Devoir d’accueil : de quelques positions d’intellectuels sur les migrants

On parle des migrants. Ne faudrait-il pas dire plutôt « réfugiés »… Le mot de « migrant » a conquis sa place, en tout cas en France et dans les associations qui prennent cette question à bras-le-corps, mais on ne sait au prix de quelle confusion. Il y a quelque chose d’universel dans le terme de migrant : nous sommes tous plus ou moins destinés à le devenir, surtout les plus jeunes, ceux et celles qui iront faire carrière ailleurs qu’en France, et puis ceux et celles – ils ou elles existent – qui préfèreront passer leurs vieux jours sous des cieux habituellement ensoleillés du Portugal ou du Maroc… Il n’y a pas de dramatisation sous le terme de « migrants », juste l’idée de gens qui voyagent, et n’est-il rien de plus beau que le voyage tel que déjà Baudelaire l’évoquait  (Pour l’enfant, amoureux de cartes et d’estampes,/ L’univers est égal à son vaste appétit./ Ah ! que le monde est grand à la clarté des lampes !/ Aux yeux du souvenir que le monde est petit !). Mais les gens sérieux diront aussitôt que ce n’est pas de ces voyages là qu’il s’agit ici, ou qu’alors nous désignons par un bel euphémisme ceux que nous accueillons dans nos centres d’accueil lorsque nous les appelons « des migrants ». Ils sont des réfugiés, qu’ils le soient pour la raison d’échapper à la guerre ou pour celle de trouver des solutions à leur misère ou à celle de leur famille. (Incidemment, Baudelaire lui-même évoquait cette diversité de raisons de « migrer » : Les uns, joyeux de fuir une patrie infâme ; / D’autres, l’horreur de leurs berceaux, et quelques-uns, / Astrologues noyés dans les yeux d’une femme,/ La Circé tyrannique aux dangereux parfums. Gageons que ceux qui fuient la Circé tyrannique sont peu nombreux). Réfugiés donc ils sont.

Migrants and refugees walk near razor-wire along a 3-meter-high fence at the official border crossing between Serbia and Hungary, near the northern Serbian town of Horgos on September 15, 2015. Hungary effectively sealed its border with Serbia on September 15 to stem the massive influx of refugees as Germany slammed the "disgraceful" refusal of other EU countries to accept more migrants after 22 died in yet another shipwreck. AFP PHOTO / ELVIS BARUKCIC

Migrants and refugees walk near razor-wire along a 3-meter-high fence at the official border crossing between Serbia and Hungary, near the northern Serbian town of Horgos on September 15, 2015. Hungary effectively sealed its border with Serbia on September 15 to stem the massive influx of refugees as Germany slammed the « disgraceful » refusal of other EU countries to accept more migrants after 22 died in yet another shipwreck. AFP PHOTO / ELVIS BARUKCIC

Au-delà de cette caractérisation, il reste à répondre à la question : que faire d’eux ? Dans le tumulte des voix discordantes qui viennent d’ici ou là, portées parfois par d’authentiques philosophes, d’autres fois par de médiatiques polémistes, ou bien encore par des démographes, des sociologues ou des politologues, il faut parvenir à tracer des lignes de démarcation, des horizons de positions. Un regard simpliste dirait qu’il y a les « pour » et les « contre », entendez ceux qui sont pour qu’on leur ouvre toutes grandes les portes et ceux qui souhaiteraient au contraire les leur fermer. Inutile ici de renvoyer aux positions de politiques qui ont vite compris comment exploiter la situation. Ils tirent avantage de ce que la question est sujette à soulever peurs et fantasmes. On avancera ici simplement des chiffres. Non, nous ne sommes pas sous la menace d’un envahissement, encore moins d’un « remplacement de population ». Sur cinq cent millions d’habitants que compte l’UE, il n’y a en ce moment que vingt-et-un millions d’étrangers, et en 2014, les pays de l’UE ont, dans leur ensemble enregistré 650 000 demandes d’asile politique, ce qui est fort peu. Certes, depuis cet été, ce nombre a considérablement cru (on parle de 700 000 personnes franchissant la Méditerranée en 2015). Des centaines de milliers, voire quelques millions, ne font toujours qu’un modeste pourcentage par rapport à la population globale de l’Europe.

Mais quand même… diront certains, en toute bonne foi, car ces centaines de milles ou ces millions-là, il faudra bien les caser et les populations des pays d’accueil, bien sûr, auront peur… Les associations ne peuvent pas éluder les problèmes posés par cette peur, ouvrir toutes grandes les frontières ne paraît pas raisonnable (du fait du désordre qui s’en suivrait, aucun pays n’ayant le temps de se préparer à l’accueil d’une telle masse de gens). Mais les fermer ne le serait pas plus. Comme cela est dit dans un autre billet, on n’ose imaginer quelle colère s’emparerait des millions de réfugiés demeurés coincés dans un camp de Turquie ou de Jordanie, ni quel terreau nouveau pour la violence et le terrorisme se répandrait ainsi. Les murs, aussi haut soient-ils, sont insuffisants à endiguer la colère et la violence. Israël en sait quelque chose.

On dira, certes, pour justifier l’ouverture des frontières : « nous » sommes responsables, car ce sont les Etats occidentaux qui ont en partie généré la situation, par leurs interventions armées en Afghanistan, en Irak et en Lybie. Si les populations de ces pays tentent de venir chez nous, nous leur devons de les accueillir du fait de ces conflits déclenchés par « nous ». Mais qui est « nous » ? Ce sont les Etats qui sont intervenus, c’est-à-dire des gouvernements, certes élus par leurs peuples, mais qui ont abusé de leurs mandats (souvent en mentant, comme dans le cas de l’Irak et de ses prétendues « armes chimiques »), et ce ne sont pas les peuples qui, eux, n’ont jamais été consultés sur ces questions… Et c’est toujours la même chose : un gouvernement agit, est fauteur de guerre, et le peuple qu’il gouverne devrait payer les pots cassés.

Parmi les « intellectuels » de toutes sortes qui sont intervenus dans le débat, j’en distinguerai deux, très différents : un physicien et polémiste, Jean Bricmont, et un philosophe, Slavoj Zizek. Commençons par le premier, qu’a priori on serait tenté de ranger dans le camp des « contre », et dont je me méfie en général, un Bricmont qui a frôlé parfois l’antisémitisme, et qui, dans le fond, se voit bien en compagnie de Dieudonné voire pire… Or, en écoutant ce qu’il dit (video ici), on se rend compte qu’il n’est pas « contre », mais que, simplement, il veut attirer notre attention sur les conséquences de nos attitudes. Il n’est pas de ceux qui, ignominieusement, ont tenté de jeter un doute sur la réalité du corps de l’enfant trouvé sur une plage turque (suivez mon regard…). Il n’est ni même de ceux qui veulent déprécier un argument sous prétexte qu’il serait trop basé sur « l’émotion » (et alors ? nos émotions ne sont-elles pas la chair de nos raisons ?), non, il nous explique simplement que si nous adoptions une attitude radicale (du genre de celle prônée par une partie de l’extrême gauche – le NPA notamment) alors nous subirions des conséquences gravissimes en termes d’installation de l’extrême droite au pouvoir dans la plupart des pays d’Europe, et ce pour de longues années… Déjà, les élections polonaises sonnent comme un avertissement. Et une fois cette extrême au pouvoir, à commencer dans nos régions françaises, que pourrions-nous faire, nous, les militants, ceux qui tentent de faire vivre encore un peu l’humain qui est en nous ? Une élue au conseil régional de Rhône-Alpes lançait récemment un appel sur FB, elle y disait que  le 16 octobre dernier tous les élus de l’opposition ( MODEM, ex UMP , UDI, FN) au conseil régional de Rhône-Alpes avaient voté encore une fois et comme toujours depuis 2010, contre tous les rapports présentés par sa délégation « éducation populaire et démocratie participative », donnant ainsi un avertissement à l’attention des associations : « Non à l’aide à la création d’emploi associatif, non aux soutiens et conventions d’objectifs pluriannuels, non à la formation des bénévoles […], non à l’accompagnement des associations sur tous les territoires via les structures d’appui à la vie associative, non au soutien aux actions de participation citoyenne, non aux initiatives de solidarité locale et internationale ». Et on pourrait ajouter plus spécifiquement : « non au soutien aux associations qui œuvrent pour un meilleur accueil des réfugiés ». Cela laisse entrevoir ce qui se passera dans les régions qui auront été conquises par la droite, et pire encore, par l’extrême droite.

Pour en revenir à Bricmont, donc, il est de ceux qui, loin de « s’opposer à l’accueil des réfugiés », veulent prévenir du fait qu’un accueil « trop généreux » risque de renforcer les tendances fascisantes au sein de l’Europe, ce qui aurait ensuite pour effet de bloquer tout accueil. Il situe bien sûr la responsabilité de cet état de fait dans le rôle joué par les politiques occidentales d’intervention. C’est une position cohérente, mais qui ne nous dit pas ce que nous devons faire dans l’immédiat. Or, ce que nous devons faire dans l’immédiat, en dépit de tout cela, c’est quand même et toujours notre DEVOIR, le devoir d’accueil. Certains ont dit qu’il valait mieux perdre une élection dignement que la gagner dans la honte… c’était peu dire. Nous en sommes plutôt maintenant à préférer aller au devant de notre littéral « achèvement » (au sens où « on achève bien les chevaux ») par la réaction brutale plutôt que reculer dans la honte de n’avoir rien fait, aller bravement au combat dont les origines viennent de nos gouvernants, plutôt que tourner le dos en disant qu’après tout, ce n’est pas notre faute. Cela s’appellerait le courage. Ou bien, reprenant le mot d’Alain Badiou, on pourrait dire : L’obstination politique doit pouvoir se soutenir de l’absence de l’espérance historique. Dans cette attitude courageuse, nous savons que nous avons peu à attendre des gouvernements, occupés ailleurs, et que nous ne pouvons compter que sur nous-mêmes. Cynthia Fleury, dans une intervention à une table ronde, citait les mots de son maître Vladimir Jankelevitch : « cette chose qu’il faut faire, c’est à moi de la faire » (sous-entendu : je ne dois pas attendre qu’elle soit faite par d’autres, comme l’Etat, ou mon gouvernement).

d5039013-a2b2-31a5-9cd5-18801544a879Slavoj Zizek, qui a écrit un article paru dans la London Review of Books (au titre provoquant: « The Non-Existence of Norway ») a une position nuancée comparable, alors que lui, on le situerait plutôt d’emblée dans le camp des « pour ». Car il craint, lui aussi, les retours de bâton des peuples au cas où les frontières seraient un peu trop ouvertes et où on laisserait les réfugiés se répartir d’eux-mêmes entre les pays d’accueil (mais comment « obliger » quelqu’un à aller dans un pays plutôt qu’un autre ?), et lui aussi situe les responsabilités dans le même camp :

If we really want to stem the flow of refugees, then, it is crucial to recognise that most of them come from ‘failed states’, where public authority is more or less inoperative: Syria, Iraq, Libya, Somalia, DRC and so on. This disintegration of state power is not a local phenomenon but a result of international politics and the global economic system, in some cases – like Libya and Iraq – a direct outcome of Western intervention. (One should also note that the ‘failed states’ of the Middle East were condemned to failure by the boundaries drawn up during the First World War by Britain and France.)

Mais il se prononce de façon beaucoup plus claire que Bricmont sur ce qu’il convient de faire dans l’immédiat:

First, in the present moment, Europe must reassert its commitment to provide for the dignified treatment of the refugees. There should be no compromise here: large migrations are our future, and the only alternative to such a commitment is renewed barbarism (what some call a ‘clash of civilisations’)

Il faut avoir le courage de dire et d’admettre en effet que notre destin désormais, c’est-à-dire le destin de l’humanité, est dans les migrations : la libre circulation des biens et marchandises qui est devenue la loi internationale pour des raisons économiques (et on ne voit vraiment pas comment on pourrait revenir en arrière, à moins d’un cataclysme) entre nécessairement en contradiction avec l’empêchement des individus de circuler eux-mêmes librement de pays à pays, mais de même que des organismes tentent de réguler le commerce international (quoi que l’on pense des résultats atteints), il faut aussi réguler les flux d’échange de migrants :

As a necessary consequence of this commitment, Europe should impose clear rules and regulations. Control of the stream of refugees should be enforced through an administrative network encompassing all of the members of the European Union (to prevent local barbarisms like those of the authorities in Hungary or Slovakia). Refugees should be assured of their safety, but it should also be made clear to them that they must accept the destination allocated to them by European authorities, and that they will have to respect the laws and social norms of European states: no tolerance of religious, sexist or ethnic violence; no right to impose on others one’s own religion or way of life; respect for every individual’s freedom to abandon his or her communal customs, etc. If a woman chooses to cover her face, her choice must be respected; if she chooses not to cover her face, her freedom not to do so must be guaranteed. Such rules privilege the Western European way of life, but that is the price to be paid for European hospitality. These rules should be clearly stated and enforced, by repressive measures – against foreign fundamentalists as well as against our own racists – where necessary.

Oui, les réfugiés doivent respecter les lois et normes sociales des Etats européens, il ne doit y avoir aucune tolérance pour la violence religieuse, sexiste ou ethnique, aucun droit à imposer sa religion ou son mode de vie […] En retour, évidemment, les lois et conceptions de la démocratie en vigueur dans nos états doivent s’exercer pleinement en faveur des accueillis. Ainsi, « si une femme choisit de couvrir son visage, son choix doit être respecté, si elle choisit de ne pas couvrir son visage, sa liberté de ne pas le faire doit être garantie » (c’est pourtant pour moi une question ouverte de savoir si on peut accepter une dissimulation du visage dans des sociétés où la vie sociale a pour socle la possibilité d’interagir à visage découvert, face contre face, les expressions faciales faisant partie intégrante de notre vocabulaire d’émotions).

La quatrième condition posée par Zizek afin de définir un cadre pour l’accueil des réfugiés est évidemment la plus hypothétique, contestable, voire utopique. C’est peut-être pour cela que « Le Monde » (du 10 septembre) qui traduisait cet article n’en donnait qu’une traduction très partielle (d’aucuns diraient à juste titre, même, « caviardée » !)

Fourth, most important and most difficult of all, there is a need for radical economic change which would abolish the conditions that create refugees. Without a transformation in the workings of global capitalism, non-European refugees will soon be joined by migrants from Greece and other countries within the Union. When I was young, such an organised attempt at regulation was called communism. Maybe we should reinvent it. Maybe this is, in the long term, the only solution.

Une de mes bonnes amies, née en URSS sous Brejnev, s’est étranglée de rage. Elle partageait jusque là l’analyse de Zizek, mais là tout de même, invoquer le communisme quand on a connu le régime soviétique et les nombreux défauts des pays de l’Est, c’était dépasser les limites de l’acceptable. On peut évidemment lui répondre que l’on met aujourd’hui sous ce terme ce que l’on veut… si « communisme » signifie régulation dans le but de répartir de la façon la plus juste joies et souffrances sur cette planète, why not ? Même si, on l’avouera, l’emploi du mot est assez provoquant… et n’assure pas à Zizek la garantie d’être compris par ceux à qui il s’adresse et seraient les plus aptes à comprendre sa position…

Il y a finalement beaucoup de points communs entre ces deux positions a priori différentes. L’accueil est évidemment un devoir, une sorte « d’impératif catégorique » dirait un kantien, il est partie intégrante de ce qui nous définit comme humain, on ne saurait le contester. Mais il demeure (heureusement ?) que l’humain justement, n’est pas si malléable et que l’on doit tenir compte dans l’effectuation même de nos élans en faveur de l’humanité, des blocages et réticences qui peuvent se manifester dans une partie d’elle-même, à moins de s’en remettre aux perspectives très incertaines d’une « révolution » globale qui bouleverserait totalement les modes de circulation et de répartition des biens comme des personnes. Mais nous serions là passés dans un autre « monde possible »…

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Après l’orage…

(Dans la Drôme, le 28 octobre, autour de 18h)

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Non, tous les penseurs actuels ne sont pas réacs : « Les irremplaçables » – suite et fin

Cynthia-Fleury-Nous-Europeens-unissons-nous-politiquement-et-socialement_article_mainFini de lire le livre de Cynthia Fleury qui porte ce titre (« Les irremplaçables », déjà évoqué ici et ici). La première partie m’avait enchanté mais la seconde me laisse sur ma faim. D’abord, une fin étrange, abrupte, sans conclusion : le livre se termine sur des considérations abstraites sur la dette, là où l’on souhaiterait de plus amples développements, à moins de préférer que le chapitre ne se close avant. « Le fait même que nous ne sachions pas ce qu’est la dette, la flexibilité de ce concept, est le fondement de son pouvoir ». On aimerait en savoir plus. « Il faut toujours payer ses dettes, dit l’adage éthique et pourtant rien n’est moins simple ». Certes. « Car la violence se révèle toujours à terme un discours sur la dette ». Ici, l’auteure donne un exemple, tiré de travaux de David Graeber (Dette. 5000 ans d’histoire, 2011, ed. Les liens qui libèrent), celui de l’île de Madagascar, envahie par les Français en 1895 et dont la population est aussitôt soumise à un impôt très fort, une sorte… d’impôt sur l’existence : les autochtones devront rembourser le coût de leur colonisation ! Et aujourd’hui encore, l’Etat français considère que Madagascar a toujours une dette envers lui. Chose semblable est arrivée, si je me souviens bien, avec Haïti, sauf que là, ce n’était pas le coût de la colonisation à rembourser mais celui de l’indépendance… qui n’aurait toujours pas été remboursé d’ailleurs, ce qui est remonté en surface lors du récent voyage de notre Président aux Caraïbes. En somme, ce qu’elle veut dire, c’est que la dette est arbitraire, on la décide, on la décrète, c’est au bon plaisir du plus fort. Autre exemple, ce qu’on appelle « le consensus de Washington » : pendant la crise pétrolière des années 70, les pays de l’OPEP, soudainement enrichis, placèrent leur argent dans les banques occidentales, dont les banques américaines, Citibank et Chase qui, elles, ne surent trop comment faire fructifier cet argent, et pour ce faire réussirent à convaincre des dictateurs du Tiers-monde à contracter des emprunts à des taux très bas, mais qui grimpèrent aussi vite que possible dès les signatures obtenues, du fait de la politique monétaire mise en œuvre par les Etats-Unis, d’où la crise de la dette du tiers-monde. Quels rapports avec l’individuation ? De démonter en quoi résident les mécanismes du pouvoir, bien entendu, qui sont en même temps les mécanismes qui asservissent l’individu. Mais la dette ne recouvre-t-elle pas aussi une notion psychologique ? Voire psychanalytique, allant de pair avec la culpabilité ? Cynthia Fleury s’étend trop peu sur ce sujet. On verrait pourtant bien ce mécanisme de la dette, en tant que réalité économique fantasmée, à la base même des fonctionnements psychiques les plus divers, réglant souvent les rapports au sein de la cellule familiale, avant de les régler au sein de la nation, du continent, du monde économique. Un fait de structure, en somme, et sur lequel il serait difficile d’agir (dans une video enregistrée à l’Université de la Terre, on voit la philosophe intervenir sur le thème « se changer soi-même pour changer le monde ». Le changement de soi-même ainsi suggéré n’a-t-il pas des limites structurelles?).

kant1-300x175Cette deuxième partie du livre que je commente ici commence par un retour à Kant, lorsque, dans son texte sur les Lumières, celui-ci s’interroge sur la manière, pour l’individu, de sortir de l’état de tutelle, ici dénommée « état de minorité » – ce qui, au début, ne manquait pas de me troubler (tant le concept de minorité reste attaché avant tout à l’idée de minorité au sens numérique). Pour le philosophe de Koenigsberg, nous ne sommes pas voués à la servitude, fût-elle volontaire : « Qu’est-ce que les Lumières ? La sortie de l’homme de sa minorité dont il est lui-même responsable. Minorité, c’est-à-dire incapacité de se servir de son entendement sans la direction d’autrui ». Il est plus facile de ne pas penser, ou de s’en remettre à un autre qui pense pour soi. Ceux à qui échoit l’organisation de notre société le savent : « Si l’exploitation capitalistique génère si peu de révoltes, ce n’est pas parce qu’elle ne suscite pas de polémique, voire de rejets. Mais parce qu’elle capte, plus encore que les richesses, l’attention des individus. Les individus sont distraits, divertis au sens pascalien, ils sont occupés, pleinement occupés à ne pas penser car la non-pensée est jouissance. […] C’est là où le capitalisme cesse sa parenté avec l’Etat de droit pour retrouver sa filiation avec l’exploitation de l’homme, l’esclavage n’étant ni plus ni moins qu’une captation répressive de l’attention alors que le XXIème siècle lui préfère les captations divertissantes ».

Pendant que j’écris cela, le soleil entre par ma vitre, celle de la chambre du haut, d’où, en se tordant un peu le cou, on peut voir le Ventoux. Le ciel est sans nuage et le silence est tel que si une personne parle à une autre sur la place du village, on entend distinctement sa voix. Il ne passe presque jamais de voiture, et les voisins qui habitent tout près de la Tour Haute, nous ont promis pour ce soir un repas bien arrosé… Irremplaçabilité des instants.

Cynthia Fleury oppose individualisme et individuation, deux notions parfois confondues (elles l’ont été en particulier par Durkheim) et que pourtant tout distingue. Si l’individualisme est cette doctrine douteuse qui pousse au « chacun pour soi » et veut considérer qu’une société n’est qu’un agrégat d’atomes ayant le minimum d’interaction, l’individuation désigne un processus par lequel chacun est appelé à adhérer au mieux à sa trajectoire propre et, pour cela, doit prendre en compte celle des autres : il ne saurait y avoir individuation sans réalisation d’une nécessité. En ce sens, le concept a quelque chose de spinoziste. La démocratie, par ailleurs, suppose l’individuation, qui est la façon de « lutter contre sa propre entropie ». Par ce processus, les membres de la société démocratique, autrement appelée Etat de droit, réinjectent sans arrêt de la signification dans un corps qui tend à se figer dans une caricature méconnaissable de lui-même, et donnent peut-être à des mots comme « peuple » un sens autre que purement mythique. L’individuation se dégrade en individualisme en même temps que la démocratie semble se dénaturer dans le populisme. Ici, Cynthia Fleury amorce un regard qui paraît juste sur ces notions :

Si plurivoque que soit le terme de populisme – dit-elle – tant il recouvre une variété de situations, il contient néanmoins quelques invariants : le populisme est une critique des élites, la revendication de détenir le vrai sens du peuple. Le populisme saurait lui ce qu’est le peuple, les vraies gens, les petites gens, l’homme commun, le lésé depuis toujours, l’individu dans son plus simple appareil. Le populisme croit en son discours infaillible sur le peuple. En ce sens, il contredit la vocation faillible de l’Etat de droit. Dès lors, la critique des élites n’est que l’avant-poste de la critique des intellectuels, voire du logos lui-même, tant la culture ne peut être selon lui que dominante et l’adjuvant du pouvoir. De fait, s’il est difficile à déconstruire, c’est aussi parce qu’il s’appuie sur des vraies craintes de tout bon démocrate, quant à la servitude et à l’injustice qu’il subit parfois. Mais les régimes populistes sont tout aussi inféodés au pouvoir que leurs aînés.

Ceci étant dit, le texte est loin d’être univoque, tranchant, il se fait aussi à double lecture, non sans parfois paraître un peu confus, mais on ne pourra pas accuser la philosophe de schématisme, ni d’analyse grossière voire caricaturale : en même temps qu’elle tente de montrer la supériorité d’un concept sur un autre, elle n’en concède pas moins que cet autre est en quelque sorte « excusable », il serait juste une ébauche mal réussie du premier, un semblant qui, parce qu’il est trop semblant et pas assez authentique, tomberait dans le travers grossier. En somme, ce qu’elle nous explique, c’est que le populisme n’est pas loin de la démocratie, comme l’individualisme n’est pas loin de l’individuation, et que pourtant, ce n’est tout simplement pas la même chose du tout. Elle dit que la démocratie est par essence populiste – mais « si toute démocratie est populiste, tout populisme n’est pas démocratique » (p. 201) – parce que (p. 202) « elle veille toujours à dénoncer non pas la secessio plebis, mais la sécession des élites devant laquelle le peuple doit précisément se rebeller ». Citant Christopher Lasch (La Révolte des élites et la Trahison de la démocratie, coll. Champs Flammarion, 1995), elle note que « Naguère, c’était la révolte des masses qui était considérée comme la menace contre l’ordre social et la tradition civilisatrice de la culture occidentale. De nos jours, cependant, la menace principale semble provenir de ceux qui sont au sommet de la hiérarchie sociale et non pas des masses ».  « Autrement dit – reprend-elle – les élites qui auraient dû consacrer l’avènement de l’individuation ont, à l’inverse, promu son antithèse, et participé à son dévoiement. Elles ont entériné l’inversion même de son sens, et proposé au plus grand nombre un imaginaire dévastateur où l’individualisme prenait littéralement la main sur l’individuation ». En somme, les élites (entendons par là ceux et celles qui détiennent une autorité, qu’elle soit de l’ordre de l’enseignement, de la juridiction ou du politique) auraient tort de se plaindre et de crier au populisme – toujours démagogique – puisque c’est d’elles que viendrait en fin de compte l’exemple, ou plutôt le mauvais exemple (on songe ici par exemple à l’affaire Cahuzac) qui révèle le peu de cas qu’elles font de « l’individuation qualitative ». Les « sujets » (qui sont bel et bien tels dans l’ordre hiérarchique du monde) sont trompés et on ne saurait leur reprocher leur comportement puisque, justement, en ne voyant dans l’individuation que l’individualisme résumé le plus souvent au mirage de l’argent, ils ne font que mieux encore adhérer aux « valeurs », ou contre-valeurs, de ces élites. On songe ici à un Macron persuadé que tout ce que veulent les jeunes, c’est gagner de l’argent. Et Cynthia Fleury de conclure :

Si l’individualisme a tant prospéré, c’est qu’il a été, certes, porté par les élites, mais qu’il a été l’objet d’un trafic fantasmatique entre les élites et le peuple. Plus le fossé des inégalités sociales se creusait entre elles et lui, plus l’idéal de l’individualisme masquait la supercherie et invitait ledit peuple lésé dans son individuation à ne désirer que l’individualisme, croyant par là-même satisfaire son besoin d’individuation. L’opération de passe-passe fut ainsi idéologique, et la falsification a perduré sans nécessiter un usage de la force plus contraignant. Des idéologies de droite ou de gauche, ignorant toutes deux le sens et le rôle de l’individuation dans la préservation de l’Etat de droit. (p. 203)

Trois pages denses dans ce livre (pp 200 à 203) qui démontent bien, à mon avis, un fonctionnement idéologique dans lequel nous sommes tous pris… et qui montrent aussi que des philosophes existent encore en France aujourd’hui qui ne se contentent pas de sermons ou d’anathèmes. N’est-ce pas là, aussi, une vraie pensée de gauche, à l’heure où l’on prétend que celle-ci serait devenue inexistante, laminée, réduite à un vain ressassement de slogans anciens ? Pourtant, Cynthia Fleury ne fait guère la une des médias, se contentant d’une chronique régulière dans l’Humanité (ce qui n’est déjà pas si mal, on avouera).

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Barrières

sigmar polkeJe suis triste d’entendre jour après jour les litanies de l’extrême, qu’il faudrait vivre à l’abri des barrières, se faire du monde l’image d’un camp retranché où nous serions, paraît-il, à l’abri des migrants qui déferlent sur nos plages. Je suis effrayé des vociférations lepéniennes qui déclarent la France menacée par l’islam, et las d’entendre de faux prophètes et sans doute de faux philosophes et de médiocres penseurs prétendre que l’on oublie  le « vrai » peuple, qu’au cours des décennies récentes nos bons soins sont allés aux sans papiers, aux minorités, aux gays et aux psychiatrisés et que cela n’est pas « le peuple ». Ces mots « le peuple » résonnent dans leur voix comme résonnait le mot « kultur » dans la parole des nazis : un simple prétexte pour que l’on couvre du mieux qu’on peut la haine des autres, de ceux qui n’en seraient pas, de ce « peuple » qu’on est bien en mal de définir. Ils ont pris le  « souverainisme » en étendard en lieu et place de la nation. Ils ont inventé un nouveau mot pour désigner ceux à qui ils s’opposent, ils les déclarent « bobos », contraction paraît-il de « bourgeois bohêmes » alors que bourgeois ils sont bien plus que ceux à qui ils s’en prennent. Bohême, je ne sais pas, mais ne peuvent-ils vraiment laisser vivre les gens comme ils l’entendent ? Peut-être certains, la Nation, ça ne les regarde pas, et alors ? Et le clairon qui marche au pas, non plus. Et alors ? Va-t-il falloir bientôt obligatoirement se vêtir de bleu-blanc-rouge, et entonner « La Marseillaise » en toute occasion ? Comme dans les parcs d’une ville de Roumanie que j’ai connue, va-t-on peindre les bancs publics aux couleurs nationales pour affirmer une identité dont tout à coup l’on douterait ? Faut-il manger du jambon pour faire la preuve qu’on est bon Français, acclamer les équipes de football de l’hexagone pour prouver qu’on n’est pas snob ? Renoncer au Théâtre soit disant élitiste pour prouver qu’on appartient au peuple ? Déchirer Freud pour complaire à Onfray ?

(photo: tableau de Sigmar Polke)

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Digne Fatima

fatimaVu l’excellent film de Philippe Faucon, « Fatima » … Dans « Le Monde » du 7 octobre, Thomas Sotinel en a très bien parlé (sous le titre de « La beauté d’une héroïne invisible »). On aime les films qui tranchent sur la production ordinaire, sur toutes ces comédies « à la française » où tous les effets sont prévisibles : si la caméra se fixe sur un détail, on sait que ce détail réapparaîtra, le garçon qui jette un œil vers la fille, on sait qu’au plan suivant, il l’abordera et ainsi de suite. Rien (ou peu) de tout cela ici. Quand Philippe Faucon filme des étudiants dans un amphi, il les filme pour eux-mêmes, il les filme parce qu’il sait qu’une foule est bariolée, qu’elle est ainsi, avec ses individus paumés qui jettent des regards affolés, ses gens qui s’ennuient, ses opiniâtres à capter tout ce qui se dit, ses électrons libres et ses rêveurs invétérés. La jeune Nesrine, dans tout ça, a bien du courage. Fille de Fatima, ayant grandi dans la banlieue lyonnaise, peu aidée par son milieu et qui va cependant réussir son concours de première année de médecine… On est extrêmement touché par un film qui ne montre aucune actrice célèbre, aucune comédienne qui répondrait aux canons ordinaires de la beauté mais où pourtant, dans la façon dont c’est filmé, tout est beau. Leurs visages, à Fatima, à Souad (l’autre fille, plus jeune, encore au lycée), à Nesrine, cadrés au plus serré, sont beaux, de face comme de profil (et aussi les visages de leurs copains et copines). Film sur la banlieue à mille lieues des histoires de casseurs dont on nous rebat les oreilles (quand on pense que Dheepan, palme d’or de Cannes, présente comme appartenant à la réalité quotidienne des scènes de violence avalisant l’idée que nos banlieues sont dans un état de guerre civile qu’un migrant originaire de Sri Lanka peut assimiler à ce qu’il a vécu dans son pays !), les seules traces d’hostilité qu’on y décèle sont les remarques fielleuses de quelques voisines jalouses où les mauvaises manières d’une employeuse, mais comme dit Thomas Sotinel : « dès qu’un personnage passe un peu de temps à l’écran, il devient un être humain pétri de contradictions ». Fatima se dévoue pour ses deux filles à risquer d’en perdre sa vie propre : ménages de 8h à 19h voire plus, jusqu’à ce qu’elle craque – on ne parle pas de burn-out pour les femmes de ménage… – et là, un médecin judicieux l’envoie chez une collègue, qu’on devine plus ou moins psychologue, qui connaît la langue arabe (car Fatima est mal à l’aise en français, ce que ne manque pas de lui reprocher sa plus jeune fille) et Fatima qui, depuis longtemps, trouve refuge dans l’écriture (dans sa langue) peut enfin dire ce qu’elle a sur le cœur et est contenu dans ces lignes de caractères arabes qu’elle trace dès qu’elle a un peu de temps libre, le soir, avant de dormir. Et elle dit ses textes, qui disent la dignité de toutes les Fatimas qui sont dans nos villes et dans nos vies.

fatima-2900x430xFATIMA-6.jpg.pagespeed.ic.bVincMUCmWDans l’interview qu’il a donnée au Monde, le réalisateur dit : « nous sommes arrivés à un point en France où l’on commence à entendre des choses ahurissantes. Tout récemment encore, que la France est un pays de race blanche. C’est consternant. […] Comment peut-on, en même temps, dénoncer les communautés et énoncer le principe d’une segmentation de la population française ? Comment peut-on reprocher à une catégorie de la population de se replier sur elle-même et affirmer la primauté d’une autre partie de la population, de souche plus ancienne, en fonction d’une couleur ou d’une religion ? ». J’ajouterai aussi : comment peut-on encore porter crédit à des Finkielkraut ?

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Terre de migrants

Terre de migrants… ce pourrait être un beau titre de roman ou de recueil de poésie, ou de film… si ces mots ne venaient rencontrer le Réel de l’Histoire sous la forme de la tragédie et du drame. Debray a tort de croire que l’Histoire, c’est fini… hélas a-t-on envie de dire. Sans doute pour lui, une certaine Histoire est morte : celle qui le faisait rêver (ou pleurer, dit-il), mais il reste l’autre, qui ne fait rêver personne et qui est aussi dure et irréfragable que pourrait l’être une loi de l’Univers. L’Histoire a ses lois, plus indéchiffrables encore que celles de la Nature, qui ne s’écrivent pas dans les symboles de la mathématique (bien entendu) mais se traduisent par des tendances à long terme, comme l’ont montré souvent les historiens dits de l’Ecole des Annales (Braudel) et comme le montre encore aujourd’hui Timothy Snyder, dont le précédent livre, traduit en Français sous le titre « Terres de sang », nous avait littéralement culbutés, provoquant le même choc , mais dans les sciences humaines, que celui qu’avait fait auparavant « Les Bienveillantes » dans le monde de la littérature.

snyderlightereyesL’historien de Yale a pour parti pris de lire l’histoire des génocides et des massacres au travers de l’espace géographique et des territoires, mettant en évidence par exemple le fait que si le centre de l’Europe (Pologne, Ukraine, Biélorussie, Etats baltes…) fut à ce point ravagé (quatorze millions de morts en dix ans) c’est qu’il correspondait à des terres disputées entre les deux empires que furent le Reich et la Russie stalinienne, disputées pour la raison bien simple qu’elles devaient, soi disant, apporter aux populations la production agricole qui risquait de leur manquer à terme. « Black Earth », dont « le Monde » publie un extrait dans son édition du 6 octobre, reprend l’argument et explique que des causes semblables, à savoir une menace de famine par manque de terres arables et des périodes de sécheresse, pourraient bien nous conduire, encore une fois, à des génocides, par des voies certes distinctes (l’histoire ne se répète pas) mais en grande partie homologues à celles qui ont prévalu dans les années trente et quarante. L’idée, certes, n’est pas complètement nouvelle et on a déjà beaucoup parlé de l’influence de la crise climatique de 1788-89 sur le déclenchement de la Révolution Française (notamment Emmanuel Leroy-Ladurie dans son Histoire du Climat), sans toutefois que l’on soit allé jusqu’à établir un lien déterministe entre climat et changement social : il y a eu évidemment beaucoup d’autres évènements qui ont précipité la Révolution. Mais… il y a, semble-t-il, au préalable de la plupart des révolutions une sorte de « surdéterminant » (comme on disait au temps du marxisme structuraliste) et cela peut être une crise climatique. On a donc dit aussi que ce n’était pas un hasard si les « révolutions arabes » ont éclaté après qu’une immense sécheresse se soit déclarée en Afrique et au Proche-Orient. De là à suggérer que les migrants actuels sont les premiers réfugiés climatiques, il n’y a qu’un pas, qui a été franchi récemment par certains, non sans déclencher de violentes réactions : n’était-ce pas trop facilement fermer les yeux sur les responsabilités bien réelles aussi des puissances occidentales qui sont intervenues ces dernières années en Irak et en Afghanistan, ainsi que des régimes dictatoriaux à la Assad ? Certes, mais on n’a pas oublié que l’intervention US en Irak a souvent été considérée comme liée à des intérêts pétroliers : la question des ressources risquant de manquer était donc présente, quant à la volonté inflexible du clan Assad de rester au pouvoir, ne peut-on pas la relier à une volonté désespérée de sauver une minorité (les Allaouites) des désastres de la faim et de la sécheresse en tentant par tous les moyens d’accaparer des ressources pour elle seule ? En fin de compte, on retrouve la thèse de Snyder formulée à propos du régime nazi : « La guerre qui a amené les juifs sous contrôle allemand a été entreprise parce que Hitler croyait que l’Allemagne avait besoin de plus de terres et de nourriture pour survivre et maintenir son niveau de vie, et que les juifs et leurs idées constituaient une menace pour son projet expansionniste ». D’où la crainte : « Le risque [aujourd’hui] est qu’un pays développé capable de faire parler sa puissance militaire cède, comme l’Allemagne d’Hitler, à la panique écologique et prenne des mesures drastiques pour garantir le niveau de vie de sa population ». Le premier exemple suggéré est bien sûr la Chine, mais la Russie de Poutine n’est pas loin derrière. Les vieux démons staliniens ne sont pas morts, ni avec eux les regards avides posés sur les plaines d’Ukraine. Les Etats-Unis, eux, continueront allègrement de polluer la planète en se dissimulant derrière les avis de quelques climato-sceptiques qui rejettent les conclusions des scientifiques en les faisant passer pour une conspiration anti-américaine (aïe si les républicains reprennent le pouvoir à Washington !). Et l’Union européenne, elle, qui volontiers prendrait au sérieux la menace climatique voit carrément son existence menacée. Snyder dit ceci :

L’Afrique et le Proche-Orient continuant de se réchauffer, et la guerre d’y faire rage, les migrants économiques et les réfugiés politiques entreprennent de périlleux voyages pour gagner l’Europe. En réponse, les populistes européens en appellent au renforcement des frontières nationales et à la fin de l’Union. Beaucoup de ces partis populistes sont soutenus par la Russie, qui poursuit ouvertement sa politique de division dans le but de provoquer une désintégration de l’Europe […] Pendant ce temps, le président Vladimir Poutine ne cache pas une certaine nostalgie pour les années 1930, tandis que les nationalistes russes condamnent les gays, les étrangers et les juifs pour leur hostilité à la guerre. Rien de tout cela n’est de bon augure pour l’avenir de l’Europe – comme de la Russie.

Des constantes sont ainsi à observer entre les époques historiques marquées par ces peurs écologiques : défiance à l’égard de la science (Hitler ne croyait pas au développement de techniques agricoles nouvelles qui allaient améliorer les rendements, comme cela s’est vu après la guerre, les climato-sceptiques nient les avis des climatologues), recherche de boucs-émissaires à choisir parmi ceux qui sont réticents à s’engager dans des politiques belliqueuses (les gays, les juifs, les « libéraux ») et bien sûr l’intense effort de militarisation.

manif 10-10Les migrants dans tout ça ? Ils quittent un à un leur pays eux aussi, pour s’en aller gagner leur vie, loin de la terre où ils sont nés… ces mots qui dépeignaient l’exode rural dans les années soixante s’appliquent à nos migrants actuels qui fuient, certes, la guerre et les massacres perpétrés en Irak, en Syrie ou en Afghanistan, mais qui, le premier geste de fuite les ayant conduits vers les pays limitrophes, Jordanie, Liban, Turquie où ils se retrouvent coincés, vivant dans des camps de réfugiés où ils n’ont aucun avenir, vont vite chercher à partir. Vers où peut-on partir de nos jours si ce n’est vers l’Europe, ensemble de pays qui connaissent encore une certaine liberté (de s’exprimer, de circuler) et surtout qui placent en principe assez haut la valeur de la vie humaine et qui, en surplus, peuvent procurer du travail, bref toutes conditions requises pour pouvoir vivre une vie digne, ce qui ne veut peut-être pas dire grand-chose, mais en tout cas intéressante parce qu’ouvrant des voies. Etonnant chassé-croisé : ces gens de l’Orient ont un rêve d’Europe parce que c’est une terre qui autorise des espoirs de vie intéressante alors qu’en sens opposé, des jeunes nés en Europe courent rejoindre le Djihad parce qu’ils sont persuadés que leur vie en Europe sera vide et sans intérêt et que seule une « grande cause » sera susceptible de leur donner la Vie à laquelle ils aspirent. On peut craindre que les deux populations se trompent… plus exactement : on est sûr que les seconds se trompent, mais les premiers dans leur grande masse se trompent aussi, malheureusement. On exceptera quelques personnes bien formées accueillies en Allemagne ou en Suède qui y trouveront vite de quoi s’employer, de quoi installer leur famille et permettre à leurs enfants de poursuivre des études. Mais dans la grande majorité, hélas, cela risque d’être la misère. Dans un de ses écrits récents, Slavoj Zizek, le philosophe slovène, mettait en garde contre les illusions que nous attachons volontiers à cette idée de migration : dans l’idéal, nous verrions bien les migrants atteindre librement leurs rêves et nous aurions envie de les y aider, mais leurs rêves après tout ne valent pas davantage que les nôtres, que ceux, surtout des millions de gens pauvres de l’Europe, surtout de l’Europe du Sud qui, eux aussi, ont le droit de rêver à la Norvège (disait-il, sans doute parce qu’il trouvait ça plus poétique que « la Suède » – c’est vrai, la Suède ne fait pas très poétique…), mais jamais tout le monde n’ira s’entasser en Norvège et puis surtout… cette Norvège n’existe pas, elle n’est qu’un mythe. Cela ne veut évidemment pas dire qu’il faille baisser les bras, ou laisser les migrants mourir à nos frontières, bien au contraire, puisqu’ils sont des hommes et des femmes comme nous, qui ont droit à un espoir comme nous y avons droit nous-mêmes. Mais les migrants ne sont pas « une chance » comme on le lit souvent sur les pancartes généreuses des associations de soutien à leur accueil, ils ne sont ni une chance, ni une malchance : ils sont, c’est tout. Et nous participons tous d’un même avenir, d’un même sort futur, nous barricader derrière des frontières serait la pire des solutions parce qu’elle ne ferait que retarder une crise qui serait bien pire encore que celle que nous subissons : que peuvent faire des puissances régionales du Proche-Orient des millions de réfugiés campant sur leur territoire si ce n’est les enrôler dans des croisades de désespérés contre ceux qui se barricaderaient ainsi ?

manif-10-10-2D’où la nécessité de les accueillir, du mieux que nous le pouvons. De fait, ce n’est pas tant les Etats qui s’en chargent (mis à part l’Allemagne, qui voit là évidemment une manière de compenser son déficit démographique futur) car les Etats sont frileux, ils ont peur, sûrement avec raison d’ailleurs, car il y a tout lieu d’avoir peur de la peste brune (parfois rouge-brune) qui se répand et menace l’intégrité de l’UE, mais ce sont les citoyens qui se mobilisent et doivent se mobiliser (c’est leur rôle), comme ils le font souvent ces temps-ci. Il faut donc saluer les associations qui s’investissent dans ce combat de chaque instant. A elles un jour, j’espère, un Prix Nobel de la Paix !

(photos prises lors de la marche pour les migrants organisée à Grenoble le 10/10)

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Métaphysique au cinéma

arton9203-9a3ebLes beaux films nous viennent souvent du Soleil Levant et ont pour auteurs Naomi Kawaze, Hirokazu Kore-Eda, Kiyoshi Kurozawa ou Takeshi Kitano. Le dernier (« Vers l’autre rive ») est celui de Kurozawa et il ose nous parler de l’au-delà et de la mort. Rien de rationnel dans ce film où les revenants soldent leurs amours avec les vivants. Et pourtant cela pourrait être un monde où nous pourrions vivre. Le disparu aimé reviendrait un jour après trois ans d’absence auprès de son épouse et celle-ci lui dirait d’abord : « tes chaussures ! » puisqu’il les a gardées aux pieds, le plus bel affront que l’on puisse faire à une maîtresse de maison japonaise. Revenue de sa réprimande, la jeune femme trouverait presque ordinaire qu’il revienne, celui qu’elle a cherché partout et pour qui elle a écrit des rouleaux et des rouleaux de prières shintoïstes, d’une écriture que lui déclare bien mauvaise, « ta sale petite écriture », mais cela n’a guère d’importance : les prières vont devenir un viatique pour traverser l’espace du Japon et il est convenu que Mazuki les détruira par le feu quand elle voudra rentrer à la maison. D’ici là, le couple ira de ville en ville retrouver les traces d’un voyage que l’homme revenant à déjà fait, au cours de ces trois années de disparition où il a travaillé tantôt chez l’un tantôt chez l’autre. Mais ces hommes et ces femmes de rencontre, qui sont-ils ? Certains sont morts. Cela se voit sans doute à ce qu’ils disparaissent un jour pour de bon, avec les objets matériels qui avaient l’air de faire leur vie. Un plat à fondue qui absorbait trop la graisse par exemple, et dont on devine qu’il joua un rôle dans la mort d’une femme. C’est ainsi dans les récits du lointain Japon : les objets ont une vie. Ne parlons pas du piano : celui-là n’est à jamais fait que pour un seul joueur ou une seule joueuse, le son qui sort de lui n’est rien d’autre que la voix de l’exécutant et lorsque vous êtes mort, il doit rester muet pour toujours, à moins qu’un miracle ne le fasse rechanter, ici une petite fille de dix ans qui renaît, elle aussi. Ce film lent qui alterne des scènes de stupeur prises au travers de vitres (on pense aux fameuses scènes de « Psychose » où les évènements cruciaux ne sont vus que sous la forme d’ombres au travers de vitres ou d’un rideau de douche !) et des scènes extrêmement bucoliques où l’on retrouve le Japon des forêts, des champs et des bords d’océan, saisit avec douceur les transitions entre la vie et la mort. Il s’essaie même à suggérer un fondement métaphysique à toutes ces histoires de revenant. Le dernier village où va le couple est un village où l’homme s’est fait aimer par les cours qu’il donnait aux paysans, des cours de physique, allant jusqu’à la cosmologie contemporaine. Le premier cours qu’il donne à son retour porte sur la double nature de la lumière montrant que la particule (le photon) est nécessairement de masse nulle puisqu’il voyage à la vitesse de la lumière et qu’il aurait sinon une masse infinie. Ainsi nous reposons sur du vide – voilà bien de quoi s’harmoniser avec la pensée extrême-orientale. Et au deuxième cours, nous voici replongés dans ces spéculations dont il était question il y a quelques temps sur ce blog : la nécessité de penser que la vitesse d’expansion de notre univers ne ralentit jamais, mais au contraire croît exponentiellement (la fameuse « inflation »), d’où il résulte que ce n’est pas UN univers qui existe mais dix puissance cinq cents – je ne sais pas d’où il sort ce chiffre ! – , que le nôtre, d’univers, n’a que treize milliards et sept cent millions d’années et que cela est bien peu au regard de nombres si énormes. Nous ne sommes donc, dit-il, qu’au COMMENCEMENT de notre univers et nous avons une chance immense d’être nés à ce tout début. Je souriais beaucoup ici parce que je songeais à ce que j’avais lu dans « Le Monde » juste avant d’entrer dans la salle : tous ces débats rances auxquels nous invitent ceux qui sont intronisés les intellectuels du moment, qui s’entendent tous sur l’idée d’une FIN, fin d’une époque, fin de l’histoire même… Mais, me dira-t-on, ces raisonnements n’ont rien à voir avec la possibilité des revenants… d’autant que, nous le savons, il n’y a pas de communication possible entre les univers multiples (on pourrait imaginer en effet que de temps en temps une de nos répliques vienne nous rendre visite !). Cela sans doute est un enchaînement de rêves, d’ailleurs les disparitions (de revenants ou d’objets qui leur sont liés) se font principalement après un réveil en sursaut de la jeune femme (Mazuki). Mais les mondes de nos rêves, n’existent-ils pas aussi, dans une certaine mesure ? Ce film donne un joli fondement à l’idée que l’amour est plus fort que la mort (belle scène vers la fin où les deux corps s’unissent)… il nous convie à faire de nos rêves les continuations des vies dans lesquelles nous avons connu et aimé des êtres disparus. Et puis, penser des univers physiques parallèles ou bien penser nos rêves comme des mondes possibles où se poursuivent ces vies, n’y a-t-il pas là quelque chose de semblable ? Sauf à savoir que, dans le réel, hélas, la séparation est toujours là, béante, telle qu’elle nous est montrée à la toute fin du film.

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Un festival de philosophie à Lyon

Gino Severini autoportraitJeudi dernier, « Festival de Philosophie » à Lyon, organisé par une association étudiante de Lyon-III (« Les médiations philosophiques »). Initiative que j’ai trouvée très intéressante. Par ses étudiants, l’Université essayait de s’ouvrir à la population en général : il y avait là des retraités, surtout des retraitéEs à vrai dire, qui disaient venir chercher, une fois leur carrière professionnelle achevée, un « complément de vie », et il y avait aussi bien entendu beaucoup de jeunes étudiants, de toutes les universités lyonnaises. On m’avait invité à venir parler sur « Logique et langage », et je me retrouvais au pupitre avec deux amis de longue date. Mon thème : comment penser le sens des phrases ? Doit-on le faire en termes de valeurs de vérité (et de référence) ou bien en termes de conséquences que l’on peut tirer (autrement dit d’inférence) ? Je sais très bien que beaucoup préfèrent la première solution (dont Pascal Engel, probablement) et cela pour quelques raisons dont je reconnais la légitimité : on a envie de préserver la vérité en tant que valeur fondamentale et de croire que tous nos énoncés sont dirigés par une prétention à la dire, allant ainsi à l’encontre d’une tendance contemporaine à faire fi du vrai, n’accordant de l’importance qu’à la manière de communiquer. Mais lorsque Frege, à la fin du XIXème siècle,frege jetait les bases de la conception (dite « véri-conditionnelle ») selon laquelle la signification pouvait se ramener aux conditions de vérité (comprendre le sens d’une phrase c’est savoir quand elle est vraie), il le faisait davantage pour se faciliter la tâche et en pensant aux mathématiques que pour honorer une vertu éthique. Et les « sémanticiens formels » qui lui Richardmontagueemboitèrent le pas (en particulier le sulfureux Richard Montague dans les années cinquante et soixante du XXème) y virent aussi surtout la possibilité d’une grande aisance calculatoire : il est facile de supposer des propositions appariées à des valeurs « vrai » et « faux » pour ensuite calculer plus loin la valeur de vérité d’une expression complexe, mais s’interrogeaient-ils vraiment sur notre manière réelle de capter la signification du vrai et du faux associés ainsi à nos productions verbales ? Qu’y a-t-il, dont on puisse être sûr que ce soit vrai dans notre discours ? Bizarrement des énoncés triviaux comme « je suis ici (et maintenant) » car évidemment le locuteur ne peut pas être ailleurs que là où il est au moment où il prend la parole ! Ceci est le ressort de l’humour du fameux dessin du Chat de Philippe Geluck. Le Chat est drôle car il fait opérer au langage une subtile translation ; remplaçons « je » par le nom du locuteur et « ici » par le lieu où il se trouve en effet, alors l’énoncé obtenu, pourtant « équivalent » en termes de valeurs de vérité à « je suis ici », n’a plus la même évidence, car s’il est nécessaire que je sois là où je suis, il n’y a aucune nécessité pour que le locuteur soit à tel emplacement, il est donc normal qu’il s’étonne face à l’aplomb manifesté par l’annonce. On me dira ici que je redécouvre le Cogito cartésien, que la seule certitude soit que « je pense » au moment où j’y pense et que cela fonde le fait que je sois (car qui pourrait penser à ma place ?) est en effet une évidence du même ordre que le « je suis ici ». Il est d’ailleurs des philosophes qui ont tiré le cogito du côté de la pragmatique du langage. Cela donc est vrai…

7Mais hormis ces cas, la notion de vérité n’apparaît qu’en mathématiques, et elle repose alors sur des preuves. Un mathématicien ne se contentera pas de prétendre que tel théorème est vrai (par exemple que toute suite de Cauchy converge dans un espace compact) comme s’il n’y avait qu’à regarder pour se convaincre. Il étaiera son jugement par une démonstration. Ceci est vrai parce que c’est prouvable. Dans le domaine de la réalité (mais y a-t-il « une réalité » ?), on essaiera d’étayer un jugement par tout ce qui peut y contribuer… par l’observation, par la loi, par l’archive ou par le reportage. Mais sans être certain de « gagner ». « Gagner », le mot est lâché : c’est au travers de lui que certains philosophes ont vu une manière d’établir la vérité d’un énoncé. On oppose un joueur qui défend une thèse à un autre qui essaie de la réfuter. Un énoncé est vrai s’il possède une stratégie gagnante, que les joueurs la connaissent ou non d’ailleurs… car ils peuvent fort bien ne pas la connaître. Où gît-elle, alors ? Nous sommes ici face à un dilemme sérieux : la vérité peut exister en soi, quitte à ce qu’on ne sache pas la prouver, opinion du réalisme métaphysique, ou bien n’exister que si on trouve comment l’établir, la prouver, la rendre gagnante, opinion de l’anti-réalisme, dit aussi constructivisme. Il n’y a pas de troisième terme. C’est dommage. J’ai parlé dans mon exposé du philosophe américain Robert bob-leipzigBrandom, qui se rattache au courant du pragmatisme (philosophie typiquement américaine, issue de Peirce et de Dewey). Selon lui, le sens d’un énoncé réside non seulement dans les inférences qu’on peut tirer de lui, mais aussi dans ce qui autorise à l’asserter (en quoi il se trouve lui-même inscrit comme conséquence d’autres raisonnements en amont), en somme dans ce que nous pouvons faire de lui, du point de vue des inférences : voilà bien en quoi cette conception est bien pragmatique ou pragmaticienne… mais elle est intéressante en elle-même car elle permet d’avoir une vision plus réaliste du langage et de la signification que celle proposée par les valeurs de vérité en tant que supposées références des phrases.

Il y a déjà une trentaine d’années, un linguiste qui pourrait bien avoir sa place dans l’aimable pochade que consacre l’auteur Laurent Binet à Roland Barthes (« La septième fonction du langage ») aux côtés de Julia Kristeva et de Tsvetan Todorov, je veux parler d’Oswald Ducrot (mais peut-être Binet n’avait-il pas de détails assez croustillants sur le personnage, il est vrai assez austère), avait étudié dans le menu détail nos « mots du discours » : si, mais, même si, au contraire… et ce faisant, il avait montré combien une approche purement véri-conditionnelle ne permettait pas d’établir les discriminations de sens entre ces mots. Plus que les conditions de vérité, ce sont les conditions d’emploi qui sont nécessaires. Et par les inférences, justement, nous pouvons les cerner. Ce que nous inférons de « cette robe est belle mais chère » n’est pas exactement la même chose que ce que nous inférons de « cette robe est belle et chère ». La sémantique inférentialiste a donc de beaux jours devant elle, en récupérant notamment les analyses pragmatiques de Ducrot et al.

Encore faut-il sans doute aller plus loin que le simple lien entre prémisses et conclusion pour caractériser une inférence. Si l’on tient à une approche « réaliste » des énoncés, on constatera l’évidence qu’ils ne sortent jamais « du bleu » (ils ne sont jamais « out of the blue » comme disent les anglophones) : ils émergent d’une situation de dialogue. Je m’engage dans ce que je dis au moment où je le dis (j’en assume les conséquences) mais je ne suis pas habilité à prendre n’importe quel engagement… Les cas où nous sortons des limites de cette dialectique engagement / habilitation sont connus, ils s’illustrent notamment dans la rupture par non partage des pré-supposés (« alors, tu as cessé de fumer ? – moi : ??? je n’ai jamais fumé ! »),  et c’est mon interlocuteur qui, en général, me délivre les autorisations dont j’ai besoin. Nous voici encore face à une situation de « jeu », celle que Robert Brandom définit comme le jeu central du langage : le jeu de l’offre et de la demande de raisons. Il nous reste alors à définir le cadre formel dans lequel peut s’exercer un tel jeu (j’ai jeté les bases de l’utilisation de la ludique de J-Y. Girard dans ce but).

Voilà, grosso modo, ce que j’ai raconté au cours de cette intervention de 45 minutes face à un auditoire attentif et même concentré. Surprise après cet exposé : un journaliste de FR3 Lyon qui tient à m’interviewer. Première question : « à quoi sert la philosophie ? », je m’entends répondre des banalités bien entendu (« répondre aux grandes interrogations qui sont celles de tout le monde, parmi lesquelles : pourquoi parle-t-on ? Comment parle-t-on ? etc. ») et enfin dernière question : « que pensez-vous de Michel Onfray ? »… celle-là, je ne m’y attendais pas… Beaucoup de mal, bien entendu (« des gens qui utilisent leur notoriété médiatique pour s’exprimer sur tout et n’importe quoi »…). On mesure ici la pollution de l’espace de la pensée en France aujourd’hui, provoquée par ceux qui passent pour les « philosophes engagées » du siècle, les Onfray et les Finkielkraut, qui estiment qu’ils peuvent tout dire (exprimer des « opinions ») à partir du moment où ils ont reçu le label de « philosophe »… Des intellectuels qui n’ont « d’engagé » que de se mettre à la remorque des politiques quand ceux-ci ont les objectifs les plus douteux…

Le lecteur ou la lectrice patient(e) pourra attendre exactement 3’03’’ sur la video ci-jointe (figurant à ce lien) pour avoir un aperçu et du cours et de l’interview…

Matisse Le rêve 1935illustrations: en haut à gauche: autoportrait de Gino Severini, ci-dessus: « Le Rêve » de Matisse, 1935, en ce moment visibles à l’exposition « Matisse en son temps » à la Fondation Gianadda, à Martigny (Suisse).

La photo de Richard Montague a ceci de particulier qu’elle est la seule que l’on connaisse…

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Souvenirs de jeunesse de Peter Handke

PHOTO_ToujoursLaTempete_©MichelCorbou_11_header-995x150En allant voir « Toujours la tempête », pièce de Peter Handke, mise en scène par Alain Françon, qui passait à la MC2 de Grenoble (après avoir été représentée à l’Odéon et dans diverses villes de France), je me doutais bien que je n’allais pas être déçu. C’était renouer avec ce grand et beau spectacle vu à Avignon il y a deux ans : « Par les villages », mis en scène par Stanislas Nordey, et donc revivre ces moments de joie où des textes d’une grande force nous font frémir, nous font littéralement sortir de nous-mêmes, surtout lorsqu’ils sont dits par de grands comédiens (à l’époque il s’agissait d’Emmanuelle Béart, de Jeanne Balibar, de Stanislas Nordey lui-même, ainsi que d’Annie Mercier). « Toujours la tempête » est bien sur le même registre, avec, cette fois, les « grands » que sont Dominique Reymond, Laurent Stocker (de la Comédie Française), Dominique Valadié, Wladimir Yordanoff, Gilles Privat.  Mention spéciale pour les deux premiers cités, Laurent Stocker parce qu’il incarne un « moi » omniprésent tout au long de la représentation, Dominique Reymond parce qu’elle campe une mère incroyablement présente (même quand elle n’est pas là !), parlant et se mouvant sur scène avec une grâce magnifique. Mais Dominique Valadié est aussi parfaite en sœur (de la mère) rebelle, Yordanoff comme patriarche qui entend faire régner l’ordre à la maison et Privat comme oncle borgne qui, après son enrôlement dans les partisans et ses déceptions d’après guerre, essaie de tirer la morale de cette histoire. Car cette pièce raconte ni plus ni moins que l’enfance de l’auteur (ou du moins de quelqu’un de très proche de l’auteur), né en Carinthie en 1942 (ça, on l’a toujours su) au sein de la minorité slovène. S’il est né en 42, en pleine guerre, c’est parce que sa mère, raconte-t-il (ou bien la mère du personnage qui lui est infiniment proche) avait succombé à un bel officier allemand et que cet amour devait culminer dans la nuit fatale où le petit Peter fut engendré (« à la fin du printemps. Entre la floraison du lilas et celle du sureau. Entre minuit et quatre heures du matin« ), nuit inoubliable pour cette femme qui disparaît de la pièce dans la seconde moitié (hélas pour nous), afin de partir à la recherche de l’amant allemand dans les ruines du Reich vaincu. Le petit Peter, quand il naît, c’est peu dire qu’il est mal accueilli par la famille : on voit l’oncle (incarné par Gilles Privat) secouer rudement le landau en ne mâchant pas ses mots à propos de ce petit bâtard, qui, pourtant, si l’on en croit « moi », présent sur scène comme témoin de l’histoire, ne lui en voudra jamais… Cette pièce est un chant d’amour vibrant adressé à toute une famille, ceux qui ont survécu à la guerre et ceux qui sont morts (deux oncles, une tante). L’idée géniale d’avoir tenu à faire incarner le narrateur (« moi ») par un comédien sur scène fait de cette histoire mieux qu’un récit historique, c’est la reconstitution, non linéaire, d’une mémoire d’où sort chaque personnage.

PHO9d07a716-c32b-11e4-8498-6182530f8a16-805x453Mais cette pièce raconte aussi la résistance de cette population slovène contre les nazis, seule résistance organisée conduite de l’intérieur du Reich allemand (puisque l’Autriche, comme on sait, avait été annexée…). C’est là où la mise en scène est très belle, tout en restant discrète et légère : il suffit d’un sol irrégulier censé représenter une terre aride, l’évocation de quelques arbres, l’entrée et la sortie sur le plateau de deux membres de la famille (la tante et l’oncle) en habit de treillis pour mettre en place une atmosphère de maquis et d’ombre. La tante (Dominique Valadié) qui, au début, est Ursula, toujours triste et grincheuse, devient Snezena, « la neigeuse » en slovène, combattante qui perdra la vie, prononçant les plus belles paroles de la pièce. Quant à l’oncle Valentin, qui joue les gandins, parle anglais et part au front avec belle ardeur, il n’en reviendra pas, comme n’en reviendra pas non plus le plus jeune, Benjamin, enrôlé par l’armée allemande alors qu’il ne pouvait appuyer sur la gâchette de son doigt paralysé.

toujours_la_tempete_corbou-1_0C’est à Gregor (l’oncle) que Handke laisse le récit de la fin de cette histoire : les résistants slovènes ont gagné puisque le Reich s’est effondré, mais qu’ont-ils gagné au juste ? Dix jours de fête pour célébrer la fin du conflit et la liberté retrouvée, puis de nouveau l’adversité : les résistants ne furent pas en odeur de sainteté… le qualificatif de « bandit » que l’occupant leur accolait fit honteusement retour, à l’occupant allemand devait succéder l’occupant anglais et la langue slovène ne fut pas davantage reconnue que par le passé. L’amertume politique de Handke – son démon ? – refait surface dans un long plaidoyer pour son pays. Vieille histoire dont il ne s’est visiblement pas remis. L’ermite de Clamart n’en aura donc jamais fini de ressasser la déchéance de son peuple et de sa langue. Mais n’est-ce pas plutôt sa mère qu’il pleure ainsi ?

APA10353776 - 23112012 - SALZBURG - …STERREICH: ZU APA TEXT KI - Schriftsteller Peter Handke  im Rahmen eines Interviews  mit der Austria Presse Agentur (APA) am Donnerstag, 22. November 2012, in Salzburg.  Handke feiert am 6. Dezember seinen 70. Geburtstag. APA-FOTO: BARBARA GINDL

(cette belle photo de l’écrivain vient du site de Die Presse)

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Shanti, déjà sept ans

Elle a sept ans déjà, la petite fille dont je célébrais le premier anniversaire ici.

shanti-221Petite fille aux yeux tout ronds
Aux yeux de bille
Points d’interrogation
Sur le monde en germe
Tu saisis l’eau limpide

Et tu sais par quelle passerelle
Ou par quelle rainure
Pénètre la vie qui danse

Des insectes qui luisent
Et des fleurs nouvelles

Petite fille aux lèvres roses,
Tu dis le monde
aux cailloux,
aux oiseaux,
aux pierres de rosée,
bref à tous ceux en ce monde
qui modulent sa chanson.

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