Les pays où nous n’irons plus

Nicolas bouvierEn ce temps-là, nous étions dans notre adolescence, le monde était jeune, et nouveaux étaient les horizons, les pays d’Orient se relevaient d’un long sommeil, l’Afrique donnait espoir et les bras se tendaient d’une rive à l’autre de la Méditerranée, unissant des militants progressistes de France à de jeunes révolutionnaires du Maghreb ou du Levant. On avait inventé le dialogue des cultures, la grande conversation de l’Orient et de l’Occident, on lisait Nicolas Bouvier qui, en 1954, avait fait le grand voyage, de Genève jusqu’à… jusqu’à on ne sait plus très bien où d’ailleurs : « L’usage du monde » s’arrête quelque part vers la passe de Khyber, mais on sait qu’il est allé plus loin, qu’il traversa l’Inde, voyage dont on sait peu, avant qu’il ne s’arrête à Ceylan, objet du récit de Poisson – Scorpion(*). Si on avait su, on serait parti comme lui, à bord d’une Topolino, ou plus probablement d’une deux chevaux, comme le firent beaucoup de jeunes gens de l’époque. On n’aurait pas forcément pris le même chemin car elles sont multiples les voies de l’Orient… plus au sud, nous aurions obliqué peut-être vers Alep, parcouru la plaine de Ninive, nous serions entrés dans Mossoul, croisé la route d’une caravane de sel du côté de Palmyre, écouté le chant des sables en suivant les pas des Bédouins ou revécu les folies de Lawrence d’Arabie…

MossoulNous aurions bien fait car désormais, que nous reste-t-il de tout cela ? Des photos bistres et des manuscrits jaunis qui seraient exposés dans un musée national, en l’occurrence les Archives, à l’Hôtel de Soubise, et qui montreraient par exemple tout un stock de vieux grimoires et d’enluminures extorqués aux geôliers infâmes qui n’ont en tête que la folie de détruire. Mais si nous avions fait ce voyage, nous n’aurions fait en réalité qu’imiter Jean-Baptiste Tavernier, qui fit « six voyages en Turquie, en Perse et aux Indes » (relatés dans un ouvrage de 1675) et dont l’un des périples aboutit justement à Mossoul-Ninive en 1644. On aimerait retrouver ce livre en format actuel et suivre dans l’imagination cet illustre voyageur, tout comme on aimerait revoir le Tigre passant devant la ville, avec au loin coupoles et minarets pendant que des dromadaires stoïques attendent leur chargement sur la rive d’où est prise la photo, vers 1880. Dommage qu’on n’ait extrait des bibliothèques de Ninive que les documents intéressant prioritairement les dominicains,  on regrettera peut-être que cette exposition soit à leur gloire et à leur gloire seule, mais elle abrite des trésors et nous fait découvrir, à nous béotiens, des styles et des écritures que nous ignorions, une histoire inconnue, et débute, il est vrai aussi, par un intéressant rappel sous la forme de quelques tablettes cunéiformes du IVème siècle : « le montant des rations pour cinq lamentateurs et sept travailleurs », « le cadastre des terres royales et du temple de Shara », une « lettre d’un fils à son père après leur rencontre à Babylone » ou le premier récit du déluge à l’époque où le dieu suprême s’appelait Enlil (un Dieu terrible qui voulait à tout prix détruire le monde mais dont les efforts maléfiques étaient heureusement contrecarrés par la déesse Ea).

voyage de TavernierSautant les siècles et même les millénaires, on admirera dans cette exposition « le Poème de la médecine d’Avicenne » commenté par Averroès, qui servait aux étudiants de l’an mille à mémoriser les principes médicaux essentiels, ou bien le fameux « Livre de la Perle » d’Abdiso bar Belikha, métropolite de Nisibe et d’Arménie à la fin du XIIIème siècle, sous l’autorité du patriarche Yaballaha III, ouvrage apologétique sur la vérité du Christianisme en cinq discours… Et quelques échantillons de cette écriture Soureth, langue dérivée de l’araméen, paraît-il toujours existante dans le Nord de la Mésopotamie… mais parlée encore par combien d’êtres vivants ?

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(Livre de la perle et lettre écrite en soureth)

Quel dommage que nous ne nous intéressions souvent à un pays, une culture que lorsque nous le sentons nous échapper définitivement, et que nous soyons à son égard comme nous sommes vis-à-vis de ces gens que nous avons croisés dans la rue tous les jours sans nous être particulièrement souciés d’eux, jusqu’au moment où nous avons appris qu’ils étaient gravement malades, ou même qu’ils étaient morts, et que nous nous sommes rendu compte alors, a posteriori, qu’ils avaient dû être des personnes que nous aurions dû faire l’effort de connaître, que nous aurions peut-être aimées, mais hélas, il est trop tard, nous n’avons plus qu’un souvenir, un regret, une espérance disparue à jamais de les approcher un jour.

(*) En réalité, il a bel et bien traversé l’Inde, voir son texte : « La descente de l’Inde » dans ses œuvres complètes parues en collection Quarto chez Gallimard. Il s’est expliqué du fait que son livre premier s’arrête à la frontière : « Je me disais que si j’ajoutais l’Inde, Ceylan et le Japon, ce serait le Livre des Merveilles en deux mille pages et que je l’aurais terminé vers cinquante ans ». Du coup, il a traité l’Inde « en radio », par émissions de vingt cinq minutes, et c’est la retranscription de ces émissions qui constitue le corps du texte inachevé intitulé « la descente de l’Inde ». Il faut noter aussi qu’il dit, à la fin de ce texte : « L’Inde du Sud est un autre monde. C’est un monde que j’ai beaucoup moins aimé, sans doute parce que je l’ai beaucoup moins compris. Je n’en parlerai donc pas avant d’y être retourné ». Y est-il retourné ? En tout cas, il n’en a jamais parlé.

PS : je recommande aussi, pour les amoureux du langage, le très enthousiasmant petit musée privé « Mundolingua », sis au 10 de la rue Servandoni (ci-devant architecte de l’église Saint-Sulpice) dont nous devons saluer le fondateur, qui a réalisé en deux pièces d’appartement et un entresol une présentation quasi exhaustive des questions essentielles de la linguistique moderne qui vaut bien tous les cours introductifs qu’un étudiant peut suivre en amphi. On y apprendra des choses passionnantes sur les langues du monde (dont le nombre est encore estimé à 6700 à peu près) et même, même, on pourra écouter des échantillons sonores d’un très grand nombre de ces langues (environ 4000), ce qui procure grande émotion : s’entendre parler mizo, pam ou  nyang’i par l’un des derniers locuteurs nous chavire un peu, autant que si, tout à coup, nous avions Jules César ou madame de Maintenon en personne au bout du fil. On apprendra par exemple que certaines langues sont marqués pour un repérage spatial absolu, ce qui signifie qu’au lieu de se repérer par des « gauche » ou « droite » (repérage relatif), elles utilisent un système de repérage par « au Nord », « au Sud », oui, vous avez bien lu : des langues qui exigent que vous vous soyez orientés correctement avant de vous exprimer. Tout comme il existe des langues marquées pour exprimer le degré d’évidentialité d’une proposition (vous n’utilisez pas la même forme verbale selon ce que vous rapportez vous est connu par contact direct et évidence ou par déduction). Le fait que ces propriétés extraordinaires existent justifie que l’on lutte pour le maintien de la diversité linguistique puisque chaque langue est une solution particulière d’un puzzle qui a trait à l’articulation de nos dispositions mentales et de nos structures linguistiques, en perdre une c’est donc perdre un peu de la connaissance globale de l’esprit humain et de son fonctionnement. Après la visite de ce musée, également, vous n’ignorerez plus rien de ce qu’est un schibboleth, ou des origines du mot « gitan »…

ici un formidable site où vous avez toutes les langues du monde.

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Bouts de textes, films et écritures

la cinémathèquePlace Leonard Bernstein à Paris devant la Cinémathèque Française. Un cortège d’enfants qui s’assoient en cercle au pied d’un arbre. Une nounou et le petit enfant blond qu’elle garde qui ne veut pas rester attaché dans sa poussette , et comme on le comprend… et le manège en bois qui démarre avec des craquements de barque amarrée au soleil. Des petites filles noires dans le mouvement vertical des cheveux de bois et des colombes qui roucoulent. J’aime Paris comme cela, un Paris toutefois qui pourrait tout aussi bien être un Lyon, un Montpellier ou une autre ville… platanes et peupliers les mêmes d’un endroit à l’autre, et les petits enfants aussi, pareils à tous autres…

artoff579Je sors de l’expo sur Antonioni (jusqu’au 26 juillet). Cinquième étage de la cinémathèque. Multiples écrans pour projeter des bouts de films, depuis les tout premiers, datant des années cinquante, sous la double marque du cinéma noir et de Lucia Bose (« Chronique d’un amour », « La Dame sans camélias ») jusqu’au dernier, « Par-delà les nuages ». En passant par « le Cri », « l’Avventura », « La Notte », « L’éclipse », « Désert rouge », « Blow Up », « Profession : reporter », « Zabriskie Point », « Indentification d’une femme », autant de films qu’on a envie de revoir. L’exposition montre l’attachement du réalisateur à sa ville natale de Ferrare, commençant à y filmer dans les années cinquante et y revenant, à la fin de sa vie, dans cet éblouissant film qu’est « Par delà les nuages ». Dans le noir et blanc des années soixante, un cinéma d’épure et d’architecture : dans Rome, Antonioni explore surtout le quartier EUR. « Désert rouge » montre la déliquescence de cette modernité, Monica Vitti, apeurée, mange son sandwich dans un terrain vague d’où surgissent des bulles de savon et des fumerolles peu engageantes.
Antonioni fut aussi un peintre, jouant comme dans « Blow Up », des effets d’agrandissement, mais pour dévoiler sous une tache minuscule des paysages inquiétants et des montagnes arides plutôt que les détails d’un meurtre ou d’une disparition.

pont de BercyEntre la Cinémathèque et la Bibliothèque Nationale, un parc et des jardins (jardin Itzhak Rabin). Au-delà du pont, sur l’autre rive donc : la BnF, avec en ce moment une exposition sur les écritures de Roland Barthes. Tout sur la préparation de son fameux séminaire des années 1973-74 prélude à son « Fragments d’un discours amoureux ». Références multiples à Goethe et aux souffrances du jeune Werther, mais aussi au Tao Tö King.

« Regretté ? REGRETTE : s’imaginant mort le sujet amoureux voit la vie de l’être aimé continuer comme si de rien n’était ».

non vouloir saisir « N.V.S. Le N.V.S. (Le Non Vouloir Saisir, expression imitée de l’Orient) est un substitut retourné du suicide. Ne pas se tuer (d’amour) veut dire : prendre cette décision, de ne pas saisir l’autre. C’est le même moment, où Werther se tue et où il aurait pu renoncer à saisir Charlotte, ça ou la mort (moment, donc, solennel) ».

 Assis dans le parc, lisant « La génération qui a gaspillé ses poètes » de Roman Jakobson (il y a un lien, c’est indéniable, avec Roland Barthes) :

« Le marais de l’existence s’est empli de vase, s’est couvert des lentilles d’eau du quotidien » (Maïakovski).

« Mettez la question de l’existence quotidienne à l’ordre du jour ».

« Le poète est la victime expiatoire sacrifiée au nom de la véritable insurrection universelle à venir ».

« La guerre était terminée… Il n’y avait plus sur le Kremlin que des lambeaux du poète qui brillaient dans le vent comme un petit drapeau rouge ».

poemas_e_poesias_de_vladimir_maiakovskiMais l’insurrection universelle n’est jamais venue. Ne viendra jamais.

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Parler du peuple?

AVT_Nathalie-Quintane_8269Ne parle pas du peuple qui veut, on n’en parle pas non plus comme on veut, car c’est un objet rétif, le peuple, et c’est encore plus le cas quand il s’agit « des pauvres », mais qu’est-ce qui peut prendre à un(e) jeune écrivain(e) – ô pas si jeune après tout – de se lancer dans pareille aventure et de faire comme si elle était naturellement habilitée à en parler, de ce peuple, de ces pauvres, réfléchissant doctement aux prépositions qui s’adaptent le mieux pour en parler, et l’un des chapitres de son petit livre qui se nomme « les années 10 » (Editions La Fabrique), porte justement ce titre : « les prépositions » – mais moi si j’étais elle, j’écrirais plutôt sur les présuppositions, je sais c’est mon vieux fond de linguiste qui parle peut-être, mais pas que… oui, c’est plus intéressant de s’appesantir sur ce qui fait le fond d’un discours ou d’un texte, ou l’arrière-fonds si l’on désire, que de parler de la surface, car les prépositions sont en surface, même si leur emploi peut être largement présuppositionnel. Elle dit – c’est de Nathalie Quintane qu’il s’agit, une écrivaine découverte à la faveur de la lecture de cet excellent journal littéraire qu’est « Le matricule des anges » et dont la présentation m’avait séduit parce qu’on y parlait d’une écriture novatrice, en phase avec ce qu’elle voulait exprimer, à savoir une révolte, une proximité au peuple, donc. Elle dit : « Ils vivent dans leurs coins, dans leurs banlieues ou au fin fond de zones rurales ravitaillées par les corbeaux, tandis que moi je suis au-dessus de mon clavier, je tape, et par la fenêtre une brise de printemps en janvier courbe à peine mes roseaux, dans mon jardin […] ». Point de vue classique (posture littéraire ?) : les pauvres, c’est les autres et celui ou celle qui écrit sur eux s’en abstrait, s’en distancie puisqu’il ou elle, n’est-ce pas, ne fait pas partie du peuple, ni des pauvres justement et c’est là où le bât blesse : c’est là où l’écrivain / écrivaine est contraint ou contrainte de recourir à des prépositions, va-t-il ou va-t-elle (qu’est ce que la langue française est emmerdante !) dire qu’il ou elle écrit avec le peuple ? sur le peuple ? parmi le peuple ? à coté du peuple ? Aucune de ces prépositions ne sied. D’abord on n’a pas à parler « du peuple » et encore moins « des pauvres », ou si on le fait, on le fait sans le dire, sans montrer qu’on est plus fort ou meilleur que d’autres. Annie Ernaux l’a fait. Elle l’a fait naturellement parce qu’elle-même était issue d’une famille populaire pauvre et qu’elle s’est décrite elle-même, dans sa vie de jeunesse, avec la honte qu’elle ressentait à cause de sa famille, puis dans son malaise à s’extraire pour gravir des échelons de la vie sociale et dans son retour au peuple, qu’elle n’a jamais dans le fond quitté, quand elle a décrit par exemple l’univers d’un supermarché. Parler du peuple, dans lequel nous sommes immergés, nous qui venons de lui, se fait sans écart, sans condescendance et sans mépris, or il en faut un peu quand même du mépris quand on écrit : « on se fait une idée de ce qu’ils mangent, par exemple : des choses grasses avec de l’huile de palme. On se fait une idée d’où leurs grosses filles posent leurs doigts de pied aux ongles vernis avec du vernis avec des paillettes : sur un tapis à fleurs posé sur une maquette marron ». « Choses grasses », « grosses filles » et plus loin encore « gros seins » : « qu’est-ce que ça signifie que les filles de pauvres aient de gros seins, ou se fassent gonfler les seins, qu’est-ce que ça peut bien vouloir dire, et pourquoi les pauvres hommes, ou modestes, préfèrent les filles aux seins gros, est-ce parce qu’obscurément ils ont peur de manquer ? ». Là, c’est trop, vous outrepassez les limites, Nathalie, je ne vois dans tout ça aucune proximité, ni même aucun désir de proximité, de tolérance, d’acceptation de l’autre, je n’ose dire « compassion » parce que je sais que « compassion », dans l’occident chrétien, cela signifie « pitié », rien à voir avec la compassion bouddhiste qui, pourtant, me semble être la seule attitude digne (rappelons qu’au sens bouddhiste, « compassion » est intimement lié à « vacuité » : c’est parce qu’il n’est rien qui existe en soi-même que tout ce qui existe est interdépendance et qu’en conséquence, les humains vivent en « compassion » les uns avec les autres). Non, je vois surtout du cliché. Posture littéraire, oui. Les pauvres ne vivent pas « au fin fond de zones rurales ravitaillés par des corbeaux » ( !), ils sont parmi nous, autour de nous, ils vivent avec moins de sept cents euros par mois, ils font des petits boulots qui ne leur rapportent presque rien ou bien parfois, ils sont artistes et ne peuvent pas vivre de leur art, mais c’est tout ce que l’on peut dire « comme généralité » car pour le reste, les pauvres, ils sont multiples, on en trouve de toutes les sortes. Ce pourrait être nous. Dans mon village drômois qu’on pourrait voir comme ça uniquement habité par des bobos et des retraités prospères, j’ai dans la ruelle derrière ma maison des gens qui vivent là depuis quarante ans. Ils se cachent presque. Si je veux les rencontrer il faut que j’aille les déranger, ou bien que je guette leurs mouvements car ils sont bien obligés de sortir parfois, pour aller chercher quelques victuailles et pour se soigner. L’une est d’origine iranienne, elle a fait de la danse orientale et elle cultive, si je puis dire, les bouts de chiffon, qui s’entassent dans son petit recoin exposé vers le nord, elle a un jardin, son principal bonheur, où elle dispose des carcasses de lit rouillé afin d’y tenir à l’occasion d’improbables colloques, elle gare sa vieille caisse rouillée systématiquement sous mes fenêtres de sorte qu’en ouvrant les volets je tombe sur son toit blanc depuis longtemps devenu terne, je pourrais râler, lui dire qu’elle la gare ailleurs sa VW, mais je sais qu’elle la met là parce qu’il y a un peu de déclivité dans la rue et que ça lui sert à démarrer car il y a belle lurette que le démarreur n’est qu’un souvenir, en fait, elle ne me fait pas râler, cette voiture, elle m’oblige juste à penser à sa propriétaire et me provoque un pincement au cœur. Son ami, lui, assez âgé, part chaque matin vers son atelier pour sculpter le marbre, mais qu’est-ce que ça lui rapporte, me demande-t-il, trois fois rien, tellement l’art se vend mal, on le lui avait pourtant dit, jeune, qu’il aurait du mal à vivre de sa sculpture, mais il a voulu persévérer, il a foi dans son art, c’est bien, il reçoit des prix de temps en temps et il vend une sculpture … rarement (je lui en achèterai une, c’est promis). Bon, et bien voilà, le portrait de deux pauvres, et qui n’entrent même pas dans les classifications de miss Quintane. Est-ce qu’ils pensent à l’insurrection, celle qui, prétendument, vient ? je ne crois pas. Je ne dis ni hélas, ni heureusement car je n’ai pas à me prononcer là-dessus, il y a ceux qui y croient et ceux qui n’y croient pas, je serais plutôt du deuxième genre, incidemment. Mais, bon, je peux me tromper. De toutes façons, quand bien même insurrection il y aurait, je ne crois pas qu’elle apporterait le bonheur général. Qui, quel fou, a pu penser que la révolution apporterait un jour le bonheur ? Les révolutions se font, c’est tout. Elles se font parce qu’elles doivent se faire, mais elles ne sont grosses d’aucun paradis sur terre. Il y a deux Marx (ça, Bernard Maris l’a bien vu), celui qui analyse la société et déduit la révolution de l’évolution de ses tendances (contradiction, baisse tendancielle du taux de profit…) – et il se trompe car le capitalisme trouve toujours autre chose pour se survivre, mais l’analyse reste fine, et celui qui prophétise la fin de l’exploitation de l’homme par l’homme et le bonheur sur terre, et celui-ci se trompe encore plus et sa vision relève d’un messianisme chrétien, ni plus ni moins. Bref, dans l’enchaînement des causes et des effets, comme aurait dit Spinoza, des réalités adviennent, elles ne sont orientées ni vers un « Bien » ni vers un « Mal ». Alors les pauvres n’ont pas grand-chose à attendre de cette « insurrection ». Encore moins si elle n’est qu’une trouvaille littéraire qui fait bien dans un petit livre coquet, un rien maniéré, écrit par une jeune femme qui pose emmitouflée sur une couverture de magazine littéraire…Ou bien si on veut parler du peuple (et des pauvres), on en parle avec des outils et des méthodes scientifiques, comme le faisait Pierre Bourdieu, qui, lui, jamais, ne se serait livré à des mots déplacés, condescendants, pour parler des « pauvres », mais qui en parlait avec infiniment de délicatesse, leur donnant la parole par exemple, ce que ne fait jamais Nathalie Quintane, or si vous voulez parler du peuple, la meilleure façon n’est-elle pas de laisser parler le peuple ? Pourtant, cette Nathalie Quintane, elle a de bonnes intentions, on sent bien qu’elle est prête à se battre dans les rangs de l’extrême gauche, Julien Coupat c’est son copain, à certaines allusions on sent comme une connivence entre elle et ce « comité invisible » qui avait sorti, il y a quelques semaines, un petit livre (même maison d’édition, même collection) qui ne manquait pas d’allant ni d’idées sympathiques. Dans « Tomates », un de ses textes récents, qui est curieux, je reconnais qu’il est curieux, d’abord ce titre qui intrigue, tomate (si on comprend bien cela s’oppose à « patates » : les patates, c’est passif, on les pose les unes à côté des autres elles attendent qu’on les organise, alors que les tomates ça a l’air d’être différent…) elle polémique avec un ami à elle sur cette notion de peuple, existe-t-il, n’existe-t-il pas ? en permanence ou par intermittences ? s’il n’existe que dans les grands moments de l’histoire (1789, 1830, 1848, 1871…), qu’est-ce qu’il fait, entre ? Tout cela paraît terriblement vain. On sait tous que « le peuple » est une notion volatile… que l’on évoque quand cela nous arrange bien, que l’extrême droite aussi prétend parler en son nom. Le peuple est une fiction, certes utile, mais que ne ferait-on sans fictions ? Elles entrent de plain pied dans notre monde actuel et servent à construire des histoires, des récits et même peut-être des romans. Allons, la Vie est un Roman.

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Dernières nouvelles de la Drôme: les lavandes sont en fleurs
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Nous n’en reparlerons pas…

En mai, il me disait qu’il lui arriverait de s’absenter de manière imprévue, « pour des raisons familiales », ainsi par exemple la semaine suivante il ne serait pas là. Je lui disais que moi-même je ne serais pas là non plus la semaine d’après, puis il m’envoyait un mail pour me dire qu’il espérait être absent le moins longtemps possible mais qu’il me préviendrait lorsqu’il reviendrait, et alors deux semaines après, jugeant que l’absence avait été assez longue, je me pointai à mon rendez-vous, un mardi, tôt, dès 7h45, mais las! les rideaux étaient tirés, personne ne déclenchait l’ouverture de la porte lorsque je sonnai, il fallait se rendre à l’évidence : il n’était toujours pas là. Etait-il en retard ? je me postai sur un banc, en attendant 8h, en face de l’entrée du collège qui fut autrefois fréquenté par mes enfants, cela me rajeunissait, je voyais arriver en courant les derniers retardataires, le cartable ballotant sur leurs épaules chétives, et puis je repartis, quelque peu déçu et je repris le tram en sens inverse. Mais où pouvait-il bien être passé ? Toutes les séances avec lui, depuis début novembre, se clôturaient sur un : « on va s’arrêter là, nous reparlerons de tout ça » si bien que tout ce dont nous devions reparler s’entassait, au fil de mes rêves racontés et des libres associations d’idées… « cela vous laisse pensif » disait-il lorsque je me taisais un long moment. Et puis en partant, la cérémonie du billet, donné sur le bureau, la poignée de main, « à mardi prochain ». Il n’y aura plus de mardi prochain désormais. J’ai appris la raison de ce silence par un article nécrologique du Monde d’aujourd’hui. Mon psychanalyste est décédé. J’ai peine à y croire. On dit dans la notice qu’il était malade depuis longtemps. Je n’en savais rien. Je voyais bien évidemment que sa voix était faible mais dans ce gouffre irréel qui bée entre l’analysant et l’analysé, l’autre souvent perd de sa réalité, surtout quand – c’était sans doute le cas – il fait tout ce qu’il peut pour ne rien laisser paraître, figure d’un autre inaccessible que l’on vient voir en grande partie pour la récompense qu’il nous donne, de ces quelques mots qui signifieront que notre parole était entendue, qu’elle avait, donc, un sens. Grand, le regard noir brûlant, il a marqué la réflexion en psychanalyse, si j’en crois ce que m’en avaient dit quelques amis psychologues cliniciens (du temps où je faisais mes cours à l’université de Grenoble dans la même Unité qu’eux) surtout dans le domaine des thérapies familiales. Son silence s’est maintenant installé. On pourrait s’attendre à ce que l’analysé se rebelle, déplore cette absence. J’admire surtout la grandeur qu’il y a chez un homme (ou une femme) à rester debout jusqu’aux instants ultimes, à faire comme si de rien n’était, alors que de toute évidence, on sait que la mort va nous cueillir sous peu.

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Deleuze, Spinoza et la bicyclette

DeleuzePoursuivant sur Spinoza, je redécouvre un petit livre signé Gilles Deleuze, datant de 1970 (mais repris en 2003), « Spinoza, philosophie pratique ». Le maître de Vincennes – c’est ainsi que j’ai envie de le nommer, lui qui officiait à Paris 8 bien avant que j’y sois – y développe le thème du parallélisme. Comme dit dans le billet d’avant celui d’avant… l’Etre a au moins deux attributs infinis, ceux que nous pouvons percevoir, nous, modestes humains, l’Etendue et la Cognition, ou bien disons, à la manière de Deleuze, le corps et l’âme, mais il n’y a pas de lien causal possible entre les deux, l’idée ne modifie pas le corps, de même que le geste ne change rien à l’ordre des pensées. Pas de causalité, mais un strict parallélisme, autrement dit pas d’action sans idée correspondante et pas d’idée sans corps… et ce parallélisme va plus loin : de même que la connaissance que nous avons de notre corps (par le biais des interactions avec d’autres corps) est très insuffisante par rapport à sa totalité, la conscience que nous avons des choses de notre esprit est très insuffisante par rapport à l’infinitude de ce dernier. Bref, la conscience, ce n’est pas grand-chose… et c’est presque toujours trompeur, ce qui laisse la place à un grand bloc d’inconscient dans la pensée. Nous voilà déjà presque chez Freud. « La conscience, nous dit Deleuze, est naturellement le lieu d’une illusion. Sa nature est telle qu’elle recueille des effets mais elle ignore les causes ». Ainsi nous ressentons la joie, ou bien la tristesse. Mais comme le dit Spinoza, joie et tristesse sont les résultats de causes qui s’emmêlent de manière complexe, telle rencontre d’un corps étant à l’origine d’une alchimie qui provoque une meilleure composition entre corps, engendrant la joie, ou bien au contraire une décomposition engendrant la tristesse, mais sommes-nous capables de remonter à ces sources ? Non, dit Spinoza. Alors nous fantasmons, nous nous créons pour nous-mêmes des causes, des rationalisations, et si nous ne réussissons pas à nous situer comme origines de notre contentement ou de notre désolation, nous sommes prêts à faire appel à des puissances extérieures, parfois occultes. Notre image de Dieu est de celles-ci. Il devient si facile de mettre « Dieu » à l’origine de nos déboires ou de nos félicités. « Dieu nous l’a donné, Dieu nous l’a repris », et hop, le tour est joué.

Ce parallélisme du corps et de l’idée, il me semble bien le vivre… à vélo ! Une autre manière d’en parler, me semble-t-il, serait de faire appel à la notion de métaphore : un acte physique peut devenir une métaphore de la Vie (au sens d’une vie spirituelle). Deleuze dit « qu’il y a bien une « philosophie de la vie » chez Spinoza : elle consiste précisément à dénoncer tout ce qui nous sépare de la vie, toutes ces valeurs transcendantes tournées contre la vie, liées aux conditions et illusions de notre conscience ». Il fait la liste de ce qui empoisonne la vie. La haine, bien sûr, y compris quand elle est retournée contre soi, mais aussi la moquerie, la crainte, le désespoir… et, dit Deleuze, « son analyse va si loin que, jusque dans l’espoir, dans la sécurité, il sait retrouver cette graine de tristesse qui suffit à en faire des sentiments d’esclaves. » « La vraie cité propose aux citoyens l’amour de la liberté plutôt que l’espoir des récompenses ou même la sécurité des biens ; car « c’est aux esclaves, non aux hommes libres, qu’on donne des récompenses pour leur bonne conduite » ».

IMG_1308Ainsi, quand je m’élance dans la descente à partir du sommet du col que j’ai atteint dans l’effort (oh, un petit col de rien du tout, je ne suis pas encore prêt à escalader le Ventoux !), je ressens un pincement au cœur, je fais attention à bien caler mes pieds sur les pédales et je mets mes mains en position de freinage immédiat. Equilibre sur les deux roues fragiles. Premier virage en épingle à cheveux : ça va, mais doucement. Après, un petit pont, puis trois ou quatre virages assez amples qui s’enchaînent, le goudron est frais, on peut se laisser aller, mais je n’ose aller trop vite, je me cramponne aux freins pour le dernier virage, et ainsi de suite jusqu’à un moment enfin où la route se relève, je respire, vingt secondes où l’on peut se redresser avant que ça reparte dans une nouvelle descente. Et toute la descente, cette obsession : et si mes freins lâchaient… eh bien, me dit F. M. : « et si vos freins lâchaient, que se passerait-il ? », au-delà de l’évidence selon laquelle je risquerais de tomber et de me faire mal, très mal, peut-être aussi, pourquoi pas, un merveilleux envol, mais je ne courrai jamais le risque. En cela, je suis loin de la Vie prônée par Spinoza. J’échappe à la Joie. Deleuze parlant de Spinoza : « Avant Nietzsche, il dénonce toutes les falsifications de la vie, toutes les valeurs au nom desquelles nous déprécions la vie : nous ne vivons pas, […], nous ne songeons qu’à éviter de mourir ».

Que faudrait-il faire ? L’œil attiré par un titre du journal « L’Equipe » concernant l’étape du col d’Allos du récent Critérium du Dauphiné, je m’arrête pour feuilleter le journal, et je lis en page 10, le récit de la victoire de Romain Bardet, c’est un gars que j’aime bien, Romain Bardet, je l’ai déjà croisé (dans un avion où il se rendait avec son équipe au départ d’une grande course, assis devant eux, je les écoutais parler, leur conversation tournait autour de leurs embarras à obéir aux contraintes de la lutte anti-dopage). Il a gagné l’étape au prix d’une descente hallucinante qu’il aurait pu faire, semblait-il, les yeux fermés… il dévoile son secret : la veille, il l’a apprise par cœur, non pas en la faisant physiquement, mais en la suivant sur Google Earth. Il a appris tous les gestes, tous les virages. Admirable. Comparable aussi bien à la performance d’un danseur ayant intériorisé toute une chorégraphie. Manière de faire un avec une trajectoire, d’être dans la conscience adéquate, pour cet instant là au moins, à la fois parfaite connaissance de son corps et parfaite conscience de la représentation. Fusion momentanée du corps et de l’esprit

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PS : le lendemain, ça a moins bien marché pour lui : il a chuté et rétrogradé de la 3ème place du classement général à la 9ème, aïe, comme quoi le risque existe et on ne gagne pas à tous les coups, mais cela fait partie du jeu. Le dernier jour, il est quand même remonté à la 6ème place.

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Revoir les films de Michelangelo Antonioni

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Le soir, dans la chambre du haut aménagée en mini-salle de cinéma, au moyen d’un video-projecteur et d’un PC pour lire les films, l’image se projetant sur un mur blanc, je revois de vieux films.

Ainsi, j’ai regardé quelques Antonioni, saisi par la force des images. Notamment dans Blow Up, la bande de jeunes comédiens issus d’un carnaval ou d’un cirque, par quoi commence et se termine le film : ils sont dans la benne d’un camion ou bien se répandent au sol ; il y a, dans l’une des premières séquences, le caractère cocasse du rapprochement entre eux et les deux bonnes sœurs en cornette qui arrivent sur le trottoir d’en face. Leur croisement. L’empressement des deux religieuses qui croient qu’on veut les agresser, le léger coup de coude que l’une reçoit, augmentant sa frayeur. A la séquence finale, la fameuse partie de tennis sans balle et sans raquettes, de laquelle on peut rapprocher la partie de foot de « Timbuktu ». Quand on est averti : le bruit que fait la balle absente quand elle retombe sur le sol et que perçoit tout à coup Thomas, le héros, belle démonstration de l’étrangeté de la perception, je peux percevoir ce qui n’est pas, ce qui n’existe pas. De quoi détruire la force des témoignages.

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Et puis le héros, joué par David Hemmings, dans sa décapotable, obligé de stopper parce qu’un camion bleu ciel lui coupe la route, en oblitérant totalement notre vue.

Et enfin les femmes, celles qui posent pour la mode de ces années-là, dont le héros obtient qu’elles se contorsionnent, celles qui courent après lui pour qu’il les prenne comme modèles – parmi elles on reconnaît Jane Birkin – Antonioni joue avec leurs corps, il les fait se déshabiller, s’emmêler l’une dans l’autre, les fait s’emballer dans une grande feuille de papier violette qui sert de fond de décors. Merveilleuse époque où la nudité était si naturelle, si jouissive, ni coupable ni lourde comme elle l’est devenue par la suite.

580054-sophie-marceau-dans-par-dela-les-nuages-637x0-1Trente ans après, Antonioni, avec l’aide de Wim Wenders, laissera éclater sa passion des corps et des femmes dans ce superbe film, que je revois vingt ans après sa sortie, « Par delà les Nuages », une suite d’histoires d’amour étranges, incluant un amour non consommé mais que l’on dit être d’autant plus éternel, dans les rues de Ferrare, ici filmées dans la brume, le brouillard qui monte des marais tout proches, et dans la petite Venise de Comacchio, un amour pour une parricide jouée par Sophie Marceau, un amour pour une femme déjà amoureuse (Irène Jacob), mais, on le devine, amoureuse mystique, et qui s’enfermera au couvent le jour où le jeune homme – Vincent Pérez – aura osé lui demander un rendez-vous. Dans les rues d’Aix-en-Provence.

18492_image4_bigLes deux films jouent, je l’ai dit, en toute innocence de la beauté des corps. Ils sont aussi immergés dans une réflexion sur l’image, la même dans les deux cas : une image, au premier abord, est la reproduction d’une réalité, rien de plus. Mais quelle est-elle, cette réalité ? Si la balle de tennis est perçue alors qu’elle est absente, pourrait-il y avoir, à l’inverse, une réalité présente mais invisible ? C’est ce que traque le photographe de « Blow Up » et c’est ce que médite le personnage de « Par delà les nuages », joué par John Malkovitch, qui sert de fil conducteur entre les séquences et se demande sans arrêt quelle image il y a encore derrière l’image, quelle réalité quand la porte se ferme, quel monde derrière un dialogue dont les participants usent des mêmes mots, mais pour dire des réalités différentes ?

18647856Un troisième film s’ajoute aux deux précédents,  « Profession : reporter », tourné en 1973 : toujours la même obsession de l’image. On y trouve Jack Nicholson en reporter qui cherche à disparaître sous l’identité d’un autre, ou bien, ce qui paraît plus juste : à voir la réalité au travers des yeux d’un autre, et Maria Schneider en celle qui l’accompagne jusqu’à sa fin. L’obsession de l’image s’est donc déplacée de la pellicule (du support) vers le sujet, celui qui prend l’image. Qui est-il lui-même ? Y a-t-il quelqu’un d’autre derrière le preneur apparent d’image ? Pouvons-nous changer le processus en changeant d’identité ?

Dans la dernière séquence, se sachant traqué par la police, les trafiquants d’armes et son ex-femme, réfugié dans un petit hôtel d’Andalousie (Hotel de la Gloria) il vit ses derniers instants (Antonioni signe ici le tour de force d’un double meurtre, le preneur d’images meurt deux fois, une fois en changeant d’identité, une deuxième fois en cherchant à fuir ceux qui poursuivent son identité de photographe). Au début de la séquence, on ne comprend pas ce qu’on voit : un plan fixe au travers d’une vitre grillagée, la vie qui continue : un enfant qui joue à la balle, une auto-école qui passe, des gens qui se rencontrent, la vie quoi.  Il viendra à l’esprit que c’est juste ce que le héros peut voir de la vie au moment où il meurt. Comme si à ce moment-là, il y avait une intensification de la relation de l’image à la réalité, dans une surexposition où le sujet s’évanouit : il n’y a plus que l’évènement de la perception, débarrassé d’un sujet qui perçoit.

14_4_irina-big_1000_420_90_c1Supériorité du cinéma d’Antonioni (je me suis laissé dire qu’il y a en ce moment une exposition sur lui à la Cinémathèque de Paris… vaudrait le coup d’aller voir ça).

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Spinoza selon Rensi

book_683_image_cover« Il n’est peut-être qu’un seul jour et une seule nuit » a magnifiquement écrit Giuseppe Rensi dans son petit livre sur Spinoza, publié en 2014 aux éditions Allia (6 euros… pas cher pour un texte aussi dense et lumineux). Giuseppe Rensi, philosophe véronais, est né en 1871 et mort en 1941. Son texte sur le philosophe hollandais date de 1929, avant que Rensi et son épouse ne soient internés dans les geôles fascistes puis heureusement libérés par Mussolini qui ne voulait pas trop faire de vagues avec les intellectuels en ce temps-là. Ce « Spinoza » est lumineux, je le conseille à toute personne qui s’intéresse, voire se passionne pour ce courant de la philosophie. J’ai dit autrefois, commentant aussi un beau livre, celui de madame Hourya Sinaceur sur Cavaillès à quel point je regrettais de ne pas avoir lu Spinoza plus tôt, enfin : avant d’avoir lu d’autres œuvres qui le présupposaient, comme les écrits de Cavaillès, justement (« Sur la logique et la théorie de la science »), mais aussi comme ceux d’Althusser sur lesquels je me cassais les dents « quand j’étais petit » (comme eussent dit ma mère et ma grand-mère), si tant est que, comme on sait, le philosophe de la rue d’Ulm tirait Marx vers Spinoza plutôt que vers Hegel.

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Qu’apporte la lecture de Spinoza à l’homme ou à la femme  d’aujourd’hui ? En premier… une grande consolation. Cela peut sembler dérisoire, car si on avait coutume autrefois de présenter la philosophie comme quête de sagesse ou recherche d’éthique de vie, elle n’est plus souvent vue comme telle. Elle ne l’est pas en tout cas pour les tenants d’une discipline axée sur la défense de thèses nécessitant le recours aux ressources de la science, de la logique et de l’argumentation (philosophes dont j’admire le travail, et qui sont à mille lieues des « intellectuels médiatiques » que la presse voudrait nous faire prendre pour les philosophes actuels). La consolation, la règle de conduite, c’est dans la religion qu’il faudrait les chercher. J’imagine très bien certains amis philosophes scindant leur existence en, d’une part, une pratique philosophique ascétique et rigoureuse souvent autour de la logique et dans le cadre de la philosophie analytique, par exemple, et d’autre part, une vie privée, intime, qui se satisferait bien de la croyance.  Ce n’est pas mon cas. Je crois encore que la philosophie doit nous apporter tout à la fois. De plus, je ne suis pas prêt à épouser un dogme religieux. Alors que reste-t-il pour les gens comme moi ? Des auteurs comme Spinoza.

Spinoza ne part pas d’une idée de transcendance, d’un point de vue extérieur au monde qui devrait guider notre conduite, non, il part de ce que nous éprouvons, simplement, comme sentiment d’une réalité existante en nous et hors de nous. Cela est. Le monde est. Et cela suffit. Et cet être en moi, à qui je consens à donner une majuscule, c’est à moi de le faire fructifier : l’accroître par la joie ou bien au contraire le réduire par la tristesse. L’Etre donc. En tant qu’il est infini et que je suis en lui comme une modeste parcelle. Dire qu’il est infini, c’est dire qu’il contient déjà tout : passé, présent, futur. Chez Spinoza, du point de vue de l’Être, le temps n’existe pas. Curieusement, cela rejoint certaines tendances de la physique théorique contemporaine. Carlo Rovelli, le physicien de la gravité à boucles, ne dit-il pas, dans son magnifique petit livre (« Qu’est-ce que le temps? Qu’est-ce que l’espace?« ) que pour l’Univers, le temps n’existe que de notre point de vue d’humains, car nous ne pourrions, selon lui, percevoir le réel que par une méthode d’échantillonnage qui nous contraindrait à étaler la réalité dans une « durée », alors que, « dans le vrai », les couches temporelles de l’être coexistent, ce que je serai demain voisinerait avec ce que j’étais hier. D’où en effet que l’on puisse dire « qu’il n’est qu’un seul jour et une seule nuit ».

Si nous nous habituons à cette différence de points de vue, l’un qu’on pourrait dire de la Totalité, l’autre de l’individu humain, forcément lacunaire, fragmenté, en partie aveugle, alors nous comprenons ce que veut dire Spinoza quand il dit que du point de vue de l’Être, il n’est ni beau, ni laid, ni chaud ni froid, car ces attributs sont ce qu’ils sont « non eu égard à l’Être total, mais relativement à une partie ou à un point de l’Être, à savoir à un singulier déterminé qui prétend juger l’Être de son point de vue ». Si l’Être, c’est Dieu, il n’y a tout simplement pas de « volonté de Dieu », contrairement à ce qu’affirment toutes les morales religieuses, et bien sûr ni Bien ni Mal, et donc pas de morale qui pourrait se justifier d’un Ordre universel. Mais « si tu sais t’identifier à l’Être total, jouir avec l’Être, tu jouis aussi de ton imperfection, de la maladie, de la ruine et de la mort, qui est elle aussi une manifestation, une expérience, une « aventure » de cet Être total que tu es toi aussi ». Là est « la consolation »…

Il y a chez Spinoza un passage important par la connaissance. Il y a certes une connaissance dite du premier genre, par laquelle les corps prennent conscience de leur existence par la médiation des autres corps, c’est une connaissance directe, essentiellement par le biais de la perception, qui peut conduire à des erreurs, à ce que le philosophe nomme des « idées non adéquates », mais il y a aussi une autre connaissance (à vrai dire deux, puisqu’on distingue deuxième et troisième genre), celle-là appréhende ce qui est commun à toutes choses, comme la masse, l’étendue et le mouvement, et donne lieu aux idées physiques, à la science empirique, elle repose sur une réalité indépendante de nous, et c’est sur cette base-là que l’esprit en vient à contempler l’Être sous les aspects variables des « formes éternelles », ces formes que l’esprit et la réalité ont en commun.

Il n’y a pas, c’est ainsi, chez Spinoza, de théorie de la connaissance pour laquelle les « idées », les « formes mentales » seraient engendrées par quelque mécanisme mystérieux par l’effet des formes du réel, il y a juste coexistence, parallélisme entre l’esprit et le réel : « Si je perçois une chose, il n’est pas exact de dire que cela advient parce que cela agit mécaniquement sur mon esprit. Il est impossible qu’un mode de l’étendue agisse sur un mode du penser. Il agit sur le cerveau ; et l’état de celui-ci qui s’ensuit et qui est un mode de l’étendue, est en même temps un état de conscience, un mode du penser, une idée qui jaillit indissociablement parallèle à celui-là, puisque corps et esprit sont une seule et même chose conçue tantôt sous l’attribut de l’étendue et tantôt sous celui de la pensée. Par conséquent, l’idée est un produit qui s’engendre de façon autonome dans la sphère de la cogitatio et non pas une impression mécanique sensible ». On pourrait facilement croire en lisant cela à une forme de dualisme, celui qui oppose l’esprit et la matière, avec l’impasse que l’on sait lorsqu’il s’agit de rendre compte, dans la sphère cognitive, de l’action d’une pensée sur un organe physique, mais, chez Spinoza, il n’y a pas opposition de la matière et de l’esprit, il n’y a qu’une seule Substance, l’Être – en ceci, il s’agit bien d’un monisme – mais qui possède – entre autres – deux attributs, les seuls perceptibles par les humains : extensio et cogitatio.

L’idée comme s’engendrant de façon autonome… c’est ce que l’on trouve chez les penseurs héritiers de Spinoza au tournant des années trente à soixante du siècle précédent, et notamment chez les grands penseurs des mathématiques que furent Cavaillès et Lautman, ceux qu’on a rangés sous la bannière de la « philosophie du concept » (et dont Hourya Sinaceur est bien, elle aussi, une héritière).

Et c’est par ce parallélisme que l’individu humain participe de l’Être et est mis en situation de contemplation par rapport à ses formes éternelles.

On trouve de semblables idées chez Platon, pourrait-on dire, et de façon plus récente, chez Badiou : elles consistent dans la croyance dans des Essences qui gouverneraient notre monde, telles que la voie du sage ne pourrait résider que dans leur contemplation, la vraie connaissance ne résidant qu’en elle. Mais, outre que les Essences platoniciennes ne connaissent pas de « développement », de « genèse », ce qui empêche de bien situer la spécificité du travail des mathématiques par exemple, il n’y a pas chez Spinoza de « devoir », rien ne peut nous obliger à contempler ces formes car, et c’est là où peut sembler être une contradiction, si l’Être est tout, il ne saurait y avoir de devoir être le surplombant. « Chacun juge d’après son naturel propre de ce qui est bon ». Cela, certes, en considérant les choses du point de vue de l’être total. Mais, se demande Rensi : « et si nous déplacions l’angle de la vision ? si nous regardions du point de vue de l’homme ? » Pour pouvoir réintroduire les notions de bien et de mal, il faudrait faire ce qui n’est pas possible : instaurer un « modèle d’être », ce que, certes, nous faisons sans cesse dans nos habitudes quotidiennes, mais qui n’est guère fondé, à moins que nous cédions aux « passions passives », mais qui sont alors aux idées actives – celles qui émanent de notre être propre – ce que les connaissances de premier genre sont à celles de second et troisième genre : inadéquates. Si nous voulons affirmer en nous la puissance de l’Être, nous devons nous garder des modes et des passions passives : foin de la course aux honneurs, aux richesses, aux conquêtes donjuanesques… tout cela est futile et vain du point de vue du Tout, et s’éloigne des vraies richesses de l’Être (dont, souvenons-nous, la joie est accroissement) et aussi de l’Amour car il est aussi, bien sûr, un Amour, qui se trouve dans cette manière dont l’Être nous englobe, donc qui n’est pas un désir orienté vers nous, ou bien une « bienveillance » que possèderait une nature divine envers nous, non, qui est un état en quelque sorte, auquel personne, ni évidemment l’Être, ne peut quelque chose, et dont nous récupérons une partie dans la façon que nous avons, nous, humains, d’aimer (d’autres humains), qui est alors vraiment de l’amour parce que nous y mettons la même force et la même puissance que celle que nous mettons à connaître le Réel.

 A la fin, Spinoza nous aiguille vers ce qui peut nous apporter « l’Eternité ». Ce n’est pas on le sait maintenant, l’éternité du Paradis des religions monothéistes, mais l’identification dont nous nous faisons l’objet avec les formes éternelles de l’Être par le moyen de la vie intellectuelle, nous dit-il, en y incorporant bien plus que la seule réflexion ou l’étude des structures mathématiques ou physiques (ou linguistiques… Spinoza dit la philologie, mais pour son époque, c’est tout comme), mais aussi la vie contemplative, la Poésie, toutes activités qui nous font vivre au plus près de l’Être.

Une contradiction semble résider cependant dans le fait que Spinoza, tout en refusant l’existence de quelque modèle d’être que ce soit, c’est-à-dire de toute morale qui existerait pour tous, à l’air en même temps de déployer sous nos yeux un panorama de ce que serait la « vie idéale ». Alors… ? Pour Rensi, il faudrait penser que cet idéal de vie spirituelle que propose Spinoza n’est en aucun cas un idéal de vie universelle, mais uniquement cet idéal de vie qui prévaut pour lui-même en premier, et pour tous ceux et toutes celles qui en feraient le choix, attirés par les ressources de leur être propre. Il n’est aucun moyen de l’imposer. Nous sommes renvoyés alors à ce qu’il y a peut-être de plus beau dans une philosophie : à ce moment où le philosophe renonce à étendre son « système » à la généralité des hommes et femmes pour dire que c’est in fine sa subjectivité, son mode d’être à lui qui s’exprime, tant il est vrai qu’il est impossible de sortir de soi-même. Cette contradiction est éternelle : comment de l’intérieur de moi, puis-je dire le Monde, l’Être ? Et si je tente de le dire, où sera la limite de ce que je peux dire ? Suggestion hasardeuse de ma part : on rencontrerait ici le même obstacle que celui auquel se heurte Wittgenstein à la fin de son Tractatus et qui lui fait dire : « ce dont on ne peut parler, il faut le taire » ou bien « le langage c’est la limite de mon monde ».

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Lorette et Marina

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Des six courts essais consacrés à des écrivaines du passé par des femmes actuelles, émerge celui que Lorette Nobécourt a écrit sur la poétesse russe Marina TsvétaÏeva. Car ce n’est pas un simple essai, ni une biographie, ni une présentation de l’œuvre mais une lettre, et grâce à cela, une manière de faire revivre la poétesse au travers d’elle, Lorette, dont j’ai fait la connaissance il y a quelques années au cours d’un de ces ateliers  « d’initiation à l’écriture » qu’elle anime, et que je connais assez pour savoir à quel point elle peut s’identifier, au-delà du temps, de l’espace et de la langue, à celle à qui elle s’adresse en l’appelant Marishenka.

L'une et l'autreJe connais peu Marina Tsvétaïeva, je sais qu’elle vécut au cours de cette période terrible des années trente et quarante, en Union Soviétique sous la domination de Staline. Elle était née en 1892. Elle s’est suicidée en 1941. Entre temps, elle eut un amour qui dura longtemps pour un certain Sergueï Efron, avec qui elle eut deux filles Irina et Alia – la première morte jeune de faim en 1920 dans un orphelinat à qui Tsvétaïeva avait cru bon de la confier, pensant qu’elle y serait mieux nourrie que si elle restait avec elle. Elle fut témoin de la Révolution, son compagnon Sergueï opta pour les Blancs et dut s’enfuir à Prague, où elle le rejoignit plus tard. Elle eut des liaisons, et donc des amants et des amantes. Ossip Mandelstam fut de ceux-ci, et d’une de ces liaisons naquit un autre enfant, Mour. De retour en Russie, Sergueï fut fusillé en 1941 et Alia leur fille dut faire huit années de camp en Sibérie. Elle, Marina, sans ressources et de qui ses contemporains, et parmi eux les poètes, se détournaient, partit en Tatarie où elle espérait trouver un peu de répit mais où la misère et la solitude l’accablèrent, jusqu’à ce qu’elle décide d’aller se pendre. Lorette s’adresse à elle en égrenant les dates majeures de sa vie et en les faisant suivre d’extraits de lettres ou de poèmes de ces années-là. On y trouve les interrogations brûlantes de l’une comme de l’autre, sur le sexe, la féminité, la maternité.

 Ainsi, en 1933, après la naissance d’Alia : « Cela valait-il la peine de massacrer ma vie pour elle ? De la mettre au monde à dix-huit ans, de lui sacrifier ma jeunesse et, pendant la Révolution, – mes dernières forces ??? ». A quoi fait écho chez Lorette le souvenir « des heures effroyables où [elle] pensait avec sincérité que [son] suicide épargnerait [sa] fille de [sa] présence toxique ».

 « Moi non plus, écrit Lorette, je ne voulais pas mourir, simplement : être. Mais je ne pouvais plus supporter l’isolement implacable, les tâches domestiques, cette dislocation du feu qui m’accablait, quand ils m’ennuyaient, tous, avec leurs projets ordinaires, leur désir d’argent, de carrière, de reconnaissance, même ceux qui se rêvaient artiste ou écrivain me blessaient de ne pas se tenir immobiles et vibrants au service du plus noble en eux-mêmes, dans ce mouvement de l’être qui appelle et réclame à brûler ce qui doit ».

Marina et Lorette deux mystiques.

Il faut un sacré culot, je ne crois pas que ce ne soit que de la provocation, pour écrire à quel point l’actualité, les journaux (et donc les guerres, les famines…) on s’en fiche. Cela tombe brutalement, avec un bruit mat, sur le sol. « le 11 septembre 2001, Marina, jour de l’attentat de New York, je travaillais à un roman dans une maison que m’avait prêtée une femme. Le gardien des lieux, tout agité, avait frappé à ma porte pour m’inviter à voir les images à la télévision. Je suis restée quelques minutes dans le salon, par politesse, pour ne pas offenser cet homme qui semblait bouleversé. Puis je suis retournée écrire. A la date du 11 septembre 2001 – je viens de vérifier – il n’y a pas une ligne sur l’attentat du World Trade Center dans mes carnets. Pas un mot. Hé, hé ! »

Tout cela parce que autre chose existe, et qu’il faut aller plus loin encore pour le trouver… toujours plus loin que les apparences et les distractions offertes par le temps et par l’histoire. Il y a du Pascal chez ces dames.

Je ne sais pas si je suis apte à suivre Lorette, ou son double. Peut-être pas, sûrement pas, moi qui suis propriétaire (mais, dit-elle, « J’écris, Marina, pour les bergers que les propriétaires deviendront peut-être un jour » donc tout espoir n’est pas perdu) et qui ne suis pas assez mystique sans doute. Je me suis demandé il y a peu ce que voulait dire, au fond, « mystique », pour avoir la confirmation qu’on désigne par là qui croit pouvoir atteindre un rapport direct avec quelque chose de transcendant, une forme de l’Etre, voire l’Etre tout entier.

spinozaSpinoza, sur qui je lis l’admirable livre que lui consacra le philosophe italien Giuseppe Rensi (mort, lui aussi, en 1941, j’y reviendrai sans doute prochainement) était, dit-on « un mystique athée », ce en quoi je me reconnaitrais volontiers… si jamais il était en mon pouvoir de m’élever jusqu’à cette dimension. Le mystique en question est celui qui, dans le cas de Spinoza, s’identifie suffisamment avec les « choses éternelles » – ici le philosophe renvoie à l’art, à la poésie, aux mathématiques et même à la philologie – pour atteindre l’immortalité. Les versions courantes de Spinoza donnent à la transcendance le nom de « Dieu », dont on sait, d’après le début de l’Ethique, qu’il s’identifie à un infini : une infinité d’attributs, eux-mêmes « exprimant chacun une essence éternelle et infinie », mais dit Rensi, le terme est impropre : « on court le risque de se méprendre profondément dans la compréhension de l’Ethique si on n’efface pas mentalement le mot « Dieu » », et de citer Jean Le Clerc, théologien protestant suisse – 1657-1736 -, qui prétendait que dans une rédaction originale, le mot n’apparaissait pas, ne figurait que le mot « Nature ». Rensi, lui, pense qu’il faut simplement dire « Etre ». On s’en tiendra là. L’Etre donc, tel que, lorsqu’on se place de son point de vue, il n’y a plus ni bien ni mal et il devient dérisoire de cataloguer des comportements comme bons ou mauvais – on pense à Marina et à ce qui peut apparaître comme étant, de sa part, une carence dans l’ordre de l’amour maternel. L’Etre donc, que l’on aborde par ces grandes Vérités éternelles que sont la Poésie, l’Amour et… les Mathématiques (thème repris depuis par Alain Badiou, mais dans une autre perspective philosophique).

C’est cette approche, toute tendue vers une exigence de « vraie vie » qui s’exprime chez ces écrivaines de la solitude, ces écrivaines recluses (Lorette est à Dieulefit, elle se plaint dans son texte de souffrir du froid et de la solitude, surtout en hiver – je sais, je connais la Drôme en hiver aussi, mais n’exagérons rien, ce n’est pas la Sibérie – et d’avoir dû entrer trois stères de bois toute seule pour chauffer sa maison, mais s’il le faut, l’an prochain, nous viendrons, avec mon ami Albert, autre participant aux ateliers, t’aider, Lorette, avec des gants de Castorama et un bouquet de roses).

Toutefois, comme le dit si bien aussi Spinoza, il n’y a pas de morale générale, d’éthique pour tous – je n’ai pas dit « pour les nuls » – pas de règle qu’il faudrait suivre, mais seulement une éthique pour soi-même, qui correspond à notre nature. Et il n’est pas certain que ceux et celles qui se sont dévoués pour un idéal en liaison avec l’histoire, pendant les guerres et les occupations, ne méritent pas eux ou elles aussi – pensons à Germaine Tillion que l’on célèbre en ce moment, ou bien à Geneviève Anthonioz-De Gaulle – un requiem en forme de long poème.

Germaine Tillion

Genevieve de Gaulle-Anthonioz (1920-2002) niece du General et resistante (elle fut deportee) ici c. 1945 --- Genevieve de Gaulle Anthonioz (1920-2002) niece of Charlesdegaulle and resistant here c. 1945 ©Rue des Archives/Tallandier *** Local Caption *** Genevieve de Gaulle Anthonioz (1920-2002) niece of Charlesdegaulle and resistant here c. 1945

Je gardais pour la fin cette belle définition de Lorette :

Un être vivant est une hypothèse qui n’a pas encore épuisé ses possibles

Curieux comme elle s’exprime dans les termes de la logique moderne… (voir ici).

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Todd a-t-il tort ou raison?

Rien n’est simple, c’est d’une grande banalité ce que je dis là. Quatre mois après l’attentat, on se prend à avoir une autre vision des évènements, à soulever le voile d’innocence auquel on aurait tant voulu croire, à pressentir que la manif du 11 janvier n’était pas forcément ce grand mouvement unanimiste par lequel se montrait une nouvelle ferveur républicaine, parée du mot sacré de laïcité. On avait bien vu que les manifestants ne recouvraient pas toutes les classes sociales, qu’il y manquait du peuple, de celui justement qui était mis en cause indirectement, le peuple des banlieues, le peuple qui se réfugie souvent dans la religion parce que le quotidien est trop lourd, trop marqué du mépris des gens d’ordre, et des couches moyennes. Mais va-t-on alors montrer du doigt « Charlie » ? Emmanuel Todd – lâchons son nom tout de suite puisqu’on va parler de lui – a raison de nous rappeler la différence entre le latent et le manifeste. Evidemment, nous dit-il, tout cet autre peuple, celui qui a manifesté le 11 janvier, ce peuple charitable et « compassionnel » est bon, et protestera toujours contre toute accusation de racisme (manifeste), mais n’est-il pas possible de penser que l’on puisse se comporter objectivement d’une autre manière, qui serait peut-être raciste, ou du moins discriminatoire, même si l’on n’en est pas conscient ?

todd-charlie1-259x380La méthode utilisée par Todd est étrange, hétérodoxe, qui consiste à superposer des cartes de France, montrant que telle région autrefois cataloguée religieuse pratiquante (plutôt catho) s’est plus mobilisée que telle autre, qui à la même époque, était perçue comme moins croyante, plus athée, plus laïque. Méthode étrange et peu sûre car après tout – et cela a déjà été objecté – les populations changent, bougent d’une région à une autre. Tout cela repose sur un certain nombre d’axiomes comme l’idée que, malgré tous ces changements, un vieux fond de permanence reste. Axiome que l’on ne peut pas démontrer, bien entendu. Et puis, quand bien même aurait-on établi un lien de corrélation entre une variable de présence ou absence d’un vieux fond catholique et une variable de participation à la manifestation du 11 janvier, encore faudrait-il interpréter ce lien, or ici apparaissent les limites inhérentes à la méthode statistique, signalées de tout temps. Le naïf penserait ici que là où la religion est dans les gènes, on manifeste moins pour la laïcité que là où elle n’a jamais été que diffuse. Et bien non, justement, c’est le contraire ! Alors pourquoi ? Ici, se retrouve l’ingéniosité du commentateur, que l’on peut admirer, mais que l’on n’est pas obligé de croire. Lorsque la religion se délite, elle laisserait un manque, un blanc que les acteurs sociaux rempliraient au moyen de son contraire, devenu une propension à s’en prendre aux religions. C’est peut-être vrai, mais quelle méthode « scientifique » à son tour le prouvera ?

Je note toutefois que Todd n’a pas sorti l’idée, ni la méthode, de son chapeau, opportunément, juste pour parler de la manifestation du 11 janvier, car il avait déjà mis en garde sur le phénomène dans les livres qu’il a écrits en collaboration avec Hervé Le Bras (cf. « L’invention de la France », 1988, repris en 2012). Ce qui est nouveau ici, c’est qu’il sort de la neutralité scientifique en faisant de sa méthode un outil polémique, une arme pour ainsi dire. Son livre est violent. La catégorie de « catholique zombie » reste une notion très intuitive, peu étayée, comment faire pour accéder à l’inconscient de ces gens qui ont manifesté, et qui ont cru de bonne foi le faire en hommage aux morts de Charlie et pour la liberté d’expression ? ou qui ont cru de bonne foi le faire en hommage aux morts de l’HyperCasher de la porte de Vincennes ? (Etaient-ils moins nombreux ceux-ci par rapport aux premiers ? Comment le savoir ? Il est vrai que, comme le dit Todd, les victimes de Toulouse et de Bruxelles n’eurent pas droit à une telle mobilisation, et pourtant…). Des cartes superposées suffisent-elles à faire parler les inconscients ? Nous sommes donc juste renvoyés à nos intuitions, à ce que nous avons vu et entendu ce jour-là, aux débats qui eurent lieu ensuite, aux discussions intenses impliquant pas seulement des français mais aussi des amis ou collègues de l’autre côté de l’Atlantique, voire même des amis ou collègues d’Afrique qui disent maintenant ce qu’à peu près Todd dit et que des gens de l’autre côté de l’Atlantique disaient aussi, mais tout de suite, immédiatement après l’évènement. Et je suis à mon tour presque convaincu. Oui, bien sûr, c’est la classe moyenne, voire moyenne supérieure et la classe intellectuelle (ou se percevant comme telle) qui ont manifesté en grande majorité (bien qu’on n’ait pas de chiffres) et on ne sait pas très bien ce qu’elles voulaient dire, ce que nous voulions dire, puisque j’y étais aussi. D’ailleurs, il n’y avait pas de slogan, en tout cas là où j’étais, à Grenoble, si bien que les seuls bruits qui fusaient périodiquement étaient de simples vagues d’applaudissements, mais qu’applaudissait-on ? Qui applaudissait-on ? Voilà qui est mystérieux. La thèse de Todd est que ces classes sociales ont voulu dire qu’elles comptaient bien continuer à vivre comme elles avaient vécu jusque là, qu’elles souhaitaient qu’on ne les embête pas, comme si elles ne voulaient rien savoir des franges, des classes « périphériques », celles qui subissent de plein fouet la hausse du chômage et la perte de revenus. Cette thèse est peut-être juste. Peut-être même la défense de la liberté d’expression, la déploration de Charlie assassiné et des Juifs pris pour cible n’étaient qu’un prétexte…

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On peut néanmoins s’interroger car… comme il est dit plus haut, « rien n’est simple », rien n’est aussi simple sans doute que le schéma présenté par Todd qui, dans son livre, n’y va pas par quatre chemins question « schémas » (ou plutôt ce qu’il appelle « séquences »). Car si ces couches moyennes, supérieures et intellectuelles étaient mues réellement par une xénophobie « objective », une islamophobie de fond, on voit mal comment dans le même temps, des sociologues ou géographes aussi patentés que Todd (je pense à Christophe Guilly par exemple) pourraient dire qu’elles sont les couches les plus tolérantes à l’égard des jeunes des banlieues et des migrants (pour aussitôt dire, certes, « qu’il est plus facile d’être tolérant à 5000 euros par mois qu’à 500 »). De fait, il faut bien constater aussi que les membres actifs des nombreuses associations qui soutiennent les droits des sans-papiers sont en très grande majorité issus de ces couches sociales. On peut toujours supposer que les pensées inconscientes sont distinctes des manifestations conscientes, comme le fait Todd, mais il y a à cela des limites : les agents sociaux ne s’engageraient pas consciemment dans des luttes contredisant à ce point leurs tendances inconscientes(1).

Là où l’analyse de Todd est assez fine, toutefois, c’est sur la propension bien française, héritée des Lumières, à camper fièrement sur son « universalisme », une conception philosophique très louable qui, en principe, devrait déboucher totalement sur le respect des droits humains puisque selon elle, évidemment tous les humains sont égaux. Or elle ne le fait pas. Pourquoi ? C’est qu’il existe, de la part de ceux qui sont fiers de porter cette conception, une propension exagérée à croire être détenteurs d’une vérité, vérité au nom de laquelle, inévitablement, on fustigera ceux et celles qui s’en éloignent en persistant par exemple dans des croyances religieuses d’un autre temps. Le goût de l’égalité se muera alors en une rage anti-inégalitaire (c’est au nom de cet universalisme que, sous la troisième république, le colonialisme fut justifié et défendu par une grande partie de… la gauche d’alors !). En ce sens, on peut parler d’une « crise religieuse », d’une croisade des bons sentiments, voire d’un moralisme, que sais-je… mais certainement pas dire (sic, p. 87) « des millions de Français se sont précipités dans les rues pour définir comme besoin prioritaire de leur société le droit de cracher sur la religion des faibles » !

Todd a certainement raison aussi quand il cible un bloc qu’il a unifié sous la dénomination de « MAZ » (classes Moyennes, personnes Agées et catholiques Zombies !!) et qu’il suffirait de caractériser comme étant les couches moyennes, supérieures et intellectuelles, comme groupe social déjà favorisé qui reçoit pourtant une aide substantielle de l’Etat. Nulle part ailleurs qu’en France en effet les études supérieures, qui bénéficient principalement aux enfants de ce groupe, sont à ce point financées par les impôts des plus pauvres (via la TVA et autres taxes indirectes). Ce sont là des spécificités françaises sur lesquelles il faudrait revenir (en augmentant les frais d’inscriptions à l’Université et dans les Grandes Ecoles ?) mais qui n’ont pas un lien direct avec le 11 janvier.

On a donc l’impression, en lisant Todd, qu’une foule d’idées sont présentées, parfois pertinentes, parfois absurdes et que le seul ciment qui les unirait consiste dans ce fichu système de superposition des cartes géographiques… de quoi faire à l’auteur une réputation de madame Irma qui, elle, ne lit pas dans ces cartes-là mais dans celles du tarot.

Cette méthode subit une attaque de front dans une tribune du « Monde » daté du 20 mai, où la sociologue Nonna Meyer s’en prend à notre démographe qu’elle accuse de simplisme. « Il y a plus de cinquante ans, dit-elle, le sociologue américain William Robinson mettait en garde contre la « fallacie écologique » : inférer les comportements individuels des comportements observés au niveau d’un collectif (ville, département, région). Emmanuel Todd fait la même erreur. Que les régions qui ont compté le plus grand nombre de manifestants soient d’anciens bastions du catholicisme ne permet pas de conclure que les catholiques ont été les plus nombreux à manifester » (ni, ajouterais-je, que ce soient les fameux zombies qui aient manifesté) car, dit-elle encore « le territoire n’est qu’un élément parmi d’autres du rapport des individus au monde et à la société. Il faut aussi cerner leur profil socioculturel, leurs orientations politiques et leurs motivations ». On apprend ici qu’un sondage a été réalisé en mars à la demande de la CNCDH (Commission nationale consultative des droits de l’homme) auprès d’un échantillon national (supposé) représentatif. Rien de ce qu’affirme Todd n’est confirmé par ce sondage. Parmi les manifestants déclarés du sondage, le nombre cumulé des ouvriers et employés est équivalent à celui des classes moyennes et supérieures, la mobilisation s’avère plus forte (proportionnellement à leur nombre dans la population) chez les personnes originaires du Maghreb ou de l’Afrique subsaharienne. Les catholiques «  zombies », c’est-à-dire les catholiques détachés d’une pratique religieuse, ont une probabilité de manifester beaucoup plus faible que les catholiques pratiquants, les sans-religion et les personnes se déclarant musulmanes, etc. etc. (je renvoie à l’article pour plus de détails). Où est donc le malentendu, le quiproquo ? Y a-t-il une vérité qui émergerait des cartes superposées et une autre qui émergerait des sondages ? Misère de la sociologie sans doute, condamnée à faire parler les groupes sociaux au moyen de ce qui ressemble parfois à des pratiques ésotériques…

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A mon modeste niveau, la thèse de l’imposture me trouble beaucoup parce que parmi les morts de l’équipe de Charlie, outre qu’il y avait des dessinateurs, Cabu, Wolinski, qu’on peut difficilement suspecter de mauvaises intentions à l’égard des exclus des banlieues, il y avait aussi Bernard Maris, dont je découvre, un peu tard, il est vrai, le grand talent, au travers d’écrits comme son « Marx, ô Marx, pourquoi m’as-tu abandonné ? ». Bernard Maris était un fin analyste de la société, il continuait à la voir en termes de classes, en bon marxiste qu’il était et il était loin d’être le pigeon qui se fait prendre aux mirages de la société néo-libérale, or il faisait partie de l’équipe de Charlie…

Mais, me dira-t-on, Philippe Val aussi, qui, lui, en revanche, appuie  fortement du côté des penseurs néo-libéraux (son dernier essai le prouve, une attaque en règle, profondément réactionnaire – au sens d’un retour à une situation passée – contre toute pensée qui tenterait de comprendre les mécanismes sociologiques en œuvre dans l’histoire).

Alors… contradictions, contradictions… quand parviendrons-nous à une analyse d’un évènement comme celui du 11 janvier qui soit une analyse globale, n’isolant pas un ou deux facteurs mais montrant au contraire l’interaction entre tous les facteurs ?

A vrai dire, si on tenait compte d’autres facteurs, ne pourrait-on pas donner des interprétations totalement différentes de la manif du 11 janvier ? Par exemple, prenant en compte le facteur « international », à savoir le soulèvement généralisé d’une partie du monde islamique sous la bannière de l’EI et ses affiliés, ne pourrait-on pas penser qu’elle signifie une réaction d’angoisse compréhensible qui la rapprocherait des peurs légitimes éprouvées dans les années trente, face à la montée du nazisme ? (C’est ce que suggère en partie un autre livre récent, celui de Jeanne Favret-Saada : « Comment produire une crise mondiale – avec douze petits dessins », ed. Fayard).

(1) je sais bien que le fait que la probabilité d’être de classe supérieure parmi les membres des associations de soutien aux sans papiers soit grande n’entraîne pas que la probabilité inverse le soit, disons que c’est juste un indice parmi d’autres.

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Refuser l’élitisme

Que je dise mon émotion à ouïr la Flûte mozartienne et que j’y emmène ma petite fille pour qu’elle en soit émerveillée, il n’en a pas fallu plus pour qu’aux yeux de certains de mes amis, je passe pour « élitiste » et qu’on me somme du même coup de choisir mon camp dans l’âpre bataille autour de la réforme des collèges ! Que j’ironise sur les prétentions d’un prétendu « professeur de littérature » qui extirpe de son statut le droit d’arroser une foule de ses sentences absurdes, voilà qui a suffi pour me faire quasiment accuser de trahir mon corps d’appartenance. Faits amusants qui ne font que traduire l’extrême désarroi d’une bourgeoisie déclinante se cramponnant sur ce qu’elle croit posséder en propre  : la culture (et qui n’a rien à voir avec les interrogations bien compréhensibles émanant des professeurs de collège). Ainsi, parce que j’aime Mozart, Caravage et la littérature, il me faudrait immédiatement souscrire aux appels claironnés des idéologues patentés qu’on entend et lit à longueur de temps, annonçant sans crainte du ridicule la mort de l’école et la fin de la civilisation pour quelques heures de latin-grec et l’enseignement de l’islam au niveau de la cinquième… Faut-il que cette réforme entraîne peu d’objections pour qu’on ne l’attaque que sur ces quelques points… car évidemment je n’ai encore rien entendu sur, par exemple, l’enseignement des mathématiques ou plus généralement celui des sciences… Le latin-grec n’est pas supprimé : on voudrait seulement qu’un maximum d’élèves en profitent, et la chrétienté n’est pas oubliée, elle a seulement été rangée au rayon de la sixième. Autre grief : le langage, il est vrai parfois abscons, qu’on utilise pour parler de l’EPS, mais il s’agit d’un détail insignifiant et j’ai déjà dit ici ma préférence pour un enseignement de gymnastique (c’est comme ça qu’on disait de mon temps) fait par des profs ayant un peu réfléchi à leur fonction plutôt que par de sympathiques bénévoles qui vous envoient patauger sur les terrains vagues sans la moindre connaissance en pédagogie (puisque c’est comme ça aussi que l’on faisait de mon temps).

Mais surtout, parce que j’aime Mozart, Caravage et la littérature, il me faudrait prendre rang sans broncher aux côtes de mes pairs tous présupposés élitistes, ne pouvant naturellement qu’être issu de la même classe qu’eux et qu’avoir moi-même bénéficié d’un héritage de culture dont je devrais avoir honte, maintenant, de me désolidariser. Eh bien non, braves amis… d’abord je ne suis pas issu de cette classe : si trahison il faut évoquer dans mon cas, ce n’est pas celle du corps professoral mais plutôt celle de ma classe d’origine, qu’on appelait autrefois sans honte : la classe ouvrière. Annie Ernaux a traduit avec justesse ce sentiment de double appartenance. D’autres intellectuels (des vrais, pour faire écho à la sortie souvent critiquée de Nadjat Valaud-Belkacem sur les « pseudos ») ont finement analysé ces processus de transition d’une classe vers une autre via l’acquisition de capital culturel ; on pense évidemment à Pierre Bourdieu, tellement vilipendé aujourd’hui par « l’élite » dominante (Raphaël Enthoven, Philippe Val et consort)..

Ensuite, ne vous en déplaise, il n’est nullement assuré qu’il faille avoir eu la bonne culture classique à base de latin et de grec pour aimer les grandes œuvres de l’art et de la littérature et avoir acquis une « culture » qui vaut bien celle des latinistes… Il se trouve que mes maîtres ne furent pas des professeurs de rhétorique ancienne (bien que je n’aie rien contre la rhétorique ancienne, j’ai eu l’occasion de m’y frotter depuis), ils ne furent pas non plus les membres d’une élite parisienne ou provinciale invités aux soupers des notaires et des duchesses. Mes maîtres étaient communistes. Oui, vous avez bien lu : membres du PCF en bon français. Ils officiaient en banlieue « rouge » et nous faisaient connaître Stendhal (horrible révolutionnaire), Proust (qui l’eût cru ?), la littérature américaine (en pleine guerre froide ?) et la poésie moderne, au travers bien sûr des grands poètes communistes que furent Eluard et Aragon, mais aussi des œuvres d’Apollinaire ou de Max Jacob. Comme en ce temps-là le Parti Communiste était puissant et qu’il faisait énormément pour la culture des banlieues, c’est grâce à lui que j’ai connu la musique (Schubert, dont j’appris un lied en classe de CM2), la peinture (grand engouement pour les abstraits de l’époque, les Estève, les Manessier…), le théâtre et la littérature. Ô bien sûr, il a bien fallu que je me rende à l’évidence des pratiques coupables du PCF regroupées sous le nom de « stalinisme » et il a bien fallu rompre. Mais il n’empêche, ces gens qui, dans nos banlieues, ont tant œuvré pour que les membres des classes populaires aient accès à la culture, ce qu’elles n’auraient jamais eu si elles avaient dû s’en remettre uniquement aux analogues d’alors de nos idéologues du samedi matin, ces gens, ces militants (dont certains vivent encore : un ami me disait récemment qu’il avait entendu Jack Ralite prononcer un beau discours lors de l’inauguration de la nouvelle Maison des Sciences de l’Homme de Paris-Nord) méritent qu’on leur rende hommage. Et un bel hommage.

Cette culture acquise au contact de mes maîtres communistes (qui me faisaient rencontrer Vilar, Georges Wilson et Berthold Brecht, Pablo Picasso et Ernest Pignon, et lire Aragon aussi bien que Gide et Montherlant) ne m’a pas rendu « élitiste » et je n’ai jamais ressenti le besoin de le devenir, au sens où l’élitisme est la croyance en la supériorité d’une caste reproductible sur les autres. Je tiens à une conception démocratique de la culture, selon laquelle elle n’est pas la propriété d’une seule classe, ne repose pas sur des rites établis cantonnés dans un seul milieu, une culture enrichie par les apports non européens, non grecs et non latins, où les techniques modernes (la photographie, le cinéma, la video – oui, si Caravage vivait de nos jours, il serait le plus grand cinéaste -) ont leur place, où le savoir encyclopédique est partageable et partagé (via Wikipedia s’il le faut…). Et j’ajouterai que si l’on veut que la culture soit un rempart contre la barbarie (Sloeterdijk) alors il faut qu’elle soit à la fois largement partagée et conçue d’une manière non élitiste, et que la deuxième condition est au fondement de la première.

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Et s’il faut en revenir au thème initial : oui, j’apporte mon soutien plein et entier à la courageuse Nadjat car je crois en effet que les enseignements du collège ont besoin d’un coup de brosse pour les rendre un peu plus vivants et que les élèves ont besoin de comprendre les liens entre disciplines, ce que seuls des enseignements pluridisciplinaires peuvent apporter ;

non, je ne crois pas que la réforme des collèges va, davantage que ne le fait l’école actuelle, priver ma petite fille et ses petits amis des beautés de l’art et de la culture. Hélas, le milieu familial est beaucoup plus influent en ce domaine que ne l’est l’école, mais il ne tient qu’aux maîtres d’apporter cet air de liberté qui peut rendre tout à coup un enfant sensible à la musique ou à la poésie, ce qu’aucun programme n’a jamais empêché.

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