Joie des cours

 

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Jean-Naphetaly,
Carl Max Stevens,
Salomon Gardy,
Djerphline, Magdala, Judith,
Daniel, dont le nom est ‘Prophète’,
Jonas,
Yves Mozart,
Anne Lynn, Florenne,
Frantz, Guertie,
Jean Whig, Israël, Jocelyn Otilien,
Mideline, Anna Flore,
César Jean, Complot, au nom de Mackinson,
Serge Lynn, Myrlande, Rose, Paul,
Francesca Carla, Jean Julien Josué, Kerline, la sœur de Judith,
Et d’autres, dont j’ai déjà perdu le nom, où dont je n’ai que les initiales sur une adresse électronique,
soyez remerciés pour la joie et l’enthousiasme.

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Rue Cadet Jérémie

A la fin, tu es las de cette situation de prisonnier dans cette vieille résidence coloniale érigée en hôtel de luxe, et tu enfreins l’interdiction de te promener seul à pieds dans les rues de la ville. Tu sors de l’hôtel et descends la rampe qui y conduit pour fouler le sol inégal des trottoirs. Tu longes un muret où un artiste local expose quelques toiles aux couleurs criardes. L’air est doux, les palmes se balancent. Cette rue est peu passante. Tu arrives à un carrefour, où elle en rencontre une autre, beaucoup plus animée. Des voitures te frôlent, de riches quatre-quatre ou bien au contraire de vieilles  guimbardes rafistolées avec du fer rouillé, dansant d’ornière en ornière faute de suspension en état de fonctionner. Tu es étonné du nombre d’écoles ou d’instituts, comme si tout un chacun pouvait décider d’ouvrir un établissement afin de recueillir, moyennant quelques frais, les défilés d’enfants en tenue du dimanche. On trouve notamment des « universités », des « instituts  technologiques ». Tu apprendras plus tard que les écoles publiques sont rares, quasi inexistantes. Tu te demandes ce que peut bien être la qualité du corps enseignant dans un contexte où chaque école est une entreprise privée qui embauche ses professeurs comme elle l’entend, et pourtant tu vois que tel collège annonce fièrement ses cursus, de la quatrième à la classe de philo. Tu te demandes aussi ce que peut bien être la paye d’un enseignant ainsi recruté.

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Tu passes devant des étals de petit commerce posés sur le trottoir, tenus par des dames assises qui s’éventent d’un geste las, vendant quelques fruits, des biscuits, faisant des sortes de petites crêpes fourrées avec des morceaux de viande grillée, vendant aussi des cadres en plexiglas, des photos d’artistes, de chanteurs en vogue, des CD de Michel Sardou, mais plus souvent de musique compa, le nouveau mérengué, ou de musique zouk venue des Antilles françaises. Tu longes un mur où sont exposés des livres à vendre – il faut bien des livres quand il y a tant d’écoles – vieux ouvrages de comptabilité financière, manuels de puériculture, livres sur la sexualité humaine et autres traités de mécanique. Tu es le seul blanc dans la rue. Absolument le seul. Tu sais qu’inévitablement, donc, tu es remarqué par tout le monde, mais tout le monde fait comme si de rien n’était, te croise sans te regarder. Alors qu’ils te voient tous et toutes. Tu fais de même, tu ne regardes personne, tu les vois juste du coin de l’œil. Tu marches lentement pour mieux t’imprégner de cette atmosphère particulière, ou bien pour montrer que tu n’as aucune fébrilité, que tu ne crains rien. Sur le trottoir d’en face les vestiges de ce qui fut une salle de cinéma autrefois, « l’Eldorado », dont aujourd’hui les salles sont fermées par des grilles. Sur la rue, des tap-tap, ces sortes de taxis collectifs, peints de couleurs bariolées. Au loin, la mer, à laquelle on n’accèdera jamais, d’abord c’est trop loin, ensuite plus le trajet s’allonge, plus il faudrait s’enfoncer dans des secteurs peu sûrs, mal protégés, zones de bidonvilles à perte de vue, aires de non droit s’étalant sur les plages.

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Au retour, tu passes devant un grand portail que tu n’avais pas repéré,  qui ouvre sur un vaste parc. Tu ne fais pas attention. Pourtant tu y reviendras le soir venu, avec R.G. qui, apprenant que tu t’es promené par là, te dira : « ah mais c’est près de l’Hotel Oloffson ! ». Et si nous allions y boire une bière. Et là en effet, soudain, une porte s’ouvre sur un autre monde. Un monde ancien où le Haïti des dictateurs accueillait les grands de la planète dans une prestigieuse demeure coloniale qui n’a rien à envier aux palais de la Louisiane. Et qui cache encore un autre monde, celui du vaudou, auquel on ne saurait échapper. La particularité de cet hôtel et de son parc est d’être remplis de références au culte vaudou. Signes mystérieux, qu’on n’ose dire kaballistiques puisque cela renverrait à une autre religion, et qu’on appelle des « vévés », statuettes de pierre qui, te dira-t-on, incarnent les saints de la religion (les « lwas »), comme ce « gedemasaka » qui nous montre le chemin en bas de l’escalier. Tu te rendras compte alors à quel point le vaudou est présent dans les consciences quand R .G. te dira que les zombies existent, que son grand père, mort en 1963, avait des zombies dans son jardin, et que récemment on en a trouvé un en Floride, qu’on a fait venir en Haïti, cela a été annoncé à la télévision, mais que les gens nombreux qui ont voulu le voir, ont été empêché de le faire, car il était très protégé. Tu apprendras qu’ici, la plupart des gens ne croient pas que l’on meurt, mais qu’on est « mangé ». Sans doute si nous disparaissons, ce n’est pas de quelque maladie ou de quelque accident, mais bien parce qu’on nous en veut, qu’on jalouse notre vie, notre réussite éventuelle, que nos ennemis (ou bien quelque esprit passant par là) ont décidé de nous manger. Cela éclairera un peu ce que tu as cru comprendre de ton dialogue avec les étudiants quand tu as dit que les restrictions lexicales sont telles, dans la langue, qu’on ne saurait dire que Pierre a mangé Marie sans avoir l’intention de commettre une métaphore. Comment donc une métaphore ?… mais cela peut être bien réel, que Pierre mange Marie…

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Le nouveau voyage en Haïti

Le voyage en Haïti, c’était en février, époque où le temps est plutôt clément là-bas. Ils m’avaient dit tu verras ça passera vite et puis tu retrouveras le contact avec les gens, les étudiants, les professeurs locaux, tu seras bien dans un hôtel avec tout le confort, la piscine sur le toit du bar, la terrasse d’où tu domineras la baie et percevras les cargos venus décharger leur marchandise en cette demi-île du bout du monde, cette terre de pauvreté pourtant conjointe à une république de luxe, bananière peut-être, mais de luxe. La route depuis l’aéroport s’était améliorée : on ne voyait plus les abris de toile à l’infini démarrant depuis le bord de la chaussée, des terrasses de bistrot ouvraient, quelques tables bancales sur un coin de ciment, recouvertes d’un dais de tissu de cuisine rouge et blanc. Le gros pick-up se frayait un chemin au milieu des embouteillages, gagnant son droit de passage à coups de klaxon, forçant la voie à chaque carrefour, où il fallait être le plus audacieux voire peut-être le plus intimidant pour passer. L’hôtel était toujours là, au sommet d’une rue, avec ses quatre colonnes doriques ornant son majestueux balcon. On tombait pile sur la cour grande ouverte toujours encombrée de quatre-quatre et de véhicules qu’on devinait plus ou moins officiels, une fois avec la mention « UN » sur le bas d’une portière, et l’escalier menait toujours à la grande salle d’accueil, rendue un peu fraîche par les pâles tournant lentement d’un vaste ventilateur. Et le petit escalier dans le fond qui menait à la terrasse où l’on pouvait prendre le petit déjeuner, une assiette de fruits frais pour commencer, bouts de melon, de mangue et de bananes, une coupelle de confiture faite avec des fruits exotiques, peut-être de la goyave, et puis les regards cursifs des convives, se jaugeant tous à leur apparence pour deviner qui était prof, qui était homme d’affaire, qui reconstruisait un quartier, qui venait pour un barrage hydraulique. La chambre louée était mieux, plus cossue, plus calme, plus grande que celle de la dernière fois, qui avait l’inconvénient de donner par une fenêtre en vitre cathédrale, donc qui ne laissait rien voir, sur la terrasse intérieure. Cette fois la chambre se terminait, après deux grands lits sagement rangés, par une baie vitrée au travers de laquelle on voyait entre les palmes des arbres, au loin, le trafic maritime et le bleu marin des vagues. En se penchant à peine, on voyait la rue montante par où l’on était arrivé, donc dans ce sens, plutôt descendante, qui, selon l’heure du jour s’animait de bandes d’enfants en uniforme, petites filles avec des nœuds dans les cheveux, garçons en chemise blanche, cartables à bretelles dans le dos, se rendant à l’école ou bien en sortant, ou de femmes traînant leur charge ou bien la portant en équilibre sur la tête, d’un pas nonchalant parce qu’elles se rendaient au marché pas loin, ou bien encore, mais là c’était déjà tôt le matin, les premiers vélomoteurs, qui succédaient à peine, dans la chaîne inexorable des évènements matinaux, aux chants des coqs répétés, qui, il est vrai, commençaient dès deux heures du matin, pour recommencer vers quatre heures, puis vers six heures, rendant inutiles les sonneries des réveils, sauf qu’il était impossible, bien sûr, ici, d’appuyer sur une touche pour supprimer le rappel. La température était moyennement élevée, certes il faisait chaud, mais d’une chaleur supportable pour peu qu’on se mît à l’ombre d’un parasol et que de temps à autre, une légère brise soufflât entre les branches des goyaviers et les fleurs de bougainvilliers. Certes, les travaux de rénovation de la piscine faisaient un peu de bruit. Les longs serveurs mélancoliques essayaient de se saigner aux quatre veines pour le confort de tous ces travailleurs affairés à longueur de temps qui se dépêchaient le matin d’engouffrer leurs toasts pour dégager la table où ils pouvaient étaler leurs ordinateurs et leurs dossiers. On parlait en millions de dollars, on confrontait les règles techniques aux lois économiques, on traitait du droit international, et le dernier serveur, devenu inutile parce que tout le monde finissait par partir, pouvait s’asseoir derrière sa banque pour regarder des informations en espagnol sur une télévision de plein air. Sûrement la chaîne dominicaine. Ou bien regarder inlassablement des matches de foot dont il se fichait complètement du résultat puisqu’ils opposaient des équipes appartenant à un autre monde, européennes en général, plutôt anglaises ou espagnoles, mais qui lui offraient l’occasion de crier sa joie à chaque but marqué, que ce fût par une équipe ou par l’autre.

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On finissait moi aussi, par m’enlever. Cela pouvait être vers midi si le chauffeur avait été matinal et s’il n’y avait pas trop d’embouteillages, ou plus tard dans tous les autres cas, et le manège recommençait, les vitres fermées, les coups de klaxon, l’art de se faufiler entre les files de voitures, jusqu’au bâtiment reconstruit. La Faculté, hangar métallique posé sur le même terrain que l’ancienne faculté, celle qui avait disparu dans le tremblement de terre du 12 janvier 2010, ou plutôt celle dont le deuxième étage avait complètement disparu, comprimé qu’il avait été entre le troisième et le rez-de-chaussée, emportant avec lui la vie de plus de deux cents étudiants et d’une bonne poignée de professeurs qui étaient en train d’officier. S’il y a maintenant un tel type de séisme, on est sûr au moins que cela ne se reproduira pas de cette façon : les escaliers sont en bois, les murs certes fragiles mais souples. Je ne voudrais pourtant pas être là si cela devait arriver…

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Et puis plus tard la nausée, peut-être venue de quelque chose qu’on n’aurait pas dû manger, ou pas dû boire, attachée aussi à ce sentiment de malaise, de mal être consistant dans le fait qu’on est là, et qu’on a le sentiment d’être un peu prisonnier, entre ces murs, ou bien dans ces escaliers branlants menant à des bureaux-cellules sans fenêtres.

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Vertus de la discussion (après Charlie)

Il  est faux que la discussion soit vaine, que tous autant que nous sommes, nous soyons condamnés à camper sur nos positions quand bien même nous aurions à faire face à des arguments censés nous bousculer. En réalité, et contrairement aux opinions défaitistes sur ce sujet, la discussion nous change. Pour peu bien sûr que nous soyons de bonne foi, et ouvert aux autres, et donc à leurs arguments. Ainsi, je ne peux pas dire que, depuis les attentats de janvier, et après de nombreux échanges sur la toile (en général via FB), je n’ai pas changé. Il y eut au début la stupeur, et le commentaire spontané. Oui, bien sûr : solidarité pleine et entière avec « Charlie » (et évidemment le surlendemain avec les juifs de nouveau pris pour cibles, cela va sans dire), et acceptation du mot d’ordre « Je suis Charlie ». En tant qu’il exprimait avec force la volonté de maintenir en France une presse libre de dire ce qu’elle croit bon de dire, dussent les idées exprimées ne pas correspondre tout à fait à ce qu’on pense. C’est la phase voltairienne : « même si je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, je me battrai pour que vous puissiez l’exprimer ». Il m’est apparu à ce moment là que tout doute émis sur la légitimité des dessins de Charlie Hebdo (les fameuses « caricatures ») ne pouvait être qu’une tentative de diversion aboutissant in fine à émettre un jugement du genre : « ils l’ont bien cherché ». Ce qui était inacceptable. Les premiers doutes dont j’ai pris connaissance venaient d’outre Atlantique, soit des Etats-Unis, soit du Québec. Ils se donnaient souvent comme des attaques en règle du soi-disant « modèle français », entendez par là la conception commune que nous avons de la République, de la laïcité et de la liberté de la presse. La République, c’est le mythe commun selon lequel tous les habitants du sol français doivent suivre les mêmes lois, censées être justes et porteuses de valeurs positives pour l’épanouissement de l’individu. La laïcité, c’est l’idée que les croyances, en particulier religieuses, sont toutes admises à égalité et qu’à cause justement de cela, elles  ne doivent pas interférer avec l’action de l’Etat, que ce soit en matière d’éducation, de santé ou de sécurité publique. Que tous les habitants du sol français suivent les mêmes lois a pour conséquence normale le rejet de ce qu’on nomme souvent « le communautarisme », c’est-à-dire l’admission du fait que certaines communautés se replient sur elles-mêmes et se mettent à vivre sur le sol national selon leurs propres lois, et plus selon celles de la République, ce qu’une tendance forte dans le débat français a placé sous le signe des  « territoires perdus de la République ». Le communautarisme est le modèle prôné en général par le monde anglo-saxon, ce qui explique les attaques virulentes de la part d’américano-canadiens qui ont tendance à le défendre, ces attaques conduisant souvent à un véritable « France bashing », qui peut nous heurter, nous qui vivons en France, et qui, si nous acceptons bien des critiques venant de notre sol, regardons avec suspicion les critiques venues d’ailleurs, c’est-à-dire de lieux, de pays qui eux-mêmes ont leurs problèmes, voire leurs points aveugles (la question des autochtones au Québec, par exemple, qui, à ma connaissance, n’a jamais fait descendre beaucoup de monde dans la rue). Ces attaques ont été souvent outrancières, on a dit que les journalistes de Charlie Hebdo étaient racistes (alors qu’ils s’employaient souvent à longueur de page à dénoncer le racisme), voire même que les caricatures étaient du niveau des dessins parus dans la presse nazie. Bien sûr, certains dessins peuvent laisser penser que leur auteur s’attaque aux traits physiques supposés caractéristiques d’individus appartenant à la religion musulmane : barbes, djellabas. Plantu, par exemple, n’y va pas par quatre chemins, exposant en une du « Monde » des visages obtus, parfois entourés de mouches. Lesdits dessinateurs se défendraient sûrement en disant qu’ils ont voulu ridiculiser des mollahs particulièrement stupides et des criminels qui se réclament abusivement de l’islam, et non les musulmans. Autre était l’intention manifestée par les dessinateurs nazis, qui visaient à répandre des affiches et des dessins censés exposer les traits caractéristiques du Juif universel. On a détourné savamment le sens de certaines couvertures du magazine, qui, il est vrai, sorties de leur contexte historique, sont parfois difficiles à comprendre (comme cette première page où l’on voit des femmes africaines enceintes, censées représenter les femmes enlevées par Boko Haram… réclamer leurs allocs, ce que les médias américains ont pris pour une blague stupide contre les femmes africaines, alors qu’il s’agissait d’une moquerie à l’égard des bonnes bourgeoises françaises qui manifestaient contre la réduction de leurs allocations familiales au moment où ces femmes nigérianes se faisaient enlever dans l’indifférence générale). L’insistance mise de plus en plus sur l’argument du « deux poids deux mesures », consistant notamment à dire que Dieudonné et Charlie n’étaient pas mis sur le même pied d’égalité, puisqu’on avait toléré, et maintenant défendu, l’humour des uns, tout en sanctionnant celui de l’autre, commençait à prendre un tour nauséabond : on faisait semblant d’oublier que Dieudonné n’avait pas été condamné « pour des blagues » mais bel et bien pour propagande négationniste (notamment en faisant intervenir Faurisson dans son show), et surtout on essayait une nouvelle fois de renvoyer dos à dos « islamophobie » et anti-sémitisme, sans doute pour, indirectement, atténuer l’effet d’horreur face à ce que le second a produit dans l’histoire, et qui se trouve réactivé en nos mémoires en ce temps de commémoration de la libération des camps.

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Ceci étant dit, et mon compte étant réglé avec certaines attaques abusives de la part du camp américano-canadien… il me faut bien en venir à ce qui m’a touché et a contribué à faire évoluer mon opinion sur ces sujets.
Vite sont apparues l’ampleur du non-dit et la confusion qui régnaient au sein du slogan « je suis Charlie » : en proclamant ce mot d’ordre, il y avait peut-être une insinuation sourde, « je suis Charlie » voulait aussi signifier que j’étais requis à être « tout Charlie », avec ses erreurs, ses ambiguïtés, ses allusions lamentables, et donc à assumer une position « anti-musulmans » (je me refuse à utiliser le mot « islamophobe » dont on sent trop bien qu’il a été inventé à des fins propagandistes, pour l’opposer facilement à d’autres attitudes de rejet qui, dans l’histoire, ont été autrement monstrueuses, comme l’anti-sémitisme). Du reste, la persistance d’un tel slogan dans les vitrines de commerçants ou sur les murs de nos centre-ville, encore aujourd’hui, a comme une allure de clin d’œil entre gens du même avis, moins préoccupés de liberté de la presse que de méfiance à l’égard des musulmans périphériques. De ce point de vue, l’idée que même si on semble s’en prendre uniformément à toutes les religions par le biais des caricatures, le fait de s’en prendre particulièrement à l’islam est douteux parce que c’est la religion portée par une classe opprimée, n’apparaît pas sans légitimité.

Doit-on, peut-on « se moquer des religions » ? J’aurais tendance à penser, à l’instar de bien des personnes qui se sont exprimées sur ce sujet, que lorsqu’il s’agit de la sienne ou de celle dans laquelle on a été plus ou moins éduqué, cela est de bonne guerre, mais que, quand il s’agit de la religion « de l’autre », c’est tout autre chose (de même que je disais tout à l’heure que si nous admettons fort bien des critiques contre notre « modèle » venant de l’intérieur de celui-ci, les critiques de l’extérieur nous sont toujours désagréables, et s’avèrent en général contre-productives). Là, le respect prévaut et cela justement si on prétend maintenir un dialogue avec l’autre. C’est ce que les journalistes de Charlie Hebdo ont raté, lamentablement raté, et on ne va donc pas endosser leur ratage.

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J’ai lu récemment que des défenseurs de Charlie Hebdo étaient allés au Canada et y avaient essayé de convaincre que le fait de s’attaquer à une croyance ou à un ensemble de croyances ne signifiait pas qu’on attaquait leurs porteurs, ceci au nom de la séparation entre la personne et son système de croyances. Cet argument mérite d’être pris en considération car il est juste, mais il ne l’est, paraît-il, que du point de vue d’une conception qui pose que la personne existe indépendamment de son système de croyances, conception qui peut être mise en cause et l’est effectivement par certains anthropologues. C’est une mise en cause que je prendrai avec des pincettes : il est trop facile de prétendre que les membres d’une autre culture sont à ce point différents de nous qu’ils n’auraient pas accès à leur individualité, au sens où nous l’entendons. Ce relativisme est, lui-même, suspect, et n’est peut-être que le fait d’une pensée occidentalo-centrée, qui attribue facilement aux autres cultures des croyances, justement, qui ne sont pas les nôtres. On pourra de toutes façons dire qu’il se trouve que, dans notre culture, c’est bien ainsi que l’on pense : l’individu est distinct de ses croyances, et qu’il va de soi, pour tout un chacun, que, si je change de croyance, je n’en deviens pas pour autant une autre personne. On pourrait s’arrêter là et dire : voilà, c’est la réalité qui prévaut ici et maintenant. Mais nous ne sommes plus à une époque d’une société homogène quant à sa culture. Comme je l’ai lu encore quelque part, cela nous conduit à réfléchir à la manière de faire vivre le multiculturalisme, un multiculturalisme qui est devenu, qu’on le veuille ou non, notre loi. Les rétrogrades et réactionnaires de toutes sortes peuvent se lamenter et hurler contre la « mondialisation » : nous ne reviendrons jamais en arrière (et de ce point de vue, toutes les positions « anti-mondialistes » qu’elles émanent de la droite ou de la gauche, doivent nous sembler suspectes). Le multiculturalisme est le grand enjeu de notre siècle, celui auquel se trouvera confrontée notre conception de la laïcité. Les cultures doivent interagir, se modifier réciproquement, s’adapter les unes aux autres si elles sont destinées à vivre ensemble. Notre conception de la laïcité devra donc évoluer, loin des intransigeances et des fixations que nous observons parfois (désirs exprimés par certains qu’il n’y ait pas d’étudiantes voilées dans les universités, refus de mères accompagnatrices voilées pour les sorties des enfants dans les écoles etc.). Et les gens qui prennent la lourde responsabilité de s’adresser au public par le biais d’articles, de sketches ou de caricatures devront apprendre à réfléchir avant de publier : se réfréner dans l’art de la moquerie est bien le prix à payer pour assurer un mieux-vivre collectif.

Parallèlement à cela, nous pouvons néanmoins objecter à ceux qui défendent la légitimité d’une conception de la personne basée sur les croyances qu’il est tout autant légitime, de la part d’une culture d’accueil, de défendre sa propre vision de la personne. Après tout, dans « interaction » et « respect mutuel », il y a aussi justification pour une action sur l’autre, car nous sommes justement l’autre de l’autre, or il y a quelque raison de penser qu’une vision de la personne basée sur les croyances comporte quelque chose de dangereux, car elle ouvre sur le fanatisme. Si mon moi s’effondre dès qu’il change de croyances, on comprend combien on va être tenté de défendre celles-ci, alors que si nous estimons qu’il en est relativement autonome, alors nous supporterons plus aisément les critiques et les désillusions. Il m’est arrivé de devoir abandonner certaines croyances (dans les lendemains qui chantent, le communisme, la société sans classes etc), j’en ai été triste sans doute, mais cela ne m’a pas empêché de continuer à vivre ni de trouver dans d’autres composantes de mon être des ressources pour être heureux. Il est donc légitime d’expliquer à autrui d’une autre culture que cette conception-là a sa valeur aussi, et qu’elle mérite en tout cas d’être essayée !

Amartya-Sen_1[1]C’est un indien, Amartya Sen, donc quelqu’un issu d’une autre culture que l’occidentale, qui a le plus défendu l’idée que l’individu ne s’identifiait pas à une composante idéologique ou religieuse, mais qu’il était au point de rencontre de plusieurs séries : on peut être croyant, et en même temps musicien, amateur de foot, amoureux, navigateur au long cours ou pêcheur à la ligne. Et il a défendu ceci au nom des privilèges d’une société ouverte, où l’information circule, ce qui constitue la base minimale d’un système démocratique. Gardons-nous donc aussi d’une complaisance excessive à l’égard des exigences d’autrui, lesquelles ne sont pas toujours dénuées d’arrière-pensées conquérantes, visant à instaurer un ordre répressif. C’est pratiquer l’angélisme ou une certaine dose de laisser-aller que de prôner de manière irresponsable un communautarisme au terme duquel, soi-disant, chacun serait heureux dans son champ… Une jeune femme sur un fil de discussion de FB (injustement traitée par un de mes amis) mettait en relief ce qu’elle appelait « sexapartheid », autrement dit cette forme d’apartheid qui existe en de nombreux endroits du monde entre les sexes, pour faire remarquer qu’il coïncide souvent avec les endroits où prévaut une conception communautariste de la société. Est-ce à dire qu’il y a des conceptions du monde, des formes de civilisation supérieures à d’autres ? (comme l’affirmait sans vergogne le sinistre Guéant, il n’y a pas si longtemps). Non bien sûr car, comme l’avait mis en évidence Claude Lévi-Strauss dans « Race et histoire », là où une forme de civilisation semble avoir un avantage, elle le perd aussitôt lorsqu’on envisage un autre trait comportemental. Guéant aurait dû faire un minimum de mathématiques sociales (au sens de Condorcet), il aurait su que de la réunion d’un ensemble de pré-ordres (les préférences exprimées selon des critères distincts), il n’émerge en général pas de pré-ordre « universel ». On peut légitimement penser que le but du jeu de dialogue interculturel devrait être, dans l’idéal, de cumuler les avantages qui viennent de tous les horizons (mais ceci est une utopie bien entendu, car nous savons bien que les croyances et comportements forment structure au sein d’une civilisation et qu’on ne saurait détacher un élément sans extraire en même temps d’autres éléments, qui ne sont alors pas forcément souhaitables). Ceci dit, il convient de réfléchir à l’extension de ce que nous nommons « communautarisme » : une société laïque comme la nôtre en est-elle totalement exempte ? Certainement pas si on considère la force des débats (il est vrai initiés principalement par la droite sarkozyste) autour du thème de « l’identité nationale ». Qu’est-ce que cette identité si ce n’est l’affirmation de l’appartenance à une certaine communauté, justement ? Une participante à l’émission « Ce soir ou jamais » du 6 février allait jusqu’à poser la question provocatrice : « à quoi servent les musulmans ? » pour y répondre aussitôt en suggérant que cette partie de la population était érigée en communauté par la communauté dominante afin de la constituer en repoussoir et de se rassembler elle-même face à un adversaire commun. Propos excessif sans doute, mais qui qualifie sûrement les intentions d’une partie du monde politique.

Dans les discussions qui ont suivi ces évènements douloureux, il y a eu les interventions qui m’ont marqué. Il y a eu ainsi les interventions dans la presse d’Etienne Balibar, de Jean-Marie Le Clézio, de Lydie Salvaire, mais aussi d’Olivier Rolin et, allant dans le même sens que ce dernier, une note quelque part, assez confidentielle, du psychanalyste Daniel Sibony. Elles allaient dans des directions très différentes les unes des autres, et parfois des directions opposées, mais elles étaient toutes dignes d’intérêt et méritent d’être relevées. Dans Libération du week-end du 10-11 janvier, Etienne Balibar répondait à des amis qui lui avaient écrit de tous les endroits du monde pour marquer leur compassion, mais aussi leurs interrogations sur le destin de la société française. Il soulignait que la communauté nationale ne devait être en aucun cas exclusive « de ceux, parmi les citoyens français ou immigrés, qu’une propagande de plus en plus virulente assimile à l’invasion et au terrorisme pour en faire les boucs émissaires de nos peurs, de notre appauvrissement ou de nos fantasmes », elle doit, disait-il « s’expliquer avec elle-même ». Et elle ne s’arrête pas aux frontières. Il disait encore que cette communauté ne se confondait pas avec « l’union nationale », concept qui n’a jamais servi qu’à des buts inavouables. Et il terminait sur un appel à une critique théologique, seule à même de contrer le discours djihadiste, renversant la notion « d’islamophobie », si prompte à surgir chez les adversaires de la laïcité, pour en faire l’attribut de ceux qui prétendent lire l’appel au meurtre dans le Coran ou la tradition orale (et notamment dans les hadiths, clairement attaqués dans une tribune du Monde – daté des 1e et 2 février – par l’écrivain algérien Ali Malek, ces écrits qui ont été rajoutés à la tradition musulmane après la mort du Prophète et qui ont été dictés par les califes successifs) : les vrais « islamophobes » sont ceux qui détournent sciemment le Coran pour leurs fins politiques ou idéologiques, et qui, de ce fait, dénaturent l’Islam.

Jean-Marie_Gustave_Le_Clézio-press_conference_Dec_06th,_2008-2[1]Dans « Le Monde des Livres » (16 janvier), Jean-Marie Le Clézio publiait une « lettre à [sa] fille » dans laquelle il disait (avec toujours cette réserve et cette élégance qui le caractérisent) : « Tu as choisi de participer à la grande manifestation contre les attentats terroristes. Je suis heureux pour toi que tu aies pu être présente dans les rangs de tous ceux qui marchaient contre le crime et contre la violence aveugle des fanatiques. »,  puis, ayant ainsi salué le choix de sa fille, et regretté que son éloignement et son âge lui aient interdit d’en faire autant, il passait à une deuxième période du texte : « Maintenant, il importe de ne pas oublier. […] J’entends dire qu’il s’agit d’une guerre. Sans doute. […] mais c’est d’une autre guerre dont il sera question, tu le comprends : une guerre contre l’injustice, contre l’abandon de certains jeunes, contre l’oubli tactique dans lequel on tient une partie de la population (en France, mais aussi dans le monde), en ne partageant pas avec elle les bienfaits de la culture et les chances de la réussite sociale ». Quant aux assassins, Le Clézio refuse de les qualifier de « barbares », ils sont, dit-il « tels qu’on peut en croiser tous les jours, à chaque instant, au lycée, dans le métro, dans la vie quotidienne ». S’ils ont « basculé dans la délinquance », c’est parce que « la vie autour d’eux ne leur offrait qu’un monde fermé où ils n’avaient pas leur place, croyaient-ils ». « Il faut, disait-il aussi, cesser de laisser se construire une étrangeté à l’intérieur de la nation ». Cette dernière phrase sonne comme une alarme dite avec des mots justement trouvés. Une étrangeté à l’intérieur de la nation, ce n’est ni une fatalité, ni un « mal » qui serait soi-disant nécessaire, ni un cancer, non, juste une « étrangeté », ce mot qui renvoie à la fois à « étranger » et à « étrange » (« étranges étrangers » entend-on parfois dire), pour souligner qu’avec une insuffisance d’attention, on laisse se développer une anomalie en même temps qu’un rejet. Le premier ministre, on le sait, a parlé de « l’apartheid social et ethnique » qui ravage notre pays. Je fais partie de ceux qui l’ont trouvé très courageux de dire cela. Car il est inhabituel pour un haut responsable politique de faire ce qui a l’accent réel d’une autocritique. Je sais qu’on a voulu déformer ses propos (telle chaîne de télé détachait la phrase du contexte, comme pour faire croire que ce que Valls avait dit, c’était qu’une situation s’était créée sans que l’Etat en soit responsable, comme si c’était par la volonté des gens exclus eux-mêmes, alors que selon moi, l’affirmation était claire), qu’on a aussi dénoncé son hypocrisie, et même la contradiction dans laquelle il se meut, lui qui, dans le même temps, par la politique de son gouvernement, restreint les subventions d’état aux collectivités territoriales, justement les subventions qui pourraient permettre d’avoir une action plus efficace en direction des quartiers dits « sensibles ». Mais quand même, le mot était lâché. Les phrases de Le Clézio, comme les propos du premier ministre ont été attaqués par des gens en général de droite qui refusent tout discours de recherche de causes (qualifié de « sociologisant ») au prétexte qu’il servirait à « excuser » le comportement des délinquants. Cette critique n’est pas infondée. On ne doit jamais laisser entendre que de tels comportements sont rendus normaux par les situations vécues : un exclu, un rejeté de la société, un marginalisé n’en devient pas pour autant un criminel. Et puis, les belles âmes des centre-ville ou des villes périphériques vont hurler qu’on a déjà déversé suffisamment de millions aux cités (pour leur réhabilitation) pour qu’on ne doive pas encore se lancer dans de nouvelles politiques coûteuses. Mais c’est se méprendre, cette fois, car il ne s’agit pas de millions d’euros, mais de transformations de mentalité, de manifestations d’ouverture, de déclarations à faire peut-être, haut et fort, que les descendants d’immigrés sont des Français à part entière et ont droit, comme les autres, à intégrer pleinement la société, notamment par le travail, eux qui souvent se voient discriminés à l’embauche pour la simple raison d’un nom qui sonne arabe ou kabyle. Bien sûr, l’exclusion ne pré-détermine pas au djihad, mais on  a tort de ne pas essayer de se mettre à la place de ces jeunes pour comprendre combien le vide de la vie sociale ou de l’esprit peut être propice à des tentatives de le combler par des actions vues comme « fortes », même si elles ne sont en réalité que des monstruosités barbares.

AVT_Lydie-Salvayre_7412[1]Dans le même « Monde des Livres », belle expression également que celle de Lydie Salvayre, allant dans le même sens que le propos de Le Clézio : « Je crus comprendre ceci : ces enfants, pour qui l’idée de se rendre à Paris était une affaire compliquée et presque insurmontable tant ils se sentaient loin de ce que Paris représentait, ces enfants aux yeux desquels les valeurs de la France ne signifiaient strictement rien puisque du haut de leurs immeubles ils n’en voyaient pas la moindre mise en pratique, ces enfants qui vivaient dans la nostalgie d’un bled qu’ils ne connaissaient pas et dans l’humiliation blessante d’être tenus à l’écart de la fête, ces enfants se raccrochaient, faute de mieux, à ce qu’ils trouvaient à leur portée : des croyances communes et des haines communes en guise d’armature ». Mais on ne saurait s’arrêter là, d’abord ce statut d’humilié, d’exilé de la fête, n’est pas propre aux « nostalgiques du bled », il habite et a habité tous les pauvres de la société. Tous ceux et toutes celles qui, dans leur enfance ou leur jeunesse, n’ont pas appartenu aux milieux aisés l’ont éprouvé, il est faux de prétendre qu’ils n’ont, à chaque fois, trouver d’armature que dans la haine de l’autre. C’est même, presque, faire injure aux pauvres que les cantonner dans ce ressentiment là. Si ces enfants mis à l’écart ont cherché refuge dans la haine, c’est aussi peut-être parce que des forces hostiles les ont poussés vers cet écueil, forces contre lesquelles il convient de lutter. Bien sûr l’islam radical, les imams autoproclamés, les propagandistes de la cause anti-juive… comment alors ne pas prêter oreille aux propos d’Olivier Rolin, dans ce même numéro consacré aux « écrivains face à la terreur », lorsqu’il se pose la question, et cela m’a surpris venant d’un romancier qu’on classe plutôt à gauche : « Alors, ce serait une grande faute d’avoir peur de l’islam ? J’aimerais qu’on m’explique pourquoi ; » et de dresser la liste des horreurs commises dans le monde au nom de cette religion… Il est rejoint par le psychanalyste Daniel Sibony : « Le Coran a beau maudire nommément les « gens du Livre » (juifs et chrétiens) parce qu’« ils se moquent de la religion des musulmans » (5,57), il ne faut pas en parler, car il y a risque d’amalgame, de stigmatisation, d’islamophobie […] Ainsi on est chaque fois dans une pensée totale : une critique sur les aspects violents que comporte l’islam, dans son texte fondateur, est exclue car elle est prise comme un rejet de tout l’islam, et un rejet de type raciste ». Je ne suis pas totalement d’accord avec eux parce que je sais qu’il y a une pente dangereuse à emprunter ce discours, mais pourtant, oui, l’erreur essentielle, qui risque un jour de nous conduire au cataclysme, est bien là : dans la réception, par une masse énorme de gens, d’un texte dit sacré, tellement sacré qu’on ne saurait proposer d’en faire l’exégèse d’une seule ligne, qui doit être pris au sens littéral, ce que, semble-t-il, aucune autre religion ne fait ou propose de faire (sauf des sectes, dans leur interprétation littérale de la Bible, par exemple, mais ce sont des sectes, que nous reconnaissons comme telles). C’est à Jean Birnbaum que je donne la parole alors, toujours dans « Le Monde des Livres », mais celui du 30 janvier : « Les terroristes ne savent pas lire » dit-il, en complétant : « Non, les terroristes ne savent pas lire à commencer par le livre qu’ils brandissent. Puisqu’ils se réfèrent à un livre unique, parions sur la multitude des livres. Puisqu’ils prétendent détenir la vérité absolue du texte, misons sur la diversité des lectures possibles ». Education, encore et toujours l’éducation, dira-t-on… oui, et pas seulement en ce qui concerne la sphère française (où les mesures proposées, comme toujours en urgence, reposant sur l’éducation civique et je ne sais quel enseignement des vertus républicaines, peuvent faire sourire et semer le doute quant à leur efficacité – elles risqueraient plutôt d’être contre-productives, à mon humble avis), mais éducation dans le monde.

Et si Internet pouvait être aussi utilisé dans le sens de la paix, en proposant de grands programmes d’éducation poussant à la lecture, à l’écrit, à la diversité des livres, et si, grâce à cela on en venait à suggérer aux masses entières qu’il n’y a pas seulement un livre sacré (voire deux, ou trois), mais que dans le fond, tout livre a quelque chose de sacré en ce qu’il participe du mystère insondable du langage ? C’est sans doute voir loin, trop loin que de proposer une telle idée, certes. Mais la question de la culture et de l’accès à la culture doit être posée : c’est par les œuvres qu’elles produisent que les civilisations exercent une attirance, et non par des valeurs abstraites. Sur ce terrain, le monde musulman peut rivaliser avec le monde chrétien et occidental. C’est, cette fois, vraiment à l’école de le montrer dès (surtout) les plus petites classes, pour que les êtres en devenir puissent se souvenir plus tard de l’émotion qu’ils ont ressentie à l’écoute, à la lecture ou à la vision d’une œuvre, que celle-ci vienne d’une culture ou d’une autre, puisqu’après tout, « Les Mille et une Nuits » valent bien « La Flûte Enchantée » (et réciproquement). De cette indifférenciation seule, opérée par l’émotion et le sentiment de la beauté, pourrait naître un universalisme capable de relativiser l’appartenance communautaire.

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Penone – II

Je suis retourné voir l’exposition Penone, mais sans la petite fille, elle qui, pourtant, avait raison quand elle avait vu dans le grand dessin de ronds concentriques l’empreinte de son index. Car en effet, si on regarde bien ce gigantesque dessin au crayon, on voit qu’il part d’une toute petite marque en son centre, qui est l’empreinte digitale de l’artiste. Les ronds concentriques sont au départ des figures courbes qui complètent chaque sillon du doigt, allant d’une extrémité pour revenir à l’autre.

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Les salles de l’expo grenobloise sont dédiées au contact, à la peau, au souffle et au temps.

Penone s’est intéressé notamment à la fine épaisseur qui toujours nous sépare de ce que nous touchons, peau, écorce de l’arbre, Il a consacré des dessins, qui réunissent des empreintes de feuilles et des bouts d’adhésif, à d’étranges caresses, avec des épines, sur des lèvres, sur des paupières.

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Il a enserré des souches d’arbre dans des peaux brunes, montrant comme la nature est bien, en fin de compte, une question de rencontre et de frôlements entre le règle animal et le végétal.

Et des morceaux d’arbre aussi dans des gaines de marbre blanc, retour au minéral, à son éternité, lui qui provient des masses énormes de matière compressées au cours du temps.

A une époque (à ses tout débuts), Penone avait planté un moulage en bronze d’une de ses mains dans le creux d’un tronc d’arbre, pour que, par la suite, cet arbre, en se développant, enserre puis absorbe cette main, cette main qui, elle, continuait à pointer du doigt le rond concentrique marquant justement la date de la rencontre, un évènement. L’arbre, dit Penone, garde son histoire en lui.

L’un de ses projets fut de rendre à des objets manufacturés en bois leur ancienne nature d’arbre. Ainsi par exemple avec des poutres, qu’il taillait et complétait par des branches ajoutées à chaque nœud qui apparaissait dans le polissage.

Le temps, celui d’un rouleau de marbre qui se déplie et laisse apparaître, sous lui, les veines du sol.

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La respiration, un mur de grillage enserrant des tonnes de feuilles de thé, et une branche d’arbre qui communique avec un poumon de feuilles.

Le souffle, comme le vent, qui courbe les arbres et les fait ressembler à des insectes géants.

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L’Arte povera (l’art pauvre) n’est pas seulement une question de pauvreté du matériau (ce qui serait contradictoire avec le fait que Penone va jusqu’à utiliser des feuilles d’or pour revêtir le fond de son écrin), il consiste plutôt dans l’accent mis sur le matériau, dont la présence se substitue à l’idée de représentation. Chez Penone comme chez ses pairs, l’art ne représente pas, il crée l’équivalent de ce que crée la nature autour de nous. C’est pourquoi sans arrêt, nous promenant dans les maquis, les forêts, les sous-bois, nous voyons des productions artistiques. A condition que nous les voyions comme telles. Et c’est l’artiste qui nous apprend à avoir ce regard.

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Penone et la petite fille

minie designant Il était une petite fille de six ans qui découvrait l’art pauvre, entendez l’art qu’on fait avec deux bouts de bois ou bien des tas de feuilles qu’on emprisonne dans des grillages serrés, ou bien encore des épines d’acacia qu’on plante, acte cruel, au nu de la toile blanche pour y dessiner quoi ? des lèvres, peut-être ou bien une source au milieu des talus et des sous-bois humides. Elle courait sur un parquet verni, allant de surprise en surprise, voyant un grand oiseau échassier sous une reproduction d’arbre qui ploie sous l’attraction des cordes, et attirant l’adulte vers une sculpture en apparence mais qui est en réalité rendue par le seul artifice du crayon sur une gigantesque toile blanche. Elle ne savait plus quoi, de la nature au minie et les feuilles2dehors et de sa reproduction en dedans, était art et peinture, dessin et sculpture, jusqu’à prendre ce petit tas de neige qui n’a pas fondu pour une œuvre de l’artiste. C’était bien ce que souhaite sûrement Penone, lui qui recrée des pierres à partir de vraies pierres pour montrer qu’en travaillant la matière, on peut aussi, parfois, égaler le cosmos. Et l’esprit de la petite fille s’en allait, heureux et épanoui, vers le fond des forêts mystérieuses qu’on voit depuis la baie descendre de la montagne qui fait face au musée.

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La petite lumière d’Antonio Moresco

Il n’y a pas que Giono(*), ni que la Drôme, mais l’Italie peut-être, dans ses montagnes presque inaccessibles, ses chemins qui se perdent dans les forêts denses de chênes, de hêtres, parfois de châtaigniers. Ses maisons en ruines et abandonnées, hameaux où il ne reste plus personne, pierres disjointes, toits effondrés, lieux où il ne faut pas pénétrer de peur de se recevoir sur le crâne une poutre ou un coin de ciel qui se serait décroché. Ce genre de paysage où finalement la végétation reprend tout, où les animaux de toutes sortes, des blaireaux et des sangliers, furètent et demeurent en arrêt sitôt qu’un marcheur les dérange, est la matière du court roman, « La petite lumière » (ed. Verdier) d’un écrivain italien peu connu chez nous, s’il semble l’être en Italie, Antonio Moresco, né en Antonio-Moresco[1]1947 à Mantoue. C’est autre chose que Giono, plus moderne évidemment, et plus inquiétant. C’est ce que je lisais auprès de mon poêle à bois, le roman ayant été choisi justement parce que, dès les premières lignes lues chez le libraire, j’avais cru percevoir un rapport, une analogie, avec le coin de Drôme où j’élis domicile, et une communauté d’attitude peut-être entre le narrateur et moi, du moins aussi longtemps que je me plaisais à rester immobile au sein de ce paysage, pouvant faire mienne cette description qui débute le livre : « Le soleil vient juste de s’effacer derrière la ligne de crête. La lumière s’éteint. En ce moment, je suis assis à quelques mètres de ma petite maison, face à un abrupt végétal. Je regarde le monde sur le point d’être englouti par l’obscurité. Mon corps est immobile sur une chaise en fer dont les pieds s’enfoncent de plus en plus dans le sol, et pourtant de temps en temps, j’ai le souffle coupé, comme si je chutais assis sur une balançoire aux cordes fixées en quelque endroit infiniment lointain de l’univers ». Sauf que moi, je ne suis pas tout à fait « venu pour disparaître » et que je ne suis pas non plus « dans un hameau abandonné et désert dont je suis le seul habitant ». Il y a le passage d’une automobile juste au ras de l’escalier, deux ou trois fois dans la journée, peut-être s’agit-il de P., l’apiculteur qui revient du marché où il a tenté de vendre sa production – miel de lavande surtout, mais aussi miel de pin et de thym – ou sinon de J-C., le beau-frère du maire, revenant d’un voyage à l’étranger, et puis c’est à peu près tout. Il y a eu un chien aussi, qui s’est mis à aboyer quand nous sommes passés devant lui, et un homme voûté, claudiquant légèrement qui s’engouffrait dans la ruelle en direction de la petite maison où il vit avec sa compagne. Le livre de Moresco, pour revenir à lui, est merveilleusement écrit et il est plein de mystères. Le narrateur, qui a fui le monde, se retrouve seul face à l’univers, les animaux, les arbres, les secousses telluriques, les aléas du climat. Il tenterait bien d’engager la conversation mais personne ne lui répond. Sauf les hirondelles. Sur lesquelles il revient souvent. Ce sont des flèches en folie, « mais qui, pourtant, ne volent pas comme des flèches, qui décrochent, plongent, changent soudainement de direction, trissent ». Il leur parle : « Comment on pourrait définir, au niveau médical, votre nature hyperkinétique, votre état mental : névrose moteur, hystérie, schizophrénie ? j’ai crié encore à l’une d’elles qui est descendue plus bas que les autres. – En attendant, prends-toi ça ! Elle m’a répondu. Un instant après, j’ai été touché en plein front par un jet sorti du petit trou pulsatif au milieu des plumes de ce petit corps fou en vol ». La nature est hostile. La nature est curieuse. Comme l’est ce blaireau qui ne peut traverser la route tant que le narrateur est là, comme s’il ne pouvait en détacher ses yeux. La nature est parcourue de phénomènes énormes comme les tremblements de terre, les chauves souris qui volent la nuit et les bourdons qui s’écrasent. Il y a aussi des lueurs étranges qu’on a du mal à expliquer. Ainsi, quelle est cette lumière qui, le soir s’allume sur l’autre versant, juste en face ? Et comment l’atteindre, surtout quand c’est l’hiver et que les roues patinent dans des chemins à ornières verglacées ? Qui renseignera sur cette lumière qui s’allume dans le lointain ? Le berger d’Albanie qui garde son troupeau mais cache derrière son aspect fruste une connaissance étendue des OVNIs et autres phénomènes paranormaux ? Les deux ou trois clients de l’épicerie nauséabonde du village voisin ? Personne. Il faudra y aller, dénicher la maison perdue où…

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C’est un enfant qui vit là. Mais quel enfant ! D’abord il porte des culottes courtes et promène un cartable d’autrefois, ensuite il prétend aller à l’école, mais uniquement à l’école du soir… dont bien sûr, nul, dans le village d’à côté, n’a entendu parler. Alors, notre narrateur, la nuit, va guetter ce qui se trame autour de l’école, et il y rencontrera un vieux concierge qui, le jour, se bat contre les encriers vides ou ceux que les garnements en blouse grise ont remplis de papier buvard pour pomper l’encre, et la nuit, ouvre et ferme les grands battants du portail sinistre par où l’on voit passer, comme des ombres, les blouses grises et têtes baissées des enfants… morts.

Inutile de dire que ce livre m’a fait frissonner. Poésie, mystère, métaphysique s’y mélangent, les grandes questions du temps : « Comment savoir si au-dessus du ciel il y a un autre ciel ? […] Comment savoir si la lumière n’est pas elle aussi à l’intérieur d’une autre lumière ? ». Je frissonne aussi quand je lis ce passage, qui clôt un chapitre – le narrateur s’est posté devant le grand portail et a vu sortir les enfants de « l’école du soir » – « Quelle peine ils font les enfants morts quand ils sortent comme ça des écoles plongées dans le noir, la nuit, tout seuls ! Mais au fond… les enfants vivants ne font-ils pas autant de peine ? ».

la-lucina-146x226[1]Antonio Moresco est venu parle de son livre ce jeudi à la librairie « Le Square », à Grenoble, et je l’ai rencontré. Il était en compagnie de son traducteur, Laurent Lombard. Rencontre passionnante (bien introduite par le directeur de la librairie, d’ailleurs, qui ayant bien lu le livre, en faisait une analyse fine), où il devenait de plus en plus évident que cet enfant mort, c’est bien celui que nous portons tous en nous, celui qu’il a fallu tuer pour que nous puissions devenir adultes, et que cette nuit qui englobe le récit la plupart du temps est bel et bien aussi cette nuit que nous portons en nous, notre partie sombre. La lumière dans la nuit est celle que nous parvenons toujours à voir luire du plus profond de notre obscurité, lorsque les autres lumières se sont éteintes complètement autour de nous. Il en ressort que ce « roman », à la fin, est singulièrement optimiste. Parmi l’assistance, je crois que j’étais le seul à l’avoir lu… ce qui me donnait une avance sur les autres auditeurs. J’en ai profité pour lire à son auteur la courte phrase citée plus haut, concernant la peine que nous ressentons à voir les enfants à la sortie de l’école, parce que je voulais l’entendre commenter cette phrase. Après avoir expliqué (en italien) la genèse du livre et la part fondamentale qu’y prend l’enfant, Antonio Moresco a conclu en disant qu’il prenait à son compte la fameuse phrase française, qu’il a dite en français cette fois : « l’enfant, c’est moi ».

***

A l’heure des signatures, j’expliquai à Laurent Lombard que si cette phrase m’avait autant touché, c’était parce que je ressentais ce qu’elle exprime chaque mercredi 11h30 quand je vais attendre ma petite fille à la sortie de l’école, tant souvent les écoles (en tout cas celle-ci) sont tristes, bâtiments gris à l’image de prisons, lieux où s’échangent les premiers horions, où s’expérimentent les premières détresses morales, les enfants étant abandonnés à eux-mêmes dans les cours de récréation, sous le regard souvent vide de surveillants (aïe, mes amis instituteurs vont encore me tomber sur le poil).

***

Autre question posée à Antonio Moresco : « et les tremblements de terre ? On n’en a pas parlé, quel rôle jouent-ils ici ? ». Alors, l’écrivain a dit que cette scène où le narrateur se voit enfoui sous les décombres suite à une secousse tellurique, elle représentait pour lui la longue période (quinze ans) où il essayait de se faire entendre (c’est-à-dire publier) sans y parvenir. Sa faible voix ne parvenait pas à sortir dans l’univers des lettres italiennes. Moresco a produit une œuvre considérable (plus de 3000 pages), non traduite en français, ce petit livre (« la petite lumière ») étant le premier à sortir chez nous. Le traducteur annonçait pour cet automne un deuxième (« Fable d’amour »), dont il nous a lu le début.

Le livre que nous commentions ce jeudi soir s’ouvre par une « lettre à l’éditeur » dans laquelle l’écrivain explique qu’il s’agit d’une histoire surgie d’une « zone profonde de [sa] vie, c’est comme une petite boîte noire ». Cela nécessitait quelques éclaircissements, la boîte noire est ici à interpréter comme celle des avions (pas comme celle de la psychologie expérimentale !), autrement dit ce concentré qui contient toutes les informations sur un vol. On comprend alors à quel point ce livre s’imposait, à quel point il brille lui-même comme une lumière dans la nuit, pas seulement pour l’auteur, mais pour nous-mêmes.

(*) cf. billet précédent

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Un lieu sans divertissement

Giono[1]Giono. Cette maison dont je parlais hier, cette maison en Provence, dans la Drôme, au sud du Trièves et du col de la Croix Haute, et du col de Menée, donc près des lieux où Giono a situé l’action de plusieurs de ses romans, qu’il connaissait bien parce qu’il y avait passé ses vacances étant jeune, cette maison, donc, invite à ce que l’on lise ou relise l’œuvre de Giono (passant pour un temps par-dessus les ambiguïtés du monsieur, ses politesses à l’égard de l’occupant). J’ai commencé par « Un roi sans divertissement », que je n’avais jamais lu. Récit complexe, aux narrateurs multiples, qui raconte une histoire à laquelle on ne comprend rien, en tout cas lorsqu’on reste le nez au raz des mots. Allons donc, qu’est ce que c’est, cette histoire saugrenue qui se passe entre 1843 et 1848, commence par des disparitions d’habitants d’un village (Lalley ?), se continue par une traque dans la montagne,  elle-même achevée par la mise à mort d’un suspect (était-il le vrai coupable ? quelles étaient ses motivations ?), puis par une traque au loup, similaire dans sa structure, mais où l’on a invité deux femmes du village que l’on a revêtues des plus beaux atours (pourquoi ?), des visites dans des maisons de village où on devine que la brodeuse est la veuve du paysan abattu en début de livre, et qui s’achève par le suicide du commandant Langlois qui se serait, semble-t-il, horrifié de se découvrir tel qu’il était, c’est-à-dire aussi laid intérieurement que pouvait l’être un assassin. Histoire obscure d’un autre temps, avec d’autres mœurs auxquelles nous accédons avec difficulté, quoique nous pensions, car c’était un temps sans information, sans médias (sans Internet !!!), où les choses les plus tragiques se tramaient dans l’obscurité, quand ce n’était pas l’obscurantisme. Littérature d’un autre temps, et la découverte de cette distance tout à coup nous effraie, ah bon, l’homme a à ce point changé ? Nous avons tous appris qu’il n’y avait pas de progrès moral, le mot « progrès » est donc sans doute inadapté, disons alors seulement « changement » dans ce qui compte comme humain. Est-ce en bien ou en mal ? Nous n’en savons rien, juste que nous n’aurions pas aimé vivre au temps où l’homme était, non métaphoriquement, un loup pour l’homme.

DSC_0225Ce qui demeure constant, cependant, c’est l’impression que procure la grandeur d’un paysage, l’écho d’une montagne, la puissance d’un arbre. Parlant d’arbres, n’est-ce pas justement à eux que le récit de Giono est dédié, plus qu’à toute présence humaine, plus qu’à ce Langlois, bien taciturne et étrange, ou à ce Frédéric fils de Frédéric, petit fils de Frédéric, ou à ce monsieur V., personnages que la vie balayera comme elle nous balaie tous ? Mais les arbres, ne restent-ils pas là bien plus longtemps que les hommes ? Au point que peut-être ce hêtre, qui est sur la route d’Avers, juste au virage, dans l’épingle à cheveux, eh bien peut-être il existe encore, ce hêtre dont Giono dit (c’est au tout début du livre) : « c’est l’Apollon-citharède des hêtres. Il n’est pas possible qu’il y ait, dans un autre hêtre, où qu’il soit, une peau plus lisse, de couleur plus belle, une carrure plus exacte, des proportions plus justes, plus de noblesse, de grâce et d’éternelle jeunesse ».
En ces régions où la Provence n’est jamais que le revers sud des Alpes, avec leurs creux parfois humides, leurs rivières qui ressurgissent à l’improviste après nous avoir quitté et leurs grosses fermes et leurs villages lovés dans un vallon protecteur, ce n’est pas la douceur ni l’insouciance qui règne toute l’année, mais plutôt la rugosité, la marche des loups dans la neige fraîche des cols. Les loups en tout cas dans ces hivers des années quarante (de 1800 précise bien Giono). Pour notre XXIème siècle, je ne sais. Peut-être n’y a-t-il pas de loup… mais, va savoir… avec tous ces animaux sauvages qui reviennent, parfois de loin, de l’Italie, des Apennins, voire de plus loin (d’Albanie ? de Grèce ? de cette Grèce qui porte aujourd’hui la gauche au pouvoir, de cette Grèce qui se révolte donc, montrant ainsi à la face du monde qu’elle peut bien encore s’enorgueillir d’avoir quelques loups authentiques ?), il serait bien possible qu’il y en ait de nouveau et que demain, en un dimanche de janvier ou de février on voie une battue, en tout point analogue à celle que décrit Giono, mais sans ses côtés extravagants (ces femmes décorées pour le seul bonheur d’un « roi » qui s’ennuie), juste là derrière, ou en contrebas vers la vallée, si ce n’est au-dessus de Chichilianne peut-être au-dessus de Sainte-Jalle, après qu’il ait neigé comme parfois il neige aussi dans ces coins-là. Et qu’on ait été obligé de rester toute la journée près du feu – un vieux poêle à bois de marque Waterford, vendu par la quincaillerie centrale Roux et fils, SARL au capital de 230 000F, 12 place de la Libération, à Nyons – regardant par la vitre tomber durant des heures des flocons tour à tour virevoltant et légers comme des confettis de carnaval, puis lourds et collants, conformément en tout point à ce passage qu’écrit Giono : « Une heure, deux heures, trois heures ; la neige continue à tomber. Quatre heures ; la nuit ; on allume les âtres ; il neige. Cinq heures. Six, sept ; on allume les lampes ; il neige. Dehors, il n’y a plus ni terre, ni ciel, ni village, ni montagne ; il n’y a plus que les amas croulants de cette épaisse poussière glacée d’un monde qui a dû éclater. La pièce même où l’âtre s’éteint n’est plus habitable. Il n’y a plus d’habitable, c’est-à-dire il n’y a plus d’endroit où l’on puisse imaginer un monde aux couleurs du paon, que le lit ». Mais heureusement, tout n’est pas si catastrophique, si le mistral veut bien se mêler de la partie et chasser les nuages, au point que si la neige vole, ce n’est plus parce qu’elle tombe, mais parce qu’elle est soulevée par une force bien plus grande qu’elle, une force qui, au passage, plie les arbres et siffle sous les tuiles. Après tout cela, miraculeusement, le ciel à nouveau revient, dans sa lumière dorée d’une fin d’après-midi qui voit le vent s’apaiser. Mais les loups sont partis, on les a oubliés. Un vieux chasseur rengaine son fusil et redescend la colline à toute la vitesse que peut lui donner son 4×4. Et quand il est temps d’aller se coucher, on referme lentement la manette du poêle pour qu’il fonctionne au ralenti, et nous laisse peut-être encore un peu de chaleur, le lendemain matin, à l’heure du petit-déjeuner.

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Une maison dans un village

??????????????????????C’est ici. C’est celle qui a la façade en crépis et un toit de tuiles provençales. Un alignement de trois fenêtres dont les volets sont du bleu de la lavande. Elle regarde vers le bas, vers la route montant de la vallée et du bourg où l’on peut se recharger en victuailles. Il doit bien y avoir là-bas une épicerie. Une boulangerie. Un café. Peut-être même on peut y manger, dans ce café. Puis, plus loin, un lavoir au bord d’un ruisseau. Une rivière. La route de Nyons. Mais rien de tout cela dans ce village-ci.  Juste devant, il y a un arbre qu’on n’aperçoit pas sur la photo.  C’est un olivier. Seul bout de terrain. Il est en forme de lunule. Il a été probablement mis là pour que ce soit plus facile pour les paysans d’autrefois d’entrer leur charrette et leurs trois chèvres dans la cave voutée qui sert de rez-de-chaussée, c’est donc un léger coude pour permettre un virage. Devenu depuis inutile. On ne se sert plus de la cave pour y entrer un véhicule. Des animaux. Alors on a fait pousser dessus un olivier. Il donne des fruits. Il vit. Sur le mur latéral, celui qui n’est pas adossé à une autre maison, pousse un figuier. Lui aussi donne des fruits. Il paraît qu’en été les voyageurs – ceux qui marchent le long d’un GR qui passe par là, ou bien les cyclistes, qui aiment à se promener par ici, en ce lieu qui n’est pas si loin du Mont Ventoux, haut lieu du cyclisme mondial – s’arrêtent pour manger des figues. Grand bien leur fasse. Je ne mangerai pas toutes les figues. Ce qu’on voit comme verdure juste devant la maison, c’est une vigne, qui sert de tonnelle au-dessus de la petite terrasse à laquelle on accède par un escalier aux marches inégales de grosses pierres ocre et grises. Derrière la maison, il y a une ruelle, qu’on ne voit pas ici bien sûr. Mais immédiatement au-delà, c’est la colline qui commence, pleine de verdure, de buis, de cistes et de chênes verts. De ci de là un pin, surtout quand on monte vers le col, juste au-dessus du village, et par lequel on arrive, venant de la route de Remuzat. Vous vous souvenez de Remuzat, que Barbara chantait. De temps en temps, dans le ciel, tournoient des vautours, qui viennent d’un élevage tout près de ce village. En avant de la photo, plus loin que l’endroit d’où la photo est prise, le village se prolonge par un promontoire qui domine la vallée, d’où l’on voit très bien le Mont Ventoux. Les soirs d’été, on n’y entend que les grillons.

A l’intérieur, il paraît que parfois on entend le mistral siffler en passant sous les tuiles. Je pense à tous les gens que j’aimerais inviter en ce lieu. Aux nuits futures. Aux petits matins où j’enfourcherai ma bicyclette pour escalader le col. Aux soirées tièdes où nous referons le monde autour d’un bon vin issu des caves de Suze. Aux ruches qui bourdonneront au bord du précipice. A ma sieste entrecoupée de cris d’enfants.

arbre

Ce week-end, un mistral glacé soufflait sur ces lieux, il n’était guère possible d’aller très loin à pieds dans la montagne tant il faisait froid et tant il fallait s’arc-bouter contre le vent, mais ça ne fait rien, on peut quand même aller au long d’un chemin qui grimpe vers un col assez bas et conduit vers le village suivant. Dès que l’on est à ce col, on est perdu entre les buissons de buis, les genêts et les conifères qui nous semblent malades car tous envahis par de curieux cocons blanchâtres, réseaux de fils denses, tels des écheveaux autour d’une quenouille, mais il s’agit en réalité des abris que se construisent les chenilles processionnaires pour se protéger du froid. Quelques arbres torturés gardent l’accès aux nuages bas et violets dont les bords de temps en temps s’ourlent d’un éclat solaire. Au loin, le Ventoux, blanc et théâtral, asseyant sa puissance sur les montagnes environnantes.

Ventoux

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Penser librement, en Afrique

??????????????????????Banalité : nous sommes ce que nous sommes. Fragiles sujets ballotés au gré des vents, des illusions et des marées, traversés d’affects et de flux verbaux qui, parfois, mais parfois seulement, veulent bien prendre la forme d’argumentations. Il nous faut être forts et bien accrochés aux branches pour ne pas être de l’avis du dernier qui a parlé… car le dernier qui a parlé a son mot à dire, lui aussi, et après tout, même s’il ne dit pas ce que nous, nous disions l’instant d’avant, il a sûrement de bonnes raisons de le dire… Il n’y a que les philosophes (et les logiciens !) pour croire que les discussions sont des jeux d’arguments où, à la fin, un vainqueur émerge, ayant mis par terre, terrassé, son adversaire. Comme cela arrive dans ce qui, à leurs yeux, est le modèle idéal à respecter : les dialogues socratiques. En oubliant que ces dialogues sont purement fictifs, que Platon s’y donne le beau rôle, en la personne de Socrate, qui, comme par hasard, n’a à faire face qu’à des benêts, des sophistes qu’il confond bien vite dans leurs incohérences. Nous communiquons mais nous ne nous comprenons pas. Ceci était le sujet de la belle thèse (à laquelle j’ai apporté mon soutien) d’un étudiant africain, Mawusse Kpakpo Adotevi, aujourd’hui maître-assistant à l’université de Lomé. Je tiens à préciser ici que cet étudiant a bénéficié de très peu d’aide, en particulier de la part des institutions française, européenne, ou plus généralement de l’hémisphère Nord (juste deux bourses de trois mois octroyées chichement par la France). Je l’ai connu lorsque, en 2005, j’ai effectué une mission d’enseignement à l’université de Porto-Novo (Bénin) dans le cadre d’un troisième cycle (qui a, hélas, été d’existence éphémère) de philosophie, auquel je contribuais par un cours d’histoire et de philosophie des sciences. Il n’était jamais sorti d’Afrique mais il avait lu Austin, Searle, Grice, rêvait de rencontrer François Recanati (je ne crois pas qu’il ait exaucé son vœu lorsqu’il est venu à Paris) et se passionnait pour Wittgenstein (je lui offris donc en cadeau un petit livre que je trouvais remarquable sur Wittgenstein, signé d’un certain Mathieu Marion – que je n’avais encore jamais rencontré). Avec quelques amis (notamment l’association Résurgences, sise à Marseille, et spécialisée dans l’insertion sociale et la recherche en sciences humaines), j’ai lutté pour que sa thèse soit enfin éditée. Aujourd’hui, elle l’est, sous le titre Jeux de langage et raison communicationnelle, sous-titre : Le statut de l’incompréhension dans le langage (éditions du Groupe Résurgences, 111 rue Consolat, Marseille) (j’en ai écrit la préface).

Cela me paraît important de le dire, en ces moments où il s’agit de montrer, plus que jamais, qu’il existe une pensée libre aussi au sud de la Méditerranée, dans ce grand continent africain que d’aucuns aimeraient enfermer entre les bornes du dogmatisme religieux.

 

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