Journal de voyage en Bolivie: à l’assaut des cols à 5000 mètres

Ne restait que l’apothéose, l’ultime chemin à accomplir, la Cordillère Royale, à marcher entre ses lagunas et ses pics noirs et blancs, courant après lamas et alpagas, se faisant exploser le souffle à cinq mille mètres d’altitude, campant sous les neiges, grimpant à l’assaut des moraines, déserts jaunes et rouges jamais piquetés de la moindre herbe, regarder l’onde qui vibre à la brise légère du matin quand deux canards seulement mettent des rides sur l’eau glaciale…

Cela voulait dire aussi éclaircir l’horizon : allais-je pouvoir seulement gravir ces cols, marcher toutes ces heures alors qu’au soir, à 4700 mètres, le bivouac permettait si peu de sommeil ? (à cette altitude, on a peine à dormir : dès qu’on s’endort, on s’étouffe, on est réveillé en sursaut par l’urgence de respirer un grand coup, puis on se rendort et c’est de nouveau la même urgence qui se rappelle à nous, si bien que l’on ne dort qu’à peine et que l’on attend impatiemment l’aube qui nous libérera de cette angoisse du non-sommeil). Mes limites furent fixées : je ne franchirais pas deux cols à 5000 mètres par jour, je ne dépasserais pas les 5000, contrairement à C. qui, elle, irait de son plein rythme marcher et même voler de col en col et même jusqu’au sommet du Pic Austria. Nous eûmes ainsi chacun notre guide, Jaime pour elle, Pepe Lucho pour moi. J’avais ainsi le guide le plus expérimenté des deux et je pouvais compter sur lui, sur son attention de chaque instant, sur son aide dans les passages difficiles, mais rassurez-vous : il ne m’a quand même pas porté sur son dos ! Les barrières d’une vallée à l’autre, il fallait bien que je les franchisse et si elles ne faisaient pas 5000 mètres pour moi, elles en faisaient bien 4900 ! Mais tout l’art de mon guide fut de me faire faire des détours, d’aller chercher la vague là où elle était moins haute, de me mener par des pistes déviées, de contourner l’obstacle en somme plutôt que de l’affronter de face.

Sur mon carnet de notes, j’ai écrit : « Dur de trekker à plus de 4700 mètres, de dormir à cette altitude, j’ai pris mon parti de dire à tous que je ne marcherai qu’à mon propre rythme. C’est un rythme très lent, mais qu’y faire ? A l’arrivée de chaque étape, je retrouve la petite équipe et tout se passe bien. Il ne me reste plus beaucoup d’années à faire ce genre d’aventures : j’apprends que les guides d’Altaï ne prennent plus les randonneurs au-delà de 75 ans… Dommage, car on arrive encore, même à cet âge, à faire abstraction des désagréments du voyage (fatigue, altitude, perte de souffle) pour admirer les sublimes paysages de montagne. Le premier soir, nous bivouaquons au-dessus de la lagune des oiseaux (laguna ajwani en aymara). Bien sûr le premier plan est un peu gâché par une pelleteuse (l’Etat veut faire des lagunes des bassins de retenue) mais de l’autre côté de la pelleteuse, le lac très froid frissonne à peine et les seuls bruits que l’on entend sont les cancanements d’un couple de canards. Sur la rive opposée, un troupeau silencieux défile, vague irisée de marron et de blanc : un ensemble de lamas mené par un berger. Quand le soleil disparaît derrière un cumulus de beau temps on a tout à coup très froid et on relève le col de la doudoune. L’air est cristallin. En venant, sur mon chemin « facile », je voyais en me retournant le vaste altiplano qui nourrit le peuple bolivien. Il est assez unique de voir une si vaste plaine s’arrêter net aux premiers contreforts d’une chaîne de hautes montagnes ».

le petit point sur le chemin, oui, c’est bien votre serviteur

Le lendemain, c’était un peu plus difficile entre la laguna ajwani et la laguna jurikhota. Il fallait monter au-dessus du campement jusqu’à 4900 mètres puis partir sur la droite – tandis que C. et son guide partaient vers la gauche pour attaquer de front le paso Milluni – pour franchir un col dans une zone désertique où ne poussaient dans le sable que quelques ajoncs, atteindre l’altitude maximum avant de redescendre dans une étroite vallée par un de ces chemins à flanc de moraine que je n’affectionne pas particulièrement à cause de leur étroitesse, du risque de glisser sur leur substrat sablonneux d’autant qu’ils dominent en général une pente très raide dont on se demande comment on en ressortirait s’il nous advenait de trébucher. Mais au bas, la troupe se reformait à l’heure du pique-nique et dans l’après-midi, une deuxième fois, l’ascension d’un col et la descente qui s’en suit de l’autre côté, dominant cette fois la fameuse lagune miroir au pied du pic Condoriri. En un éclair juste le temps de penser que ce lac, de si haut ressemble un peu à celui de Maloja, dans l’Engadine suisse, surtout quand on voit ce dernier comme il est vu dans le très beau film d’Olivier Assayas, « Sils Maria » avec Juliette Binoche, histoire de perdition en haut des Alpes, le serpent en moins (ce fameux phénomène atmosphérique qui est le centre du film) à moins que, sait-on jamais, une sorte de serpent nuageux puisse aussi s’étirer entre ces fastueux pics des Andes. Et justement, le temps se gâte, un peu de grêle en bas nous accueille mais, le ciel bleu revenant, c’est l’occasion, malgré le froid, de tenter une nouvelle aquarelle.

la laguna chiarkhota – copyright A.L.

Je note dans mon carnet que la nuit fut difficile, « avec un vent menaçant d’emporter la tente ». « Souffle court, difficulté à s’endormir. Hallucinations. Fantasmes. Heureusement, le corps de C. dort à mon côté, je peux au mois rêver d’elle. Si elle se réveille, je peux la serrer dans mes bras, et sentir sa présence au travers des duvets ».

La troisième étape menait de la Jurikhota à la Chiarkhota (lagune noire), contournant en quelque sorte le pic Condoriri pour atteindre un autre point de vue, où il avoisine d’autres sommets magnifiques comme le Pequeño Alpamayo (que les bons alpinistes peuvent gravir assez aisément, ce qui, paraît-il, permet d’avoir une vue surprenante non seulement sur les sommets environnants mais aussi d’un côté sur l’Altiplano et de l’autre sur les Yungas, ce début de forêt tropicale côté Amazonie, qui commence tout de suite au pied du massif mais à l’est). C. survolait l’étape, pouvant même admirer une autre laguna, que, moi, je n’ai pas vue, la laguna congelada (!) qui indique par son seul nom dans quel univers pétrifié l’on se trouve, les montagnes ne tombant dans le lac que pour en briser la glace en quelque sorte… J’éprouvais beaucoup de plaisir à la retrouver en fin de balade, moi venant du bas, parfois arrivant avant elle et dans ce cas l’attendant à moitié effondré sur un matelas de la pièce en dur d’une sorte de lodge (c’est comme ça qu’on aurait nommé l’abri sous d’autres cieux, au Népal par exemple, mais ici?) où notre cuisinière, Marisol, préparait les repas et où nous les prenions, le soir vers 18h30 et le matin, dès 8h, et elle arrivant d’en haut comme un ange qui, lorsque c’était moi qui arrivais plus tard, venait m’attendre les bras ouverts sur ma route.

« Encore une nuit bien fraîche, ai-je écrit sur mon carnet, un diamox léger m’aide à supprimer les effets de l’altitude mais ne suffit pas totalement à m’enlever mon manque de souffle au moment où je m’endors. Durant l’un de mes réveils, j’entends la bourrasque fouetter la tente et la pluie s’abattre en rafales.

Mais au matin, ô merveille, les sommets alentour apparaissent blanchis sous la neige. Nous sommes seuls au milieu de ce paysage bouleversant de pureté et d’harmonie ».

Une petite barque remue à peine de temps en temps sous les frissons du vent, amarrée là pour servir sans doute à quelque pêcheur de truites des glaciers, et deux canards – encore – s’amusent à tracer sur l’eau les ronds et les « V » de trajectoires qui semblent écrites d’avance comme parties intégrantes d’un tout qui englobe eaux et glaciers, pics abrupts et moraines, univers et singularités en quoi consistent nos présences observantes. Me reviennent en mémoire les reproches amicaux faits par ceux et celles qui s’inscrivent dans la mouvance actuelle des « anti-voyage », leurs arguments me semblent alors dérisoires car ils n’empêcheront jamais personne d’aller rechercher l’absolue beauté et l’absolue pureté que l’on ne trouve qu’en quelques endroits du monde.

Nous partons en nous séparant de nouveau, C. et moi, elle a encore un col à son programme alors que moi, je n’ai qu’à me laisser descendre doucement au long d’une piste vers notre ultime lieu d’étape : le petit village de Tuni, qui renferme une petite dizaine d’habitations dont certaines sont transformées en gîtes pour des touristes comme nous, qui viendront voir comment l’on soigne les lamas et comment l’on tisse la laine d’alpaga.

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6 commentaires pour Journal de voyage en Bolivie: à l’assaut des cols à 5000 mètres

  1. l'effronté dit :

    Comme d’habitude, tu nous fais vivre tes émotions… au point qu’on manque de souffle, par moments. Beau trek. On voudrait qu’il n’ait pas de fin !

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  2. Debra dit :

    De très belles images, avec l’aquarelle, merci. Oui, c’est un beau coin, mais en vraie femme contrariante, je trouve qu’il est difficile de trouver un endroit aussi majestueux, « pur », harmonieux, que le plateau d’Emparis, entre Besse et Mizoëns, avec les pistes pour y accéder. On s’y croirait… en Bolivie, d’ailleurs.
    Je n’irai jamais dans la Cordillère maintenant, c’est trop tard, et le goût du voyage m’a grandement quitté ces dernières années, comme je vous l’ai déjà dit. Mais je n’ai jamais eu la force physique de faire ce type de randonnée, de toute façon, même plus jeune, donc, ça m’est plus facile de « laisser partir » le rêve de quelque chose que je ne perds pas, ne l’ayant jamais eu. C’est un sacré avantage à mes yeux maintenant.
    Ça me rappelle le jour où j’ai raconté à un certain monsieur qui était routier/commércial l’immense plaisir (d’être puissante et libre…) que j’avais sur une route de montagne à sortir d’une épingle à cheveux en appuyant sur l’accélérateur pour coller bien à la courbe, et le sensation grisante que ça me donnait, plutôt que de foncer à 200km/h sur l’autoroute. Il m’avait fait les yeux ronds et gros, n’ayant rien compris, je suppose…
    Reprenez bien votre souffle, avant de reprendre les récits ; je dois rattraper, de toute façon. 😉

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  3. Breuning Liliane dit :

    Je suis SI contente pour vous que vous puissiez encore faire ce merveilleux voyage et que vous ayiez la grande chance d’avoir une compagne. Le bon dieu vous gâte! Je ne sais pas si vous vous souvenez de moi, mais cet été, étant assez désespérée à cause de la canicule, je m’étais adressée à vous. Je ne sais s’il y a un lien de cause à effet, mais depuis, j’ai pris la décision de déménager dans une petite ville minière des Vosges, Sainte Marie-aux-Mines. Je tenais à ce que vous le sachiez. Je suis de tout coeur avec vous et admire beaucoup votre courage et votre endurance. Liliane B.

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