Etape 4 : Potosi ou les origines du capitalisme mondialisé

Potosi est au sens propre extraordinaire. La ville la plus haute du monde (4000 mètres) s’étale au pied du Cerro Rico, le « mont riche », ainsi baptisé parce que du temps des Pizarre et des Cortes, on avait découvert là un phénoménal gisement d’argent. On raconte que l’Indien Hualpa, en 1545, alors qu’il faisait du feu pour griller ses aliments, avait vu fondre le sol devant lui. Il s’était alors dit – avidité, souci déjà de faire une bonne affaire ? – que cela allait plaire à « ceux qui venaient de loin », et de fait, cela leur plut, ô combien ! Le roi Charles-Quint envoya ses félicitations et Potosi devint la ville la plus grande et la plus riche du monde. En 1573, elle était plus peuplée que Séville, Madrid, Rome ou Paris. Une société s’y installa, « riche et déréglée » comme dit Eduardo Galeano. Salons, estrades, théâtres s’y multiplièrent, et les églises bien entendu, dont il fut compté jusqu’à quatre-vingts.

Le cerro rico

Nous arrivons à Potosi depuis Sucre, le 17 septembre, par un car public dont les autres passagers sont des hommes et des femmes tous probablement travailleurs des mines, les femmes en jupe colorée et chapeau noir, rejoignant leur village ou leur lotissement sur le haut plateau désertique où se profilent usines et installations minières. Nous sommes à quatre mille mètres, atteints après deux heures de route (une route parfaitement asphaltée), à l’issue d’une montée brève qui laisse le voyageur avec des battements dans la tête et comme une vague inquiétude : comment va-t-il supporter une telle altitude (Sucre n’était qu’à 2800 mètres) ? Lorsque le car s’arrête, tout en haut de la ville, après avoir tout à coup basculé d’un monde aride vers un univers peuplé, cela nous permet de découvrir une large cuvette rougeoyante, un éventail de maisons rouges à flan de colline, rues taillées au cordeau, immeubles vus au loin également rouges, audaces architecturales comme cette arche qui domine le quartier à la façon d’un arc de triomphe géant alors qu’il s’agit peut-être seulement d’un super-marché ultra-moderne (après vérification, il s’agit d’une tour d’observation (mirador) pour touristes). Pour nous, touristes (au nombre de quatre, les deux autres étant un couple d’américains), le car ira plus loin, vers cette gigantesque halle surmontée d’un dôme rouge d’où partent les bus vers toutes les destinations du pays, voire de plus loin (Pérou, Chili, Argentine…) et de là nous devrons attendre un taxi pour nous mener vers le centre historique, la ville coloniale, ses maisons colorées avec terrasses de bois sculpté, ses églises baroques trop décorées, une place d’armes où sont rassemblés de vieux canons des guerres d’autrefois, jusqu’aux années trente quand la Bolivie dut s’affronter au Paraguay voisin, la fameuse Casa de la Moneda où furent frappées les pièces de huit, ancêtres des dollars, le couvent Santa Teresa – tout près de l’hôtel – où les carmélites se flagellaient au temps « glorieux » de la Religion toute puissante (il fallait bien tenter de gommer les multiples péchés et horreurs commis par des colons avides et peu soucieux des droits des indigènes) – on dit qu’il en reste, elles seraient huit à se morfondre encore au fond de ces bâtiments dont les murs épais ne laissent même pas passer la chaleur du jour.

C. était passée par là il y a vingt-cinq ans, elle ne reconnaît plus rien, à l’époque les maisons des mineurs étaient faites de briques en terre cuite, il n’y avait pas pour ainsi dire de rues mais des sentes sinueuses entre les abris sans eau potable alors qu’aujourd’hui tout laisse à penser que l’on a approvisionné en eau les quartiers de la ville autrefois les plus pauvres. En vingt-cinq ans, la Bolivie a changé terriblement, peut-être le doit-elle au gouvernement d’Evo Morales, élu président il y a quinze ans et qui, aujourd’hui, en dépit de sa propre constitution, renouvelle sa candidature pour un quatrième mandat. Les bords des routes, les murs des usines et des entrepôts recouverts d’affiches et de slogan Evo presidente 20-25 semblentl’affirmer(mais tout le monde n’est pas de cet avis, semble-t-il, les autres candidats s’en prenant aux soupçons de corruption).

En route vers Potosi: les mines de Pulacayo

Potosi n’est pas seulement extraordinaire par sa position géographique et sa population ouvrière, elle l’est aussi comme berceau du capitalisme mondialisé. Car aussitôt faite la découverte de l’argent, le colonisateur espagnol se mit à battre monnaie, et les premières pièces envahirent le monde. C’était une vraie monnaie internationale qui concurrençait alors le thaler autrichien, et le Roi d’Espagne pouvait s’enrichir directement de cette manne qui lui tombait du ciel, les autres rois qui l’entouraient en Europe se pâmant devant cette possibilité de commerce d’un genre nouveau qui leur permettait d’écouler leurs marchandises vers une Espagne devenue folle de consommation. Or ces pièces venaient toutes, à l’origine, de ce Cerro Rico après être passées par l’antre monstrueuse de la Casa de la Moneda où des Indiens autochtones puis des esclaves venus d’Afrique fondaient l’argent et le récupéraient en lingots qui étaient ensuite laminés avant d’être découpés pour fournir lesdites pièces. 6000 pièces par jour pour chacun de ces esclaves… La Casa de la Moneda se visite aujourd’hui. C’est une visite passionnante, surtout si l’on est guidé dans un français chantant par une aimable guide quechua. La Casa a fonctionné de 1575 à 1951. Notre fière guide nous montre les premiers centavos et pesos, lesquels obéissaient au système octal, ainsi que la fameuse pièce de huit, celle qui est à l’origine du dollar (quand je vous disais que nous étions au berceau du capitalisme!). Il se pourrait même que le symbôle du dollar vienne de la marque apposée sur la pièce après que d’autres centres de fabrication se soient fait jour comme Lima ou Mexico. A Potosi, la marque consistait dans les lettres PTSI qui, lorsqu’on les superpose laissent apparaître surtout le S et le I, les autres lettres se confondant avec ces deux-ci, ce qui donne un S barré verticalement par un I, autrement dit… notre dollar usuel ! (C’est en tout cas une hypothèse possible). Notre guide nous montre les monstrueux laminoirs qui furent installé au XVIIème siècle : jusque là, les travailleurs frappaient les pièces à la main, une à une, en donnant un coup de marteau, mais plus tard, pour améliorer le rendement, on fit venir à grands frais d’Angleterre et en pièces détachées, ces énormes roues et rouages qui servent à compresser le métal et à le découper, la force n’étant plus celle du poignet mais celle des petits chevaux à l’étage du dessous qui entraînent la grande roue qui communique son mouvement aux rouages de la machine. Tant de force déployée, tant de mécanique robuste, tant d’efforts mis pour déplacer ces pièces de bois depuis le port de Buenos-Aires où elles arrivaient, les transporter à dos de cheval et même à dos d’homme en franchissant la pampa et les premiers plateaux andins pour aboutir à toutes ces minuscules pièces d’argent (recelant quelques pourcents de cuivre), qui sont le symbole d’un système économique qui n’a cessé de croître et nous enserre encore aujourd’hui et, semble-t-il, pour bien longtemps encore… Et puis pas seulement cette force et ces machines mais surtout ces millions de cadavres d’indigènes puis quand il n’y eut plus assez d’indigènes, d’esclaves embarqués depuis Ouidah, grande porte de l’envoi des Africains vers l’Amérique, sur lesquels se fonde ce système. « En trois siècles, la riche Potosi anéantit, selon Josiah Conder, huit millions de vies humaines » (E. Galeano, les veines ouvertes de l’Amérique Latine, p.59).

un laminoir (Casa de la Moneda)

Dans le premier tome du Capital, Karl Marx – cité par Eduardo Galéano – écrit : « La découverte des gisements d’or et d’argent en Amérique, la croisade d’extermination, d’esclavagisme et d’ensevelissement dans les mines de la population aborigène, le commencement de la conquête et le pillage des Indes Orientales, la transformation du continent africain en terrain de chasse d’esclaves noirs sont autant de faits qui annoncent l’ère de production capitaliste ».

On peut visiter de nos jours des mines en activité (qui n’exploitent plus seulement l’argent mais aussi l’étain), se faire balader en touristes au milieu des conditions toujours horribles dans lesquelles vivent les mineurs, vous n’en serez quitte que de quelques bolivianos et d’une offrande d’alcool pure aux mineurs (c’est la rétribution qu’ils demandent) mais nous n’avons pas essayé.

On pourrait croire que c’en est fini de toute cette exploitation (les mines s’épuisent bien un jour) mais en réalité, cela continue très fort et l’on découvre encore des gisements, comme celui, à l’air libre, de San Cristobal, où nous irons un peu plus tard, qui fait scintiller des bandes d’argent au loin, sur la montagne, qu’on ne saurait confondre avec des traces de neige.

vieille rue de Potosi
femmes de Potosi
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7 commentaires pour Etape 4 : Potosi ou les origines du capitalisme mondialisé

  1. l'effronté dit :

    Merci pour ce très instructif voyage aux origines de l’économie mondiale et son corrélat historique, l’esclavagisme institutionnalisé…
    Merci de rappeler les millions d’hommes qui sont morts à Potosi et de n’avoir pas sacrifié à la coutume touristique des offrandes faites aux mineurs.
    Merci enfin, pour ce billet très émouvant.

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  2. Debra dit :

    J’ai eu du mal à tout finir sereinement… tellement j’étais en colère au tout début, déjà.
    Votre penchant ardent pour porter la chemise de bure (ou la flagellation ?) me mystifie. Cela ne vous agrandit pas.
    On dirait que vous voulez gober la propagande grossière actuelle sur notre histoire qu' »on » nous sort dans le but d’attiser notre… culpabilité, notre.. pitié, notre indignation, bref, le lot des bons sentiments dégoulinants… de salon, dans l’ensemble. Pour notre permettre de nous rouler, du matin au soir, dans la culpabilité, et même.. d’en jouir, en nous convaincant que nous sommes… de belles âmes.
    L’esclavage sur le continent africain était pratiqué par les Arabes bien avant que les petits blancs européens arrivent. Les Arabes ne se gênaient pas pour embarquer les Noirs en esclavage. L’Homme (et oui, même les indigènes, comme ils sont des hommes…) a un penchant pour l’esclavage. Cela coule dans ses veines depuis belle lurette. Qui sait… c’est peut-être même.. naturel ? (A faire remarquer que la Fourmi, qui a une organisation sociale.. exemplaire, ne se gêne pas pour pratiquer l’esclavage non plus..à méditer.)
    Certes, l’industrialisation, en multipliant le rendement, a multiplié la souffrance du rendement.
    J’aime bien Rousseau, mais le dossier du « sauvage noble », décliné à la sauce moderne de « l’indigène noble » n’a pas la cotte chez moi (et je crois comprendre que c’est une corruption de la pensée de Rousseau, qui était un génie très complexe).
    Et je crois que le capitalisme a bon dos. Je crois que la vie dans la Rome républicaine, par exemple, devait être terriblement éprouvante (rappel… il y avait des esclaves dans la Rome républicaine, et elles étaient traitées de manière variée). Ne parlons même pas de la démocratie athénienne, car Athènes, tout en étant une.. démocratie, avait bel et bien des aspirations impérialistes, et n’avait pas d’état d’âmes pour avoir des esclaves non plus qui avaient un statut bien moins enviable que les esclaves romains, dans l’ensemble.
    Non, le capitalisme moderne a trop bon dos pour nos petites âmes, et nos petites têtes à l’heure actuelle.
    En passant, l’afflux de tout cet argent, et toutes ces pièces dans l’économie espagnole, et dans l’Europe a fortement déstabilisé les états, et leurs économies, et conduit à la guerre..en Europe.
    Tout… se paie… à la longue. Dieu finit par reconnaître les siens, même si Son temps n’est pas le nôtre. Comme il est écrit que les pères ont mangé du raisin vert, et que les dents de leurs fils sont avariées, et bien… les conséquences arrivent plus tard que nous l’aimerions, avec notre sens assez… puéril et inconséquent de la justice…mais elles finissent par arriver…

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    • alainlecomte dit :

      vous ressassez toujours les mêmes choses (j’alllais dire « aneries ») comme s’il fallait toujours que vous vous rassuriez, en vous prouvant que vous êtes toujours du bon côté. Si l’esclavage a été inventé bien avant les espagnols… alors tout va bien, ils avaient raison d’y recourir. Si l’Athènes démocratique l’était bien peu, alors le capitalisme est absout de ses péchés et ainsi de suite..; Ce que je raconte dans ce billet, ce sont des faits, rien de plus, à vous d’en faire ce que vous voulez.

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      • Debra dit :

        C’est quand même drôle que l’esprit.. judeo-chrétien ? continue son travail de rouleau compresseur en Occident depuis des lustres, poussant la modernité à chercher toujours plus de personnes… à « libérer », sans se poser des questions sur le rôle très lourd de cet héritage judeo-chrétien dans leur actualité, et en détachant l’actualité du passé.
        Et je me demande combien il est.. judicieux ? clément ? désintéressé ? de proclamer que des vies ont été détruites. Qui… est servi par le besoin de proclamer officiellement que les vies ont été détruites ? Ne parvient-on pas à comprendre combien cette proclamation bien pensante, loin de donner de la dignité aux personnes concernées, les enferme dans un rôle de victime.. impuissante. Il faut se méfier de son désir d’assigner l’autre à l’impuissance. Ce n’est pas si… gentil ? juste ? judicieux ? que ça.
        Et certainement pas.. désintéressé.
        Ce qui est certain, c’est que notre besoin de nous glorifier de notre compassion, ou même de notre indignation de bien pensants, est infini… et ça, depuis tout temps.
        Et je rappelle pour les ignorants que la constitution du peuple juif en tant que « peuple », son identité même, résulte de son statut d’être sorti de l’esclavage en Egypte.
        A méditer longuement.

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      • Debra dit :

        Mais vous me lisez mal, mon ami.
        Je vous fais remarquer que c’est vous qui employez le mot « péché » pour parler du capitalisme moderne et pas moi… « Pécher » veut dire « faire fausse route ».
        Je ne cherche pas à excuser (mettre hors cause) les espagnols pour leurs péchés.
        Mais…
        Quand on fait le procès de quelqu’un, l’avocat de la défense a le droit, le devoir, même, d’introduire ce qu’on appelle les circonstances atténuantes. L’avocat de la défense cherche à… RELATIVISER la culpabilité pour qu’elle ne soit pas absolue. Cela ne veut pas dire mettre hors cause. Ce n’est pas la même chose.
        Relativiser la culpabilité revient à rendre le criminel plus.. humain ? plus proche de nous. (Et oui… cela ne nous rassure pas de sentir que le criminel pourrait avoir des choses en commun avec nous, n’est-ce pas ?)
        Ne voulons-nous pas une justice comme ça ?…. Une justice qui nous éprouve ? Moi, si.
        Je dis que les Espagnols ont déjà payé pour leurs crimes/péchés. L’introduction de l’argent dans le système monétaire européen a déstabilisé ce système, et conduit l’Europe à la guerre. L’Europe a même mis des centaines d’années pour surmonter la crise monétaire de tout cet argent injecté…
        Les pères ont mangé le raisin vert, et les dents de leur fils ont été gâtées.
        L’extension du champ de la justice dans nos vies est mauvaise… pour la justice.
        Je dis aussi que c’est de l’hubris de vouloir revendiquer… la justice qui revient à Dieu pour l’Homme, et que ces sempiternels « mea culpa » modernes cachent mal une jouissance mélancolique qui est un péché plus subtil, mais très pernicieux.
        Dieu punit la jouissance mélancolique, qu’on croit en lui, ou pas…
        Ce n’est qu’une autre façon de faire… fausse route.
        Le droit chemin est si étroit, vous savez…c’est ce qui rend la condition humaine si difficile, et éprouvant, et ceci, plus on vieillit et gagne… en conscience, et en expérience.
        Vous savez cela déjà, d’ailleurs.
        Et ne croyez pas que je crois être sans péché… à mes yeux…

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  3. Debra dit :

    S’il vous plaît, je vous demande de corriger le « elles » pour les esclaves de la Rome républicaine… il n’y avait pas que des femmes qui étaient esclaves… merci.
    Cordialement.

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  4. l'effronté dit :

    La plupart des églises ont, à toutes les époques, cherché dans la Bible une caution pour pratiquer impunément la traite des africains… C’est trop facile !
    Quand les humains reconnaîtront-ils enfin leur inconduite et leur responsabilité dans les millions de vies détruites ?

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