Avec Olivier Rolin, autour du monde

Olivier Rolin, un écrivain dont j’ai beaucoup aimé les écrits antérieurs (Bar des flots noirs, Méroé, Port-Soudan, Véracruz, Le météorologue…) vient de publier une sorte de livre-résumé de sa vie au travers de ses voyages (et on parle de lui pour le Goncourt!). Le titre, « Extérieur monde » me semble explicite. Il y a un intérieur, qui est fait de nos ruminations, parfois sombres et parfois gaies (je les devine souvent sombres chez lui) et il y a un extérieur qui, lui, est presque toujours gai, c’est le monde avec tous ses bruits, ses éclats, sa beauté, souvent sa dureté, son mal et ses malheurs, toutes choses qui nous façonnent et nous obligent à sortir de nous-mêmes, quitter ces ruminations pour embrasser des terres inconnues, humer un air que l’on n’a jamais respiré ailleurs et se remplir les yeux de foules bigarrées, foules dont les femmes de toutes couleurs et de toutes tailles ne sont pas les moindres éléments, laissant notre écrivain souvent pantois, interdit, n’ayant comme ressource en lui que se remémorer toutes celles qu’il a connues, qu’il a aimées. Rolin a atteint un âge – exactement le mien, à un mois près – où l’on ne se fait plus guère d’illusions et où l’on doit se contenter d’une attitude contemplative et d’un afflux de souvenirs. Cet afflux, il le subit dans ce livre, ou du moins nous en donne-t-il l’impression. Comme si tous lui sautaient à la figure en même temps et qu’il n’avait pas les moyens de les ordonner, tous se bousculant et ne s’inscrivant à la suite les uns des autres qu’en raison de la linéarité de la langue qui nous oblige à séquentialiser ce que nous verrions bien s’écrire en parallèle. Alors aucune chronologie n’existe, il n’est qu’associations d’idées et de sensations, généreux coq-à-l’âne qui le font être par miracle jeune comme il fut au sortir de sa période « révolutionnaire » ou âgé comme il l’est aujourd’hui et qu’une jeune femme russe qu’il aime à la folie (« un amour violent et bref ») lui demande un jour en sortant d’un cinéma du côté du Jardin du Luxembourg de ne pas lui prendre la main en public car cela la gènerait, l’étalage d’une telle différence d’âge (!). Dur, dur, pour un héros qui a parcouru le monde parfois bravant tous les dangers et qui doit toujours au fond de lui-même se voir jeune et beau tel qu’il fut…

Car parcourir le monde, ça, il l’a fait. On ne parlait pas à l’époque de l’impact des transports aériens sur la quantité de C02 dans l’atmosphère. A ce sujet, Rolin ose certains passages qui risquent de faire hurler parce qu’ils exaltent la beauté des voyages aériens, comme celui-ci :

Il y a pourtant une beauté propre à l’avion lui-même – le surplomb de la terre, la découverte de ses écritures invisibles d’en bas, méandres des grands fleuves, froissements, entailles d’ombre et de lumière des montagnes, géométrie des villes, toiles d’araignées humaines, draperies trouées des déserts, pleins et déliés des rivages, îles assiégées de bleu… toute la beauté du monde qui n’est pas à notre hauteur, mais à celle d’un dieu gyrovaque. (p. 15)

Mais c’est que, probablement, comme le dit un critique avisé du magazine littéraire En attendant Nadeau, il est resté d’un autre siècle, le précédent. Un siècle où l’on découvrait l’aviation (j’appartiens moi-même à ce paradigme, admirant chez mon père l’activité qu’il exerçait, celle de mécanicien sur les avions de l’Aéropostale et regardant tous les soirs de ma vie d’enfant les avions qui s’envolaient du Bourget pour rejoindre Londres, Lisbonne ou Rome), où l’on parlait encore de révolution avec la naïveté d’y croire, où on lisait encore des auteurs qui s’inscrivaient dans l’orbite du PC ou tout au moins dans les abords du marxisme comme Roger Vailland (bien oublié). Paul Nizan est évidemment cité pour son « Aden-Arabie » (« je ne laisserai dire à personne que vingt ans est le plus bel âge de la vie »…), de même que Pablo Neruda (que l’on juge quand même un peu trop emphatique). Il est touchant de voir que Rolin ne fait presque jamais référence à un grand écrivain sans se demander s’il a raison de le faire, si cet écrivain existe encore aujourd’hui dans l’imaginaire des lecteurs. Qu’il soit rassuré : c’est quand même souvent le cas. Le vrai lecteur n’est pas si oublieux. Il sait encore qui est Fernando Pessoa, Graham Greene ou Italo Svevo. Rolin aime Hugo, tout en en percevant un côté qui pourrait sombrer dans le ridicule – les tables tournantes… il est ébahi face à ces effets de style incroyables que l’on trouve dans Les Misérables et qui font ressembler une écriture à une géniale mise en scène (et en abyme) comme dans telle phrase du grand auteur où le sujet est rejeté à la fin, très loin du verbe, après une liste très longue de circonstanciels – comme on disait à l’école – qui agit comme une longue attente, un suspense.

Les écrivains qu’il cite sont à vrai dire très nombreux, il y a ceux qu’il a effectivement connus, rencontrés, et ceux qu’il n’a connus que par l’œuvre ou ce qu’on lui en dit. Parmi les premiers il y a Borges, à qui il souhaite parler, mais il se retrouve à faire la queue dans une salle d’attente qui ressemble à celle d’un dentiste et, réalisant que Borges est aveugle et qu’il ne verra rien, se lève discrètement et s’enfuit… Parmi les seconds, Sabata, Céline… Il y a aussi des non écrivains qu’il rencontre au cours de sa vie d’envoyé spécial pour tel ou tel journal (Libération, L’Obs…), comme le commandant Massoud (« Profil assyrien, longs yeux effilés, petite barbe pointue très dix-septième siècle ») campé au milieu d’un paysage grandiose : « au fond de la vallée, le Panchir écumait sous les saules, couleur de jade, du maïs séchait sur les terrasses ».

Il ne faudrait pas croire que ce colosse qui nous en impose quand on le croise au cours d’une manifestation littéraire soit sans faille, lui qui transforme la Villa Medicis où il séjourna pour écrire son Port-Soudan en Villa Medicine tant il lui fallait de drogues et de médicaments pour parvenir à ses fins d’écriture (il se demande encore par quel miracle ce livre eut tant de succès au point de remporter le prix Fémina). Un voyage au Chili au cours duquel il fait l’expérience d’un désespoir amoureux le laisse à ce point mentalement épuisé que ses amis lui recommandent un séjour en hôpital psychiatrique, c’est là qu’il en profite pour regarder les feuilles mortes, habile transition qui lui permet de sauter vers l’évocation du jardin du Luxembourg (p. 111) : « toutes les saisons tournent autour du bassin du Luxembourg, celles de l’année et celles de la vie ». Je ne saurais le démentir moi qui aussi ai trouvé des lieux de repère dans ce jardin au cours de mon existence, depuis mes balades à conter fleurette à une jeune amie jusqu’aux méditations sérieuses d’un âge plus avancé.

Olivier Rolin a été particulièrement marqué par l’histoire du XXème siècle, ses révolutions, ses espoirs, et donc par l’aventure communiste : Le météorologue, un de ses livres les plus récents, disait bien sa douleur à avoir dû vivre tant de désillusions. Pas étonnant donc qu’il se soit déplacé souvent vers la Russie, la Sibérie et les pays de l’Asie centrale autrefois parties intégrantes de l’URSS. Ainsi va-t-il à Achgabat, aujourd’hui capitale du Turkménistan, non sans avoir au préalable évoqué le livre, Djann, d’un écrivain soviétique un peu oublié : Andreï Platonov, où il est question d’un héros révolutionnaire qui rassemble avec lui toute une troupe de gueux et leur fait parcourir les déserts et les steppes d’Asie Centrale à la recherche du bonheur. Ce passage me rappelle l’émotion ressentie devant un film en noir et blanc, présenté à l’époque (vers 1970) comme le symbole d’une nouvelle ère culturelle en Union Soviétique, on y voyait un jeune gars révolutionnaire envoyé comme instituteur dans l’un de ces pays et qui avait à faire face aux mœurs féodales qui y régnaient encore et notamment au droit de cuissage pratiqué par les seigneurs encore dominants (en 1923). Provoqué au combat par un membre de la suite d’un tel seigneur, un redoutable colosse, le maigre instituteur lui criait par bravade « qu’il avait tout le prolétariat mondial derrière lui ». Plus tard dans ce film, il ramenait la fille qu’il convoitait, enlevée par le caïd du coin, nue sur un cheval et sous la pluie… Ah ! Le titre me revient, c’était « Le Premier Maître » d’Andreï Kontchalovski, tourné en 1965 en Kirghizie, aujourd’hui Kirghizistan. Olivier Rolin emprunte cette voie nostalgique. Il dit, parlant du livre de Platonov (p. 133) : « c’est un livre profondément poétique et animiste, à la façon un peu de Walt Whitman : tout a une âme, même les herbes. Tout aspire au bonheur : et il est émouvant de se souvenir que pour certains, le communisme, qui laissa dans le vingtième siècle un tel sillon de sang et de malheur, fut d’abord ça : la recherche du bonheur pour tous ».

image du film « Le premier maître » d’Andreï Kontchalovski (1965)

Jean-Claude Milner, dans une critique parue dans AOC, relève le truc qui consiste à utiliser tantôt le « je » et tantôt le « tu » : il en fait toute une histoire, seulement voilà : les passages en « tu » sont extrêmement minoritaires. Il y avait en effet là quelque chose à tenter, faire dialoguer ces deux pronoms pour que quand l’un se fait source de lyrisme et d’épanchement l’autre rappelle à l’ordre en montrant que tout n’est pas si simple ni si clair et que peut-être « je » ment un peu pour embellir l’histoire (« Tu mens. Comment ça, je mens ? Oui, par omission, comme disaient les curés d’autrefois » p. 101) On ne saura jamais d’ailleurs si Rolin dit la vérité, autrement dit s’il a effectué tous ces voyages, vécu ces aventures… lui qui nous confesse que, dans Port-Soudan, un roman qu’il a écrit en 1994 et où on jurerait qu’il y a été, eh bien non, il n’y avait jamais mis les pieds avant de l’écrire et qu’il ne découvrit le port soudanais (dit-il) qu’après coup, une fois le livre sorti.

Et encore…

« il n’y a pas de bout du monde. Le monde est parfaitement cousu à lui-même » (p. 61). Phrase qui annonce le début d’un chapitre où il va quand même en rencontrer un, de ces « bouts du monde », il s’agit de Porvenir, petit bled de Terre de Feu (que je me souviens avoir approché au cours d’un voyage en Patagonie il y a une dizaine d’années) où il ne conseillerait pas à un jeune couple de passer son voyage de noce, dit-il, alors que pour un type dans son genre, c’est une destination qui a ses mérites. De fait, en cherchant, on trouve. On trouve ici en l’occurrence la trace d’un vieux Nazi (comme on en rencontre encore parfois sur ces terres lointaines, ayant parfois ouvert de vastes haciendas sur des terres de pâturage où l’on peut voir de braves bovins brouter, portant une croix gammée sur le dos) qui était le colonel Walter Rauff, rien mieux que l’inventeur des camions-chambres à gaz utilisés en Europe centrale par les Einsatzgruppen, réfugié à Porvenir donc, où il dirigea une entreprise de conditionnement de crabes « avant de finir tranquillement ses jours à Santiago, sous Pinochet ». « Porvenir, c’était un amas de petites baraques de bois ou de tôle peintes de couleurs pastel au fond d’une baie […] La maison où Rauff avait vécu seul avec un chien (un berger allemand, je suppose), il était question qu’on y dépose une plaque. Ben voyons… ». Ce Porvenir, moi, il me rappelle un autre port de Patagonie où nous fûmes éblouis de lumière, lui aussi « amas de barques de bois ou de tôle peintes de couleurs pastel » et où les bateaux s’entassaient les uns contre les autres sous un ciel très bleu et dans une mer turquoise : Puerto Natales, où nous dormîmes chez une certaine Blanquita qui, dès que nous franchîmes le seuil de sa maison nous prit dans ses bras en nous serrant très fort. Le monde est décidément bariolé, comme l’oiseau de Kozinski, surchargeant ses épreuves en noir et blanc de clichés colorés scintillant de lumière.

Rolin re-parcourt le monde sous nos yeux, il est à Sarajevo sous les balles des snipers, en compagnie de Jane B. – tout le monde la reconnaîtra – qui dira qu’il lui a sauvé la vie (en lui demandant d’éteindre une caméra branchée de nuit parce qu’elle risquait d’attirer à cause de son voyant rouge qui clignotait les ennemis posés sur les toits environnants) comme il ira à Beyrouth, à Constantine ou dans les ruelles de Lima. Il règle ses comptes à l’occasion. Il traite Le Clézio de « prix Nobel pour boy-scouts », mais là on a envie de lui répondre : « boy-scout toi-même…». car c’est vrai : qu’est-ce qui différencie un globe-trotter infatigable d’un boy-scout plein d’allant et de générosité ? Peut-être Olivier Rolin sait répondre à cette question mais moi pas.

Moi, en plus, je ne sais pas très bien pourquoi j’écris. Tous mes souvenirs à moi aussi me viennent en tête, mais moi je sais qu’on ne me lira pas, alors pourquoi ? Parce que sans doute c’est une bouteille à la mer, un geste que l’on fait pour se réapproprier la trace de nos vies multiples. Et cet « Extérieur monde » aura été pour moi manière de me remémorer mes propres voyages. C’est cela aussi la littérature, cet extraordinaire mécanisme d’induction qui, outre qu’il nous pousse nous-mêmes à écrire, nous invite à revivre pour nous ce que l’écrivain nous raconte.

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Journal de voyage en Bolivie (suite): le cas Morales

Réflexions en marchant sur la Cordillère

Au cours de ce voyage, nous sommes confrontés au cas Morales. Cela va faire quinze ans qu’Evo Morales est le principal dirigeant de la Bolivie et voilà qu’il se représente aux élections qui auront lieu le 20 octobre(*) en dépit de l’interdiction théorique qui lui en est faite par la constitution… Devons-nous prendre pour agent comptant ce que certains (comme Jaelle, notre première guide) nous affirment à propos de son rôle irremplaçable à la tête du pays, ou bien devons-nous nous méfier et considérer qu’il s’agit là d’un nouveau cas de messianisme de gauche avec lequel il importerait de prendre ses distances ? La question est difficile et mérite une réponse nuancée. En premier lieu, il ne fait guère de doute que la Bolivie a accompli un profond bond en avant durant les quinze années de la présidence Morales. Un récent article de la version espagnole de la télévision allemande Deutsche Welle, paru dans Courrier International, donne des chiffres impressionnants :

Ces treize dernières années, le PIB a bondi de 9 milliards, à plus de 40 milliards de dollars, le salaire réel a augmenté, le PIB par habitant a triplé, les réserves de change sont à la hausse, l’inflation n’est plus un problème, et l’extrême pauvreté a chuté, passant de 38 % à 15 %, soit une baisse de 23 points. À titre de comparaison, sur la même période, l’extrême pauvreté n’a diminué en Uruguay et au Pérou que de 2,3 % et de 12 %, respectivement.

L’article continue ainsi :

Tout le monde s’accorde à dire que le changement s’est amorcé avec la nationalisation des hydrocarbures en 2006.

“Le fonctionnement de notre modèle économique est simple : nous utilisons ce que la nature nous a donné. Sous le précédent régime néolibéral, cette richesse était aux mains des multinationales. Nous avons nationalisé le secteur pour pouvoir distribuer l’excédent de deux manières : nous réinjectons une partie de cette richesse dans l’économie, et nous en redistribuons une autre partie”, affirme Luis Arce Catacora, le ministre des Finances bolivien. Avec Carlos Villegas, aujourd’hui disparu, ils furent les grands artisans du “miracle bolivien”.

Autre fait indiscutable :

La force de la monnaie bolivienne a offert au MAS [le parti présidentiel] une autre grande victoire : la bolivianisation de l’économie. Les comptes épargne ne sont plus libellés en dollars, mais en bolivianos. À la fin des années 1990, 3 % de l’épargne étaient en bolivianos ; aujourd’hui, le chiffre s’élève à 94 %.

Ces observations corroborent notre impression première. Là où, il y a vingt cinq ans, ne se voyait que la misère des habitations en adobe sans eau courante ni électricité, fleurissent des lotissements en brique rouge visiblement aménagés correctement. La ville d’El Alto, autrefois considérée comme l’une des plus pauvres du continent, se développe sans arrêt – un peu trop même à notre avis, si on prend en compte l’air irrespirable qui la baigne – et arbore désormais des immeubles considérés ici comme de petits palais – en vrai horribles pour nos standards esthétiques – que l’on nomme « cholettas » pour les opposer aux « chalettas » des anciens riches dans la ville de La Paz. Alors qu’il fallait huit heures de piste pour rejoindre Uyuni depuis Potosi, une belle route asphaltée sur laquelle notre taxi peut rouler constamment à 100km/h permet de relier les deux villes en 2 heures et demie. Et encore, tout ceci n’est que la partie économique. Pour le reste, au plan social (ou « sociétal » comme disent les gens chic) l’état dominé par l’aristocratie des descendants des colons espagnols a cédé la place à « l’Estado Plurinacional de Bolivia », autrement dit à un véritable état « pluri-national », mettant juridiquement au même plan les trente-cinq minorités ethniques reconnues, Aymaras, Quetchuas mais aussi Guaranis, Moxos, Chiquitos, Panos, Chipayas, Araucos etc. (la plupart vivant dans la forêt amazonienne), et l’autonomie de gestion a été concédée aux communes (et non aux départements, ce qui était la revendication de celui de Santa-Cruz, le plus riche et le plus hostile aux réformes).

Tout serait donc parfait dans le meilleur des mondes possibles. Si toutefois… quelques critiques sérieuses n’apparaissaient. Dans la bouche de boliviens eux-mêmes (comme notre second guide, Pepe Lucho) mais aussi dans celle de spécialistes de l’Amérique du Sud qui ne sont pas forcément de droite. Ainsi Pepe Lucho écarte tout cela, et le discours qui va avec, d’un revers de main : ces belles maisons appelées « cholettas » que l’on voit au bord des rues d’El Alto, ne sont pas le signe heureux d’un enrichissement légitime d’une bourgeoisie sortie de terre à l’occasion des réformes économiques mais… tout simplement les signes extérieurs de richesse des narco-trafiquants. Le progrès perceptible dans certaines campagnes comme à VillaMar (notre première étape sur la route du Lipiez), manifesté par les équipements en électricité et en eau et la multiplication de petits hôtels pour accueillir les touristes n’est pas, non plus, un effet de la bonne volonté du pouvoir mais… de celle d’une mafia de narco-trafiquants et contrebandiers d’automobiles qui profitent de la proximité avec le Chili. Et si le narco-trafic se développe ainsi, ce n’est pas par impuissance de l’État mais en partie suite aux encouragements qu’il a donnés aux fameux « cocaleros », la corporation des cultivateurs de la coca, d’où provient Evo Morales (il en fut même le chef) et qui constitue une bonne partie de sa base sociale, en révoquant les accords de coopération internationale que la Bolivie avait signés avec les Etats-Unis et la Communauté Européenne dans le but de contrôler la production des feuilles de coca. En supprimant ces accords, nul doute qu’Evo s’est attiré une grande popularité de la part de ces cultivateurs d’un genre un peu spécial… Selon notre interlocuteur, la corruption gangrène la Bolivie comme elle le fait en Colombie, en Argentine, au Pérou, au Brésil ou au Chili (corruption patente dans le cas des contrats avec la Chine par exemple, et qui touche directement le président Morales, accusé de trafic d’influence à cause des liens qui l’unissaient à une femme qui n’était autre que la gérante d’une entreprise chinoise avec laquelle fut signé un contrat juteux!).

On pourrait évidemment penser que notre Pepe Lucho dit cela parce qu’il est de droite, qu’il est un fieffé libéral en quelque sorte, or nous retrouvons une analyse semblable dans des mains bien plus érudites, celles notamment du spécialiste de l’Amérique latine Jean-Pierre Lavaud qui s’exprime sur le blog de Médiapart dans un article au titre éloquent : « Bolivie : vers un narco-état ? », dont le chapeau dit ceci (en mars 2017) : « La Bolivie vient de quasiment doubler la superficie autorisée de culture de la coca et de légaliser ainsi la production de la région du Chaparé dont 94% est transformée en cocaïne. Or le chef de l’État bolivien, Evo Morales, est reconduit d’année en année en tant que secrétaire exécutif de la coordination des syndicats de producteurs de coca de cette région. Qu’en conclure ? ».

Selon ces intervenants qualifiés, il n’y aurait pas vraiment de socialisme en Bolivie même s’il y a un discours sur le socialisme, qui est toujours la même logorrhée hélas pratiquée sous toutes les latitudes. On y dit que les nationalisations sont le bien suprême permettant à l’État – donc au peuple ! – de s’enrichir, seulement l’État n’est jamais le peuple et les entreprises nationalisées tombent invariablement entre les mains de gestionnaires étatiques sans scrupules, souvent « amis du président »… Ici, comme ailleurs (on se souvient des discours de Mitterrand avant d’arriver au pouvoir, ou bien de celui du Bourget prononcé par Hollande), la rhétorique anti-capitaliste fait recette et réussit parfois à faire élire un candidat qui, dans les actes, ne respectera qu’à moitié (ou pas du tout) ce qu’elle exprime. En France, sous la « gauche », on est passé très vite d’une première période tentant de satisfaire les revendications populaires à l’ère Fabius, c’est-à-dire au social-libéralisme dont on feint de croire aujourd’hui qu’il a été inventé sous Macron (Macron a au moins le mérite de ne pas s’être présenté sous les auspices de cette vaine rhétorique).

Les discours idéologiques ne sont hélas, la plupart du temps, que des paravents de mensonges faits pour ceux qui veulent y croire et les absorber comme on va à la messe ou au catéchisme… et le goût de l’histoire est particulièrement amer quand le discours idéologique offert « aux masses » est tellement éloigné des actes concrets. Pepe Lucho est vent debout contre son président à l’occasion également de son attitude vis-à-vis des incendies qui ravagent en ce moment-même l’Amazonie – dont une partie non négligeable se trouve en Bolivie. Morales aurait à l’occasion tenté de minimiser la gravité de la catastrophe, refusant pendant un certain temps l’aide internationale (il semble l’avoir acceptée partiellement depuis) et aurait accusé à la fois la sécheresse – bien sûr – mais aussi la pratique systématique des brûlis, alors que sa politique, visant à étendre les zones d’élevage et de production de soja va justement dans le sens de cette pratique et qu’une de ses manières de se concilier une partie des habitants du département de Santa-Cruz a été de leur promettre plus de terres aux dépens de la forêt et de ceux qui l’habitent (les ethnies citées plus haut que l’idéologie officielle prétend respecter au plus haut degré). Jean-Pierre Lavaud ne dit pas autre chose dans un article récent du même blog, intitulé cette fois, « Morales, le président des cendres » qui se termine par cette citation pleine de sens extraite de sa déclaration du 6 octobre dernier alors qu’il inaugurait un pont traversant le fleuve Madre de Dios dans le département septentrional du Pando, largement couvert par la forêt tropicale humide : « Le département du Pando va être un département d’agriculture et d’élevage…je recommande aux éleveurs petits moyens et grands…de se préparer à exporter de la viande directement vers la Chine…». Ce qui ne va guère dans le sens de préoccupations écologiques par ailleurs affichées…

Ces écarts et dysfonctionnements viennent de ce que les discours idéologiques sont inopérants, sans prise sur le réel, autorisant que soient perpétrés en sous-main les actes qui s’éloignent le plus de ce qu’ils proclament, actions sans principes si ce n’est le pur opportunisme et le choix coup par coup en fonction d’objectifs immédiats et locaux. L’amélioration réelle des conditions de vie d’un peuple, la lutte contre la grande pauvreté et la réduction des inégalités sociales qui constituent la marque éternelle de la gauche véritable (et non simplement « idéologique ») ne passent pas par les discours idéologiques, mais par des travaux économiques approfondis s’inspirant d’une démarche scientifique et capables de mettre sur pied des programmes évaluables. C’est par exemple ce que se sont échinés à faire des chercheurs et chercheuses comme Esther Duflo ou des prix Nobel d’économie comme Joseph Stiglitz (mais depuis ce 14 octobre, Esther Duflo aussi est un Prix Nobel!). Leurs conclusions en général ne vont pas dans le sens de la facilité des discours.

Il n’est pas douteux que des pays comme la Bolivie (ayant « bénéficié » pendant longtemps de l’étiquette de pays pauvre) ont à profiter de ces approches et il semble bien que les populations les pratiquent spontanément si l’on en croit une expérience comme celle du petit village de Tuni, qui donne l’image d’une communauté en équilibre économique bien qu’à première vue elle ne jouisse pas de la fortune ou de la prospérité au sens où les définissent les économistes modernes. Mais ce n’est pas là un effet de l’idéologie globale du MAS. C’est juste le fait qu’une politique est assez intelligente pour laisser s’organiser une communauté comme elle l’entend. Des cas comme celui de la Bolivie sont exemplaires du fait que les critères et modes de mesure de l’économie moderne classique (en termes de PNB, PIB, taux de chômage etc.) sont le plus souvent inopérants (ce qui, entre parenthèses, relativise les chiffres donnés en introduction). Quel est le taux de chômage en Bolivie ? et cette question a-t-elle même un sens dans la mesure où un pourcentage énorme de gens participent du secteur informel et en vivent très bien. La dame qui a égaré son troupeau de lamas ne va pas s’inscrire au chômage… elle part à sa poursuite ! Les hôtes d’un gîte hébergeant des touristes vivent en symbiose avec eux, ne vont pas forcément déclarer leur activité et sont heureux des contacts harmonieux qui se nouent ainsi.

Pour revenir à la question initiale, il semble que, comme souvent, la vérité soit entre les deux extrêmes… que Morales ne serait ni le messie socialiste ni l’affreux trafiquant de cocaïne mais sans doute un homme d’état avisé entouré d’une poignée de bons économistes pour appliquer une politique économique « sage » et éloignée des proclamations du Grand Soir, et qu’à l’inverse d’un Chavez ou d’un Maduro, il se soit résigné à gérer les différentes mannes dont jouit la Bolivie, dont la manne pétrolière, de manière à améliorer le sort de sa population tout en sauvegardant le niveau d’investissement du pays, et pas pour « exporter sa révolution » (ce qui expliquerait, ceci dit entre parenthèses, que nos révolutionnaires de salon à la Mélenchon n’en fassent pas si grand cas). Que représente la manne « coca » dans cet ensemble ? Difficile d’en apprécier la part, est-elle considérable ? L’exagère-t-on ? Ceci est en dehors de nos capacités de connaissance. Il en est une en tout cas qui s’annonce prometteuse, c’est celle du lithium qui se trouverait enfoui en quantité pharamineuse sous le sel du Salar d’Uyuni, mais là comme ailleurs, la Bolivie ne saurait l’exploiter seule et doit faire appel à des consortiums étrangers (surtout chinois), toutefois il ne manque pas d’articles de presse pour promettre à cette région du monde (Bolivie + Nord de l’Argentine + Nord du Chili) un avenir digne du présent des Emirats Arabes, tant les besoins en lithium vont devenir énormes (jusqu’à ce que peut-être un inventeur de génie mette au point un nouveau type de batterie qui n’aura plus besoin de lithium, ce genre d’évolution s’étant déjà produite dans le passé en Amérique latine avec d’abord le guaino (!) découvert comme engrais magique par les cultivateurs occidentaux, puis, pour le remplacer, le salpêtre qui fit lui aussi la fortune d’industriels de la région… avant qu’un savant prussien ne découvre comment produire l’équivalent de façon artificielle). Noter que cette exploitation du lithium ne fait pas que des heureux : les habitants d’Uyuni en bordure du Salar sont plutôt contre car cela nuirait bien sûr à la ressource touristique que représente le lac salé… jusqu’à ce que le gouvernement accepte de leur reverser la part d’exploitation à laquelle ils estiment avoir droit. Bien entendu.

Extraction du lithium dans le Salr d’Uyuni (photo du mensuel GEO)

(*) ce billet a été écrit antérieurement au 20 octobre. Depuis, on le sait, le premier tour a eu lieu et a donné les résultats suivants (connus au matin du 21 octobre): après le dépouillement de 84% des votes, Morales en tête avec 45,28% devant Mesa 38,16%, ce qui contraint le candidat du MAS à un second tour risqué puisque si toute l’opposition s’unissait, il aurait du mal à glaner les 5% qui lui manquent encore. Il n’y aurait pas de quoi se réjouir d’une victoire de l’opposition dans ces conditions puisqu’elle signifierait inévitablement la destruction de ce qui a été fait de mieux sous la présidence de Moralès, à savoir une véritable politique de lutte contre la pauvreté.

Aux toutes dernières nouvelles, ce mardi 22 octobre… le décompte des voix aurait repris et après plus de 95% des votes dépouillés, Morales réussirait l’exploit de devancer Mesa de plus de 10%, ce qui lui permettrait, d’après la loi bolivienne, d’être élu au premier tour! En voilà une surprise…

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Journal de voyage en Bolivie: Tuni, un village écologique

Tuni est un tout petit village à 4450 mètres d’altitude, une « comunidad » comme on dit en Bolivie, qui doit compter une dizaine d’habitants à peine, il est près de sa laguna dont il est séparé toutefois par une petite bosse au sommet de laquelle se trouve une sorte d’établissement scientifique pour l’analyse de l’eau et l’enregistrement des vents. Il est entouré de pâturages pour les lamas et les alpagas qui sont sous l’autorité de quelques femmes du village comme cette Victoria dont nous ferons connaissance bientôt. Notre gîte est une maison rectangulaire au toit de tôle orange (la moitié des autres maisons ayant un toit de chaume), en longueur, avec trois chambres, une cuisine, une douche que Marisol fera couler bien chaude, sans discontinuité, pour elle d’abord puis pour chacun de nous à tour de rôle. Bienfaisance du chaud, plaisir de se laver après quatre jours d’efforts.

Le village de Tuni sous la neige

Au matin le sol est de nouveau blanc de neige, les lamas, pris de court, ne souhaitent pas quitter leur enclos puisqu’il n’est point d’herbe à brouter au-delà. Les premiers rayons du soleil font fondre un peu ce gel qui engloutit les plantes. Et les voilà partis nos lamas, nos alpagas en rangs serrés, menés par la Victoria déjà citée et nous à sa suite pour comprendre où ils vont…

L’alpaga se distingue du lama par une tête plus poupine et des oreilles plus petites, il a l’air inconsolable des enfants égarés. Sa laine quand on la caresse au plus près de la peau est douce et chaude, ce qui lui vaut le triste privilège d’en être dépouillé une fois tous les trois ans.

au centre, l’alpaga

Quand nous revenons d’une courte balade, descend d’un camion à ridelles une troupe d’étudiants de l’université technologique d’El Alto qui viennent pour apprendre et s’entraîner à donner aux bêtes leurs vitamines et leurs traitements anti-parasitaires, joyeuse ambiance de jeunes garçons et filles à la campagne trop heureux d’avoir pu quitter un instant l’air pollué de la capitale.

D’un petit monticule dominant le village, nous embrassons du regard la Huayna Potosi, autre grand des Andes (avec l’Iliampu et l’Illimani) que C. avait gravi il y a vingt cinq ans, un sommet de plus de 6000 mètres, pas si difficile à vaincre paraît-il, en tout cas ne nécessitant pas de qualités techniques particulières, trekking peak dit-on dans le jargon des trekkeurs, flanqué d’un pic moins haut mais qui semble plus pointu tant au plan géométrique qu’au plan technique, mais auquel je ne m’affronterai jamais… Les sommets sont si beaux vus depuis leur base.

Plus tard, nous revoilà auprès de Victoria mais pour une leçon de tissage. Le métier à tisser andin est rudimentaire : un cadre de bois où sont tendus les fils multicolores qui composeront la couverture (appelés « fils de chaîne » dans un article intéressant de Sophie Desrosiers), un peigne (ou « rang de lisses » selon la même source) où sont accrochés les fils, les séparant en deux « nappes », celle du haut et celle du bas. La tisserande passe entre les deux couches une navette contenant un fil neutre (la « trame »), tasse bien au moyen d’un bâton, s’aide pour cela aussi d’un os de lama afin de bien séparer les fils, puis repasse la navette et avant de recommencer un autre cycle, frappe les fils de chaîne de sa main droite pour qu’ils se mettent bien en place. On le sait, les tissages tiennent une grande place dans le monde andin : chaque village, chaque aire géographique a son propre dessin, que l’on ne saurait confondre avec celui des autres, c’est comme si un langage apparaissait. On connaît, du reste, les antiques quipus qui n’étaient rien d’autre que des tissages qui codaient les nombres et les opérations sur eux. Le musée d’ethnographie de La Paz possède plusieurs salles très savantes où l’on expose ces techniques et ces réalisations (le musée d’ethnographie de La Paz contient plein d’autres choses aussi, comme une salle de masques étonnants, de ces masques qui sont utilisés dans les grandes fêtes comme le carnaval annuel d’Oruro où, chaque année, on relève des morts et des blessés, ou bien une salle consacrée à l’utilisation des plumes dans la culture aymara, qu’elles soient de perroquet bariolé ou bien de flamand rose dans la fabrication de tenues vestimentaires, de chapeaux, sombreros en tous genres et couronnes de mariées, ou bien encore une salle consacrée au métal ce qui est bien la moindre des choses dans un tel pays de mines, où l’on peut voir en détail la fabrication artisanal des objets en fer, les fours de fonderie familiaux, les représentations de démons qui se cachent dans les mines, comme « El Tio de la Mina » – El Tio es una deidad del mundo subterraneo al que los mineros andinos piden proteccion contro los accidentes en el reabajo diario y le solicitan que les entregue las riquezas minerales a combio de ofrendas!).

Illustration extraite de la publication citée ci-dessus :

Après les textiles, les mines. Ce jour étant jour de repos, c’est un trajet en voiture qui nous conduit vers deux nouvelles petites lagunes à 4600 mètres (les lagunas Wich’u Khota et Sura Khota), habitées par la poule d’eau et le canard huppé (qui niche en ce moment), et dont nous faisons le tour à pied, passant par les orifices creusés dans la montagne de plusieurs mines aujourd’hui abandonnées. On y trouvait de l’étain, du zinc et de l’argent. Les mineurs transportaient leur production sur le dos jusqu’à l’atelier bâti juste à côté pour opérer le tri, lequel se faisait aussi à la main, au marteau réduisant la pierre en poussière. Cela a fonctionné jusqu’aux années quatre-vingt, les mines étant des concessions accordées par le gouvernement à des familles qui n’y travaillaient pas nécessairement toute l’année mais peut-être trois mois par an, ce qui leur permettait de consacrer le reste du temps aux travaux des champs et de l’élevage. Grand silence aujourd’hui en ces lieux autrefois vibrant des explosions de dynamite…

Retour à l’ambiance heureuse de notre refuge, Marisol nous montrant son album de photos de famille et de voyages, photos de cérémonies, photos de paysages bien cadrés, photos de rencontres avec les nombreux touristes qui nous ont précédés. C’est que cela fait maintenant de nombreuses années (dix, vingt?) que Tuni s’est fait une spécialité de l’agro-tourisme, comptant sur les visites que viendront lui rendre tous ces étrangers venus d’Europe ou d’Amérique et montrant s’il le fallait qu’il y a encore place pour une entraide solidaire entre les habitants de cette planète au-delà des océans et des chaînes montagneuses.

La fin du voyage approche. Le cycle du voyage se ferme, que l’on pourrait résumer ainsi : angoisse avant le départ, sentiment de se jeter à l’eau au moment du départ, puis plénitude lors du voyage, non parfois sans quelques retours d’angoisse face à l’affrontement de difficultés non prévues (ou non complétement envisagées), puis euphorie au moment de la fin, comme si l’on allait totaliser enfin cette expérience unique, en faire un roman, que sais-je une épopée, un re-départ dans l’existence, l’assurance de passer une année heureuse à force de se repasser en boucle les plus beaux moments, l’esprit rempli de joie d’avoir pu rencontrer d’autres que nous-mêmes à l’autre bout du monde, d’avoir entendu leurs mots, leurs inquiétudes, leurs opinions (sur Morales, la politique en général…) et puis aussi leurs musiques, sorties de tous ces instruments qu’ils ont créés, charango, quena, zampoña… d’avoir pu aller au bout d’un rêve lorsque celui-ci coïncide avec le bout d’un monde.

Merci à ceux et celles qui nous ont aidé à organiser ce voyage. En premier lieu à l’équipe d’Altaï Peru, coordonnée à Lima par Lisa et Lucho et à La Paz par Carmen, à l’équipe de guides qui nous ont accompagnés : Jaelle (sur toute la partie sud et le Titicaca), Jaime et Pepe Lucho (sur la partie Cordillère), à la cuisinière Marisol (sœur de Jaime) et au muletier Mickaël, aux chauffeurs : Freddy dans le Lipiez et sur le Salar, Domingo à La Paz et à Titicaca, Emmanuel à Santa-Cruz de la Sierra (où nous avons juste fait une escale avant de reprendre l’avion le lendemain pour Madrid), et bien sûr au manager général d’Altaï, el señor Yann.

Marisol, Jaime et Pepe Lucho

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Journal de voyage en Bolivie: à l’assaut des cols à 5000 mètres

Ne restait que l’apothéose, l’ultime chemin à accomplir, la Cordillère Royale, à marcher entre ses lagunas et ses pics noirs et blancs, courant après lamas et alpagas, se faisant exploser le souffle à cinq mille mètres d’altitude, campant sous les neiges, grimpant à l’assaut des moraines, déserts jaunes et rouges jamais piquetés de la moindre herbe, regarder l’onde qui vibre à la brise légère du matin quand deux canards seulement mettent des rides sur l’eau glaciale…

Cela voulait dire aussi éclaircir l’horizon : allais-je pouvoir seulement gravir ces cols, marcher toutes ces heures alors qu’au soir, à 4700 mètres, le bivouac permettait si peu de sommeil ? (à cette altitude, on a peine à dormir : dès qu’on s’endort, on s’étouffe, on est réveillé en sursaut par l’urgence de respirer un grand coup, puis on se rendort et c’est de nouveau la même urgence qui se rappelle à nous, si bien que l’on ne dort qu’à peine et que l’on attend impatiemment l’aube qui nous libérera de cette angoisse du non-sommeil). Mes limites furent fixées : je ne franchirais pas deux cols à 5000 mètres par jour, je ne dépasserais pas les 5000, contrairement à C. qui, elle, irait de son plein rythme marcher et même voler de col en col et même jusqu’au sommet du Pic Austria. Nous eûmes ainsi chacun notre guide, Jaime pour elle, Pepe Lucho pour moi. J’avais ainsi le guide le plus expérimenté des deux et je pouvais compter sur lui, sur son attention de chaque instant, sur son aide dans les passages difficiles, mais rassurez-vous : il ne m’a quand même pas porté sur son dos ! Les barrières d’une vallée à l’autre, il fallait bien que je les franchisse et si elles ne faisaient pas 5000 mètres pour moi, elles en faisaient bien 4900 ! Mais tout l’art de mon guide fut de me faire faire des détours, d’aller chercher la vague là où elle était moins haute, de me mener par des pistes déviées, de contourner l’obstacle en somme plutôt que de l’affronter de face.

Sur mon carnet de notes, j’ai écrit : « Dur de trekker à plus de 4700 mètres, de dormir à cette altitude, j’ai pris mon parti de dire à tous que je ne marcherai qu’à mon propre rythme. C’est un rythme très lent, mais qu’y faire ? A l’arrivée de chaque étape, je retrouve la petite équipe et tout se passe bien. Il ne me reste plus beaucoup d’années à faire ce genre d’aventures : j’apprends que les guides d’Altaï ne prennent plus les randonneurs au-delà de 75 ans… Dommage, car on arrive encore, même à cet âge, à faire abstraction des désagréments du voyage (fatigue, altitude, perte de souffle) pour admirer les sublimes paysages de montagne. Le premier soir, nous bivouaquons au-dessus de la lagune des oiseaux (laguna ajwani en aymara). Bien sûr le premier plan est un peu gâché par une pelleteuse (l’Etat veut faire des lagunes des bassins de retenue) mais de l’autre côté de la pelleteuse, le lac très froid frissonne à peine et les seuls bruits que l’on entend sont les cancanements d’un couple de canards. Sur la rive opposée, un troupeau silencieux défile, vague irisée de marron et de blanc : un ensemble de lamas mené par un berger. Quand le soleil disparaît derrière un cumulus de beau temps on a tout à coup très froid et on relève le col de la doudoune. L’air est cristallin. En venant, sur mon chemin « facile », je voyais en me retournant le vaste altiplano qui nourrit le peuple bolivien. Il est assez unique de voir une si vaste plaine s’arrêter net aux premiers contreforts d’une chaîne de hautes montagnes ».

le petit point sur le chemin, oui, c’est bien votre serviteur

Le lendemain, c’était un peu plus difficile entre la laguna ajwani et la laguna jurikhota. Il fallait monter au-dessus du campement jusqu’à 4900 mètres puis partir sur la droite – tandis que C. et son guide partaient vers la gauche pour attaquer de front le paso Milluni – pour franchir un col dans une zone désertique où ne poussaient dans le sable que quelques ajoncs, atteindre l’altitude maximum avant de redescendre dans une étroite vallée par un de ces chemins à flanc de moraine que je n’affectionne pas particulièrement à cause de leur étroitesse, du risque de glisser sur leur substrat sablonneux d’autant qu’ils dominent en général une pente très raide dont on se demande comment on en ressortirait s’il nous advenait de trébucher. Mais au bas, la troupe se reformait à l’heure du pique-nique et dans l’après-midi, une deuxième fois, l’ascension d’un col et la descente qui s’en suit de l’autre côté, dominant cette fois la fameuse lagune miroir au pied du pic Condoriri. En un éclair juste le temps de penser que ce lac, de si haut ressemble un peu à celui de Maloja, dans l’Engadine suisse, surtout quand on voit ce dernier comme il est vu dans le très beau film d’Olivier Assayas, « Sils Maria » avec Juliette Binoche, histoire de perdition en haut des Alpes, le serpent en moins (ce fameux phénomène atmosphérique qui est le centre du film) à moins que, sait-on jamais, une sorte de serpent nuageux puisse aussi s’étirer entre ces fastueux pics des Andes. Et justement, le temps se gâte, un peu de grêle en bas nous accueille mais, le ciel bleu revenant, c’est l’occasion, malgré le froid, de tenter une nouvelle aquarelle.

la laguna chiarkhota – copyright A.L.

Je note dans mon carnet que la nuit fut difficile, « avec un vent menaçant d’emporter la tente ». « Souffle court, difficulté à s’endormir. Hallucinations. Fantasmes. Heureusement, le corps de C. dort à mon côté, je peux au mois rêver d’elle. Si elle se réveille, je peux la serrer dans mes bras, et sentir sa présence au travers des duvets ».

La troisième étape menait de la Jurikhota à la Chiarkhota (lagune noire), contournant en quelque sorte le pic Condoriri pour atteindre un autre point de vue, où il avoisine d’autres sommets magnifiques comme le Pequeño Alpamayo (que les bons alpinistes peuvent gravir assez aisément, ce qui, paraît-il, permet d’avoir une vue surprenante non seulement sur les sommets environnants mais aussi d’un côté sur l’Altiplano et de l’autre sur les Yungas, ce début de forêt tropicale côté Amazonie, qui commence tout de suite au pied du massif mais à l’est). C. survolait l’étape, pouvant même admirer une autre laguna, que, moi, je n’ai pas vue, la laguna congelada (!) qui indique par son seul nom dans quel univers pétrifié l’on se trouve, les montagnes ne tombant dans le lac que pour en briser la glace en quelque sorte… J’éprouvais beaucoup de plaisir à la retrouver en fin de balade, moi venant du bas, parfois arrivant avant elle et dans ce cas l’attendant à moitié effondré sur un matelas de la pièce en dur d’une sorte de lodge (c’est comme ça qu’on aurait nommé l’abri sous d’autres cieux, au Népal par exemple, mais ici?) où notre cuisinière, Marisol, préparait les repas et où nous les prenions, le soir vers 18h30 et le matin, dès 8h, et elle arrivant d’en haut comme un ange qui, lorsque c’était moi qui arrivais plus tard, venait m’attendre les bras ouverts sur ma route.

« Encore une nuit bien fraîche, ai-je écrit sur mon carnet, un diamox léger m’aide à supprimer les effets de l’altitude mais ne suffit pas totalement à m’enlever mon manque de souffle au moment où je m’endors. Durant l’un de mes réveils, j’entends la bourrasque fouetter la tente et la pluie s’abattre en rafales.

Mais au matin, ô merveille, les sommets alentour apparaissent blanchis sous la neige. Nous sommes seuls au milieu de ce paysage bouleversant de pureté et d’harmonie ».

Une petite barque remue à peine de temps en temps sous les frissons du vent, amarrée là pour servir sans doute à quelque pêcheur de truites des glaciers, et deux canards – encore – s’amusent à tracer sur l’eau les ronds et les « V » de trajectoires qui semblent écrites d’avance comme parties intégrantes d’un tout qui englobe eaux et glaciers, pics abrupts et moraines, univers et singularités en quoi consistent nos présences observantes. Me reviennent en mémoire les reproches amicaux faits par ceux et celles qui s’inscrivent dans la mouvance actuelle des « anti-voyage », leurs arguments me semblent alors dérisoires car ils n’empêcheront jamais personne d’aller rechercher l’absolue beauté et l’absolue pureté que l’on ne trouve qu’en quelques endroits du monde.

Nous partons en nous séparant de nouveau, C. et moi, elle a encore un col à son programme alors que moi, je n’ai qu’à me laisser descendre doucement au long d’une piste vers notre ultime lieu d’étape : le petit village de Tuni, qui renferme une petite dizaine d’habitations dont certaines sont transformées en gîtes pour des touristes comme nous, qui viendront voir comment l’on soigne les lamas et comment l’on tisse la laine d’alpaga.

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Journal de voyage en Bolivie: La Paz, Titicaca et manque de souffle

La Paz depuis El Alto

L’arrivée à La Paz décoiffe. Que l’avion atterrisse à plus de 4000 mètres, sur le plateau – mais c’est un petit avion (de marque « Bombardier », ce qui me fait toujours frémir, un nom aussi guerrier pour des activités somme toute très commerciales et pacifiques…) car les gros ne peuvent pas se poser ici, eux aussi, pas que les humains, souffrant du manque d’oxygène – on s’y attend, mais on n’imagine jamais ce que ça va être quand tout à coup on va basculer dans la faille et découvrir LA ville. D’abord noter que cette ville s’est scindée en deux depuis quelques années : le haut n’est plus « La Paz » mais « El Alto », le flanc des pentes, le bas, c’est cela désormais La Paz. Un million cinq cent mille habitants d’un côté, un autre million de l’autre. Les petits cubes des maisons à perte de vue (car oui, La Paz est cubiste et même, pourrait-on dire, de la période analytique), le bas de la ville qui se perd dans les confins de la brume et, depuis quelques années, ces cabines de téléphérique qui dansent accrochées à leurs fils, manière ici nouvelle de décliner la notion de métro, au lieu de descendre dans les sous-sols (ce qui serait bien impossible ici), on s’envoie en l’air au long de sept lignes actuellement en service. La Paz : une artère principale qui distribue les quartiers à son ouest et à son est, parfois appelée « Le Prado », qui débute avenue Montes, devient avenue Santa Cruz puis Arce etc. Passage obligé des voitures, taxis, micro-bus, cars, camions venant de tous horizons et producteurs de gaz qui nous enlèvent le peu d’oxygène qui nous reste. L’embouteillage est quasi permanent. Les conducteurs font preuve d’audace, se frôlent, s’énervent, les marchandes de produits miracles sur les trottoirs pestent contre eux qui parfois bousculent leur frêles étals. Heureusement quelques rues semi-piétonnes, dont la calle Llinares, aussi connue comme marché aux Sorcières qui, de fait, contient incomparablement plus de touristes et de vendeuses de pulls d’alpaga que d’authentiques sorcières. L’histoire des fœtus de lama séchés, c’est presque une légende, ils disparaissent sous les stocks de laine, ne se voient presque pas auprès des boîtes en tous genres de tisanes, y compris celles qui sont censées améliorer la virilité. Le quartier le plus fréquenté : deux rues qui se croisent, Llinares et Sagarnaga, cette dernière descendant vers la place San Francisco où se dresse la cathédrale de même nom. La calle Murillo aussi n’est pas loin, très encombrée le soir vers 17 heures, lieu pour choisir sa chambre à coucher ou son matelas (c’est la rue des marchands de meubles). Bistrot tenu par un Hollandais (Sol y Luna) qui sert des pisco sour qui ne sont pas vraiment des pisco sour tout en en étant… mais très bons, soûlant juste ce qu’il faut pour supporter la ville. Plus tard nous reviendrons à La Paz, mais j’en ai déjà parlé, c’est à la toute fin du voyage quand, prenant l’audace de traverser la rue (!) nous découvrons les musées de la calle Jaen et de la rue Sanjines (extraordinaire musée d’ethnographie) et que nous assistons à ce concert fou, époustouflant, donné par les grands maîtres de la charango, de la quena et de la guitare muyu-muyu….

Femmes d’El Alto
Quartier Libertad survolé par le téléphérique

La Paz fut d’abord implantée (1548) en un lieu qui, aujourd’hui, s’appelle Laja, nettement à l’ouest de la ville actuelle, au milieu du chemin vers Tiwanacu… transition pour amener à cette dernière. Alfred Métraux, le grand spécialistes des Incas, l’écrivait « Tiahuanaco ». On a voulu en faire la capitale d’un état aussi puissant que celui des Incas, imaginant un empereur qui aurait gouverné d’ici tout un territoire s’étendant sur le lac Titicaca tout proche et peut-être jusqu’à l’actuel Pérou. Il semble qu’il n’en soit rien. Juste une constellation de petits roitelets locaux, mais qui se seraient entendus pour reconnaître en ce lieu un pôle religieux intensément actif, avec ses temples et ses grands prêtres. Le site a fait fantasmer : on découvre en arrivant une immense plateforme surélevée avec en son centre un bassin qui fut rempli d’eau et dont les murs semblent bâtis pour l’éternité. Très vite, on a pensé « extra-terrestres », civilisation venue d’ailleurs, et puis les archéologues se sont résignés : il s’agissait bien d’un temple, simplement un temple, construit principalement pour honorer le soleil et incidemment, la lune et les étoiles (le bassin ayant pour mission de les refléter). C’est que ces gens avaient de belles notions d’astronomie et ne pouvaient construire qu’en s’alignant sur elles. Ainsi, lorsque nous sommes au pied de la muraille et que nous regardons son point de fuite, nous voyons qu’il converge vers un point de la montagne, à une vingtaine de kilomètres de là, marqué par un amoncellement de quartz, celui-ci avait été pris comme point de repère par les bâtisseurs pour que le mur demeure aligné avec la Croix du Sud. Cette « pyramide » dite d’Akapana est complétée par d’autres temples et édifices tous plus étonnants les uns que les autres, soit qu’ils présentent des réseaux d’irrigation sophistiqués pour parvenir à faire jaillir l’eau en haut des pyramides, soit qu’ils s’ornent de masques énigmatiques (dans le cas du temple « semi-souterrain ») auxquels là encore on a voulu donner des origines extra-terrestres, les têtes se distinguant souvent par des yeux globuleux que l’on aurait bien vus comme des lunettes portées par des cosmonautes (!). Mais la réalité est sans doute plus prosaïque bien que tout le mystère ne soit pas éclairci, ces têtes étaient-elles les images de dignitaires ensevelis ici ou bien celles de divinités en grand nombre et demeurées inconnues ? Entre Akanapa et le « semisubterraneo », se dresse encore le temple Kalasasaya, et à deux pas de là la fameuse « Porte du Soleil » dont on se demande si elle n’a pas été déplacée ou bien au contraire si on a eu le temps de la mettre au bon emplacement : elle raterait, comme elle est mise, sa fonction au plan astronomique. Et les statues monolithiques aussi… comme elles sont étranges, et belles. Des archéologues ont trouvé une similitude avec les statues Moaï de l’ïle de Pâques au point d’imaginer que c’était les mêmes, cela n’est pas impossible étant donnée la démonstration faite autrefois par Thor Heyerdahl et son Kon Tiki de l’aisance avec laquelle on pouvait rejoindre cette île au départ des côtes du Pacifique au moyen de l’un de ces radeaux que l’on construisait sur les rives du lac Titicaca. Le plus haut de ces monolithes avait été dressé dans les années trente, après sa découverte par Bennett, sur une place de La Paz, mais il en a été enlevé pour être exposé au musée de Tiwanacu, question de lui éviter une altération trop rapide due à la pollution de la ville et… aux éclats des balles lors des révolutions de palais ! Un peu à côté du Temple du Soleil, s’étale un autre site, celui de Pumapunku (« la porte du puma »), admirable ensemble de pierres encastrées les unes dans les autres (grès ou andésite) avec un rebord qui laisse à penser qu’il s’agissait peut-être là d’un port, du temps où le lac venait jusqu’ici.

On dit que Tiwanaku a connu cinq périodes (étiquetées TWI, TWII etc.) que la première commence mille ans avant J-C. Et la dernière s’achève vers 1200 de notre ère. Pourquoi cette fin ? Cette chute brutale ? Il ne semble pas qu’il y ait eu violence ou destruction volontaire mais seulement les variations climatiques, en l’espèce l’effet du phénomène El Niño qui aurait provoqué une sécheresse ayant duré deux cents ans… Les tiwanacus plièrent alors bagage et partirent s’installer ailleurs, sur une île du Titicaca, vraiment pas loin ou bien jusqu’aux rives du Salar, puis, plus tard vers le Pérou, où une nouvelle civilisation devait apparaître, bien évidemment celle des Incas.

Quand on poursuit la route au-delà de Tiwanaku, on arrive bien sûr en bordure du lac, d’abord le mineur puis le majeur les deux étant séparés par le détroit de Tiquina, à franchir au moyen d’un bac. Au bord du mineur, un lieu qui tend à disparaître du regard mais qui est pourtant doué d’un grand rayonnement historique : c’est là qu’était établie la famille Esteban, celle dont le père, Paolino, avait construit les radeaux cités plus haut, pour le compte d’Heyerdahl et de sa troupe norvégienne d’explorateurs. Mon enfance a été bercée des exploits du Kon Tiki (le mot vient du nom du Dieu créateur Kon Tiki Viracocha) et j’aimerais les relire aujourd’hui. Trouver cet emplacement donne un coup au coeur mais, hélas, Paolino est mort il y a quelques années et ses descendants s’embrouillent entre eux, si bien qu’il ne reste qu’un lieu de vente de souvenirs avec deux ou trois maisons dont les habitants se haïssent… juste un bateau d’osier, grandeur nature, qui attend des jours meilleurs mais devra vraisemblablement les attendre longtemps… Le détroit franchi, on atteint vite Copacabana, encore un haut lieu des précurseurs des Incas, et de Copacabana (dont les Brésiliens s’inspirèrent pour nommer une des plus belles plages de Rio!) on rejoint en bateau l’île du Soleil, lieu paradisiaque si ce n’était (ne pas l’oublier) l’altitude…

Titicaca et Cordillère Royale
Temple des Vierges

Nous retrouvons nos descendants de Tiwanaku, d’abord au Temple des Vierges puis à celui du Soleil. Le premier était l’endroit où l’on gardait les jeunes filles vierges (de famille noble) en vue des sacrifices. Elles n’étaient guère plus de dix à la fois, gardées par quatre duègnes qui leur apprenaient à devenir les servantes du Dieu Soleil, elles n’en souffraient – paraît-il ! – pas puisque c’était dans l’ordre des choses et qu’on les persuadait qu’elles allaient à la rencontre d’un avenir radieux… Ce n’est pas là qu’elles étaient suppliciées mais plus loin, au Temple du Soleil justement, où l’on voit encore la roche échancrée où elles mettaient leur tête (tout à fait comme chez le coiffeur quand on se fait laver les cheveux, la tête rejetée en arrière et les doigts de fée de la coiffeuse caressant doucement notre cuir chevelu) afin de se faire trancher le cou.

C’est en montant au sommet de l’île du Soleil que j’ai perçu ce que risquait d’être mon propre supplice, tant j’avais du mal à souffler pour ne pas perdre le contact avec mes escorteuses (C. et la guide), arrivé à l’hôtel j’étais épuisé, d’une fatigue dont j’ai eu peu d’exemples au cours de ma vie, sauf si, peut-être, une fois dans la vallée du Khumbu… mais c’est toujours affaire d’altitude et de manque de souffle.

Alors le lendemain, jour où était prévue une randonnée sur l’île, du Nord au Sud, je me méfiais, bien sûr. Mais la randonnée fut modifiée : les habitants du Nord de l’île se barricadaient et refusaient les touristes. Certains prétendirent que c’était parce qu’ils n’avaient pas pu s’entendre avec ceux du Sud pour la répartition de la manne financière, d’autres que, tout simplement, ils refusaient qu’on vienne piétiner leurs plate-bandes en les empêchant de vivre tels que leurs mœurs et leurs coutumes leur avaient enseigné de le faire depuis si longtemps. De vrais Incas en quelque sorte, et qui auraient compris les leçons du passé. Nous nous rabattîmes sur la côté, côté Copacabana, où l’on pouvait démarrer dans un tout petit village, Yampupata, et finir une dizaine de kilomètres plus loin en un lieu dénommé « grotte de Lourdes », non sans avoir encore atteint un col à 4600 mètres. Mais cette fois, j’avais été échaudé moi aussi… Dans la vie comme dans la marche, tout est affaire de rythme, et je pris le mien, bien sûr bien plus lent que celui de ces dames, mais à ce rythme, j’y parvins et, après tout en ne mettant pas beaucoup plus de temps qu’escompté. La fin du chemin, la descente, était un peu ennuyeuse car je n’avais pas mis mes meilleures chaussures… c’était un de ces chemins pré-colombiens avec des pierres énormes, et on arrivait à la fameuse « grotte »… une horreur : un missionnaire d’autrefois avait cru bon d’implanter là une réplique de la Vierge de Lourdes pour la commuer en objet de culte – une sorte de pachamama exotique – auprès de qui des populations venues de toute l’Amérique latine venaient commettre un rite étrange : ils « empruntaient » à la déesse sous forme de kilogrammes de roches – qu’ils faisaient sauter s’il le fallait avec de la dynamite ! – en pensant que ces amas de pierres se transformeraient un jour en fortune, auquel cas, ils reviendraient plus tard rendre à la statue ce qu’ils lui devaient sous la forme d’offrandes du genre babioles ou billets de banque…

Ces rites, ces superstitions émaillèrent à vrai dire notre voyage. Ainsi à Copacabana, rejointe en bateau après cette marche, la rue de devant la cathédrale servait-elle de lieu de baptême pour… les automobiles, et l’on voyait sortir le prêtre, sur le coup de cinq heures, homme gras en soutane, avec un seau comme on en use pour laver les carrelages, mais empli d’eau bénite s’il vous plaît, et un instrument genre balais de chiottes dont il se servait pour arroser les véhicules à l’arrêt devant des familles reconnaissantes qui n’oubliaient pas le pourboire et terminaient elles-mêmes la cérémonie en éclaboussant leur proserpine d’un mauvais Champagne – qui n’était vendu que pour cet usage, le goût devant en être probablement infect.

Basilique de Copacabana

La religion catholique et hispanique était devenue toute puissante et avait écrasé les rites d’autrefois, rendus au Dieu Soleil ou à la pachamama, ces derniers n’ayant réussi à subsister souvent que par la ruse des peuples qui feignaient de croire que c’était la même religion, alors que les évêques amenés par les conquistadors n’avaient pour eux que mépris et cruauté. Ainsi obligea-t-on toute sa vie le neveu de l’Inca Tupac Yupanqui, Francisco Yupanqui, bon sculpteur, à fabriquer des vierges pour sauver sa propre liberté.

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Journal de voyage en Bolivie: beauté du Salar

Aquarelle de la laguna Colorada – copyright A.L.

Ensuite… eh bien ensuite, il faut remonter, remonter autant depuis le plus profond de l’attitude contemplative que depuis le plein sud de la Bolivie pour tenter de gagner une autre splendeur stupéfiante, dont il a si souvent été question dans les récits des voyageurs et des aventuriers : le fameux Salar de Uyuni. Mais avant cela, il y a d’autres beautés en route comme le désert, toujours le désert de roches rouges avec ses sculptures biscornues dues au seul vent et au seul sable abrasif (Arbol de piedra) et avec sa fréquentation assidue auprès des touristes du seul et unique renard des environs (l’autre s’étant fait tuer il y a longtemps), digne héritier de Saint-Exupéry, prêt à parler et à nous demander sur quelle planète maintenant nous souhaitons atterrir. Sur un pays d’autres lagunes sûrement. Comme les lagunas Honda, Chiarkhota, Hedionda ou Cañapa. Un pays d’où l’on voit fumer au loin le volcan en activité d’Ollaguë et où l’on parcourt un petit salar, celui de Chiguana, là où notre chauffeur nous certifie qu’un jour d’il y a cinq ou six ans, près de la voie ferrée (car on construisit autrefois des voies ferrées pour sillonner cette région minière, on y transportait le minerai d’une mine à une usine ou bien d’une mine à un port, un port chilien bien sûr, comme Antofagasta, la Bolivie n’ayant pas d’accès à la mer et c’est bien là son problème) lui avec un touriste japonais virent comme une fusée s’abattre devant eux, à quelques centaines de mètres, émettant de multiples éclairs lumineux, une météorite sans doute mais ils n’arrivèrent jamais à la trouver, morceau d’univers infini perdu à tout jamais au pied d’une colline – mais se peut-il qu’il y ait autant de météorites qui tombent dans cette région car ce n’est pas la première dont on nous parle, pourquoi une météorite tomberait-elle de préférence en plein Salar – où elle fait peut de mal – que dans le 10ème arrondissement de Paris où, c’est certain, les victimes seraient autrement plus nombreuses que les quelques viscaches ou renards qui reniflent les hautes herbes du désert ? Mais à la réflexion, bien sûr, on sait la réponse : il n’y a pas de probabilité plus forte au désert qu’en ville pour la chute d’un corps céleste… Disons peut-être seulement que nos touristes et notre chauffeur ont bénéficié d’un point d’observation meilleur que ceux que l’on peut avoir en ville.

Arbol de piedra – copyright A.L.

Puis, nous entrons dans San Juan, petit village presque en bordure du Grand Salar, pour une nuit dans un hôtel tout fait de bois de cactus. A la sortie de San Juan, s’étend la nécropole de Kausay Wasi, trace archéologique d’un peuple issu de Tiwanaku – dont je parlerai plus tard, lorsque nous y serons, à Tiwanaku – autrement dit qui devait vivre là dans les années 1200 de notre ère (époque dite des Señoros), après que la grande sécheresse ait poussé ces gens d’avant les Incas à partir et s’établir en divers lieux où les conditions climatiques peut-être étaient meilleures. A l’instar des autres peuples de même origine, ils ont laissé des traces mortuaires dans des tombes ouvertes à l’air libre, où des momies nous attendent depuis tout ce temps, jambes repliées sur la poitrine dans une position foetale qui veut tout simplement signifier qu’à la mort, les corps sont rendus à la pachamama sous la même forme qu’ils avaient dans le ventre de leur mère.

Nous sommes toujours surpris de cette présence sans détour de la mort dans les cultures latino-américaines, héritée sans doute des pratiques pré-colombiennes dont nous sommes ici les témoins. Déjà, lors d’un précédent voyage, en Argentine, nous avions été bouleversés par la vision de ces petites momies d’enfants qui furent découvertes à une date pas si ancienne (1999?) au sommet du volcan Llulliaillaco, offrandes faites aux Dieux par les Incas afin de s’assurer d’un meilleur climat pour les cultures. Si bouleversés que je m’était même demandé à l’époque s’il était bien décent de publier des photos, alors que visiblement cela ne pose pas de problème ici. On reconstitue même des tombes ouvertes avec les momies dans des musées qui n’ont a priori rien à voir, comme le musée des instruments de musique de La Paz – sur lequel je reviendrai aussi – que les enfants ont tout loisir de regarder entre une queña bolivienne et une guitare charango . Les Señoros comme les Tiwanakus avant eux et comme les Incas après eux formaient une société très hiérarchisée, on y distinguait une noblesse, à laquelle vraisemblablement était réservés les rites funéraires dont il nous reste ces tombes. Pour qu’on reconnaisse leur nature divine (attirée par le Ciel?), on déformait leur crâne à la naissance, ce qui donnait ces allongements de l’os occipital très curieux qui les fait ressembler à l’allure qu’aiment à donner aux extra-terrestres maints auteurs de bande dessinée… Ces peuples avaient découvert la quinoa, richesse alimentaire peu commune qui pousse si bien en ces coins sablonneux et secs qui entourent le Salar de Uyuni, et dont nos petits-enfants occidentaux se délectent et ce d’autant plus qu’ils n’en connaissent pas le prix, et qu’ils ignorent qu’en consommant cette légumineuse on arrive à en priver les habitants des hauts-plateaux qui en ont tellement besoin…

cactus sur la route du salar

Autour de San Juan, règne un paysage typiquement tropical, avec ses cactées géantes, parfois en fleurs, qui longent notre route en descente jusqu’au Salar, au port de Colcha K. Ensuite, c’est encore une autre planète. Le sel durci, sous nos pas, fait des hexagones. Si l’on découpait le sol on trouverait dix à douze couches de sel séparées par de l’eau. L’horizon disparaît, en certains endroits, il n’est plus de bords, forme ouverte qui se contient elle-même et nous fait avoir peur de perdre notre équilibre. Un relais sur la route de sel : la petite île d’Incahuasi, lieu touristique. Du sommet, on ne voit rien d’autre, à 360°, que cet infini blanc cristallin, de temps en temps rayé d’une marque de 4×4, ou ponctué, près du bord de l’île, de parasols carrés qui abritent du soleil quelques touristes en mal de désert ayant décidé de s’installer là pour déjeuner… Un car passe. Nul ne sait vers quel havre il va, enfermant dans ses flancs non des touristes mais des paysans ou des ouvriers qui vont peut-être exploiter les premières mines de lithium.

île Incahuasi

On sort du Salar au port de Coquesa, que domine le volcan Tunupa et on va dormir dans une petite auberge de Jihiha où l’on ne s’attend à trouver personne… à moins que quelque fou ne soit déjà là, de ces aventuriers mystiques qui se sentent attirés par ces lieux extrêmes car ils croient possible d’y rencontrer une forme de surnaturel. Cet oiseau rare, je crois l’avoir trouvé en la personne d’un étrange irlandais dont nous découvrons le curieux attelage dans la cour de l’auberge. Au début je le prends pour un cycliste tirant derrière lui son lourd chargement : à vélo sur le Salar d’Uyuni, ce serait une performance devant laquelle on s’inclinerait. Le gaillard est volubile mais s’exprime en un irlandais rapide qui laisse peu de place à la compréhension… De quoi s’agit-il au juste que cette « baftab » dont il nous parle à tout bout de champ ? Quand soudain, je crois comprendre, c’est de « bathtub » qu’il s’agit… autrement dit cet illuminé s’est fixé l’enjeu de parcourir le monde avec… une baignoire ! Il est déjà allé au sommet du Kilimandjaro avec sa baignoire, il a descendu aussi le fleuve Amazone à son bord, avant de se la faire piquer, d’attendre au moins vingt-cinq ans pour pouvoir repartir, et cette fois, le pari est de faire 11000 kms autour du salar en tirant la baignoire sise sur de grandes roues de cycle, ce pourquoi je l’avais pris pour un cycliste. Je n’ai pas très bien compris les motivations. Il avait eu paraît-il autrefois ce rêve, de se déplacer en baignoire… Il avait été ému en cours de route par la mort d’un enfant dans un hopital d’Amazonie, je crus un moment que ceci expliquait cela, je pensai au cinéaste Werner Herzog qui avait fait le voeu de venir à pied jusqu’à Paris en venant de son Allemagne natale afin de sauver de la mort sa meilleure amie, mais ce n’était même pas cela. Il fallait bien se rendre à l’évidence : Rob Dowling cherchait son quart d’heure de célébrité… et ne cherchait que cela.

Rob Dowling et sa baignoire
Volcan Tunupa, vu depuis le premier belvédère

L’ascension, même partielle, du volcan Tunupa (5321 mètres) fut pour moi le premier indice que décidément j’aurais du mal, par la suite, à atteindre mes objectifs de trekkeur. Au premier belvédère, mon souffle avait expiré, il ne restait plus qu’à redescendre, heureux d’avoir vu de près la couleur du soufre et celle des roches noires basaltiques, mais épuisé. Au pied du volcan, dans la petite commune de Coquesa, église coloniale pauvre et petit musée où nous retrouvons trace de nos Senores des années mille sous la forme là encore de crânes déformés et de momies à moitié pétrifiées. Le retour se fait en sortant à Colchani puis en prenant la route d’Uyuni, cette petite ville aux allures de village du Far-West avec sa petite place et son Big Ben d’imitation, son église coloniale et son monument à la gloire du Dakar de 2016 qui partit de là et qui, heureusement, n’y reviendra plus. Ensuite, c’est l’avion, la transition du sud vers le nord, des déserts salins ou volcaniques vers le lac Titicaca et les sommets de la Cordillère.

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Une soirée de charango

Calle Jaen

Je fais ce court intermède à notre journal de voyage en Bolivie pour en venir aux derniers jours, que nous venons de vivre, jours tout chauds encore donc, et palpitant de la vie trépidante de La Paz, pour y parler musique, un sujet que j’aborde bien peu sur ce blog simplement parce que je n’y suis pas très compétent. Mais compétent ou pas, l’émotion compte aussi et on peut tâcher de la communiquer même si l’on ne dispose pas du vocabulaire technique. D’où me vient en ce dimanche pluvieux mon émotion ? Du concert auquel nous avons assisté hier soir en la calle Jaen, une petite rue calme du vieux La Paz, riche de quelques musées et demeures coloniales et qui, surtout, compte parmi ses maisons cossues au patio traditionnel un musée et une demeure, le musée est celui des instruments de musique et la demeure celle de celui qui a collectionné ces milliers d’objets musicaux en plus d’avoir été un des grands compositeurs de musique latino-américaine des soixante-dix dernières années, le maestro Ernesto Cavour. Ernesto Cavour a été l’un des cofondateurs du groupe Los Jairas dans les années 60. Il est le maître de la guitare charango. Le charango est une guitare à 10 cordes (regroupées par 2), en général de très petite taille. On raconte que les premières furent créées par les indigènes du Pérou et de Bolivie à partir de carapaces de tatous et qu’il fallait pouvoir les dissimuler aux yeux des colons espagnols qui interdisaient aux autochtones l’usage des instruments à corde. Le son est évidemment un peu acidulé, mais gai, dynamique. La main droite du charanguiste peut battre les cordes à toute vitesse, ou bien se faire douce et délicate en pinçant très légèrement les cordes entre pouce et autre doigt. Le fabricant peut faire varier tant qu’il veut la disposition du ou des manche(s). Cavour a été un grand inventeur. On voit dans son musée des charangos à double ou triple manche, voire à cinq manches disposés en étoile (instrument dénommé estrella), on voit des charangos appariés à des flûtes queña qui pemettent au musicien de passer très vite d’un instrument à l’autre, et même des charangos vuelta-vuelta (dites aussi muyu-muyu, du terme aymara qui a la même signification) qui unissent deux faces qui s’opposent, l’une avec des cordes classiques et l’autre avec des cordes métalliques, six cordes d’un côté, douze de l’autre, le joueur qui veut passer de l’une à l’autre n’ayant qu’à retourner l’instrument.

Museo de Intrumentos Musicales de Bolivia

Trois musiciens sont à la source des concerts du samedi en ce lieu pétri de musique : Ernesto Cavour, bien entendu – homme maintenant âgé, mêlant l’élégance à l’humour – Rolando Encinas, un extraordinaire flûtiste spécialiste de la quena, et Franz Valverde, le grand maître de la guitare muyu-muyu. Ce samedi, ils avaient invité un jeune groupe, les « Voces de Wayra », bel ensemble unissant spécialistes de la zampoña (flûte de pan), charanguistes et percussionniste, accompagnés de Encinas et de Valverde. Première partie d’une première partie qui devait se poursuivre avec tout un récital de guitare muyu-muyu qui nous laissait éblouis.

extrait d’un concert déjà ancien (2013) ressemblant à ce que nous avons écouté en ce samedi 6 octobre

La deuxième partie était toute consacrée à Cavour, passant sans arrêt d’un instrument à l’autre, y compris cette petite arpinette, sorte de coffre en bois avec des cordes comme une harpe sur chaque face opposée, avec un son cristallin et enjoué, et qui ne dédaignait pas le chant, d’une voix qui, pour cassée qu’elle fût, n’en était pas moins douce et grave. Le concert devait durer deux heures et puis, vous savez ce que c’est, une anecdote en appelle une autre, un musicien un autre et ainsi de suite pendant trois heures. Et avec un jeu avec le public, chaleureux et bon enfant – moi qui suis si piètre danseur et bien mauvais en rythme, invité à monter sur scène pour faire quelques pas de danse bolivienne et des gestes cadencés… – qui ne faisait que réchauffer l’ambiance au fur et à mesure que nous avancions dans la soirée. A un moment, c’était presque fini, nous prenions déjà nos manteaux et nos parapluies, et voila qu’un très vieux monsieur, d’une petite voix fluette, rappelait son existence, il demandait à prendre la parole. On sentait la salle – tous de fins connaisseurs – transie d’émotion. La fille de Cavour, Kantuta, d’une grande beauté brune, qui s’était illustrée par son jeu de percussions, demandait à ce que l’on prît des photos, les membres du public accouraient au devant de la salle pour fixer ces instants immortels sur leurs smartphones. Qui était ce petit homme ? Alors que les instruments étaient déjà pliés, il fut décidé qu’il fallait les ressortir de leurs étuis respectifs et reprendre le concert et le petit homme prit sa place, grattouillant son charango. A la fin, les larmes coulaient, les mains se serraient, les corps s’embrassaient, quelle leçon de transport par la musique ! Avant de partir, ces vieux messieurs tinrent à nous serrer la main et nous finîmes par nous faufiler dans la rue Sanjinès, cette longue rue qui descend dans la direction de la place San Francisco en bordure de laquelle se trouvait notre hôtel. Mais quelle soirée !

Ah ! Aux dernières nouvelles (je me suis renseigné, pensez!) le très vieux monsieur de la fin du concert était un certain Willy Loredo, maître du charango de Potosi. Si tant d’émotion était déversée, c’était aussi comme on pourrait s’en douter, parce que deux de ces musiciens au moins se retrouvaient aux abords du grand âge et de la maladie peut-être et que c’était un peu comme si ce à quoi nous avions assisté devait être un des derniers moments de ce théâtre. Nous venions d’assister peut-être, sans le savoir, à un des ultimes concerts de ces musiciens icônes de la Bolivie.

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Journal de voyage en Bolivie: qu’elle était verte ma lagune

La beauté du monde éclate au plus froid et plus troublant des lointains, là où la route ne mène plus, et où seuls, quelques improbables chercheurs d’or salissent encore leurs guêtres, ou bien quelques poètes. Mais le langage, même chez les plus grands poètes, s’arrête au seuil des visions extrêmes. On comprend que Rimbaud, une fois qu’il ait décidé de s’affronter à la réalité dure à étreindre, et qu’il ait commencé à voir ce que cette réalité recélait de beautés jusque là inconnues (en partant pour l’Indonésie, où l’on ne sait trop ce qu’il fit de sa vie, puis au Yemen et en Ethiopie – où l’on sait trop bien à quels trafics il se livra) n’ait plus eu la force d’écrire : tant qu’on est à Charleville-Mézières, le langage peut servir de remède voire de refuge pour des pulsions vers le sublime que l’on a en soi et que l’on chercherait vainement à l’extérieur de soi, mais quand on est aux plus beaux endroits des déserts ou aux plus beaux sommets des Andes, ou auprès des lagunes, qu’elles soient « vertes » ou « colorées » qui miroitent comme les bijoux encastrés dans notre planète, que dire ? Un peintre peut essayer de reproduire ces douceurs et ces fulgurances, ces reflets et ces opacités, je m’y suis un peu essayé avec l’aquarelle, mais en toute modestie. Quelle palette pouvait me donner ces tons étranges, entre la mort et la vie, plus près sans doute des sur-réalités désertiques des planètes non encore parcourues que des émeraudes et des saphirs de notre terra cognita ?

Lagune blanche

Revenons sur le voyage proprement dit, là où nous l’avions laissé, par une froide nuit passée dans un petit hôtel du Lipiez, avec dans la tête toutes les promesses que notre guide, Jaelle, nous avait faites, celles par exemple de voir la laguna kapina, que l’on appelle aussi lagune blanche car elle est pleine du borax dont on sait qu’il blanchit la porcelaine, depuis un col situé à 5000 mètres, ou bien de nous tremper un peu dans l’eau chaude d’un lac à Polquies. En continuant vers le sud, parcourir la zone aride et froide dont l’aspect a été tant qualifié de « surréaliste » qu’on l’a baptisé officiellement du nom de Salvador Dali – alors qu’il me fait aussi penser aux faux paysages d’Yves Tanguy – en fin de matinée atteindre la laguna verde, revenir à une zone de geysers et de marmites de souffre que l’on appelle Sol de Mañana, puis finir à la laguna colorada au bord de laquelle nous trouverions refuge (à vrai dire une sorte d’hôtel, alors que nous nous attendions à quelque dortoir digne des huttes alpines d’autrefois…).

Les promesses furent tenues au centuple. Etre à 5000 mètres, dans le vent, face au volcan Licancabur dont les jets de lave ont nourri le bijou turquoise qui luit faiblement, de cette lumière éteinte propre à la pierre précieuse : de quoi nous faire croire que nous avons franchi les frontières d’un autre monde. La lagune verte contient une foule de minerais, arsenic, magnesium, sulfate de cuivre qui expliquent l’absence de toute vie en elle. On dit que des chercheurs de la NASA sont venus ici pour tester cette absence de vie et qu’ils en ont déduit une bonne ressemblance avec les terrains mortifères d’autres planètes. C’est pour cela que, plus haut, je parlais de tons étranges, entre la mort et la vie, d’une beauté, donc, qui transcende leur opposition.

laguna verde

La Terre, ici, jouit et bouillonne, mais par endroit, elle se tait, devenant la statue momifiée d’elle-même, la Terre ici incluant les fonds marins : beaucoup de roches que nous foulons du pied ne sont-elles pas des coraux pétrifiés ? Quand elle jouit et bouillonne, cela donne les geyzers, cette respiration d’orque caché sous le sol, imprévisible et stupéfiante, on dit que des touristes imprudents se sont laissés prendre par les rejets de souffre, en sont morts brûlés, engloutis, que d’autres ont perdu un membre. Par moment, le nuage de gaz change d’orientation, au gré du vent, il fonce vers nous et nous avons à peine le temps de nous enfuir, mais le nuage n’est pas dangereux, il donne seulement à la montagne ces fumeroles blanches que l’on voit au loin.

Sol de Manana

La Terre est statue d’elle-même dans ces étendues déjà évoquées, où les boules de basalte ont été projetées depuis les volcans tout proches et sont restées là, refroidies, immobiles pour l’Eternité.

laguna colorada

La laguna colorada est d’une autre teinte, d’une autre nature, elle ne doit pas sa couleur rouge à un quelconque minerai mais aux micro-organismes qui se multiplient en elle se nourrissant de substances propices, ainsi passons-nous de la mort à la vie : tant de vie que lesdits micro-organismes, sortes de petites crevettes roses servent d’aliment de choix aux grands flamants roses qui se livrent en cette saison à leurs parades amoureuses. Au bord du lac, dans les ajoncs, fleurissent des nids dont certains contiennent des oeufs prêts à éclore. D’autres ont déjà éclot, engendrant ces oiseaux gauches et gris – ils n’ont pas encore mangé assez de crevettes roses pour prendre leur couleur d’adulte ! – que l’on voit s’ébrouer sur des ilôts près des rives. Avec le soir qui descend, se modifie la couleur du lac, le rouge migre vers les zones encore éclairées et demain matin, notre laguna colorada sera encore différente car vibrante sous les rayons du soleil du matin. C’est à ce moment-là que l’on me laissera quelques temps au bord de la rive opposée où je pourrai à loisir essayer de rendre ses roses, ses pourpres et ses blancs de titane.

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S’enfonçant dans le Sud-Lipiez

Après la pampa Colorado, étendue plate de terres salées où l’on exploite le bore (élément simple de symbole chimique B) sous la forme du borax, connu depuis l’Antiquité pour servir à blanchir les bijoux et la porcelaine, traversée par la rivière du même nom, si plate qu’elle donne lieu comme au désert à des mirages, nous atteindrons San Cristobal qui s’ennorgueillit d’être la capitale historique du Nord-Lipiez. Maisons basses et rues désertes, seulement peuplées de quelques chiens désoeuvrés. Au bord d’une de ces rues, le restaurant tout neuf qui nous accueille. La cuisinière a préparé spécialement pour nous un pique-machu, plat complet fait de bouts de saucisses chaudes mélangés à une salade de légumes variées, tomates, poivrons, pommes de terre, oignons. Un seul client est déjà là, employé des mines, qui nous salue. Dehors, le village est vide car tout le monde est au travail. A la mine. Qu’on voit scintiller là-bas au soleil, car c’est une mine d’argent à ciel ouvert. Jaelle est notre accompagnatrice. Elle nous dit que ce sont des compagnies canadienne et japonaise qui exploitent le site, que l’état bolivien a signé avec elles un contrat qui stipule que l’exploitation devra stopper lorsqu’une partie de la montagne aura disparu, mais ce seuil limite a depuis longtemps été dépassé. La moitié de la montagne est érasée. L’homme, qui a fini son repas, part et enfourche sa moto pour repartir au travail. Une équipe le remplace, mixte, hommes et femmes habillés de combinaisons à bandes phosphorescentes.

L’église de San Cristobal est un bâtiment sans grâce recouvert d’un toit de chaume, précédé par une entrée monumentale flanquée de deux tours pyramidales qui sont davantage dans un style inca que gothique. Nous en faisons le tour avant de reprendre la route, qui nous conduit le long de la rivière Alota, dont l’eau se répand dans la pampa comme un marécage accueillant pour les oiseaux et les mini-crustacés. Et pour les lamas aussi bien entendu. Qui paissent paisiblement, alternativement paissent et lèvent la tête pour nous regarder, nous, intrus curieux qui tenons à les photographier, et détournent la tête avec dédain, mépris ou simplement manque d’intérêt. Il y a là aussi nos premiers flamands roses qui se nourrissent de minuscules crevettes, et des mouettes dont nous observons d’une, le manège répétitif, qui semble peiner à voler face au vent mais en réalité se maintient volontairement en sur-place si tant est que l’on puisse parler de volonté chez une mouette, puis tout à coup plonge parce qu’elle a vu sans doute une infime proie à saisir, s’en saisit puis remonte et refait le même exercice.

En s’élevant encore, nous arrivons à des rochers rouges en forme de boules, souvent minées d’orifices, correspondant à autant d’explosions de la roche, qui est volcanique. Ces rochers cachent un magnifique canyon, celui de l’Anaconda, du nom de la rivière qui en effet serpente en contrebas très loin de nous, rivière comme un collier détaché qui tour à tour s’allume et s’éteint en fonction de l’angle du regard et du passage des nuages.

Puis la piste devient plus chaotique, du sable et des pierres, avant d’atteindre un autre canyon, moins profond, des roches rouges qui encadrent une laguna limpide, à peine perturbée de temps en temps par un léger souffle de vent, qui en profite alors pour incliner les roseaux, lieu paradisiaque, éco-système dont on devine la fragilité mais qui, fort heureusement, ne figure pas ou peu sur les cartes. Dans les rochers se prélassent les viscaches, sorte de gros lapins à longue queue apparentés au chinchilla, qui n’ont jamais connu ni prédateur ni humain maltraitant, et qui viendraient facilement vous manger dans la main. Ils se réveillent parfois et courent alors dans les rochers, se poursuivant les uns les autres en poussant des sifflements aigus comme le font nos marmottes alpines.

Ce soir-là, après avoir roulé autour de pans de roche étranges qui, de loin, donnaient l’impression d’être des maisons, des tours, des châteaux comme s’ils composaient une ville, et même plus précisément, nous dit notre accompagnatrice, une ville italienne, Florence par exemple et c’est la raison pour laquelle les gens de la région appellent cette configuration rocheuse  « Italia perdido », nous terminerons la journée à Mallcu – Villamar, village isolé au bord d’un lac, dont la population rêve à un avenir touristique, planifiant même de faire venir une faculté de tourisme. Evo n’a-t-il pas dit qu’il fallait encourager les jeunes à rester sur les lieux, développer une économie locale à base de tourisme au profit des locaux ?

La nuit tombe sur les quelques lamas qui s’apprêtent à connaître une nuit froide, à la température négative. Demain, nous aurons une journée plus spectaculaire encore, nous dit-on, avec toutes les lagunas que nous sommes venus chercher.

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Etape 4 : Potosi ou les origines du capitalisme mondialisé

Potosi est au sens propre extraordinaire. La ville la plus haute du monde (4000 mètres) s’étale au pied du Cerro Rico, le « mont riche », ainsi baptisé parce que du temps des Pizarre et des Cortes, on avait découvert là un phénoménal gisement d’argent. On raconte que l’Indien Hualpa, en 1545, alors qu’il faisait du feu pour griller ses aliments, avait vu fondre le sol devant lui. Il s’était alors dit – avidité, souci déjà de faire une bonne affaire ? – que cela allait plaire à « ceux qui venaient de loin », et de fait, cela leur plut, ô combien ! Le roi Charles-Quint envoya ses félicitations et Potosi devint la ville la plus grande et la plus riche du monde. En 1573, elle était plus peuplée que Séville, Madrid, Rome ou Paris. Une société s’y installa, « riche et déréglée » comme dit Eduardo Galeano. Salons, estrades, théâtres s’y multiplièrent, et les églises bien entendu, dont il fut compté jusqu’à quatre-vingts.

Le cerro rico

Nous arrivons à Potosi depuis Sucre, le 17 septembre, par un car public dont les autres passagers sont des hommes et des femmes tous probablement travailleurs des mines, les femmes en jupe colorée et chapeau noir, rejoignant leur village ou leur lotissement sur le haut plateau désertique où se profilent usines et installations minières. Nous sommes à quatre mille mètres, atteints après deux heures de route (une route parfaitement asphaltée), à l’issue d’une montée brève qui laisse le voyageur avec des battements dans la tête et comme une vague inquiétude : comment va-t-il supporter une telle altitude (Sucre n’était qu’à 2800 mètres) ? Lorsque le car s’arrête, tout en haut de la ville, après avoir tout à coup basculé d’un monde aride vers un univers peuplé, cela nous permet de découvrir une large cuvette rougeoyante, un éventail de maisons rouges à flan de colline, rues taillées au cordeau, immeubles vus au loin également rouges, audaces architecturales comme cette arche qui domine le quartier à la façon d’un arc de triomphe géant alors qu’il s’agit peut-être seulement d’un super-marché ultra-moderne (après vérification, il s’agit d’une tour d’observation (mirador) pour touristes). Pour nous, touristes (au nombre de quatre, les deux autres étant un couple d’américains), le car ira plus loin, vers cette gigantesque halle surmontée d’un dôme rouge d’où partent les bus vers toutes les destinations du pays, voire de plus loin (Pérou, Chili, Argentine…) et de là nous devrons attendre un taxi pour nous mener vers le centre historique, la ville coloniale, ses maisons colorées avec terrasses de bois sculpté, ses églises baroques trop décorées, une place d’armes où sont rassemblés de vieux canons des guerres d’autrefois, jusqu’aux années trente quand la Bolivie dut s’affronter au Paraguay voisin, la fameuse Casa de la Moneda où furent frappées les pièces de huit, ancêtres des dollars, le couvent Santa Teresa – tout près de l’hôtel – où les carmélites se flagellaient au temps « glorieux » de la Religion toute puissante (il fallait bien tenter de gommer les multiples péchés et horreurs commis par des colons avides et peu soucieux des droits des indigènes) – on dit qu’il en reste, elles seraient huit à se morfondre encore au fond de ces bâtiments dont les murs épais ne laissent même pas passer la chaleur du jour.

C. était passée par là il y a vingt-cinq ans, elle ne reconnaît plus rien, à l’époque les maisons des mineurs étaient faites de briques en terre cuite, il n’y avait pas pour ainsi dire de rues mais des sentes sinueuses entre les abris sans eau potable alors qu’aujourd’hui tout laisse à penser que l’on a approvisionné en eau les quartiers de la ville autrefois les plus pauvres. En vingt-cinq ans, la Bolivie a changé terriblement, peut-être le doit-elle au gouvernement d’Evo Morales, élu président il y a quinze ans et qui, aujourd’hui, en dépit de sa propre constitution, renouvelle sa candidature pour un quatrième mandat. Les bords des routes, les murs des usines et des entrepôts recouverts d’affiches et de slogan Evo presidente 20-25 semblentl’affirmer(mais tout le monde n’est pas de cet avis, semble-t-il, les autres candidats s’en prenant aux soupçons de corruption).

En route vers Potosi: les mines de Pulacayo

Potosi n’est pas seulement extraordinaire par sa position géographique et sa population ouvrière, elle l’est aussi comme berceau du capitalisme mondialisé. Car aussitôt faite la découverte de l’argent, le colonisateur espagnol se mit à battre monnaie, et les premières pièces envahirent le monde. C’était une vraie monnaie internationale qui concurrençait alors le thaler autrichien, et le Roi d’Espagne pouvait s’enrichir directement de cette manne qui lui tombait du ciel, les autres rois qui l’entouraient en Europe se pâmant devant cette possibilité de commerce d’un genre nouveau qui leur permettait d’écouler leurs marchandises vers une Espagne devenue folle de consommation. Or ces pièces venaient toutes, à l’origine, de ce Cerro Rico après être passées par l’antre monstrueuse de la Casa de la Moneda où des Indiens autochtones puis des esclaves venus d’Afrique fondaient l’argent et le récupéraient en lingots qui étaient ensuite laminés avant d’être découpés pour fournir lesdites pièces. 6000 pièces par jour pour chacun de ces esclaves… La Casa de la Moneda se visite aujourd’hui. C’est une visite passionnante, surtout si l’on est guidé dans un français chantant par une aimable guide quechua. La Casa a fonctionné de 1575 à 1951. Notre fière guide nous montre les premiers centavos et pesos, lesquels obéissaient au système octal, ainsi que la fameuse pièce de huit, celle qui est à l’origine du dollar (quand je vous disais que nous étions au berceau du capitalisme!). Il se pourrait même que le symbôle du dollar vienne de la marque apposée sur la pièce après que d’autres centres de fabrication se soient fait jour comme Lima ou Mexico. A Potosi, la marque consistait dans les lettres PTSI qui, lorsqu’on les superpose laissent apparaître surtout le S et le I, les autres lettres se confondant avec ces deux-ci, ce qui donne un S barré verticalement par un I, autrement dit… notre dollar usuel ! (C’est en tout cas une hypothèse possible). Notre guide nous montre les monstrueux laminoirs qui furent installé au XVIIème siècle : jusque là, les travailleurs frappaient les pièces à la main, une à une, en donnant un coup de marteau, mais plus tard, pour améliorer le rendement, on fit venir à grands frais d’Angleterre et en pièces détachées, ces énormes roues et rouages qui servent à compresser le métal et à le découper, la force n’étant plus celle du poignet mais celle des petits chevaux à l’étage du dessous qui entraînent la grande roue qui communique son mouvement aux rouages de la machine. Tant de force déployée, tant de mécanique robuste, tant d’efforts mis pour déplacer ces pièces de bois depuis le port de Buenos-Aires où elles arrivaient, les transporter à dos de cheval et même à dos d’homme en franchissant la pampa et les premiers plateaux andins pour aboutir à toutes ces minuscules pièces d’argent (recelant quelques pourcents de cuivre), qui sont le symbole d’un système économique qui n’a cessé de croître et nous enserre encore aujourd’hui et, semble-t-il, pour bien longtemps encore… Et puis pas seulement cette force et ces machines mais surtout ces millions de cadavres d’indigènes puis quand il n’y eut plus assez d’indigènes, d’esclaves embarqués depuis Ouidah, grande porte de l’envoi des Africains vers l’Amérique, sur lesquels se fonde ce système. « En trois siècles, la riche Potosi anéantit, selon Josiah Conder, huit millions de vies humaines » (E. Galeano, les veines ouvertes de l’Amérique Latine, p.59).

un laminoir (Casa de la Moneda)

Dans le premier tome du Capital, Karl Marx – cité par Eduardo Galéano – écrit : « La découverte des gisements d’or et d’argent en Amérique, la croisade d’extermination, d’esclavagisme et d’ensevelissement dans les mines de la population aborigène, le commencement de la conquête et le pillage des Indes Orientales, la transformation du continent africain en terrain de chasse d’esclaves noirs sont autant de faits qui annoncent l’ère de production capitaliste ».

On peut visiter de nos jours des mines en activité (qui n’exploitent plus seulement l’argent mais aussi l’étain), se faire balader en touristes au milieu des conditions toujours horribles dans lesquelles vivent les mineurs, vous n’en serez quitte que de quelques bolivianos et d’une offrande d’alcool pure aux mineurs (c’est la rétribution qu’ils demandent) mais nous n’avons pas essayé.

On pourrait croire que c’en est fini de toute cette exploitation (les mines s’épuisent bien un jour) mais en réalité, cela continue très fort et l’on découvre encore des gisements, comme celui, à l’air libre, de San Cristobal, où nous irons un peu plus tard, qui fait scintiller des bandes d’argent au loin, sur la montagne, qu’on ne saurait confondre avec des traces de neige.

vieille rue de Potosi
femmes de Potosi
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