion du volcan30. Si cette théorie fut mainte fois reprise, elle commença à être contredite puis quasi abandonnée à partir des années 1980. Les archéologues estiment que l’explosion du volcan eut lieu vers la fin du XVIIe siècle av. J.-C. et non vers 1450 av. J.-C. De plus, ils admettent que la destruction des palais est issue de 3 catastrophes différentes intervenues à un intervalle de 70 à 100 ans. La première, vers 1620-1600 av. J.-C., due à l’explosion de Santorin, eut un effet limité, les palais ayant été immédiatement réparés. La seconde vers 1520-1500 av. J.-C., limitée elle aussi, eut pour conséquence l’abandon de certains palais et demeures (Galatas, Amnisos, Vathypetros, Sitia). La troisième, plus importante, eut des conséquences plus sérieuses, et de nombreux sites importants furent abandonnés. Tous les centres palatiaux semblent avoir été détruits et incendiés, sauf celui de Knossos. Dans certains villages, comme à Myrtos Pyrgou, seules les demeures plus importantes des gouverneurs locaux sont détruites alors que le reste des habitations est intact30.

En écartant la thèse de l’éruption volcanique, d’autres théories sont mises en avant pour tenter d’expliquer le déclin de la civilisation minoenne, comme les séismes, les incendies, la conquête mycénienne et les actions guerrières à l’intérieur et à l’extérieur de la Crète.

???????????????????????????????Voilà donc pour la civilisation minoenne. Entre temps, le bus local a franchi les faubourgs de la ville, là où peut-être on trouverait des hôtels à des prix abordables, et se range en marche arrière sur la place de la gare routière, près de l’édifice moderne qui abrite le musée archéologique où donc, on peut admirer les fresques de cette lointaine époque, singes bleus rigolos aux queues formant arabesques, figures d’Africains ou de femmes énigmatiques et parées d’or.

***

Björk s’était alors baladé sur la crête, mais ce qu’il avait vu l’avait profondément déconcerté : certes des murs blancs éclatants et des toits bleus et arrondis, mais qui ne semblaient plus abriter des demeures ordinaires, tous les logis ayant été convertis en hôtels de luxe et en studios quatre étoiles. Quand on prenait un café glacé, là en haut, dominant la baie et les ruelles en pentes descendant en cascades vers la limite du rocher volcanique, on entendait les bruissements de toutes les langues parlées par les foules innombrables et le regard ne faisait que ricocher de palais en palais et de piscine en piscine. La rue principale semblait une tranchée que l’on avait creusée entre des étals de bijoutiers et de marchands d’orfèvrerie. On lui avait bien dit qu’à plusieurs couches de roches éruptives s’était superposée une couche de béton, mais plus encore, il voyait qu’à la surface de celle-ci, s’échappait comme une vapeur d’or.

FIN du premier épisode

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