S’enfonçant dans le Sud-Lipiez

Après la pampa Colorado, étendue plate de terres salées où l’on exploite le bore (élément simple de symbole chimique B) sous la forme du borax, connu depuis l’Antiquité pour servir à blanchir les bijoux et la porcelaine, traversée par la rivière du même nom, si plate qu’elle donne lieu comme au désert à des mirages, nous atteindrons San Cristobal qui s’ennorgueillit d’être la capitale historique du Nord-Lipiez. Maisons basses et rues désertes, seulement peuplées de quelques chiens désoeuvrés. Au bord d’une de ces rues, le restaurant tout neuf qui nous accueille. La cuisinière a préparé spécialement pour nous un pique-machu, plat complet fait de bouts de saucisses chaudes mélangés à une salade de légumes variées, tomates, poivrons, pommes de terre, oignons. Un seul client est déjà là, employé des mines, qui nous salue. Dehors, le village est vide car tout le monde est au travail. A la mine. Qu’on voit scintiller là-bas au soleil, car c’est une mine d’argent à ciel ouvert. Jaelle est notre accompagnatrice. Elle nous dit que ce sont des compagnies canadienne et japonaise qui exploitent le site, que l’état bolivien a signé avec elles un contrat qui stipule que l’exploitation devra stopper lorsqu’une partie de la montagne aura disparu, mais ce seuil limite a depuis longtemps été dépassé. La moitié de la montagne est érasée. L’homme, qui a fini son repas, part et enfourche sa moto pour repartir au travail. Une équipe le remplace, mixte, hommes et femmes habillés de combinaisons à bandes phosphorescentes.

L’église de San Cristobal est un bâtiment sans grâce recouvert d’un toit de chaume, précédé par une entrée monumentale flanquée de deux tours pyramidales qui sont davantage dans un style inca que gothique. Nous en faisons le tour avant de reprendre la route, qui nous conduit le long de la rivière Alota, dont l’eau se répand dans la pampa comme un marécage accueillant pour les oiseaux et les mini-crustacés. Et pour les lamas aussi bien entendu. Qui paissent paisiblement, alternativement paissent et lèvent la tête pour nous regarder, nous, intrus curieux qui tenons à les photographier, et détournent la tête avec dédain, mépris ou simplement manque d’intérêt. Il y a là aussi nos premiers flamands roses qui se nourrissent de minuscules crevettes, et des mouettes dont nous observons d’une, le manège répétitif, qui semble peiner à voler face au vent mais en réalité se maintient volontairement en sur-place si tant est que l’on puisse parler de volonté chez une mouette, puis tout à coup plonge parce qu’elle a vu sans doute une infime proie à saisir, s’en saisit puis remonte et refait le même exercice.

En s’élevant encore, nous arrivons à des rochers rouges en forme de boules, souvent minées d’orifices, correspondant à autant d’explosions de la roche, qui est volcanique. Ces rochers cachent un magnifique canyon, celui de l’Anaconda, du nom de la rivière qui en effet serpente en contrebas très loin de nous, rivière comme un collier détaché qui tour à tour s’allume et s’éteint en fonction de l’angle du regard et du passage des nuages.

Puis la piste devient plus chaotique, du sable et des pierres, avant d’atteindre un autre canyon, moins profond, des roches rouges qui encadrent une laguna limpide, à peine perturbée de temps en temps par un léger souffle de vent, qui en profite alors pour incliner les roseaux, lieu paradisiaque, éco-système dont on devine la fragilité mais qui, fort heureusement, ne figure pas ou peu sur les cartes. Dans les rochers se prélassent les viscaches, sorte de gros lapins à longue queue apparentés au chinchilla, qui n’ont jamais connu ni prédateur ni humain maltraitant, et qui viendraient facilement vous manger dans la main. Ils se réveillent parfois et courent alors dans les rochers, se poursuivant les uns les autres en poussant des sifflements aigus comme le font nos marmottes alpines.

Ce soir-là, après avoir roulé autour de pans de roche étranges qui, de loin, donnaient l’impression d’être des maisons, des tours, des châteaux comme s’ils composaient une ville, et même plus précisément, nous dit notre accompagnatrice, une ville italienne, Florence par exemple et c’est la raison pour laquelle les gens de la région appellent cette configuration rocheuse  « Italia perdido », nous terminerons la journée à Mallcu – Villamar, village isolé au bord d’un lac, dont la population rêve à un avenir touristique, planifiant même de faire venir une faculté de tourisme. Evo n’a-t-il pas dit qu’il fallait encourager les jeunes à rester sur les lieux, développer une économie locale à base de tourisme au profit des locaux ?

La nuit tombe sur les quelques lamas qui s’apprêtent à connaître une nuit froide, à la température négative. Demain, nous aurons une journée plus spectaculaire encore, nous dit-on, avec toutes les lagunas que nous sommes venus chercher.

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Un commentaire pour S’enfonçant dans le Sud-Lipiez

  1. l'effronté dit :

    Quelles superbes vues ! On admire les sculptures naturelles à l’étrange beauté et on tremble pour les lamas, flamants et autres viscaches, à l’idée qu’une industrie touristique s’empare de ces lieux, en sachant que les erreurs commises ailleurs n’empêcheront pas les Boliviens de vouloir en faire eux-mêmes l’expérience…

    J'aime

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